CLÉANTE
Je ne connois qu'un d'eux, et c'est là le retour De quelque tour de main qu'il reçut l'autre jour, Lorsque m' ayant tenu quelques propos d'ivrogne, Nous eûmes prise ensemble à l'hôtel de Bourgogne.
beau dire avec quelques autres que je n'y youlois point aller, les plus forts l'emportèrent et il me fallut suivre malgré moi.
« Le chevalier de Rieux , cadet du marquis de Sourdéac, qui avoit été de mon sentiment, ne fut pas plutôt arrivé sur le Pont-Neuf qu'il me dit que, pour ne point faire comme les autres, il nous falloit monter sur le cheval de bronze, et que nous verrions de là tout à notre aise ce qui se passeroit. Aussitôt dit, aussitôt fait; nous grimpons du côté de la tête, et, nous servant des rênes pour mettre notre pied, nous fîmes si bien que nous nous assîmes tous deux sur le cou.
« Les autres étoient cependant à guetter les passants et prirent quatre ou cinq manteaux; mais quelqu'un qui avoit été volé ayant été se plaindre, les archers vinrent, et nos gens, ne trouvant pas la partie égale, s'enfuirent d'une grande vitesse. Nous en voulûmes faire autant, mais les rênes ayant cassé sous le chevalier de Rieux, il tomba sur le pavé, pendant que je demeurois perché comme un oiseau de proie.
« Les archers n'eurent que faire de lanterne sourde pour nous découvrir, le chevalier de Rieux , qui s'étoit blessé, se plaignoit de toute
sa force, et étant accourus au bruit, ils m'aidèrent à descendre malgré moi et nous menèrent au Châtelet. »
Rochefort et de Rieux , bien qu' innocents , faillirent payer cette escapade de Gaston et les manteaux qu'il avait volés , l'indigne ! au pied même de la statue de son père. On les retint quelques mois dans une geôle, et peu s'en fallut qu'une bonne potence ne les fit repentir de s'être mêlés à ces gentillesses *.
C'étaient là jeux de prince, et mieux valaient certes les passe-temps de galanterie de ces amoureux dont nous parle Fr. Collette en
1 L'Estoile se plaint de ce qu'on faisait justice des petits et non des gros larrons : « Le lundi 11 de ce mois (oct. 1510), fust pendu, dit-il, au bout du Pont-Neuf, à Paris, un de ces tire-manteaux sur la brune, pauvre garson qui n'avoit que le cul et les dents. Je ne dis pas que ce ne soit bien fait de purger la ville de tels matois, brigandeaux et tirelaines, de peur d'y ouvrir la porte au meurtre et au brigandage; mais de laisser aller impunis les gros larrons, espargner les assassins, comme on fait tous les jours, et ne point punir les séditieux qui doivent avoir pour partage le corbeau et la fourche, je dis que c'est faire la justice en guise d'araignée : tuer beaucoup de mouches, mais non pas les gros bourdons, car quand nos juges font justice aujourd'huy, ils ne lafont guère que d'hommes bas et vils. »
son Tracas de Paris S et qui, désertant les abords du Puits d'Amour, devers la Grande- Truanderie, acoquinaient désormais leurs rendez -vous aux alentours du Cheval de Bronze.ïls venaient d'ordinaire à l'heure des tir daines, et, comme on eût gu dire dans le style précieux du temps, ils leur faisaient concurrence de larcins.
Le chapitre du Tracas de Paris, par Colletet, dont nous voulons parler, est intitulé : Les Promenades du Pont-Neuf, les entretiens du soir et les aventures amoureuses qui s'y passent; en voici les premiers et les meilleurs vers :
En vérité ce clair de lune Contribue à notre fortune.
Voilà l'heure que le bourgeois Et le plumet, à belle voix, Meine bourgeoise ou damoiselle, A la promenade assez belle, Et triomphe en habit tout neuf Sur les vastes quais du Pont-Neuf.
Quoy qu'il soit entre dix et onze, Donnons vers le Cheval de Bronze; Tu verras là mille beautez, Et les amants à leurs costez, Qui parlent de leurs amourettes Et se content mille fleurettes. ..
1 V. le recueil publié par le bibliophile Jacob, Paris ridicule et burlesque au XVIIe siècle; Paris, Delahays, 1859, in-12, p. 250.
Mailliet, le Poëte crotté de Saint-Amant. — Les stations près du Cheval de Bronze.— Les marchands de Gazettes du Pont- Neuf et du quai des Augustins.— Maître Guillaume et Mathurine au Pont-Neuf, vendant leurs fadaises.— Le comte de Permission, et ses divers métiers, et ses profits — Les bouquinistes du Pont-Neuf, avant la Fronde.— Leur guerre avec les libraires. — La Samaritaine.— Son histoire. —Lin tlaër le Flamand et ses inventions. — Henri IV le protège. — Son logement dans les piles du Pont-Neuf .—Le carillon de la Samaritaine.— Le clocheteur de bronze. — Comment il joue sur le. Pont-Neuf le rôle du Pasquinet duMarforio romains. — Coup d'État du maréchal d'Ancre contre lui.— Loret au Pont-Neuf.
Le jour, poètes et gueux, charlatans et chanteurs, étaient les assidus courtisans du Roi de Bronze. Pour bien connaître les premiers, il faut nous adressera Saint-Amant, qui, aux pages les plus vives de la Gazette du Pont- Neuf et du Poète crotté, nous peint en un seul type, le gueux dépenaillé et le rimeur fanfaron.
Ce type singulier, ce poëte complexe et mi-parti, tout farci de rimes et de haillons,
dont la misère fait la nique aux richesses du quai voisin et à la dorure de la Samaritaine1 ; qui, à défaut de feutre, se coiffe de lauriers2, et , faute de manteau, se drape dans sa morgue pédante, en pleine vanité poétique,
1 V. plus bas, p. 337. — Les figures du Christ et de la Samaritaine, sur la façade du petit château, étaient dorées déjà, comme elles le furent plus tard. (Les Harangues burlesques....) dédiées à la Samaritaine du Pont-Neuf } par Monsieur Raisonnable, 1661, in-8°.
2 C'est à peu près ce que Maynard dit de lui :
Muses, quand Mailliet vous demande Que vous lui fournissiez de quoi Mettre un chétif pourpoint sur soi, Vous le payez d'une guirlande.
Cependant l'incommodité Que lui donne sa nudité Ébranleroit un philosophe.
Traitez-le plus utilement :
Le laurier n'est pas une étoffe Dont il veuille un habillement.
Tallemant conservait de lui, dans un de ses portefeuilles, un placet en quatrain qui ne se trouve pas dans les deux volumes qu'il a publiés : les Poésies du sieur de Mailliet à la louange de la reyne Marguerite ; Paris, Jean Hérault, 1612, in-8° ; les Épigrammes de M. de Maillet, Périgordin , augmentés en cette seconde édition] Paris, 1622, in-8°. — Voici ce quatrain :
Plaise au roy me donner cent livres Pour des livres et pour des vivres.
Des livres, je m'en passerois; Mai» de vivres, je ne sçaurois.
c'est le Pèrigordin de Mailliet, jadis attaché à la maison de la reine Marguerite, maintenant commensal trop souvent à jeun du héros califourchonnè, qu'en son bon temps il connut, époux goguenard de sa première maîtresse. Vous le voyez, dit Saint-Amant :
Vous le voyez sur le Pont-Neuf, Tout barbouillé d'un jaune d'oeuf, Depuis sept heures jusqu'à onze Faire sa cour au Roi de Bronze. . . .
Il vous traîne une longue latte Dedans un vieux fourreau de natte Pendue au bout d'un maroquin Qui vous sangle son casaquin; Tantôt il vous porte une broche.
Qui fait garde devant sa poche, De peur qu'en y mettant la main On ne prit son quignon de pain 1 . . . . Tous ceux qui, domptant leur paresse, S'en vont de bonne heure à la messe, Le rencontrent tous les matins Sous le portail des Augustins, Et voyant sous son étamine 2 Grouiller les monceaux de vermine,
i Guillaume Colletet, qui l'avait connu, nous parle de cette longue et inoffensive épée; de la barbe en désordre, des cheveux hérissés, de la mine hagarde et de la haute taille du poëte.
2 Furetière, qui devait encore le reprendre à partie sous le nom de Mytophilaete dans son Roman bourgeois (F. notre édition, p. 311, 312), a parlé
Lui jettent l'aumosne en passant Qu'il ramasse en les maudissant K
Se tenant sous le portail des Augustins, notre poëte est là, comme auprès du cheval de bronze, dans son vrai domaine , sur son véritable sol, chez lui enfin : non point parce que cette aumône, qu'il reçoit d'une façon si superbe, lui arrive là plus prompte et ijIus
ainsi de Mailliet et desson accoutrement dans sa sa* tire les Poètes :
0:i sçait qu'assez souvent Mailliet demeure au lit Durant qu'un ravaudeur lui panse son habit; Sans qu'aucune partie en son corps soit blessée, La jambe lui fait mal quand sa chausse est percée; Et quoiqu'il ait sur soi plus que son revenu, Souvent sans cette ruse il marcheroit tout nu.
i II tâchait aussi de vivre un peu des chansons qu'il vendait aux chanteurs, mais il n'y réussissait guère: « Ce pauvre poëte, dit Tallemant, alla trouver une femme qui chantoit sur le Pont-Neuf; il lui demanda combien elle donnoit de la plus belle chanson. « Un «; écu ; mais si elle étoit si belle, si belle, on iroit « jusqu'à quatre livres. » Il lui promit qu'elle seroit admirable. La voilà imprimée. Ce n'étoient qu'astres, que soleils. On n'en vendit pas une. La chanteuse le mit en procès. Il va trouver Gombaud, lui conte l'affaire; Gombaud rendit l'écu qu'il avoit reçu, et le procès fut terminé. » {Historiettes, édition in-12, t. X, p. 169.)
HIST. BU PONT-NErr. i:j
abondante $, mais parce qu'il s'y trouve sur le terrain des nouvellistes, des faiseurs de gazettes, c'est-à-dire au centre des chimères et des fantaisies.
Tout ce qui se débitait de nouvelles vraies ou fausses, de gazettes a la main, de pamphlets, de libelles, se trouvait sur le quai des Augustins. Aujourd'hui, comme pour conserver un peu la tradition, on y vend encore des livres; mais peut-être que Colletet, voyant ce qu'ils sont, regretterait même les sottes gazettes qu'on lisait avec tant d'avidité de son temps.
C'était, à chaque boutique gazetière, — vous voyez que l'industrie n'est pas nouvelle, —je ne dis pas une foule, mais une cohue de lecteurs. Qu'on en juge par cette description que le bon Colletet place à bon droit parmi ses Tracas de Paris :
Parmi ces gens en voilà deux Fichés tout droits, comme des pieux ;
* On y trouvait même trop bien de quoi narguer sa misère àjeun. Quand on saisissait chez un boucher de la viande en carême, c'est aux Augustins qu'on ('apportait. (Historiettes, édit., in-8°, t. III, p. 329.) — Plus tard, par ordonnance du 3 juin 1679, c'est sur ce quai que le marché au pain fut transféré.
D'autres, rangés sous l'étalage, Tout ainsi, comme des images ; Ceux-là dessus un banc pressés ; Ceux-ci sous la porte entasses.
Car chaque boutique est si pleine, Qu'on n'y sauroit tenir qu'à peine.
Celui qui lit plus promptement Prête à l'autre un commencement.
Un autre curieux demande Une Gazette de Hollande, Et celui-ci celle d'Anvers....
Du quai des Augustins, qui en était le principal refuge, les gazettes débordaient jusque sur le Pont-Neuf, et, bien entendu, les nouvellistes suivaient1. Pendant la Fronde, au bon temps des mazarinades de tout texte et de tout esprit, les libelles se criaient en même temps que les chansons se chantaient2, et
1 Nous lisons dans Y Interprète des escripts du temps, 1649, in-4° :
L'on ne sçauroit marcher trois pas Dans le palais, ici, là-bas, Le Pont-Neuf, au cheval de bronze, Que, de douze, n'en trouviez onze Qui diront que Machiavel A fait un livre bien cruel ; Que les maximes de Florence Sont bien funestes à la France.
2 Les rares chansons du Pont-Neuf Épousent les rares libelles ;
tous ensemble se vendaient, s'enlevaient par douzaines dès le matin.
Gazettes et pamphlets sortant de la presse se débitaient, selon Gabriel Naudé, comme les petits pâtés sortant du four, « à la même heure qu'on vendait à Rome le déjeuner des petits enfants :
« Surgite, jam vendit pueris jentacula pistor. »
Chaque niche du Pont-Neuf avait son vendeur de journaux, colportant ses petites calomnies, ses médisances plus ou moins acérées, pour un ou pour deux sous la feuille *.
On les ouït entre huit et neuf, Les rares chansons du Pont-Neuf.
Leur papier est moins blanc qu'un œuf, Mais mon laquais les trouve belles.
Les rares chansons du Pont-Neuf Épousent les rares libelles.
Œuvres de Saint-Amant, Paris, 1661, in-12, p. 368; Les Nobles Triolets.)
i On y vendait même des caricatures de toutes sortes. Sous Louis XIII, on en trouvait un grand nombre tournant en ridicule la morgue et les modes espagnoles : « Sous les charniers des Innocents et au bout du Pont-Neuf, lit-on dans le Mascurat{$. 187), on voit des Espagnols en taille-douce qui ressemblent mieux à des diables ou à des monstres qu'à des hommes. ...»
Ces trafiquants de nouvelles se glissaient partout; s'il y avait un embarras sur le pont, soyez sûr que quelque marchand de gazettes s'y trouvait empêtré :
On voit tout le monde qui fuit, Et même un vendeur de gazettes S'est trouvé pris dans les charrettes, Qui l'ont pressé jusqu'à tel point Qu'elles ont rompu son pourpoint, Déchiré toute sa chemise, Et fait tomber sa marchandise *.
Quelquefois les auteurs eux-mêmes y venaient offrir leurs ouvrages aux passants. De Cailly, dit-on, y débita ainsi ses poésies, mais gratis, il n'en voulait qu un peu de renommée. Maître Guillaume, le fou à titre d'office, et pensionné 2 de Henri IV et de Louis XIII, s'était fait ainsi sur le Pont-Neuf, colporteur des bouffonneries imprimées sous son nom 3. Sa commère la folle Mathurine, que le roi faisait parfois diner avec lui pour s'amuser
1 Berthaud, la Ville de Paris en vers burlesques, in- 12, p. 36, 37.
2 V. nos Variétés hist. et litt., t. VI, p. 129.
^ Ibid., t. IV, p. 34; p. 282, et les Caquets de V accouchée, édit. elzévirienne, p. 263.
de ses extravagances1, faisait sur le Pont- Neuf concurrence à maître Guillaume. Vêtue comme une virago, armée de pied en cap, le feutre sur l'oreille2, elle y vendait pour quelques deniers les fadaises, comme les appelle L'Estoile, qu'on avait décorées de son nom, pour leur donner une enseigne de folie. A ce commerce, qu'elle cumulait avec le trafic plus lucratif de porteuse de poulets, elle gagna du bien, et ne fut plus folle. Son fils, quelle avait fait élever à merveille , n'eut pas besoin de ces bas métiers. Il excella comme joueur de luth, sous le nom de Blanc-Rocher3.
