AGRICULTURE
Dans les premiers temps du moyen âge et à l'époque de la féodalité, les baux en agriculture étaient fort rares. Les terres,
au lieu d'être données à fermo par leurs possesseurs aux habitants des campagnes, étaient généralement fieffées, c'està-dire qu'on en cédait la jouissance et la propriété, moyennant une rente. Il en résulta qu'au bout d'un certain nombre d'années, le pouvoir de l'argent ayant sensiblement diminué, les revenus furent réduits dans la même proportion. Aussi, aux xiv* et xv* siècles, l'usage avait prévalu de louer les propriétés en se réservant certaines redevances en nature; et alors, soit à cause de la valeur variable du numéraire^ soit à cause de la position peu aisée de la classe agricole ou pour tout autre motif, on vit se produire ce fait curieux que le propriétaire bailleur prenait l'engagement de prêter au preneur tout ou partie des instruments, des animaux et des grains qui lui étaient nécessaires pour l'exploitation des terres à lui affermées. Ce ne fut guère qu'au xvi* siècle que l'on préféra les baux à terme qui, à leur expiration, permettaient aux propriétaires de rétablir l'équilibre entre le produit de la terre et le prix de location, avant de contracter un nouvel engagement (i).
Les religieux de Saint-Lô adoptèrent ces différents usages. Les baux étaient généralement de neuf ans, quelquefois de six. En les parcourant, on y trouve les mêmes formules employées qu'aujourd'hui, les mêmes termes de payement, les mêmes conditions imposées. On y fixe l'époque où les bois seront coupés, les terres labourées. On défend de vendre des pailles ; on ordonne de faire beaucoup de fumier avec le plus d'animaux possible. De plus, le preneur était tenu d'entretenir en bon état tous les bâtiments ruraux et aussi de
(i) V. sur cette intéressante matière, le remarquable ouvrage de M. Ch. de Robillard de Bcaurcpairc, le savant archiviste de la Seine-Inférieure : Koles tt documents concernant Vêlât des campagnes de la Hante-Normandie ^ etc.
réparer les églises ou leur chanceau, lorsque les bailleurs en étaient chargés.
Nous allons donner quelques extraits de plusieurs de ces baux :
Bail de la forme de laPigaudUre fait par les religieux de Saint- Lô au sieur Jean Hacquet, en 1421
« Jehan Hacquet de la paroisse de Bourdeny prent à ferme muable jusques au terme de six ans des Religieux et couvent de Saint-Lô de Rouen leur manoir de la Pigaudière et les terres labourables appartenant a icelluy dont il en y a de tournantes à carue environ xxxii acres avec xii acres de pre ou environ . . . toutes les dismes de Bourdeny. . . la tierce partie des pigons du coulombier pour peupler et nourrir les coulombs dudict coulombier. . . ceste prise faicte par le pris et somme de xxx mines de blé par an xvi mines dorge, vi mines davoine deux mines de poix et x 1. par an a condition de rendre au bout de six ans les terres labourées comme elles sont c'est assavoir x acres en ble, v acres en orge, v acres en avoine, 11 acres en pois, 11 acres en vesche et viii acres en quiquiere arees de deux areures (i) avec tout le fient qui sera en la court ... les religieux retiennent leur salle, chapelle, estable pour chevaulx, logis pour logier leurs foins et feurre pour faire leurs lis et eternir- leurs chevaulx et avec ce les dis religieux luy ont bailié m vaques du prix de x frans, deux jumens du pris de xl frans une carette un benel une carue ferrée de double ferreure ni colliers, une selle caretière^ m herches fournies de trez pour la somme de xvi 1. (2). »
(i) Jachère tournée de deux labours.
(2) Archives du tabellionnage, reg. 19*.
Dans un autre bail du même manoir, daté de 1452, pour 36 acres de terre labourable, les religieux exigent 12 acres en froment arics de quatre areures et semées de bonnes semences, 4 en orge, 6 en avoine, 2 en pois blancs, 12 en jachères arées de 2 areures. En même temps ils prêtent au fermier 2 vaches du prix de 13 livres qui avaient été baillées précédemment à son père, une charrue avec les fers et les rouelles, 3 herses, 2 colliers, une selle careiUre fournie d'avaleure et de dolière, à rendre à la fin du terme en aussi bonne valeur que Tétaient ces divers objets au moment de leur remise. On s'en rapportera au taux (i) de laboureurs à ce connaissans (2).
A la ferme de La Lande, sise paroisse du Mesnil-Esnard, sur 52 acres de terre labourée, le tiers devait être cultivé en froment are de quatre areures, le tiers en trémoi, à savoir en avoine de deux areures, en pois et en vtscty bail de 1452(3).
Ces 32 acres de terre furent louées en 1421 pour 80 mines de fourment, 16 mines d'avoine, 4 mines de pois, la moitié des pigons et des pommes et des poires du gardin (4).
