Voir V Empereur Guillaume, pp
années de 1873 à 1875. Elles empiétaient directement sur le teiTain dogmatique de l'Église, supprimaient le droit disciplinaire du pape sur le clergé, soumettaient le clergé à une cour ecclésiastique nommée par l'Etat; elles établissaient le droit absolu de TÉtat dans les nominations des curés et des vicaires, et, avant tout, enlevaient aux évoques réducation du clergé. Pour édicter ces lois, il fallait modifier la constitution prussienne, qui dans plusieurs de ses articles garantissait l'autonomie de l'Église. On commença par modifier ces articles, pour finir par les supprimer entièrement : toul le parti libéral vota cette abrogation, en même temps que les lois de rigueur et de répression. La chambre des seigneurs semblait divisée sur cette grave matière : avant la session, une nouvelle fournée de pairs en modifia la majorité en faveur du ministère. Le prince de Bismarck, qui n'avait pas paru à la chambre des députés, revint à Berlin pour soutenir la loi qui revisait les articles religieux de la constitution. Dans la séance du 10 mars 1873 il prit la parole pour expliquer qu'il s'agissêut de faire des lois de combat; la lutte était engagée entre la royauté et le prêtre, entre la dynastie évangélique et l'Église catholique; il assimilait le clergé à la démocratie socialiste, sans écouter la voix de quelques conservateurs qui lui faisaient observer que les ennemis du gouvernement récolteraient seuls les fruits de ces lois funestes.
Une dernière fois le pape Pie IX essaya de prévenir la promulgation des lois, contre lesquelles l'épiscopat prussien avait protesté d'avance dans des pétitions à l'empereur et aux chambres. Le pape écrivit le 7 août à l'empereur, en affectant de croire que celui-ci désapprouvait la politique de son chancelier : il en appelait du souverain mal informé
au souverain mieux éclairé. La réponse impériale fut un refus catégorique en termes fort aigres.
Ces lois de 1873 et des années suivantes furent loin de produire Feffet qu'en attendait M. de Bismarck. Les évêques et leur clergé, à de rares exceptions près, ne se soumettaient point, maintenaient leurs droits, obéissaient au pape, allaient en prison, laissaient saisir leurs biens et payaient les amendes. Les populations suivaient leur clergé Les élections générales, tant pour les chambres prussiennes que pour le Reichstag allemand, grossissaient successivement les rangs du parti catholique, qui dès lors faisait une opposition systématique au chancelier et au gouvernement.
Le prince de Bismarck vit ainsi, dans cette question, lui échapper le succès qui ne l'avait jamais abandonné dans ses campagnes diplomatiques. Il s'en prenait directement au pape et cherchait à l'atteindre dans ses rapports avec les autres puissances. Il demande à l'Italie d'examiner si la loi des garanties mettait le pape à l'abri de toute responsabilité internationale. Il stimule la France, la Belgique, la Hollande à censurerlesévèques qui témoignaient des sympathies pour l'épiscopat allemand. Il met à profit le zélatisme des protestants d'Angleterre, où lord RusseU présidait des meetings anti -catholiques, votant des remerciements à l'empereur Guillaume.
Ref roidiss emen t à Tégard des conservateurs.— Rapprochement avec les libéraux. — Le chancelier donne sa démission comme présidentdu ministère prussien. — De loin il dirige toujours la politique prussienne. — Conflits avec les libéraux avancés. — Arrestation d'un député catho*
BATAILLES PAIILE3IKM'A1UES. 359
lique. — La crise à propos de la loi militaire. — L'empereur s'irrite de l'ingérence de la chambre dans les choses de l'armée. — Discussions sur cette matière en 1867, en 1871 et en 1874.— Le spectre de la guerre de revanche de la France. — Avertissement du maréchal de Moltke.
— M. de Bennigsen propose le septennat. — Sollicitude de M. de Bismarck pour les classes ouvrières. — Les questions sociales doivent primer la politique. — Il n'aime ni la bourgeoisie ni la bureaucratie. — Ouvriers contre bourgeois. — Il partage les idées sociales de Napoléon J H.
— Il cherche à se concillier les classes ouvrières. — Ses rapports avec Lassalie. — Il cherche à amener une entente des puissances contre les démocrates socialistes. — Ses projets pour créer des ressources propres à l'empire. — Impôts indirects et prérogatives parlementaires. — Le cataclysme de la spéculation. — Les milliards français.
