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Histoire du Pont-Neuf

Les Pontifes, premiers constructeurs de ponts. — Les ponts du Diable. — La légende du Chat. — Les premiers ponts de bois de Lutèce. — Quand et pourquoi brûlés. — Comment ils étaient où se trouvent le pont Notre-Dame et le Petit-Pont, et non à la place du Pont-au-Change et du pont Saint-Michel. — Frédégonde et Leudaste. — Comment celui-ci est pris sur le pont de bois. — Son supplice. — Talisman de Paris contre les incendies et les rats. — Le crocodile vivant du Palais de Justice.— L'expédition d'Egypte prédite il y a trois cents ans. — Invasions normandes. — Le pont de Charles le Chauve. — Comment il se trouvait près de l'endroit où l'on a bâti le Pont-Neuf. — Siège de Paris par les Normands. — Le For- VÉvêque— Débris trouvés en 1731.— Les barques normandes de l'île des Cygnes.

La première franc-maçonnerie fut celle des bâtisseurs de ponts. Leur industrie, sanctifiée

par son utilité même , s'alliait toujours d'abord à la religion avec laquelle elle confondait ses rites mystérieux, et elle devenait ainsi une sorte de sacerdoce. Cela est si vrai que le mot pontife, qui, dans son acception actuelle, n'a plus qu'un sens religieux, commença par désigner seulement ces antiques bâtisseurs. Varron est formel sur ce point1; suivant lui, le fameux pont bâti par Ancus au pied du mont Aventin et qui devait son nom de pons Sublicius aux pieux de bois (sublices, en langue volsque) sur lesquels il reposait, avait été la première œuvre de ces dévots constructeurs, de ces pontifes romains. Leur corporation, devenue un collège de prêtres , en resta la gardienne ; elle fut chargée de son entretien et de ses réparations, auxquelles elle procédait chaque fois avec des rites singuliers, nonmediocriritu, comme dit encore Varron.

Le moyen âge hérita de ces usages antiques. Il voulut faire aussi une chose sainte de la construction des ponts. Le paganisme avait eu ses pontifices ; le christianisme, pour ne pas être en reste avec lui dans la consé-

1 De linguâ latinâ, lib. IV, cap. xv.

cration de l'utile industrie, eut toute une confrérie de moines institués exprès sous le nom de frères pontifes (fratres pontifia) 1 .

Un jeune pâtre du Vivarais, canonisé plus tard sous le nom de saint Benezet, avait été leur premier chef2. C'est à sa suite qu'ils avaient commencé de parcourir la France, vêtus d'un long habit blanc, sur lequel se voyait brodé un pont en laine de couleur ; c'est avec lui, qu'après avoir longé la plupart de nos grands fleuves, ils s'arrêtèrent à Avignon, et y construisirent ce pont si fameux dans la légende populaire3. Eux aussi, comme les pontifes antiques, quand un pont était achevé, ils laissaient à sa garde une partie des leurs, qui, s'établissant dans un hospice bâti à la tête même du pont *, s'engageaient non-seulement à tenir en bon état

1 V. Les Recherches historiques sur les Congrégations hospitalières des Frères Pontifes ou constructeurs des Ponts, par l'abbé Grégoire; 1818, in-8°.

2 V. L'Histoire de saint Benezet, par Magne Agricol; Aix, in- 12.

3 Ce sont eux aussi qui bâtirent le pont Saint-Esprit. (D. Vaissette, Histoire générale du Languedoc, première édition, t. III, ch. xix, p. 46.)

4 Héliot, Ordres religieux, t. II, ch. xlii. — Bouché, Histoire de Provence^ in-fol., t. II, p. 163.

leur propre construction , mais aussi à réparer les routes voisines, bien plus même, à prêter main-forte aux voyageurs attaqués, et à leur donner un abri dans leur auberge-hospice1. L'admirable zèle de ce christianisme actif, dont les frères de la laborieuse confrérie étaient les ministres, ne s'arrêtait pas là. Non content d'avoir trouvé les ouvriers pour ces grands travaux, il voulait trouver encore, et toujours par l'aide seule de ses prêtres , l'argent nécessaire à leur achèvement. « On peut voir dans les écrits de Pierre le Chantre, dit M. Ch. Magnin 2, et dans ceux de Robert de Flamesbourg, pénitencier à l'abbaye de Saint- Victor , à Paris , que les confesseurs étaient autorisés à imposer, comme surcroit de pénitence, une aumône pour l'établissement des ponts et bacs et pour l'ouverture et l'entretien des routes3. »

'Les ponts qui n'avaient pas les frères pontifes pour bâtisseurs, ou dont la construction n'avait point eu d'avance la sanctification de

i V. notre Histoire des Hôtelleries et Cabarets, t. Ier, p. 320.

2 Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1832.

3 F. aussi Chateaubriand, Génie du Christianisme , liv. IV, ch. m.

ces aumônes de la pénitence, étaient souvent regardés par le peuple comme des ponts maudits. C'était, disait-on, l'œuvre du diable ou celle des enchanteurs, ses suppôts.

Tous avaient leur légende, presque partout la même , et dans laquelle le diable jouait le rôle principal. Par exemple, à Bonnecombe, près Rhodez, aussi bien qu'à Saint-Gloud 1 , à Beaugency et en d'autres lieux encore où la construction du pont était attribuée au même infernal architecte, on disait tout bas ce conte que nous donnerons ici d'après le récit de Monteil en son Histoire des Français des divers états2. Il suit la tradition de Bonnecombe, qu'il avait, dit-il, recueillie lui-même sur les lieux : « Le maire..., qui n'était pas sorcier, mais que les sorciers avaient engagé à entrer en négociation avec le diable , convint avec lui qu'aussitôt qu'il aurait terminé ce pont, dont la commune avait grand besoin, il lui donnerait la première créature qui passerait dessus. C'était un homme fin que ce maire, comme vous allez voir. Le jour convenu,

1 Lebeuf, Histoire du diocèse deParis, article Saint- Cloud.

2 lre édit., t. II, p. 491, 499.

loin d'aller se cacher dans un monastère, il se présenta hardiment le premier, au grand effroi de tout le peuple, devant rentrée du pont ; mais il lâcha un chat qu'il avait dans sa large manche. Le diable s'en alla tout honteux, tout confus, tirant le chat par la queue et faisant la plus laide grimace. »

Tout ce qui précède, même dans ses détails païens ou légendaires, n'est pas, pour ce qui nous reste à dire , un préliminaire inutile. A plus d'une page, nous trouverons des traces de ce passé, dont les traditions remontent jusqu'aux temps antiques.

Dans l'institution du collège des pontifes romains, par exemple, dans celle des frères pontifes, qui lui succéda avec un but plus philanthropique encore et plus pieux, est l'origine évidente, certaine, et déjà constatée d'ailleurs *, du corps des ponts et chaussées, qui n'a d'existence légale que depuis 1739, époque où MM. de Trudaine et Perronet lui donnèrent une organisation complétée en 1804, mais qui date, en réalité, de l'année 1519, où la confrérie des frères pontifes, se sécularisant, devint, de corps religieux qu'elle

i Magasin pittoresque, t. IX, p. 278.

était, une corporation civile. Dans la partie toute légendaire , nous trouverons encore plus cTun fait auquel nous prendre. Nous aurons même occasion d'y revenir, comme on le verra tout à l'heure, à propos du premier pont de bois qui fut construit à Paris, et qui, mentionné par Julien dans son Misopogon, est sans doute le même dont Grégoire de Tours nous parlera plus d'une fois.

Lutèce, on le sait, n'était qu'une île de la Seine, celle que nous appelons encore l'île de la Cité. Un double pont la rattachant aux deux rives du fleuve devait donc être pour les habitants de la bourgade la première chose à établir. Il est vrai qu'ils étaient avant tout navigateurs, nautes, comme on les appelait, et que, vivant plutôt sur leurs barques que dans leurs cabanes, il leur importait assez peu de pouvoir aller de plainpied de leur île sur le bord opposé. Deux coups de rames leur suffisaient pour cela, et ils durent, je pense, s'en tenir longtemps à ce moyen de communication. La bourgade pourtant ne pouvait rester éternellement circonscrite dans le chétif îlot ; la population s'accroissant devait chercher à s'épandre sur les deux rives, où Lutèce agrandie avait une

place marquée pour ses faubourgs; force était alors d'établir des ponts pour unir entre elles les diverses portions de la ville. C'est ce qui arriva.

Au temps où César vint dans les Gaules, il en était déjà ainsi. Lutèce avait ses deux ponts, l'un reliant l'île à la rive droite, l'autre à la rive gauche. Il est inutile de dire qu'ils étaient de construction grossière et faits seulement de bois. Ils n'en furent que plus facilement rompus, quand Labienus, lieutenant de César, menaçant Lutèce avec ses légions, les habitants se renfermèrent dans l'Ile comme dans un fort, dont les deux bras de la Seine auraient été les fossés.

D'abord les Romains n'avaient pu tenter une attaque ; ils avaient reculé devant la belle contenance des bandes gauloises, commandées par Taulerke Camulogène, et, s'arrachant à grand'peine des marais qui s'étendaient entre la montagne Sainte-Geneviève et Ivry *, ils s'étaient repliés sur Melun. C'était pour

1 C'est l'opinion émise par M. de Saulcy {Revue contemporaine, 15 avril 1858). Nous prouverons en détail qu'elle est la seule bonne, dans le premier volume de noire grande Histoire de Paris, aujourd'hui en préparation che: MM. Firmin Didot.

revenir bientôt avec plus de résolution ej; un plan d'attaque mieux concerté. Cette fois, bien que Lutèce fût remplie de soldats, on ne songea point à résister.

A la vue même des troupes romaines arrêtées sur le bord du fleuve, on mit le feu aux maisons de bois de la bourgade1, on coupa les ponts , et pendant que l'île se changeait en un vaste cratère , les habitants se jetaient dans leurs barques et gagnaient la rive opposée à celle d'où les Romains contemplaient cet effrayant spectacle. L'immense terrain, plaine et marécage, qui s'étend du val de la Bièvre jusqu'à Meudon, fut couvert de ces fugitifs, les uns cherchant à se cacher, les autres attendant les Romains et s'apprêtant à combattre. Labienus ne tarda pas à arriver. Il avait passé la Seine à la hauteur de Sèvres2. Lançant sa cavalerie sur toutes ces bandes disséminées , il en eut bientôt raison par un horrible massacre. Il y eut des combats dans tout ce vaste espace ; mais le plus sanglant, véritable bataille qui

1 Commentaires de César, liv. VII, ch. lviii.

2 Le passage dut se faire, suivant M. de Saulcy, près de la pointe en aval de l'île Séguin.

vit mourir Gamulogène, dut avoir lieu dans la plaine de Grenelle.

Lutèce, tombée cité gauloise , se releva ville romaine. Au lieu de huttes entassées pêle-mêle, elle eut des maisons, des édifices, des palais. Elle eut aussi des ponts, mais en bois, comme les premiers. Julien, racontant le séjour qu'il y fit, n'oublie pas ce dernier détail: « Je passai, dit-il *, l'hiver dans ma chère Lutèce (c'est le nom que les Gaulois donnent à la ville des Parisiens). Elle est située dans une petite île, où l'on n'entre que par deux ponts de bois, etc.. »

Où ces deux ponts étaient-ils placés ? Tout le monde fut longtemps d'avis que l'un se trouvait à la place du Pont-au-Change, l'autre à celle du Petit-Pont. On alla même plus loin : on pensa que le grand et le petit Châtelets étaient déjà construits pour défendre les abords de ces ponts romains, comme ils défendirent plus tard Tun la tête du Pont-au-Change, l'autre celle du Petit-Pont: « Aucuns tiennent, dit le vieux Gilles Corrozet2, que le

1 Le Misopogon, dans les Œuvres de Julien, traduction de Tourlet, t. II, p. 374-375. — Toussaint Duplessis, Nouvelles Annales de Paris, p. 26.

2 Antiquités de Paris, 1550, in-8°, fol. 12 verso.

grand Châtelet est un des esdifices de César, lequel il fist esdifier pour fermer la Cité au bout du pont, et que c'est la première porte de Paris à laquelle on payoit le tribut des ports et passages, comme on faict encore de présent, au lieu qu'on appelle le Treillis audict Châtelet; et sont encore aucuns vivants qui disent avoir veu escrit sur ledict treillis : Ici se payoit le tribut à César. »

Aujourd'hui, grâce à des fouilles récentes, qui ont permis de retrouver les restes des substructionsde l'un de ces ponts gallo-romains1, une opinion différente a prévalu. Ce n'est plus sur l'emplacement du Pont-au-Change d'un côté et du pont Saint-Michel de l'autre, qu'on doit placer les deux ponts antiques. Il faut se les figurer à l'endroit où se trouvent le pont Notre-Dame et le Petit-Pont, et chercher par conséquent dans la ligne suivie par la rue Saint-Martin, et non plus dans celle que décrit la rue Saint-Denis, le tracé de l'antique voie, qui enjambant ces deux ponts et traversant la cité, conduisait aux deux fau-

* Cette découverte est due à M. Vacquer. V. une lettre, qu'il écrivit à ce sujet, et un excellent article de M. Ad. Berty, dans la Revue archéologique, t. XII, p. 203, 502-507."

bourgs de Lutèce, celui du Nord et celui du Midi. On va voir que dans l'épisode dont nous avons maintenant à parler, cette position complètement nouvelle donnée aux deux ponts est tout à fait nécessaire à l'intelligence des faits.

Jusqu'aux temps mérovingiens , les ponts de bois furent conservés, mais sans qu'on en prît soin. On laissait, sans les réparer, les poutres de leur tablier se pourrir par les longues pluies, et, après les débâcles dont les glaçons étonnèrent tant Julien, qui les compare à des blocs de marbre charriés par la rivière, on ne cherchait pas à consolider leurs piles ébranlées. Qu'on juge par là du mauvais état de ces passages et du danger qu'il y avait à se hasarder sur leur plancher vermoulu. Ce qui arriva à Leudaste, comte de Tours, en est la preuve !.

Il avait encouru la haine de Frédégonde ; mais, se fiant aux bontés que Ghilpérick avait toujours eues pour lui, et qui lui semblaient une défense suffisante contre la vengeance de l'implacable reine, il ne craignit pas de venir à Paris, au temps même où Frédégonde et son époux y faisaient séjour.

Là, l'envie lui prit de faire sa paix avec

* Grégoire de Tours, lir. VI.

la reine, et tout résolument il entra dans l'église où elle entendait la messe avec Chilpérick. La présence du comte lui sembla une bravade, et, malgré l'humilité sincère ou fausse de cet homme s'agenouillant devant elle pour implorer son pardon, malgré le ton suppliant de ses paroles, elle ne put répondre que par une menace. Bravée dans sa haine, elle fit appel à tous ceux de ses leudes armés qui se trouvaient là, et dont le premier devoir était de venger son insulte. Elle parla avec une telle autorité, que Chilpérick n'osa pas hasarder un mot pour défendre son ancien protégé. Leudaste était perdu; la sainteté du lieu où il se trouvait avait seule empêché qu'on ne le massacrât sur la place. L'église était un asile que le désir même de plaire à Frédégonde n'aurait pas fait violer à ces barbares. Ils laissèrent sortir Leudaste sans le poursuivre „ Le comte de Tours pouvait donc encore s'échapper; mais, poussé par je ne sais quel vertige, il trouva cette fuite indigne de lui. Il était sur la place qui séparait l'église du palais et à laquelle les deux ponts venaient aboutir1. Au lieu de se

1 Ce qui se comprend, ai Ton admet remplacement

hâter dans Tune ou l'autre de ces deux directions, et de gagner par là, soit la porte du Nord, soit celle du Midi, il se mit à marchander de menus objets aux étalages des boutiques de bois qui bordaient la place. On eût dit qu'il attendait, pour la braver encore, que Frédégonde sortît de l'église. La messe finie, la reine sort en effet ; mais les premiers gardes de son cortège aperçoivent Leudaste et l'entourent. Il renverse d'un coup d'épée celui qui le serre de plus près, lutte quelque temps avec les autres, qui le blessent grièvement à la tête, et c'est seulement alors qu'il se décide à fuir ; il gagne, toujours poursuivi, le pont qui mène à la porte du Sud,

Ici nous laisserons parler M. Augustin Thierry1, dont nous ayons dû, jusqu'à présent, abréger le récit :

« Ce pont, dit-il, d'après Grégoire de Tours, était de bois, et son état de dégradation accusait ou le dépérissement de l'autorité mu-

indiqué tout à l'heure, et ne se comprend plus, si l'on se figure ces deux ponts, suivant l'opinion commune, à l'endroit ou furent bâtis le Pont-au-Change et le pont Saint-Michel.

1 Récits des temps mérovingiens, Hist. de Leudaste, ad fin*

nicipale, ou les exactions et les rapines du fisc royal. Il y avait des endroits où les planches pourries de vétusté laissaient un espace vide entre les solives de la charpente, et obligeaient les passants à marcher avec précaution. Serré de près dans sa fuite, et forcé de traverser le pont à pleine course, Leudaste n'eut pas le loisir d'éviter les mauvais pas; l'un de ses pieds, passant entre deux poutres mal jointes, s'y engagea de telle sorte qu'il fut jeté à la renverse, et qu'en tombant il se cassa la jambe. » Son supplice ne se fit pas attendre.

« Le moribond , dit M. Thierry, toujours d'après Grégoire de Tours, fut arraché de son lit et étendu sur le pavé, la nuque du cou appuyée contre une énorme barre de fer, puis un homme, armé d'une autre barre, l'en frappa sur la gorge, et répéta ses coups jusqu'à ce qu'il eût rendu le dernier soupir. »

Les détails de ce curieux épisode sont tous intéressants pour nous, en ce qu'ils nous permettent de préciser exactement quel était l'aspect du plus beau quartier de Paris à l'époque mérovingienne. Adrien de Valois1, basant son observation d'érudit sur les

1 Valesiana, p. 52-53.

mêmes faits, s'en était occupé avant nous; mais, par une fausse interprétation du texte de Grégoire de Tours, il s'était assez gravement trompé. Au lieu de voir sur le parvis même de l'église les boutiques où marchande Leudaste, il les cherche sur le pont de bois, et il est ainsi amené à dire que, « sur ce pont étaient déjà bâties, dès ce temps-là, des maisons de marchands. On l'appelle continuet-il, compliquant son opinion d'une seconde erreur, on l'appelle aujourd'hui le Petit-Pont, pour le distinguer du grand, c'est-à-dire du Pont-au-Change ou des Changeurs , sur lequel il y avait aussi des maisons de bois qui avançaient ou sur l'eau ou sur le passage. » Si Adrien de Valois n'est pas d'accord sur ce point avec le texte de Grégoire de Tours dont il s'autorise pourtant, il a du moins pour lui un passage très-explicite de la Vie de saint Lubin % où il est positivement parlé des maisons bâties sur le grand pont, « celui qui est du côté de Saint-Laurent, » dit la légende. On y trouve raconté* -longuement un incendie qui dévora la plupart de ces maisons, et qui même eut gagné celles qui se

* Bollandistes, Mars, t. II, p. 353.

voyaient sur le bord du fleuve, si le saint n'était venu fort à propos conjurer le danger par un miracle. Or, quand tout cela se passet-il ? Sous Childebert, c'est-à-dire plusieurs années avant ce que Grégoire de Tours nous a raconté tout à l'heure. Il n'en faudrait pas davantage pour donner pleine raison à Adrien de Valois, et pour nous faire accuser nousmême d'une erreur historique, dont au reste M. Augustin Thierry partagerait le tort avec nous : par bonheur, la légende qui justifie l'opinion d'Adrien de Valois ne peut, toute sainte qu'elle est, passer pour une autorité sérieuse, tandis que le récit de Grégoire de Tours, pour lequel nous tenons, en est une véritable.

Un autre passage du même historien1, relatif au premier incendie qui désola Paris, et dont il place la date non pas sous Childebert , mais , plus tard , sous Chilpérick , arrive comme dernière preuve des allégations mensongères de l'agiographe. Ce fait étant encore de notre domaine, ainsi qu'on va le voir, nous nous y arrêterons.