Un autre qui se trouva fort bien aussi de ce négoce, si bien achalandé sur le Pont-Neuf, où la grimace d'une folie jouée servait d'enseigne à des fadaises empruntées , ce fut le fameux Bluet-d'Arbères, comte de Permission, dont M. Delepierre, en sa Biographie des fous, a récemment écrit la vie, ébauchée déjà dans quelques pages charmantes de Nodier 4.
Il était venu de Savoie, pour jouer ce rôle de fou, et pour s'en faire un masque d'espion.
i Variétés hist. et litt., t. IV, p. 168, note.
2 Ibid., t. VIII, p. 274, note.
^ Tallemant, Historiettes, édit. in-12, t. Ier, p. 195
'■* Bulletin du Bibliophile, nov. 1835, p. 32.
Je ne sais si son prince le paya bien de son espionnage, mais il est sûr que les seigneurs près desquels il avait su se glisser, pour mieux vendre leurs secrets, après lui avoir fait acheter ses folies, furent très-généreux pour lui. Ses 180 petits livrets, qui sont si recherchés des bibliophiles, dont pas un ne peut se vanter d'avoir le recueil complet1, lui firent récolter, de son aveu même, la somme si considérable alors de quatre mille écus ! « le Cid, Cinna, les Horaces, dit Nodier, n'ont pas tant rapporté à Corneille. »
Ainsi le Pont-Neuf ne se contentait pas d'être le plus gigantesque et le plus varié des spectacles en plein vent , c'était aussi le plus immense des cabinets de lecture. Je ne dis pas cela seulement pour les gazettes et pasquils dont on y faisait marchandise, mais pour les livres aussi qui s'y trouvaient en multitude, et pour lesquels les deux longs parapets s'étendaient comme le double rayon de la plus vaste des bibliothèques.
Boileau, sans doute, nous a donné une assez triste idée des volumes qui s'y vendaient, quand il nous parle des poèmes nauséabonds^
1 Variétés hist. et Ut., t. VIII, p. 82.
tristes reliefs du festin des rats, qui, à l'entendre ,
Paraient demi-rongés les rebords du Pont-Neuf.
Furetière aussi , dans son Roman bourgeois %, nous en fait, j'en conviens, augurer assez mal lorsqu'il nous nous dit de son pédant : « Il alloit sur le Pont-Neuf chercher les livres les plus frippez, dont la couverture estoit la plus déchirée, qui avoient le plus d'oreilles, et tels livres estoient ceux qu'il croyoit de la plus haute antiquité. » Eh bien! malgré cela, j'ai peine à mal penser des bouquins du Pont- Neuf.
Ce qui me ferait en bien juger, c'est la jalousie que conçurent les libraires de Paris contre les gens qui en faisaient négoce, jalousie qui les poussa jusqu'à intenter un procès à ces pauvres diables.
Leurs privilèges ne leur suffisaient pas ; ce n'était pas assez pour eux d'avoir, en outre du droit de vente en boutique, celui que leur avait concédé l'arrêt du Conseil du 30 janvier 1619, d'établir des étalages en plein vent depuis le quai de l'École jusqu'au bout de la rue
1 T. notre édition, Biblioth. ehéviriemie, p.. 283.
cle l1 Arbre-Sec , à la croix du Trahoir. Les minces profits que pouvaient faire les bouquinistes leur faisaient ombrage : ils leur cherchèrent chicane , et , ayant pour eux la raison du plus fort , ils remportèrent.
D'après ce considérant superbe, qu'il fallait « remettre l'imprimerie et la librairie en honneur, et retrancher les choses qui tendent à son avilissement1,» ils obtinrent en 1649, contre les étalagistes, un règlement qui défendait « à toute personne d'avoir aucune boutique portative, ni d'étaler aucuns livres, avec
1 Ces graves libraires trouvaient peut-être que les romans dont on faisait grand commerce sur le Pont- Neuf avilissaient le métier ; mais, avant d'arriver là, il avait fallu que ces livres sortissent de chez eux. En 1643, ces romans, débités sur le Pont-Neuf, avaient fait le sujet d'un ballet qui eut une grande vogue et qui ne fit sans doute qu'exciter davantage la jalousie de messieurs de la librairie. En voici le titre : Le Libraire du P ont-N euf ou les Romans, ballet à dix-huit entrées, s. 1. n. d., in-4°. On y voit entrer en danse VAmadis avec Yillustre Bassa de Scudéri ; don Quixotte avec les Amants volages. Il en parut un récit en vers, le Ballet du Pont-Neuf ou les Romans, adressé à M. Scarron, Paris, 1643, in-4°. Il se trouve aussi raconté dans une pièce de vers que M. Monmerqué possédait manuscrite : Épistre du ballet des Romans.
injonction à tous les marchands libraires et imprimeurs, et toutes autres personnes ayant étalage, principalement sur le Pont-Neuf ou es environs, ou en quelque endroit de la ville que ce puisse être , de se retirer et prendre boutique, à peine d'être châtiés comme réfractaires aux ordonnances, outre la confiscation de leurs marchandises, adjugées au profit du premier qui les dénoncera, sans autre forme ni figure de procès i . »
Ce bel arrêt ne fut pourtant pas irrévocable. En septembre 1 650, la chose restait encore en litige2, mais c'était pour tourner, en fin de compte , au profit des libraires et à la ruine définitive des bouquinistes.
Gui Patin en écrit ainsi sous la date du 30 septembre : « Il y a ici un plaisant procès entre les libraires. Le syndic a obtenu un nouvel arrêt, après environ trente autres, par lesquels il est défendu à qui que ce soit de vendre ni d'étaler des livres sur le Pont-Neuf. Il Ta fait publier et a fait quitter la place à en-
* Saugrain, Code delà Librairie , p. 110.
2 Sur cet appel des bouquinistes, il fut fait une pièce de vers : Requête du Pont-Neuf à nos seigneurs de la Basoche, etc. (V. le Recueil des poésies de divers auteurs; Paris, Augustin Besogne, 1670, in-12. p. 288.)
viron cinquante libraires qui y estoient, lesquels sollicitent pour y rentrer, et enfin ils ont obtenu un terme de trois mois , afin que, durant ce temps-là , ils puissent trouver des boutiques. »
Cette sentence, longtemps retardée, fut un vrai deuil pour les gens de lettres, quand on en vint à l'exécuter dans toute sa rigueur1. Avec les étalages du Pont-Neuf, librairies accessibles et à bon marché, les seules par conséquent qui ne fussent pas interdites à leurs bourses, ils perdaient Tunique moyen qui leur restait d'acheter des livres.
« Autrefois, dit l'un d'eux, qui pourraitbien être Baluze, car la pièce, naïve expression de ces regrets, est toute de la main du savant bibliothécaire de Colbert2, autrefois une bonne partie des boutiques du Pont- Neuf estoient occupées par des libraires qui y portoient de
* Au xvme siècle, l'arrêt n'était pas encore révoqué, les bouquins étaient toujours proscrits des parapets du Pont-Neuf. Jordan, dans sa course de bibliomane dans Paris, sous la Régence, ne put glaner qu'aux environs, sur les quais des Augustins et du Pont-Neuf. [V. son Voyage littéraire, p. 37, 40, 78.)
2 Bibliothèque de l'École des Chartes, 2e série, t. V, p. 870.
très-bons livres qu'ils donnoient à bon marché. Ce qui estoit d'un grand secours aux gens de lettres , lesquels sont ordinairement fort peu pécunieux...
« Aux estallages on trouve de petits traitez singuliers qu'on ne connoît pas bien souvent, d'autres qu'on connoît à la vérité, mais qu'on ne s'avisera pas d'aller demander chez les libraires, et qu'on n'achète que parce qu'ils sont à bon marché, et enfin de vieilles éditions d'anciens auteurs qu'on trouve à bon marché, et qui sont achetées par les pauvres, qui n'ont pas moyen d'acheter les nouvelles.»
L'anonyme tire ensuite cette conclusion : <» Ainsy il me semble qu'on devroit tolérer... les estallages, tant en faveur de ces pauvres gens qui sont dans une extrême misère, qu'en considération des gens de lettres , pour lesquels on a toujours eu beaucoup d'esgars en France , et qui, au moyen des deffenses qu'on a faittes , n'ont plus les occasions de trouver de bons livres à bon marché. »
Enfin, cherchant les raisons qui ont pu engager le gouvernement à faire cause commune avec les libraires et à frapper les étalagistes du Pont-Neuf, il arrive à celle-ci : « On dit... contre ces pauvres gens, que, sous ce
prétexte, ils distribuent des livres de contrebande, etc. » Or, voilà indiqué et touché du doigt le véritable motif de la proscription .
Oui, c'est comme vendeurs de livres dangereux que les étalagistes sont poursuivis, et cela non pas sans cause, il faut bien en convenir. Qu'on se le rappelle bien, en effet, les années 1649 et 1650, qui servent de. dates aux arrêts prohibitifs , sont l'époque la plus turbulente de la Fronde, la plus féconde en pamphlets amers et en gazettes scandaleuses. Où se vendent ces pamphlets, où se débitent ces gazettes? Aux étalages du Pont-Neuf. Les détruire, c'est mettre à néant l'arsenal envenimé des rebelles. Le ministre n'a donc pas manqué de prudence et d'adresse ; en paraissant servir la haine mercantile des libraires, c'est pour son propre compte qu'il a proscrit. Il est allé éteindre le feu dans son foyer même; car, encore une fois, et ici c'est un faiseur de mazarinadcs, c'est l'auteur du Prédicateur déguisé1 qui va parler pour nous, le Pont-Neuf était l'arsenal des libelles, « la Sa-
1 Cité par M. Moreau dans sa Bibliographie des mazarinadcs, Introduction.
maritaine estoit la bibliothèque de la Fronde. »
Ce mot, la Samaritaine, venant à tomber sous notre plume , nous donne belle l'occasion de vous faire enfin l'histoire de la célèbre fontaine. Nous ne la laisserons point échapper.
La Samaritaine était presque aussi vieille que le Pont-Neuf, dont elle devait rester le point le mieux en évidence, le plus vivant, le plus animé, sans même en excepter la place du cheval de bronze.
Jusqu'au temps de Henri IV, le Louvre et les Tuileries n'étaient fournis d'eau que d'une manière très-insuffisante. Ils n'en étaient alimentés que par la fontaine de la Croix-du- Trahoir. On cherchait le moyen Se suppléer à ce peu d'abondance, quand le Flamand Lintlaër vint à Paris.
Il proposa au roi le plan d'une machine de son invention , qu'il prouvait devoir faire merveilles. Elle était facile à adopter au pont qui s'achevait, et semblait capable d'élever les eaux jusqu'à une hauteur d'où elles pourraient se répandre aisément dans la ville. Henri IV agréa le projet, et Lintlaër se mit à l'œuvre. Il ne lui fallait pas moins que toute une arche pour la disposition de ses pilotis.
Les magistrats municipaux s'en plaignirent. La Seine, disaient-ils, allait se trouver barrée, la navigation gênée, etc. Ils en vinrent jusqu'à faire intimer à Lintlaër Tordre de cesser ses travaux1. Heureusement le roi était pour lui; il intervint, et ce fut alors au prévôt Mironde céder. Voici ce que Henri IV avait écrit à Sully :
« Mon ami , sur ce que j'ai entendu que le prévost des marchands et échevins de ma bonne ville de Paris font quelque résistance à Lintlaër, Flamand, déposer le moulin servant à son artifice, en la deuxième arche du costé du Louvre, sur ce qu'ils prétendent que cela empêcheroit la navigation, je vous prie de les envoyer quérir et leur parler de ma part, leur remontrant en cela ce qui est de mes droits, car, à ce que j'entends, ils les veulent usurper, attendu que ledit pont est fait de mes deniers, et non des leurs2. »
Cette lettre est de 1605, et trois ans après, en 1608, Lintlaër avait si bien mené son travail, dès lors ininterrompu, que, sous la date
* Leroux de Lincy, Histoire de V Hôtel de ville, in-4o, 2e partie, p. 8, 19, 34.
2 Mémoires de V Académie des inscriptions, t. XXX, p. 743.
du 3 octobre, Malherbe pouvait écrire triomphalement à Peiresc : « L'eau de la pompe du Pont-Neuf est aux Tuileries ! »
Sous Louis XIII , elle y alimentait, par un nouveau conduit, le jet d'eau qui était dans le parterre du logement de Mademoiselle1. De là, car Richelieu ne s'oubliait jamais, on la fit dériver jusqu'au Palais-Cardinal, mais sans la faire passer, comme le demandait Arthénice, parle jardin de l'hôtel Rambouillet, qui aurait ainsi gagné une belle fontaine2, au lieu du chétif filet d'eau qui en était la seule
i Les Tuileries étaient un exil pour Mademoiselle. (V. ses Mém. Collect. Petitot, 2e série, t. XL, p. 401.) Elle en charmait l'ennui du mieux qu'elle pouvait, et surtout en s'efforçant d'embellir le château et son jardin. (V. le Prologue que mit Colletet en tête de la Comédie des Tuilleries.)
2 « Un jour, madame de Rambouillet aperçut un grand jet d'eau qu'elle n'avoit point accoutumé de voir. Ce jet d'eau étoit dans le parterre du logement de Mademoiselle — Elle considéra qu'il n'y avoit pas si loin qu'on ne pût conduire cette eau facilement dans le jardin de l'hôtel Rambouillet. Elle parie à madame d'Aiguillon pour en avoir la décharge : car la fontaine de l'hôtel Rambouillet nra qu'un simple filet d'eau. Madame d'Aiguillon fut quelque temps sans lui répondre, et madame de Rambouillet lui envoya ce madrigal pour l'en faire
fraîcheur, et pour lequel Malherbe avait écrit ces vers en inscription :
Vois-tu, passant, couler cette onde, Et s'écouler incontinent?
Ainsi fuit la gloire du monde, Et rien que Dieu n'est permanent.
Lintlaër était expert en toute sorte d'industries. On lui avait bâti , pour lui et pour sa pompe, un fort beau bâtiment à deux étages1 : cela ne lui suffit pas, il s'ingénia de se frayer
souvenir, car elle en a fait quelquefois de bien jolis :
Orante, dont les soins obligent tout le monde, Gardez que le cristal dont se forme cette onde Qui dans le grand parterre a son trône établi, A la fin ne se perde au fleuve de l'oubli.
