RELIQUES
Nous avons vu au commencement de cette histoire que les reliques de saint Lô, de saint Rumphaire et de saint Fromond avaient été apportées à Rouen au commencement du vin* siècle, avec toute la solennité possible, et déposées
dans des châsses d'argent doré, placées aux deux extrémités de l'autel, dans la chapelle du monastère, pour être offertes à la vénération des populations.
En 1470, ces châsses n'existaient plus, et, bien que la position pécuniaire de la maison fut très mauvaise, puisque pour le rétablissement des bâtiments claustraux, qui tombaient en ruine, le pape Nicolas V se crut obligé d'accorder des indulgences particulières aux fidèles qui visiteraient Téglise et contribueraient par leurs aumônes à la réédifîcation du monastère; cependant les religieux trouvèrent le moyen de se procurer trots châsses magnifiques (i), pour renfermer leurs reliques vénérées qui étaient depuis longtemps restées enveloppées dans des sacs de cuir et enfermées dans de simples caisses de chêne.
On trouve aux archives le procès-verbal de cette translation dont nous traduisons ici un passage (2) :
m En présence du notaire public et de plusieurs trésoriers, les reliques suivantes furent tirées des anciens sacs de cuir, où elles avaient été renfermées, et replacées dans des châsses nouvelles par les religieux et prêtres du couvent, revêtus de leurs étoles, avec une grande dévotion et de nombreuses prières, au milieu des torches et des cierges allumés sur l'autel principal de la chapelle du monastère. C'étaient d'abord la tête de saint Lô avec sa mâchqire, tirée d'un sac de cuir blanc, qui fut placée dans un reliquaire de forme arrondie, recouvert d'une étoflfe de soie verte enveloppée dans d'autres étoffes de soie blanche. Item plusieurs os des jambes, des bras et d'autres parties du corps de saint Lô, tirées du même sac, qui furent placées dans une cassette
(x) Le Canu, Histoire des Évèquès de Coutances, p. 289. (2) V. le texte latin, P. just., LXX.
ou reliquaire allongé recouvert d'une étoffe de soie de couleur verte et jaune, brochée d'étoiles et de croissants rouges et enveloppée de pièces de soie couleur de neige. Item un os détaché du pied droit de saint Lô fut exposé dans une sorte de châsse ayant la forme d'un coffret, couverte d'étoflfe de soie noire, brochée de bandes d'or et renfermée dans une étoflfe de soie blanche couleur de neige. La tête de saint Rumphaire, avec sa mâchoire et quelques-unes de ses dents, tirée d'un sac de cuir blanc et enveloppée d'un tissu de toile de perse ou de soie, qui fut replacée dans un reliquaire rond, recouvert d'une étoffe de soie verte et jaune, brochée d'étoiles et de croissants rouges dans une pièce de soie blanche* Item trois côtes encore attachées à la chair; deux os des cuisses; trois os des deux jambes, avec quelques autres os et une partie du ventre et des viscères de saint Rumphaire, tirés d'un sac de cuir, furent déposés dans un coffret allongé couvert, comme les autres, d'étoflfes de soie et enveloppé de soie blanche. Item douze os des côtes, d*une épaule et plusieurs petits os avec un os de la cuisse ou hanche à laquelle restait adhérente une partie de chair de saint Rumphaire, tirés du même sac de cuir, furent renfermés dans un autre reliquaire semblablement recouvert d'étoffe de soie et enveloppé dans un morceau de soie blanche. La partie antérieure de la tête avec la mâchoire du bienheureux Fromond, tirée d'un sac de cuir blanc, fut déposée dans une sorte de cassette de forme arrondie, couverte de piècçs de soie de différentes couleurs et enveloppée de soie blanche. Item plusieurs os, des bras, des jambes, des pieds, de la poitrine et d'autres parties du corps, trouvés dans le même sac de cuir, furent placés dans deux reliquaires allongés et recouverts d'étoffes de soie verte et jaune bro-
ch^es d'étoiles et de croissants rouges et enveloppés de morceaux de soie blanche couleur de neige. Item des poussières et petits fragments d'os des saints susdits furent placés dans un petit reliquaire recouvert comme les autres d'étoffes de soie en présence de témoins. »
Nous sommes entrés dans ces détails, un peu longuement peut-être, pour faire connaître l'importance des reliques à cette époque; une visite des lieux réguliers et des ornements de l'église, que vint passer, en 1626, l'abbé Corbet, grand vicaire de l'évêché de Coutances, nous apprendra quels changements les unnées avaient apporté alors aux châsses et aux reliques qu'elles contenaient : « Plus avons visité », dit-il dans son procès-verbal, « les châsses et le lieu où sont les saintes reliques que nous avons trouvé dans des châsses vieilles et rompues à sçavoir des chefs de S. Lô et de S. Rumphaire et plusieurs ossements des dits saints ainsi que de S. Fromond ; le cornet de S. Edmond, roi d'Angleterre, et la ceinture de S" Anne, le tout méritant être mis en lieu décent (i). »
Ce passage du procès-verbal nous révèle l'existence à Saint-Lô de reliques dont il n'est fait aucune mention dans la charte de translation du prieur Guillaume, en 1470, mais elle nous est confirmée par un autre manuscrit des archives de la Seine-Inférieure, dans lequel on lit : « Nous avons encore le cornet dont on prétend que S. Edmond, qui était un peu sourd, se servait pour ouir plus aisément, ou que ce fut son cors de chasse. »
« Nous possédons aussi une ceinture tîssue de soie de
(i) V. notre article : Juridiction des Éviques de Coutances (i*' vol., p. 146).
