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Histoire du Prieuré de Saint-Lô de Rouen

Dans ce chapitre nous signalerons toutes les paroisses dans lesquelles le monastère de Saint-Lô possédait des propriétés ou bien avait des bénéfices à desservir, des rentes et des dîmes à recevoir. En parlant de ces différentes localités, nous choisirons parmi les faits que nous avons rencontrés dans nos recherches ceux qui se rattachent plus particulièrement à l'histoire de notre prieuré.

Nous suivrons dans notre travail Tordre indiqué par les pouillés (i) des diocèses de l'ancienne Normandie, en

(i) On appelle pouillé l'état des bénéfices ecclésiastiques compris dans un diocèse. l\ donnait l'indication : i** du collateur, ou de celui qui nommait seul à la cure lorsqu'il n'y avait pas de patron ; 2" du patron, c'est -A-dire de celui qui avait le privilège de présenter un candidat au collateur en rémunération de certaines charges, de certains services ; 3" des revenus ; 4** du nombre de feux sis dans la paroisse ou bénéfice. C'était le revenu indiqué dans les pouillés qui servait k asseoir l'impôt des décimes, etc.

commençant par le doyenné de la Chrétienté^ autrement dit Rouen et sa banlieue.

En écrivant l'histoire du prieuré de Saint-Lô, nous avons fait à peu près connaître celle de l'église paroissiale ; toutes deux, en effet, se confondent dans une même origine ; toutes deux se terminent par le même désastre. Aussi, pour les premiers détails, nous renverrons le lecteur à ce que nous avons dit au commencement de cet ouvrage, nous réservant de les compléter par ce qui va suivre.

Nous avons vu que RoUon, deux ans après sa conversion, voulant réparer le mal qu'il avait causé au pays dont il était le maître, avait concédé en 913 l'église de Sainte- Trinité et ses dépendances à Thierry, évêque de Coutances, chassé de son diocèse par les barbares, pour en faire sa cathédrale.

Celui-ci, par reconnaissance, fit venir à Rouen les reliques de saint Lô, évoque et l'un de ses prédécesseurs, de Bayeux, où elles avaient été cachées devant le portail de la cathédrale, dans la crainte des profanations, et, depuis ce temps, l'oratoire de Sainte-Trinité changea de vocable et devint tout à la fois prieuré et paroisse de Saint-Lô. Le bénéfice fut desservi par un des anciens chanoines de Thierry jusqu'à ce que Algar, autre évêque de Coutances, après avoir rappelé à lui ces premiers prêtres, les eut remplacés par des chanoines réguliers de l'ordre de Saint-Augustin, qui, substitués aux droits des premiers, ont toujours conservé la cure pour l'un de leurs religieux, continuant cependant à suivre comme les autres la règle de la maison et vivant en communauté avec eux. Depuis cette époque, les curés devinrent desservants à titre fixe au lieu de rester simples vicaires non perpétuels qu'ils étaient auparavant, l'évêque se réservant le

droit de les envoyer d'une église dans une autre ou de les rappder au monastère suivant les besoins du moment ou le plus grand bien de la religion.

Les choses se passèrent ainsi pendant plusieurs siècles, le prieuré et la paroisse ne faisant pour ainsi dire qu'un, puisque les religieux et les paroissiens se réunissaient dans le même local, et les uns et les autres y célébraient l'office divin chacun à leur;tour, mais à des heures différentes.

Habitués depuis de longues années à jouir de la possession entière de toute l'église, les chanoines réguliers s'y comportaient en maîtres et s'étaient réservé pour eux le chœur, abandonnant simplement un seul autel dans la nef pour le service de la paroisse, avec le droit de sonner, pour appeler les fidèles, les cloches renfermées dans le clocher situé dans le bas de l'église.

Une semblable disposition, aussi incommode pour les assistants qu'elle était peu convenable pour la dignité des offices, n'était plus tolérable à une époque où le nombre des habitants, peu considérable dans le principe, avait pris ensuite beaucoup d'importance ; d'autant plus que les religieux, prétendant seuls toucher les revenus de l'autel, ne laissaient plus rien à la paroisse pour subvenir aux nécessités du culte.

Les paroissiens, fatigués de cet état de choses, réclamèrent, en 1309, la séparation de l'église en deux parties distinctes, de manière à pouvoir, à l'avenir, célébrer l'office chez eux sans être dérangés.