Mais il se trouva que cette eau n'avoit été conduite là qu'afin de la conduire après au Palais-Cardinal, c'est-à-dire que, comme il falloit la faire passer par là auprès, il fut de la bienséance d'en donner un peu à Mademoiselle; mais la décharge étoit pour remplir le grand rond d'eau du Palais-Cardinal.» (Tallemant, Historiettes, édit. in-12, t. III, p. 228.)
i « Il y avoit des fenêtres sur le pont et sur la rivière. C'est à l'une de celles-ci, d'où l'on avoit une fort belle vue, que se plaça'madame de Vertus pour bien voir le marquis de Sourdis administrer de sa part à Bautru une verte bastonnade sur le quai de l'École. » (Tallemant, in-12, t. III, p. 102.)
une voie jusqu'à l'intérieur clés piles du pont, afin de s'y pratiquer des chambres. Il réussit pour la pile la plus voisine de la Samaritaine. Il s'y accommoda un réduit en cas d'incendie ; crainte au moins singulière, avouons-le, pour un bâtiment servant de pompe ! Son fils étendit le projet après lui. Il s'ouvrit un chemin souterrain dans le massif de la pile la plus proche de la pompe, ce qui fut assez facile, les éperons de chacune n'étant pas pleins par le haut. Il ne s'en tint pas là. Par un étroit corridor creusé à coups de pics en pleine pierre, il fila le long des reins de la première et de la deuxième arcade. Il eut ainsi deux chambres, où il se proposa de faire descendre les jets de sa pompe. « Déjà , dit Sauvai, il avoit placé si indus trieusement quelques miroirs dans celle qui regarde le Pont-au- Change, qu'il voyoit à son aise tout ce qui se passoit sur la rivière et sur les quais de l'isle du Palais et de la Mégisserie, mais la mort fit avorter ses desseins si ingénieux et si galants. »
La Samaritaine lui survécut, empruntant son utilité de l'invention du bon Flamand, et son renom populaire, des figures *, souvenirs
1 Nous ne savons de qui était le premier groupe.
d'une divine légende, qui décoraient sa façade, et aussi du fameux carillon, dont le gai tapage éclatait à son faite l.
André Ducliesne, dans son curieux livre des Antiquités des villes et châteaux de France, décrit ainsi le monument, son carillon et son horloge astronomique: « C'est, dit-il d'abord, partant du groupe sculpté sur la façade, et représentant Jésus-Christ avec la Samaritaine près du puits de Jacob, c'est une Samaritaine, laquelle verse de l'eau à Nostre-Seigneur, et au-dessus une industrieuse horloge qui nonseulement montre et marque les heures devant midy , et celles qui suivent aprez en descendant , mais encore qui sert à cognoistre
Quand on reconstruisit la Samaritaine au xvme siècle, c'est René Fremin et Bertrand qui le sculptèrent. (Dargenville, Vie des Sculpteurs, t. 11,253.)
1 Le premier carillon semble avoir été, comme le reste une invention de Lintlaër : «Il était mis en jeu, dit Lichtenthal, par des cylindres qui marchaient au moyen de roues hydrauliques.» (Dictionnaire de Musique, trad. de Mondo, t. Ier, p. 209.) — Louis XIV le dota d'une nouvelle sonnerie, dont les clochettes avaient été fondues par Drouard et Minville, les mêmes qui firent, en 1686, le carillon de Notre-Dame de Versailles. (Leroy, Histoire de Versailles, t. Ier, p. 153.)
quel chemin le soleil et la lune font sur notre horizon, représenté selon la diversité de leurs cours par une pomme d'ébène, voire qui représente les mois et les douze signes du zodiaque, compris dedans six espaces en muntant, et six espaces en descendant. Plus, quand l'heure est prête à sonner, il y a derrière l'horloge certain nombre de clochettes , lesquelles représentent tantôt une chanson, tantôt une autre qui s'entend de trez-loing, et est fort récréative. »
Duchesne, dans cette minutieuse description, n'oublie rien qu'une chose, mais qu'il pouvait, il est vrai, n'avoir pas connue, c'est le petit clocheteur, ou crocheteur, comme disait le peuple, lequel , placé au-dessus de l'horloge, y frappait les heures avec un marteau. Les Parisiens s'étaient grandement émerveillés du jeu de ce petit homme de bronze, auprès duquel n'était rien le petit More carillonnant de l'horloge du Marché- Neuf1, ni le Jacquemard de Saint-Paul2; ils
1 Du Breul, Antiquités de Paris, supp]., 1618, in-4°, p. 13. — A. Le Petit, Paris ridicule, édit. Delahaye, p. 41.
2 Ibid.y p. 61.
restaient des heures entières pour le voir, puis pour le revoir.
Les faiseurs de libelles prétendirent, par malheur , ériger leur cher cloche teur en émule satirique du Pasquin et du Marforio romain. Ils le prirent pour enseigne de leurs malices et lancèrent leurs pamphlets sous son nom. On s'en émut chez les gens de justice , et, comme il était difficile de mettre la main sur les coupables, plus difficile encore de saisir tous les libelles, et surtout d'empêcher qu'on en fit de nouveaux, ce qu'on imagina de mieux, ce fut d'enlever le petit clocheteur l.
i On le remplaça par une fleur de lis. (Première continuation du Mercure françois, in-8°, 1611, p. 37.) On trouve dans les Rimes redoublées de d'Assoucy, p. 17, une pièce qui a pour titre : Plainte de la Samaritaine sur la perte de son Jacquemart et le débris de la musique de ses cloches ; mais il s'agit certainement d'une autre mesure, qui aurait eu pour la pauvre fontaine les mêmes effets que celle dont nous parlons. Nous n'avons pu en retrouver la date. Voici entre autres choses ce que d'Assoucy fait dire à la Samaritaine :
Je n'étois pas si défroquée Du temps de messieurs les laquais Et mes paladins sans baquets Pour moi quittoient Margot la fee,
La verve des libellistes , ne sachant plus qui animer, s'en tarit pour quelque temps. C'est tout ce qu'on voulait à la cour ; quand le tapage moqueur eut bien cessé , on rétablit le petit homme de bronze. Le coup d'Etat n'avait duré qu'un an1.
La Samaritaine, à cela, n'avait perdu que
Cartes et dés et bilboquets
Les enfants les marionnettes,
Les polissons leurs ricochets,
Les courtisans leurs gaudinettes,
Et les filous leurs tourniquets,
Et que messieurs, portant serpettes,
Mes valeureux taille-goussets
Dont les mains gourdes, en pochettes
Se réchauffent à peu de frais,
Venoient ouïr de mes clochettes
Les tons si doux et si parfaits.
1 C'est du moins ce que donne à penser une pièce que nous avons déjà citée et qui est reproduite dans nos Variétés hist. et Utt., t. IV, p. 227: la Lettre consolatoire escripte par le général de la compagnie des crocheteurs de France à ses confrères, sur son rétablissement au-dessus de la Samaritaine du Pont-Neuf, narratifve des causes de son absence et voyages pendant
icelle par N. Horry, du lieu de Barges en Bassi-
gny (1612, in-8°). Il paraîtrait, d'après cette pièce, que la figure du nouveau crocheteur n'avait pas d'ailes comme la première et portait une bouteille à la main (P. 135, 238).
quelques mois de malice, dont elle prit bien sa revanche par la suite. Toutefois , sa popularité n'avait pas été atteinte; elle était inviolable. Claude Petit, qui médit si vertement de tout ce qu'il rencontre sur son chemin , ne trouve même pas une rime moqueuse contre la Samaritaine. En passant, il la salue d'un couplet presque flatteur :
Donnons à la Samaritaine Le bonjour en chemin faisant; Son fantôme est assez plaisant, Accoudé sur cette fontaine :
Que cette eau, sous ce pavillon Qui danse au son du carillon, Fait un agréable spectacle ; Mais Dieu, qui lui tient le vaisseau Ferait bien un plus beau miracle S'il changeoit en bon vin son eau.
Quant aux nouvellistes, ils préféraient son voisinage, mêmeauxbonnes causeries sous les ombrages du Luxembourg et des Tuileries, ou sur le seuil des librairies du quai des Augustins. Ils savaient que toute nouvelle curieuse ne s'apprenait que là. Loret n'allait pas glaner ailleurs les bruits qu'il mettait ensuite en rimes pour grossir les longues colonnes de sa Muse historique.
Il descendait de sa mansarde de la rue de
i'Arbre-Sec, saisissait au vol sur sa route quelques menus propos, et quand il avait passé une heure ou deux clans une réunion voisine de la Samaritaine, il pouvait rentrer; ample provision était faite. Nouvelles de Paris, nouvelles des provinces et même de l'étranger, il y trouvait de tout la quintessence. Si, par malheur, il avait manqué à sa station ordinaire, on était sûr que sa muse, mal renseignée, ne s'évertuerait le samedi suivant qu'en rimes creuses et parasites. Il l'avoue une fois avec contrition, c'est le 25 août 1650, à propos de ce qui se passe en Gascogne , et dont il ne sait pas le premier mot :
Si j'eusse été cette semaine Visiter la Samaritaine, J'eusse appris parmi les badauds Tout ce qui se passe à Bordeaux.
Qui donc a pu détourner l'exact chroniqueur de sa visite coutumière? Je ne sais : la peur des voleurs peut-être1? Non pas ; Loret
* II est vrai qu'ils s'embusquaient plus volontiers près de la Samaritaine» (F- Lyonnois, Histoire générale des Larrons, Paris, 1639, in-8°, 2e partie, p. 27-30.) Il fallait avoir du courage et heureuse chance pour pouvoir dire comme Dulorens dans sa neuvième satyre :
ne va que de jour à la Samaritaine1, mais plutôt la terreur qu'inspirent alors les gens de trouble et d'émeute.
On est en pleine Fronde ; le Pont-Neuf est devenu un centre de tumulte et de continuelles algarades, un lieu très-dangereux enfin; or, notre gazetier n'est pas brave. Il sait que pour un mot dit un peu haut, pour un placard déchiré, on court risque d'être tué, comme à quelques jours de là, le 4 septembre, cela devait arriver à un pauvre homme du peuple, et il recule tout effrayé, même devant ses tentations de nouvelliste et son devoir de gazetier.
Les périls de la nuit vous m'alléguez en vain; Mon manteau, Dieu merci, ne craint pas le serein. Je passe hardiment près la Samaritaine, Lorsque les assassins courent la tirelaine.
1 Le Pont-Neuf, il est vrai, avait une réputation telle, que les gens de province, nouveau-venus à Paris, n'osaient s'y hasarder, même le jour. « Un Languedocien, dit Tallemant (édit. in-12, t. X, p. 189), qui croyoit qu'on voloit à toutes heures sur le Pont- Neuf, y passant, se mit à courir de toute sa force en tenant son chapeau à deux mains. Il trouva un homme du pays qui lui dit : « Qu'y a-t-il? — J'ai passé, « dit-il, et j'ai encore mon chapeau. » Un autre laissa sa montre à un de ses amis d'Orléans, de peur qu'on ne la lui volât ici. »
Le Pont-Neuf lui fait peur depuis que, ne se contentant plus d'y fabriquer des nouvelles, on y accomplit des événements.
La Fronde au Pont-Neuf. — Enlèvement de Broussel. — Changement de carrosses au quai des Orfèvres. — Émeute. — M. de La Meilleraie sur le Pont-Neuf. — Harangue du coadjuteur du haut d'un parapet. — Comment on lui paye son sermon. — Déconvenue de M. de l'Hospital et du Grand-Maître.— Dangers et fuite du chancelier Séguier, sur le Pont-Neuf. — Mort de Sanson, le géographe. — Barricades du quai de la Ferraille et sur le pont. — Scène de comédie entre Gondi et Broussel sur le Pont-Neuf. — Mazarin pendu en effigie. — Comédie de l'assassinat du prince de Condé. — Louis d'or jetés par les portières. — Le Pont-Neuf frondé : Avanie de M. de Brancas, de mesdames de Bonnelle et de Châtillon. — Madame d'Ornano battue et volée. — L'hôtel de Nevers menacé de pillage. — La paille au Pont-Neuf. — Misère horrible des Parisiens. — Lettres des deux rois de bronze, celui du Pont-Neuf et celui de la place Royale, etc.
Les événements rappelés tout à l'heure, qui prirent, avons-nous dit, le Pont-Neuf pour théâtre, et qui, avec quelques péripéties trop sérieuses ensanglantant la bouffonnerie du reste, s'y jouèrent comme une farce de plus,
sont les scènes les plus animées, les plus vivantes de la Fronde. Le Pont-Neuf est pour la folle guerre non-seulement un véritable forum, comme Ta si bien dit M. Moreau l, mais aussi une sorte de tréteau heureusement dressé, bien en vue, au beau milieu de la grande ville, où, de tous les côtés, lui arrivent acteurs et spectateurs.
C'est au Pont-Neuf que la Fronde s'est préparée 2, s'est armée, pour ainsi dire; c'est au au Pont-Neuf qu'elle commence. Au point de vue topographique même, il n'était guère possible qu'il en fût autrement. Il y eut pour le choix de ce théâtre, d'ailleurs si bien disposé, une sorte de nécessité locale. N'est-ce pas au Parlement que se recrutent les chefs de F amusante révolte? Or, c'est au Palais que le Parlement tient ses assises de toutes sortes, et le Pont-Neuf est l'un des grands chemins du Palais. Gondi, ce boute-feu de toutes les algarades frondeuses, habite, en sa qualité de coadjuteur de l'archevêque de Paris, son
4 Bibliographie des Mazarinades, t. Ier, p. 307.
2 C'est là surtout que s'était montré Blancmesnil, et qu'il avait parlé au peuple quelques jours avant son arrestation. (F. Leroux de Lincy, Archives de V Hôtel de ville pendant la Fronde, t. Ier, p. 553.)
oncle, un logis tout près de Notre-Dame J ; il appartient ainsi à cette île de la Cité que le Pont-Neuf rattache aux deux rives ; il est, pour ses courses actives vers le Louvre et le Palais- Royal, Tun des passants les plus ordinaires et les plus affairés de cette grande voie; forcément donc, et n'y eût-il pour l'y engager que la vue du spectacle qui se joue là, le bruit moqueur des satires qui s'y débitent, des refrains qui s'y chantent et qui sont autant de fanfares pour rémeute, il doit être un des héros de la Fronde.
Broussel logeait aussi dans un des coins de la Cité, où l'extravagante révolution se complut, on le voit, à prendre chacun de ses acteurs , comme pour s'installer ainsi tout d'abord au cœur môme de Paris. La petite maison du vieux conseiller se trouvait au port Saint-
1 II habitait alors le petit Archevêché. Le duc de Longueville, voulant aller l'y trouver pour s'entendre avec lui le jour des Barricades, fut obligé de prendre un bateau à l'abreuvoir qui était au bout de la rue des Poulies, et d'aller descendre au Terrain, c'est-à-dire à la pointe de l'île de la Cité. Encore n'aurait-il pas pu aller plus loin sur la rivière à cause des chaînes de barrage qui se trouvaient à l'île Notre-Dame et à l'Arsenal. {Registres de l'Hôtel de ville, t. 1er, p# 139.)