Paris, depuis César, n'avait pas souffert des

1 Grégoire de Tours, liv. VI, ch. xxxiii.

ravages du feu, lorsqu'une femme, se disant inspirée, et déclarant ce qui lui avait été révélé par un songe, annonça pour un temps prochain les ravages du terrible fléau. En effet, à peu de jours de là, par l'imprudence d'un homme qui avait laissé une lumière près d'une tonne d'huile, une maison s'embrasa. Elle se trouvait dans l'île même de la Cité, et était la plus voisine de la porte du Sud. La flamme gagna de proche en proche, et l'île tout entière fut bientôt en feu. On eût pu se croire revenu au jour le plus néfaste de l'invasion romaine. Arrivé jusqu'aux murs d'un oratoire de saint Martin, l'incendie s'arrêta enfin, mais, de l'autre côté, il sévissait toujours. « Il dévora tout avec tant de violence, dit Grégoire de Tours, qu'il ne fut arrêté que par le fleuve. »

C'est la première fois, nous l'avons dit déjà d'après le même historien, que Paris était en proie à de pareils ravages. Jusqu'alors, un talisman l'en avait préservé, talisman placé sous le grand pont , et dont l'incurie de quelques ouvriers avait un jour privé la ville. Le saint évêque, notre guide en tout ceci, s'explique ainsi sur cette croyance singulière, que, pour son compte, il se garde bien de

mettre en doute : « On disait qu'anciennement, écrit-il, la ville avait été consacrée, afin qu'elle fût préservée d'incendies, et qu'on n'y vît ni serpents, ni loirs ; mais dernièrement, lorsqu'on nettoya l'égout (cuniculus) du pont, et qu'on en ôta la boue qui l'obstruait, on y trouva un serpent et un loir d'airain ; on les enleva, et dès lors se montrèrent des loirs sans nombre et des serpents, et la ville fut ensuite exposée aux incendies. »

La croyance au talisman qui avait si longtemps préservé Paris de la flamme et des animaux venimeux, s'était répandue par toute la France et avait pénétré même jusqu'au fond du Dauphiné pour s'y doubler d'une autre légende. Aux environs de Grenoble est une commune qui a nom le Pariset, où se trouvent les débris d'une vieille tour appelée la Tour-sans-Venin ; or, ce qu'on ne croirait pas, c'est que dans ces deux noms est un souvenir de la vieille fable parisienne. La commune, dit-on dans le pays, s'appelle le Pariset parce que le paladin Roland, étant venu assiéger Grenoble, alors au pouvoir des Sarrasins, et voulant se bâtir un donjon qui ne fût pas sur terre ennemie, avait magiquement transporté de Paris le sol sur

lequel devait s'élever sa tour. Elle fut construite en effet, et la vieille tradition veut que ses murailles aient toujours gardé quelque chose de la vertu du sol sur lequel elles sont assises. Tous les reptiles, tous les animaux venimeux qu'on porte encore dans son enceinte en ruines tombent, dit-on, frappés de mort1. C'est mieux qu'à Paris, même au temps où le serpent et le loir d'airain dormaient encore enfouis sous les piles du grand pont de bois.

Toutes les sortes de fléaux dont ces singuliers talismans étaient les préservatifs ne furent plus épargnées à la pauvre ville à partir de l'époque rappelée tout à l'heure par Grégoire de Tours. Ce n'est point qu'on ait vu jamais se renouveler à Paris les sept plaies d'Egypte; ce n'est pas même qu'on ait vu des serpents surgir de son sol ; mais une fois on y trouva un crocodile, et cela tout près du lieu où gisait autrefois le fameux talisman. C'est dans les fondements mêmes du Palais, qu'il aurait été pris vivant. Ce fait étrange se rattache à une légende plus étrange encore, et il mérite bien que nous

i La France littéraire, oct. 1833, p. 297, article de M. Jules Ollivier.

nous y arrêtions, d'autant que le vainqueur des Pyramides s'est chargé de faire de la légende une merveilleuse prophétie. Voici donc ce que nous lisons dans un manuscrit de la fin du xve siècle, portant le titre de Théâtre des plus belles villes du monde1 :

« On parle d'un crocodille (sic) pris tout vif dans les fondements du Palais, et dont on garde encore la dépouille dans la grande salle, lequel me faict croire l'oracle que les dieux ont souvent rendu à nos roys qu'ils iroient quelque jour dans le grand Kaire prendre le Nil prisonnier et asservir cette orgueilleuse monarchie qui tient depuis tant d'années les rênes d'un si vaste empire. » Cette fois la prophétie s'est trouvée être moins menteuse que le fait qui en était le prétexte. Si l'on doutait de la réalité du pronostic, nous renverrions au manuscrit cité plus haut; on l'y trouverait textuellement formulé.

L'incendie, le plus terrible des fléaux dont Paris cessait d'être préservé par la perte du serpent et du loir d'airain, devait, au temps du dernier empereur carlovingien , fondre,

1 Bibliothèque impériale, n° 10,274.

avec tous ses désastres, sur la malheureuse cité privée de son palladium.

C'était en 886, à l'époque des incursions normandes.

Cinq fois déjà les barques innombrables des hommes du Nord avaient remonté la Seine jusqu'à Paris. Le trésor de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et sept mille livres d'argent accordées comme tribut par Charles le Chauve, avaient été la proie de la première invasion. Les Barbares avaient voulu emporter en Danemark, comme trophée de leurs exploits, jusqu'à une poutre de l'abbaye dévastée, et jusqu'à une serrure des portes de la ville. Ces deux présents étranges furent offerts au roi Eric. La seconde fois, il n'y avait pas eu do pillage, mais une immense dévastation par la flamme. Quand Charles le Chauve avait vu brûler même son monastère de Saint-Denis, il avait cédé et payé un second tribut. Ces concessions, faites sans qu'il y eût eu pour ainsi dire de résistance tentée, n'étaient qu'un appât de plus pour des invasions nouvelles; elles ne s'étaient point fait attendre. En 861, on avait revu les Normands. Le jour môme de Pâques, pendant que l'on chantait la messe, ils étaient

entrés dans l'église du monastère de Saint- Germain-des-Prés, et c'est à peine si une vingtaine de moines avaient pu s'échapper pour mettre à l'abri le corps du saint patron. En 866, nouvelle incursion; mais les Normands trouvent sans doute Paris trop bien sur ses gardes, ou trop épuisé; ils passent outre et vont piller Melun.

Vingt ans s'écoulent ; la ville a pu réparer ses pertes et se refaire des trésors. Les barques normandes reparaissent ; mais par bonheur, on s'est tenu en défiance. Au premier bruit de l'approche des barbares, les reliques de Saint-Germain sont portées de l'abbaye dans la Cité, avec le bois de la vraie croix et tous les autres reliquaires. Paris peut, cette fois, abriter ces pieuses richesses; jamais on n'a pris de plus vigoureuses mesures pour la défense. Les murailles qui forment l'enceinte fortifiée de l'île ont été réparées et peuvent braver une attaque. Ce n'est pas tout encore, on veut prévenir même cette attaque, on veut arrêter les Normands avant qu'ils soient parvenus à l'endroit du fleuve d'où ils pourraient la tenter. On leur a créé un obstacle inexpugnable, qui, ayant pour centre la pointe même de l'île, s'étend sur les

deux bras du fleuve et les ferme à toute barque qui voudrait le remonter.

C'est un pont de bois, ou plutôt un barrage de pieux énormes qui va sans interruption d'une rive à l'autre, dans la plus grande largeur de la Seine, en s'appuyant, au milieu, sur la proue de ce vaisseau échoué qu'on appelle l'île de la Cité. Figurez-vous au lieu de notre Pont - Neuf, une robuste palissade aux poutres largement écartées, barrant , comme un rempart , tout le lit de la Seine. Seulement, ne la placez point tout à fait à l'endroit où se trouve le pont actuel. Jusqu'au xvie siècle, l'île de la Cité que ce pont termine aujourd'hui, ne se prolongeait pas aussi loin. Deux petits îlots, dont nous aurons plus d'une fois à parler, et qui furent joints et comme soudés à sa masse plus considérable, afin de former le sol de la place Dauphine et ce qu'on nomme toujours le terre-plain du Pont- Neuf, lui servaient alors comme d'avantgarde. La grande île s'arrêtait à la hauteur de la rue du Harlay ; rien même n'indique mieux que cette rue la place du canal souvent desséché qui séparait la Cité de ses deux îlots satellites. Or, c'est à ce point même,oùla

ville se terminait alors, que le pont fut établi.

Les travaux en avaient été commencés dès le règne de Charles le Chauve, les uns disent en 861 , les autres en 870, car dans le diplôme ordonnant cette fondation, rien 1 ne précise une date. Il est plus formel dans quelques détails. C'est, y est-il dit, pour l'utilité du royaume que ce pont devra être construit, il sera plus grand que les autres (majorent), et cela seul prouverait qu'il devait s'étendre sur les deux bras du fleuve. Quant à sa position, elle est exactement indiquée, et répond fort bien à celle que nous lui avons assignée tout à l'heure : « Il est hors de la ville, » qui en effet s'arrêtait à la pointe de la Cité ; « il dépend du territoire de Saint-Germain-l'Auxerrois, » dernier détail qui confirme au mieux ce que nous disions tout à l'heure : le pont, suivant la direction que nous lui avons fait prendre dans Taxe de la rue du Harlay, devant naturellement aboutir, sur la rive droite, aux confins de la paroisse de Saint- Germain-rAuxerrois.

On n'avait rien négligé pour sa solidité et pour sa défense. Les énormes poutres dont

1 Baluze, Capitulaires, t. II, col. 1,491. — Cartulaire de Notre-Dame, t. Ier, p. 244.

il était formé reposaient sur un massif de pierres (lapidum struem... super altam) , comme dit en son latin barbare le moine Abbon, dont le poëme sur le Siège de Paris sera tout à l'heure notre meilleur guide. Sur chaque rive était une forte tour servant de tête de pont. Celle qui était bâtie, du côté du septentrion, sur le territoire de Saint-Germain, était la même que le fameux For-VÉveque a depuis remplacée l. Deux maisons situées, l'une sur le quai de la Mégisserie, n° 56 (ancien), l'autre dans la rue des Fossés-Saint-Germain-rAuxerrois, sous le n° 65, ont été construites sur ses ruines, lors de la démolition en 1780. Longtemps, par une licence de langage qui lui est commune en toute chose, le peuple lui avait donné le nom de Four, au lieu de For-l'Evêque. Or, chose singulière! dès l'époque d' Abbon, cette altération de mots existait déjà. Il constate à propos de l'attaque infructueuse que les Normands tentèrent contre cette tour : « Plusieurs, dit-il, d'après l'excellente traduction de M. Taranne, regagnent mourant leurs

i Bonamy, Mémoires de V Académie des Inscriptions J t. XVII, p. 291.

bateaux, avant d'avoir pu lancer leurs frondes, avant d'avoir grevé de leurs pierres la tour ennemie. Au moment où ils exhalent le dernier souffle, les Danoises, pleurant et s'arrachant les cheveux, s'adressent ainsi chacune à son mari : « D'où viens-tu, te « sauves-tu d'un four (fornace fugis)? Je le « vois, fils du diable, vous ne pourrez jamais « en triompher. Quoi! ne t'ai-je point donné « du pain, du riz et de la chair de sanglier? « et tu reviens sitôt à ton gîte ! Veux-tu donc « qu'on te serve un autre repas? Glouton, « les autres reviennent-ils ainsi? ils seraient « traités aussi honorablement. » — Ainsi dans la bouche de ces femmes, un four à voûte surbaissée prête son nom ignoble à la tour.» Quand les barques normandes avaient paru à Thorizon, la tour n'était pas encore achevée de construire, necdum perfecte formata fuerat, ainsi qu'il est dit dans les Annales vêdastinesK Toute la partie supérieure manquait ; mais il suffit d'une nuit pour qu'à l'aide de fortes charpentes habilement dressées, une tour de bois surmontât tout à coup la tour de pierre. Les Normands, qui comptaient sur une prise

1 Recueil des Historiens de France, t. VIII, p. 84.

facile et qui ne s'étaient point préparés à une attaque sérieuse, s'approchèrent avec précaution du fort si miraculeusement complété. Ils furent accueillis par une grêle de pierres et par des torrents de poix bouillante versés à pleines cuves du haut des créneaux. La tour était Lien défendue; Ebles, abbé de Saint - Germain , neveu et digne 'lieutenant de Gozlin, le prélat guerrier , y commandait en personne. Les Normands, ainsi repoussés, ne se hâtèrent point pour une nouvelle attaque, malgré les reproches que leur adressaient leurs femmes. Ils se logèrent dans l'église abandonnée de Saint-Germainl'Auxerrois , alors appelée Saint-Germain-le- Rond, à cause de sa forme. Pour s'en faire une forte citadelle d'où ils dirigeraient plus facilement leurs assauts contre la tour voisine, ils l'entourèrent de retranchements et de fossés dont l'existence est encore indiquée par le nom de la rue desFossès-Saint-Germain-V Auxerroisx . « Tandis que le soleil répand ses rayons sous un ciel rougeâtre , dit Abbon , les Normands parcourent les rives de la Seine, que protège le bienheureux Denys, et travaillent à se construire autour de Saint-Ger-

* Mauperohp, Paris ancien et moderne, in-l°, p. 74.

main-le-Rond un camp fermé de palissades et d'un rempart de pierres et de terre confondues pêle-mêle ; ensuite, à pied, à cheval, ces hommes sanguinaires parcourent les monts et les champs, les bois et les plaines découvertes, envahissent les villages et tuent les enfants, même au berceau, les jeunes gens, la vieillesse blanchie, les pères, les fils et même les mères. »

Au retour de chacune de ces incursions dans la campagne, les Normands tentent contre le fort un attaque nouvelle, mais toujours inutilement. Une fois ils se décident à essayer de forcer le passage en détruisant le pont de bois, « croyant, s'ils pouvaient le renverser, dit Abbon, qu'ils seraient facilement maîtres de la tour. » Ils se partagent en trois troupes. La plus nombreuse ira assaillir le fort, tandis que les deux autres, montées sur les grandes barques couvertes de peinture (picto parone), se lanceront contre le robuste barrage. Ils y trouvent une énergique défense, toute une ligne de citoyens et de moines armés qui jettent sur les barques des pierres énormes à les faire couler bas. Les Normands recourent alors à l'incendie. « Furieux, ils saisissent trois barques assez

grandes, les chargent de broussailles et de feuillages, et y mettent le feu-, puis, lorsqu'elles vomissent des flammes , elles remontent lentement le fleuve, traînées par des câbles le long des rives, pour brûler le jpont ou la tour. » Par un bonheur inouï, dont Abbon fait un miracle, les barques incendiaires viennent se heurter contre le massif de pierre sur lequel le pont est assis ; elles y échouent. « Aussitôt le peuple de Dieu descend auprès de ces feux ennemis, les plonge dans les eaux, s'empare des barques en vainqueur, et trouve la joie dans ce qui tout à l'heure faisait sa douleur et ses larmes. »

On était dans les mois pluvieux de l'hiver ; la Seine, grossie par les pluies, montait toujours et menaçait d'une inondation. Le pont, aux arches serrées, lui était un obstacle, elle ne tarda pas à le renverser. Dans la nuit du huitième jour des Ides de février, la partie de ce pont qui défendait le petit bras du fleuve, céda sous l'effort des eaux. Une tour, pareille à celle qui était de l'autre côté, mais moins forte pourtant, lui servait de défense ; elle le rattachait à l'Ile de la Cité, et cette ruine imprévue lui enlevant toute commu-

nication avec la ville, allait la laisser isolée, à la merci de la première attaque . L'évêque Grozlin voulut y pourvoir avant que les Normands, retirés dans leurs retranchements de Saint-Germain-le-Rond, eussent pu avoir connaissance de la chute du pont ; vers ]a quatrième heure de la nuit, il fit venir Hervé, le plus vaillant des vassaux de la cathédrale ; il lui donna Tordre de prendre avec lui onze de ses plus braves compagnons, et d'aller prêter main-forte aux défenseurs de la tour du Sud, jusqu'à ce que, avec l'aide des habitants, il eût réussi à rétablir le pont. Gozlin conduisit lui-même Hervé et ses onze braves jusqu'à la pointe de l'île où s'éleva plus tard le palais de l'Archevêché. Une grande barque était prête, Hervé et ses hommes y montèrent, puis, bénis par l'évêque, ils commencèrent à descendre le fleuve , luttant à grand'peine contre les flots qui débordaient de toute part sur les grèves de la rive gauche, Le jour qui paraît fait voir aux Normande les désastres de la nuit, mais il leur montre aussi, sur le faîte de la tour, Hervé et les siens prêts à la défense, et sur les ruines du pont tous les habitants qui travaillent déjà, tandis que du haut des murs le saint évêque les

encourage du regard et de la voix. Cent barques sont aussitôt lancées contre ceux qui travaillent et contre ceux qui défendent le fort. La violence des eaux les empêche de remonter, et si quelques-unes y réussissent, elles viennent se perdre dans l'espèce de gouffre formé autour des deux arches du pont qui touchent à la tour et les seules qui soient restées debout. Cette lutte des Normands contre les flots se prolonge jusqu'à midi. Découragés, ils prennent terre sur la rive méridionale et s'approchent de la tour. Elle était de bois presque tout entière, ses assises seules étaient cle pierre et de brique. Les Normands prennent une charrette (carpentum) pleine de foin et de matières sèches, ils y mettent le feu et la poussent tout enflammée contre les parois du fort. Il prend feu lui-même, et pour lutter contre l'incendie qui monte, Hervé et les siens n'ont qu'un vase étroit, « une médiocre bouteille (lagenam)j dit Abbon, qui épanche de clairs filets d'eau sur un foyer profond1. » Bientôt même ce secours leur manque, le vase s'échappe

1 V. aussi les Annales védastines, dans le Recueil des Historiens de France, t. VIII, p. 84.

de leurs doigts et se perd dans les flammes. L'incendie envahit tout, la tour n'est plus qu'un immense brasier. Hervé et les siens la quittent alors : « Les guerriers abandonnent leur fort et se retirent à l'extrémité des ruines du pont; là, ils recommencent le combat terrible contre des ennemis terribles, jusqu'à ce que Phœbus ait tourné la tête vers les profondeurs de la mer. Javelots, pierres , flèches rapides , tout est mis en œuvre par ce peuple ennemi de Dieu. Mais comme leurs efforts ne pouvaient triompher : « Guerriers , leur crient-ils avec perfidie , « venez vous remettre à notre foi ; vous « n'avez rien à craindre. »

« 0 douleur ! ils se confient à ces paroles mensongères, espérant pouvoir se racheter par une riche rançon ; autrement, ils n'eussent pas été pris en ce jour. Hélas ! désarmés, ils subissent le glaive d'une nation sanguinaire, et tandis que leur sang coule, leurs âmes s'envolant dans le ciel y reçoivent la palme du martyre et la couronne qu'ils ont si chèrement achetées. »

La prise de la ville ne suivit pas l'incendie de la tour du Sud, loin de là ; les Normands débarqueront inutilement sur les grèves de

l'île, dont la chute du pont leur livrait rapproche. Ils ne purent qu'errer, comme des bandes de bêtes fauves, autour des hautes murailles qui l'entouraient1. Une année se passa ainsi en attaques continuelles, mais toujours infructueuses. Enfin, on vit flotter un jour, sur les hauteurs de Montmartre, les enseignes impériales. Charles le Gros arrivait, et avec lui la délivrance. Paris pouvait espérer de l'obtenir par les armes et par le massacre de ces barbares, qui depuis tant de mois la tenaient assiégée et ensanglantaient les campagnes ; le lâche empereur aima mieux payer que combattre. Il donna aux Normands six ou sept mille livres d'argent et leur abandonna le pillage de la Bourgogne.

Deux ans après ils osèrent revenir encore, mais ce fut pour la dernière fois. Ce ravage de la terre des Burgundes les avait alléchés, et c'est là qu'ils retournaient en passant par Paris. La ville fit bonne contenance, comme le prouve ainsi dans sa curieuse Chronique, Albéric , moine de Trois-Fontaines 2 : « En

1 Toussaint Duplessis, Nouvelles Annales de Paris, p. 178.

2 Recueil des Historiens de France, t. IV, p. 218.

l'an 888, dit-il, les Normands ayant vu que Paris, tant par ses armes, sa situation et le secours d'hommes, était en état de défense et que le siège était impossible, et n'ayant pu faire monter leurs barques au-dessus de cette ville, le lit de la Seine étant rétréci par les ponts (per arta pontium) , avec des travaux considérables tirèrent lesdites barques hors de l'eau, et à force de bras les transportèrent plus haut. »

Le pont de Charles le Chauve , ceci l'indiquerait, avait été réparé dans toute sa longueur, et était alors en bon état; depuis, qu'est-il devenu, qu'en est-il resté ? quelques pilotis qu'il y a cent ans on voyait encore à fleur d'eau dans les temps de grande sécheresse : « Lorsqu'en 1731, dit Bonamy1, M. Turgot, alors prévôt des marchands, profita de la sécheresse du temps et des eaux basses pour faire nettoyer le lit de la rivière et enlever des atterrissements formés par le cours de la navigation, dans le grand bras du côté du Pont-Neuf, on découvrit des pilotis d'un ancien pont de bois dans le même en-

1 Mémoires de V Académie des Inscriptions > t. XVII,

droit où se place le pont de Charles le Chauve . » C'est en faisant un pareil curage, nécessaire pour rétablissement des culées du Pont-des- In valides, qu'en 1 806 on trouva dans Tile aux Cygnes, à huit pieds sous terre, une longue barque formée d'un seul tronc de chêne, renforcé par six courbes du même bois, fixées avec des chevilles de sapin1. C'était un bateau normand , un de ces linlres ou myfparones dont Tacite a parlé le premier, un dernier débris, enfin, de cette flotte immense de neuf cents barques qui, lors du siège raconté tout à l'heure, couvrait la Seine sur une longueur de près de deux lieues, de l'Ile delà Cité, jusqu'à celle des Cygnes. Que ce dernier détail vous suffise pour preuve du courage et de la résolution que nos pères eurent à déployer pour repousser une si formidable invasion.