Cette première tentative étant restée sans résultat, moyennant quelques concessions de part et d'autre, la question fut agitée de nouveau en 1344, et cette fois il fut convenu que les religieux feraient à leurs frais une clôture dans toute la

largeur de Téglise et dans la direction du nord au sud, en suivant les quatre gros piliers qui séparaient le chœur de la nef, et que les paroissiens reconstruiraient le reste de l'église qui tombait en ruines, avec l'autorisation d'abattre une maison appartenant au chapitre qui les gênait pour s'agrandir, s'engageant à l'entretenir convenablement à l'avenir aux dépens de la fabrique, qui jouirait désormais des droits et revenus en usage dans les autres paroisses de la ville, et de plus à payer à l'évêque, au chapitre et au sacristain, quelques subventions destinées soit à ratifier l'accord convenu, soit à subvenir aux dépenses qu'il faudrait faire à l'église.

A ces conditions, les paroissiens auraient désormais un curé pris parmi les religieux du prieuré, mais en titre, et qui ne pourrait être changé sans motif plausible ; ils devaient être ainsi maîtres dans leur église, en jouir librement et pourraient faire sonner les cloches à telle heure et en telle circonstance qu'il leur plairait. Cet accord fut signé la même année 1344.

Le curé de Saint-Lô, comme celui de Saint- Jean, ne reconnaissaient en rien l'archevêque de Rouen pour le spirituel, à tel point que lorsqu'ils étaient malades ils recevaient les sacrements des mains des religieux du monastère, et, après leur mort, ils étaient inhumés par eux également dans l'église du prieuré et non dans celle de la paroisse.

Les habitants de Saint-Lô, après avoir réparé leur église et construit un clocher, y firent monter deux cloches qu'ils eurent la satisfaction d'entendre sonner en 1362 pour la première fois, puisque jusqu'alors ils n'avaient eu à leur disposition que celles du prieuré.

L'année suivante, ils nommèrent une fabrique et choi-

sirent des trésoriers, ce qu'ils n'avaient pu faire jusqu'ici, n'ayant pas d'église séparée, ni de revenu à encaisser. Farin nous a laissé le nom de ces trois premiers trésoriers : ils se nommaient Nicolas Hébert, Guillaume Rousselin et Simon Quinimo.

En 1479, ces mêmes paroissiens ajoutèrent à leur église une aile du côté de l'épître, en prenant sur le cimetière, et quelques années plus tard, le 9 avril 1483, par une convention intervenue entre Guillaume Le Moine, prieur de Saint-Lô, et les trésoriers de la paroisse, ils purent encore l'augmenter d'une aile parallèle à la première du côté du cloître des religieux, lesquels, pour leur permettre de suivre un plan régulier, consentirent à leur accorder l'emplacement de l'ancienne tour de Coutances, moyennant certaines conditions nouvelles. Ils restèrent toujours curés primitifs et voulurent en conserver les droits et privilèges comme par le passé.

C'est ainsi que tous les ans, au samedi de Pâques, on leur portait le cierge pascal à bénir, et que le prieur, ce même jour, venait dans la paroisse pour y faire l'eau bénite. Le jour de Pâques et les deux jours suivants, le sacristain de la paroisse leur apportait également les saintes huiles, que l'on reportait processionnellement aux fonds baptismaux durant les vêpres, et à ce moment les prêtres de la paroisse cessaient de chanter jusqu'à ce que les religieux eussent terminé leur office ; après quoi le curé de Saint-Lô, avec son clergé, allait pareillement aux fonds pour accomplir à son tour la même cérémonie pour son propre compte. Le samedi de la Pentecôte, les religieu!x venaient également dans la paroisse, pour bénir l'eau qu'on était obligé de leur tenir préparée pour cette circonstance. Enfin, lorsque l'église

paroissiale de Saint-Lô fut rebâtie, les paroissiens étaient obligés de donner passage dans leur église aux évêques de Coutances pour accéder à leur maison épiscopale.

Ces divers droits et privilèges ne cessèrent d'avoir leur exécution que vers 1778.

L'église de Saint-Lô fut reconstruite en plusieurs fois et ne put être bénite que le neuvième jour de juin 1533 par Jean de la Massonnaye, évoque d'Hippône et sufFragant de Mgr Georges d'Amboise, archevêque de Rouen, étant pour lors curé religieuse personne Guillaume Dantan.

Le I" janvier de l'atinée 1613, au milieu d'un orage terrible, la foudre tomba sur l'église de Saint-Lô, la découvrit en partie et l'endommagea gravement.