Landry \ c'est-à-dire dans l'un des derniers replis du boueux labyrinthe, qui,. après avoir enlacé la vieille cathédrale, venait, serpentant toujours, baigner sa lisière dans la Seine. Depuis quelques jours ce bonhomme, comme rappelle La Rochefoucauld2, ne sortait de sa petite retraite que pour aller au Parlement se faire l'organe imprévu, maistrès-applaudi, des opinions les plus contraires aux idées de Mazarin et de la reine. « Inspiré par ses propres sentiments, dit La Rochefoucauld, et par les persuasions de Longueil et d'autres qui avoient pris créance dans son esprit, Broussel ouvroit les avis les plus rigoureux qui étoient suivis par la cabale des frondeurs : de sorte que son nom faisoit bruit dans l'assemblée des chambres, et il s'étoit rendu chef de ce parti dans le Parlement, d'autant plus accrédité, que son âge et sa pauvreté le mettoient hors des atteintes de l'envie.
i Cette maison de Broussel, dont, comme on va le voir, les fenêtres donnaient sur la rivière môme, fut détruite lorsqu'on bâtit le quai Napoléon. On a eu tort de vouloir la retrouver dans la maison portant le numéro 5 de la rue Saint-Landry, et démolie en novembre 1849.
2 Mémoires du duc de La Rochefoucauld ; Paris, 1. Renouard, 1804, in-12, p. 33,
« Or, comme le peuple, qui ne bougeoit du Palais, étoit informé qu'il s'intéressoit puissamment pour son soulagement, il le prit en affection et lui donna ce beau titre de son père1. »
Mazarin résolut de le faire arrêter. C'était un coup hardi, mais nécessaire, puisqu'il pouvait dès l'abord couper court au mal , et décapiter la révolution naissante. Gondé venait de gagner la bataille de Lens, un Te Deum devait être chanté à Notre-Dame, et occuper tout à la gloire du roi cette foule badaude des Parisiens, qui songe si peu à être méchante
1 Les frondeurs ne tarissaient pas en éloges sur la pauvreté incorruptible de Broussel. Voici un exemple de ces panégyriques d'après \&Harangue de la Ville de Paris à M. Broussel; Paris, 1652, in-8° : « On vous regarde aller tous les jours au Palais à pied, à l'âge de soixante-dix-huit ans, par les pluies et les vents, par les froids et les chaleurs les plus excessives et les plus fâchauses, et cela pour épargner le sang du peuple et l'argent des pauvres plaideurs. On sait que vos promenades, vos jeux, vos plaisirs, vos maisons de plaisance et vos divertissements ne sont autres que l'exercice de vostre charge et l'exercice de toutes sortes de bonnes œuvres. » Broussel, toutefois, avait une maison de plaisance à Pontoise, comme le fait très-bien remarquer M. Moreau.
quand on lui donne une occasion de n'être que curieuse. Le ministre crut le moment bien choisi, et, pendant que les bruyantes actions de grâces éclataient sous les voûtes de la cathédrale, Comminges s'en allait, par son ordre, à moins de cent pas de là, mettre la main sur le vieux conseiller, accusé de rébellion.
« Le matin du 26 août 1 648, lit-on dans une relation manuscrite, M. de Comminges, lieutenant des gardes de la reyne, accompagné de quinze ou seize de ses gardes , alla chercher M. de Broussel, conseiller de la grand' chambre, en sa maison au port Saint-Landry, proche Nostre-Dame. Ce magistrat achevoit de dîner, on ne lui donna pas le temps de prendre son manteau. Il eut seulement celui de dire à ses enfants ces paroles remarquables : « Mes enfants, je n'espère pas vous revoir ja- « mais ; je vous donne ma bénédiction ; je ne « vous laisse point de bien, mais je vous laisse « un peu d'honneur, ayez soin de le conser- « ver. »
Quoique l'affaire se fût faite promptement, le peuple, qui flaire si vite les occasions d'émeute, avait déjà pris l'éveil, et déjà aussi il se préparait, autour de la maison du conseiller , à se donner un petit régal de guerre ci-
vile pour continuer la fête de la grande victoire que Ton achevait de chanter. M. de Comminges l'entendit qui commençait à murmurer, et c'est pour cela qu'il pressa si fort le pauvre Broussel, à ce point qu'il l'emmena sans manteau, ainsi qu'on Ta dit tout à l'heure , « en simple soutane et sans souliers, » comme nous l'apprennent les Mémoires de Joly i.
La foule toutefois n'était pas grande encore, et le carrosse put la traverser sans trop de peine. Il prit son chemin par l'étroite rue des Marmousets. Le moindre obstacle pouvait lui barrer le passage, on le tenta. « On jeta au milieu, dit Joly, un banc de bois de l'étude dun notaire, mais il ne laissa pas de passer outre au travers des gardes et de gagner le Marché-Neuf2. »
Sur le quai des Orfèvres, à deux pas du Pont -Neuf, autre accident beaucoup plus grave. Une roue du carrosse se rompit en pleine foule. C'en était fait, et le peuple pouvait d'un coup de main enlever le prisonnier. Un carrosse vint à passer. Comminges le fît
1 Mémoires de M. Joly, conseiller du roy au Chastelet de Paris; Rotterdam, 1718, in-8o, t. Ier, p. 18. * Ibid.
arrêter, obligea de descendre la dame qui s'y trouvait *, mit Broussel à sa place, et, fendant la presse au galop, traversa, comme un trait, la moitié du pont, gagna sans encombre, par le quai du Louvre, la porte de la Conférence, puis le château de Madrid, puis Saint- Germain.
Il était temps, la foule grossissait sur le Pont-Neuf et devenait de plus en plus furieuse. Si même les gardes qui avaient fait la haie sur le passage du cortège royal, se rendant au Te Dewn de Notre-Dame , ne s'étaient rabattus après la cérémonie sur les quais et sur les rues environnantes , et n'avaient ainsi barré le chemin aux principaux affluents de Témeute, je ne sais comment M. de Comminges eût pu se tirer de cette difficile affaire. Les plus mécontents, les plus animés accouraient des environs du logis de Broussel. Il en venait même de la Grève, qui, hélés à grands cris par les gens et par les voisins du vieux conseiller, « dont les fenestres, dit Joly, ré-
i Elle se nommait madame Daffiz et était de Toulouse. (Relation véritable de tout ce qui s'est fait et passé aux barricades de Paris, le vingt- sixième, le vingt-septième et le vingt-huitième d'août mil six cent quarantehuit; Paris, Jérôme Bouillerot, in-8°.)
poncloient sur la rivière, » étaient montés sur leurs batelets et, munis de leurs crocs, avaient débarqué au port Saint-Landry. Là, « ayant joint ceux du quartier et plusieurs autres gens attroupez au son du tocsin de Saint-Landry, armez de hallebardes et de vieilles épées \ » ils avaient couru après le carrosse, criant : Tue, tue! Les gardes, comme je l'ai dit, les avaient un instant arrêtés ; mais, à peine M. de Comminges s'était-il échappé avec sa prise , que ce flot montant d'hommes furieux avait rompu d'un effort la ligne des soldats. Le maréchal de La Meilleraie , qui s'était avancé à cheval jusque dans la petite rue Saint-Louis, auprès de la Sainte-Chapelle , fut obligé luimême de reculer. Comme il repassait sur le quai des Orfèvres, un horloger le visa presque à bout portant. Heureusement le fusil ne prit pas feu.
L'émeute sur le Pont-Neuf ne connaissait plus de frein. M. de La Meilleraie et ses gardes furent menés, reculant toujours, jusqu'au delà du quai de l'École. Auprès de Saint-Germain-1'Auxerrois, il fut serré de si près, que, blessé lui-même , il fut obligé , pour se déga-
1 Mémoires de Joly, t. Ier, p. 19,
ger, de jeter par terre d'un coup de pistolet un crocheteur qui le menaçait l . Gondi passait alors, car il suivait de près l'émeute, étudiant tous ses mouvements et ses sursauts ; il s'approcha, en bonne âme, du pauvre homme qui agonisait, et se mit à le confesser, mais une grosse pierre qu'il reçut dans les côtes le paya bientôt de son œuvre pie et lui fit lâcher prise 2.
Sur le Pont-Neuf, il n'avait pas été mieux traité : « Il y étoit venu , vêtu de son camail et bonnet en tête , où étoit le plus grand bruit 3 » et du haut d'un parapet, il s'était mis à exhor-
1 C'était, disait-on, le syndic des crocheteurs. A cause de ce meurtre qui lui fut beaucoup reproché, on nous montre dans la pièce satirique intitulée : les Logements de la cour à Saint-Germain, M. de La Meilleraie logé aux Crocheteurs. « Mais il fallut ôter" l'enseigne, crainte de désordre. » (V. aussi : Agréable récit de ce qui s'est passé aux dernières barricades de Paris.)
2 Mémoires de Joly, t. Ier, p. 20, note. Par la Relation véritable citée plus haut, on apprend que le coadjuteur fut très-maltraité, en dépit des. bénédictions qu'il distribuait au peuple. 11 était en rochet, camail et bonnet carré. (Mémoires de Joly, ibid.)
3 Journal du Parlement, cité par M. Moreau, Courrier de la Fronde, édit. elzév., t. Ier, p. 201.
ter le peuple, pour l'apaiser et le faire retirer. La foule n'avait eu qu'une réponse à toutes ses paroles : « Qu'on nous rende M. Broussel et les autres messieurs du Parlement ! » Gondi était alors descendu du parapet, sa chaire en plein vent, et s'en était allé au Palais-Royal, où il avait promis au peuple qu'il obtiendrait à tout prix la liberté de son cher Broussel. C'est en s'y rendant qu'il avait reçu près de Saint-Germain-l'Auxerrois le coup de pierre dans le côté.
Le maréchal de l'Hospital et le grand-maître s'étaient aussi hasardés, plus ou moins bien accompagnés, sur le Pont-Neuf; mais on les y avait accueillis à coups de pierres, et avec des huées, préludes bruyants des chansons qui devaient bientôt servir de fanfares à leur déconvenue :
Le maréchal de l'Hospital Fut sur le Pont-Neuf à cheval, Afin d'y mettre le holà.
Alléluia.
Un tas de faquins en crooy Lui fit crier : Vive le Roy !
Tant de fois qu'il s'en enrhuma.
Alléluia.
Aussitôt le grand-maitre y vint, Suivi de braves plus de vingt,
HIST. DU PONT-NEUF. ](j
Monté chacun sur un dada.
Alléluia.
Mais, pour faire trop l'arrogant Et n'être pas trop complaisant.
Bien lui prit qu'il s'en retourna.
Alléluia.
Le tumulte était alors tel, que, impuissant à le maîtriser, « Ton étoit réduit, dit La Rochefoucauld, à espérer qu'il s'apaiseroit par la nuit, comme il arriva ; mais, ajoute-t-il aussitôt, un accident alluma le lendemain matin le feu qui s'alloit éteindre *. »
C'est encore sur le Pont-Neuf qu'eut lieu cet accident, dont le chancelier2 fut bien près d'être la victime.
Ayant reçu l'ordre de porter au Palais une déclaration du roi qui défendait les assemblées des Chambres, il partit de son hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Honoré à cinq heures du matin. L'évêque deMeaux, son frère, avait voulu aller avec lui, et la duchesse de Sully, sa fille, « belle, jeune et courageuse, dit madame de Motteville, s'étoit aussi jetée dans
1 Mémoires de La Rochefoucauld (loc. cit.).
2 P. Ségnier, qui, avant d'être chancelier, avait été partisan des boues de Paris. F. le Catalogue des partisans, JG51.
son carrosse, quoiqu'il pût faire pour l'empêcher de s'y mettre1. »
Il était cinq heures du matin ; mais l'émeute alors était matinale, surtout dans ce quartier voisin des marchés. Jusqu'au quai de la Mégisserie toutefois le chancelier ne rencontra pas d'obstacle. Il voulut suivre ce quai jusqu'au Pont-au-Change, espérant ainsi éviter le périlleux passage du Pont-Neuf ; mais les chaînes qu'on y tendait, surtout en temps de trouble, n'étaient pas encore levées, et force lui fut de ne point marchander avec les dangers de l'autre chemin. Le carrosse s'aventura donc bravement sur le Pont-Neuf. A la hauteur de la place Dauphine, il voulut détourner et prendre l'un ou l'autre des deux quais qui menaient au Palais ; comme celui de la Mégisserie, ils étaient encore fermés de leurs chaînes2. Au moment où le chancelier hésite 3 et se demande s'il retournera
1 Mémoires, collect. Michaud, 2e série, t. X, p. 227.
2 Journal d'Oliv. d'Ormesson (collect. de Docum. inéd.), p. 563.
3 Le chancelier n'était pas brave ; dans les Diverses pièces sur les colonnes et piliers des maltôtiers, c'est lui qu'on désigne quand on dit :
Sa seule lâcheté l'a toujours maintenu.
sur ses pas, ou bien s'il prendra, pour se rendre au Palais, le quai des Augustins qu'il croit libre et ouvert, puis le pont Saint- Michel; voilà trois ou quatre grands pendards, comme les appelle madame de Motte ville, qui abordent son carrosse et qui le somment insolemment de leur rendre leur prisonnier, « lui disant, ajoute-t-elle, que, s'il ne le faisoit, ils le tueroient à l'heure même. Ces désespérés ayant commencé le bruit, il en arriva d'autres qui l'environnèrent et le menacèrent de la même chose.
« Lui, dit toujours madame de Motte ville, ne sachant comment faire pour s'échapper doucement de cette canaille, commande à son cocher de passer outre, et d'aller devers les Augustins, où étoit la maison du duc de Luynes, son ami, pour y entrer en cas qu'il y fût contraint par la multitude, ou pour s'acheminer plus sûrement par le pont Notre- Dame au Palais i . »
Le cocher obéit, et, au milieu de la foule qui croît et monte comme la veille, le carrosse peut arriver à grand'peine jusqu'auprès des
1 Madame de Motteville se trompe. C'est le pont Saint-Michel qu'elle voulait dire. L'hôtel de Luynes était auprès. (Mémoires de Jolyt t. Ier, p. 23.)
Augustins. Là, il semble que la presse s'écarte et s'éclaircit un peu. Le chancelier se croit hors d'affaire, descend de voiture1, mais un grand maraud, vêtu de gris2, lui met la main sur l'épaule et crie de nouveau : Aux armes ! tuons-le ! Le chancelier n'a que le temps de se sauver avec les siens dans l'hôtel de Luynes, où une vieille femme, la seule personne de cette maison qui fût éveillée à pareille heure, le reçoit et le cache dans un petit cabinet.
Là, il se confesse à son frère l'évêque de Meaux et attend la mort : c'est le secours qui arrive. Des gendarmes et des chevau-légers sont envoyés du Palais-Royal. Le maréchal de La Meilleraie, qui a une si belle revanche à prendre, dégage le Pont-Neuf avec deux compagnies de Suisses. Enfin, « la venue du grand-maître délivre cet illustre prisonnier, » comme dit encore madame de Motte ville. Le lieutenant civil venait aussi à l'aide 3. Il rencontre le chancelier qu'on ramenait, il le fait
1 Selon Joly, c'est une chaîne tendue sur le quai près l'hôtel de Luynes qui le força de descendre de voiture pour continuer sa route à pied.