La lutte avec l'Église catholique, comme on a pu le voir, avait peu à- peu rapproché le prince de Bismarck du parti libéral, ou du moins de la majorité des libéraux, plus connus sous le nom de parti national-libéral. Mais en même temps aussi cette lutte lui aliénait peu à peu Tappui du parti conservateur, titre qu'avait pris depuis longtemps le parti féodal prussien. M. de Bismarck, qui connaissait ses anciens amis aussi bien que la position de l'aristocratie en général, avait dit, dès l'origine, qu'il n'y avait pas de place dans la monarchie prussienne pour une noblesse faisant de l'opposition au roi. L'événement lui avait donné raison. Les bouleversements et les remaniements de 4 866, qui heurtaient pourtant toutes les convictions, toutes les traditions, toutes les sympathies des féodaux prussiens , n'avaient trouvé parmi ces derniersque de rares opposants. Partisans de vieille date de l'Autriche, ils n'en acceptaient pas moins l'œuvre accomplie par M. de Bismarck contre cet empire ; il leur suffisait de constater que cette œuvre, réprouvée en 1848 et en i8S9 alors que la démocratie se disposait à la réaliser, avait
été exécutée par le gouvernement et sans la démocratie. Ils s'étaient réconciliés encore davantage avec la politique du chancelier, quand ils l'avaient vu écarter de la constitution de la Confédération du nord tout ce qui pouvait fortifier le pouvoir parlementaire vis-à-vis de la royauté. Cet accord, après rétablissement de l'Empire, fut troublé par le Culturkampf, Les mesures adoptées par le gouvernement, et surtout la législation qui restreignait fortement Tinfluence du clergé sur l'enseignement, froissaient au dernier degré les idées du parti féodal qui inscrivait TÉtat chrétien en tête de son programme politique. Le désaccord s'accentua encore au mois d'octobre 1872, à l'occasion d'un projet de loi sur l'administration locale, dans lequel les vieux privilèges de la noblesse rurale avaient été sacrifiés. La chambre des sei« gneurs de Prusse rejeta ce projet, bien que l'empereur-roi eût personnellement exprimé le désir de le voir adopter. Pour le faire passer, il fallut clore la session et le présenter à une autre session, après que le gouvernement se fut assuré une majorité en adjoignant à la chambre haute un certain nombre de membres à vie. Irrité de cette résistance de ses anciens amis, prévoyant aussi l'opposition qu'ils feraient à sa politique religieuse, le chancelier avait quitté Berlin en donnant sa démission comme président du ministère prussien, mais en conservant ses fonctions de chancelier de l'empire allemand. L'empereur accepta la démission par une lettre en date du !•' janvier 1873, conçue dans les termes les plus élogieux, et dans laquelle il témoignait à son ministre que ses conseils et ses actes, depuis dix ans, avaient mis le souverain à même « de développer la force de la Prusse « et de conduire l'Allemagne à l'unité». « Votre nom », ajoutait l'empereur, » est inscrit en caractères ineffaçables dans
« rhisloire de la Prusse et de rAllemagne. » Le prince de Bismarck restait ainsi, durant plusieurs mois, éloigné de Berlin, mais non des affaires qu'il continua de diriger de Varzin et sur lesquelles il ne cessa d'exercer, même en ce qui concernait la politique intérieure de la Prusse^ Tinfluence la plus active. Ses collègues du ministère prussien constatèrent d'ailleurs publiquement la continuation de cette influence. Le 7 janvier 1873, le ministre de l'intérieur de Prusso déclara, à la chambre des députés^ « que le ministère « ne cessait pas d'être un ministère Bismarck dans la vraie « acception du mot », et que le ministère <( continuera de « gouverner dans le sens que le prince de Bismarck a jugé « nécessaire jusqu'ici ». Le chancelier confirma luimême ce fait à la séance du 28 janvier, en déclarant qu' « il « ne saurait être question pour moi de renoncer à cette in- « fluence, tant que je serai chancelier de l'empereur ». Du reste, au bout de quelques mois, il vint reprendre sa place de président du conseil.