Cette église, sans avoir de vastes proportions, était, au dire des auteurs contemporains, élégante et bâtie régulièrement. Elle se composait de trois nefs voûtées en pierre et partagées entre elles par des piliers dont les chapiteaux et les moulures accusaient l'architecture gothique du xv' siècle.

Farin nous apprend, dans son Histoire de Rouen, qu'en Tannée 1661, « la sacristie (de cette église) fut construite, et l'an 1665, au mois d'avril, la contre-lable de l'autel principal fut commencée de pierre de taille, par les soins et les libéralités en partie des religieux et de vénérable personne Louis Mithon de Froideville, religieux de l'ordre de Saint- Augustin et curé de cette paroisse, qui y mit la première pierre (i). »

Grisel, dans son poème des Fastes de Rouen, nous a laissé de ce rétable la description que l'on peut traduire ainsi : « On voit avec intérêt, mais non sans effroi, une sculpture

(i) Farin, Hist. de Rotuftj II* partie, p. 79.

placée dans la voûte en coupole de l'autel principal. Le souverain juge est assis au-dessus d'un arc-en-ciel aux brillantes couleurs. Autour de lui une légion de morts dépouillés de leurs suaires sortent de leurs tombeaux; à gauche, les réprouvés sont engloutis dans un horrible bâillement de l'enfer; à droite, la cohorte des justes monte au ciel (i). »

Cette église avait son entrée rue Neuve-Saint-Lô, aujourd'hui rue Socrate, où l'on voit encore une faible partie des pieds droits de son portail. A l'angle de cette rue et de celle de Saint-Lô était attenant à la porte une tour carrée servant de clocher et qui n'avait rien de remarquable (2). A l'angle opposé, un passage étroit séparait l'église d'un grand corps de logis composé de quatre étages renfermant , les diflférents appartements occupés par les anciens chanoines et par les curés de Saint-Lô et de Saint- Jean, et donnait accès à l'intérieur du couvent.

L'ancien territoire de Saint-Lô, fort étendu dans le prin-

(i) Hercule Griscl, Fas. Rolb., scptcmbcr, p. 276.

An moyen dge on représcnuit presque toujours Tenfcr par la gueule béant* d*un monstre ; on en trouve de nombreux exemples dans les plus vieilles églises des Pjrrénées. Une des fresques di%xm* siècle, qui tapissent l'intérieur de Tintéressaute église de Cazaux, vallée de Larboust, département des Hautes- Pyrénées, représente une de ces curieuses scènes : Jésus-Christ, assis sur un arc-en-cîel, montre ses cinq plaies saignantes, entouré de la cour des Anges qui sonnent de la trompette aux quatre coins du Ciel. A côté de lui l'archange saint Michel procède au pèsement des âmes, représentées, suivant l'usage, par de petits corps nus. Les coupables sont saisis par un grand diable de couleur rouge k tête d'animal et portant une figure humaine placée au bas du ventre, siège des passions honteuses, qui les emporte dans deux corbeilles suspendues 4 son épaule par une poutre transversale et va les jeter dans une chaudière accrochée à la michoire supérieure d'un monstre énorme, tandis que de la mâchoire inférieure s'élèvent des flammes ardentes qui font bouillir les malheureux damnés dans la chaudière.

(2) F, la gravure en tète du premier volume.

cîpe, avait été considérablement diminué par suite de nombreuses concessions accordées pour construire des églises ou des communautés religieuses sur lesquelles les vendeurs s'étaient toujours réservé certains droits pour l'avenir. Mais les limites des terrains concédés n'étaient pas toujours assez exactement définies pour éviter toute incertitude, et de fréquentes contestations s'élevaient entre les curés des différentes paroisses au sujet des offrandes à recevoir.

En 1439, il s'agissait de savoir auquel des deux, du curé de Saint-LÔ ou de celui de Saint-Amand, appartenait une maison canoniale située rue de la Chaîne (i), et qui, par derrière, touchait au cimetière de Saint-Nicolas.

La paroisse de Saint-LÔ s'étendait assez loin de ce côté, par delà la rue du grand Pont^ puisque les religieux Carmes n'avaient pu établir leur couvent là où il se trouvait qu'avec la permission du prieur, en lui payant une rente annuelle et en achetant pour s'agrandir plusieurs maisons situées sur la paroisse de Saint-Lô ; cependant la question paraissait douteuse.

