‹ Histoire du Prieuré de Saint-Lô de RouenChapitre 4 sur 78 · DANS LA VILLE DE ROUEN · texte numérisé non relu

DANS LA VILLE DE ROUEN

Nous avons déjà vu que, suivant plusieurs anciens titres, les prieurs de Saint-Lô avaient droit de recevoir, dans l'intérieur même de la ville, quelques rentes et dîmes auxquelles ils attachaient un grand prix, parce qu'elles remontaient à une haute antiquité. Voici comment s'exprime à ce sujet le dénombrement des revenus de 1462 :

« Item ils tiennent en ladicte ville et en la banlieue d'icelle plusieurs rentes et maisons qui d'ancienneté leur ont été données par plusieurs personnes pour estre et demourer es prières dicelle église lesquelles se montent jusques a la somme de deux cens cinquante livres tournois ou environ et sont icelles rentes nommées les pitances desdicts religieux (i). »

(1) V. p. just.. LXIX.

Ces rentes, en effet, étaient plus particulièrement affectées à l'entretien de la cuisine.

« Item ils ont droit de prendre chacun an six solz

tournois de rente sur la recepte de la viconté de Rouen et autres six solz de rente sur Thostel.de la monnaie du roy desquels Ton leur rabat trois solz pour autres trois solz de rente que ils doivent au roy au droit d'avance héritages dont ils sont tenants. »

Un article de la déclaration du revenu, en 1577 (i), nous donne l'explication de cette retenue de trois sols. On y voit que le roi avait cédé sur l'emplacement de la rue Saint-Lô (le pavement du roi) le terrain nécessaire à la construction d'une chapelle, la chapelle de Notre-Dame, ajoutée à l'église du prieuré.

« Itetn est deu par chascun an sur Icdict prieuré au roy nostre sire trois sols tournoiz a cause de partye de Iheritaige sur quoy est assie la chappelle Nostre Dame en l'église dudict prieuré pour ce in s. »

De leur côté « les conseillers et eschevins de la ville de Rouen devaient par chascun an trente sols six deniers de

rente assignée sur le revenu et émolument des magasins

et greniers a seel de Vernon, Louviers, Caudebec et Harfleur, et de plus deux sols de rente a prendre sur le moulin du chouq ou du choc appartenant à la ville de Rouen et six sols de rente par chacun an à cause du grand moulin de Claquerel près Icscurcur (enseigne de l'écureuil); en tout XIV 1. VII s. m d. »

Aussi le fermier des moulins de ville était obligé, par son marché, de payer par chaque année entre les mains du

(i) V. P. just., LXXXVI.

prieur de Saînt-Lô la somme de six sous six deniers et des rtourolles (i) à Pâques. De même les archevêques de Rouen, les archidiacres et doyens de la métropole, ainsi que les abbés de Saint-Ouen et autres, payaient à Saint-Lô une rente seigneuriale; redevances dont les religieux étaient fiers, parce que, suivant eux, elles prouvaient leur grande ancienneté et la supériorité qu'ils avaient eue lorsque leur église était cathédrale.

Suivant une charte de Henri' Plantagenet, roi d'Angle-* terre (2), les religieux de Saint-Lô avaient aussi à recevoir les dîmes du fief que possédait à Rouen l'évêque de Bayeux(3), avec quelques autres encore dans la même ville et ses environs {et décimas quas dam in Rothomago et circci)^ ainsi que plusieurs rentes dont il indique les débiteurs, au nombre desquels figurent les noms de Jean et Raoul de Beaumont.

Les religieux hospitaliers de Saint-Antoine, pour obtenir le droit de construire une chapelle sur le territoire de Saint-Lô, avaient consenti à payer une rente perpétuelle de quinze livres en 1388. Les pères Carmes, pour le même motif, devaient huit livres seize sous en 1383.