2 Le chancelier, selon Joly, lui avait fait perdre un procès au conseil, et il voulait s'en venger ainsi.
5 Registres de V Hôtel de Ville, t. Ier, p. 20, 450-451.
monter dans sa voiture, ainsi que sa fille et son frère, et les Suisses de M. de La Meilleraie servant d'escorte, on s'engage de nouveau sur ce terrible Pont-Neuf. On va le plus vite qu'on peut, car M. de La Meilleraie a vu les dispositions du peuple et il les redoute. Il est même obligé, non-seulement de commander quelques décharges pour faire reculer cette foule menaçante qui le serre de trop près, mais encore de mettre lui-même le pistolet à la main, et de faire le coup de feu comme la veille. Sa première balle tue à l'entrée du Pont-Neuf, « une pauvre femme qui portoit une hotte. » La fureur du peuple n'en fut que plus excitée, « tellement, dit Joly1 dans ses Mémoires, qu'en passant devant le Cheval de Bronze, on tira, des maisons qui sont vis-àvis, plusieurs coups de feu, dont le carrosse du chancelier fut percé en cinq ou six endroits. Picault, lieutenant du grand prévost de l'hôtel, qui servoit auprès de lui, fut tué, et le fils aîné de Sanson le géographe qui étoit à la portière 2. » Selon madame de Motte-
1 Mémoires, t. Ier, p. 24.
2 D'après l'Histoire littéraire de Picardie laissée manuscrite par D. Grenier , c'est Nicolas Sanson qui contribua le plus à faire sortir le chancelier de l'hô-
ville, la duchesse de Sully reçut une balle morte qui lui fit une légère contusion.
A l'autre bout du Pont-Neuf il n'y avait pas moins de tumulte, « le peuple qui étoit sur le quai de la Mégisserie étant accouru au bruit des mousquetades , après s'être saisi des vieilles ferrailles qui se vendent en cet endroit1.» Cependant le chancelier parvint à se sauver. La colère des gens du peuple s'en augmenta. « On vit tout à coup, dit encore Joly, cinq ou six cents d'entre eux, lesquels ayant arboré un morceau de linge autour d'un bâton et pris un tambour, se mirent à marcher en confusion le long du quai vers le grand Châtelet.
tel de Luynes. C'est lui aussi qui serait parvenu aie faire monter dans un carrosse appartenant à M. de Bellièvre et qui passait en ce moment. Ensuite, le pistolet au poing, il serait resté devant la portière de la voiture, jusqu'à ce qu'une balle venue d'une fenêtre lui eût cassé la cuisse, à la descente du pont du côté de Saint-G-ermain-1'Auxerrois. Il mourut le lendemain pendant l'amputation. Il avait vingtdeux ans, et était reçu depuis quelques jours géographe ordinaire du roi. Oliv. d'Ormesson, dans son Journal, p. 564, dit aussi que « le fils de Sanson, le géographe, reçut, tenant la portière, un coup de feu dans la cuisse, dont il est mort. »
1 Mémoires 'de Joly, t. Ier, p. 25.
« Sur quoi, le capitaine du quartier, qui étoit en état avec sa compagnie, suivant l'ordre du jour précédent, craignant le pillage, fit tendre la chaîne qui est au bout de la rue vis-à-vis Saint-Leufroy, et ayant en même temps fait battre la caisse, tous les bourgeois du quartier sortirent en armes et se postèrent sur la chaîne et aux environs. Cet exemple fut aussitôt suivi par toute la ville ; tout le monde s'étant mis à crier aux armes et aux barricades avec tant de promptitude et tant d'ordre, qu'en moins d'une demi-heure toutes les chaînes furent tendues avec double rang de barriques pleines de terre, de pierres ou de fumier, derrière lesquelles tous les bourgeois étoient armés en si grand nombre qu'il est presque impossible de se l'imaginer1. »
Une des plus amusantes mazarinades , Agréable récit de ce qui s'est passé aux dernières barricades de Paris, etc., fait, sous couleur burlesque, un tableau très-curieux de cette défense improvisée, de ces barricades si lestement construites, quoique les professeurs manquassent encore pour ce grand art de fortification :
Faisons un tour parmi les rues, 1 Mémoires de Joly, t, Ier, p. 25.
y est-il dit :
Partout les chaînes sont tendues, Des caves on sort les tonneaux, On amène des tombereaux, Des chariots et des charrettes ; On appreste les escoupettes; Et nos bourgeois fort résolus, Vieux soldats tout frais esmoulus, Sout attachez aux barricades Comme soldats à leurs rancades.
S'il faut en croire le même Agréable récit, qui aurait bien pu renchérir sur le burlesque de l'ensemble par l'invention de ce détail bouffon , c'est Carmeline , l'arracheur de dents , qui commandait la barricade du Pont-Neuf1, Carmeline le beau hâbleur, dont l'enseigne, dressée sur la maison faisant face au Cheval de Bronze, montrait, se déroulant au milieu de molaires et de canines fraîchement cueillies, cette ingénieuse devise empruntée
I II est cité dans le Minisire d'État flambé, etc., jouxte la copie imprimée à Paris (1649, 16 pages); il y est dit :
Carmeline en un coin reclus, Voit ses pélicans superflus.
II est parlé de sa boutique et de son étalage de dents postiches dans Y Histoire de Francion (1663, in-8o, p. 307).
à Virgile : Uno avulso, non déficit aller *. Écoutez comment notre mazarinade pourtraict au vif ce vaillant, ce mâche-laurier:
Carmeline l'opérateur, Vestu d'un colet de senteur, Chaussé de damas à ramage, La grosse fraise à double estage, Bas d'attache, le brodequin De yache noire ou maroquin, Le sabre pendant sur la hanche, Et sur le tout t'écharpe blanche, Tenant en main bec de corbin, Monté sur un cheval aubin, Gardoit avec six cent et onze Le poste du Cheval de Bronze, Et fit assez diligemment Un bizarre retranchement.
Ce retranchement, bien entendu, n'est que pure invention, peut-être comme tout le reste, mais il est décrit d'une assez comique manière :
De cette belle architecture
A peu près voici la peinture :
De l'un jusqu'à l'autre pilier
On mit de dents un râtelier.
Des brayers, des suppositoires, *
Des pélicans, des bistoris,
Des boetes de poudré d'iris,
Des chalets, des portes, des cruches,
Des coquemars, des œufs d'autruches,
1 Chevrœana, p. 142.
Quelques saloirs remplis de lard :
Et sur ce solide rempart On fit un parapet de grilles Par où guignoient deux crocodiles.
Il est vrai qu'ils ne vivoient pas, Mais chacun ne le savoit pas, etc.
Les barricades n'étaient pas tontes pour rire, comme celle-ci; aussi furent-elles souvent une gêne sérieuse. Un jour M. de Longueville « qui n'étoit pas content de la cour1, » voulut aller s'entendre avec Gondi qui n'était pas mieux d'intelligence avec elle. Il se hasarda sur le Pont-Neuf, pour de là gagner le petit Archevêché; mais, dès les premiers pas, les barricades lui barrèrent le chemin. Que fit-il? «Il se mit dans un petit bateau, à l'abreuvoir qui est au bout de la rue des Poulies et alla descendre en un lieu qui s'appelle le Terrain2.» C'est, comme on sait, l'extrémité de la Cité, derrière Notre-Dame; de là, il gagna sans peine la demeure de Gondi.
Au mois de décembre de la même année 1648, tout semble fini. Plus de barricades au Pont-Neuf, Gondi peut circuler en chaise, et Broussel est libre. Un jour, l'un en carrosse,
* Mémoires deJoly, t. 1er, p. 29.
2 Ibid.
l'autre à pied se rencontrèrent, et le Pont- Neuf, qui avait vu tant de farces, vit alors une jolie comédie. C'est Mazarin lui-même qui va vous la raconter, en son style et son orthographe.
« Le 13 décembre (1648), dit-il dans un de ses Agendas*, le coadjuteur rencontra Bruselles sur le Pont-Neuf, qui alloit à pié et descendit tout aussitost de son carrozze e convia Bruselles d'y monter, afin que le peut accompagner che lui. Bruselles ne le volut point disant que aloyt toujours à pié par ces petites rites et lors le coadjuteur résolut de fayre suivre son carrozze et aler aussy à pié pour raccompagner chez luy ; ri* étant pas marry que le peuple vit en grand union son Pastor et son Payre. Il fit tout son possible pour obliger Bruselles de se laisser porter la coue par un de ses pages et l'autre ne le voulant pas, le coadjuteur ne voulut pas aussy que on porta la sienne et le fit de luy mesme, corne Bruselles le faisoyl ; ce n'est pas une petite déférence d'un archevec de Paris à un conseigler du Parlement. »
Si Mazarin raconte la scène, ce n'est pas qu'il l'ait vue, croyez-le bien. Même dans le temps le plus calme de cette révolution tur-
1 Mo h ? p. 20.
bulente, il n'eût pas été si hardi que de se risquer sur le Pont-Neuf . Il n'ignorait pas ce qui l'y eût attendu. Il le savait bien aussi ce faiseur de libelles qui, écrivant, en 1652, la Confession générale de Mazarin, finit par dire que son confesseur lui donna pour pénitence de passer trois fois sur le Pont-Neuf en criant : « Je suis le Mazarin ! » Le gibet du marquis d'Ancre n'eût rien été auprès de ce qu'on aurait vu alors. Pour que vous en jugiez, voici ce que disait l'auteur de la Mort du cardinal Mazarin, avec son êpitaphe1 :
L'empalement des Turcs, les tenailles, îe feu; Mourir de faim, de soif, de rage, c'est trop peu : Les croix, les chevalets, l'huile, la poix résine, Lentement découlez par le feu sur son dos ; Brûlant jusques au vif de la mouelle des os, Ou tout vif escorché par le ventre et l'eschine.
Pour ne pas tout perdre, les ennemis du ministre voulurent du moins lui infliger une bonne fois la pendaison en effigie. Cette belle idée vint des partisans du prince, après la paix de Bordeaux. « Ils s'avisèrent, entre autres choses, dit Joly2, d'exposer un matin le
i 1651, in-4°.
2 Mémoires, t. Ier, p. 115.
portrait du cardinal à mi-corps en habit rouge, attaché à un poteau, avec une corde qui passoit à l'endroit du cou, comme s'il eût été pendu, avec un écriteau portant différents crimes pour lesquels il étoit déclaré digne de mort. Ce portrait fut exposé à la Croix du Trahoir et au bout du Pont-Neuf, vis-à-vis la rue Dauphine ; et cette bagatelle ne laissa pas de plaire au peuple et d'y causer de l'émotion, jusque-là qu'un exempt qui alla ôter un de ces tableaux pensa être assommé 1 . »
Le prince de Condé rendait ainsi en peinture au cardinal, et sous une autre forme d'exécution, ce qu'une mousquetade nocturne de ses bravi avait failli lui faire subir à luimême quelque temps auparavant, aussi sur le Pont-Neuf, sans qu'il sût d'abord à qui attribuer ce guet-apens. Mazarin y comptait, et il eut l'adresse, lui qui avait monté le coup, d'en faire retomber la faute sur ses ennemis.
C'était en 1649. Le prince, après le conseil, était allé chez Prud'homme le baigneur. Un de ses écuyers vint l'y trouver pour l'avertir qu'on avait dessein de l'as-
1 Voir aussi, sur cette exécution du cardinal en effigie, Tallemant des Réaux, lre édition, t. VI, p. 395,
sassiner. C'est le président Perrault, son intendant, qui faisait tenir au prince cet avis, d'après le dire d'un marchand fort zélé pour son service. L'écuyer d'ailleurs apportait des nouvelles qui confirmaient la véracité du rapport. Comme il venait trouver le prince, et, galopant dans un de ses carrosses, comme il passait près de la place Dauphine, un gros de coquins, embusqué dans cet endroit, lui avait lâché, sans l'atteindre, cinq ou six coups de carabine. Cet avis donna fort à penser à M. de Condé. Il voulut renouveler répreuve qui avait failli coûter si cher à l'écuyer. Il dit au chevalier de Grammont de se rendre de nouveau sur le pont avec son carrosse et ses livrées1. On le reçut par une belle fusillade qui cribla de balles la voiture , heureusement laissée vide. Le carrosse de Duras suivait; on le salua de la même manière. Des laquais étaient dedans, se carrant et faisant les princes; ils eurent une belle peur, l'un d'eux même fut tué. « Des gens de M. le Prince, écrit madame de
1 D'après une lettre de Brienne, portant la date du 14 décembre 1649 et publiée pour la première fois dans la Collection Michaud, 3e série, t. III, p. 123, c'est Violard, et non pas Grammont, qui fut envoyé par le prince en reconnaissance.
Motte ville, me dirent alors qu'ils étoient là quarante ou cinquante hommes à cheval1. » Cependant, derrière un rideau, dans la chambre d'une fille de joie, dont la fenêtre donnait en face du Cheval de Bronze , un homme s'amusait bien de l'aventure. C'est celui qui avait tout mené, c'est La Boulaye, autrefois chef dans la Fronde, maintenant agent provocateur du Mazarin. Il prétendait faire croire à Condé que les frondeurs en voulaient à sa vie; et de cette façon il cherchait à le détacher de leur parti pour le rattacher à celui du cardinal. Il y réussit à peu près. Si pendant quelque temps, Condé ne se rapprocha pas sincèrement du ministre, il fut du moins séparé des frondeurs.
Plus tard, le 11 avril 1652, nous retrouvons M. le Prince en personne sur le Pont-Neuf. Les frondeurs et lui sont redevenus bons amis. Il ne craint plus les mousquetades contre son carrosse ; des vivats enthousiastes l'accueillent, • car il vient de remporter une victoire à Bleneau sur l'armée de la cour. Tout joyeux de l'ovation, il jette des louis
1 Selon la lettre de Brienne, que je viens de citer, c'étaient des vagabonds assemblés en place Dauphine « sous le mot de Bordeaux. »
par la portière, à ses chers amis, dont, il y a deux ans, il craignait tant les coups de mousquet.
Même le j our, pour peu qu'on fût entaché de mazarinisme, on courait de vrais dangers sur le Pont-Neuf. La population semblait vous y guetter au passage pour vous faire avanie1. Écoutez ce que dit une mazarinade, le Pont- Neuf frondé, sur le mauvais parti qu'on fut sur le point d'y faire à M. de Brancas, qui pourtant, à bien prendre, tenait plutôt pour la Fronde que pour le cardinal. C'était le jour même où Condé vainqueur à Bleneau, rentrait dans Paris. S'il faisait bon pour lui et les siens, il faisait mauvais au contraire pour les mazarins et les mazarines :
Branquas (sic) qui n'est pas une beste Ne fust jamais à telle feste Qu'il se vist un certain mardy Sur le Pont-Neuf après midy ; Encore qu'il soit pour la Fronde, Comme il le jure à tout le monde, Il entendit crier bien fort :
« Assomme ! il en veut à Beaufort. »
Lors étourdy d'un tue, tue, 11 sent que sur luy l'on se rue,
1 En 1650, Grammont et madame de Rieux furent ainsi affrontés par la populace sur le Pont-Neuf. (Loret, Muse historique, 1. III, p. 46.)