Comme le curé de Saint-Lô était toujours un religieux du monastère, le prieur iut intervenir en cette circonstance et l'affaire fut soumise à la décision de Jean, abbé de Jumièges (2), nommé commissaire apostolique par rescrit du pape Eugène IV, daté de 1439, lequel, réformant une sentence de l'official de Rouen, adjugea la propriété de la maison en litige au prieuré de Saint-Lô. L'enquête qui eut

(i) Ainsi appelée à cause de la chaîne que Ton y tendait pour en fermer rentrée lorsqu'elle se trouvait près des fortifications de la première enceinte de la ville.

(2) L'abbé de Jumièges résidait souvent à Rouen, en son hôtel bâti rue de la Poterne, par suite d'une concession accordée par les religieux de Saint-Lô.

lieu à ce sujet révèle quelques faits intéressants que nous rapporterons ici :

Les trésoriers de Saint-Lô avaient l'habitude, le dimanche à midi, de porter l'eau bénite (i) par les maisons de la paroisse, notamment dans celle qui faisait contestation; le fait est attesté par témoins.

Une autre déposition nous apprend que, en 1439, cette maison était habitée par un certain Loiseleur, qui figura dans le procès de Jeanne d'Arc, et que Pierre Cauchon, évêque de Lisieux (2), le juge inique si tristement célèbre par cette même aflfaire, y venait et y demeura aussi.

Nous voyons encore qu'avant d'appartenir à Loiseleur, cette maison était occupée par le chevalier Jacques de Trie, qui maria sa fille à un gentilhomme nommé Pierre do Noyers, et cette jeune fille, dit un des témoins dans l'enquête, « fust espousée audict hôtel par les lettres de Monseigneur de Rouen et en ont ledict vicaire ou curé de S. Lô toutes les oblations et aultres droîctures de saignier le lict (3) comme paroissiens dudict S. Lô, » etc.

De fréquentes contestations avaient aussi lieu entre les curés de Saint-Amand et de Saint-Lô, relativement à plu-

(i) D*aatre fois c*êuit le pain bénit que Ton portait ainsi par les maisons pour être offert aux habitants qui n'avaient pu assister A la messe.

(3) Pierre Cauchon mourut à Rouen le 17 décembre 1442, dans son hôtel de Saint-Caude-le- Vieux, et fut inhumé k Lisieux dans le sanctuaire qu'il y avait consacré k la sainte Vierge Marie, sans doute en expiation de son crime.

(3) Du latin signare, faire le signe de la croix sur ; bénir.

Suivant un ancien usage propre au diocèse de Rouen, le prêtre, revêtu de surplis et d'étole, allait vers le soir asperger d*eau bénite le lit nuptial et les nouveaux mariés, en récitant diverses prières et oraisons ; ensuite il bénissait du pain trempé days du vin et le présentait aux époux en témoignage de leur union et comme un symbole de la vie conjugale. De Moléon, Voy. litur. de France, p. 420.

sieurs autres maisons situées rue de la Chaîne, et toujours celui de Saint-Lô prouva que son bénéfice s'étendait sur tout le domaine que les pères Carmes possédaient dans le quartier, en vertu de la donation à eux faite par le duc de Normandie d'«« tènetnent sis sur la paroisse de Saint-Lô. .

Dans la rue au Bailli, appelée depuis rue du Bec, les limites des paroisses de Saint-Lô et de Notre-Dame-de-la- Ronde étaient marquées par des branches d'arbres suspendues aux murailles ; cependant les curés ne s'entendaient pas toujours sur leurs droits respectifs. D y avait notamment dans cette rue au Bailli une maison appelée Hôtel de VÉcu de France, qui avait en même temps une sortie sur la rue aux Juife. Elle dépendait de la paroisse de Saint-Lô suivant le prieur du monastère, mais le curé de Notre-Dame-dela-Ronde lui en contestait la possession.

