FIN DU TOME PREMIER
Pour compléter l'exposition des actes de saint Léon contre l'hérésie d'Eutychès , tels <jue je les ai présentés dans le cinquième chapitre , je donne ici la traduction d'une homélie dans laquelle le Pape, avec sa vigilance infatigable et le langage le pins affectueusement paternel, met les fidèles en garde contre les intrigues de quelques partisans d'Eutychès arrivés & Rome. Saint Léon prononça cette homélie dans la basilique de Sainte-Ànastasie :
Bto bien-aimés , comme les médecins habiles et prudents ont soin de prévenir, par des remèdes, les maladies qui affligent la faiblesse humaine, et de faire connaître à chacun les moyens d'éviter ee qui peut nuire à la santé; il est aussi du devoir d'un pasteur d'empêcher que la malice des hérétiques ne cause quelque êommage au troupeau du Seigneur, et d'indiquer les précautions à prendre pour se préserver de la rage des loups et de la fureur des brigands. Car l'impiété de l'hérésie n'a jamais pu se déguiser assez bien peur échapper aux regards clairvoyants des saints Pères, qui ont constamment démêlé ses artifices , et qui ont su les déjouer par une juste réprobation. Nous n'avons donc pu ignowr, grâce à
456 SAINT LÊON-LE-CBAND.
la sollicitude avec laquelle nous veillons sur vous, qu'on a vu arriver dernièrement dans cette ville quelques Égyptiens , pour la plupart adonnés au commerce, et que ces étrangers osent faire l'apologie des désordres odieux qui ont été commis à Alexandrie par les hérétiques. Ces gens soutiennent, au surplus, comme ceux dont ils embrassent la défense , qu'il n'y a en Jésus-Christ qu'une seule nature, c'est-à-dire la nature divine, et que la nature humaine, qu'il a prise dans le sein de la bienheureuse Vierge Marie, n'a jamais eu en lui la moindre réalité : proposition doublement impie, puisqu'elle aurait pour résultat de faire considérer l'humanité comme mensongère dans la personne de notre Rédempteur, et de rendre la divinité passible. Nous pénétrons , à n'en pas douter, le but qu'ils ont en vue , et le motif qui les anime. Car, comme ils ont eux-mêmes abandonné la vérité de l'Évangile, pour suivre les impostures du démon , ils veulent entraîner aussi les autres dans leur chute , et leur faire partager le sort déplorable qu'ils se sont volontairement attiré; Nous vous engageons, en conséquence, avec la tendresse d'un père, et l'affection du frère le plus dévoué, à vous tenir en garde contre les ennemis de la foi catholique et de l'Église, qui nient opiniâtrement l'Incarnation de notre divin Sauveur, tf qui combattent de toutes leurs forces le symbole établi par les saints apôtres. Fermes-leur attentivement la porte de vos cœurs, et n'acquiescez à aucun de leurs dogmes : en un mot , n'ayez avec eux aucune liaison, aucune conformité de sentiments, selon cette maxime de l'apôtre : Évitez celui qui est hérétique , après l'avoir averti une première et une seconde fois; sachant que quiconque est en cet état, est perverti, et qu'il pèche comme un homme quia condamne lui-même par son propre jugement (4).
Car, c'est vouloir périr par sa propre obstination, et se séparer de Jésus-Christ par une folie inconcevable, que d'adhérer à des doctrines impies, connues pour avoir occasionné précédemment la ruine d'une infinité de personnes imprudentes ; c'est courir à sa perte que de considérer comme un dogme catholique et conforme à la pureté de la religion, un système qui a été incontestablement condamné, au jugement des saints Pères, dans les hérésies aussi funestes qu'insensées de Photin, de Manès et d'Apollinaire; c'est enfin se précipiter dans l'abîme , et dévouer son Ame à la réproba-
(1) Tic, nif 10.
