RECETTES ET DÉPENSES
Après avoir suivi les religieux de Saint-Lô dans l'exercice de leurs devoirs et de leurs pratiques religieuses, il convient d'énumérer les ressources dont la maison pouvait disposer et d'en faire connaître l'emploi pour les différents offices auxquels elles étaient affectées.
Dans une administration aussi importante que celle d'un monastère, on doit s'attendre à trouver une comptabilité régulière, des livres bien tenus iqdiquant les recettes et les dépenses, de manière à permettre d'établir une balance exacte à la fin de chaque année. Pour Saint-Lô il n'en est pas ainsi, ou du moins les registres de comptes de ce genre manquent aux archives. A l'exception de deux ou trois documents plus importants, nous n'avons rencontré dans nos recherches que des notes détachées, appartenant à des années différentes et nous ne pouvons garantir l'entière exactitude de nos chiffres ; d'ailleurs nous n'avons rien trouvé d'antérieur à l'année 1536, c'est-à-dire à l'institution des prieurs commandataires.
Tout d'abord on peut se convaincre que la prospérité à
(i) V. p. just., LXVII.
(2) V. Errata et Addenda,
Digiti
Saint-Lô comme dans les autres monastères de France avait sensiblement diminué depuis le xiv* siècle jusqu'à la Révolution. Plusieurs causes contribuèrent à cet abaissement de la fortune en général. D'abord les rentes, conservant au xvni* siècle la même valeur nominale qu'au xiii*, furent réduites en réalité dans la proportion de 30 à i (i). Les guerres si fréquentes er si désastreuses au moyen âge qui détruisirent et ruinèrent les monastères et leurs fermes; le goût du luxe qui fit alors abandonner la simplicité monastique pour rechercher le confortable dans les habitations, comme la richesse, peut-être un peu exagérée, dans les ornements nécessaires pour le culte ; le relâchement qui s'introduisit dans les couvents avec des idées nouvelles et fit oublier les belles traditions dont l'observance était la gloire de leurs devanciers, et les avait placés à' la tête du mouvement agricole et intellectuel; enfin, le découragement causé par l'établissement des prieurs commandataires, qui les empêcha d'apporter autant de soin et d'intérêt à la conservation des propriétés, que leur avait confiées la piété des rois et des peuples, pour les transmettre intactes à leurs successeurs ; toutes cts causes réunies apportèrent dans les fortunes, une perturbation qui se manifesta par des variations souvent considérables, suivant les circonstances et les époques. D'un autre côté, en même temps que les ressources allaient
(i) Au XVI* siècle, la livre contenait autant d'argent qu'il y en a aujourd'hui dans 8 francs 15 centimes; le sou représenuit la valeur de 41 centimes de notre monnaie. Mais comme le pouvoir de Targent était alors sextuple de ce qu'il est aujourd'hui, il en résulte que pour la somme d'une livre, on aurait eu alors autant de blé qu'on pourrait en avoir pour 49 francs h. notre époque, et la nourriture de nos douze religieux qui, en 1537, coûtait 440 livres, revenait à 6,235 livres, d'après un compte de 1773.
ainsi en diminuant, les charges augmentaient dans une progression inverse : les décimes qui, dans le principe, étaient levés sur le clergé à des époques éloignées et pour les besoins extraordinaires du Saint-Siège et de la couronne, formaient depuis le commencement du xvi* siècle un des chapitres de la dépense ordinaire et se montaient jusqu'au tiers du revenu. Pour subvenir à ces nouvelles dépenses, il fallut recourir à des emprunts souvent fort onéreux.
Le plus ancien document sur le temporel du prieuré que nous ayons rencontré aux archives est tiré d'un manuscrit ayant pour titre : « Estât du revenu et des charges de la manse conventuelle du prieuré de Saint-Lô de Rouen, » dont l'écriture accuse le milieu du xvi* siècle.
D'après lui, les recettes se seraient élevées alors au chiffre
de 3 . 723 1. 4 s.
et la dépense à 3 . 502 1.
avec un reliquat de 221 1. 4 s.
bien insufEsant à cause des dépenses extraordinaires. dont il n est pas ici fait mention.
Nous joindrons à cette pièce une déclaration, faite à peu près à la même époque, eu 1577, contenant des détails plus complets et dans laquelle nous avons déjà puisé de nombreux renseignements. Les recettes, en cette année, montèrent
et les dépenses ordinaires à. . 3.616 L 9 s. 4d. avec un excédent de 477 1. 15 s. 6 d. (i).
Enfin, le dernier compte daté de 1777'accuse une recette
de 20.901 1. 7 s. 4 d.
et la dépense de 21.919 1. 16 s. 6 d.
avec un déficit de 318 1. 9 s. 2 d.