Dans un mémoire composé pour démontrer que cet hôtel est bien véritablement assis sur la paroisse de Saint-Lô « tout ainsi comme il se pourpotte en édiffices et jardins, comme il appert par les lettres sur ces fêtes passées l'an mil nr XL Vin du don que fist maistre Jehan de Nonancourt,

archidiacre du Veuquessin le franchois lequel donna

ledict hostel ainsi que plus à plain est contenu es

dictes lettres, » on trouve qu'il y avait aussi une chapelle dans cet hôtel, comme il résulte du passage suivant :

« Item après l'entrée des Bourguegnons ledict hostel- fut loué à Mos. Guille de Houdretot, chevalier et baillif de Rouen lequel y demoura jusques au jour que la ville de Rouen fut rendue au Roy d'Angleterre pendant lequel temps de sa demeure y maria ung sien fils a une damoyselle fille de pierre de Belenges et espousa en la chappelle dudict hostel

et paya comme prochîen (paroissien) toutes les droictures parroissiaux tant en dismes que aultres choses. »

« Item après la rendue de ladicte ville au roy Dangleterre ledict hostel fut occupé pendant plusieurs années de plusieurs seigneurs anglois comme Mgr Jehan de Robessart, le comte de Suffoc et aultres. »

Nous devons noter encore que Nicolas Hébert, évêque de Bayeux, habita longtemps cette maison, qu'il y mourut, qu'il y reçut en cette circonstance les sacrements de la main du curé de Saint-Lô et qu'il fut inhumé dans le cimetière de la paroisse.

Aussi^ une sentence datée de 1455 adjugea la possession de cette maison à la paroisse de Saint-Lô (i).

Ces maisons, renfermant ainsi des chapelles particulières dans leur enceinte, n'étaient pas rares à Rouen et surtout dans le quartier de Saint-Lô. M. de Beaurepaire, le savant archiviste de la Seine-Inférieure, dans une intéressante notice sur Y Ancien hôtel de l'abbaye du Bec, en cite ^plusieurs exemples et donne les détails les plus curieux sur l'une d'elles, située aussi rue du Bailli.

Un certain Guillaume Le Conte, fils d'un riche bourgeois de Rouen et propriétaire à la fin du xW siècle de Yhôtel de Lô-Fontaine, profitant des avantages que présentait sa maison, renfermant tout à la fois, outre de vastes appartements, une cour, un jardin, une fontaine et une chapelle, trouvait toujours à la louer à de grands personnages pour y faire leur résidence, mais aussi, — ce qu'il y a de plus curieux, — Guillaume Le Conte appliqua son hôtel à faire nœupces pour u qu'il estait bel, notable et spacieux,

(i) Archives départementales. Fonds de Saint-Lô.

Il était de bon ton alors de venir s'y marier la nuit, loin des regards indiscrets d'un nombreux public, en fou de sainte église, ainsi que l'on disait alors, après avoir obtenu la permission d'un grand vicaire. Les lettres de demande étaient toujours adressées au curé de Saint-Lô, pour quil fit m souffrit faire les espousailles, et toujours les présents offerts à cette occasion étaient pour le curé de la paroisse et les cierges pour le sacristain du prieuré de Saint-Lô. C'était aussi le curé de' Saint-Lô qui, suivant l'usage, bénissait le lit nuptial établi dans une chambre située derrière la* chapelle, où les époux restaient souvent plusieurs jours de suite, quelquefois une semaine entière (i).

Toujours les habitants de cet hôtel s'étaient regardés comme paroissiens de Saint-Lô; c'étaient toujours les curés de cette paroisse qui leur avaient administré les derniers sacrements ; tous les dimanches, les trésoriers de la fabrique apportaient l'eau bénite vers midi, et chaque année ils ne manquaient pas d'y venir detnander et chanter les haguigneites (2). La procession de Saint-Lô, aux Rogations et à la Fête-Dieu, s'avançait toujours dans la rue jusqu'à la maison Guillaume Le Conte. On y avait môme suspendu des branches de glayeul, pour mieux fixer les limites de la paroisse.

C'étaient les curés de Saint-Lô qui percevaient régulièrement les dîmes du jardin du manoir de La Fontaine, et lorsque Thomas Frique, le 9 juin 1430, fut nommé prieur

(i) Plus ^c cent noces eurent ainsi lieu dans cette chapelle, seulement du temps de Guillaume Le Conte, c'est-à-dire dans l'espace d'une trenuine d'années.

(2) Haguigruttes, = vieux mot normand employé pour désigner les présents du premier jour de Tannée.

de l'abbaye du Bec-Hellouin, la cérémonie eut lieu à Rouen dans rhôtel Guillaume Ce Conte, où les religieux, chassés par les Anglais de leur monastère, étaient venus chercher un refuge. Le curé de Saint-Lô fut convoqué un des premiers et reçut du couvent comme oflfrande, pour lui et pour le sacristain du prieuré, une somme d'argent, deux pains, deux torches et deux cruches de vin.