tion la plus manifeste, que de donner les mains à l'extravagance de ceux qui nient, par le fait, l'Incarnation de notre Seigneur, comme si cette détestable opinion était encore nouvelle, et qu'elle n'eût pas déjà encouru la censure la plus certaine et la plus irréfragable. Comme si encore l'Évangile tout entier ne nous enseignait pas ces vérités : le salut du genre humain a été opéré uniquement par le mystère de la miséricorde divine, et le grand ouvrage de la Rédemption n'est consommé qu'à l'égard de ceux qui croient d'une foi ferme; le Fils unique de Dieu, égal en tout son Père , a pris une substance semblable à la nôtre; il a bien voulu devenir ce qu'il n'était pas, tout en demeurant ce qu'il était auparavant, c'est-à-dire que depuis son Incarnation il s'est trouvé à la fois vrai homme et vrai Dieu; il s'est revêtu entièrement et parfaitement de notre nature (à l'exception néanmoins de la tache du péché , dont il n'a jamais pu être souillé) , en unissant à son essence divine un corps et une âme véritablement subsistants ; en un mot , conçu par l'opération du Saint-Esprit dans les entrailles de la bienheureuse Vierge sa Mère , il n'a pas dédaigné ni de venir au jour, à la manière des enfants ordinaires , ni de croître , comme eux, dans les premières années de l'enfance. Le Verbe de Dieu, Fils unique du Père, publiait ainsi hautement, par la puissance de sa divinité, et par la faiblesse de sa chair, qu'il possédait réellement la nature humaine dans sa personne, ayant, en même temps, des actions corporelles qui lui venaient de son corps, et des opérations spirituelles qui procédaient de sa divinité. Car c'est le propre des hommes de sentir la faim ou la soif, et de se livrer au sommeil ; d'éprouver la crainte et la tristesse et de répandre des larmes; enfin, être crucifié, mourir, être enseveli, ce sont encore là des actions qui ne conviennent qu'à un homme ; mais c'est le propre de la divinité de marcher sur la mer, de changer l'eau en vin , de ressusciter les morts , d'effrayer le monde en mourant , par les prodiges les plus terribles, et de monter au plus haut des cieux avec un corps rappelé subitement à la vie. Ainsi, ceux qui croient toutes les vérités que la foi leur expose peuvent discerner, sans la moindre difficulté, ce qu'il faut attribuer à l'humanité, de ce qu'ils doivent , au contraire, rapporter à la divinité; car il n'y a dans le concours des deux natures qu'une seule personne de Jésus-Christ, lequel a pris en naissant la réalité d'un homme parfait, sans rien perdre pour cela de la puissance de sa divinité.
Fuyez donc, mes bien-aimés, comme un poison mortel, les hommes dont nous vous parlons; détestez-les, évitez-les; n'ayes aucun entretien avec eux , s'ils refusent de se corriger, après que vous les aurez avertis; car il est écrit : Leur doctrine » comme la gangrène, gâtera peu à peu ce qui est sain (1). Un juste jugement les a retranchés de l'unité de l'Église ; vous ne devez, dès lors, avoir avec eux aucune communication ; s'ils ont perdu les avantages de notre communication, ils ne sauraient s'en prendre qu'à leurs dérèglements et à leurs crimes ; ils ne peuvent nous accuser d'aucune inimitié mal fondée envers eux. Pour vous , qui êtes chéris de Dieu, et à qui le docteur des nations , l'apôtre saint Paul, rend le plus éclatant témoignage en disant : Que votre foi est celibre dans toute la terre (2) ; conservez soigneusement dans vos âmes le dépôt précieux qu'un si sublime panégyriste a loué eo vous; continuez à vous montrer dignes de ses éloges. Qu'il n'y ait personne parmi vous qui consente à y devenir étranger : ne vous laissez pas infester par la contagion de l'impiété d'Eutychès, après vous être préservés inviolablement, pendant tant 4e siècles, du venin de toutes les hérésies, grâce aux enseignements de l'Esprit saint. Nous espérons avec confiance que la protection de Dieu veillera à la garde de vos cœurs , et y maintiendra la foi sans altéra* tion ; en sorte qu'après avoir obéi jusqu'à ce jour au Tout-Puissant avec une scrupuleuse fidélité, vous parveniez à lui plaire éter* nellement par la pratique persévérante de la ùà catholique. Par notre Seigneur Jésus-Christ. Ainsi soit-il (3)»
En racontant la révolte des moines de la Palestine contre le concile de Chalcédoine ( chapitre X) , j'ai donné une courte analyse de la lettre adressée par saint Léon à ces moines égarés (page 409). L'étendue de et
(1) Timothée,*», H.
