CHAPITRE XII
Seigneur Jésus-Christ dans un panier d'osier , et son sang dans un vase de verre. La charité de saint Exupère n'était point renfermée dans les bornes de son pays. On en vit les actes bienfaisants passer au delà des mers et s'étendre jusqu'aux contrées lointaines où la renommée lui faisait découvrir des misères dignes de sa miséricorde. Ayant appris qu'il existait des solitaires dans TÉgypte et dans les provinces voisines , qui souffraient beaucoup de la stérilité de l'année , comme ses autres aumônes avaient disposé de toutes ses ressources, il vendit ses meubles et tout ce qu'il possédait, pour soulager ces serviteurs de Dieu. Il envoya tout l'argent que cette vente avait pu produire par le moine Sisinne , pour être distribué à ces saints solitaires par tous les déserts. Saint lérôme , qui vit Sisinne dans ce vogage et eut connaissance du motif qui l'amenait en Egypte , fut si touché de cette charité qu'il crut devoir contribuer à faire connaître une si belle action au monde entier. Il était déjà en commerce de lettres avec notre saint, et comme à cette époque il achevait ses commentaires sur le prophète Zacharie , il se fit honneur de les dédier à saint Exupère (1).
Saint Orience , évêque d'Auch , était contemporain de saint Exupère et lui survécut. On ignore l'époque de sa mort. En 439 , la guerre éclata entre les généraux romains Aétius et Litorius, et Théodoric , roi des Visigoths. La ville de Toulouse , assiégée par l'armée romaine et menacée de subir les horribles traitements d'une prise d'assaut , envoya saint Orience en ambassade auprès des généraux de l'Empire. Grâce aux prières et aux succès de l'intervention du saint évêque,
(l) Voyei taiut Jérôme, Ltttrts. — BoHaod. — Baillée. — Jct.% 28 septembre.
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la paix fut signée , et Toulouse sauvée de nouveau du pillage , de la ruine et de la mort (1).
Orience a laissé plusieurs ouvrages en vers qui sont un des monuments de la littérature latine dans la première moitié du cinquième siècle. La versification de saint Orience est négligée et incorrecte ; elle subit Y inévitable influence d'une époque de décadence; nijus les sentiments qu'il exprime sont purs, élevés, tendres, empreints de cette mélancolie inspirée aux âmes délicates de ce siècle par les malheurs qui accablaient l'espèce humaine. La plus importante des compositions poétiques de saint Orience est un commonitoire en vers élégiaques et en deux livres. Dans le premier, saint Orience pose d'abord ce grand principe que nous ne naissons que pour aller à Dieu , qui a fait le ciel , la mer et la terre; qu'il faut croire en lui d'une foi religieuse et l'aimer de tout notre cœur, de tout notre esprit, de toutes nos forces , ainsi qu'il le commande. Il expose ensuite les motifs de cette obligation en montrant que c'est Dieu qui nous a faits tout ce que nous sommes , et que de lui nous tenons toutes les commodités de la vie. Il passe de là au précepte de l'amour du prochain, pré* çepte qu'il dit nous être enseigné par l'affection que les bétes ont elles-mêmes les unes pour les autres dans la même espèce. Il appuie les devoirs sur la pensée de la résurrection dernière et de l'immortalité de l'âme. Il insiste vivement sur l'obligation d'éviter la vue des femmes et tout commerce avec elles , puis il déclame fortement contre l'avarice.
Dans le second livre il s'élève contre divers autres
(1) Voyet Boll. — fiaillct. — 1« mai.— Salvien , du Gouv. de la Prou., liv. rit. *0* Histoire des lettres latines aux quatrième et cinquième siècles, par Collombet, page 460.
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vices, comme la vaine gloire, le mensonge, là gourmandise et surtout l'ivrognerie, dont il décrit d'une manière pathétique les suites honteuses et funestes. Il finit par une description des supplices de l'enfer et des récompenses éternelles.
Parmi les tableaux qui figurent dans le poëme de saint Orience , nous devons citer ici cette description des ravages exercés par les Barbares :
« Fatiguées qu'elles sont, toutes choses regardent vers leur fin, et déjà le dernier jour apporte son heure. Vois combien soudainement la mort a pressé le monde entier, combien la force de la guerre a écrasé de peuples. Ni l'épaisseur des bois, ni l'aspérité des monts, ni les fleuves aux rapides torrents n'ont été une défense; les citadelles n'ont point été protégées par leur élévation, ni les cités par leurs remparts ; les lieux que la mer rend inabordables, ceux que la solitude couvre de tristesse, les antres creux et les cavernes dominées par les rochers effrayants n'ont pu échapper aux mains des Barbares. Pour bien des gens une foi feinte , pour bien d'autres le parjure , pour bien d'autres encore la trahison civile est devenue une cause de mort. Les embûches ont fait beaucoup , beaucoup a fait la force publique 5 ce que n'a pu soumettre la force, c'est la faim qui l'a dompté. La malheureuse mère a péri avec ses enfants et avec son époux -, le maître, avec ses serviteurs , a subi l'esclavage. Ceux-ci ont été la proie des chiens 5 ceux-là ont eu leurs toits dévorés par les flammes et leur vie éteinte dans le bûcher. Dans les hameaux, dans les villes , dans les campagnes , dans les chemins, dans les bourgs , ça et là sur toutes les routes, la mort, la douleur, la destruction, les
désastres, l'incendie, le deuil ; elle n'a été qu'un bûcher fumant, toute la Gaule (1). »
Un an après la mission de paix remplie par saint Orience, saint Léon est envoyé à son tour dans les Gaules pour réconcilier les deux généraux Aëtius et Albinus, dont les discussions compromettaient la sûreté de l'Empire (2).
