CHAPITRE V
ni la cruauté des Barbares qui l'ont ravagée et conquise, n'ont encore pu, après bientôt quatorze siècles, en arracher Thérésie. Elle a rendu cette province , jusqu'alors la plus unie et la plus paisible de l'Orient , le théâtre des troubles, des schismes et des séditions. Elle a corrompu la piété des solitaires , qui en avait été le principal ornement (1).
Dioscore , aussitôt qu'il eut été nommé évéque d'Alexandrie, ayant envoyé à Rome le prêtre Possidonius pour annoncer son ordination au Souverain Pontife, saint Léon lui irépondit le 21 juin 445 :
« Vous pourrez juger de l'amour que nous vous portons en Notre-Seigneur, par l'empressement que nous mettons à affermir les commencements de votre épiscopat, afin qu'il ne paraisse pas manquer quelque chose à votre perfection, tandis que vous avez en votre faveur le suffrage de vos mérites spirituels , ainsi que nous en sommes assuré. Cette collation , que nous vous faisons comme votre père et comme votre frère , doit être trèsagréable à Votre Sainteté , et vous devez la recevoir avec les mêmes sentiments que nous vous raccordons (2). »
Ces paroles, d'une bienveillance si paternelle, ne purent étouffer la trahison dans le cœur de Dioscore. D'un esprit hardi jusqu'à la témérité et d'une ambition démesurée, il était depuis longtemps , en secret, l'ennemi de Flavien , et il se déclara ouvertement contre lui lorsque son élection sur le siège de Constantinople, le plus considérable de TOrient , lui eût assuré la préséance sur le
(1) Voyez Rohrbacbcr, t. VIII , p. 161.
patriarche d'Alexandrie. A compter de ce jour, Dioscore saisit toutes les occasions d'attaquer la considération de Flavien, et la suite prouva que, pour atteindre son but , il ne reculait ni devant l'injustice , ni devant la violence. Eutychès était l'adversaire de Flavien, et le favori de l'empereur, Chrysaphius , soutenait l'hérétique : c'étaient là déjà de puissants motifs pour décider Dioscore à se déclarer en sa faveur ; ajoutez encore une raison déterminante , c'est que la doctrine d'Eutychès était plus conforme que celle du Pape et de Flavien aux opinions partagées par les Égyptiens. Dioscore vit donc qu'il pourrait avec succès travailler à rallier au système d'Eutychès le clergé et le peuple de son diocèse et de TOrient; c'est pourquoi, aussitôt ce parti pris, Dioscore devint le chef de ce complot contre l'Église , et Eutychès fut relégué sur le second plan. Dioscore s'empressa donc d'appuyer la demande de l'hérétique pour la convocation d'un concile général, et; par l'intervention de Chrysaphius,' il parvint à s'en faire donner la présidence.
Les lettres de convocation de l'empereur faisaient déjà connaître l'esprit dans lequel ce concile serait dirigé. Le plus grand pouvoir était délégué à Dioscore, et le parti alexandrin avait obtenu une telle prépondérance, qu'il était facile de prévoir l'issue de l'affaire. Les lettres de convocation accordaient à Dioscore la faculté d'admettre ou de renvoyer les évêques soupçonnés de favoriser la doctrine condamnée par le premier concile d'Éphèse , et en particulier Théodoret , évêque de Cyr, Flavien et tous ceux qui avaient condamné Eutychès au concile de Constantinople ne devaient point siéger comme juges dans cette nouvelle enquête , mais s'y présenter comme étant eux-mêmes parties au pro—
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ces et attendre l'arrêt du concile qui déciderait s'ils avaient bien ou mal jugé. De plus, les chefs de cette abominable intrigue mirent à la disposition de Dioscore des forces militaires imposantes, et chacun des députés de l'empereur auprès de ce concile , que Dioscore seul dirigeait, reçut l'ordre d'emprisonner immédiatement quiconque exciterait des troubles de nature à compromettre la foi.
Au moment même où une grande iniquité allait se consommer contre l'Église, un cri terrible retentissait sur les rives du Danube, le cri d'innombrables victimes, succombant sous le glaive exterminateur des Huns. Depuis 433, Attila, le châtiment de Dieu , ravageait l'Empire romain, qui n'obtenait quelque repos que parle paiement d'un tribut et la plus honteuse soumission. Mais les Barbares ne tardèrent pas , sous le plus léger prétexte, à reprendre le cours de leurs invasions. En cette année 449, l'empereur Théodose venait encore de perdra trois batailles contre Attila, et se voyant dans l'impuissance de le vaincre, il voulut l'assassiner. Théodose sollicita la paix du chef des Huns , qui, pour traiter des conditions, envoya plusieurs députes à Gonstantioople. Parmi eux se trouvait un nommé Edicon , qui possédait toute la confiance d'Attila. Ghrysaphius proposa de grandes récompenses à Édicon s'il consentait i assassiner son maître. Édicon feignit de consentir, et révéla tout à Attila. Celui-ci se contenta d'envoyer à la cour de Gonstantinople un autre député qui se présenta devant l'empereur, portant à son cou la bourse dans laquelle avait été placé le prix du meurtre proposé ; l'ambassadeur, ayant demandé à Ghrysaphius s'il la reconnaissait, ajouta : « Théodose et Attila sont tous deux de noble race; mais l'empereur a dérogé à sa noblesse en
devenant esclave d'Attila, auquel il a payé un tribut-, et voilà que cet esclave se montre lâche et perfide, en usant de trahison pour tuer son maître ; Attila ne pardonnera qu'après avoir vu le supplice de l'eunuque. » Théodose effrayé , et voulant sauver son indigne favori , dépêcha au chef des Huns une nouvelle ambassade chargée de riches présents. L'historien Priscus, qui faisait partie de cette ambassade, nous a conservé les curieux renseignements qui suivent :
Les ambassadeurs romains suivirent Attila , et le joignirent , après bien des fatigues , dans le temps que d'autres ambassadeurs , venus de la part des romains d'Occident, se rendaient au même lieu. Tous se trouvèrent dans le palais d'Attila : c'était un grand bâtiment fait de bois, ou plutôt une simple enceinte qui servait à renfermer plusieurs tentes superbes (1). Ce prince s'y était rendu quelque temps auparavant, et y avait été reçu par des troupes de jeunes filles , qui chantaient en leur langue des vers à sa louange. Les ambassadeurs furent admis à l'audience et invités ensuite à un grand festin. D'abord , on leur présenta à boire à la santé du prince ; puis on les fit asseoir sur des sièges qui étaient disposés autour de la tente. Attila était au milieu avec ses enfants et les principaux chefs autour de lui, à différentes tables, qui n'avaient chacune que trois ou quatre convives. On servit différents mets dans des plats d'or et d'argent. Attila seul, revêtu d'habits fort simples, ne mangea et ne but que dans des vases de bois. Après le repas , deux Scythes chantèrent des vers dans lesquels on célébrait ses victoires , et un autre Scythe joua une
(I) Nous ayons \u la même disposition, lorsque, en 1844, a élé exposée dans le jardin des Tuileries la Unie du fils de l'empereur de Maroc, après sa déroute Sur les bords de Tfsly.