(3) Bom., i. fc (3) Quttnel. — 9S<
document ne m'a pas permis de le publier dans le cours du récit. Voici la traduction de cette admirable épître, où s'épanchent avec éloquence et le cœur du Pontife et le génie du Docteur.
Léon, évfque^à tous les moines établis dans la Palestine.
Au milieu des soins dont je suis redevable envers l'Église univer- 1*1)6, et envers tous ses enfants, j'ai appris, par le rapport d'un grand nombre de personnes, qu'on a jeté quelque trouble dans vos esprits, et que des traducteurs ignorants, à ce qui semble, ou mal intentionnés , tous ont fait comprendre certains points de doctrine autrement que je ne les ai enseignés, ces interprètes infidèles n'étant pas en état de rendre exactement en grec le sens des expressions latines; impuissance qui se conçoit d'autant mieux que, lorsqu'il s'agit de développer des matières délicates et difficiles , le plus habile raisonneur est assez embarrassé pour se suffire à lui-même , en s'exprimant dans sa langue naturelle. Toutefois , ce commencement de dissension a produit à mes yeux le bon effet de me rassurer au fond sur vos véritables sentiments : en vous voyant désapprouver des erreurs que la foi catholique a constamment repoussées, j'ai compris que vous préfériez la vérité au mensonge, et que vous rejetiez, non sans raison, ce que je déteste moi-même avec vous , conformément aux règles que l'Église nous a tracées de tout temps. Car, outre que ma lettre , adressée à l'évoque Flavien , de sainte mémoire , renferme dans son propre texte tout ce qui est nécessaire pour son éclaircissement, sans avoir aucun besoin d'explication, elle est d'ailleurs en parfaite harmonie avec mes autres écrits, où le sens de ce que j'ai enseigné se trouve pareillement exposé dans le plus grand jour. En effet, obligé , comme je l'étais , d'entrer dans une discussion sérieuse contre des hérétiques, qui avaient troublé beaucoup de peuples de Jésus-Christ, j'ai fait voir aux très-cléments empereurs, au saint concile œcuménique, et à l'Eglise de Constanfinople, ce que nous devions savoir et penser touchant l'Incarnation du Verbe, suivant la doctrine de l'Évangile et des Apôtres. En remplissant cette tache, je ne me suis écarté en rien de la protêt-
sion de foi des saints Pères; car la croyance catholique est une, véritable et indivisible; on n'y peut rien ajouter, et on n'en peut rien retrancher. C'est cette croyance inviolable et parfaite que Nestorius d'abord , et maintenant Eutychès , se sont efforcés d'attaquer par des systèmes, différents il est vrai, mais, du reste, également impies , essayant d'introduire dans l'Église de Dieu deux hérésies, contraires entre elles, et méritant ainsi, l'une et l'autre, d'être condamnées par .les disciples de la vérité, qui n'ont pu voir, dans les impostures opposées de ces deux hérésiarques, qu'un tissu d'extravagances, qu'une profanation détestable des choses saintes.