De nouveaux conflits ne tardèrent pas à se produire entre le chancelier et la fraction avancée du parti libéral, ou, comme elle s'intitulait, le parti progressiste. Ce parti avait soutenu la lutte engagée par le gouvernement contre l'Église catholique: combattant l'orthodoxie protestante qui était patronnée par le conseil supérieur de l'Église évangélique, attachés en majeure partie à l'école de la libre pensée, les progressistes étaient tout naturellement portés à se faire les auxiliaires d'une guerre contre la papauté, et c'est d'un de leurs chefs que cette guerre avait reçu le nom de Cnlturkampf^ combat pour la culture. Le prince de Bismarck avait ainsi trouvé dans l'appui des progressistes une compensation à la défection des vieux conservateurs, qui, en dehors du Reichstag et des
362 HISTOIRE DU PillNCE DE BISMARCK.
chambres prussiennes, cherchaient encore à lui nuire à la cour. Mais cette alliance ne devait pas durer longtemps. Les libéraux combattaient les croyances et Tinfluence du clergé ; ils ne pouvaient, en raison de leurs principes, aller jusqu'à sacrifier les immunités parlementaires.
Au mois de décembre 1 874 , un membre clérical du Reichstag, condamné à la prison pour offense, commise par la voie de la presse, à Fempereur, au chancelier et au ministère, avait été arrêté en pleine session. La constitution de l'empire étant peu précise sur cette matière, un député progressiste avait proposé que le Reichstag, en vue de sauvegarder sa dignité, déclarât Tinviolabilité de ses membres pendant la durée de la session. C'était là une de ces questions sur lesquelles le chancelier n'avait jamais voulu adopter les doctrines du parlementarisme : le ministre de la justice avait en conséquence combattu la motion, qui néanmoins fut votée à une grande majorité. Le chancelier prit mal ce vote, qu'il considérait comme dirigé contre sa personne. Il donna sa démission, en disant qu'il ne pouvait remplir sa tâche, sans une majorité sur laquelle il pût compter avec certitude. L'empereur refusa la démission. D'ailleurs, quelques jours plus tard, les nationaux-libéraux, surpris de l'attitude de M. de Bismarck et ne voulant pas s'engager plus avant dans Topposition contre lui, revinrent sur leurs pas, en saisissant la première occasion pour proposer et faire adopter, à une grande majorité, un vote de confiance dans le chancelier et sa politique.
Ce n'avait pas été d'ailleurs le seul point sur lequel les progressistes s'étaient mis en opposition avec M. de Bismarck, ni la première fois que les nationaux-libéraux lui étaient venus en aide. Quelques mois aupai*avant, une ques-
tion d'une extrême gravité avait fait éclater une véritable crise gouvernementale; il s'agissait de la question militaire, de l'organisation définitive de l'armée de l'empire.
On a vu, dans le chapitre précédent, que la constitution de la Confédération du nord, en 1866, avait posé les bases d'une organisation permanente de l'armée. A cette époque, le roi Guillaume ne se souvenait que trop que le conflit parlementaire de 1863 et des années suivantes avait eu pour cause première la question militaire, sur laquelle la chambre prussienne avait voulu exercer, à l'exemple de tous les autres parlements européens, son droit budgétaire et son contrôle législatif*. De tout temps, avant même son avènement au trône, l'empereur avait été systématiquement opposé à l'immixtion parlementaire dans les choses de l'armée. Cette ingérence lui paraissait dangereuse, et il la redoutait au point de combattre, en 4845, au conseil d'État l'établissement d'institutions représentatives. C'est pour prévenir le renouvellement du conflit constitutionnel que le projet de constitution pour la Confédération du nord proposait de fixer par une loi organique refl*ectif de paix et les dépenses pour l'entretien de Tannée. L'opposition de la. majorité du Reichstag du nord à. l'égard de cet article de loi fut des plus vivps. Les libéraux envisagaient la question principalement sous le rapport du pouvoir parlementaire, qui, disaient-ils, ne devait pas se dessaisir, en faveur du pouvoir royal, de l'arme légale du vote annuel du budget. Il fallut de grands efl^orts à M. de Bismarck pour vaincre cette résistance ; encore n'y réussit-il qu'en partie. La menace d'un nouveau conflit avec le roi,