* Clarac, Notice sur le Louvre, t. Ier, p. 246.— -Bulletin Férussac, Sciences historiques, t. VII, p. 232. ■

Le Pont-Neuf, pendant deux siècles, est le cœur de Paris. — Son histoire projetée en six volumes in-folio. — L'île Bussy et Vile aux Treilles. — Auto-da-fé de Juifs. — Supplice des Templiers. — Inondations des ports de la Grève et de l'Ecole. — Chaînes pour boucler la Seine. — Saulsaies du quai des Augustins. — Comment Paris est une ville du Hurepoix. — Origine du nom de la rue de la Herpe ou de la Harpe.— L'hôtel Saint-Denis . — La Vallée de Misère .

Si, à partir du xvne siècle, le cœur de Paris bat quelque part, c'est certainement au Pont-Neuf ; là est son centre, là est sa vie; c'est vers ce point si favorablement assis au confluent des trois grands quartiers : la Ville, la Cité, TUniversité, comme on disait autrefois, que rayonne toute son activité; c'est à ce milieu qu'aboutissent les flots de cette

foule agissante et pressée, tous les bruits de cette grande ville toujours bruyante et toujours tourmentée. Un homme d'esprit du xviii6 siècle, l'abbé Galiani, je crois, disait : « Paris est un monde dont le Palais-Royal est la capitale. » Ce mot si juste fut longtemps vrai pour le Pont-Neuf. On pourrait même prouver qu'il Test encore aujourd'hui, plus surtout que pour le Palais-Royal, dont la splendeur maintenant effacée ne dura guère que trois quarts de siècle, de 1750 à 1830. Faire l'histoire du Pont-Neuf, c'est donc faire celle de Paris tout entier, depuis le règne de Henri IV.

Un certain Dupuys-Demporte le pensa comme nous, il y a cent ans ; mais au lieu de prendre son idée au sérieux, il la tourna en parodie. Il fit annoncer Y Histoire générale du Pont-Neuf en six volumes in-folio, proposée par souscription, à Londres, MDCGL. C'est une mauvaise plaisanterie qui n'aboutit qu'à un assez plat prospectus dont nous ne parlerions pas s'il n'était rarissime, et s'il ne contenait, sous forme ironique et burlesque, des choses qu'on peut très-facilement ramener au sérieux. Il commence par un Avis du libraire ou Coup d'œil sur l'ouvrage entier ;

« Rien de plus célèbre en France, et cependant rien de moins bien connu que le Pont- Neuf. C'est le sort ordinaire des choses d'habitude, sur lesquelles on ne fait que passer et glisser éternellement. Tant d'autres lieux moins remarquables et plus stériles en événements de toute espèce nous ont valu des histoires générales régulièrement suivies d'autant d'abrégés, très-susceptibles d'autres abrégés à l'infini; tandis qu'à la honte de plusieurs grands écrivains, ingrats pour leur patrie, le Pont-Neuf a resté (sic) sans gloire, c'est-à-dire sans histoire. » Plus loin, après avoir parlé de ses prétendues recherches qui ont duré cinquante ans et qui lui permettent de donner enfin une histoire « riche et féconde par des emprunts, forte et nerveuse par les quintessences de diverses matières, fidèle parle pour et le contre, impartiale par l'esprit de décision, amusante par des bigarrures, etc. ; » après avoir donné ensuite cette distribution de son ouvrage : « Le premier volume contient Y Histoire des antiquités; le second Y Histoire naturelle; le troisième Y Histoire civile; le quatrième Y Histoire politique; le cinquième Y Histoire militaire; et le sixième Y Histoire littéraire, » notre auteur termine par

un nouvel éloge du Pont-Neuf, qu'il appelle « le vieux sérail de nos goûts surannés, en quelque genre que ce soit. » Disant tout cela, M. Dupuys-Demporte veut rire et croit sans doute être bien plaisant et surtout bien paradoxal; je doute pourtant qu'il eût parlé plus juste en voulant parler tout à fait sérieusement. Cela est si vrai, que, prenant au grave ce qu'il a pris au burlesque, nous ne voudrons pas pour notre travail, tout historique, d'autre préface que son prospectus-parodie. Seulement, où il promet six volumes in-folio, nous ne promettons guère plus de quelques centaines de pages.

Nous aussi, nous commencerons par les antiquités, pour parler comme ce bon M. Dupuys, et, sans nous inquiéter de ses phrases contre les chercheurs d'origine, dont il dit prétentieusement : « La base de leurs connoissances s'étend en long et en large dans le ténébreux abîme des siècles passés, et vient finir en pointe à l'aurore de nos jours, » nous chercherons non-seulement ce que fut le Pont-Neuf depuis sa fondation, mais encore ce qu'était l'aspect du terrain sur lequel il fut bâti, et ce qui se passa de curieux là et sur les deux rives avoisinantes.

L'île de la Cité, nous l'avons dit déjà, ne s'avançait pas dans la Seine au delà de l'endroit occupé aujourd'hui parla rue duHarlay. Le terrain de la place Dauphine et le terreplain du Pont-Neuf ne lui appartiennent donc pas. Ils dépendent de deux petites îles satellites que notre Introduction vous a déjà fait un peu connaître, et qui se présentaient en avant de la plus grande, comme deux chaloupes en avant du navire.

Le petit bras de la Seine qui les séparait de la grande île, et qui, se frayant ensuite un étroit canal, les désunissait elles-mêmes, était une sorte d'Euripe placide et sans courant, souvent envahi par les grèves, et même tout à fait mis à sec dans les grandes chaleurs. Il n'avait pas beaucoup plus de largeur que la rue du Harlay , qui l'a remplacé ; et les hautes feuillées du jardin royal, qui paraient d'un rideau de verdure toute la pointe de l'île du Palais, devaient prolonger leur ombrage jusque sur les vignes et les pâturages des deux îlots.

L'un, situé vers l'École Saint- Germain, ne contenait guère qu'un demi-quartier de terre. Il est appelé, dans les titres, tantôt l'île du Passeur aux Vaches, qui sans doute y avait sa

cabine ; tantôt Vile Bussy, ou Buci du nom de Simon de Buci, pour qui fut créé en 1344 le titre de premier président, et qui pouvait bien en cette qualité avoir des droits sur cet îlot, voisin des étuves du Palais.

L'autre île, d'une plus vaste contenance, s'étendait en long du côté des Augustins, c'est-à-dire en vue de la rive gauche, et faisant face au Midi. Elle se trouvait bien de cette exposition. Les treilles qu'on y cultivait dondaient d'abondantes vendanges; elles ne produisaient pas moins de six muids de vin, dont, en 1160, le roi Louis VII, et non pas Philippe- Auguste, comme le veut Piganiol1, fit don à perpétuité au chapelain de la chapelle Saint-Nicolas-du-Palais 2. C'était donc alors une propriété royale, mais dépendante toutefois des abbés de Saint-Germain-des- Prés, et, comme telle, soumise à une redevance. Dans une charte de 1250, ils l'appellent leur isle de Seine , et ils s'y réservent six deniers sur chaque jument pleine, et douze sur chaque bœuf ou chaque vache que Ton y mènera paître.

De la variété des cultures de la petite île

1 Description de la ville de Paris, t. II, p. 49.

2 Félibien, t. Ier, p. 186.

était née la variété des noms qu'on employait pour la désigner. Pour les uns, c'était Yîle aux Treilles; pour les autres, Yîle aux Vaches. Il en était aussi qui l'appelaient Yîle aux Juifs; le continuateur de Nangis, par exemple, ne la nomme pas autrement. Nous ne savons pas d'une manière positive d'où lui venait cette dernière dénomination. Il y a pourtant tout lieu de croire qu'elle la devait aux trop nombreux auto-da-fé qui, pendant le^ moyen âge, décimèrent la race israélite à Paris, et dont cette île fut sans doute le théâtre. Nous savons, en effet, que, lorsqu'un bûcher devait se dresser pour quelque exécution solennelle, c'est là qu'on Télevait d'ordinaire, afin que, tout en le rendant public et le dondant en spectacle à la multitude accourue sur les deux rives, on pût défendre des envahissements de la foule le grand acte de justice ou d'iniquité.

C'est là, c'est dans ce riant îlot, tout de verdure et de fleurs, que furent brûlés les deux chefs des Templiers, le 13 mars 1313 (1314), suivant la date consignée au troisième volume des Olim du Parlement l ; c'est là

i T. III, fol. 146.

qu'amenés par ordre de Philippe le Bel, ils surent braver si noblement la mort, et mériter cette parole de Bossuet, leur plus belle oraison funèbre : « Ils avouèrent dans les tortures, ils nièrent dans les supplices. »

Voici comment le continuateur de Guillaume deNangis1 raconte leurs derniers moments ; il vient de nous renseigner sur les mesures prises par Philippe le Bel, et sur ses craintes ; il ajoute : « Ayant communiqué avec les siens, sans appeler ses clercs, par un avis prudent, vers le soir du même jour , il les fit brûler tous deux sur le même bûcher, dans une petite île de la Seine, entre le jardin royal et l'église des frères ermites de Saint-Augustin. Ils parurent soutenir les flammes avec tant de fermeté et de résolution, que la constance de leur mort et leurs dénégations finales frappèrent la multitude d'admiration et de stupeur1. »

1 Chronique des Rois de France, anc. édit., p. 67.

2 Dans les Olim, le lieu du supplice est ainsi indiqué : « In insulâ existente, in fluvio Sequanae juxtà « pointam jardiniinostri, inter dictum jardinium nos- « trum ex unâ parte dicti fluvii et domum religioso- « rum ordinis S Augustini, Parisii, ex altéra parte « dicti fluvii. »

Peu de mois après , un autre bûcher se dressa dans Vile aux Juifs pour un autre supplice. On y brûla trois femmes accusées d'être les complices de l'évêque ■ de Châlons, Pierre de Latilly, chancelier de France, et d'avoir préparé avec lui des breuvages destinés à Philippe le Bel et à l'évêque de Châlons, prédécesseur de Pierre de Latilly.

Après l'exécution des Templiers, les religieux de Saint-Germain avaient réclamé comme seigneurs du terrain de l'île dont on faisait un si funeste usage. Le roi leur avait fait répondre qu'en faisant ainsi justice sur leur terre il n'avait pas prétendu préjudicier à leurs droits, et pour leur prouver mieux le peu de cas qu'il faisait de leurs plaintes , il avait, dès Tannée suivante, ordonné un second supplice sur le même terrain. Les moines eussent volontiers permis dans leur île une exécution de Juifs ou d'hérétiques. Ils l'eussent même demandée comme un honneur pour sanctifier leurs terres ; mais le supplice des Templiers, qui, comme eux, tenaient étroitement à l'Église ; celui de trois femmes impliquées avec un évêque dans une même accusation, c'est ce qu'ils ne pouvaient

permettre. Voilà pourquoi, sans doute, ils durent se plaindre une seconde fois, comme ils avaient fait la première ; mais par les mêmes raisons, Philippe le Bel, qui prenait plaisir à les braver, dut encore passer outre sans les écouter.

La Seine venait de temps en temps laver les traces de tous ces supplices. Les inondations étaient alors fréquentes et terribles, et les petites iles, dont le sol, très-abaissé, n'était pour ainsi dire qu'une grève à fleur d'eau, devaient être les premières submergées. Les deux rives du fleuve, que des quais ne défendaient point encore, n'étaient pas moins envahies. Quelquefois, comme il arriva vers la fin de 1296, les eaux, pénétrant de toutes parts dans la ville, ne se retiraient qu'au bout d'un mois de ses rues inondées. Les ponts eux-mêmes ne pouvaient résister à leur effort.

Au commencement du xnie siècle, le Grand et le Petit Pont , qui n'étaient alors que de bois, avaient été emportés : on les avait rebâtis en pierre, mais ils n'en cédèrent pas moins à l'inondation de 1296. Tous les écrits du temps, même les fabliaux, parlent de ses ravages.

Ainsi, on lit dans la Chronique de Saint- Magloire * :

Furent les iaues grans en décembre

Si vilainement percrues

Qu'el allèrent parmi les rues;

As mesons grant mal eles rirent,

Car pons et molins abatirent

De Paris, de Miaux, d'autres villes

Abati l'iaue mesons et caves Ne oncques mais, si com je cuit.

Tel déluge home ne vit ; Ne vit-on y tel yver Ne si félon, ne si dyver.

Qnant l'hiver ne sévissait point par les inondations, c'était par les gelées : la Seine se prenait tout entière, et ses débâcles étaient terribles; celle de 1325 emporta tous les ponts rebâtis depuis 1296 \ Les deux rives souffraient beaucoup. Je ne parle pas seulement an port de la Grève, qui, étant fort en pente et d'un sol très-abaissé , une véritable grève enfin, comme son nom l'indique, se trouvait submergé à la moindre crue , mais encore des quais ou ports qui, malgré leur plus grande élévation, étaient pourtant aussi rendus im-

1 Recueil de Fabliaux, par Barbazan.

s Sauvai, Recherches sur les Antiquités de Paris, t. Ier, p. 201.

praticables en hiver par les inondations et les glaces : ainsi, celui que Philippe- Auguste avait fait établir en 1213, vis-à-vis l'école de Saint-Germain-l'Auxerrois, et qui, pour cela, s'appelait déjà port de l'École; ainsi, toute la rive opposée, à partir de la grosse tour de Philippe-Hamelin ou de Nesle jusqu'au Petit- Pont,

En été, quand la Seine était tenable, les bateaux abondaient dans le petit port du Louvre et encombraient tout le lit du fleuve jusqu'aux abords de l'île aux Treilles et de l'îlot voisin. Le soir, surtout, ils devaient remonter jusque-là et s'y amarrer, afin de rester dans la limite dont la démarcation était la grosse chaîne tendue sur la Seine à la nuit tombante. On l'agrafait d'un côté à la tour de Nesle, de l'autre à latournelle du Louvre1. Paris finissait là. Quand les mariniers qui se chargaient de mener les nefs en aval, et qu'on appelait pour cela avaleurs de nefs, ou nés, étaient parvenus à cette tournelle du Louvre, ne fussent-ils même pas

1 Pendant la Fronde, deux chaînes de barrage existaient encore sur la Seine : l'une à l'Arsenal, l'autre à l'île Notre-Dame. (Leroux de Lincy, Registres de V Hôtel de ville pendant la Fronde, t. Ier, p. 20.)

partis d'aussi loin que Y île aux Javax (île Louviers), le point le plus opposé, ils pouvaient réclamer les 12 sous parisis qu'on leur devait pour le transport de quarante pièces de vin, ou les 20 deniers auxquels ils avaient droit pour chaque muid de sel mis sur leurs longues flûtes à huit rames1.

Mais l'hiver, je le répète, tout ce mouvement cessait; autour de nos petites îles, plus rien de cette activité commerçante : heureuses encore si le fleuve trop grossi ne venait pas détruire les pâtures et les vignes de Vile aux Juifs, et forcer de déloger le seul habitant de l'île voisine, ce pauvre passeur aux vaches auquel elle devait l'un de ses noms et dont le métier était de passer et repasser dans son bac les vaches et les chevaux qui allaient paître dans l'autre île.

La partie de la rive gauche que nous appelons aujourd'hui le quai des Augustins était plus que toute autre endommagée par les crues. C'est donc aussi de ce côté qu'on pensa d'abord à porter remède2.

i Leroux de Lincy, Histoire de l'Hôtel de ville, in-4<>, p. 216.

2 Maurice Champion, Histoire des Inondations, t. Ier, p. 35.

— SOtt Tout le bord de la rivière du côté des Augustins, lisons-nous dans Félibien1, sous la date de 1312, n'estoit alors revêtu d'aucun mur, il estoit en pente, et garnis de saules, à l'ombre desquels les habitants alloient se promener, mais les inondations fréquentes de la Seine minoient peu à peu les terrains et fesoient craindre pour les maisons. Cette considération porta le roy Philippe le Bel à donner ordre par les lettres du 9 juin 1312, au prévost des marchands de bâtir de ce côté-là, un quay de pierres de tailles. Par d'autres lettres du 23 may de Tannée suivante , il reproche au prévost des marchands, qu'il n'a pas eu soin d'obéir aux ordres réitérés qu'il lui avoit donnés de bâtir un quay sur la rive qui estoit entre la maison de Nesle alors appartenant au roy, et celle de Févêque de Chartres, quoique les maisons soient menacées d'une ruine prochaine à cause des inondations de la rivière. Il renouvelle les mêmes ordres, et menace le prévost de luy faire sentir les effets de son indignation s'il se rend négligent à exécuter encore ce qui lui a été commandé* »

i T. Ier, p. 523.

Le quai fut enfin bâti, et la partie de la ville qu'il longeait en fut beaucoup embellie. D'un côté, il touchait à la porte de Nesle, et de l'autre , suivant une ligne droite que le débouché du Pont-Neuf vint plus tard couper à son milieu, il aboutissait à la rue du Hurepoix, qui n'était même que son prolongement. Cette rue, depuis longtemps disparue, commençait à peu près à la hauteur de la rue Gilles-Cœur, et finissait au pont Saint-Michel, ayant tout un côté de maisons qui tournaient le dos à la Seine. A propos de son nom, nous nous arrêterons un instant sur une particularité qui n'a pas été remarquée, et que même presque tout le monde ignore. De même que Londres, qui, coupée en deux par la Tamise, appartient d'un côté au Surrey, de l'autre au Middlesex, Paris au moyen âge dépendait de deux provinces. Du côté droit de la Seine, c'était l'Ile-de-France; de l'autre, c'était le Hurepoix ou Herupoix, assez vaste contrée, moitié Brie, moitié Beauce, qui renfermait dans ses limites Corbeil, Mantes, la Ferté-Alais, et même, selon quelques-uns, Melun et Chartres. La rue dont nous parlons lui devait son nom et il se pourrait même que la rue de la Harpe,

Tune des plus considérables de ce quartier du Hurepoix, lui dût aussi le sien ; dans les vieilles chartes latines, ce nom est viens Heripensis , et celui du pays qui nous occupe était pagus Heripensis. L'identité est complète. Pourquoi, par une altération trop commune alors, le nom latin ne se serait-il pas francisé en rue de la Herpe, puis, par suite d'une autre altération, en rue de la Harpe? Pour notre compte, nous aimons autant cette étymologie que celle qu'on veut tirer de l'existence de cette enseigne de la Harpe qui pendait, dit- on, déjà en 1347, au-dessus de je ne sais quelle maison proche de la rue Mâcon. Pourquoi, une seule fois, au lieu d'une enseigne inspirant le nom d'une rue, n'aurait-on pas le nom d'une rue inspirant une enseigne?

Si ce fait : Paris simple ville du Hurepoix, est ignoré aujourd'hui, il n'était inconnu de personne au moyen âge. Tout le monde désignait par le nom de la petite province le quartier qui en faisait partie.

Dans un rarissime petit livre qui doit dater des premières années du xvie siècle, et où se trouvent dénombrées et mesurées dans leur longueur les principales rues de Paris, voici ce que nous lisons :

Dedans la cité de Paris Y a des rues trente et six Et au quartier du Hurepoix En y a quatre vingts et trois Et au quartier de Saint Denys Trois cents, il ne s'en faut que six Comptez le bien et à vostre aise Quatre cents y en a et treize.