Anathème donc à Nestorius , qui a cru que la bienheureuse Vierge Marie n'était la mère que d'un pur homme, formant ainsi deux personnes , l'une de l'humanité , l'autre de la divinité , et n'admettant pas un seul Christ dans l'union du Verbe de Dieu avec la chair , mais établissant distinctement et séparément deux Christs, l'un Fils de Dieu, et l'autre fils de l'homme. Cependant, sans porter atteinte à l'essence du Verbe, immuable , qui a précédé tous les temps , et qui lui est coéternelle avec le Père et le Saint-Esprit, le Verbe a été fait chair dans les entrailles virginales de sa Mère, d'une manière si merveilleuse, que, par une seule conception et un seul enfantement, la même Vierge, après l'union des deux substances, s'est trouvée à la fois la Servante et la Mère du Seigneur : vérité qu'Elisabeth a comprise à merveille , comme l'atteste l'évangéliste saint Luc, lorsqu'elle dit à sa cousine : D'où me vient ce bonheur, que la Mère de mon Seigneur vienne me voir (1)? Anathème aussi à Eutychès, qui, se vautrant dans la fange des impiétés et des erreurs des anciens hérétiques, a renouvelé le troisième dogme d'Apollinaire : en sorte que, niant la réalité de la nature humaine, pour le corps et pour l'âme , il soutient que la personne de notre Seigneur Jésus-Christ ne comprend tout entière qu'une seule nature, comme si la divinité du Verbe s'était transformée elle-même en un corps et en une âme ; et comme si , d'ailleurs, être conçu , naître, sucer le lait maternel , croître, être crucifié, mourir, être enseveli, ressusciter, monter au ciel, et s'asseoir à la droite de son Père, d'où il viendra un jour pour juger les vivants et les morts ; comme si , dis-je, tous ces actes avaient appartenu seulement à l'essence divine de Jésus-Christ, qui n'admet
(1) Saint Luc, i, 43.
néanmoins en soi aucune de ces actions sans une chair réellement subsistante. La nature du Fils unique de Dieu est la nature du Père et la nature du Saint-Esprit, et l'unité indivisible et l'égalité consubstantielle de l'éternelle Trinité est pareillement impassible, et pareillement immuable dans chacune des trois personnes qui la composent. D'où il suit que si cet hérétique abandonne le système détestable d'Apollinaire , pour ne pas être convaincu de rendre la divinité passible et sujette à la mort; et s'il s'obstine néanmoins à n'attribuer qu'une seule nature au Verbe incarné, c'est-à-dire au Verbe uni avec la chair, il tombe incontestablement dans la folle opinion des manichéens et des marcionites, en croyant que Jésus-Christ, médiateur entre Dieu et les hommes , et homme lui-même, aurait agi en toute occasion d'une manière purement simulée , sans être revêtu , dans le fait , d'aucun corps humain, mais laissant voir seulement aux yeux des spectateurs la simple apparence d'un corps tout à fait imaginaire.
Comme la foi catholique a depuis longtemps en horreur ces mensonges de l'impiété, et comme ces dogmes sacrilèges ont été condamnés dans tout l'univers par les décisions uniformes des saints Pères; que tous ceux qui sont assez aveugles et assez éloignés de la lumière de la vérité , pour refuser au Verbe de Dieu , depuis le temps de l'Incarnation , la nature humaine , c'est-à-dire notre propre nature ; que ceux-là, dis-je, montrent à quel titre ils prétendent usurper le nom de chrétiens, et comment ils s'y prennent pour se mettre d'accord avec l'Évangile de vérité , si l'enfantement de la bienheureuse Vierge n'a mis au monde que la chair sans la divinité, ou la divinité sans la chair. Car, de même qu'on ne peut pas nier que le Verbe a été fait chair, et qu'il a habité parmi nom (1) ; il est pareillement incontestable que Dieu était en Jésus- Christ, se réconciliant le monde (2). Or, quelle réconciliation pourrait-il y avoir capable de rendre Dieu propice au genre humain , si un médiateur, établi entre Dieu et les hommes , *ne prenait en main la cause de ces derniers? Et par quel moyen ce médiateur remplirait-il réellement son office, si Celui qui, dans la forme de Dieu, était égal à son Père, n'était pas aussi participant de notre condition dans la forme de serviteur : en sorte que les choses
(1) Joan.,i, 14.