1 Voir l'Empereur Guillaume^ pp. 68 S8.
puis aussi les craintes d'une guerre avec la France, que la question de Luxembourg avait fait naître, déterminèrent les libéraux à adopter un amendement, proposé par leur chef, M. de Bennigsen, et fixant Teffectif et les dépenses jusqu'au 31 décembre 1871. Cependant les défenseurs du droit budgétaire ne se tenaient pas pour battus. Au mois de mars de 1869, à l'occasion d'un débat sur de nouveaux impôts, ils revinrent à la charge pour réclamer des économies dans les dépenses militaires. Le chancelier les repoussa avec raideur. Il leur montra le danger extérieur qui planait sur l'Allemagne. « Si vous étiez à ma place », dit-il, « je voudrais « bien voir celui qui aurait le courage d'assumer en ce « moment la responsabilité du désarmement du pays, et de « priver le peuple de la garantie de la paix, sur laquelle re- « pose sa force. » « La question de savoir, ajouta-t-il, com- « ment sera faite l'épée et combien elle coûtera ne saurait « être livrée à la seule appréciation de Télémeut civil. »
Dans Tannée 1871, où devait expirer le compromis de 1867, la guerre avec la France venait d'être terminée et Tempire allemand venait d'absorber la Confédération du nord et l'Allemagne du sud. Pas plus que les triomphes de la campagne de 1866, les lauriers militaires de 1870 ne firent oublier au parti libéral le souci des prérogatives parlementaires : pour lui la question de l'armée restait avant tout une question de droit constitutionnel, de droit budgétaire. Le ministre de la guerre, M. de Roon^ dans la discussion au Reiçhstag allemand, en novembre 1871, se plaignit de cette sorte d'ingratitude dont l'opposition faisait preuve à l'égard de l'armée qui avait accompli une tâche si glorieuse. Le ministre Delbrûck, qui remplaçait M. de Bismarck, malade, fit passer devant les yeux de son
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auditoire le spectre de la France, préparant une guerre de revanche pour le moment où elle aurait terminé Tacquittement des derniers trois milliards de Findemnité de guerre. Le gouvernement actuel de la France, disait-il, inspirait toute confiance ; mais qui répondra des gouvernements h venir? « Ce qui importe », s'écrie M. Delbriick, « c'est de faire « en sorte que la revanche ne soit même pas tentée ! » Voilà pourquoi le gouvernement impérial veut que le statu quo de 1871 soit prorogé de nouveau pour trois ans, c'est-àdire jusqu'au 31 décembre 1874. Le projet gouvernemental fut adopté, à la faible majorité de 182 contre 128 voix seulement et non sans de violents débats.
Le 5 février 1874, en ouvrant la session du Reichstag, l'empereur annonça que parmi les projets présentés par le gouvernement la loi organique militaire tenait la première place. Le projet fixait d'une manière permanente l'effectif de paix à 401 6S9 hommes, chiffre de 1871 ; quant à la dépense, la constitution de l'empire y pourvoyait en obligeant les différents gouvernements à mettre à la disposition de l'empereur une somme fixe et annuelle par chaque homme. Les débats, qui furent longs et orageux, se concentrèrent de nouveau surlepoint de droit constitutionnel. Toutes les fractions du parti libéral se joignirent sur ce terrain aux partis catholique et démocrate socialiste. Lors de la première lecture du projet, le 1 6 février, le feld-maréchal de Moltke répéta avec toute l'autorité d'un général victorieux, les arguments tirés des aspirations de revanche française et qu'il avait produits déjà trois ans auparavant. Il rappelait l'éducation militaire que l'État prussien avait donnée à ses sujets depuis le traité de Tilsitt en 1807, éducation, disait-il, qui avait procuré à la Prusse soixante classes (de recrutement) d'une
nation élevée en vigueur physique, en santé intellectuelle, pour Tordre, la. ponctualité, la fidélité, Tobéissance, le patriotisme et la virilité. Peut-être une génération future sortira-t-elle de Fétat actuel de paix armée : ce bonheur ne sera pas dévolu à la génération présente. L* Allemagne aura à défendre pendant cinquante ans ce qu'elle a gagné en six mois. Elle a rencontré de tous côtés la méfiance mêlée à la crainte qu'elle ne devienne un voisin incommode. Tel est surtout le sentiment de la France, qui depuis la guerre s'est mise à copier les institutions militaires de la Prusse, mais en augmentant la durée du service dans une proportion considérable, en augmentant aussi son effectif de paix. En voulant user, dans cette question, du droit budgétaire, le Reichstag compromettait l'existence de l'armée et de l'empire même. Une puissante armée allemande, conclut-il, c'est la meilleure garantie de la paix de l'Europe.