Malgré ces preuves évidentes, malgré des usages depuis longtemps établis et reconnus^ les usurpations d'une paroisse sur l'autre n'étaient que trop fréquentes et déterminèrent, en 1420, un procès entre les religieux de Saint-Lô et le curé de Saint-Herbland. D s'agissait de savoir à quelle paroisse appartenait l'hôtel de la Fontaine.

Les débats furent longs ; une enquête fut ordonnée, qui révéla les faits que nous venons de rapporter brièvement, et l'affaire se termina en 1435 par une transaction dans laquelle le curé de Saint-Herbland, après la déposition des témoins entendus et sur l'avis des experts juristes, reconnut que la maison en litige dépendait bien véritablement de Saint-Lô et que le clerc de Saint-Herbland ne devait point y porter l'eau bénite.

De son côté, le curé de Saint-Lô permettait à son confrère de mener la procession de son église par la rue au Bailli et la rue aux Juifs, se réservant en retour l'autorisation de passer par la rue de la Courvoisene (grande rue).

Les religieux du Bec-Hellouin ayant acheté, en 1429, l'hôtel de Guillaume Le Conte, les mariages cessèrent naturellement à cette époque d'y être célébrés, et la rue du Bailli prit le nom de rue du Bec (i).

(i) Ch. de Beaurepaire, Précis des travaux de V Académie de Rouen ^ année 1854.

On trouve encore un autre exemple de ces maisons à chapelle sur le territoire de notre prieuré dans V Histoire ecclésiastique du diocèse de Coûtâmes, par Toustain de Billy (i).

M. Georges Sallet, sieur de Quilly, et M. de Colleville, son fils, désirant conserver dans leur maison l'usage d'une chapelle où ils pussent faire célébrer .la messe, ne s'adressèrent pas à d'autres pour obtenir cette permission qu'à l'évêque de Coutances, qui répondit à leur demande par l'acte suivant :

« Nous, Léonor de Matignon, évêque de Coutances, avons continué à M. de Colleville la permission que nous avions ci-devant donnée à M. le procureur général, son père, de faire dire et célébrer la messe dans la chapelle ou oratoire qui est dans sa maison à Rouen, sous notre dépendance. En témoin de quoi nous avons signé le présent de notre main et fait contresigner par notre secrétaire. En notre palais de Saint-Lô, le 20 octobre 1643.

« Léonor de.Matignon. »

M. Sallet, ancien conseiller au parlement, et son fils, demeuraient à Rouen non loin de l'église de Saint-Lô.

« L'auteur des Lettres sur Rouen rapporte que dans la rue Saint-Lô, un peu au-dessus de la rue Boudin, avait existé une vieille chapelle que l'on croit avoir servi de synagogue, et qui, plus tard, aurait fait partie d'une propriété particulière.

« 11 y eut enfin, dans les limites de l'église de Saint-Lô, un couvent fondé par des religieuses Augustines venues d'Angleterre. On l'appelait le monastère de Saint-Sauveur

(1) T. III, p. 247.

et des saintes Marie-et-Brigitte de Sion ; il fut installé, en 1580, dans une maison où demeura depuis un conseiller au Parlement nommé SaleL Cette communauté, qui avait embrassé le parti de la Ligue, fut supprimée sous le règne de Henri IV (i). »

En 143 s, les religieux de Jumièges s'étant retirés en leur manoir de la Poterne, à cause des guerres perpétuelles qui les forçaient à quitter leur monastère, apportèrent avec eux des reliques qu'ils se proposaient d'offrir à la vénération des populations ; le curé de Saint-Lô réclama pour son église les offrandes qui étaient faites à cette occasion, en sa qualité de curé de la paroisse. Il fut convenu par transaction que ces oblations, tant en cire qu'en argent, appartiendraient au curé de Saint-Lô.

De ces différents faits il résulte que tout le territoire, depuis le haut de la rue de la Poterne jusqu'au milieu de la rue de la Chaîne, en allant gagner la rue de la Courvoyserie (de la Grosse-Horloge), avait dans le principe appartenu au prieuré de Saint-Lô, et qu'en aliénant successivement quelques-unes de ses parties, les religieux avaient toujours prétendu conserver leurs droits de curés primitifs sur les terrains concédés.

