BOIS-L'ÉVÊQUE
Bosleveske, 1232. Boschus episcopi. O. R.
La Sainte-Vierge.
Nous avons vu, en parlant du prieur Robert, que Jean de Préaux avait fondé, vers l'an 1200, dans la forêt de Préaux, paroisse de Bois-l'Évêque, sous l'invocation de la sainte Vierge et avec le nom de Beaulieu, un monastère de religieux suivant la règle de saint Augustin. Le pieux fondateur avait doté cette maison de revenus considérables, y avait appelé des religieux de Saint-Lô de Rouen et leur avait accordé le patronage de toutes les églises qui lui appartenaient tant en France qu'en Angleterre, avec la condition que les prieurs seraient toujours tirés du monastère de Saint-Lô, sans que cette obligation pût empêcher celui de Beaulieu de rester sous la dépendance des archevêques de Rouen (i).
(i) V. Neustriapia, p. 396.
De plus il fut décidé que le prieur de Beaulieu étant mort, ou venant à quitter le couvent pour toute autre cause, les religieux auraient le droit de lui choisir euxmêmes un successeur, mais pris à leur choix parmi ceux de Saint-Lô, à moins toutefois que le prieur de ce monastère n'ait pas consenti à ratifier l'élection dans les quinze jours qui l'auraient suivie.
Il était dit encore dans cet arrangement que le prieur de Beaulieu payerait chaque année^ à celui de Saint-Lô, une redevance de soixante sous de monnaie courante en deux portions : à la fête de Saint-Michel et à Pâques.
Les religieux des deux monastères acceptèrent cette convention en présence de Jean de Préaux, bienfaiteur et fondateur du prieuré de Beaulieu, de Gauthier, archevêque de Rouen, et de Godefroy, prieur de Beaulieu, aux ides d'avril (13 avril) de l'an 1200 (i).
Mais cet état de choses ne devait pas durer longtemps, et bientôt les religieux de Beaulieu voulurent, à la mort de leur prieur, lui choisir eux-mêmes un successeur pris dans leurs rangs. Ceux de Saint-Lô refusèrent d'accepter de choix et en nommèrent un autre, contre Téleciion duquel les religieux de Beaulieu protestèrent à leur tour, comme ayant été faite malgré un appel légalement interjeté. Ils demandaient donc que ce prieur, indûment nommé, fut démis de ses fonctions, et en même temps que l'on arrêtât exactement les droits que pouvait avoir Saint-Lô sur l'église de Beaulieu, suivant les anciennes conventions, sur le manoir
(1) V. p. just., X-Xa-Xb. — On trouve aux archives des convocations du chapitre de Saint-Lô pour contribuer à Télection du prieur de Beaulieu, datées de 14x2, 1456, X506, etc., et des collations de prieurs au même Beaulieu, en présence des religieux de Saint-Lô, dans les mêmes années.
de Saint-Jean-de-Ia-Neuville, de même que sur cent acres de bois situés dans le voisinage du prieuré de Beaulieu ; sur cent acres de terre entre le dit prieuré et le village ou paroisse de Bois-l'Évêque, et sur les arrérages qui, disaient-ils, leur étaient dus, toutes choses sur lesquelles ils en appelaient, tant au possessoir qu'au petitoir, devant Farchevèque de Rouen et Tévèque de Coutances.
Ceux-ci, voulant compenser les intérêts des deux parties, décidèrent que le prieur actuellement en fonctions serait maintenu, mais que toutes les fois que, dans l'avenir, une nouvelle élection deviendrait nécessaire à Beaulieu, le chapitre de ce couvent serait tenu de faire connaître par une lettre officielle le jour de l'élection au prieur et au couvent de Saint-Lô, en les prévenant huit jours d'avance, afin qu'il leur fût possible d'envoyer trois de leurs religieux, en plus du prieur, délégués par le chapitre, pour venir prendre part à l'élection avec les autres chanoines et contribuer à pourvoir de curés les églises ci-dessus désignées, comme s'ils faisaient partie du couvent de Beaulieu.