(2) Saint Pau!, Corhuli., v, 19.
anciennes fussent renouvelées par l'intervention d'un seul homme nouveau; et que le lien de la mort, contracté par la prévarication d'un seul coupable , fût dénoué par la mort d'un libérateur unique, qui seul n'a jamais été redevable de rien envers la mort? En effet , l'effusion du sang du juste pour les pécheurs a produit une immunité si efficace, et une rançon si riche, que si1 tous les captifs croyaient à leur Rédempteur, tes chaînes du tyran infernal ne pourraient en retenir aucun; parce que, suivant le langage de l'apôtre, où il y a eu une abondance de péché , Dieu a répandu une surabondance de grâce (4). Ceux qui sont nés sous le joug du péché, ayant reçu le pouvoir de renaître à la justice , le don de la liberté est devenu plus puissant que la dette de l'esclavage.
Quelle espérance se réservent donc à eux-mêmes par le secours de oe mystère , ceux qui nient dans le corps de notre Sauveur la réalité de la substance humaine ? Qu'ils disent par quel sacrifice ils sent réconciliés ; au prix de quel sang ils 6ont rachetés? Quel est celui qui t'est livré lui-même pour nous, en * offrant à Dieu comme une oblation, et une victime d'agréable odeur (2)? Ou quel sa-* crifice fut jamais plus saint que celui que le véritable pontife a présenté sur l'autel de la croix , par l'immolation de sa propre chair? Car, bien que la mort de beaucoup de saints ait été précieuse devant le Seigneur (3) , il n'y a jamais eu néanmoins aucun innocent dont le meurtre soit devenu pour le monde une œuvre de propitiation. Les justes ont reçu des couronnes; ils n'en ont point donné ; la constance des fidèles a fait naître des exemples de patience, mais non pas des dons de justice. La mort de chacun d'eux n'a eu que des fruits particuliers , et nul d'antre eux , en terminant sa carrière , n'a payé la dette d'un autre. Note Seigneur Jésus-Christ est le seul parmi les enfants des hommes , en qui tous ont été crucifiés , en qui tous sont morts , en qui tous ont été ensevelis; en qui tous, enfin, sont ressuscites. Il disait lui-même à ce sujet : Quand j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai tout à moi (4). Car la foi véritable, qui justifie les impies, et qui produit les justes , se rapportant à un Dieu qui participe à notre nature.
(1) Rom. , v, 20.
(«) Ephes.,v,2.
(S) Pt. civ, 15.
(4) Jmo, su , M.
IPMttDICE. 145
acquiert k salut dans Celui en qui , seul , l'homme se trouva innocent, ayant, par la grâce de Dieu , la liberté de se glorifier parla puissance de Celui qui, après avoir combattu contre nota nperbe ennemi , dans l'humilité de notre chair, a donné libéralement sa victoire à ceux dans le corps desquels il a triomphé.
Ainsi, bien qu'en un seul Jésus-Christ nota Seigneur, vrai Fila de Dieu et de l'homme , il n'y ait qu'une seule personne du Verte «t de la chair, et que l'une et l'autre essence ait des actions communes , on doit néanmoins bien comprendre les qualités de* on*» très elles-mêmes, et on doit démêler, par la contemplation d'uni foi sincère, celles auxquelles s'élèvent l'humilité et la faiblesse , de celles auxquelles s'abaissent la majesté et la force ; en un mot, ca que la chair ne fait pas sans le Verbe, de ce que le Verbe ne fait pas sans k chair. Sans la puissance du Verbe, en effet ,. une vierge ne pourrait ni concevoir ni enfanter; et, sans la réalité delà chair, l'enfance de Jésus-Christ ne serait pas exposée à nota vue, em<* naillottée dans des langea. Sans la puissance du Verbe, les mages s'adoreraient pas un enfant annoncé par un astre nouveau ; et ans la réalité de la chair, on n'ordonnerait pas que reniant lût transporté en Egypte, pour le soustraire à la persécution d'Hërodt. Sens la puissance du Verbe, la voix du Père, se faisant entendre du hautduciel, ne dirait pas : Celmi<i es/ «ton Fils èien^aimé, en qui j'ai nui toute mon affection (i) ; et sans la réalité de la chair, saint Jean-Baptiste ne rendrait pas ce témoignage : Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui ôtt les péché* du monde (â)« Sans impuissance du Verbe, les malades ne recouvreraient pas la santé, et k» morts ne ressusciteraient pas à la vie ; et sans la réalité de la chair, Jésus* Christ n'aurait pas besoin de nourriture pour apaiser sa faim, ni de sommeil pour se reposer de ses fatigues. Enfin, sans la puisonce du Verbe, notre Seigneur ne se déclarerait pas égal à son Père, et sans la réalité de la chair, il ne dirait pas que son Père est plus grand que lui ; car la foi catholique reçoit et soutient ces deux vérités , en croyant un seul Fils de Dieu , Verbe et homme tout à la fois, selon la propriété de la nature divine et de la nature humaine.