Ces arguments ne semblèrent pas d'abord avoir prise sur Tesprit des libéraux. Les dépenses militaires, objectaient-ils, comme toutes les autres dépenses, ne doivent être accordées que pour un an. Un membre influent du parti progressiste exprima le vœu que, dans la session qui venait de s'ouvrir, la lutte contre le militarisme devait primer celles contre Tultramontanisme et le socialisme. On désignait le prince de Bismarck comme 1' « imperator dans le fauteuil (( ministériel ». Les mêmes hommes qui huit ans auparavant avaient demandé la fixation de l'effectif par une loi ne voulaient plus à présent en entendre parler. La commission traîna en longueur l'examen de la loi, dont elle finit par repousser les principales dispositions ; le Reichstag prit ses vacances de Pâques, sans que la loi fût revenue à Tordre du jour. Le 22 mars, jour de sa fête, Tempereur en témoigna
son mécontentement. En recevant les généraux, il déclarait maintenir son projet, et ajouta, qu'il voulait laisser à son fils Tannée comme une institution inattaquable et à Tabri de toute contestation en fait comme en droit.
Le prince de Bismarck, retenu chez lui par la maladie, apprit avec colère les dispositions hostiles de la majorité libérale. Il s'exprimait, dans sa chambre de malade oîi il recevait ses intimes, avec aigreur sur les libéraux, qui, disaitil, n'avaient été nommés par les électeurs que parce qu'ils s'étaient réclamés de lui et avaient promis de soutenir sa politique. Us prétendaient, par doctrine, ne jamais se mettre en contradiction avec quelque vote ou quelque engagement antérieur ; lui cependant n'avait jamais hésité à subordonner ses opinions personnelles au salut du pays. « Je ne puis « supporter cet état de choses », insistait-il ; « je ne puis sacri- « fier ma réputation européenne, et dès que ma main pourra « tenir la plume, je donnerai ma démission ; peut-être il « se trouvera quelqu'un qui réussira à se faire une majorité « sûre dans ce Reichstag. » Au conseil fédéral on l'avait raillé, disait-il encore, à propos de ces libéraux, sur lesquels il avait tablé. Il n'y avait pour en sortir que deux moyens : sa retraite ou la dissolution. C'est surtout à ce dernier moyen qu'il songeait. H constatait que près de soixante circonscriptions électorales, très dévouées à sa politique, étaient représentées par des députés hostiles, par des « ennemis de « l'empire ».
Une grande agitation se produisit pendant les vacances de Pâques. Une sorte de panique s'empara des populations, qui, habituées depuis vingt ans à voir les affaires menées par le chancelier, ne pouvaient se familiariser avec l'idée que l'empire marcherait sans lui. Les progressistes tenaient bon ;
ils comptaient sur la majeure partie des nationaux-libéraux. Ils se disaient hors d'état de consentir à Tabsolutisme militaire, au sacrifice des droits du parlement : le peuple seul, dans ses comices, avait le droit de renoncer à ces prérogatives. D'autre part, le gouvernement provoqua chez ses organes une véritable tempête contre les opposants. On les accusait de compromettre tout le développement national, on appelait le peuple à se prononcer contre « les ennemis de Tem- « pire ».
Le résultat de cette action gouvernementale répondit à Tattente du chancelier. La plupart des députés et des journaux nationaux-libéraux se séparèrent des progressistes pour passer au gouvernement, et, lorsque le Reichstag, le 9 avril, rentra en séance, la question était résolue en principe. Les chefs des libéraux modérés, contrairement aux opinions qu'ilsavaientjusque-làmanifestées,proposèrentau chancelier un compromis, par lequel l'effectif de 1871 serait accordé pour une période de sept ans, c'est-à-dire jusqu'au 31 décembre 1881. M. de Bennigsen, une fois de plus, fut le promoteur de cette transaction, qu'il soutint à la tribune, en montrant les dangers auxquels l'empire était exposé, non seulement du côté de la France, mais aussi au dedans, où existaient des partis qui voulaient détruire les fruits de 1866 et de 1870. Quant aux prérogatives parlementaires, dit-il, elles s'harmoniseraient, au cours des années, avec le droit public, comme en Angleterre, où l'on ne discutait plus l'armée ; en Allemagne aussi, aucun Reichstag futur n'oserait plus mettre en question l'organisation militaire, et, au cas contraire, son vote serait cassé parla nation. Le maréchal de Moltke se leva pour clore le débat, comme il l'avait ouvert, en faisant apparaître de nouveau l'éventualité
BATAILLES PARLEMEXTAIRES. 369
d'une guerre de revanche que voudrait provoquer la France. Désarmer, disait-il, ce serait amener la guerre.