Quant aux maisons que possédaient les religieux ou qui leur devaient de petites rentes, le nombre en était si considérable dans presque toutes les paroisses de la ville qu'il nous serait impossible d'en donner ici le détail; il nous

(i) Expression encore employée k Rouen pour désigner des brioches de seconde qualité.

(2) V. P. just, VlII.

(5) G: fief devait être situé tout près du couvent ; en effet, les religieux possédaient, rue Neuve Saint-Lô, une maison dont le mur était mitoyen avec celui de Tbôtcl habité par Monseigneur de Bayeux.

sufEra de dire que dans un ce papier journal des rentes et revenus deubz annuellement, antiennement affectés à l'office de la cuysine dudict prieuré de S. Lô, sur plusieurs maisons assises et scituées es paroisses de ceste dicte ville et faulx bourgs d'icelle. » Le total de cet article se montait environ à trois cent trente-six livres dix sols cinq deniers, quinze chappotts et une poule (i).

D'après la déclaration de 1752, le nombre des maisons était encore de trente et une et le prix du loyer de cinq mille trois cent dix-neuf livres. En 1777, il ne restait plus que vingt-huit maisons, louées ensemble six mille sept cent quarante-une livres quatorze sous et dix deniers.

Cette nomenclature nous révèle le fait curieux que presque toutes les maisons, au moyen âge, portaient des enseignes, soit parce que les marchands alors n'écrivaient pas leurs noms sur les magasins, soit peut-être aussi parce que, l'usage des numéros n'étant pas encore répandu (2), chacun cherchait à faire reconnaître sa demeure par un signe particulier, tantôt sculpté, tantôt peint, à une partie visible de la devanture, désignant à l'attention publique rcmbleme de la profession ou le blason du propriétaire (3).

Pour toutes ces maisons que possédaient les religieux de Saint-Lô dans la ville de Rouen, les archives présentent en petit nombre les chartes de donation ; aussi nous croyons

(i) V. P. just., LXXXVa.

(2) L'usage de distinguer les maisons par des numéros n*est pas ancien en France; il ne paraît dater, pour Rouen, que de l'année 1788. Magasin pittoresijMy 50' année, p. 113.

(3) Ce qui explique encore mieux l'usage si répandu des enseignes au moyen âge, c'est qu'il était défendu à tout hôtelier ou industriel quelconque de débiter sa nurchaudise sans avoir levé un droit d'enseigne qui s'achetait par une redevance au profit de la ville.

devoir en transcrire une dans nos pièces justificatives, par laquelle un sieur Thomas, clerc à Rouen, aumôna, pour le salut de son âme et de celle de dame Auberède de La Couronne, autrefois épouse d'un certain Richard Le Petit, une maison sise en la paroisse Saint-Jean et qu'il tenait de la générosité de ladite dame Auberède (i).

Un grand nombre de ces maisons fut aliéné à diverses époques, pour répondre aux besoins du prieuré. On trouvera dans la déclaration de 1577 le nom des rues et des quartiers . où elles se trouvaient ; nous indiquerons ici seulement celles qui nous paraîtront les plus intéressantes par les souvenirs historiques qu'elles pourraient rappeler ou par leurs enseignes.

Une rente ypothique était due par un certain « Charles Le Carpentier, marchand hostellier demeurant en la maison ou pend pour enseigne les hanicrocheSy paroisse saînct estienne des tondeliers de Rouen pour la somme de (2) . •. lu 1. xn s. »

Les rentes assises sur les quatre maisons situées rue Bourg-l'Abbé, rue du Cordier, rue Rougemare et rue Beauvoisine, où pendaient pour enseignes le Bourg Vabbé, h barillet^ la grosse tête et les trois roys furent perdues, lorsque « Messieurs de ville les firent abattre pour construire le rempart et les fortifications de la porte Bcauvoisine » . Cette rente se montait à xxxi s. xii d. n chappons et i poule.