(1) V. pp. just., LXXXV-LXXXVI-LXXXVII,
sans compter toutes les autres dépenses non comprises icî et qui viendraient grossir ce chiffre. En effet, ks religieux avaient à cette époque contracté de lourds emprunts qui de plus en plus grevaient leur budget et avaient fait monter à 9,260 livres le prix des sommes qu'ils avaient à payer pour remplir leurs engagements.
Nous ne voyons pas figurer non plus le coût des procès qu'il leur fallait soutenir pour défendre les droits du monastère, et cependant ce chapitre était parfois assez chargé, ainsi qu'il ressort du curieux document suivant :
« Ensuivent les paiements fais par moy Guillaume prieur de Saint-Lô de Rouen, assis sur la recepte cy dessus escripte pour révérend père en dieu monseigneur l'évesque de Coutances et en son absence a M' labbé de Vezelay et maîstre barthelemieu dufirène depuis le jour de Nouel mil ini'Ttxxvn que je rendi mon compte précèdent a mons. le vicaire dudit lieu de Coutances.
« Aultres mises faictes par moy dessus dict durant le temps de ce présent compte pour les besongnes et affisdres de mon dict sieur de Coutances.
« Premièrement paie pour les vidimus de six lettres servantes pour le procès de la cure danfreville lesquelx ont este envoies par délia pour faire linformation dudict procès pour ce poie quarante soulx 40 s.
« Item baillé a maistre jehan de S* moris comme il appert par sa cedulle escripte de sa main et signée de son signe lan mil iiii^^xxvii le x* jour de novembre dix livres x 1.
« Item pour faire la tourbe (i) d'anfreville comme il appert par les parties cy après déclarées vingt livres dculx soûls
(i) Troupe. — Assemblée.
neuf deniers premièrement pour vingts quatre advocas notables qui ont dépose en la dicte tourbe en deulx parties en chacune partie xii diceulx advocas pour les deulx advocas principaux qui ont porte icelle tourbe a chacun vini angelot
vallent en monnoie xxxix s.
« Item pour chacun des aultres vingt deulx advocas neuf
soulx vallent en somme ix 1. xvni s.
« Item paie a mons. de Senne l'un des seigneurs du conseil du roi et a guillaume sebire greffier dudit conseil qui ont esté comis a ouir les tesmoings dicelle tourbe a chacun diceulx ung salut dor vallant en monnoie. . . Lvm s. vi d. « Item pour luissîer dudit conseil qui a adiourne le procureur du roy et les xxiin conseulx dessusdicts paie, ix s. «c Item pour Michel le pouletier procureur de mondit
seigneur paie ix s.
« Item pour les clercs qui ont double les articles du caier dupledoie pour faire icelle tourbe.
« Item pour Jean duquesnay advocat qui a vacque par plusieurs journées pour le fait de la dicte tourbe ung salut
dor vault en monnoie xxix s. m d.
« Item pour la despence faicte à la taverne par les dicts advocas et conseillers aux chappelles en faisant ladicte tourbe pour vin, espices, feu et aultres despences poié chinquante
spulx LS.
«c Somme des parties de ladicte tourbe, xx 1. 11 s. ix d. Nous avons aussi trouvé de nombreuses procédures relatives aux dîmes de Raffetot, de Cressy, de Bréauté, de la chapelle de Fontaines, etc.