11 perd de ses cheveux dorez, Il void ses habits deschirez Et s'il n'eust bien dit : Ouy et voire, On l'auroit contraint de trop boire.
Madame de Motte ville nous parle aussi, dans ses Mémoires l, de plusieurs dames de qualité qui, le même jour, « passant sur le Pont-Neuf, coururent fortune d'être jetées dans la rivière par des coquins qui faisoient impunément beaucoup d'imprudences et de lâchetés. » Elle ne dit pas le nom de ces dames maltraitées, mais elle doit vouloir parler de madame d'Ornano, de madame de Châtillon et de madame de Bonnelle2, qui, ainsi que nous l'apprend VAdvis important donné aux Parisiens par M. le duc de Beau fort, furent injuriées en effet et violemment menacées sur le Pont-Neuf, le jour de la rentrée de Condé. Madame d'Ornano, qui, comme les autres, allait au-devant du prince, fut non-seulement maltraitée, mais volée. On l'avait prise pour une mazarine, et on l'avait traitée en conséquence. L'erreur fut reconnue, mais on ne lui rendit rien.
* Collection Michaud, 2e série, t. X, p. 432. 2 Elle était belle-fille de l'ancien surintendant, M. de Bullion.
Elle était arrivée sur le pont juste au moment où Ton achevait de berner M. de Brancas :
Ce vacarme cessoit à peine Et l'on alloit reprendre haleine, Quand un carrosse orné de vert, Par fortune fut découvert.
Il traînoit avecque vitesse Vers le palais Son Altesse La maréchale d'Ornano, Qui souvent, comme un godenot, Montroit le nez à la portière, Et puis se tiroit en arrière.
A voir son habit un peu neuf, On la crut madame d'Elbeuf.
Elle paya cher la ressemblance. Le cocher fut culbuté à coups de pierres, les laquais bâtonnés d'importance ; la maréchale fut effrontément fouillée, les suivantes de même, avec quelques horions de plus pour le profit. Tout fut pillé :
Or, les anneaux on fricassa
Et la vie on ne leur laissa
Qu'après que leur beau corps d'albâtre
Eust esté battu comme piastre;
La populace, après cela,
N'en voulut pas demeurer là.
De même qu'une hydre féroce
Elle deschira le carrosse,
Le cuir n'eust aucune mercy,
Les essieux sautèrent aussy, Et les deux rideaux d'écarlatte Tombèrent encore sous sa patte ; Les chevaux eurent du bonheur, Car on les mit en lieu d'honneur Dans un cabaret assez proche Où loge un Suisse sans reproche, Qui de ce gage faisant cas, Fit à la trouppe un grand repas.
C'est vers le même temps que l'hôtel de Ne vers, habité alors par M. et madame du Plessis-Guénégaud, fut menacé par les bandits du Pont-Neuf, ses trop proches voisins, et courut sérieusement les dangers d'une escalade et d'un pillage, sous prétexte que la dame était soupçonnée d'être fidèle au roi et de travailler à la paix1. On envoya quelques compagnies de gardes bourgeois2, on pendit deux des plus mutins au bout du Pont-Neuf, et nos frondeurs en guenilles perdirent leur belle occasion de butin3.
La population du noble pont restait décidément fidèle à elle-même. Jusque-là l'on n'y avait assassiné, l'on n'y avait détroussé le passant que par vocation et nécessité ; mainte-
1 Mémoires de madame de Motteville (loc. cit.).
2 Registres de l'Hôtel de Ville, t. Ier, p. 129.
3 Mémoires de Joly, t. Ier, p. 230.
nant Ton y tue, l'on y vole pour raison de guerre civile. C'est un progrès. On pouvait alors tout se permettre, hormis d'être un mazarin. Mais comment ne pas s'y tromper, et ne pas renouveler à chaque instant les avanies désagréables dont furent victimes M. de Brancas et madame d'Oman o ? On finit par s'aviser de prendre un signe de ralliement, qui fut aussi burlesque au moins que tout le reste ; ce fut un brin de paille au chapeau ! Cette belle invention vint de Mademoiselle. Parée d'un gros bouquet de paille, mis en guise de plume à son feutre, elle parcourut les rues et les ponts en criant : « Que ceux qui ne sont pas du parti de Mazarin prennent la paille, sinon ils seront saccagés comme tels. » Beaucoup refusèrent, moins par opinion que par goût, car il ne leur plaisait guère de se donner, avec ce bouchon de paille, Pair d'une chose à vendre. De là de nouvelles rixes, et même une sédition presque sérieuse qui commença vers la place Dauphine *. Les vauriens qui voyaient là une occasion de piller quelques récalcitrants, ne se firent pas prier pour arborer l'étrange cocarde du parti
t Mémoires de Retz, 1719, in-8o, t. III, p. 175.
le plus fort. Il n'y eut bientôt sur le Pont- Neuf, ni gueux, ni filou qui ne portât le brin de paille à son bonnet. C'était un passe-port d'impunité, et un brevet de droit au pillage. Ce jour, dit Loret, à la date du 7 juillet 1652 :
Ce jour, par étrange manie, De Paris la tourbe infinie, Suivant un ordre tout nouveau Mit de la paille à son chapeau, Si, sans paille, on voyoit un homme, Chacun crioit : « Que l'on l'assomme, Car c'est un chien de Mazarin ! »
Mais, avec seulement un brin, Eût-on quelque bourse coupée, Eût-on tiré cent fois l'épée, Eût-on donné cent coups mortels, Eût-on pillé deux mille autels, Eût-on forcé cinquante grilles Et violé quatre cents filles, On pouvoit avec sûreté Marcher par toute la cité, En laquelle, vaille que vaille, Tous étoient lors des gens de paille.
Condé voulut se parer, comme tout le monde, de la cocarde populaire ; mais on se souvint de Tincendie qui avait failli récemment dévorer l'Hôtel de Ville, et qu'on l'accusait d'avoir fait allumer, aussi commença-t-on à chanter :
En mémoire de l'incendie
Arrivé tout nouvellement, Condé veut, quoique l'on en die, Porter la paille incessamment.
Ma foi, bourgeois, ce n'est pas jeu ; Craignez une fin malheureuse; Car, la paille est fort dangereuse Entre les mains d'un boute-feu.
Si la farce, parfois terrible, est dans ces jeux de princes ; le drame sérieux, navrant, est dans la misère du peuple qui ne fut jamais plus grande qu'alors. Elle étale partout ses haillons et ses plaies. Ce ne sont plus seulement des poètes drapés dans leurs guenilles, qui font sentinelle autour du Cheval de Bronze; le Pont-Neuf n'est qu'une fourmilière de vrais pauvres , se disputant , non pas Técu du passant, mais la croûte de pain du fumier : « On a vu, dit le curé Olier1, enlever des voiries la chair des animaux pour nourrir des ventres affamés ; d'autres se servir de son détrempé en eau de morue, dont ils ont vécu assez longtemps, des enfants languir auprès des mamelles sèches de leurs pauvres mères mourantes, des filles dans le dernier péril de perdre, faute de pain, ou l'honneur ou la vie... »
i Recueil Toisy (à la Bibliothèque impériale), Matières ecclésiastiques, t. XXXII, p. 18G.
Pour qui songe à ces misères qui envoient tant d'hôtes nouveaux au Pont-Neuf, et doublent sa population de filous et de misérables, la Fronde cesse d'être une folie amusante. Elles font comprendre ce qu'il y a d'amertume sérieuse dans quelques-unes des pièces qui coururent alors et mêlèrent leur plainte désolée à la moqueuse étourderie des autres'.
Deux mazarinades assez insignifiantes avaient pris pour personnages la statue de Henri IV et celle de Louis XIII. L'une avait pour titre : Lettre du roi Henri IV en bronze du Pont-Neuf à son fils Louis XIII de la Place-Royale, datée du Pont-Neuf après minuit, le 26 mars (1649); l'autre servait de réplique, et était intitulée : Réponse du roi Louis XHIenbronze de la Place-Royale à son père Henri IV de dessus lePont- Neuf, datée de la Place-Royale, à cinq heures du matin, le 26 mars. Un poète qui avait lu lettre et réplique, et qu'elles n'avaient pas rendu plus gai, écrivit, en pensant aux malheurs qu'elles auraient dû plus dignement déplorer, le dizain que voici, « qui vaut, dit M. Moreau1 infiniment mieux qu'elles : »
Quelle merveilleuse aventure 1 Biographie des Mazarinader,, t. II, p. 195.
Donne à ces images la voix
Et leur fait violer les loix
De la mort et de la nature?
France, c'est que pour tes douleurs,
L'excès de tes cruels malheurs Dans des princes de fer rencontre un cœur sensible,
Quand ceux qui devroient t' arracher D'une calamité si longue et si terrible,
En ont de bronze et de rocher !
Misère des saltimbanques, des arracheurs de dents et des libraires du Pont-Neuf, pendant la Fronde.— Le duc de Beaufort marchand de libelles. — Émeute pour un placard déchiré. — Les libraires joués par Gondi. — Comment et où s'impriment, sous Louis XIV, les chansons infâmes chantées au Pont-Neuf. — Saint- Amant bàtonné pour une chanson. — Feux d'artifice au Pont-Neuf. — Le Savoyard — Ses chansons. — Ses voyages. — C'est l'Homère du Pont-Neuf.— Ce que coûte une chanson.— Le cocher de Verthamont. — Son costume. — Ses complaintes. — On assassine au Pont-Neuf, puis on y chante l'assassinat commis. — Meurtre du baron de Livet. — Meurtre de Magnon, ami de Molière. — Spadassins et racoleurs.— Les fours du quai de la Ferraille. — Comment on se débarrasse des gens qui vous gênent. — Un vers de Voltaire sur un drapeau. — Tricot le racoleur. — Son enterrement. — La chanson de Marlborough et le De Profundis.—Les Cafons. — Leurs tours et leurs dupes au Pont-Neuf.
Les échauffourées de la Fronde , que nous avons racontées , n'avaient pas eu lieu sur le
Pont-Neuf sans qu'il en résultât un très-grand dommage pour tous les petits négoces dont il était le vaste bazar , et pour les empiriques et baladins de toutes sortes qui y dressaient leurs tréteaux. Le badaud est poltron ; une première émeute l'attire et l'amuse ; mais , pour peu qu'elle se renouvelle et devienne plus sérieuse, il prend peur et décampe. C'est ainsi que, dès la seconde algarade, entendant les coups de feu , et voyant le sang couler , il s'était effarouché et avait déserté le Pont- Neuf. Or , plus de badauds , plus de clientèle pour les petits marchands, plus de spectateurs pour les parades des empiriques, plus d'acheteurs pour leur baume.
On trouve, dans une mazarinade de 1649, le Ministre d'État flambé , un tableau curieux de ce grand théâtre abandonné où chaque industriel attend vainement la pratique , et hêle à cris superflus le passant , pâle de peur et qui fait à toutes jambes :
Le Savoyard plaint chaque écot, L'Orviétan est pris pour sot, Il n'a ni théâtre, ni baume.
Cardelin semble être perclus :
Son corps ne fait plus de merveille; Carmeline, en un coin reclus,
Voit ses pélicans superflus 1.
Le Coutelier même sommeille.
Sur le Pont-Neuf, Cormier en vain 2, Plaint sa gibecière engagée; La Roche y prône pour du pain.
Si ces gens , dont le métier est d'arracher les dents, de vendre des drogues ou des chansons et de faire des cabrioles , ne trouvent plus ici à qui se prendre , tant l'argent et les loisirs sont devenus choses rares , les libraires, au contraire , les marchands de libelles , qui font commerce de malices et de satires , y trouveraient plus que jamais occasion de vente et de fortune. Faute d'autres lectures , on s'est fait si curieux de commérages politiques ! faute d'autres plaisirs , on s'est fait si méchant ! Par malheur, comme nous l'avons déjà dit , le gouvernement a pris l'éveil de bonne heure ; il a mis ordre tout d'abord à ce que cette curiosité pour les satires ne trouvât plus une pâture sur le Pont-Neuf. Il a fait
1 Voir plus bas quelques détails sur cet arracheur de dents.
2 Autre arracheur de dents qui fut mis en scène avec La Fleur, charlatan et marchand de curiosités, dans la mazarinade qui a pour titre : Les Entretiens du sieur Cormier avec le sieur La Fleur, dit le Poitevin, sur les affaires du temps; Paris, 1649, in-8o.
en sorte que la Samaritaine ne fût plus, comme elle Tétait encore au commencement des troubles', « la bibliothèque commune de tout Paris * ; » il a chassé de ses environs vendeurs et acheteurs, pour lesquels, lit-on dans le Prédicateur déguisé, « aucune pièce n'étoit ni bonne, ni judicieuse, encore moins de mise, si elle n'étoit satirique , ingénieuse , impudente , » etc.
Par suite des mesures prises , dès qu'un crieur de libelles paraissait sur le pont , il était arrêté , ou tout au moins expulsé avec force bourrades. Tous le savaient et ne s'y aventuraient plus; aussi dit-on qu'en une circonstance M. de Beaufort, ne trouvant à qui faire vendre les libelles écrits à sa dévotion, s'en était fait lui-même le distributeur2. Les placards , aussitôt affichés , étaient arrachés; de là des rixes souvent sanglantes entre ceux qui portaient la main sur les affiches fraîchement mises et ceux qui s'acharnaient à les vouloir lire. Orner Talon raconte une lutte de cette espèce , dans laquelle ceux qui
1 Moreau, Bibliographie des Mazarinades, t. II, p. 367.
2 Ma., t. II, p. 77.
s'opposaient à l'enlèvement du placard mirent « telle résistance , qu'il y eut, dit-il, meurtre au bout du Pont-Neuf K »
Les libraires savaient bien ce qu'ils avaient perdu quand on les avait chassés de cette grande arène. C'était leur gagne-pain et leur popularité qu'on leur avait ôtés. Ils firent tout pour obtenir d'y reprendre leur place. Lecoadjuteur promit de lesy aider, et, parles bonnes paroles que leur transmit à ce sujet Matarel, l'un de ses afïidés, il les entraîna peu à peu à porter au Palais une supplique armée, ou , pour mieux dire , à faire une petite émeute dont il avait besoin à ce moment-là contre les gens du Parlement. Le coup fait, personne ne fut dupe de l'intention de Gondi, pas même ces pauvres libraires qui avaient été en cela ses instruments bénévoles. On le lui reprocha très-vertement plus tard dans une mazarinade, le Bon frondeur qui fronde les mauvais frondeurs : « Pourquoi, y est-il dit, envoie-t-il Matarel solliciter de sa part les libraires qui étoient sur le Pont-Neuf, pour les faire venir au Palais avec des armes à feu et des baïonnettes , leur promettant leur ré-
1 Mémoires d'Orner Talon, édition Michaud, p. 395.
tablissement sur ledit pont de la part de la reyne?»