Au manoir d'Aclou, près Brionne, sur les 50 acres de terre labourable on devait cultiver tierce partie en fourment airà de 4 airures, tierce partie en pois, vesclje et avoine, tierce partie en gasquHre airà de 2 airures. Bail de six ans. 143 1(5).
Dans un bail du manoir de Bréauté, passé en 1447, les religieux s'engagent à fournir au fermier 2 juments du prix de 12 1., 4 vaches du prix de 20 1., 2 bœufe pour tirer à la
(1) Taxe; évaluation.
(2) De Beaurcpaire, État des Campagnes de la HatiU-Normandif, p. la
(3) V. ibid., p. 36.
(4) V. ibid., p. 27, note.
(5) y. ibid., p. 41.
carue du prix de 20 1., une careste fournie de rœe:^ et de caretil, 2 carmes ferrées de toutes ferrures montées de roes et prestes de labourer avec la huche d'un benel et les meneurs; une selle carretière foumîe d'avalleure et de dossière ; un'collîer de limon avec 6 aultres colliers, cest assavoir : 4 pour bœufs et 2 pour chevaulx tous garnis de leur couverture et pris de tous neus ; les bestes et les harnais à rendre à la fin du terme en aussi bonne valleur comme ils furent taxis ou paier la somme d'argent (i).
D'après le bail de ce même manoir des Granges à Bréauté composé, en 1488, de 60 acres de terre, il devait y avoir 5 acres 3 vergées de blé; 3 acres i vergée et demie et 11 perches de vesce, 3 acres de pois blancs, le reste de pois gris; 10 acres 3 vergées d'avoine et 6 acres de jachère. Bail pour neuf ans.
Sur 40 acres de terre que les religieux avaient fait essartel et labourer sur cette même propriété, on devait, en 1448, semer 10 acres aîrées de 3 aîrures en blé fourment et méteil ; 3 acres de pois blancs ; . 3 de vesche ; 4 d'avoine airées de 2 airures; 2 acres d'orge airées de 3 airures, avec 12 îcres de gasquîères airées de 2 airures (2).
Le fermier était obligé de rendre les terres dans l'état où il les prenait, et, en général, le bailleur s'engageait à lui tenir compte des améliorations qu'il pouvait faire, cependant, une des plus importantes, le marnage, lui était imposée par le bail. Celui qui occupait le domaine d'Aclou était obligé de marier un sixième de la terre pendant un bail de six ans (145 1) à l'hôtel des granges de Bréauté, on devait sur 156
(i) Fonds de Saint-Lô, compte de 1452.
(2) De Beaorepalre, État des Campagnes de la Haute-Normandie, p. 34.
acres qui composaient la propriété en maller de 20 à 30 pendant la durée d'un bail de neuf ans (1488).
n résulte de ce qui précède que l'agriculture, au moyen âge, éuit plus avancée qu'on ne le pense ordinairement. Ainsi, on ne semait pas de blé sans avoir donné quatre tours de labour à la terre et deux pour l'avoine, et si on laissait le tiers de la ferme en jachère, on savait cependant que les prairies artificielles, vesche, pois, trèfle, etc., sont d'un grand secours pour nourrir des animaux et faire beaucoup de fumier. On cultivait alors, en Normandie, le lin, le canvre, la rahette en bon compost fumée et perquà, les trémois (i) ou mars, le sarrazin ou libéré. On cultivait l'orge adveneux pour la nourriture des agneaux, pois blancs, fèves, dragées, etc.
Quant au prix de location des terres, il était très variable. Plus élevé au xui* siècle, il subit tout à coup une diminution des quatre cinquièmes à la fin du xiv* siècle, et surtout à cette époque désastreuse où les Anglais, maîtres de la France, se livraient sans merci au pillage et couvraient la Normandie de ruines (2). Nous choisirons quelques exemples de la dépréciation que subirent alors les propriétés du prieuré de Saint-Lô, dans le précieux ouvrage de M. de Beaurepaire où nous puisons une partie de ces détails.
Sainte-Colombe et le Mesnil-Geuflfroy, loués ensemble 24 1. par les religieux en 1450, l'avaient été avant l'arrivée des Anglais : Sainte-Colombe 90 1. tz. etleMesnil-Geoffroy 20 1. tz., en tout iiol.
(i) Grains qui se sèment le troisième mois de l'année.
(2) « Tous les hommes estoient trespassés et estoient les maisons de tous les tenans cheues en tel état que nul n*y pourroit demourer et la greneure partie de toutes les terres plâinnes de saulx et de bissons et de feugiere, et dévoient si grans rentes et servages anciens que nul ne s*y osoit logier ne porter héritier. » (De Beaurepaire, État tUs Campagnes, p. jii.)
RafFetot, avant la descente des Anglais à Harfleur, valait 70 1. et ne valait plus après que 18 1., sur lesquelles il fallait encore rabattre le prix de 500 àtfeurre dus au curé.