Le nouveau quai de Philippe le Bel fut Tun des plus beaux embellissements de ce vaste quartier aux quatre-vingt-trois rues. Les gens du petit peuple, il est vrai, y perdaient leur promenade, cette verte saussaie où ils aimaient tant à s'ébattre ; mais les gens de noblesse y gagnaient un vaste espace où bâtir des hôtels ayant vue sur la Seine, une large voie où se promener en carrosse. Nulle part, si ce n'est encore vers les Bernardins, où un autre quai avait été construit, ils ne pouvaient prendre ce plaisir; « car d'ailleurs, comme dit le vieux Du Breul, il n'y a que des escalliers de pierre par certains endroits pour descendre à l'eau à laquelle Ton ne peut voir que par ces endroits. »

Les hôtels qui ne tardèrent pas à border le nouveau quai, lui donnaient, par leurs façades monumentales* et par les ombrages de leurs jardins, qui se mêlaient à ceux de

la maison des Augustins et du fameux hôtel des abbés de Saint-Denis, un aspect tout à la fois riant et magnifique qui contrastait singulièrement avec la physionomie désolée et triste de l'autre rive. Par bonheur la pointe toute verdoyante de l'île de la Cité et les feuillées des îlots voisins la masquaient en partie.

C'est sur ce bord opposé que se trouvait la Vallée de Misère. Ce nom nous dispenserait d'une description, mais il faut pourtant dire que, grâce aux métiers qui s'exerçaient dans ces quartiers, grâce aux gens qui y venaient sans cesse pour ajouter à leur aspect repoussant et à leur malpropreté, c'était là un nom bien mérité. On ne trouvait là que des mégisseries (le quai actuel n'en a par bonheur, conservé que le nom) . Auprès était le marché à la volaille, marché en plein vent alors, où tout marchand, qu'il vînt d'Argenteuil ou de Pontoise, pouvait étaler sa marchandise en pleine fange. Le lieu où il se trouvait, lui avait fait donner le nom de marché de la Vallée de Misère, ou simplement de la Vallée, et, chose singulière! quand il passa de l'autre côté, sur ce quai des Augustins, qui alors l'insultait de sa splendeur, il continua de

s'appeler ainsi. Le beau quai en a même pris le nom que le misérable portait alors. C'est une revanche.

Marion la Marcelle et Thibaut-aux-dez. — Les Bureau de Dampmartin . — L'un d'eux achète Vile aux Treilles. — Le moulin de la Monnaie. — Où placé. — Histoire d'un inventeur.— Le bac du Louvre. — Panurge à l'hôtel Saint-Denis. — Montaigne et la rue de Seine. — Brantôme et sa clef d'or jetée dans la Seine. — Une aventure nocturne de Benvenuto Cellini, entre les Augustins et la tour de Nesle. — Le duc d'Elbeuf et Zamet. — Danger que court celui-ci, et qu'il n'eût pas couru si le Pont-Neuf eût existé. —Nécessité de la construction d'un pont à la pointe de la Cité reconnue par Henri II.

Sur cette rive, — je parle de la Vallée de Misère,— se voyait déjà la fameuse arche Marion, qui s'était appelée auparavant Y abreuvoir Thibaut-aux-dez, parce qu'en effet la rue qui venait y aboutir faisait suite à celle où Thibaut tenait, au xme siècle, son tripot pour

les joueurs de dés. Son nouveau nom lui venait ou de Marion la Marcelle, qui vers la fin du même siècle avait acquis du roi , en toute propriété , le privilège d'exercice pour les métiers qui pullulaient dans ces quartiers, les mégissiers, les baudoiers, les savetiers, les sueurs (cordonniers) * ; ou bien d'une autre Marion, qui, vers 1500, aurait eu la singulière pensée d'établir des étuves ou bains dans ces lieux malpropres. La rue de l'Arche-Marion en aurait même pris le nom de ruelle des Étuves-aux-Femmes.

Si Ton allait de l'arche Marion jusqu'au Louvre, en passant devant la rue de la Monnaie, qui, avant le xive siècle, s'était appelée rue au Cerf, et devant la rue de V Arbre-Sec, qui n'a pas changé de nom ; d'un autre côté, si Ton se rendait du même endroit à la Grève, il était difficile de trouver sur son chemin autre chose que de misérables échoppes ; il était impossible surtout de se tirer des fondrières où Ton s'embourbait à chaque pas sur ce sol sans pavé, détrempé par les crues de la Seine, par les pluies continuelles ou par les ruisseaux des tanneries.

1 Depping, Dissertation sur l'état de l'Industrie et du Commerce deParis au XIIIe siècle, in-4°, p. 56.

En approchant de la Grève, cependant, on rencontrait enfin quelques beaux hôtels, notamment celui de la famille des Bureau de Dampmartin , ces parvenus du règne de Charles VII, qui de simples bourgeois étaient arrivés aux premières charges du royaume. Gaspard et Jean, fils de Simon, étaient devenus maîtres de l'artillerie , et , depuis , leur grandeur n'avait pas déchu1. En 1434, Guillebert de Metz2, lors de son voyage à Paris, pouvait admirer leur hôtel et le grand train qu'ils menaient, au point d'avoir un poète à leur solde. Il cite donc « le bel ostel Bureau Dampmartin... » et il ajoute: « lequel Bureau, outre les aultres choses de son estât, tenoit un poète cle grant auctorité, appelé maistre Lorens. » A peu d'années de là, en 1462, cette richesse des Bureau, loin de diminuer, s'était assez accrue pour que Hugues, l'un d'eux, afin d'avoir toujours un pâturage frais pour les chevaux de ses écuries, crût devoir acheter Vile aux Juifs, aux Treilles ou aux Vaches, qui, à partir de ce moment, perdit tous ces noms pour prendre celui d'île

i D. Godefroy, Histoire de Charles VII, p. 866. 2 Paris au XIVe siècle, p. 65-66,

aux Bureau ou Bureaux 1 . Elle lui coûtait 12 deniers de cens et 10 sols de rente annuelle.

La petite île qui était auprès avait aussi changé de nom. D'abord, sans doute à cause de quelque ermite, augustin ou autre, qui était venu s'y établir, on l'avait appelée Yîle du Patriarche, puis Y île de la Gouslaine ou Gourdaine, à cause du moulin ainsi nommé qu'on avait amarré dans son voisinage.

Ce moulin servait au monnoyage par invention nouvelle, dont Henri II avait accordé le privilège à celui qui l'avait découvert. Il s'appelait Aubin Olivier; il était d'Auvergne, et menuisier de son état. C'était un habile homme, et d'un génie fort au-dessus de son métier. L'idée que l'ancienne manière de frapper les pièces au marteau avait toujours été insuffisante et défectueuse, lui fit chercher et trouver le procédé nouveau. Le roi l'accueillit bien, sur la présentation de Guillaume de Marillac, général des monnaies. Le 3 mars 1553 parurent des lettres patentes où

1 Peut-être est-ce là que furent cultivés les premiers plants de romaine, que l'un des Bureau, bien avant Rabelais, à qui l'on en fait honneur, avait importée en France. (Le Mesnagier, t. II, p. 42.)

on lisait : « Nous avons pourvu ledit Aubin Olivier de l'office de maître et conducteur des engins de la monnoye au moulin. » Un édit du mois de juillet suivant vint confirmer ces lettres de nomination et autoriser Aubin Olivier à fabriquer des testons dans le moulin du Palais à Paris, établi au bout du jardin des Etuves. Olivier se mit à l'œuvre, et les pièces qui sortirent de ses mains furent admirées de tout le monde. Malheureusement leur fabrication entraînait plus de dépenses que celle du monnoyage au marteau. La beauté des produits empêcha d'y renoncer, jusqu'en 1585; mais cette année-là, en septembre, Henri III ayant eu un caprice d'économie, Aubin Olivier fut congédié et ses machines complètement délaissées sauf pour la fabrication des jetons et médailles1. Que devint l'inventeur? Peut-être repassant la Seine, s'en alla-t-il grossir la multitude des pauvres diables qui pullulait dans la Vallée de Misère*.

1 L'abbé Prévost, le Pour et le Contre, t. V, p. 252.

2 Sous Henri IV, on revint pour le monnoyage au moulin de la Gour daine ; on préparait le métal en des ateliers bâtis sur l'île voisine, et qui bientôt furent trouvés trop petits, puis on frappait dans le moulin. (Lettres de Malherbe àPeiresc, p. 50.) — En 1C39, on éta-

Ces quartiers ne s'étaient pas améliorés : toujours même détresse et même malpropreté. Jamais seigneur sortant du Louvre ne s'aventurait, fût-ce à cheval ou en carrosse, sur cette plage maudite ; il aimait mieux prendre le bac qui stationnait toujours auprès du château et se faire transporter de F autre côté, sur le quai des Augustins. Là du moins on se trouvait avec ses pareils ; c'était le beau, le vrai Paris. Rabelais voulant une demeure pour son Pantagruel , ne la chercha point autre part ; il le loge à ce fameux hôtel Saint- Denis , sur remplacement duquel s'ouvrit, plus tard, quand le Pont-Neuf fut terminé, une partie des rues Christine, Dauphine et d'Anjou1, et qui alors, en 1607, ne sera pas payé moins de 66,000 livres, somme énorme pour le temps. C'est là que Thoumast, « le sçavant homme, » trouve enfin Pantagruel. « De faict, arrivé à Paris, dit Rabelais2, se transporta vers l'hostel dudict Pantagruel, qui estoit logé à l'hostel Saint-Denys, et pour lors se pourmenoit par le jardin avecques

blit au Louvre la Monnaie du Moulin, V. Déclaration tion royale du 30 mars 1640.

1 De Lamare, Traité delà Police, t. Ier, p. 97.

2 Pantagruel, liv. II, ch. xvin.

Panurge, philosophant à la mode des péripateticques. »

Montaigne étant à Rome, et cherchant à établir une comparaison entre les plus beaux quartiers de la ville sainte et ceux de Paris, ne trouve à citer que le quai des Augustins et la rue de Seine: « C'est, dit-il, parlant de Rome, une ville toute cour et toute noblesse: chacun prend sa part de l'oisifveté ecclésiastique. Il n'est nulle rue marchande, ou moins qu'en une petite ville ; ce ne sont que palais et jardins. Il ne se voit nulle rue de la Harpe ou de Saint-Denys ; il me semble toujours être dans la rue de Seine ou sur le cai des Augustins à Paris1. »

Montaigne , sauf l'exagération de l'éloge qu'implique ici la comparaison, n'a pas tout à fait tort pourtant d'établir une similitude entre ces beaux quartiers de Rome et le quai des Augustins. Celui-là aussi, bien qu'il n'y eût pas encore de pont pour s'y rendre en venant du Louvre, bien qu'il fallût, pour y arriver, se servir d'un misérable bac, comme si l'on n'eût été qu'un croquant, celui-là, dis-je, était en effet le quartier de la cour et

1 Voyage de Montaigne, in-12. t. II, p. 28.

de la noblesse. On n'y rencontrait que de nobles hôtels : au coin du quai et de la rue dullurepoix, celui du marquis d'O, qui devint, plus tard, l'hôtel de Luynes et dont nous reparlerons quand il s'agira des troubles de la Fronde !. Dans la rue Gilles-Cœur, c'était l'hôtel du descendant du grand argentier de Charles VII , au coin des Vieux-Augustins ; le célèbre hôtel d'Hercule, présent de Louis XII au cardinal Duprat, qui sut si bien lui faire honneur; plus loin, tout au bout du quai, dans la rue de l'Hirondelle, c'était le petit logis galant de la duchesse d'Étampes.

Tout le xvie siècle courtisan et dameret était donc de ce côté. Brantôme, je gage, y demeurait aussi. C'est du moins sur le quai des Augustins, au sortir du Louvre, et sans doute en regagnant son hôtel, qu'il eut cette grande colère dont la cause était si futile, et dont les résultats auraient pu être si graves. Brantôme faillit se vendre à l'Espagne.

Il avait eu promesse de Henri III pour la survivance à la charge de sénéchal du Périgord, après la mort de son frère aîné André

1 L'ambassadeur de Venise y logeait sous Henri IV. Journal de L'Estoile, édition Michaud, t. II, p. 259.)

de Bourdeilles, qui en était possesseur. Le moment venu, le roi oublia la parole donnée. Brantôme alla s'en plaindre à lui-même, dans sa chambre ; Henri III lui fit des excuses ; il n'en tint compte, il sortit furieux du Louvre : « Sur ce, dit-il *, je maugrée le ciel, je maudis ma fortune, je déteste la grâce du Roy, je mesprise en haussant le bec aucuns maraux qui estoient pleins de fortune et bienfaicts du Roy qui ne les méritoient nullement, comme moy ; j'avois pour ce cas, à la seinture, pendue la clé dorée de la chambre du Roy : Je l'en detasche, je la prends et la gecte du gué (sic) des Augustins dans la rivière. . . Je n'entre plus dans la chambre du Roy, je l'abhorre et jure de n'y rentrer jamais. » Il part pour les villes de l'Ouest, résolu de les livrer au roi d'Espagne, il veut vendre ses biens et les donner tout entiers à l'ennemi de la France. Sur la route, son cheval s'emporte, le renverse, lui casse les reins, et il reste cloué quatre ans sur son lit de douleur, couvant toujours ce ressentiment furieux dont le quai des Augustins avait vu le premier accès. On a

i Vies des Capitaines, édition Monmerqué, t. IV, p. 106.

fouillé bien des fois le bras de la Seine gui coule au pied, on y a fait bien des trouvailles; la clef 'd'or de Brantôme était-elle au nombre? C'eût été pourtant la plus précieuse.

Quoiqu'il fût fort bien habité, ce quartier était très-dangereux à fréquenter la nuit, et on le comprendra sans peine. Défense était faite aux bateliers d'y passer personne, une fois le soir venu, sous peine d'amende et saisie de leur bac ; cet ordre, qui fut renouvelé par ordonnance de 1672, n'exceptait même pas les gens de cour. Il n'y avait pas encore pour eux de passeur privilégié ; ce ne fut que bien plus tard, en 1704, qu'un pareil emploi fut érigé en titre d'office. A la nuit tombante, il fallait donc, ou renoncer à gagner le quai des Augustins, ou se risquer sans crainte dans les cloaques et à travers les coupe-gorges de la Vallée de Misère, à moins de prendre par la rue Saint-Honoré : c'était le seul moyen d'arriver au Pont-au- Change. Les plus hardis s'en effrayaient. Aussi, quand on logeait au quai des Augustins, ou l'on rentrait de bonne heure, ou l'on ne rentrait pas du tout : on prenait gîte chez quelque baigneur de la rive droite.

Une nuit, Benvenuto fut forcé d'en courir l'aventure, mais il faillit s'en trouver mal. Le roi l'avait retenu assez tard au Louvre,, afin de lui commander une salière d'or, pour laquelle il lui avait fait remettre aussitôt tout le métal nécessaire, « mille écus en vieil or et de bon poids. » Une foule de petits détails, la lenteur surtout du trésorier qui devait lui délivrer la somme et prendre son reçu, furent cause qu'il était trois heures de la nuit quand il se trouva dehors. Il logeait, on le sait, au Petit-Nesle ; il n'avait qu'à traverser la Seine ; mais le bac était depuis longtemps parti. Il fallut donc qu'il se décidât à gagner le Pont-au-Change , à traverser la Cité, le Pont Saint-Michel, pour revenir ensuite sur ses pas en longeant le quai des Augustins jusqu'à sa demeure. Son or était dans un solide panier à deux anses ; il portait lui-même une bonne cote de mailles à manches : il avait à son côté sa petite épée et son poignard, et, bien qu'il fût seul, bien qu'il eût même soupçon d'une attaque, certains chuchotements des valets du trésorier ne lui ayant pas échappé, il s'avançait sans crainte vers son dangereux quartier.

« Je marchai à grands pas, dit-il lui-même

dans ses Mémoires1, et, après avoir traversé le Pont-au-Change , je suivis le long de la rivière un petit mur qui me conduisait à mon château.

« Bientôt je me trouvai en face des Augustins. Cet endroit était fort dangereux, bien qu'il ne fût situé qu'à cinq cents pas de chez moi ; mais comme il y avait encore la même distance à parcourir pour arriver à la partie habitée du château, on n'aurait point entendu ma voix si je me fusse mis à appeler.

« Je pris donc mon parti sans hésiter, quand je me vis attaqué par quatre bandits armés d'épées. Je cachai lestement mon panier sous ma cape ; je tirai mon épée, et, comme mes adversaires me serraient de près, je m'écriai: « Avec un soldat, il n'y a que « la cape et l'épée à gagner, et, avant de « vous les abandonner, j'espère que je vous « forcerai à me les payer cher. »

« Tout en m'escrimant bravement contre eux, j 'entrouvris plusieurs fois ma cape, afin que s'ils avaient été apostés par les valets qui m'avaient vu recevoir l'argent, ils pussent penser avec quelque raison que je ne l'avais

1 Liv. V, ch. v, trad. de L. Leclancîié.

point sur moi. Le combat ne dura pas longtemps. Ils recalèrent peu à peu, en se disant dans leur langue : — « C'est un brave Italien « et non celui que nous cherchons, ou si c'est « lui, il na pas les écus. » Je leur parlais italien, et je ne cessais de si bien frapper d'estoc et de taille, que peu s'en fallut que je ne tuasse plusieurs d'entre eux. L'habileté avec laquelle je maniais l'épée leur persuada sans doute que j'étais soldat, car ils se réunirent en groupe, se tinrent à distance et se consultèrent à voix basse dans leur langue, tandis que je leur répétais que s'ils voulaient mes armes et ma cape, ils ne les obtiendraient pas sans peine. En même temps, je pressai ma marche. Comme ils continuaient de me suivre à pas lents, mes appréhensions redoublèrent. Je craignais de tomber plus loin dans une embuscade : aussi, quand je ne fus plus qu'à cent pas du château, pris-je ma course à toutes jambes, en criant à tue-tête: — « Aux armes ! aux armes ! Alerte ! alerte ! « On m'assassine ! »

« Quatre de mes jeunes gens, armés de longues piques , accoururent aussitôt. Ils voulurent poursuivre les bandits, qu'ils apercevaient encore, mais je les arrêtai. — « Ces

« quatre poltrons, leur dis-je, n'ont pas été « capables d'enlever à un homme seul ces « mille écus d'or qui lui rompaient les bras. « Débarrassons-nous d'abord de cette somme, « puis je vous accompagnerai où vous vou- « drez, avec ma grande épée à deux mains. » Nous allâmes mettre mon argent en sûreté. Mes jeunes gens, désolés du danger auquel j'avais été exposé, me réprimandèrent affectueusement : — « Vous avez trop de con- « fiance en vous-même, me dirent-ils; un « de ces jours vous nous donnerez lieu de « pleurer. » Pendant que nous échangions quelques paroles à ce sujet, mes adversaires s'enfuirent. »

Même de jour, quand on passait la Seine en bac pour aller du Louvre sur le quai des Augustins, il pouvait y avoir danger de guetapens. Le batelier, d'accord avec celui qui vous tendait un piège, n'avait, au lieu cle remonter le fleuve, qu'à se laisser aller à la dérive jusqu'au delà de la tour de Nesle, limite de la ville. Il vous débarquait sur le Pré-aux- Clercs, et là, surtout en temps de troubles, vous étiez à la merci du premier venu qui vous voulait du mal, en un tour de main on pouvait vous enlever ; en un temps de

galop vous mener en quelque château, dont on levait la herse derrière vous, et où Ton vous gardait jusqu'à ce que vous ayez payé rançon. Plus d'un seigneur criblé de dettes ne prit pas d'autre moyen pour s'acquitter avec l'homme de finances son créancier.

C'est aussi le tour qu'au temps de la Ligue, le duc d'Elbeuf joua au banquier Zamet , pour le forcer à payer les soixante-dix mille écus qu'il prétendait lui être dus par lui.

Ils avaient dîné ensemble, puis ils étaient allés chasser, soit dans les petites îles des Bureaux ou du Passeur, soit encore derrière Noire-Dame. C'était un usage du temps, qui ne s'était même pas perdu sous Louis XIV, comme on le sait par un passage des Historiettes de Tallemant1, et surtout par ce qui arriva à M. de Rancé , chassant aux hirondelles sur le terrain de Notre-Dame. Des chasseurs, qui étaient de l'autre côté de l'eau, tirèrent sur lui, et il ne dut la vie qu'à la chaîne d'acier de sa gibecière.

M. d'Elbeuf aurait bien voulu pouvoir entraîner Zamet dans une partie de chasse plus sérieuse, c'est-à-dire hors des murs, en

rase campagne. Il n'y put réussir. On revint souper chez le financier, qui logeait , comme on sait, près de la Bastille, rue de la Cerisaie, dans ce grand hôtel qui passa plus tard aux Lesdiguières, et fut remplacé par la rue à laquelle ceux-ci laissèrent leur nom1.