Quand ce temps de troubles fut passé , il sembla que le Pont-Neuf dût redevenir libre pour le débit des petites feuilles satiriques, des pasquins et des chansons. Point du tout. Louis XIV régnait , et Ton sait à quel point sa police était exacte et rigoureuse pour tout ce qui s'attaquait à lui et tentait de lui infliger quelque reproche ou quelque ridicule public. Les chanteurs avaient retrouvé leurs pratiques et leurs refrains , mais ils ne purent reprendre leurs méchancetés. Dès qu'une pointe trop malicieuse perçait dans leurs chansons , on saisissait l'homme et sa marchandise. On lui faisait avouer en quel endroit se fabriquaient, s'imprimaient ces rimes coupables , et , à moins qu'ils ne fussent bien loin , en Hollande , avec tant d'autres faiseurs de lardons et de gazettes , on allait arrêter le poëte et l'imprimeur. On fit ainsi main basse, au mois de janvier 1703 , sur une imprimerie clandestine établie à Senlis, et d'où sortaient « les chansons infâmes qui se débitaient alors sur le Pont-Neuf1. »
1 Correspondance administrative de Louis XIV, publiée par G. Depping, t. II, p. 801.
Que faire dans un pareil temps, sous le coup d'une telle police, lorsqu'on se sent démangé de l'envie d'être méchant? Se prendre aux particuliers , s'attaquer aux ridicules et aux vices des grands ? Mais ceux-là aussi étaient sur leurs gardes , faisaient bonne police, chacun pour son compte, et, la bastonnade venant en aide, tiraient vertement vengeance de toute satire, de tout couplet qui les effleurait de sa pointe. Saint-Amant s'était un jour avisé de faire courir, contre M. le Prince, une chanson de sa façon , dont le refrain, Laire lan laire, était à lui seul une insulte. Tous les rieurs du Pont-Neuf s'en étaient égayés. A peu de jours de là, un beau matin, le poëte fut trouvé roué, assassiné 1 de coups de bâton , et cela aussi tout au beau milieu du Pont-Neuf. M. le Prince avait voulu que sa vengeance fût prise à la place même où l'insulte lui avait été faite.
Il n'avait pas été difficile d'y surprendre Saint-Amant. Le gros homme était un des hôtes assidus de ce forum mouvant de la gaieté, de la ribaudaille, de la farce. Il y venait
i C'est l'expression employée dans la note mise au bas du manuscrit de l'Arsenal, où se trouve cette chanson, et que notre ami M. Ch. Livet nous a fait connaître.
rire et digérer ; puis , rentré au cabaret ou dans son grenier , il charbonnait quelques rimes de haut goût sur tout ce qu'il avait vu, sur tout ce qu'il avait saisi de ce multiple et changeant tableau. C'est ainsi qu'un jour il sut crayonner au vif, en pleins haillons, en plein orgueil, ce pauvre et morose de Mailliet, dont nous avons donné le portrait d'après lui1, Une autre fois , le jour de la naissance de Louis XIV, se trouvant sur le terre-plein du Pont-Neuf , lieu choisi alors pour ces sortes de réjouissances 2 , au moment où flambait l'immense feu de joie allumé en cette occasion , il s'était mis à rimer ce grotesque couplet :
1 Nous aurions pu multiplier les portraits des poètes, savants ou maniaques enguenillés qui erraient sur le Pont-Neuf comme autant de fantômes dépenaillés; et vous y montrer, par exemple, le géomètre Vaulezard, que Gabriel Naudé a si curieusement peint dans le M as curât, p. 270.
2 C'est là qu'on alluma, pendant une partie du xvme siècle, le feu de la Saint-Jean. En 1785, Tune des dernières fois que cette cérémonie populaire eut lieu, c'est le comte de Provence qui remplaça le roi au feu du Pont-Neuf. Très-souvent on tira des feux d'artifice, soit sur la Seine, entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal, soit sur le terre-plein même. Voyez le Journal de Barbier, t. II, p. 238, 241, 307.
Au milieu du Pont-Neuf, Près du cheval de bronze Depuis huit jusqu'à neuf, Depuis dix jusqu'à onze, On fit un si grand feu, qu'on eut grand'peine De sauver la Samaritaine, Et d'empêcher de brûler la Seine.
Il n'était pas un chanteur du Pont-Neuf que Saint-Amant ne connût. On n'y débitait pas un refrain qu'il ne l'entendit de façon à en garder mémoire et à en rendre bon compte. Lorsque , après le siège de Gravelines , tous ces chantres s'évertuèrent en l'honneur des vainqueurs, Saint-Amant fut un des premiers à faire chorus, et voici ce qu'il en écrivit dans son Êpistre héroï-comique à Monseigneur le duc d'Orléans, qui était du nombre de ces victorieux mis en couplets :
Nostre Pont-Neuf, qui pourtant a de l'âge... De tes vertus s'entretient tous les jours; Là, son aveugle, à gueule ouverte et torse, A voix hautaine, et de toute sa force, Se gorgiase à dire des chansons Où. ton bonheur trolle en mille façons; Là, sa moitié qui n'est pas mieux pourvue D'habits, d'atlraits, de grâces ni de veiïe, Le secondant, plantée auprès de luy, Verse au badaud la joie à plein muy.
Le chantre aveugle , dont parle ici Saint-
Amant, sans le nommer, sachant bien que ce serait inutile , n'est rien moins que le fameux Savoyard, dont un vers de Boileau a prolongé jusqu'à nos jours la popularité1. Son vrai nom était Philippot , selon Brossette et selon d'Assoucy, et Ton a un choix de ses couplets sous ce titre : Recueil nouveau des Chansons du Savoyard, par lui seul chantées à Paris (1665, in-18).
Quand une de ses chansons, celle de Toinon la belle jardinière, par exemple, qui se chante encore dans quelques provinces , ou celle de la Comédienne Belleroze , dont j'ose à peine vous dire le refrain :
Ne gagnant plus rien sur la Seine Elle trafique sur le Rhin,
avait fait fortune à Paris, il s'en allait, clopinclopant, la vendre dans les autres villes. D'Assoucy, qui, lui aussi, faisait alors ses grandes caravanes lyriques , le rencontra je ne sais trop en quelle ville du Midi , et lui consacra quelques pages très-curieuses de ses Aventures 2.
1 Satire IX.
2 Les Aventures de M. d'Assoucy, t. Ier, ch. vm, p. 246, 2G6.
« Tel que vous me voyez, monsieur, lui « fait-il dire, apprenez que je suis un enfant « des Muses, des plus célèbres et des plus « chéris, poëte et chantre fameux , mais « un chantre doué d'un organe si puissant, « et d'une voix si éclatante et si forte, que « pourvu que j'aye pris seulement deux « doigts d'eau-de-vie, si je chantois sur le « quay des Augustins , le roy m'entendroit « des fenestres de son Louvre. » Cela dit, continue d'Assoucy, sans attendre d'être prié, il tira de sa poche un petit livre couvert de papier bleu, et, l'ayant donné à un jeune garçon qui lui servoit de guide, ils unirent tous deux leurs voix, et tous deux, le chapeau sur l'oreille, ils chantèrent ces agréables chansons :
Hélas! mon amy doux, etc.
et cette autre que chantoit autrefois Gautier Garguille :
Baise-moy Julienne, Jean-Julien, je ne puis. »
Plus loin d'Assoucy lui fait dire encore : « Si vous passez jamais sur le Pont-Neuf, c'est sur les degrez de ce pont que vous verrez
mon Parnasse ; le Cheval de Bronze est mon Pegaze, et la Samaritaine la fontaine de mon Hélicon. »
Quelquefois le Savoyard se chantait luimême ; il disait par exemple dans un des couplets autobiographiques conservés dans son chansonnier , qui n'est pas celui des Grâces :
Malgré la perte de mes yeux, Mon nom éclatte en divers lieux Sous ce titre d'incomparable :
Si je passe pour débauché, Je n'en suis pas moins estimable, Moins heureux ni moins recherché.
N'oubliez pas le Savoyard, Avec ses chansons dissolues.
S'il n'eut pas été si paillard, Il n'auroit pas pecdu la vue . . .
Je suis l'Orphée du Pont-Neuf, Voicy les bestes que j'attire :
Vous y voyez l'asne et le bœuf Et la nymphe, avec le satyre , Accourez filles et garçons. . .
Les habitudes errantes de ce rapsode du Pont-Neuf l'avaient fait comparer à Homère , mendiant et aveugle comme lui. On trouve cette comparaison sérieusement écrite dans les3Ma?7#esdeVigneul-Marville, et G. Guéret Ta fait développer d'une façon comique par
Bois-Robert dans son petit livre , la Guerre des auteurs anciens et modernes : « Ne vous entestez point si fort de cet aveugle , fait-il dire par le burlesque ennemi d'Homère, ses poèmes ne sont composés que des chansons qu'il chantoit devant la Samaritaine et sur le Pont- Neuf de son temps ; c'étoit un coureur de cabaret, qui suivoit la fumée des bons écots , et j'ai plus de deux garants parmi messieurs les anciens , qui me font dire qu'il n'avoit pas un emploi plus honorable que celui de notre fameux Savoyart. »
A côté de cet Homère de la gaudriole , l'on entendait , s'égosillant à pleins poumons , les Pindares de la complainte , qui vendaient le crime chanté , vol ou assassinat , le même prix que les autres débitaient la gaieté ou le scandale en refrains. Tout compris , c'était six blancs , sans compter Pair qu'on pouvait apprendre au vol :
Sur un théâtre magnifique,
Un grand air de Lully se vend
Un Louis d'or, c'est le prix courant.
Mais quand il court la prétentaine
Autour de la Samaritaine,
Le livre et la feuille : six blancs * !
1 Théâtre italien de Gherardi, t. VI, p. 614; Pasquin et Marforio, se. vit, 1697.
Quand le crime ne donnait pas , quand l'assassinat venait à chômer , ou bien lorsqu'un ordre trop clément du roi enlevait au gibet sa victime , à la complainte *son héros , tous ces gens-là étaient bien empêchés.
Auteurs , car il y en avait qui vivaient des canards en prose ou en rimes griffonnés sur ces sujets; colporteurs et chanteurs n'avaient plus rien à mettre sous la dent.
Lesage, dans son Meslange amusant, le moins connu, mais non pas le moins curieux de ses livres, met en scène un auteur de cette espèce, qui vivait très-frugalement de ces petits ouvrages. Il les donnait à vendre aux colporteurs à six deniers l'exemplaire, et ses agents devaient lui rendre compte du débit: « Un jour, dit Lesage, rencontrant un de ces colporteurs, qui lui de voit neuf francs , il l'arrêta pour les lui demander, en lui disant ^ — L'ami, quand me donneras-tu ce que tu me dois de reste de notre dernier compte ? — Monsieur , lui répondit le colporteur , je vous aurois porté ce matin vos trois écus , sans le malheur qui m'arriva hier. — Quel malheur t'est-il donc survenu ? lui répliqua l'auteur. — Le plus cruel du monde , repartit le colporteur ; on devoit pendre l'après-disnée à la Grève un in-
signe voleur ; il avoit été jugé le matin ; je comptois qu'il seroit indubitablement expédié dans la journée : sa sentence étoit déjà imprimée , et je m'attendois à la crier ; mais j 'appris à midy que le criminel venoit d'obtenir sa grâce. Cela n'esfc-il pas bien chagrinant pour un pauvre diable tel que moi , qui ne vit que d'exécutions patibulaires et d'autres événements que de bons auteurs comme vous font savoir au public? Cependant, ajouta-t-il, une chose me console un peu de ce contretemps \ c'est que , mardi prochain , on doit rouer un enfant de famille. C'est de l'or en barre , à moins que je ne sois encore assez malheureux pour qu'on lui fasse grâce. »
De tous les chanteurs du Pont-Neuf qui accommodaient chaque crime nouveau sur le vieil air des Pendus, l'air de Fualdès de ce temps-là , le plus connu , le plus couru vers la fin du dix-septième siècle , était le cocher de Verthamont. Il avait longtemps mené le carrosse d'un magistrat de ce nom , frère du premier président au grand conseil ; puis , dégoûté du service , se sentant de la voix et se croyant poète tout comme un autre , il s'était installé près de la Samaritaine, sans se dépouiller, dans ce métier nouveau, ni de sa
qualité , ni même , à ce qu'il paraît , de son costume de cocher. Du moins, en parlant de lui, Desfontaines dit qu'il a « illustré la livrée d'un grand magistrat J . »
Le cocher de Verthamont excellait dans la complainte ; mais , lorsque les affaires criminelles étaient un peu languissantes, lorsqu'on ne pendait et ne rouait pas assez pour qu'il pût vivre , il se rejetait avec succès sur le cantique. Par exemple , sur l'air de Belle bergère champêtre , il vous chantait YHistoire de l'heureuse conversion de la Samaritaine. Voici le premier couplet :
Jésus, plein d'amour extrême,
Prit la peine D'une pauvre âme chercher.
Il traverse les campagnes,
Les montagnes, Afin de l'aller trouver....
1 Éloge historique de Pantalon-Phœbus. — Il n'était pas étonnant que ce cocher eût pris goût à faire et à chanter des ponts-neufs, c'était le plus grand plaisir des laquais d'en aller entendre. « Un laquais, dit Tallemant, qu'on envoyoit dans la rue Dauphine, jpomme on lui demandoit s'il reviendroit bientôt : « C'est, répondit-il, suivant les chansons qu'on chan- « tera sur le Pont-Neuf. » {Historiettes, édition in-12, t. X, p. 138.)-— Cyrano, voyant quel public entourait
Je vous fais grâce des trente-six autres. Il savait encore le Cantique spirituel de la chaste Suzanne , dont il chantait à plein gosier les vingt-quatre couplets, sur l'air très-connu de ses voisins, les racoleurs du quai de la Ferraille , Un matin voulant m' enrôler :
Chrestiens, venez pour escouter Ce que je vais chanter :
C'est une histoire De l'Ancien Testament,
Qu'il nous faut croire Très-véritablement *.