Saint Léon était assis depuis huit années sur la chaire de saint Pierre quand mourut l'une des plus illustres gloires de l'Eglise et de la Gaule , saint Germain d'Auxerre. Ce grand évêque a été , pendant la première moitié du cinquième siècle , l'un des défenseurs héroïques et du christianisme et de la société chrétienne contre les hérétiques et contre les Barbares. Il fut envoyé de Dieu pour susciter et protéger sainte Geneviève, appelée à sauver la future capitale de notre patrie contre les Huns et à fonder, par son influence sur Clovis, la monarchie catholique' des Francs. Saint Germain eut encore pour ami et compagnon de son apostolat saint Loup , évêque de Troyes , que nous allons bientôt voir aussi en présence des Huns. Afin de ne pas séparer ces trois belles existences , j'ai attendu jusqu'à ce moment pour raconter la vie du grand évêque d'Auxerre $ elle nous présente un tableau aussi curieux que fidèle des mœurs de l'Eglise à cette époque , de l'existence agitée et si prodigieusement occupée des évêques, du patronage suprême et universel exercé par quelques -uns des plus célèbres et des plus saints prélats sur la société chrétienne,
(1) Voyez Collombet , ouvrage ci-dettui cité. (S) Voyeachap. II!, p. 81.
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un tableau enfin de ce double rôle dans lequel nous les voyons à la fois combattre l'hérésie et protéger les peuples contre les Barbares.
Germain naquit vers Tan 380, dans la ville d'Auxerre ; il était fils de Rustique et de Germanilla, personnages de haute noblesse. Us le firent élever avec beaucoup de soin dans les lettres et les sciences. Après avoir puisé dans les plus célèbres écoles des Gaules tout ce qu' elles pouvaient enseigner, il alla à Rome se perfectionner dans l'étude de la littérature et de la jurisprudence , et ses progrès dans l'éloquence furent si remarquables , qu'il fut regardé comme l'un des premiers avocats et orateurs de son temps. Sa réputation contribua à lui faire épouser une femme de grande qualité et de grande vertu, nommée Eustachia. Bientôt après, son mérite l'appela aux premières charges de la province , et il fut établi gouverneur de la ville d'Auxerre et commandant des troupes. Il se conduisit avec toute l'intégrité et la sagesse que l'on pouvait attendre d'un honnête homme du siècle \ mais Dieu, par une conduite secrète , le disposait dans cet état à exercer un jour la charge de successeur des apôtres , le préparant à la prédication de l'Évangile par l'éloquence du barreau , à l'exercice de la justice ecclésiastique par la science du droit civil , et à la chasteté épiscopale par la société du mariage. Quoiqu'il fit profession de christianisme, il était cependant engagé dans l'affection des plaisirs de la terre, où le portaient sa jeunesse et sa fortune. Comme il avait une passion extrême pour la chasse , il faisait attacher les têtes de cerfs, de loups et des autres bêtes qu'il tuait à un grand poirier qui se trouvait au milieu de la ville , et qui , tant par son ancienneté que par la tradition du pays , attirait la vénération du peu-
sœur, distribua tous ses biens aux pauvres, et n'eut plus d'ambition que pour la pauvreté de Jésus-Christ et les humiliations de sa croix. Pendant les trente années que dura son épiscopat il ne mangea jamais de pain de froment, ne but jamais de vin et n'usa ni d'huile, ni de vinaigre , ni de légumes, ni même de sel. Seulement, aux jours de Pâques et de Noël , on lui donnait une fois à boire du vin mêlé avec tant d'eau qu'on y sentait à peine le goût du vin. A tous ses repas il commençait par prendre de la cendre, mangeait ensuite du pain d'orge, que souvent il pétrissait de ses mains , après avoir luimême battu et moulu le grain. Aux jours de jeûne il ne mangeait que le soir, et quelquefois il restait trois jours sans nourriture $ on l'a vu même passer la semaine sans manger plus d'une fois.
Il ne portait , soit en hiver, soit en été , qu'un habit fort pauvre, qui consistait en une seule tunique et une cucule, ou une espèce de camail à l'usage des gens de la campagne, pour travailler dans les bois ou dans les champs. Il ne quittait jamais ces vêtements que lorsqu'ils tombaient en pièces ou qu'il trouvait l'occasion d'en faire une aumône pour couvrir la nudité du pauvre ; il avait sur la peau un cilice fort rude dont il ne se défaisait jamais. Son lit était un enfoncement sur la terre , entre deux bûches , rempli de cendres , rendu aussi dur que la pierre par le poids de son corps sur cette couche. Il n'avait pour toute paillasse qu'un cilice avec une méchante couverture , sans aucun oreiller. Il ne se déshabillait jamais pour dormir, quittait rarement ses souliers et sa ceinture , qui n'était que de cuir, et portait toujours sur lui un reliquaire. En cet état son sommeil était continuellement interrompu par ses soupirs et ses gémissements; toujours on le voyait en prières,