Dès lors, quoiqu'à partir de ce commencement où le Verbe a
(1) Matth., ut, 17.
été fait chair (4) dans le sein d'une vierge, il n'y ait jamais eu la moindre séparation entre la substance, divine et la substance humaine, et que, durant tous les accroissements corporels, les actions aient été constamment celles d'une personne unique, nous ne confondons néanmoins , par aucun mélange, ces choses mêmes qui ont été faites d'une manière indivisible ; mais nous discernons, par la qualité des œuvres, ce qui appartient à chaque nature. Car les actions divines ne préjudicient pas aux actions humaines , et les actions humaines ne préjudicient point à leur tour aux divines, les unes et les autres concourant au même but, de telle sorte que leur propriété subsiste, sans que la personne soit doublée. Que ces chrétiens à opinions fantastiques disent donc quelle est la substance du Sauveur qui a été attachée au bois de la croix, quelle est la chair qui est demeurée dans le sépulcre, et qui est ressuscitée le troisième jour, après que la pierre du monument a été renversée ; quel corps Jésus a offert à la vue de ses disciples , lorsqu'il entra dans le lieu où ils étaient , pendant que les portes étaient fermées; et quand, pour dissiper les doutes des spectateurs, il les contraignit à considérer de leurs yeux , et à toucher de leurs mains , les plaies encore ouvertes que les clous avaient faites , et la blessure encore toute fraîche , dont il avait eu le côté percé. Mais si l'endurcissement de l'hérésie n'abandonne pas ses ténèbres , quand la vérité répand un si grand jour, que les novateurs nous montrent d'où ils se promettent l'espérance de la vie éternelle, à laquelle on ne peut arriver que par Jésus-Christ , homme, et médiateur de Dieu et des hommes : Car nul autre nom sous le ciel n'a été donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés (8) ; et il n'y a pas de rachat pour la captivité humaine , si ce n'est dans le sang de Celui qui s'est livré lui-même pour la rédemption de tous (3). Ce divin Sauveur, comme le déclare le bienheureux apôtre, ayant la forme et la nature de Dieu , na point cru que ce fût pour lui une usurpation d'être égal à Dieu ; mais il s'est anéanti luimême, en prenant la forme et la nature de serviteur, en se rendant semblable aux hommes, et étant reconnu pour homme par tout ce qui a paru de lui au dehors. Il s'est rabaissé lui-même,
(1) Joan.,i,14.
(2) Act., it, 12.
(3)Tim.,n,6.
se rendant obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu Va élevé par-dessus toutes choses, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom; afin quau nom de Jésus , tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse que notre Seigneur Jésus-Christ est dans toute la gloire de Dieu son Père (1).