(i) V, p. just., LXXXVIII.

(2) Nous ne savons trop ce que veut dire ici le mot hanicroche, terme populaire ordinairement employé pour désigner un retard, une difficulté survenant en quelque affaire. Cette signification dans la circonstance eût été peu attrayante pour attirer les clients.

On appelait aussi hanicroche une espèce d'arme crochue.

« Grande rue. Jacques doibvent à cause du tcncment

de maisons jardins et tripot à eulx appartenants assis en la paroisse et rue saint vivien ou pend pour enseigne le cheval blanc vis à vis le cadran de Téglise x h »

La maison près la rue Ganterie, ou pendait l'enseigne de la croche (la crosse) devait une rente de xxxii s. et iv chappons.

Une autre maison située rue de la Prison, devant Véchaffauh, devait v s. de rente.

xxxx s. à prendre rue du gros horloge^ là où pendait pour enseigne le Chien rouge,

XII 1. à prendre sur l'enseigne le battoir derrière les Palluie^ (i), paroisse Saint-Lô.

XXV s. sur une maison où pendait la petite botte; elle était occupée par un tanneur (2).

Paroisse Saifit-Godard, nous avons remarqué v s. de rente ;i percevoir sur le tènement de « Pierre de Lamare, près la maison de Guillaume de Beauvoir (de belloviderè) », dont l'un des descendants, M. l'abbé de Beauvoir, est aujourd'hui curé de cette même paroisse de Saint-Godard.

Le prieuré possédait, dans la rue Sainl-Lô et dans les rues adjacentes, une vingtaine de maisons qui étaient louées depuis 17 et 28 livres jusqu'à 130 et 148 livres. Celles qui avaient été construites derrière le chœur du couvent et contre la chapelle Sainte-Anne, autrefois de Notre-Dame,

(i) Paludiers t ~ ouvriers dans les salines?

(2) Cctlc botte, qui se trouve ici parfaitement à sa place, à la porte d'un tanneur, servit aussi parfois d'enseigne à des cabarets. Mais c*est alors une sorte 4c rébus que l'on a voulu faire pour désigner un tonneau d'une contenance de onze à douze hectolitres, appelé botie encore aujourd'hui dans plusieurs localités de la Normandie.

étaient notamment fort recherchées par les anciens religieux, qui, après avoir quitté le couvent, voulaient cependant continuer à en suivre les exercices. Aussi on avait bâti jusque contre le portail de l'église. Il y avait un tènement de trois petites maisons enclavé dans l'enclos même du prieuré, à l'entrée de la cour.

Parmi toutes ces constructions se trouvaient plusieurs hôtelleries. Tout à côté du prieuré était l'hôtellerie où pendait r Aigle d'argent. Une autre, portant pour enseigne le petit Turc, faisait face au grand portail de l'église paroissiale, tandis que, vis-à-vis le portail latéral et au coin de la rue Bouditty était situé l'hôtel de la Belle-Épine ou de la Vache nairey loué 550 livres.

La maison dite le Bacchus, à cause de son enseigne, fut vendue en 1719 à Messieurs de ville pour y bâtir l'hôtel du premier président, à la charge de 14 livres de rente à partager par moitié entre M. l'Abbé commendataire et le Chapitre.

Enfin, en 1773, les religieux avaient encore, à Sotteville près Rouen, deux maisons, dont l'une était louée 170 livres, et l'autre, avec un jardin et ses dépendances, 320 livres et 8 chappons,

Mais la construction de toutes ces maisons, et surtout l'ouverture de la rue Néuve-Saint-Lô, que la municipalité avait forcé les religieux de payer à leurs frais, avait considérablement obéré les finances du couvent. On trouve aux archives une liasse entière concernant l'emprunt que nécessitèrent cette dépense et les réparations qui furent fiiites en même temps aux bâtiments claustraux. Cette somme s'éleva à 32,600 livres.

Page 1