Mais ces psalmodies dévotes n'étaient, encore une fois, pour le cocher de Verthamont, que le casuel du métier ; c'est la complainte qui en était le fond. Là , il pouvait briller du moins , non pas seulement comme chanteur , mais comme poëte aussi. Pour que vous jugiez
ces chanteurs, les compare à Orphée comme l'avait fait le Savoyard lui-même : « Je vis loger, dit-il, dans sa Lettre XXe, Orphée avec le chantre du Pont- Neuf, pour ce qu'ils ont sceu l'un et l'autre attirer les bestes. »
1 Nous n'avons trouvé ces cantiques très-rares que dans le tome V du recueil factice fait par Jamet le jeune, sous le titre Femmes, et que possède la Bibliothèque impériale.
de cette dernière partie de son talent, je vais vous faire connaître , d'après Meusnier de Querlon \ le premier couplet delà belle complainte qu'il fit sur la mort du lieutenant criminel Tardieu, assassiné avec sa femme le 30 août 1665. Vous y verrez que les grandes traditions de la complainte , si bien conservées dans l'éclatante épopée de Fualdès, nous viennent en droite ligne du cocher de Verthamont :
Des voleurs insolents, Qui n'avoient pas d'argent, Ont d'humeur incivile, Assassiné Monsieur, Lieutenant, plein d'honneur, Criminel de la ville 2.
Le crime que le chanteur trouvait moyen de rendre si grotesque, avait été commis sur le quai des Orfèvres , à quelques pas du lieu où il en psalmodiait le récit. Chaque matin , sans même aller si loin , il pouvait trouver de pareils sujets de complaintes. On n'avait
1 Mémoire historique sur la Chanson, en tête de V Anthologie de Monet, 1765, in-8°, t. Ier, p. 54.
2 Sur cet assassinat et sur ces victimes, que Boileau nous a si bienfait connaître dans sa Xe satire, voyez notre Paris démoli, 2e édition, p. 135 et 305.
pas cessé d'assassiner sur le Pont-Neuf, et le cocher de Verthamont aurait pu gagner sa vie, rien qu'à y chanter, le jour , le meurtre qu'on y avait commis la nuit.
Un matin de l'année 1663, dans le temps où le tirelaine Jean le Brutal se faisait le plus redouter \ un poëte , ami de Molière, nommé Magnon , avait été trouvé percé de coups de poignard sur le Pont-Neuf2. Le baron de Livet y avait été aussi tué vers le même temps. Comme il se rendait de nuit, des Tuileries à la place Dauphine , il avait été attaqué par six de ces voleurs, qui s'embusquaient de préférence entre la Samaritaine et le Cheval de Bronze 3. Au lieu de jeter sa bourse , qu'on lui demandait , il mit l'épée à la main , blessa deux des tirelaines, mais enfin désarmé, il fut tué 4.
Des crimes semblables se renouvelaient chaque nuit. Nous ne citons donc ici que les
1 Aventures burlesques de d'Assoucy. Edit Colom^ bey, p. 194-495.
2 Voyez Anecdotes dramatiques, t. III, p. 316, et Taschereau, Vie de Molière, 2e édition, p. 212.
3 Œuvres de Tabann, biblioth. Elzévirienne, t. II, p. 178.
* Ch. L, Livet, Précieux et Précieuses, p. 332.
assassinats qui firent un peu de bruit à cause de la qualité de ceux qui en furent les victimes, et les seuls dont, pour la même raison, les gazetiers, tels que Loret et Robinet, n'ont pas dédaigné de faire mention.
La nuit c'étaient les voleurs; le j our c'étaient les spadassins, dont on ne comptait pas moins d'une dizaine de mille dans Paris. Ils étaient logés pour la plupart dans le quartier Latin 1 d'où ils descendaient, vers midi, pour faire leurs mauvais coups sur le Pont-Neuf. Un jour, quatre des plus redoutables y attaquèrent, en plein soleil, le graveur Jean Papillon qui, par bonheur, était brave et bien armé. Il leur tint tête et les mena toujours ferraillant jusque vers Saint-Séverin où il trouva un refuge 2.
Les racoleurs étaient des vauriens de la même trempe, qui cumulaient le métier de bretteurs et celui de marchands de chair humaine pour le compte du roi.
Le siège de leur industrie se trouvait sur le
1 Paris démoli, p. 24.
2 Papillon a raconté lui-même ce combat dans son Hist. de la Gravure sur bois, in-12, p. 371-378. Voir l'exemplaire unique possédé par la Bibliothèque impériale.
quai voisin du Pont-Neuf, en cette ancienne Vallée de misère où les marchands du Pont aux oiseaux s'étaient établis avec leurs cages après sa destruction1, et que l'étalage des marchands de ferraille qui lui donnèrent leur nom, encombraient déjà en 16162. C'était un étrange bazar que ce Quai de la Ferraille, dont Florian , qui s'y promenait souvent , a dit, dans une de ses fables :
On y vend des oiseaux, des hommes et des fleurs
On y Brocantait de tout, comme vous voyez. Sous Henri II, les Anglais étaient venus y vendre des tables d'autel, des saints dorés, des ornements de prêtres, devenus hors d'usage chez eux depuis le triomphe du schisme 3. Pendant la Régence, les grandes dames y firent, par l'entremise des oiseliers en renom qui s'y trouvaient, le commerce des oiseaux chanteurs. Elles avaient la manie du Diphile de La Bruyère, mais moins désintéressées que lui, elles tâchaient d'en tirer
1 Variétés hist. et litt., collection elzévirienne, t. II, p. 276.
*IMd., t. VI, p. 36.
3 G-, Corrozet, Antiquités de Paris, ch, xxviii.
profit : « Dans les hôtels les plus opulents , dit Lemontey, au chapitre de son Histoire de la Régence qu'il consacre aux Mœurs, on employait les femmes de chambre et même les demoiselles de qualité à élever ces jolis oiseaux que les Espagnols avaient apportés des îles Canaries, et auxquels la mode et la nouveauté donnaient du prix. Une duchesse trouvait aussi naturel d'envoyer vendre ses serins chez le célèbre oiselier du quai de la Mégisserie1, que Charlemagne de grossir son revenu du produit des herbes de son jardin. » Mais, sur ce quai, c'est la vente des hommes, la traite des soldats qui était encore le négoce le plus actif et le plus rempli d'accidents.
Il se faisait en des cabarets borgnes, voisins de l'arche Marion, que Ton appelait Fours. Les racoleurs en sortaient le bouquet sur l'oreille , tenant d'une main un broc, et de l'autre un sac dont ils faisaient tinter les écus aux oreilles des passants. Rarement il s'écoulait un jour sans qu'ils prissent quelques niais à leurs amorces , soit sur le Pont-Neuf,
i En 1768, c'est le sieur Château qui était le plus Célèbre oiselier du quai de la Ferraille.— V. dans V Avant-Coureur, 4 j an v. 1768, p. 10, la liste des oiseaux rares qu'il avait à vendre.
soit aux environs. Si , après d'inutiles caresses, il fallait recourir à la force, ils n'y manquaient pas. Le bretteur alors reparaissait sous le racoleur. C'était le beau du métier, car, en ces occasioris-Jà, le profit souvent était double. C'était toujours au compte de quelqu'un, quils enlevaient l'enrôlé forcé, or, ce quelqu'un était d'ordinaire trop intéressé à la disparition de l'homme enlevé, pour ne pas la bien payer. A ce premier bénéfice s'en joignait un autre : l'argent reçu comptant du capitaine dont la compagnie s'enrichissait de la recrue nouvelle.
En 1676, un pauvre diable nommé Paste, dont le témoignage pouvait nuire dans une affaire qui intéressait M. d'Acqueville, fut ainsi enlevé et enrôlé. « Il se vit, dit l'abbé Blache *, que cette affaire n'intéressait pas moins, mais d'une façon toute contraire, et qui tenait autant à la présence de Paste, que M. d'Acqueville à sa disparition, il se vit enveloppé au bout du Pont-Neuf par des bretteurs, qui le livrèrent à M. Milon, capitaine au régiment de Normandie , qui l'enrôla.
1 Mémoires de Vabbé Blache, Revue rétrospective, lre série, t. I, p. 64.
rappris, continue l'abbé, le lieu où il étoit, par quelques légers indices que me donna le concierge de la maison seigneuriale où logeoit le chanoine, à Rueil, qui dit qu'il avoit coûté douze louis pour cette prise. Enfin, moyennant six louis, ce malheureux eut son congé. »
Dancourt, dans sa comédie de la Gazette1, a mis en scène un racoleur qui , ayant besoin d'hommes pour compléter la compagnie de Clitandre , et ne trouvant rien dans les Fours, fait main basse sur tous les individus, jeunes ou vieux, qui sont un obstacle pour le mariage de son capitaine. La pièce se passe en 1693, le bon temps du racolage, car le roi, pour suffire à ses guerres, avait alors grand besoin des soldats, — remarquez bien que je ne dis pas : des volontaires,— que ce moyen violent lui fournissait. La nécessité l'obligeait par conséquent à ne pas l'empêcher. Deux ans après toutefois, bien que la guerre continuât toujours, ce recrutement forcé, cette presse, comme on dirait en Angleterre, était tombé dans de tels excès de violence; le nombre des racoleurs, et celui de leurs dupes
i Œuvres de Dancourt ; in-12, t. II, p. 229-230, 249, 255, 264.
ou de leurs victimes, s'étaient tellement augmentés qu'il fallut y mettre ordre : « Il y avoit, lisons-nous dans le Journal de la cour' de Louis XIV, sous la date du 10 janvier 1695, plusieurs soldats, et même des gardes du corps, qui, dans Paris, et sur les chemins voisins, prenoient par force des gens qu'ils croyoient en état de servir, et les menoient dans des maisons, qu'ils avoient pour cela, dans Paris, où ils les enfermoient et ensuite les vendoient, malgré eux, aux officiers qui faisoientles recrues. Ces maisons s'appeloient fours.
« Le roy, averti de ces violences, commanda qu'on arrêtât tous ces gens-là, et qu'on leur fit leur procès. On prétend qu'il y avoit vingt-huit de ces fours, dans Paris, lesquels fours ne servoient pas seulement à retenir les hommes à vendre comme recrues ; ils servoient encore à renfermer les femmes et les enfants des deux sexes, que l'on enlevoit pour les vendre, et les envoyer en Amérique1. »
1 En 1700, ces désordres avaient recommencé, et M. de Pontchartrain était obligé de donner de nouveaux ordres contre les soldats aux gardes qui s'en rendaient coupables. (Corresp. administ., t. II, p. 800 et 801.)
Ces messieurs du racolage avaient de la littérature. Quand Voltaire eut donné sa Mêrope, ils en prirent le vers le plus célèbre, et depuis lors, on ne les vit plus se promener sur le Pont-Neuf qu'avec un large drapeau portant cette inscription :
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux 1.
Le plus fameux en ce temps-là était un spadassin nommé Tricot , qui mourut le 10 juin 1784. Ses camarades voulurent lui faire un convoi pompeux , mais gratis. Le curé de Saint-Nicolas-des-Champs, paroisse du bretteur décédé, ne l'entendit pas comme eux et refusa d'ouvrir son église. Ils menacèrent d'enfoncer les portes ; et comme ils étaient en grand nombre , tous armés , on céda , mais à la condition qu'ils traverseraient seulement l'église. Une fois entrés, ils ne tinrent compte de la promesse, placèrent le cercueil sur deux chaises, en firent trois fois le tour , en chantant cà tue-tête, comme De profundis, la chanson de Marlborough , et se retirèrent enfin, après ce bel office 2 !
1 Mercier, Tableau de Paris, ch. L.
2 Supplément aux Essais de Saint-Foix, par Saint- Foix neveu, t. 1er, p. 170.
Les Nicaises de la province étaient les premiers pris à la pipée de ces drôles. « Je n'ay, s'écrie en sa harangue de 1615, Turlupin le souffreteux, type de ces niais provinciaux qui échappent si rarement à la gin des fourberies parisiennes , je n'ay eu que trop de loysir de me promener , et tomber entre les mains de marchands de chair humaine, autrement péripatéticiens du Pont-Neuf1. » Les racoleurs étaient de ces péripatéticiens , les ruflans cherchant pratiques 2, et les capons en quête de dupes, étaient aussi du nombre.
C'était une variété de coquins qui faisaient double métier, et qui, pour l'un comme pour l'autre , méritaient la corde. Tantôt, « ils IrucJioient dans les piolles (mendiaient dans les auberges)... toujours à l'aguet pour mouchailler (regarder) s'ils trouveroient quelque chose à découvert pour le doubler 3 ; » tantôt , ils allaient sur le Pont-Neuf engager les passants à jouer avec eux, les amorçaient par la perte de quelques parties, et finissaient par les renvoyer plumés à vif , comme cer-
1 Variétés histj et litt., t. VI, p. 58.
*I6td.,p. 59.
3 V. le Jargon, dans les Joyeusetez de Techener,
tain pauvre diable qui écrivit, en 1623, le récit de la mésaventure qu'il avait eue en leur compagnie , et s'y donna comme pseudonyme à l'avenant , le nom de G. F. Duppé '!
i Variétés hist. etlitt., t. III, p. 274.
Le Pont-Neuf et ses Aventures mis en opéra. — Ses filous et ses pendus, en 1700.— On y arrête, une nuit d'hiver, la malle du courrier de Tours.— Comment, après avoir tué, l'on fait alors disparaître les traces du crime.— Cartouche au Pont-Neuf.— Le duc de Richemond assassiné.— Les assommeurs, en 1742. —Duels, batailles de laquais.— Combat de Cyrano et du singe de Brioché. — Tabarin et Mondor. — Leurs concurrents : Descombes, Grattelard, Barry, maître Gonin.— M. de Riche-Source, marchand de beau langage.— Molière en concurrence avec un géant et une baleine.— Padel succède à Tabarin.— Ce que devient celui-ci, sa fortune, ses prétentions, sa mort funeste. — Lyonnais, le Médecin des chiens, autre parvenu du Pont-Neuf.— Le grand Thomas, l'arracheur de dents. — Ses prédécesseurs. — Cormier. — Ce qu'il donne au poëte Sibus pour deux dents qu'il lui arrache sans douleur. — Ses courses en province avec une troupe de comédiens. — Rondin et sa réclame. — Comment opère le grand Thomas.
Dents qu'il arrache gratis, par charité. — Ses banquets en plein vent sur le Pont-Neuf les jours de réjouissance publique. — Pourquoi l'une de ces bombances finit avant d'avoir commencé. — Ce qui s'ensuivit — Une lettre fort peu connue de Piron à ce sujet.— Voyage du grand Thomas à Versailles pour aller voir le roi et la reine. — Son cos-
tume, sa suite, sa marche triomphale. — Quand il se retire des affaires et avec quelles économies. — Son apothéose en onze couplets. — Sa rencontre avec la célèbre Mie-Margot. — Ce qu'elle était. — La tante Urlurette. — Encore les filles du Pont-Neuf. — Leurs adieux, en 1687.— La Fillon et M. du Harlay. — Histoire d'un vieux proverbe.
Regnard, qui était un véritable enfant de Paris, et par conséquent un ami du Pont- Neuf, en a fait d'une façon comique et pourtant sérieuse un très-singulier éloge. C'est dans sa farce italienne la Descente de Mezzetin aux enfers1. Colombine, descendue chez Pluton, parle à Mezzetin de ce qu'elle a fait sur terre, et l'œuvre dont elle est le plus flère est un opéra :