couleur rougeâtre que Ton dit par tradition être la ceinture de sainte Anne, sans qu'il y ait rien d'authentique. »
On voit par ce qui précède que, si le sacraire du prieuré s'était enrichi de deux pièces plus ou moins apocryphes, il avait, d'un autre côté, perdu le plus grand nombre de ses reliques les plus précieuses.
Suivant certains documents, en effet, une grande partie du corps de saint Lô aurait été concédée à une collégiale d'Angers, érigée sous le vocable de ce grand saint, et le chapitre, en 1632, fut obligé d'envoyer une dépulation dans cette même ville pour obtenir de rentrer en possession de quelques parcelles des restes de ses anciens évêques.
On s'explique difficilement comment ces reliques insignes, entourées d'une si grande vénération, apportées à Rouen avec tant de solennité et de dépenses, auraient pu être transportées dans une autre ville sans laisser aucune trace de leur translation. Cependant, le procès-verbal d'une seconde ouverture, faite en 1712, des deux châsses placées aux extrémités du maître-autel, semble prouver qu'elles ne renfermaient plus à ce moment qu'une faible partie des corps saints :
« Nous soussignés prieur et chapitre des chanoines réguliers de S. Lô certifions que le vendredi vingt-sixième
jour du mois d'avril de l'année mil sept cents douze, nous avons fait l'ouverture des deux châsses de bois doré où sont renfermées les reliques des saints patrons de notre église prîorale ; nous avons trouvé dans la châsse qui est du côté de l'évangile le gros os de la partie supérieure du bras, la hanche, l'os de la cuisse, le gros os de la jambe, le ventricule et le crâne de S. Rumphaire, évêque de Coutances. Le ventricule est en^elc^pé dans un voile de taffetas violet. Dans
la châsse du côté de Fépltre, nous avons trouvé le crâne presque entier et trois petites parties détachées dudit crâne de S. Lo, évêque de Coutances. Le derrière de la tête et un os des vertèbres de S. Fromont, abbé et martyr, le tout enveloppé de toile d'argent. Nous avons tiré de la première châsse deux petites parties du ventricule de Rumphaire et une partie de son crâne, et de la seconde châsse, du côté de Tépître, nous avons tiré l'os des venèbres de S. Fromont et deux petites parties du crâne de S. Lo que nous avons mis dans quatre reliquaires de bois argenté en forme de petits tombeaux couronnés d'une petite pyramide, après quoi nous avons mis les dites reliques dans les mêmes châsses ; nous avons cloué les ouvertures qui sont au milieu des châsses par derrière du côté des vitraux. En foy de quoi nous avons dressé le présent procès-verbal que nous avons signé.
« Vaudïn, prieur claustral de S. Lo,
« F. Bethemont, F. Liebeul, F. Beaugrand,
« F. Marye, F. d'Aquin (i). »
Des indulgences furent accordées aux fidèles qui viendraient vénérer ces reliques, par le pape Nicolas V, le 6 mai 1432; par le cardinal d'Estouteville, 28 mai 1455; par Alexandre VII, pour un autel privilégié, 1655 ; par le même, pour les morts de Saînt-Lô, 1637.
L'église de Saint-LÔ était visitée par un grand nombre de personnes de l'un et l'autre sçxe qui venaient dans cette
(i) En effet « dans l'église Saint-Germain, Tune des paroisses de k ville d'Angers, on voyait encore, en 172a, sur le grand autel, une châsse de cuivre doré, donnée par Foulques, comte d'Anjou, et contenant les reliques de S. Laud dont le chef éuit enchâssé â part.
« Un grand chef de saint Laud d'argent doré enrichi de pierres et perles d'argent. >• Inventaire de 1696. Revue de l'art cbrétUn, trentième année, p. $93 .
intention aux fêtes de la Sainte-Trinité, de saint Mellon, de saint Augustin, ainsi qu'aux solennités de l'Invention de la Sainte-Croix et de la translation des reliques de saint Lô et de saint Rumphaire, comme on peut le voir dans la charte de Guillaume d'Estouteville (i), et jamais les pieux fidèles ne sortaient sans avoir déposé quelque offrande (2).