C'était le curé de Saint-Lô qui, toujours, avait été chargé de l'administration spirituelle de la prison du Palais-de- Justice. En 16 18, maître Poncet Tabur, alors curé de la paroisse, exposa à Messieurs du Parlement que de tout temps et ancienneté, lui et ses prédécesseurs avaient été employés à la visite des prisonniers de la Conciergerie du palais, aux fêtes solennelles et à l'occasion de leurs maladies;

(i) Kicétas Périaux, Dictionnaire des rues de Rouen, p. 173.

qu'ils leur administraient les sacrements et faisaient même inhumer leurs corps à leurs dépens ; que pendant longtemps ils n'avaient reçu pour ce pénible service qu'une somme de douze livres, devenue tout à fait insuffisante, et demanda une augmentation de traitement. Après en avoir délibéré, le Parlement porta l'allocation de douze livres à trente livres(i).

Les curés de Saint-Lô firent paraître en toute circonstance leur affection pour les évoques de Coutances et leur zèle pour en reconnaître la juridiction sur leur paroisse. Dom Thomas Avice, l'un deux, publia vers 163 5, 'à ce sujet, un mémoire fort acerbe qui nous a fourni de nombreux renseignements, mais avait dans le temps mérité h son auteur les foudres de la suspense a divinis de la part de l'Official de Rouen, suspense qui ne put être levée que par un arrêt de la cour du 27 octobre 1638.

En 1666, le siège épiscopal de Coutances étant vacant, Messieurs du Chapitre /«rew/ en obligation de faire défense par ministère à dom Louis Mithon de Froideville, prieur-curé de la paroisse de Saint-Lô, de reconnaître d'autres supérieurs au spirituel que le chapitre ou ses grands vicaires, ni de recevoir aucune visite que de leur part. De môme, le 24 mars 1683, Mgr de Brienne, nouvellement élu évêque de Coutances, fit renouveler la même défense au dit sieur de Froideville, tant pour lui que pour le prieur du couvent et pour le curé de Saint-Jean, de reconnaître autre supérieur au spirituel que le dit seigneur de Coutances et de recevoir aucune autre visite que celfe de leur évêque, n'y prétendant souflrir aucun acte qui pût lui porter préjudice à peine £en répondre. Sur quoi, les trésoriers de Saint-Lô ayant voulu

(i) Ch. de Beaurepaire, Précis de VAradémie de Rouat, année 1858-59.

s'opposer à cette défense, le sieur de Froideville leur en fit signifier la copie en son entier par un sergent, et la chose en resta là pour cette fois (i).

Lors de la suppression du noviciat des Jésuites, qui eut lieu par arrêt du parlement, le 12 février 1762, on y procéda à la vente du mobilier appartenant au culte. Le corps du maître-autel, avec son grand tableau et les statuettes de la sainte Vierge et de saint Joseph, qui paraissent avoir eu quelque mérite, furent adjugés par trois cents livres aux trésoriers de la paroisse de Saint-Lô, qui les employèrent à la décoration de leur église (2).

Comme dans toutes les autres paroisses de la ville dont les curés avaient refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé, l'église de Saint-Lô fut supprimée en 1791, et l'année suivante tous les ornements ou objets mobiliers qu'elle pouvait posséder furent enlevés pour être répartis dans les églises conservées.

En fait d'objets d'art sauvés par cette mesure, on ne connaît que la chaire en bois de chêne sculpté, dont la présence à Saint-Patrice nous est révélée par M. De La Querrière (3).

C'est une pièce de menuiserie d'un travail assez remarquable de l'époque de Henri IV ou Louis XIIL La caisse se compose de six panneaux sculptés, séparés entre eux par des pilastres cannelés à chapiteaux habilement fouillés, encadrés haut et bas par des frises ornées de mascarons d'un bon travail.

(1) Hist. ecch du diocèse de Coutances, t. III, p. 349.

(2) BuU. de la Comtn. d'ant. de la Seine-Inf., t. VII, p. 6s. (5) Lksc. bisl. des maisons de Rouen j t. I, p. 228.

Les panneaux représentent les trois vertus théologales ou chrétiennes et trois des vertus cardinales que Ton reconnaît à leurs attributs : i° à gauche du spectateur, la Tempérance tient une coupe vide de la main droite et de la gauche verse à terre la liqueur qui est contenue dans une aiguière; 2** l'Espérance appuie la main droite sur la tôte d'une ancre et tient de la gauche une victoire; 3° la Foi porte haut et ferme un crucifix de la main droite; 4° la Justice est symbolisée par une balance et par une épéc; 3** la Charité porte sur le bras un jeune entant, tandis qu'un autre plus grand se tient à ses côtés ; 6° la Force porte sur l'épaule un tronçon de colonne. La Prudence manque à cet ensemble; sa place est occupée par l'escalier montant à la chaire.