Après les déclarations antérieures de l'empereur, qui semblaient exclure tout compromis, on était assez surpris de voir les ministres consentir à la proposition du septennat. Le prince de Bismarck se prononça en faveur de cette solution. Peut-être, avec un peu de pression sur le parti libéral, il en aurait pu détacher quelques voix pour parfaire la majorité. Mais il tenait, en vue de son prestige, à obtenir une majorité compacte et il voulait éviter une dissolution, les élections nouvelles pouvant lui amener une majorité conservatrice qui aurait sans doute voté la loi militaire, mais, d'un autre côté, contrarié sa politique générale pour laquelle le concours des libéraux lui était nécessaire. Il insista donc et obtint que l'empereur donnât son assentiment au compromis. Voilà dans quelles conditions le septennat militaire fut adopté, le 14 avril, à la grande majorité de 224 contre 146 voix.
C'est pendant que ces débats s'achevaient, sans sa participation publique, mais non sans son intervention décisive, que le chancelier se disposait à modifier le courant de sa politique, en ce sens qu'il abordait de plus près le problème de la constitution financière et économique de l'empire et de la Prusse. Pourlui, qui voyait avec les yeux dumonarchisteelde l'aristocrate, la participation des masses aux affaires publiques avait été de tout temps un malqu'il fallait corriger par tous les moyens possibles dont dispose le pouvoir. Il n'avait aucune confiance dans le jugement politique des masses; par contre, il admettait qu'elles connaissaient bien leurs intérêts spéciaux et individuels et qu'elles avaient droit à être consultées sur ces questions par le législateur. Il était d'avis surtout qu'en s'oc-
cupant plus particulièrement de ces intérêts, les classes ouvrières seraient tout naturellement détournées de la haute politique, à laquelle elles ne comprenaient rien. Dès Tannée révolutionnaire de 1848, ce fut chez lui une idée arrêtée que la politique proprement dite devait céder le pas aux questions sociales et économiques. En 1849,à la chambre des députés de Prusse, à l'occasion d un débat sur une question de législation corporative, il prit la parole pour reprocher, avec quelque ironie, aux politiciens libéraux leur indifférence à Fégarddes classes ouvrières. « Croyez bien, » leur disait-il, « que le peuple « prête plus d'attention à ces débats qu'aux discussions sur « les théories subtiles du constitutionalisme, ou au marchan- (( dage au sujet de tel ou tel droit de la Couronne. » Parmi les causes de Tappauvrissement des artisans, il signale la pression que le capital exerce sur le travail; les fabriques, ditil, enrichissent quelques-uns, en faisant naître un prolétariat misérable et, partant, dangereux pour l'État. Il accuse aussi la bureaucratie prussienne, « le libéralisme du conseiller de « ministère, porté à tout niveler et à centraliser ». De là, il arrive à conclure qu'il faut rétablir les jurandes avec participation obligatoire pour les ouvriers. Il plaide même la cause du prix maximum et dit de dures vérités aux capitalistes et aux industriels ; il montre la misère qui règne dans les districts manufacturiers des provinces rhénanes, tandis que le paysan des provinces orientales ne connaît pas l'indigence. Au moment où M. do Bismarck tenait ce langage, la noblesse du Brandebourg et de la Poméranie se ligua pour défendre sespropres intérêts en même temps que la cause monarchique contre les innovations du libéralisme. Elle posait les campagnes en face des villes : les unes, siège dépopulations loyalistes et dévouées à la cause de l'ordre; les autres, foyers
des révolutions dont la bourgeoisie libérale était le pionnier. C'est cette bourgeoisie, comme on voit, que visaient les paroles de M. de Bismarck : en neutraliser Tinlluence et l'action lui semblait une tâche utile et nécessaire à entreprendre par les gouvernants.