Le repas fini, comme la nuit n'était pas encore venue, M. d'Elbeuf, ne perdant pas l'espoir de faire tomber Zamet dans son piège, lui proposa d'aller faire visite à M. de Mayenne. Il habitait alors l'hôtel deNevers, c'est-à-dire entre les Augustins et la porte de Nesle, presque en face de l'endroit où comme de jeunes ruines, s'élevaient les arches inachevées du Pont-Neuf. Zamet ayant accepté, ils prirent une barque. Quand ils furent au milieu du fleuve , M . d'Elbeuf dit au batelier de les mettre auPré-aux-Clercs. Le financier s'étonna; mais la barque descendait toujours et gagnait la rive ; Zamet n'était pas revenu de sa surprise, que déjà il était mis à terre, placé sur un cheval et emporté au galop. Il avciit voulu résister, il avait demandé la raison de tout cela; mais on lui avait répondu qu'il n'était pas

1 V. nos Énigmes des rues de Paris, p. 123. Paris, E. Dentu, 1860, 1vol. in-18. i

temps de s'en enquérir ni de disputer, et qu'il montât achevai, ou que mal lui en prendrait.

« Quelque trois ou quatre jours se passèrent sans en ouïr nouvelles , lisons-nous dans le Journal de la Ligue 1 ; mais on sut qu'il (le duc d'Elbeuf) l'avoit mené à Anet, où, après plusieurs allées et venues des amis du sieur Zamet, il sortit ayant payé, ou du moins fort Lien assuré ladite partie, moyennant quarante mille écus comptants, et le reste en bagues pour nantissement, ou, par faute de les retirer dans le temps promis, elles demeureroient audit sieur d'Elbeuf pour le prix et la prisée de l'estimation qui en fut lors faite. »

De pareils accidents, qui n'eussent point eu lieu si le Pont-Neuf, alors inachevé, eût empêché qu'on se trouvât ainsi à la merci d'un batelier, pouvaient donc, au besoin et comme raisons subsidiaires, plaider en faveur de son établissement. Mais, par bonheur, les raisons importantes ne manquaient pas pour en prouver la nécessité. Il ne suffisait que de faire valoir la difficulté qu'il y avait alors à faire communiquer entre elles les diverses

1 Journal de la Ligue, Revue rétrospective, 31 juillet 1837, p. 116-117.

parties de la ville, dont l'importance s'accroissait chaque jour. Il était presque impossible, grâce aux détours qu'il fallait faire, que les quartiers du Nord entretinssent des relations suivies avec ceux du Midi : « Car, dit Du Breul , pour passer des fauxbourgs Saint-Germain vers le Louvre, qui est de l'autre costé de l'eau, il falloit remonter, le long de l'eau, jusques au pont Saint-Michel, et, l'ayant passé avec le Pont-au-Change, il falloit de rechef faire encore autant de chemin, et descendre le long de la rivière jusques au Louvre. D'abondant les carrosses et charrettes faisoient encore plus long chemin : car ils remontoient jusques au pont Nostre- Dame pour retourner, par aprez, là où à présent tous les carrosses et chevaulx passent sur ledict pont commodément. »

En 1556, ces raisons, qui faisaient voir jusqu'à l'évidence tout ce que l'établissement d'un nouveau pont avait d'indispensable, furent exposées et admises. Les habitants du faubourg Saint-Germain et ceux de l'Université furent les premiers à faire la demandent à représenter par lettres au roi combien il sérail expédient de faire ce pont entre le Louvre et l'hôtel de Nesle . Henri II fit venir le prévôt

des marchands1, lui donna connaissance de cette requête, et lui dit qu'il fallait y faire droit, mais aux frais de la ville. Le prévôt se récria, objecta le manque d'argent, prétendit aussi que la construction causerait de grands embarras à la navigation, enfin fit avorter le projet. Ses conclusions avaient été celles-ci : ' « Ceux qui ont besoin du pont demandé peuvent bien le faire construire à leurs frais. »

Vingt ans plus tard, c'était le prévôt des marchands qui venait lui-même, tant il y avait urgence alors, demander la mise à exécution du projet si durement repoussé d'abord. Henri III l'écouta, le Pont-Neuf fut commencé, puis abandonné pour être repris encore, et enfin achevé à travers mille vicissitudes dont nous allons faire le récit.

1 II devait toujours être consulté quand il s'agissait de la construction des ponts. (Leroux de Lincy, Histoire de VHôtel de Ville, p. 34-35.)

Comment le Pont-Neuf fut d'abord projeté au bout de la rue de V Arbre-Sec. — Le duc de Nevers s'y oppose. — Pourquoi. — Spifame et ses utopies en ordonnances, sous Henri II. — Il veut-mettre le Pont-Neuf où est le Pont-des-Arts. — Premiers travaux, en 1578. — Quel est le Du Cerceau qui les dirigea. — Son histoire.

Si Henri III eut une seule des qualités qui conviennent à un roi, ce fut certainement la magnificence en toute chose, et surtout dans les constructions. Il était en cela le digne imitateur de sa mère, à qui l'on devait déjà les Tuileries et l'hôtel de Soissons, et, par là, il était aussi comme prédestiné à faire ce

que, par manque d'argent, son père, le roi Henri II, n'avait pu accomplir.

La construction du pont tant désiré en 1556, et si nécessaire, en effet, fut une de ces entreprises négligées par le père, et mises par le fils en voie d'achèvement. Il est vrai qu'en 1578, lorsque ce projet fut repris à la prière de ceux mêmes qui l'avaient d'abord repoussé, l'exécution en était devenue tout à fait indispensable, non-seulement pour les raisons que nous avons déjà exposées, mais pour d'autres encore qui n'étaient pas moins pressantes. Il était, par exemple, impossible de faire supporter plus longtemps au Pontau-Change et au pont Notre-Dame, surchargés déjà par la masse de leurs propres maisons, le poids des lourds chariots qui passaient continuellement d'une rive à l'autre. Ils en avaient été tellement ébranlés, que de peur de les voir crouler l'un ou l'autre, comme cela était arrivé sous Louis XII pour le pont Notre-Dame1, on était obligé de ne plus laisser circuler sur leurs arches chance- Jantes « les charrois et l'artillerie, » mais

* Pour la chute du pont Notre-Dame, en 1499, et sa reconstruction achevée en 1510, V. la Bibliothèque de VÉcole des Chartes, 2e série, t. II, p. 32-51.

d'employer, pour le transport de ces lourds fardeaux, des bacs fort dangereux et tout à fait insuffisants.

La construction du pont une fois arrêtée , « pour le soulagement des ponts Notre- Dame et au- Change1 » mille embarras commencèrent. Où devait-on le bâtir? Avec quel argent subviendrait-on à cette énorme dépense ? Ce fut la seconde question qui fut résolue la première. On décida qu'il serait mis un impôt d'un sol pour livre sur les tailles des provinces de Bourgogne, Champagne, Normandie et Picardie ; et cela convenu, on passa outre à la question de l'emplacement à choisir.

D'abord , selon Sauvai , on eut l'idée de planter le pont vis-à-vis de la rue de f Arbre- Sec*. C'était une des plus fréquentées de Paris, elle était assez rapprochée du Louvre, et elle avait entre autres avantages, celui de mettre le quai de l'École en communication directe avec la rue Saint-Honoré. On l'aurait terminée par une belle place qui eût beau-

1 Ce sont les termes des lettres patentes. (Félibien, t. V, p. 7, A.)

2 V. sur l'origine de ce nom, nos Énigmes des rues de Paris, p. 300.

coup ajouté à la commodité de son abord; puis on l'aurait prolongée, au delà du pont, par une grande rue qui eût gagné en droite ligne le palais Médicis (le Luxembourg) et l'hôtel deCondé.

Les experts nommés étaient d'un avis pareil , ou peu s'en faut : ils proposaient de jeter le pont entre Y arche dorée, placée au bas du Petit-Bourbon, et l'hôtel de Nesle1.

Un caprice du duc de Nevers fit tout changer dans ces projets si bien conçus.

C'est à lui qu'appartenaient les terrains et bâtiments du vieil hôtel de Nesle, que son père avait achetés du roi en 1552. Son rêve, depuis de longues années, était de se bâtir un beau palais à la place de cette grande demeure en ruine. Il en avait même déjà fait jeter les fondations, suivant un plan qui plaçait la principale façade à la hauteur du pont projeté, et, par conséquent, dans l'axe même de la rue qui devait prolonger celle de V Arbre-Sec au delà de la Seine. Ainsi, sa construction tant rêvée se trouvait par avance mise à néant. Il voulut prévenir ce danger. Son influence dans les conseils du roi était grande :

i Jaillot, Recherches sur Paris, Quartier de la Cité, p. 182.

il en usa pour faire avorter, au profit du sien, le projet adopté par les architectes royaux. Il finit par obtenir que le pont serait bâti à quelque cent toises du premier emplacement choisi, en remontant la Seine ; c'est-à-dire, d'un côté, à la hauteur de la ruelle du Port-au- Foin devenue ïa rue de la Monnaie1; et de l'autre, en face de l'allée servant d'entrée au grand jardin de l'hôtel Saint-Denis; ce qu touchait de près les Augustins et les menaçait du même danger dont le duc de Nevers sauvait ainsi son palais. Lorsqu'il s'agira de percer la rue Dauphine, nous verrons les bons moines se plaindre à leur tour et réclamer hautement contre cette voie, qui viendra, sans dire gare, couper et morceler leur enclos ; mais il ne sera plus temps alors; Henri IV sera roi, et le Pont-Neuf sera bâti.

Par l'abandon du premier projet, on perdait certainement plus d'un avantage :

« L'abord du pont, par exemple, auroit été, comme dit Sauvai, tout autrement agréable et plus superbe. » Sa communication avec le centre de Paris aurait été aussi bien mieux ouverte par la rue de V Arbre-Sec qu'elle ne

1 Jaillot, Rech. sur Paris, Quartier delà Cité, p. 182.

le fut d'abord par la rue de la Monnaie, celleci devant rester plus de cent ans encore sans débouché vraiment utile, puisque la rue du Roule, qui la relie à la rue Saint-Honoré, fut ouverte seulement en 1691; mais, en revanche, on y gagnait de le rapprocher davantage de la Cité, et l'on rendait plus naturelle et plus possible la réunion des deux îlots à la grande île.

Je ne sais si cette réunion, ou pour mieux dire cette soudure des trois îles se trouvait comprise dans le premier projet conçu sous Henri II, mais ce qui est certain, c'est qu'alors déjà un homme en avait eu la pensée : cet homme est Raoul Spifame, l'esprit peutêtre le plus original et le plus créateur de cette époque.

Tout ce qui pouvait s'imaginer alors d'innovations et d'améliorations, Spifame l'avait rêvé, et l'idée lui étant un jour venue de donner un corps, une réalité à ces rêves, il se mit, par une dernière inspiration, aussi neuve que le reste, à formuler en arrêts royaux ce qui n'existait que dans son cerveau, ce qui n'était décrété qu'en vertu de son bon plaisir de rêveur. Le roi alors régnant, Henri II, endossa, sans le savoir, tous

ces édits imaginaires qui, pour la plupart, lui eussent fait plus d'honneur que ceux qu'il promulgua et fit exécuter réellement. Le recueil de Spifame porte ce titre au moins étrange : Dicœarchiœ Henrichi régis christianissimi progymnasmata, et je vous jure qu'il contient plus de sagesse en son petit volume in- 12 que maint gros Codex in-folio. Il arrive même souvent que l'édit chimérique cache sous sa formule plus d'un reproche indirect contre le roi, qui laissait à l'état de simple espérance ou de rêve dans l'esprit de l'utopiste tout ce dont un bon décret, par lui promulgué , aurait dû depuis longtemps faire une réalité.

Le projet de construction du Pont-Neuf est dans ce cas. Nous savons comment Henri II, malgré son désir de le mettre à exécution, ne sut pas se rendre maître des obstacles qui l'en empêchaient. Spifame le reprend au moment où sa main impuissante le laisse échapper ; et, hardi comme peut l'être tout utopiste qui du moment qu'il projette peut aussitôt exécuter aussi gratuitement, il se met à décréter l'entreprise dont les dépenses ont si fort effrayé le roi et le prévôt.

Il a tout rêvé, tout prévu, et il décrète

tout. Il lui semble bon d'unir ensemble Vue Bussy et la grande île de la Cité, qui, se prolongeant ainsi Tune par l'autre, viendront aboutir au milieu du nouveau pont, et il fait de ce détail l'un des points principaux de son arrêt. La dépense toutefois eût été très-forte ; car, suivant à peu près la première idée qui sera émise sous Henri III, et que M. de Ne vers combattra victorieusement, il veut le nouveau pont non pas en face de la rue de la Monnaie , non pas même devant la rue de l'Arbre-Sec, mais vis-à-vis du Louvre , qui se fût ainsi rattaché à la tour de Nesle. Spifame rêve le Pont-Neuf à la place du Pont-des-Arts. Qu'on juge alors de l'immense étendue d'eau qu'il eût fallu combler pour prolonger jusque-là les terres de l'île Bussy. Que lui importe ! c'est en rêveur qu'il projette et qu'il calcule. D'ailleurs, comme il veut faire de l'îlot prolongeant l'île de la Cité une place pour les joutes, il aura ainsi une plus vaste arène, ce qui le dédommagera bien de la dépense.

Il passe donc outre à toutes ces difficultés, et voici le bel arrêt qu'il promulgue à propos de tout cela, et toujours sous le nom de

Henri II; c'est le quarantième de son recueil1 : « Le roy, voulant exercer aux armes la jeunesse de ses gentilshommes et noblesse..., a ordonné et ordonne que, par toutes les villes de son royaume, terres et pays de son obéissance, seront dressées et érigées lices pour jouptes à la lance, au lieu et endroict le plus convenable qui sera trouvé, signamment en sa dicte ville de Paris, en Tisle de sonpalays, en derrière du jardin, en Testendue de sa dicte isle, laquelle sera esdiflée et bornée tout à l'entour de quay de pierres de taille, et sera prolongée jusques au pont nouveau que ledict sieur roy a ordonné estre faictpour aller de son chasteau au Louvre, traversant la rivière, jusques à l'hôtel de Nesle , et tellement rehaussée qu'elle ne puisse aultrement être surmontée ne couverte de ladicte rivière, au temps des grandes eaux, et, jusques à ce que lesdictes prolongations et rehaussements soyent faictz, a inhibé et deffendu, inhibe et deflend ledict seigneur à tous tumberiers, chartiers et porteurs de vuidanges qu'ils n'ayent à en porter ailleurs, sur peine de confiscation de leurs chevaulx

i Feuillet 68.

et tomberaulx, pour ce faict l'entrée et yssue des dictes lices, et lices estre prinses et adressées par le meilleur dudict pont nouveau, qui sera doresnavant le passage ordinaire dudict sieur roy, allant de son dict chasteau en son dict palays, en revenant d'iceluy palays en son dict chasteau, sans préjudice des portz et passages que Ton fera le long dudict quay, tant devers ledict Louvre que devers les Augustins, pour y entrer et sortir par eau, et sur les deux costez dudict quay seront dressées galleries couvertes pour y recevoir par hault les spectateurs sans estre en danger des chevaulx, au dessous desquelles galleries seront faictz estables sans incommoder les dictz portz et passages. »

L'idée de placer le nouveau pont entre le Louvre et l'hôtel de Nesle concordait, dans l'esprit de Spifame, avec un autre projet qu'il a émis dans son dixiesme arrest royal, et que l'établissement du collège Mazarin dans le palais devenu depuis l'Institut, a pour ainsi dire réalisé au xvne siècle. Notre utopiste voulait, en effet, faire du vieil hôtel de Nesle le véritable palais de l'Université, et le rendre ainsi digne de communiquer par un pont avec le Louvre, son superbe voisin

d'outre-Seine : « La conservation des privilèges de l'Université de Paris, dit-il, commise ou desputée au prévost de Paris ou son lieutenant conservateur, sera translatée en l'hostel de Nesle, où autrefoys elle a esté tenue. »

Sauf ce détail, sauf encore l'idée d'établir une lice pour la joute sur le terrain de la petite île qui a vu le supplice des Templiers et qui est devenue notre place Dauphine, le pont rêvé par Spifame, sous Henri II, est tout à fait celui dont nous avons laissé les architectes de Henri III discuter tout à l'heure les dépenses et remplacement. L'un des meilleurs et des plus savants esprits du dernier siècle, Secousse, va même jusqu'à penser, dans le travail qu'il a consacré à l'étonnant rêveur1, que, si l'on imagina de réunir les trois îles, dont la plus avancée fut pour ainsi dire enfourchée par le nouveau pont, c'est à Spifame et à l'initiative de son chimérique décret qu'en était due l'ingénieuse idée.

En 1578, les travaux commencèrent sérieusement, non pas au mois de mai, comme

1 Mémoires de V Académie des Inscriptions, t. XXIII, p. 176.

on l'a écrit partout, mais au mois d'avril. C'est du côté des Augustins, dans le petit bras de la Seine, dont les eaux moins profondes rendaient le travail plus facile, que l'on posa les assises de la première pile : « Je croy, ditDuBreul1, qui, presque contemporain de tous ces faits, mérite plus que tout autre historien d'être invoqué à leur sujet, je croy que l'on commença dès le 24e jour du moys d'avril à fouiller les fondements de cette pile, veu que l'auteur de VInventaire de l'histoire journalière a escrit avoir recueilli de Y Histoire de France que, dès ce jour, on commença à bastir ce pont. »

Ici Du Breul est d'accord avec L'Estoile, qui écrit aussi, sous la date d'avril 15782 :

« Dans ce mesme moys, à la faveur des eaux qui lors commencèrent et jusques la Saint-Martin continuèrent d'estre fort basses, fut commencé le Pont-Neuf de pierres de taille qui conduit de Nesle à l'escole Saint- Germain, sous l'ordonnance du jeune Pu Cerceau, architecte du roy, et la surintendance de Christophe de Thou, premier pré-

i Théâtre des Antiquités de Paris, liv. Ier, p. 125. s Édit. du Panthéon littéraire, t. Ier, p. 244.

sident, Pierre de Séguier, lieutenant civil, Jean de la Guesle, procureur général, et Claude Marcel, surintendant des finances, et furent en ce même an, les quatre piles du canal de la Seine, fluant entre le quay des Augustins etl'isle du palays, levées environ une toise chascune, par dessus le rez de chaussée, les deniers furent pris sur le peuple, par je ne sais quelle crue ou dacte (sic) extraordinaire, et disoit-on que la toise de l'ouvrage coûtoit 85 livres. »

Ajoutez à ce dernier fait ce que dit Jaillot1 sur le prix de la pierre à bâtir, qui se payait alors environ 180 livres la toise cube, et vous pourrez à peu près évaluer l'énorme dépense dans laquelle, pour les matériaux comme pour la main d'oeuvre, la nouvelle construction allait entraîner le roi. Mais ce n'est pas là le seul détail de la citation de L'Estoile sur lequel il nous faut insister.

Du Cerceau y est désigné comme architecte du nouveau pont, et tout le monde, à ce seul nom, a cru reconnaître Jacques Androuet Du Cerceau, à qui, en effet, depuis deux siècles et demi, une erreur courante

1 Quartiers de Paris, t. Ier, p. 181.

a fait attribuer cette construction. Ce n'est pas à lui pourtant qu'elle est due1, c'est à un autre Du Cerceau, portant le prénom de Jean- Baptiste, frère puîné, ou plus probablement encore, neveu de Jacques, mais à coup sûr huguenot comme lui.

Jacques était trop vieux en 1578 pour entreprendre un pareil ouvrage. L'année suivante, publiant le second volume des plus excellents bastiments de France qu'il avait fait longtemps attendre, il s'excusa de cette lenteur sur son grand âge : « La vieillesse, ditil, ne me permet pas de faire telle diligence que j'eusse faite autrefois. » Quatre ans après, en 1582, il parle encore de « ses vieux ans » dans YEpistre au Roy qui précède son Traité d'architecture.

Baptiste avait pour lui plus de jeunesse et un talent qui ne paraît pas avoir été inférieur à celui de l'autre. L'Estoile qui, pour le distinguer a eu bien soin de l'appeler le jeune 2, dit ailleurs que c'était un « homme excellent et singulier dans son art. »

Henri III l'avait en grande estime, et l'em-

1 A. Berty, les Androuet Du Cerceau; Paris, 1857, in-8°, p.. 8.

2 Journal de L'Estoile, édit. Micbaud, t. II, p. 193.

ployait pour tous ses bâtiments , même religieux. En cela Baptiste Du Cerceau ne mettait pas plus de scrupule à obéir que le roi à commander, et Ton riait souvent à la cour de cette mutuelle complaisance de conscience. « C'estoit, lisons-nous, à propos de Baptiste, dans les Mémoires du duc de Ne vers1, un jeune garçon fils de Du Cerceau, bourgeois de Montargis, lequel a esté le plus grand

architecte denostre France Le reproche

que l'on pourroit faire que Sa Majesté se seroit servy de ce petit homme ne pourra pas faire accroire qu'elle fust huguenotte, car je dirai avec vérité que ledit Du Cerceau a bien fait pénitence en sa charge, ayant fait plus de pourtraits de monastères, églises, chapelles, oratoires et autels pour dire la messe, que jamais architectes en France en aient fait

en cinquante ans Et de fait il ne bougeoit

ordinairement d'avec les capucins, minimes, feuillants, jésuites et autres religieux et prèstrès, avec lesquels Sa Majesté lui avoit commandé de conférer pour dresser les bastiments et églises à leur commodité. »

Les remords prirent enfin Baptiste Du

t In-foL, t. Il, p. 28.