Encore donc qu'il n'y ait qu'un seul Seigneur Jésus-Christ , qu'il n'y ait en lui qu'une seule et même personne, formée d'une vraie divinité et d'une vraie humanité, et que l'intégrité de cette union n'admette aucune division, ni séparation : cependant, quand il s'agit de la glorification, par laquelle Dieu Ta élevé, en lui donnant un nom , nous entendons que cette exaltation se rapporte à la forme qui avait besoin d'être enrichie d'un si grand accroissement de gloire. Car, dans la forme de Dieu, le Fils est égal au Père : il n'y avait entre le Père et le Fils unique aucune différence dans l'essence, aucune diversité dans la majesté : le mystère de l'Incarnation n'avait rien fait perdre au Verbe , qui dût lui être rendu par un don du Père. Mais la forme de serviteur, au moyen de laquelle la divinité impassible est parvenue à accomplir le sacrement de son amour infini , n'est autre chose que l'abaissement humain, qui a été élevé jusqu'à la gloire de la puissance divine, la divinité et l'humanité ayant été jointes ensemble, dès le moment même de la conception de la Vierge, dans une union si parfaite , que les actions divines ne pussent se faire sans le concours de l'homme , et les actions humaines sans le concours du Dieu. Voilà pourquoi de même qu'on dit que le Seigneur de majesté a été crucifié, on dit aussi que celui qui, de toute éternité, est égal à Dieu, a été exalté. Il importe peu de savoir à laquelle des deux natures on a égard en lui donnant le nom de Christ, puisque, moyennant l'unité de personne, le même rédempteur est insépablement Fils de l'homme tout entier à cause de sa chair, et tout entier Fils de Dieu, à cause de sa divinité, qui est une avec celle du Père. Ainsi , tout ce que Jésus-Christ a reçu dans le temps , il l'a reçu en tant qu'homme ; ce n'est qu'en cette qualité qu'on a pu lui donner ce qu'il n'avait pas. Car, selon la puissance du Verbe , tout ce que le Père possède , le Fils le possède aussi sans la moindre dif-
(1) Philip.,», 6.
44$ SAINT LiOK«>M**ftAND.
ftrencs, et ce que Jésus-Christ a reçu de son W», dans la ferme de serviteur, il se Test donné aussi à lui-même dans la forme par laquelle i& est semblable à son Père .11 est tout à la fois ridie et paume. Riche, perce qu*au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était, dès le commencement, en Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et rien de te gui a été fait na été fait sans lui. Pauvre, parce que le Verbe û été fait chair, et qu'il a habité parmi nous <i).Mais quel est son dénûment, quelle est sa pauvreté, si ee n'est l'adoption de la ferme de serviteur qui , servant de voile à la majesté du Verbe, a permit d'accomplir Féconomie de la rédemption des hommes? Car, comme les liens originels de notre captivité ne pouvaient être dénoués sans qu'il existât un homme de notre espèce et de notre nature, qui ne fût point assujetti à l'acquittement de la dette primitive, et qui fftt aa état d'effacer la cédille de mort par Fefrasion de son sang iminacnlé, selon ee qui avait été préordonné dès le commencement dans le* conseils du Très-Haut : il est arrivé dans la plénitude du tempe, qui avait été déterminé d'avance, que la promesse, annoncée en tut de manières , dut recevoir enfin son exécution attendue depuis tant de siècles, et qu'il ne fût plus possible de douter de ce qui avait toujours été prédit par des avertissements continuels.
C'est pourquoi, après la destruction de tant d'hérésies, qui, gréée à Tanathème inviolable prononcé contre elles par les Pères qui gouvernent l'Église , ont été retranchées du corps de l'unité catholique, et qui ont mérité d'être bannies de Jésus-Christ, paras qu'elles se sont fait une pierre d'achoppement et de scandale de {Incarnation du Verbe , qui est Tunique salut de ceux dont la foi est orthodoxe : je m'étonne que tous soyez embarrassés pour dém&t 1er la lumière de la vérité. Comme un grand nombre de manifestations ont fait connaître avec combien de raison la M chrétienne a condamné Nestorius et Eutychès , ainsi que Dioscore ; et comme on ne peut accorder le titre de chrétien à quiconque donne son as* sentiment à l'impiété, soit de ce dernier, soit des deux hérésiarques que je viens de citer, je suis fâché que vous résistiez, ainsi que je l'entends dire, à la doctrine de l'Évangile et des apôtres, en tourmentant les villes par des séditions, en mettant le trouble dans les églises, et en allant non-seulement jusqu'à maltraiter les prêtres
(1) 11 Corinth., viu, S, — Joaa., i , 1. lbid., 14.