Ces questions Toccupent sans cesse depuis lors, et encore plus tard, à Francfort, au cours de son ambassade à la diète. En novembre 18S3, dans un mémoire adressé à son chef hiérarchique, il expose le mauvais esprit de la démocratie de Francfort et des environs ; l'ouvrier compte sur une révolution en France, dans l'espoir qu'elle améliorera sa position. Il dépeint même, d'après ses informations, la misère des populations rurales en France, tout en assurant que les villes seules seraient capables de faire une révolution.
Dans ces questions de politique sociale, on est frappé une fois de plus de trouver M. de Bismarck partisan jusqu'à un certain point des idées de Napoléon III, qu'il avait étudié de loin avant de rapprocher de près, dès son entrée dans la carrière diplomatique. Il serait certainement injuste de soutenir que le ministre prussien voulait, si Ton peut s^exprimer ainsi, jouer Touvrier contre le bourgeois, entretenir la discorde entre ces deux classes sociales et avantager la première au détriment de la seconde. Il n'en est pas moins constant qu'une fois arrivé au pouvoir, ilavaitcesséd'ètrel'hommed'un parti quelconque. Au cours de sa carrière, on le voyait tour à tour marcher avec les féodaux, avec les libéraux^ avec les catholiques même, à titre d'alliés temporaires et en tant que 1*alliance avançait ses projets. Dans les années du conflit constitutionnel, de 1862 à 1866,- abandonné par les féodaux qui trouvaient sa politique extérieure trop révolutionnaire, et par la bourgeoisie libérale dont il combattait les aspira-
- ■ • ^^Tjr^v.
lions parlementaires, il semblait naturel, et on Ta cru, qu'il cherchât à attacher à sa cause les classes ouvrières en accordant pour la Confédération du nord le suffrage universel et direct et en abolissant la prohibition du droit de coalition. Il entretenait, à cette époque, des relations suivies avec Lassalle, l'apôtre du socialisme allemand: celui-ci, en 1864, dans une réunion de socialistes^ avait proclamé qu'avant un an M. de Bismarck jouerait le rôle de Robert Peel et donnerait le suffrage universel. M. de Bismarck devinait en Lassalle une nature monarchiste ou impérialiste : ce qui devait être exact, la doctrine socialiste prenant pour base FÉtat omnipotent, maître de tout et surtout maître de rindividu, idées qui peuvent convenir sur bien des points aux ultra-monarchistes. Lassalle, grâce à ses entreliens avec M. de Bismarck, obtint, outre le suffrage universel, un appui matériel du roi Guillaume pour les sociétés ouvrières de production, qui, soit dit en passant, ne réussirent point. A la mort de Lassalle, le mouvement sacialiste passa aux mains d'agitateurs plus dangereux, pour se dresser en ennemi devant M. de Bismarck et devant la société en général. S'il avait cru apercevoir dans l'insurrection de la Commune de Paris « un « grain d'élément raisonnable», il dut bientôt revenir de cette erreur, lorsqu'il vil au Reichstag de l'empire quelques orateurs socialistes glorifier les crimes de cette Commune, à laquelle la démagogie allemande avait également fourni son contingent. Il y découvrit alors le danger commun et essaya d'y parer par une action internationale, sans réussir à faire entrer tous les cabinets étrangers dans cette voie. Seuls, les gouvernements d'Autriche et de Russie se montraient favorables à ses vues, en reconnaissant avec lui qu'il ne suffisait pas, pour parer au danger, de procéder par des moyens
de répression, qu'il fallait rechercher aussi les moyens d'améliorer la situation des travailleurs, avec le concours et la protection de TÉtat.