Cerceau C'était en 1585, et par conséquent assez tard comme vous voyez. Il avait alors qualité « de vallet de chambre du roy, et ordonnateur général des bastiments de Sa Majesté ; » et il touchait pour cela 6,000 livres d'appointements1. Henri III, qui venait de faire acquisition de la maison destinée par lui aux religieux Feuillants, avait chargé Baptiste du soin de la disposer à leur convenance2, lorsque celui-ci faussa tout à coup compagnie. L'acte par lequel le roi lui donne cette nouvelle entreprise est du 7 novembre3, or, sous la date du mois suivant, L'Estoile nous apprend que Baptiste a tout laissé. Les nouveaux clients qu'on lui a donnés auront exigé qu'il allât, comme eux, à la messe, et, forcé d'opter, son choix a été pour le devoir, pour sa croyance. « Il aima mieux, dit L'Estoile4, enfin quitter et l'amitié du roy et ses biens que de retourner à la messe. Et, ajoute-t-il, aprez avoir laissé là sa maison qu'il avoit nouvellement bastie

* G. Brice, Description de la mile de Paris; t. IV,

2 Archives de l'Empire, S. 4,165-6.

3 G. Brice, ibid.

* Édit. Michaud, t. II, p. 193.

avec un grand artifice de plaisir au commencement du Pré-aux-Clercs1, et qui fust ruinée sur lui, prist congé de Sa Majesté, la suppliant ne trouver mauvais qu'il demeurast aussi fidèle au service de Dieu, qui estoit son grand maistre, comme il avoit toujours esté ausien, en quoi il perse vèreroit jusqu'à la fin de sa vie. »

Entre autres travaux que Baptiste abandonnait ainsi, était la construction du Pont-Neuf, dont on n'avait pas cessé de s'occuper activement.

1 V. sur cette maison, nos Variétés historiques et littéraires, t. IV, p. 121, et Berty, les Androuet Du Cerceau, etc., p. 9-12.

Henri III pose la première pierre. — Pourquoi le Pont-Neuf pourrait s'appeler le pont des Pleurs. — Passerelle du Louvre au quai des Augustins. — Les masques de Germain Pilon. — Interruption des travaux. — Regrets de Montaigne. — Pont provisoire du quai des Augustins à l'île de la Cité. — Les bandits irlandais dans les niches du Pont-Neuf inachevé. — Meurtres qu'ils commettent. — Comment chassés de Paris. — Henri IV et le passeur du Louvre. — Reprise des travaux. — Un impôt sur le vin les paye. — Les architectes Marchand et Petit. — Fin des travaux du pont.— Le roi le traverse le premier.— Projet d'y bâtir des maisons . — Pourquoi on l'abandonne.— Dernier et terrible duel sur l'île aux Treilles. — La place Dauphine : pourquoi bâtie et sur quel terrain. — Le quai du Louvre : par qui construit. — Les chantiers du pont de l'École.— Henri IV et les Augustins.— La rue Dauphine.

Un mois après que les fondations de la première pile eussent été commencées, le

roi était venu en grande cérémonie poser la première pierre à fleur d'eau.

« G'estoit, dit Du Breul. le samedy dernier de may, en Pan 1578. »

Ce jour-là même, Henri III avait fait inhumer en l'église Saint-Paul les corps de Quélus et de Maugiron; il avait vu de ses fenêtres passer le lugubre convoi, et le reste de la journée s'était pour lui consumé dans les larmes. Le soir venu, il était descendu du Louvre avec les deux reines, Catherine deMédicis, sa mère, etLouise deYaudemont, sa femme, et montant avec tout son cortège dans une barque magnifiquement ornée, il s'était dirigé vers le quai des Augustins, où on l'attendait pour la cérémonie. Voyant cependant ce roi si pâle au milieu de tout cet éclat, si triste au sein de cette fête, on se disait déjcà dans la foule qu'on devrait donner au nouveau pont le nom de pont des Pleurs.

Sous la pierre, on plaça des pièces d'argent et de cuivre doré pesant environ trois ou quatre testons, sur lesquelles étaient gravés les portraits du roi et des reines ; puis « laditte pierre estant assise , dit Du Breul, on présenta au roy une truelle d'argent, avec laquelle il print du mortier en un plat (aussi

d'argent) et le jetta sous laditte pierre...^1 » Tout marcha et s'éleva d'abord comme par enchantement, c'est-à-dire avec une célérité qui pouvait passer pour merveilleuse à cette époque, mais qu'aujourd'hui toutefois on traiterait de lenteur désespérante. A la fin de 1578, les quatre premières piles saillaient d'une toise au-dessus de l'eau. Au mois de juin suivant, elles atteignaient l'imposte, et ]'on parlait déjà de faire les cintres des arches depuis les Augustins jusqu'à l'île.

Henri III pourtant n'était pas satisfait, tant il avait hâte de voir achever ce pont, qui devait ouvrir un si commode passage à ses processions de pénitents se rendant du Louvre à son cher couvent des Augustins. Une fois, son impatience fut si vive qu'en plein mois de janvier, alors que le fleuve charriait des glaçons à plein canal, il fit jeter un pont de

* On trouve quelques autres détails dans le Journal historique de P. Fayet, dont M. Victor Luzarches a donné en 1852 une excellente édition (Tours, in-12, p. 9) : « Le dernier jour de may, y lit-on, fust commencé un pont devant les Augustins ; ]e roy posa la première pierre, au premier pillier, du costé desdits Augustins, en laquelle pierre sont engravées les armes du roy, de la royne sa mère, et de la ville. »

bois qui allait de l'une à l'autre rive, en s'étayant tant bien que mal sur les pierres boiteuses des piles inachevées. C'est sur cette périlleuse passerelle que toute la cour, le roi en tête, se rendit aux Grands-Augustins pour assister à la magnifique fête donnée en l'honneur du nouvel ordre du Saint-Esprit.

Ce n'était là que l'ombre, le squelette du Pont-Neuf, et c'était pourtant aussi tout ce que son fondateur devait en voir. Il était dit que Henri III ne le franchirait que cette seule fois, et qu'il ne le verrait pas achever.

Quand toute la partie qui touche aux Augustins fut à peu près terminée ; quand sur l'autre bras, devers la Mégisserie, les piles commencèrent à poindre à fleur d'eau ; quand enfin, sur le quai avoisinant la Sainte-Chapelle, une rue toute neuve, destinée à embellir et à rendre praticables les abords du nouveau pont, la rue Saint-Louis, eut été ouverte sur l'emplacement des demeures canoniales, les troubles survinrent, la Ligue triomphante dressa ses barricades et le roi dut partir.

Encore un peu pourtant, et l'entreprise qu'il avait tant choyée, dont il avait si impatiemment pressé les travaux, allait toucher à

sa fin. Le sculpteur appelé à compléter et à parfaire l'œuvre du bâtisseur était déjà à l'œuvre dans quelques parties : c'était Germain Pilon. Quelques-uns des masques qui ornaient les consoles du Pont-Neuf et qui ont servi de modèles à ceux qu'on y voit aujourd'hui ont pris la vie sous son ciseau» Sauvai, du moins, qui suivait en cela une vieille tradition, n'hésite pas à les lui attribuer. Il trouve dans le mérite de leur exécution la preuve évidente de cette origine : « Il n'est, dit-il, aucun savant qui ne fasse grand cas de cette belle union de masques, de consoles et de corniches, et jamais presque ne regarde ce pont sans les considérer. » Il en remarque surtout une vingtaine, et ce sont ceux-là qu'il attribue à Germain Pilon. « Si, dit-il alors, ce pont eût été achevé, Pilon, qui a conduit ces bons masques, auroit continué les autres tout de même. »

Germain Pilon, comme on sait, mourut en 1590, et alors, depuis plus d'une année déjà, les travaux du pont qu'il était appelé à embellir avaient été interrompus. Ce n'est pas la Ligue, bien qu'elle fût maîtresse de Paris, ce ne sont pas les Seize, ce n'est pas non plus le duc de Mayenne, qui pouvaient songer à les

reprendre. Tout resta donc comme Henri III fuyant l'avait laissé.

Ceux qui aimaient Paris et se faisaient une joie de le voir s'embellir, eurent un vrai chagrin de cette interruption, d'autant que rien ne leur faisait prévoir quand les travaux pourraient reprendre. Montaigne dont on sait l'affection pour cette ville, « la gloire de la France, dit-il, et l'un des plus nobles ornements du monde, » ne put retenir à ce propos l'expression de son regret : « La fortune, écrit-il au 111e livre des Essais 1 qui parut en 1588, c'est-à-dire dans un moment de trouble où l'on avait le moins à espérer la reprise de cette construction, la fortune m'a faict grand desplaisir d'interrompre la belle structure du Pont-Neuf de nostre grande ville, et m'oster l'espoir, avant mourir, d'en veoir en train le service. »

Afin de rendre du moins utile à quelque chose la partie presque achevée, qui allait du quai des Augustins jusqu'à l'îlot des Juifs, nouvellement relié à la grande île du Palais, on jeta sur le cintre des arches un tablier volant fait de planches et de poutres. Une

1 Ch. vi, au commencement.

sorte de communication provisoire fut ainsi établie, à la grande joie des gens de la Basoche, entre les ombrages de l'Ile du Palais et les vertes saussaies qui bordaient la plage du quai des Augustins1. Jamais ils n'avaient été à pareille fête, si ce n'est dans les occasions très-rares où les eaux devenaient assez basses pour permettre, comme en janvier 1591 2, d'aller à pied sec du quai des Augustins dans l'île.

Il fallait, pour s'aventurer sur le pont improvisé, ne pas manquer de hardiesse, la nuit surtout. Alors, en effet, aux périls de son plancher branlant, s'ajoutait le danger

1 Le soir, cette plage sablée et ombragée de saules, était le rendez-vous et le promenoir des gens de robe. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans une curieuse lettre publiée dans la Bibliothèque des Romans (août 1786, p. 149), et traitant, d'après les documents inédits, de quelques particularités de la vie de Diane de Poitiers : «Elle alloit quelquefois causer avec ces hommes de bien (Tiraqueau et Michel de l'Hôpital) sur le quai des Augustins, où ils se rendoient dans l'été, pour respirer un peu sur le soir, en robe et en bonnet carré, après avoir travaillé tout le jour, ayant le dos tourné vers la rivière, et devisant familièrement avec les passants. »

2 L'Estoile, édit.j Miehaud, t. II, p. 41.

des bandits, qui étaient venus s'y établir et qui s'étaient fait une sorte de repaire des profondeurs ouvertes et béantes çà et là sur la surface des piles inachevées.

Toute une colonie d'Irlandais, mendiants et belistrants, pour nous servir d'un mot de l'époque, s'en étaient fait un asile. Ils se disaient chassés de leur île natale pour cause de religion, et criaient bien haut qu'ils étaient martyrs de la foi catholique1; mais, la nuit venue, ils n'en faisaient pas moins d'assez mauvais coups. Peut-être, en agissant ainsi, pensaient-ils ne s'en prendre qu'à la race huguenote, qu'on leur avait dit être si nombreuse et si dangereuse en France, et alors ils se comptaient comme autant d'œuvres pies chaque volerie et chaque assassinat. Un passage rarement cité de la Confession de Sancy leur en fait du moins l'ironique reproche.

« Et quant à ceulx-là, y est-il dit, qui se

1 C'est la présence des Espagnols à Paris qui y avait attiré cette colonie des gueux d'Irlande. Dès 1579, en effet, l'île catholique s'était faite l'alliée de l'Espagne, et espérait en Philippe II, pour être délivrée de la domination d'une souveraine protestante. (De Thou, t. III, lib. lxviii, p. 352.)

logeoient clans Aes niches du Pont-Neuf, lors non achevé, et qui au soir et la nuit prenoient par un pied ceux qui passoient sur le pont, et les ayant précipitez et dépouillez, les jettoient dans l'eau ; et ceulx-là, si l'on faict quelques difficultés de les sanctifier, il faut avoir égard s'ils présupposoient ne faire mal qu'à des hérétiques. »

En 1602, bien que les troubles qui avaient longtemps servi comme de prétextes et de voiles à leurs attentats eussent enfin cessé, on les retrouvait toujours dans leurs repaires accoutumés. Selon d'Aubigné1, ils « emplissoient et infectoient Paris ; » et, plus d'une fois encore, on les avait trouvés « faisant des voleries et égorgeant quelques passants sur le Pont-Neuf. »

Il fallut quatre ans encore pour que pleine justice fût faite de ces dangereux mendiants. Enfin un jour, on les mit pêle-mêle sur des bateaux, on les laissa s'en aller à la dérive, et il n'en fut plus parlé : « Le samedy (2 mai 1606), dit L'Estoile, furent mis hors de Paris tous les Irlandois, qui estoient en grand nombre, gens experts en fait de gueuserie, et excellents en cette science par-dessus tous

1 Histoire universelle, liv. V, ch. xv.

ceulx de cette profession, qui est de ne rien faire et de vivre aux dépens du peuple, et aux enseignes du bonhomme Peto d'Orléans ; du reste, habiles de la main et à faire des enfants de la maignée, desquels Paris est tout peuplé. On les chargea dans des bateaux, conduits des archers, pour les renvoyer par delà la mer d'où ils estoyent venuz. Belle dé • charge pour la ville de Paris, de longtemps attendue, mais différée à perpétuité, comme sont ordinairement les bonnes reigles et polices concernant le bon et le salut du peuple1. »

Quand, en 1606, les Irlandais furent ainsi deschassez, comme dit d'Aubigné, le Pont-

i L'Estoile, édit. du Panthéon, t. II, p. 398. C'est à François Mîron qu'on dut cette exécution, dont la ville lui fût très-reconnaissante. (Félibien, Preuves, t. II, p. 34, 35.) — Ces mendiants et leurs mantes hibernoises restèrent célèbres chez le peuple. On lit, à propos d'Angoulevent, dans les Satyres du sieur d'Auvray, p. 324 :

Il jugeoit à l'œil et au pas Les filles d'amoureux appas, Comme les laquais aux mandilles ; Aux mantes les vrays Irlandois, Aux chapeaux longs les Albanois, Et les Espagnols aux roupilles.

Il en parle encore p. 335.

Neuf, qui les avait si longtemps abrités sous ses jeunes ruines, était enfin sur le point d'être achevé. Ainsi, le repaire avait disparu, que la bande existait encore.

C'est en 15-98, aussitôt après qu'il eut fait sa paix, à Vervins, avec les Espagnols, que Henri IV avait décidé d'en finir avec ce grand ouvrage, dont le précédent règne n'avait pu tenter que l'ébauche. Le 10 mai, furent rendues des lettres patentes qui décrétaient ce parachèvement et expliquaient son utilité. Il était entrepris « pour la commodité de nostre bonne ville de Paris, de nos subjects qui trafiquent et afin de soulager le pont Nostre- Dame, sur lequel advient grand désordre et confusion, étant seul pour le passage des coches, chariots et charrettes qui se rencontrent et empeschent que l'on y puisse commodément passer à pied ny à cheval, outre que ledict pont a esté et est si estroit, qu'il y avoit quelques arches d'icelluy en danger de rompre et tomber en ruine, ce qui eust fermé le passage d'icelluy à ceulx des pays de Bourgogne, Champagne, Picardie, Normandie et autres provinces qui ont accoutumé de monter et avaller par ladicte rivière plusieurs marchandises, » etc.

Los travaux allèrent lentement ; pendant plus d'une année encore, le roi dut se résoudre à passer la Seine en bac1, au risque de s'entendre dire, par celui qui le conduisait, mainte bonne vérité sur le luxe de ses

1 Dans les jours de gala, ces passages en bac se faisaient avec grand appareil. Souvent c'était le plus magnifique détail d'une fête, témoin ce qui se passa lors de l'entrée de François Ier à Paris, en février 1515, et, plus tard, lors du splendide banquet que le cardinal de Bourbon donna dans le Préaux-Clercs au roi Henri III et aux deux reines. Malheureusement le passage manqua : « Il (le cardinal) fit faire un grand bac en forme de char de triomphe, dans lequel ]e roi, les deux reines, les princes et les princesses dévoient passer du Louvre au Préaux-Clercs. Ce char devoit être tiré par d'autres bateaux en forme de chevaux marins, tritons, baleines, dauphins, et autres monstres ou poissons de mer, jusqu'au nombre de vingt-quatre. Dans les corps de ces animaux dévoient être des musiciens, des instruments et même des feux d'artifice. Rien de tout cela ne réussit, quoiqu'on eût fait attendre le roi depuis trois heures après-midi jusqu'à sept. Sa Majesté, fâchée et ennuyée de tant attendre, montaavec la reine, sa mère, et son épouse, dans son carrosse en disant : « Partons, je vois bien que « toutes ces bêtes sont traînées par d'autres bêtes.» (Dreux du Radier, Tablettes historiques et anecdotiques des rois de France, t. II, p. 268-269.)

maîtresses et sur la chère té des impôts, ainsi que cela lui arriva certain jour. La leçon alors donnée ne profita qu'au batelier, qui, en récompense de son franc-parler, fut déchargé de toute taxe pour sa barque ; mais le roi n'en continua pas moins d'être fort prodigue pour la duchesse de Beaufort, et fort économe pour les dépenses utiles, surtout pour celles du malheureux pont, qui ne pouvait s'achever.

Enfin pourtant, il se piqua d'honneur et fit un grand effort. C'était en 1601 1 : Guillaume Marchand et François Petit, les nouveaux architectes, qui s'étaient mis à l'œuvre dès le mois de mai 1599, avaient, moyennant la somme de douze cent cinquante écus par semaine, terminé toute la partie du pont qui allait de l'île jusqu'aux Augustins; restaient à construire les arches du grand bras. Marchand et son associé demandaient, pour en finir, trois ans de travail et soixante mille écus. L'argent manquait, par malheur; qui

i Ce fut pendant toute Tannée la grande joie et la grande conversation de Paris. Régnier, dans sa vne satire, parue alors même, fait dire à son fâcheux bavard :

Que Paris est bien grand, que le Pont-Neuf s'achève.

devait en donner ? était-ce encore le peuple ? était-ce enfin le roi ? Ce fut le roi.

Depuis longtemps il était populaire à bon marché ; il voulut l'être argent comptant. Il abolit la taxe créée par Henri III, emprunta, sur sa propre cassette, la somme nécessaire, en paya la rente aux prêteurs, et même la rendit peu de temps après.

Tout n'eût pas bien marché pourtant sans un petit impôt. La ville, en ce temps-là, avait décidé de lever dix sols sur chaque muids de vin, afin de pourvoir à la réparation des fontaines. Le roi mit la main sur cette taxe. Dans l'assemblée générale du 17 avril 1601, il fit connaître aux échevins l'usage auquel il la destinait : c'était la construction du Pont- Neuf. Il terminait en disant « qu'on cherchât un autre fonds pour les fontaines1. » Il

1 Félibien,t.V,p.d83.— Cet impôt futperçu pendant longtemps. Quand le Pont-Neuf eut été définitivement achevé, on le maintint sous prétexte qu'on avait besoin d'argent pour réparer les quais. Le Caquet de Vaccouchée, paru en 1622 (V. notre édition, p. 24, note), reproduit les plaintes des Parisiens contre la perpétuité de cette taxe, contre ces réparations des quais rompus, etc. « dont l'argent, y est-il dit, se prend à présent sur l'escu cinq solz qui a esté imposé sur le vin des bourgeois, et qui jamais ne sera cassé. » —

eût cependant été plaisant que cet impôt mis sur le vin, que cette dime levée sur les ivrognes, servît à rendre plus facile et plus abondant le cours des eaux dans Paris. Mais l'achèvement du Pont-Neuf valait mieux qu'une antithèse.

Guillaume Marchand et Petit avaient demandé trois ans ; ils tinrent à peu près parole. Leur promesse avait été faite en 1601 : en juin 1603, elle était tenue. Le roi pouvait tenter le passage du pont dans toute sa longueur.