et te évêques, mais même jusqu'à les faire mourir; tu aorte qaa la fureur et l'inhumanité qui voua animent , voua foui oublier votre but et votre profession. Ouest la règle de douceur et de calme h laquelle vous voua êtes asstyettis? Où «ont la longanimité et la patience religieuses? Où sont la tranquillité et la paix du cloître? Où aont cet amour ferme et assuré pour le prochain, et cette force qui fait tout endurer et tout souffrir? Quelle persuasion vous a détachés de l'Évangile de Jésus-Christ? Quelle persécution vous en a eéparés? A quel fourbe adroit avez-vous eu affaire , pour vous laisser subjuguer de la sorte par les illusions du démon , au mépris des prophètes et des apôtres , au mépris du symbole salutaire, et de la confession que vous avez prononcée en présence d'un grand nom* bre de témoins» en recevant le sacrement de Baptême? Quel effet auraient produit sur vous les ongles de fer, et les plus cruelles tortures, si les vaines imaginations des hérétiques ont eu tant ds pouvoir pour triompher de l'intégrité de votre foi ? Vous croyez agir dans l'intérêt de la fin , et vos démarches tendent à la ruine delà foi. Vous vous armez au nom de l'Église, et vous combattez contre l'Église. Est-ce là ce que vous avez appris des prophètes , des évangélistes et des apôtres? Vous ont-ils enseigné à nier la réalité de la chair de Jésus-Christ, à soumettre aux souffrances et à la mort l'essence même du Verbe, à considérer notre nature comme étrangère à son réparateur, et à soutenir que tout ce qui a été porté par la croix , blessé d'une lance , confié à la pierre du sépulcre , et rendu par elle; que tout cela, dis-je, a appartenu exclusivement à la puissance divine, sans avoir rien de commun avec l'infirmité humaine? C'est pourtant cette infirmité que F Apôtre a eu en vue, quand il dit : Je ne rougis pas de l'Évangile (1) , parce qu'il savait quel était le reproche que les chrétiens s'entendaient faire par leurs ennemis. Et c'est à cela aussi que notre Seigneur faisait allusion, lorsqu'il disait : Quiconque me confessera et me reconnaîtra devant les hommes, je le reconnaîtrai aussi moi-même devant mon Père (2). Car ceux-là ne seront pas dignes d'être reconnus par le Fils et par le Père , à qui la chair de Jésus-Christ inspire maintenant une sorte de honte ; ils prouveront eux-mêmes qu'ils n'ont tiré aucune utilité du signe de laj croix , puisqu'ils rougis-
(1) Rom., i, îe.
(S)Mauh.,x,Sl.
sent de publier de bouche un sacrifice dont ils sont obligés d'imprimer la marque sur leur front.
Éloignez- vous, mes enfants, de ces persuasions diaboliques; éloignez-vous-en, je vous en conjure. La vérité de Dieu est inaltérable, rien ne saurait y porter atteinte; mais la vérité ne nous sauve qu'en empruntant notre chair. Car, comme dit le prophète , la vérité est sortie de la terre (1). La Vierge Marie a conçu le Verbe, en lui fournissant de sa propre substance une chair qui devait lui être unie, sans qu'il en résultât aucune addition de personne , non plus que l'anéantissement de Tune des deux natures , parce que celui qui était dans la forme de Dieu , a pris la forme de serviteur, de manière à n'être qu'un seul et même Christ , dans Tune et l'autre forme ; le Dieu descendant dès lors à ce qu'il y a de plus bas dans l'humanité , et l'homme s'élevant à son tour à ce qu'il y a de plus grand dans la divinité , suivant les paroles de l'Apôtre : De qui les patriarches sont les pères, et desquels est sorti, selon la chair, Jésus-Christ même, qui est Dieu, au-dessus de tout, et béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il (2).
(1) Pt. lxxxit, 19.
(î) Qnein., Ep. xcvn.