En 1397, au manoir de la Haule, paroisse d'Aclou, 49 acres avec colombier, moulin et pâturages, avaient été baillés par les religieux pour 130 1., et même antérieurement, elles avaient valu 150 1., et en 1450 étaient tombées à 100 1., sur lesquelles il fallait encore rabattre 50 1. « pour les pilleries etroberies des anglais et les appât is desfrançois. »
A Bréauté, 40 acres du domaine non fieffé n'étaient plus cultivées depuis que les Anglais étaient en Normandie. Les religieux venaient de les défricher, et, pour avoir un fermier, ils furent obligés de lui fournir tout le mobilier nécessaire.
Les dîmes des pommes et des poires, qui avaient valu 20 h, étaient tombées à 20 s. ; celles des gerbes et des grains qui, en temps de paix, avaient rapporté 70 1. ne montaient plus qu'à 30 1. (i).
Dans un compte de 1478 relatif à Bréauté, nous avons trouvé 2 acres de terre ponées au prix de 18 s., 2 autres à IIS., I acre à 7 s., 16 acres de terre n'étaient louées seulement que 14 1. (2).
En résumé, les années comprises dans la fin du xv* siècle et la presque totalité du xvi** constituent une période de prospérité croissante et de progrès agricole qui se termine tout à coup par un véritable désastre et une décadence complète. Des dernières années du xvi* siècle aux premières du xvn* est une période d'inertie au sein de l'appauvrissement général. La résurrection commence lentement avec le
(i) V. pour plus amples détails* l'ouvrage de M. de Beaurepaire, déjà cité. (3) Archives de la Seine-Inférieure.
XVIII* siècle et se prolonge pendant le premier tiers du xix% qui nous ramène insensiblement au point où était l'agriculture dans la première moitié du XVI' siècle. En 1856, on était arrivé à dépasser la prospérité des meilleures années ; malheureusement aujourd'hui, nous sommes revenus à la période décroissante qui peut nous conduire à la gêne des pires époques.
Une pièce assez curieuse des archives : le relevé des dîmes perçues en nature par les religieux de Saint-Lô à Bréauté, pendantl'année 1672, nous fera connaître approximativement le rendement et la valeur des grains à cette époque, ainsi que le prix de la main-d'œuvre :
On recueillit « 23 1 gerbes de blé meteil et seigle qui ont rendu 32 boisseaux de grains à 7 gerbes au boisseau et a 20 s. le boisseau lun portant l'autre 32 1.
« Les pois gris et veches montant à 172 gerbes ont rendu 12 boisseaux de grains à 14 gerbes au boisseau et a 15 s. le boisseau cela fait , 9 1.
« Les 118 gerbes d'avoine et les 35 d'orge ont rendu 25 boisseaux de grain à 6 gerbes au boisseau et a 10 s. le boisseau fait 12 1. 10 s.
« Pour la dixme de laine et agneaux du sieur de Boissé receu 20 1.
« Pour 60 boisseaux de poires et pommes de la dixme des fruicts dudit sieur de Boissé dont Ion a faict 4 ponçons de gros sidre vendu 10 1. le ponçon fait 40 1.
« Pour deux ponçons de petit cidre vendu 4 1. le ponçon fait 81.
« Somme toute de l'argent des dites dixmes. 121 1. 10 s.
« Il a coûté pour cueillir et aprofiter les dictes dixmes :
a Payé à Bournoux dixmeur pour son aoust 9 1.
« Pour vin des lient aux aousteurs 3 1.
« Pour 12 jours à faire battre le blé méteil et seigle à 7 s. (l'un) Êiict 4 1. 4 s.
« Pour 5 jours a batre Tavoinè et orge a 7 s. 1 1. 15 s.
« Pour 3 jours a batre les pois a 7 s/ fait 1 1. i s.
(( De ce que dessus il paroist quil nest reste seulement de bon des dictes dixmes que la somme de cent deux livres dix sols 19 1.
« Arrêté le i*' de mars 1673 121 1. 10 s,
Le prieuré de Saint-Lô possédait au Petit-Couronne une prairie contenant trois acres et demie. Une pièce des archives nous apprend qu'elle rapporta, en l'année 1578, la quantité de 68 cares et demie de foin (i), voici ce qui fut dépensé pour les récolter :
a Pour avoir fauché et fenné troys acres et demye de prai a soixante et dix sols par acre xii 1. v s.
« Payé aux charetieurs pour avoir amené ledict foing du petit couronne a Rouen a trois sols par care la somme de X 1. im s.
« Item payé aux lieurs au prix de dix huict deniers par care en s.
En 1595, les religieux avaient loué leurs deux pièces de prairie, à charge pour le fermier d'apporter à leur « domi-
(z) Le mot care est encore employé & Rouen pour désigner 22 bottes de foin.
cile, à Rouen, le nombre de 30 cares de foing bon loyal et marchand du pois accoustumé d*estre en ceste ville de Rouen de 12 à 13 livres, » le prieur s'étajit engagé de son côté à payer, pour indemnité du charriage la somme, de 60 s. pour toutes choses.
Ces mêmes prairies, en 1727, furent louées, par bail écrit, T40 livres, et en 1786, 212 livres.