« Le vendredy, 20 de ce mois, lisons-nous dans le journal de L'Estoile1, le roy passa du quay des Augustins au Louvre par-dessus le Pont-Neuf, qui n'estoit pas encore trop assuré, et où il y avoit peu de personnes qui s'y hasardassent. Quelques-uns, pour en faire l'essai, s'estoient rompu le col et tombez dans la rivière, ce que l'on remontra à Sa Majesté, laquelle fist response (ainsi qu'on dit) qu'il n'y avoit pas un seul de tous ceulx-là qui fussent roy, comme luy. »

En 1607, cet impôt pour le Pont de Paris, comme il est appelé dans le Traité du revenu et despense de France pour cette année-là, grevait la généralité de Paris d'une somme annuelle de 15,000 livres. (Revue rétrospective, lre série, t. IV, p. 159-186.)

1 Édition du Panthéon littéraire, t. II, p. 140.

Le premier projet avait été d'établir des maisons sur le Pont-Neuf, ce qui eût singulièrement compliqué sa construction. Mais cette idée, qu'on avait pu avoir sous Henri III, ne fut pas reprise sous Henri IV. « Ce dessein, dit le vieux Du Breul, a esté changé par la volonté du roy, d'autant que cela eust osté la veuë du Louvre. ». Il ajoute même que l'on avait déjà fait des caves « sur chaque pile, » mais que le projet changeant, on en avait bouché l'entrée ; « tellement, dit-il encore, qu'il n'en reste plus aucune apparence. » D'abord aussi on avait projeté de placer à chaque tête du pont une porte ou plutôt un arc de triomphe1, ce qui lui eût été d'un grand ornement, et lui eût donné un air tout à fait monumental; mais ce projet avorta comme l'autre. Ce fut même en pure perte qu'on tenta de le reprendre sous Louis XIII.

1 Des statues devaient être aussi placées dans les demi-lunes que la démolition des pavillons bâtis en 1775, a permis dernièrement de rétablir à peu près dans leur premier état. Il n'en est toutefois parlé que dans le texte mis au bas de la vue du Pont- Neuf par Porelle. Il y est dit : «Les petites demilunes posées en saillie sur les avant-bacs des piles ont été pratiquées pour y ériger sur des piédestaux les statues des plus illustres de nos roys.»

Henri IV alors avait plus à cœur les travaux utiles que les travaux magnifiques ; c'est pourquoi, négligeant volontiers ce que ces arcs de triomphe auraient pu avoir d'inutilement fastueux, portait-il tous ses soins et toutes ses dépenses à la construction des quais, des rues et des places qui devaient compléter et parfaire sa grande entreprise. Là étaient toute sa pensée, tous ses efforts. Il travaillait bien sur quelques autres points aux embellissements de Paris; mais c'est vers le Pont-Neuf et son voisinage que sa préférence le ramenait toujours. Une lettre de Malherbe à Peiresc, sous la date du 3 octobre 1608, le constate d'une façon piquante. « Si vous revenez à Paris d'ici à deux ans, dit le poète au savant, vous ne le reconnoîtrez plus... Mais le plus grand changement est en l'isle du Palais où l'on fait un quai qui va du Pont-Neuf au Pont-aux-Meuniers , comme l'autre va du Pont-Neuf au bout du pont Saint-Michel. On fait en cette même isle une place que l'on appellera, à ce qu'on dit, la place Dauphine, qui sera très-belle et bien plus fréquentée que la Royale i. »

* Lettres de Malherbe à Peiresc, p. 61.

Malherbe est bien instruit, on voit qu'il vit à la cour. L'année d'après, en effet, on se mit à l'œuvre sur ce terrain de vague pâture qui n'était guère sorti de son silence depuis qu'on y avait allumé le bûcher des Templiers, mais qui , devenu la place Dauphine sera désormais l'arène la plus bruyante des saltimbanques et des charlatans de toutes sortes.

En attendant, il sera une dernière fois le champ clos d'un terrible duel, dont les deux champions et les deux victimes furent Villemot et de Fontaines, braves entre tous, et des plus aimés du roi.

Ils s'étaient pris de querelle et défiés dans un jeu de paume pour un coup de raquette. Henri IV sut l'affaire et voulut empêcher le combat. Il envoya un exempt pour garder Villemot, mais celui-ci trouva moyen de s'échapper. Il arriva le premier sur le terrain. « C'estoit, selon Vulson de la Colombière1, l'isle où est maintenant basty le Pont-Neuf (il veut dire la place Dauphine). » Fontaines ne se fit pas attendre. Un valet de Villemot, qui s'était mis sur leurs traces, et qui vit le combat, -le raconte ainsi, toujours

1 Levraij Théâtre d'Honneur et de Chevalerie, in-fol. t. II, p. 505.

d'après la Colombière : « Il dit qu'auparavant de descendre de cheval, Fontaines le salua (Villemot), le chapeau à\ï'd main, luy disant : « Bonjour, monsieur, si matin! » et que Villemot luy leva son chapeau de mesme, mais qu'il ne pût entendre ce qu'il respondit. Fontaines, ayant mis pied à terre, ils ne se tirèrent que trois coups d'épée, dont ils tombèrent tous deux morts à terre, Fontaines à la renverse et Villemot sur les dents. On trouva que leurs coups avoient tous porté et presque en pareil endroit ; ceux de Villemot à la gorge, au téton et au costé de Fontaines, et ceux de Fontaines aux mesmes parties de Villemot, excepté que l'un les avoit du costé gauche, et l'aultre du droit, pour ce que Villemot s'estoit mis sur le pied gauche. Le roy fut extrêmement fasché de cet accident, et dit qu'il avoit perdu deux hommes qui eussent pu rompre une bataille. »

C'est Henri IV qui avait eu le premier l'idée de faire une place de ce vaste terrain et qui en avait lui-même tracé le triangle monumental. « Le roy, dit L'Estoile, s'estant transporté luy-mesme, en a donné le plan. Ce lieu estoit auparavant inutile, et à l'avenir servira aux banquiers et marchands pour faire plus

aisément leur commerce à la sortie du Palais. »

La dépense menaçait d'être forte pour rétablissement de cette place. Il fallait combler le petit bras de rivière qui séparait de la Cité l'Ile enjambée par le nouveau pont, et de cette façon les souder ensemble de sorte que les deux n'en fissent plus qu'une. Il fallait bâtir ensuite, et magnifiquement. Le roi, qu'un premier effort avait mis à bout de générosité,voulut s'en remettre à quelque autre de ces dispendieux ouvrages. Son choix s'arrêta sur M. du Harlay, qui, en sa qualité de président, avait une sorte de droit de préférence sur cet espace voisin du Palais. Le 28 mars 1607 l, donation lui fut faite du terrain, à la condition qu'il payerait cent cinquante-six livres de redevance annuelle, c'est-à-dire environ un sou par toise; et qu'il bâtirait des maisons en pierres et en briques de même symétrie, sur la petite ile réunie à la grande. Tout cela fut exécuté2. L'endroit de la soudure est indiqué par la ligne que fait la rue dont M. du Harlay fut le parrain naturel. Quant à la

1 Jaillot, Quartier de la Cité, p. 190.

2 Mémoires de Richelieu, coll. Michaud, 2e série, L VII, p. 136.

place , qui n'a guère conservé que sa forme triangulaire, elle prit en l'honneur du jeune Dauphin le nom que le roi lui avait destiné, sitôt qu'il avait eu l'idée de sa construction.

Tout auprès, sur le quai qui portera leur nom, les orfèvres ne tarderont pas à venir s'établir. On commence même alors à bâtir pour eux « du costé de l'eau, regardant le quay des Augustins, » vingt-sept corps de logis de pierres et de briques, couverts d'ardoises, et dont la longue suite va depuis le Pont-Neuf jusqu'à la petite porte du Palais. Chaque logis a sa boutique avec un auvent assez large pour abriter en temps de pluie un cheval et son cavalier.

Pareille ligne de maisons et de façades uniformes s'étendra bientôt aussi sur le quai placé à l'opposite de celui-ci ; mais ce sont des industries moins brillantes qui s'y abriteront. Le vent du nord, qui le glacera et l'attristera de ses continuelles rafales lui fera donner le nom de quai des Morfondus ; nom maussade qui le rendra digne de se trouver en face de la Vallée de Misère, qui, elle aussi, croupit toujours dans les mêmes fanges.

La sollicitude royale ne s'est point en effet portée de cet autre côté de la Seine. La rive

détrempée de ruisseaux infects attend encore qu'on l'encaisse dans un quai solide, et le sol défoncé et crevassé réclame plus que jamais un nivellement et du pavé. Du côté du Louvre seulement, le terrain est aplani et devenu praticable. Il le doit à François Ier, qui a commencé là ce qu'ailleurs Henri IV a si bien continué. Le quay du Louvre, comme on appelle cet endroit, dans sa partie voisine du Palais est assez large, dès 1539, pour que trois ou quatre mille personnes s'y rassemblent pour voir Français et Suisses s'escrimer au jet de la pierre1.

Vers le temps dont nous parlons, il s'y trouvait un poste destiné sans doute à défendre les premiers abords du Louvre. Quand le marquis d'O entra dans Paris avec sa compagnie servant d'avant-garde à l'armée de Henri IV, il trouva vingt-cinq lansquenets embusqués dans ce poste du quai de rÉcole. Comme ils faisaient mine de vouloir résister, il les attaqua, les tua tous jusqu'au dernier et les fit jeter à l'eau2.

Le voisinage du Louvre pourrait faire penser que ce quai est mieux fréquenté que les

1 Contes d'Eutrapel, 1732, in-12, t. II, p. 253. S L'Estoile, t. II, p. 122-123.

autres, et qu'au lieu de lourds et grossiers bachots, on voit amarrés à sa berge de jolis et sveltes batelets ; point du tout : le quai de l'École se moque du royal voisinage; c'est tout bonnement un chantier de bois à brûler. On y achète, il est vrai, les meilleurs cotrets de Paris, et c'est là certainement que Sganarelle devait aller vendre sa marchandise : « Mon maistre, dit le Corbinelli du Pédant joué, s'estant souvenu du commandement que vous lui avez fait d'acheter quelque bagatelle qui fust rare à Venise et de peu de valeur à Paris pour en régaler son oncle, s'estoit imaginé qu'une douzaine de cotrets n'estant pas chère et ne s'en trouvant pas par toute l'Europe de mignons comme en cette ville, il devoit en porter là : c'est pourquoi nous passions vers l'Ecole pour en acheter. » A quelques années de l'époque où nous sommes, quand le peuple furieux, qui vient de déterrer à Saint-Germain TAuxerrois le maréchal d'Ancre, cherchera du bois pour le bûcher sur lequel il veut brûler son cadavre, c'est au quai de l'Ecole qu'il le viendra prendre * !

1 La divine Vengeance sur la mort dit marquis d'Ancre, 1617, in-8°.

De l'autre coté, la tour de Nesle se dresse encore triste et sombre, mais elle n'est plus qu'une ruine, un spectre. Gallot, quand il la dessina, la vit dans sa pleine décadence, démantelée, trouée de toutes parts, s'émiettant pierre à pierre, n'ayant plus rien qui justiliât son existence, pas même cette chaîne aux lourds anneaux qui jadis la rattachait au Louvre, quand, la nuit, on voulait boucler la Seine1. La tour de Nesle n'avait plus même ce qu'avait encore la tour de l'Arsenal, qu'une chaîne semblable reliait toujours à la Tournelle2.

Tout ce qui avoisinait la tour et la porte de Nesle n'était guère en meilleur état. L'hôtel du duc de Nevers, le futur hôtel Guénégaud, n'en était encore qu'aux fondations, et il devait, selon toute apparence, rester longtemps ainsi. Sauvai en parle au dixseptième siècle comme « d'un palais imaginaire, qui n'est que commencé et ne s'achèvera jamais. » L'hôtel Saint-Denis, son voisin, tombait au contraire de vétusté. Il n'en restait que des masures à peine ha-

i L'Estoile, t. II, p. 122-123.

2 Traité de la Police, t. Ier, p. 97.

bitées et un jardin en friche, « ce qui rendoit l'aspect du faubourg Saint-Germain, de ce costé-là, fort désagréable, et son abord fort incommode1. »

Il fut par bonheur dans les projets du roi de faire table rase de toutes ces bicoques et de frayer au travers une large et belle rue « qui joindroit le Pont-Neuf et seroit d'un grand ornement pour la ville et d'une grande commodité pour le public. » Il n'attendit pas longtemps pour se mettre à l'œuvre. Le pont était achevé ; il y était même déjà passé plusieurs fois ; la rue qui devait en être le prolongement devenait donc tout à fait indispensable. Il s'entendit sans retard avec les Augustins pour Tachât des maisons, cours et jardins qu'il fallait abattre ou traverser, afin de percer cette voie de cinq toises de

1 Tallemant en donne ainsi la raison : « M. de Nevers, en ce temps-là, dit-il, faisoit bâtir l'hôtel de Nevers. Henri IV le trouvoit un peu trop magnifique pour être à l'opposite du Louvre; et, un jour, en causant avec M. de Nevers, et lui montrant son bâtiment : « Mon neveu, lui dit-il, j'irai loger chez « vous quand votre maison sera achevée. » Cette parole du roy, et peut-être aussi le manque d'argent, firent arrêter l'ouvrage. » (Historiettes, édit, in-12, t. Ier, p. 91.)

largeur, et la faire aboutir en droit fil à la porte Bussy. Il paya le tout trente mille livres tournois, sans compter les matériaux de démolitions qu'il laissa à la charge des religieux. Il convint de plus qu'il ferait élever de chaque côté de la rue un mur de trois toises de haut pour la clôture des cours et jardins du couvent, et il s'engagea à faire creuser à ses frais, sous le pavé de la rue, deux routes établissant une communication entre le cloître et les maisons que possédaient les Augustins près de l'hôtel de Nevers1.

Si le roi trouvait son compte dans ces conventions, le couvent n'y trouvait pas moins le sien. Les moines cependant crurent devoir se plaindre encore ; mais le Béarnais était vif à la réplique : jamais il ne le fit mieux voir. « Les religieux Augustins, dit L'Estoile, desputez vers Sa Majesté pour l'assurer de leur soumission à son plaisir, luy ayant remontré qu'ils seroient doresnavant sans jardin, le roy leur a dit: « Ventre-saint-gris, « mes pères, l'argent que vous retirerez du « revenu des maisons vaut bien des choux. »

1 En 1839, on retrouva des restes de ce souterrain. {Écho du Monde savant, 1839, p. 645.)

Les filous, premiers occupants au Pont-Neuf. — Leur gouvernement, leur justice, etc. — Premier lanquiste au Pont-Neuf. —Combats et accidents. — Danger que court Henri IV. — Revue des Enfants de Paris. — Le Pont-Neuf, succursale de la Grève. — La potence élevée par le maréchal d'Ancre. — A qui elle sert. — Meurtre du maréchal d'Ancre et ses suites. — Le Cheval de Bronze. — > Qui Ta fait et d'où il vient. — Son voyage et son naufrage. — La monture préférée au cavalier. — Gaston d'Orléans tirelaine au Pont-Neuf. — Les promenades d'amoureux.

Le Pont-Neuf était à peine achevé de bâtir qu'il était déjà devenu le centre de la vie parisienne, le but de promenade des oisifs, le rendez-vous des désœuvrés de qualité, le bazar de tous les petits commerces, le Parnasse de tous les Apollons , poètes et chanteurs en plein vent; encore oubliai-je dans la liste ce qui était le fond de cette population flottante : les filous1.

1 Ils ne sont pas omis dans une pièce dont il sera encore question plus loin, la Lettre consolatoire escripte

Leur quartier général étaitauPort-au-Foin, à l'endroit où se trouve aujourd'hui la place des Trois-Maries, tout près de la descente du

parle général delà compagnie des crocheteurs de France à ses confrères, sur sonrétahlissement au-dessus delà Samaritaine du Pont-Neuf, etc.; Paris, ]612,p.5. — Lecroche-

teury dit: « Mon retour apporteraune grandejoye

et contentement.... à plusieurs marchands qui tiennent leurs boutiques et vendent leurs marchandises sur ledit Pont-Neuf, comme vendeurs d'allumettes, arracheurs de dents, crieurs de poudre pour faire mourir les rats et les souris, vendeurs d'herbes et autres marchands de semblable ou plus grande qualité, mesme à messieurs les couppeurs de bourses, qui me sont déjà venu voir pour tesmoigner Taise qu'ils ont de mon rétablissement.. . .» Dans une pièce intitulée : Procez nouvellement intenté contre messieurs les sauatiers sauatant de la uille et fauxbourgs de Paris et les courtisans de la nécessité, auec le playdoyer de part et d'autre (Paris, 1634, p. 18) ; on dit que ces courtisans, ou parasites et voleurs, avoient éleu domicile sur le Pont-Neuf, et on leur permetd'aller, « non-seulement bottez, mais piedz nuds, si bon leur semble; à la charge toutes fois qu'une partie d'iceux ne passeront l'heure de six heures du soir pour leur promener sur le Pont-Neuf et autres lieux, et d'aduancer les six autres heures du matin, sur peine d'estre rencontré par les courriers du guet et d'estre menez sans forme de procez regarder attentiuement le cadran de l'Hostel de ville, pour remarquer l'heure de leur entrée en l'autre monde. »

Pont-Neuf. Ils avaient là tout un gouvernement organisé, même une justice rendant de beaux arrêts contre ceux de la compagnie qui avaient enfreint les statuts. Les uns étaient condamnés à l'amende, «les autres au fouet, les autres à la mort, qui estoit de les poignarder et puis jeter à la rivière1. » Il ne fallait pas aller loin pour cela. C'est en effet sur la rivière même que siégeait la cour de ces coupebourses et voleurs. « Ils avoient, ditL'Estoile2, un grand et petit basteau pour l'exercice de leur brigande justice. Là, se tenoient les plaids et audiances en l'un; et en l'autre estoient prononcez et exécutez leurs arrêts, sentances et condamnations. » La vraie justice avait l'œil sur cette insolente parodie de son tribunal. Au mois de septembre 1610, elle mit la main sur le président, puis sur le procureur et l'avocat du roi, et ce fut grande joie pour le prévôt, M. Defunctis, de faire pendre haut et court ces faux justiciers. L'exécution eut lieu en cette place du Portau-Foin, qui, je l'ai dit, était leur principal refuge, et d'où, vers la brune, ils s'élançaient

1 Journal de L'Estoile, édition Champollion, t. II", p. 531.

2 I6id.,p. 533.

d'un bond, « comme loups, sur le Pont- Neuf1. »

Nous avons vu que , grâce aux gueux d'Irlande2, « l'honorable compagnie » l'infestait, même avant son achèvement. Ce n'était pas pour l'abandonner lorsqu'il serait ouvert à tous. En 1609 , —vous voyez qu'il n'y a pas eu pour eux de temps perdu. — un industriel y exerçait déjà le noble métier aux dépens de toutes les dupes qui passaient.

« C'estoit, dit L'Estoile , un charlatan qui, tenant sur le Pont-Neuf une quantité de billets qu'il faingnoit d'avoir pris à la Blanque (encores qu'il les eust faicts luy-mesme), joua son jeu si dextrement qu'il tira la quintessence des bourses de plusieurs... jusqu'à ce qu'estant découvert, il gagna le haut, et est encore aujourd'huy à retrouver. »

1 Une pièce de ce temps, publiée dans nos Variétés hist. et litt., t. III, p. 147, fait allusion à cette association de voleurs : Règles, statuts et ordonnances de laCaballe des filous reformez depuis huict jours dans Paris, ensemble leur police, estais, gouvernement.

2 L'an d rnier on a pris une bande d'industriels logés sous le tablier du pont d'Arcole, comme nos Irlandais dans les piles du Pont-Neuf. On les appelait les Hirondelles du Pont- d' A renie.

Les premiers jeux au Pont-Neuf, on le voit, ne furent pas jeux innocents, Mais tous n'étaient pas, Dieu merci, de même sorte. Les gens cle cour s'y ébattaient parfois en des amusements presque enfantins, qui, pourtant, ne laissaient pas d'avoir aussi leur danger, témoin ce combat à coups de pelotes de neige, dont parle aussi L'Estoile, et qui faillit coûter la vie à un gentilhomme1. C'était en février 1606 : « M. de Vendosme estoit sur le Pont-Neuf, qui se battoit à coup de plottes de neige, et y eust un gentilhomme blessé au visage d'une où il y avoit pierre dedans. »

Cette blessure grave , en ce combat pour rire, fut le premier sang versé au Pont- Neuf. Peu s'en était fallu que le roi ne fît les frais de ces prémices sanglantes.