Peu de temps après la spoliation de l'église, le 17 juillet 1792, les protestants, sous la conduite de leur ministre Mordant, s'y installèrent pour s'y livrer à l'exercice de leur culte, mais ils furent bientôt obligés d'en sortir à leur tour. En effet, le 17 nivôse an II de la République (6 janvier 1794), le conseil général de la commune de Rouen étant assemblé, on donne lecture d'une lettre émanant de la Convention, qui réclamait des mesures urgentes pour augmenter la récolte nationale du salpêtre, et, séance tenante, il fut décidé que l'église paroissiale de Saint-Lô serait retirée au culte protestant, qui s'y était installé provisoirement, pour être convertie en usine (i), et, le 5 février 1795, on y établit d'énormes chaudières qui, pendant quatre années, furent constamment en ébullition jour et nuit pour la fabrication du salpêtre.

Au bout de ce temps, les profondes excavations que l'on

(i) Arcliives municipales.

avait été obligé de pratiquer au pied des piliers pour le service de l'usine avaient disloqué les murailles, en même temps que les émanations humides et salpêtrées qui s'échappaient des chaudières avaient attaqué les voûtes de la grande nef et des bas-côtés, qui toutes étaient en pierre, à tel point que, le 13 frimaire an VII (3 décembre 1798), à quatre heures après midi, plusieurs piliers s'écroulèrent avec un fracas épouvantable, entraînant après eux les' voûtes et une partie des murailles latérales, par un mouvement si rapide que les ouvriers employés à l'intérieur eurent à peine le temps de se soustraire à un danger que Ton ne pouvait prévoir ; les maisons du voisinage et les bâtiments de l'ancien prieuré furent couverts de débris.

Cet événement imprévu causa dans le quartier une grande émotion et nécessita la démolition du portail de l'église, sur la rue Socrate, de la tour qui faisait l'angle des rues Socrate et Saint-Lô et de tout le reste de l'église paroissiale. On vendit 19,842 livres de vieux plomb provenant de cette démolition par le prix de 10,000 francs; mais le Directoire fit arrêter la vente, voulant se réserver ce qui en restait pour faire des balles; les cloches furent portées à la fonte et changées en gros sous.

Peu de temps après, des maisons furent bâties sur remplacement de l'ancienne église de Saint-Lô, dont il ne reste plus aujourd'hui que les pieds droits de son portail dans la rue Socrate.

Nous transcrivons ici la liste des curés de Saint-Lô dont nous avons rencontré les noms dans le cours de nos recherches, regrettant de ne pouvoir la donner plus complète :

Jean de Lamare 15 14

Guillaume Dantan 1533

Antoine Le Jeune 1380

Léonard de Lozen . . * . 1592

Poncet Tabur . . 1618

Thomas Avice 1635-1683

Mithon de Froideville. . 1662-1683

Nicolas Brice lui succéda jusqu'en 1704, époque à

laquelle il mourut.

Charles Hervy 1704

François Couston 17 16

Olivier Hurard 1727

Morlet 1759

Héron d'OIdcastel 1762-1765

Pierre Marius 1766

Nous ne savons s'il existait à Saint-Lô plusieurs confréries, mais nous avons trouvé qu'en 1667 le pape Clément IX accorda des indulgences à perpétuité pour l'établissement de la Confrérie du Saint-Sacrement dans cette paroisse.

Parmi les nombreuses sépultures que signale Farin dans son Histoire de Rouerty comme se trouvant dans l'église de Saint-Lô, nous relevons seulement celle de Jacques de Bauquemare, en son vivant chevalier et premier président en la cour du Parlement de Rouen, seigneur de Bourgdenis, de Varengeville sur la mer, du Mcsnil et de la Rivière, qui mourut le 28 juin 1586 et que nous avons cité dans le présent ouvrage comme un des bicnfiiitcurs de notre prieuré.

Il appanenait à l'une des familles les plus distinguées de la Normandie (i).

Suivant le pouillé d'Eude Rigaud, le revenu de Saint-Lô à cette époque valait quarante livres pour le bénéficier; dans Testimation présentée par le curé Avice, en 1636, il est porté à quinze cents livres.

Comme l'église de Saint-Jean, cette paroisse était à la nomination du prieur et resta soumise à la juridiction de Tévêque de Coutances et à certaines obligations que les religieux voulurent toujours conserver comme curés primitifs.

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