Lorsque le prieuré fut tombé en commande, les prieurs commendataires qui touchaient les revenus étaient aussi chargés d'une partie des dépenses. C'est ainsi qu'ils devaient
payer à chacun des religieux, une somme d'argent suffisante pour assurer leur entretien et restaient obligés aux réparations des bâtiments en général, tant à la ville qu'à la campagne. Aussi, pour éviter la fatigue et les ennuis d'une administration souvent pénible, ils abandonnaient la perception des revenus à un intendant ou procureur, qui s'engageait à les recevoir, à ses risques et périls, et en même temps à remplir les obligations imposées par les baux, moyennant une redevance fixe pour le bailleur. Nous croyons devoir donner ici le texte même de l'un de ces baux, fait par Pom" pilio Delvino, premier prieur commendataire, pour l'office de la cuisine :
« Bail de la fourniture des vivres au relief de Saint-Lô, fait par le prieur commandataire à Dom Bidault religieux,
« Je prens la charge et office de la cuysine du prieuré
pour fournir a mes despensla nourriture dépense et pitances ordinaires, pour les douze religieux sy tant il y en a, ensemble le boys pour faire cuire la vyande en la dicte cuysine et qui est accoustume estre brusle et consomme en icelle cuysine et non ailleurs, (effacé) quérir le lard en la dicte cuysine soit pour larder les dictes pitances et pourtions des dits religieux les cas offirans, ou pour faire cuyre la chair ordinaire pour les dicts religieux et aussi beurres, poissons aux jours accoustumés et qu'il est nécessaire pour le vivre des dicts religieux et le tout ainsi qu'il est de louable coustume. Serai aussi tenu payer les deux escus a quoy mon dict sieur le prieur est subject l'ung à cause de la dignité presbitérale et laultre a cause de l'office de bailly. Mesmes descharger mon dict sieur de la f«ste de Saint-Lô qui sera en lan cinq cens trente huict payerai aussi le cuysinier et serai tenu
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quérir vin aigre, verjust pour les dicts religieux pour leurs dictes pitances, moustarde, espices et toutes aultres choses accoustumées. Item pour autant que par cy devant y avoit une office de bailly ayant charge entre aultres choses des procès et payer pensionnaires du dict lieu de Saint-Lô est accorde que moy dict Bidault poursuyveray à mes despens les procès pour raison ou a cause des arrérages des rentes deues qui appartiennent et despendent de l'office de cuysines. Si au cas que par ma faulte ou négligence les dictes rentes ou arrérages dicelles appartenant audict office de cuysine soient en voye de perdition, mon dict sieur le prieur en pourra faire la poursuitte à mes despenst. . . lesquelles rentes et arrérages deus. . . se montant a quatre cens quarante livres tournois ainsy que par cy devant ont este cueillyes etperceues par les cuysiniers «t officiers de' la dicte cuysine. . . » - -
Signé Bidault.
U ressort de ce qui précède, qu'il y avait des fonds spéciaux affectés à chacun des offices. •du monastère : il y en avait pour la cuisine, pour le vestiaire et pour la sacristie. Mais souvent les engagements pris par le commendataire ou par ses agents étaient mal observés et devenaient une cause permanente de discorde et de procès entre le» parties intéressées; il fallut recourir à d'autres arrangements; un nouveau contrat fut passé entre le prieur claustral et le commendataire. Dans cet accord il était dit : « Oultre et par dessus les rentes, terres et revenus affectés au vestiaire, iceux religieux joyront de tous les biens et revenus en grains argent et autres espèces qui sont la somme de 2,500 livres en argent disant partie de la somme de 12 a 13,000 livres
dont ils ont jouy jusques à présent et laquelle estoit affectée premièrement 208 livres pour chacune des portions, 140 livres pour partye de leur vestiaire, 260 livres pour le service de la sacristie, et 500 aux charges des offices et autres menues redevances et droits qui estoient au sous prieur 80 livres, au chantre 20 livres, au bailly 18 livres, au maistre des novices 158, au sacrisuin 36 livres, pour les doubles portions six vingts livres, pour le festin du jour Saint-Lô 45 livres, pour menues redevances a divers jours de lannee o. Item auront les dicts religieux cent cinq mines de bled pour leur nourriture personnelle et deux mines pour Taumosne q^ils ont Ihabitude de faire dans les jours saints. Item cinq mines de pois blancs (i). »
Il était, encore dit dans le présent accord que le prieur cède et délaisse aux religieux les logements appartenant au prieuré, et occupés précédemment par les trésoriers de France, avec toutes les dépendances, telles que : jardins, cour, écurie, etc.
« Item queles cottes mortes ou dépouilles de tous les religieux bénéficiers et autres dudk prieuré appartiendront à la mense claustrale.
- « Moiennant toutes les choses cy devant dictes le dict sieur supérieur est aquité et deschargé de tout ce qui besoin est ou serait «nvers les religieux et reconnaît de son côté avoir reçu du sieur de la Hame«e, preneur, la somme de quatre mille cinq cents livres portées au présent bail. »
D'autres baux furent consentis successivement, à peu près dans les mêmes conditions, sauf le prix principal qui allait toujours en augmentant,
(t) Urée d'une copie. F. pour plus de détails le bail de tout le revenu du temporel fait en 1636. P. just, LXXXXJV,
En 1768, la ferme de tous les revenus fut prise par François Cécille, ancien cooseiller-échevin, pour le prix de 8,500 livres, le prieur se réservant seulement, comme toujours dans les autres baux, le droit de présenution et de nomination aux bénéfices dépendant du prieuré.
Le dernier bail, de tout le temporel de Saint-Lô, est feit par messire François-Joseph de Gascq, abbé commandataire, à raison de 14,400 livres de fermage, sans autres charges que cellçs imposées aux fermiers ordinaires, en faveur d'un sieur Vermandc, d'Evreux, qui relouait le tout à ses risques et périls à diverses personnes, par le prix de 16,797 !• 2 s. 8 d. Ce bail commençait en 1787 et devait durer neuf années, la Révolution y mit un terme beaucoup plus rapproché.