Il venait souvent au Pont-Neuf, soit pour les travaux qu'on faisait dans les rues voisines qui devaient porter les noms de son fils le Dauphin, de son second fils le

1 Le Pont-Neuf voyait des combats plus sérieux. La Belle a donc bien fait de figurer un duel au premier plan de sa gravure. — Pour le combat de Darquy et de Baronville, en 1611, sur le Pont-Neuf , V. Lettres de Malherbe à Peiresc, p. 211.

duc d'Anjou et de sa fille Christine; soit pour suivre la construction de la Samaritaine, commencée en 1605; et celle du Pont-Marchand ou aux Oiseaux, entre le Pont-Neuf et le Pont-au-Change1 ; soit pour inspecter le monnayage dans l'atelier de Pile a; ou bien encore pour faire visite à Jean Robin, « son arboriste et simpliste, » dans le clos « de plantes rares » qu'il appelait Jardin Royal 3, et dont l'espace devait, avec le reste de l'îlot, disparaître bientôt sous la place Dauphine \ Le 19 décembre 1605, « environ les cinq heures du soir, » ditL'Estoile, comme il passait revenant de la chasse, un homme Pas-

1 Jl remplaçait le pont aux Meuniers, emporté par les eaux en 1596. On le finit en 1609. (L'Estoile, t. II, p, 505.) — Il était entre l'emplacement du Pont de Charles-le-Chauve (F. plus haut, p. 21-25) et le Pontau-Change, ave'c lequel il fut brûlé, — pour n'être pas rebâti, — en octobre 1621. Les orfèvres du Pontau-Change émigrèrenten partie au quai de leur nom, et les oiseliers du Pont-Marchand au quai de la Ferraille. V. J. Cousin, Gaz et. des B.-Arts, t. VIII, p. 159.

'2 F. ci-dessus, p. 60. — Le maître ouvrier était alors Gilb. Olivier, plus heureux ainsi qu'Aubin Olivier, son aïeul. (Mél. de la Soc> des Biblioph., 1856, p. 188.)

3 F.P.Vallet, le Jardin Royal, 1608, in-80.— On doit à Jean Robin le robinier ou faux acacia.

* F. plus haut, p. 111.

saillit sur le pont. Ce n'était ni un Jean Chatel, ni un Ravaillac, mais un pauvre fou. Depuis longemps, dans ses rêves, il menaçait le roi, disant « qu'il lui- détenoit injustement ses biens et la plupart de son royaume. » Ce soirlà, pour tirer vengeance de cette prétendue spoliation, il l'avait attendu, « ayant un poignard nud sous son vestement. » Quand le roi vint à passer, il le prit par le derrière du manteau, qui était solidement agrafé, et qu'il secoua quelque temps sans pouvoir le détacher. On accourut, on le saisit. Au lieu de résister et de maugréer même d'avoir manqué son conp, il se mit à rire. « Au moins, dit-il, luy ai-je fait belle peur. » Elle faillit lui coûter cher à lui-même. Quoiqu'il fût fou avéré, on lui fit son procès, on allait même l'envoyer au gibet, disant, « comme la vérité estoit, qae la graine de ces fols-là n'estoit point de garde, » lorsque le roi lui accorda sa grâce : « Il en faisoit conscience, pour ce qu'il avoit bienrecognu que c'estoit un vrai fol, et qu'il falloit encore donner celle-là à la saison qui en estoit fertile. » Là-dessus, il conta qu'un homme, avec un beau manteau de peluche, « s'estant jette le dimanche auparavant de dessus le Pont-Neuf... s'estoit noyé. »

Voilà déjà bien des accidents sur le Pont- Neuf \ joignez-y ceux qui y arrivaient par imprudence, comme la mort de ce pauvre tailleur « chargé de cinq petits enfants et sa femme grosse, » qui fut tué, le dimanche 2 mai 1610, par l'éclat d'un mousquet tiré dans les rangs des Enfants de Paris, qui passaient parla pour faire leurs montres2; joignez-y encore les exécutions, par décapitation ou pendaison, dont lune ou l'autre de ses extrémités était le théâtre, et vous verrez que la partie tragique de son histoire pourrait être pour le moins aussi longue à raconter que la partie gaillarde ou scandaleuse.

Les ponts ayant toujours été les passages les plus fréquentés, l'usage s'était bientôt établi de faire des carrefours auxquels ils aboutissaient, de vraies succursales de la Grève.

1 Ceux-ci sont sanglants, mais il y en avait de comiques. Ecoutez Tallemant parlant du père d'un certain laTaulade : «C'est, dit-il, un fort gros homme. Un jour, le fond de sa chaise s'enfonça ; le voilà les pieds à terre; les porteurs, par malice ou autrement, ne faisoient pas semblant d'entendre. Il alla dans les crottes tout du long du Pont-Neuf, comme s'il eût été sous un dais. » (Historiettes, édit. in-12,

t. nr, p. io.)

2 L'Estoilc, p. 576.

Les supplices avaient ainsi tout entière leur horrible publicité. Sans sortir des temps qui nous occupent, nous citerons l'exécution d'un meurtrier qui, « le jeudi 13 (août 1607) , fust pendu au bout du pont Saint-Michel \ » puis, sous la date du samedi , 13 juin 1614, celle du fils de Montescot, « décapité, en tableau, au bout du Pont-Neui'2. »

Quand, à quelques années de là, en 1617, le maréchal d'Ancre fit planter sur le pont même la potence destinée à ceux qui s'insurgeaient contre lui par écrits ou par paroles

i L'Estoille, p. 435.

2 Idem, p. 670. — « Un certain de Lasse, du pays de Cabors, qui avoit fait de la fausse monnoye, eut la tête tranchée, le 13 août 1638, au bout et place du Pont-Neuf, du costé du quay de l'Escole Saint- Germain. » Il avait vingt-quatre ans, et fut pris chez la Galiotte, comédienne de l'hôtel de Bourgogne. De Lasse avait été page de Monsieur; ce fut pour le roi Louis XIII un motif de plus de refuser la grâce qu'on sollicitait en faveur du coupable, disant « qu'il ne donnoit pas grâce aux faux monnoyeurs, et qu'il ne vouloit pas qu'on dît que la maison de Monsieur, son frère, fût le réceptacle des faux monnoyeurs, voleurs et méchants.» {Rapport sur les manuscrits historiques de la Sorbonne, bulletin des comités, partie historique, mars 1851, p. 82.)

violentes, il ne faisait donc que suivre une coutume déjà établie.

On sait quel fut le sort de ce gibet du ministre, et comment ce ne furent pas les libres discoureurs dont il voulait tirer vengeance, mais bien le corps du nouvel Aman lui-même qui y fut attaché. Mais, faisait-t-on dire en effet au ministre d'Assuérus, dans une pièce de ce temps *, dont les allusions au meurtre de Goncini faisaient le principal mérite,

Mais ce qui me remplit de douleur et d'effroy, C'est que je suis contraint d'aller à la potence Que moy-mesme ay fait faire à ma propre despence. Hélas! ma pauvre femme et mes pauvres enfants !

L'horrible scène qui suivit de près le meurtre du maréchal sur le pont-levis du Louvre et son inhumation à Saint-Germainl'Auxerrois, est très-éloquemment racontée dans les Mémoires de Pontchartrain.

«Le lendemain, 25 dudil mois d'avril, jour de Saint~Marc, y est-il dit, sur les dix heures du matin, quelques enfants et femmes, dans l'église de Saint-Germain de FAuxerrois, commencent à se dire, les uns les autres,

1 Tragédie nouvelle de la perfidie d'Aman, mignon et favoris (sic) du roxj Assuérus, clc~-, Paris, 1622, in-8".

estant sur le lieu où on i'avoit enterré : « Voilà « où ce tyran a esté mis en terre; est-il raison- « nable, luy qui a fait tant de mal, qu'il soit en « terre sainte et dans une église? Non, non, il « le faut oster; il le faut jetter à la voirie. » Et ainsi, avec de semblables paroles, s'esmouvant les uns les autres, ils commencèrent avec de méchants bastons à déceler la tombe sous laquelle estoit ce corps ; les femmes y apportèrent des ciseaux et des couteaux , ensuite, des hommes plus forts commencèrent à y mettre la main.

« En moins d'une demi-heure voilà deux ou trois cents personnes assemblées ; ils lèvent la tombe, ostentle corps d'où il estoit, luy attachent des cordes au col, commencent à le traîner hors de l'église, et de là par les rues, avec des cris et hurlements horribles, les uns disant qu'il le falloit jetter clans la rivière, d'autres quelle falloit bru sler, d'autres qu'il le falloit mettre au gibet ; ainsi chacun faisoit à qui pis-pis. De cette sorte, ils se trouvent au bout du Pont-Neuf, où il y avoit deux ou trois potences dressées; ils s'advisent de pendre ce corps par les pieds à une des potences, où il fut environ demi-heure et plus.

« Cependant , le peuple croissoit en nombre. . . Ils ostent le corps de cette potence, le trament par toutes les rues... le mettent en pièces. Cette grosse troupe, qui estoit de plus de cinq ou six cents personnes, se sépare. Chacun emporte avec soi un quartier ou morceau, continuant à aller ainsi en tous les endroits, où la plupart font allumer des feux, où l'on brusle avec ignominie les pièces de ce corps : d'autres les veulent faire manger aux chiens, etc. »

Des relations contemporaines renchérissent encore sur l'horreur de ces détails.

Nous lisons par exemple dans une lettre inédite de M. de Gouvernet à sa femme, en date du lendemain, 26 avril 1617 : « Après l'avoir laissé pendu quelques heures, ils l'ont traîné par la ville... En chemin ils mordoient dans ce corps, et en ont mangé et fait manger. »

C'est presque sous les pieds de la statue de Henri IV, à peine consolidée sur son socle, que se passa l'horrible scène.

Depuis trois ans au plus le monument était inauguré.

Concini, dont le sang devait en arroser la base, n'avaitpas, comme onle pourrait croire, assisté à l'inauguration, faite le 23 août 1614,

deux jours avant la Saint-Louis. Il était alors en Poitou, avec le jeune roi. La reine mère, qui accompagnait son fils, n'avait pu ellemême présider à la cérémonie, bien qu'elle y eût droit plus que personne.

On lui devait cette statue. Elle avait, « de ses propres deniers, » selon Bassompierre1, donné 30,000 écus pour qu'on l'érigeât, et de son Louvre, elle en avait, par lettres, suivi tout le travail qui se faisait à Florence.

D'après G. Brice2, Piganiol3, et l'abbé de Fontenai4, on a fait mille contes de cette statue équestre. Le cheval, à les en croire, fondu par Jean de Bologne pour le grand-duc Ferdinand, puis destiné, par suite d'une substitution de cavalier, à devenir la monture du Henri IV de bronze, aurait été apporté seul en France, où l'effigie du Béarnais, due au sculpteur français Guillaume Dupré, l'aurait enfourché un peu plus tard. On allait jusqu'à dire que le cheval avait d'abord été placé, sans son cavalier, sur le piédestal5, et que

i Mémoires, coll. Petitot, 2e série, t. XXI, p. 82. 2 Descrip. de la ville de Paris, l752,in-8°, t, IV, p. 168. 5 Descrip. hist. de la ville de Paris, 1765, in-8°, II, p. 52. * Dictionnaire des Artistes, 1776, in-8°, t. Ier, p. 537. 5 Bazin, la Cour de Marie de Médicis, 1830, in-8%

c'est même pour cela sans doute que le peuple avait pris l'habitude, peu respectueuse, d'appeler ce monument le Cheval de Bronze :

On ne parle point d'Henry Quatre, On ne parle que du cheval 1 !

Il suffit de lire le procès-verbal de l'inauguration, retrouvé sous l'un des pieds du cheval,— quand il fût détruit, le 12 août 1792 % —et publié presque textuellement, à l'époque môme, dans le Mercure François*, pour voir qu'il n'y a qu'erreur dans tout cela.

Lorsque, en 1604, il avait été décidé qu'une statue équestre en bronze serait élevée à la gloire d'Henri IV, Franqueville, son premier sculpteur, avait fait un modèle qu'il envoya à Florence4 pour que son maître Jean de Bologne le fit en grand et le coulât en bronze.

Jean de Bologne à qui l'on devait, déjà trois statues de ce genre : l'une pour Gosme Ier, l'autre pour Ferdinand Ier, la troisième pour

p. 101-102.— Paris illustré, 1855, in-12, p. 117.

i Nouv. Recueil des Épigram. franc., t. Ier, p. 277.

2 Lafolie, Mém. hist. r.elat. à la fonte et à V 'élevât, de la statue équestre de Henri IV, 1819, in-8°, p. 263-264.

3 Année 1614, p. 491-492.

4 Louis Savot, Disc, surlesubjet du colosse dugrand

le roi d'Espagne1, accepta ce travail, mais mourut, en 1608, avant de l'avoir achevé. Pierre Tacca, son meilleur élève, continua l'œuvre. Quoiqu'il eût, aux prières du grandduc, pressé lui-même par Concini, tout ajourné pour cela2, il n'eut fini qu'en 1613. Le 50 avril, cheval et cavalier, qui pesaient ensemble 12,400 livres, furent embarqués à Livourne sous la conduite du chevalier Pescholini, agent du grand-duc, et de l'ingénieur Antonio Guido. En vue de la Sardaigne le bâtiment fit naufrage. A grand'peine la statue fut retirée du sable et transbordée sur un autre navire que prêtèrent les Génois 3.

roy Henry, etc.,in-8°, s.d., p. 12.— Dupré était contrôleur des effigies pour la Monnaie. [Mél. de la Soc. des Biblioph., 1856, p. 187.) Peut-être Franqueville modela-t-il la figure du roi d'après une de ses médailles, et est-ce pour cela que cette figure lui fut attribuée. * L. Savot, p. 10.

2 Baldinucci, Notizie dei professori del disegno, Firenze, 1702, in-8°, p. 356.

3 Embarquement, conduite, péril et arrivée du Cheval de Bronze, ensemble les Cérémonies, par Claude Jourdan, huissier des comptes et trésor parisien, 1614, in- 8°, p. 5. — Ce livre rareressemble.pour le style enflé, au Disc, de la Statue et représentation de Henry le Grand, mise et élevée au milieu du Pont-Neuf, dédié aux magnanimes François, par J.-Ph, Varin, Bernois,

Après d'autres vicissitudes, qu'on exagéra, et dont il nous manque un récit authentique, elle parvint à franchir le détroit de Gibraltar, toucha le port du Havre, d'où Pescholini accourut donner la nouvelle à la cour ; puis remontant la Seine sur un bateau plat, elle arriva, dit un témoin1 , « au port de salut, au pied du pied d'estail, déjà préparé pour y poser l'image de nostre grand roy. »

Louis XIII en avait posé la première pierre un mois auparavant.

On était à la fin de juin 1614. Il avait donc fallu plus d'une année pour accomplir le périlleux voyage. La reine et son fils étaient à Saint-Germain depuis quinze jours2, et il ne paraît pas qu'ils revinrent à Paris pour la bienvenue du monument, si attendu pourtant. Ils se mirent même en route pour le Poitou, le 6 juillet3, sans l'avoir vu.

Ce n'est donc qu'à son retour que la reine put écrire à Tacca, et lui dire son opinion sur l'œuvre achevée par lui. Sa lettre, datée du 10 octobre 1614, témoigne de sa satisfaction. Comme il avait surtout travaillé à la

1 Cl. Jourdan, p. 7.

* Lettres de Malherbe à Peiresc, p. 381-382.

3 Ibid., p. 392.

figure du roi, c'est aussi pour cela surtout qu'elle le félicite : elle la trouve, dit-elle : « Degna veramente di quello che rappresenta' '. »

Quand cette lettre, qui enlève si clairement à Dupré sa part dans l'œuvre, pour la laisser toute à Tacca, fut écrite f>ar Marie de Médicis, il y avait six semaines que la statue était sur son socle. On l'y avait placée, nous l'avons dit, le 23 août, en grande pompe, devant les dignitaires du Parlement et de la Ville : le premier président, M. de Verdun ; le prévôt de Paris, M. Séguier de Saint-Brisson; le prévôt des marchands, M. Fr. M.iron, rentré en fonction depuis douze jours2; et les trésoriers généraux de France, Lefebvre, Dumoulin, de Gaulmont, Godeffroy Vallée, Aimeras, Dedonon et Legras, « tous commissaires ayant l'intendance de la construction du Pont-Neuf de Paris. » Pescholini et Guido; Franqueville, premier sculpteur, et Bordoni, son gendre, sculpteur ordinaire, étaient aussi de la cérémonie'. C'est même Franqueville qui fit dresser le procèsverbal par deux notaires.

Peu dé mois après, une des plus solen-

i Baldinucci, p. 357»

^ Lettres de Malherbe'àPeirese, p. 401*

nelles processions qu'on eût vues à Paris défila devant la statue. C'était celle des États qui, le 27 octobre, s'en allait parle Pont-Neuf, de la salle des Angustins, où devaient se tenir les séances, à la salle du Petit-Bourbon, où l'attendait leroi, « assis sur les fleurs de lis1.»

Le monument n'était pas achevé. Au piédestal manquaient lés quatre esclaves enchaînés, commandés à Franqueville, et qui devaient flanquer les angles. Il mourut avant qu'ils fussent terminés, et Bordoni s'en chargea. Le peuple cependant murmurait de voir qu'on ne finissait rien. Il s'en prit à Concini, puis à Luynes2, et les choses n'allèrent pas plus vite. Il fallait Pdchelieu pour tout achever.

En 1635 seulement le piédestal fut complet, telque l'avait dessiné le Florentin Civoli3: les quatre esclaves étaient à leur poste et les quatre bas-reliefs à leur place, ainsi que les inscriptions4. On put enfin juger de l'effet d'ensemble. Les esclaves furent trouvés trop

i Lettres de Malherhe à Peiresc, p. 415.

2 Recueil des pièces les plus curieuses faites pendant le règne du connétable de Luynes, 1632, in-8°, p. 110.

s M. Castellan, dans un de ses articles du Moniteur, 14 mai 1814, doute que le dessin fût de Civoli, parce qu'il mourut en 1613. Est-ce une raison?

4 On peut les lire dans Piganiol, t. II, 53-54.

petits1, et le cheval moins beau que le cavalier2; la statue aussi parut mal placée : au lieu de faire face à l'entrée de la place Dauphine, elle la regardait de travers ! Ces critiques à part, on fut content.

Le peuple fit de cette statue son idole, mais ne prouva pas toujours son adoration par son respect. Le lieu le plus sale de Paris était la petite place du Roi de Bronze3. Une grille eût été nécessaire dans toute la largeur du terreplein. On n'y songea qu'en 1662 : encore fallut-il qu'un par liculier, le sieur. Dupin, aide des cérémonies, en fît les frais4. Auparavant, pour défendre le roi populaire des ordures du peuple, il n'y avait qu'une balustrade assez basse, autour du piédestal. C'est Richelieu qui l'avait fait mettre, avec une belle inscription où il ne s'était pas épargné les éloges 5.

Le jour on respectait la balustrade, mais la nuit ! Un des raffinés du temps, le comte de

1 Sauvai, Antiquités de Paris, t. Ier, p. 236.

2 Ibid. — Les artistes préféraient le cheval du Louis XIII de la place Royale; les écuyers, celui du Henri IV. (Mém. inéd. de J. Rou, t. II, p. 28.)

3 Cl. Petit, Paris ridicule, édit. Delahays, p. 33-34.

* V. Traité de la Police, ordonn. du 19 fév. 1662.

* V. plus loin, p. 474,608.

Rochefort1, parlant par l'organe malheureusement un peu menteur de Sandras de Courtilz2, va nous dire comment un soir il franchit cette barrière et se hissa, avec

1 Mémoires, p. 152.

- Nous avons, par bonheur, pour les voleries de gentilshommes dont il va être parlé, un autre témoignage que celui de Sandras. Sorel, dans le Francion. s'en explique aussi clairement : « A peine le croiriezvous, fait-il dire à Marsault le tirelaine, il y a des seigneurs les plus qualifiés que je ne veux pas nommer, qui se plaisent à suivre nos coutumes et nous tiennent fort souvent compagnie la nuit : ils ne daignent pas s'arrêter à toutes sortes de gens, comme nous ; ils n'arrêtent que les personnes de qualité, et principalement ceux qui ont mine d'être courageux, afin d'éprouver leur vaillance contre la leur. Néanmoins, ils prennent aussi bien les manteaux, et font gloire d'avoir gagné cette proye à la pointe de l'épée. De là vient qu'on les appelle tiresoyes, au lieu que l'on ne nous appelle que tirelaines.» (Francion, 1663, in-12, p. 73). — Les gentilhommes ne s'en tenaient pas là : la nuit, le Pont-Neuf servait de théâtre à leurs guet-apens contre les gens dont ils voulaient tirer une vengeance sûre et sans péril. En ce cas, c'étaient les filous qui prenaient d'eux exemple, comme on va voir par ce passage d'une des premières comédies de P. Corneille, la Galerie du Palais, acte I, scène ix :

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