De leur côté, les prieur et chanoines de Beaulieu, en compensation des avantages qu'ils réclamaient, s'engageaient à payer à ceux de Saint-Lô quatre-vingts livres tournois, savoir : trente livres dans l'octave de la naissance de Notre-Seigneur de la présente année; trente livres à la même époque de l'année suivante et vingt à la troisième, sous peine d'une amende de cent sous tournois pour chaque terme que les dits chanoines de Beaulieu laisseraient passer sans payer.
Par cet arrangement, les religieux de Saint-Lô renonçaient à tout droit spirituel ou temporel aux soixante sols tournois de rente annuelle que les chanoines de Beaulieu, d'après la convention antérieure, avaient pris l'engagement de payer
chaque année, comme à rien réclamer pour les arrérages et autres revenus.
Après eux, l'archevêque de Rouen, en confirmant Taccord fait entre les prieurs de Saint-Lô et de Beaulieu, pour régler l'élection du prieur de Beaulieu, reconnaissait l'autorité du prieur de Saint-Lôsur ce monastère et renonçait en sa faveur à tous les droits qu'il aurait pu y exercer comme premier pasteur (i); il lui abandonnait notamment le droit de visite, qui cependant était si ambitionné; mais il avait eu soin de spécifier que l'évêque de Coutances, en exerçant sa juridiction sur Saint-Lô et sur les cures ou chapelles qui en dépendaient, ne pourrait l'étendre sur Beaulieu, qui resterait en dehors de ses attributions (2).
Cet article du traité ne pouvait convenir à l'évêque de Coutances; il fit valoir que cet arrangement, arrêté entre les prieurs des deux couvents sans sa participation, sans qu'il eût été appelé ni consulté, ne pouvait l'engager en rien, et prétendit conserver tous ses droits comme par le passé.
Cette contestation dura trente-deux ans, après lesquels l'évêque de Coutances, pour avoir la paix et pour conserver des rapports affectueux avec son métropolitain, consentit à renoncer à ses droits personnels, se contentant de régler ceux que pouvaient réclamer les prieurs de Saint-Lô. Cet arrangement, daté de l'an 1232, fut scellé du sceau des deux prélats.
Nous avons des raisons pour croire qu'il fût plus durable que le premier; en effet, nous trouvons dans des notes, qu'en 1341, le père Thomas, alors prieur de Saint-Lô, ayant été prévenu que Guillaume, prieur de Beaulieu, étant
(i) Cest-4-dire reprendre et corriger les religieux, leur donner Thabit, etc. (2) F. P. just., X-X c,
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mort, un successeur allait lui être donné, délégua trois de ses religieux, qui assistèrent sans opposition à l'élection du nouveau candidat.
Pendant les troubles causés par les calvinistes en Normandie, les religieux de Beaulieu se dispersèrent de différents côtés, en menaçant cette riche maison d'une ruine prochaine, qui devint complète lorsqu'arriva l'administration des prieurs commendataires, lesquels se contentaient de recevoir les revenus et ne payaient rien. Cependant, lorsque, par un arrêt du Parlement daté du 19 juillet 1718, un économe fut chargé de la recette et des réparations, on travailla un peu plus, mais sans jamais rien achever (i).
Le prieuré de Beaulieu, définitivement abandonné par ses chanoines, fut supprimé par un décret du cardinal de La Rochefoucauld, en 1772, et ses biens, réunis au séminaire de Saint-Nicaise, à Rouen, furent vendus, en 1792, pour la somme de 130,000 livres. Des bâtiments monastiques on a fait une ferme; on reconnaît encore un cloître en bois du xni*^ siècle et la salle capitulaire avec ses voûtes et ses ogives du temps de Philippe-Auguste (2).
Dans la chapelle du monastère, sous l'invocation de sainte Austreberte, on voyait les tombeaux de plusieurs membres de la famille du fondateur sur lesquels étaient gravées les armes de Préaux, qui sont : Je gueules à Vaille d'or (3).
Le fondateur lui-même paraît avoir été inhumé dans la salle du chapitre, sous une tombe de pierre bleue qui existait encore en 1740, et sur laquelle on avait gravé une épée (4).
(i) Toussaint Duplessis, Deuript. de la haute Normandie, ii* vol.
(2) BulUtin de la Comm. des antiq. de la Seine-Infirieuref t. IT, pp. 36 et 87.
(3) Farin, Hist. de Rouen,
(4) Duplœsis, Descript. de la haute Normandie,