Il en resta là pour le moment : des préoccupations plus pressantes absorbèrent Tattention du chancelier. A côté de la question sociale se posaient les problèmes financiers. L'empire de 1871 n'avait pour ressources propres que les douanes, les postes, les télégraphes, et quelques droits de consommation : ressources insuffisantes pour l'entretien de l'armée et de la marine etpour les autres services publics. Pour couvrir ces dépenses, il fallait recourir à la contribution matriculaire des divers États, ressource limitée et qui mettait l'empire sous la dépendance des divers gouvernements et parlements territoriaux. Des recettes propres, disait M. de Bismarck, sont le lien le plus solide d'un empire fédératif, qui ne doit pas vivre de l'aumône que lui font les États fédérés. Déjà, au Reichstag ^u nord, en 1869, il avait exprimé les mêmes idées, en mettant en avant le système des impôts indirects et des droits de finance. Pour les premiers surtout, il rencontrait une résistance presque unanime auprès du Reichstag. Les uns en étaient les adversaires par doctrine économique; d'autres, et de ce nombre étaient tous les libéraux, les repoussaient comme échappant au vote . annuel des recettes; ils y voyaient le moyen de diminuer les prérogatives parlementaires déjà mesurées avec tant de parcimonie. Au moins réclamaient-ils, en retour de leur consentement, de meilleures garanties des droits du Reichstag relativement au vote de l'impôt. Cette objection loucha peu le chancelier. Il ne voulait pas accorder ce prix, disait-il, en ajoutant sur le ton de la plaisanterie : « Vous êtes-vous déjà « posé cette question : est-il nécessaire que vous ayez plus
« de pouvoir que vous en avez maintenant ? Cela est-il utile « au peuple et au pays? »
C'est avec les mêmes idées qu'il aborda plus tard le Reichsh tag de l'empire. Mais la première tentative sérieuse, dans ce sens, n'eut lieu qu'à la fin de 1875, Le 22 novembre, dans un long discours, le chancelier montra une déférence inusitée pour cette assemblée. Il reconnaissait que sur le terrain financier les décisions du Reichstag étaient souveraines. Puis, développant ses idées : les ressources, disait-il, dont l'empire a besoin, devront être procurées de la façon la plus commode pour le contribuable et la plus utile pour la consolidation de l'empire ; il importe de se débarrasser de la contribution matriculaire; son idéal, à lui, est de couvrir les dépenses uniquement par l'impôt indirect. Cette première tentative resta encore à l'état de projet; il en fut de même d'une autre indication que contenait le discours d'ouverture du Reichstag de 1876, annonçant l'intention de modifier la politique commerciale de l'Allemagne dans le sens du système protectionniste.
Ces projets de réforme financière et commerciale se rattachaient à une sorte de cataclysme économique qui, presque au lendemain de la création de l'empire, avait désolé l'Allemagne tout entière.
Déjà avant la-guerre de 1870, l'Allemagne, avec les idées impérialistes en grande partie empruntées à la France de Napoléon III, avec le socialisme impérial, avait encore importé de France la fièvre de spéculation qui caractérisa les dernières années du règne impérial. M. de Bismarck n'eut garde de s'opposer trop absolument à l'activité de la haute finance, dont les services lui étaient nécessaires pour ses plans d'avenir, et dont Tinfluence s'étendait d'ailleurs sur les
plus hautes sphères de la société. Le concours du monde de la finance lui était devenu indispensable à la fin de la guerre do France,soit qu'il fallût fixerle chiffre de Tindemnité et le mode de payement, soit qu'il s'agît d'encaisser et de placer ces cinq milliards. Jamais unÉtat n'avait disposé d'une somme si considérable : le chiffre en avait, par anticipation, impressionné M. de Bismarck, qui, à Versailles, au milieu de ses intimes, supputait le nombre de chariots et de chevaux qu'il faudrait pour transporter une telle quantité de métal précieux. La spéculation la plus effrénée s'attacha dès lors aux pas du chancelier et de ses collègues, tous plus ou moins novices en ces matières. On vît surgir une nouvelle catégorie de financiers improvisés, que l'on a désignés plus tard sous le nom de « fondateurs » , leur spécialité consistant à fonder des sociétés et à inventer des affaires. Il y en avait dans toutes les classes de l'aristocratie et de la bourgeoisie, sur les bancs du parlement et jusque dans les sphères administratives. Avec les affaires mauvaises ou véreuses se créaient naturellement les valeurs douteuses qui trouvaient même le chemin des caisses de l'État et des institutions financières de l'empire. Il y eut des groupes de « fondateurs », rivalisant les uns avec les autres, s'entravant ou bien se liguant réciproquement. Les milliards français avaient agi comme l'argent gagné à la roulette : ce que le remboursement des dettes d'État, la liquidation des frais de guerre, le rétablissement du matériel militaire ou les travaux de fortification n'absorbaient pas, s'engouffrait en partie dans les coffres-forts des spéculateurs ou se transformait en titres douteux, dont le Trésor, qui les avait accueillis avec trop de confiance, au moment de la débâcle, eut grand'peine à se débarrasser au prix de pertes considérables. Il fallut même faire une loi pour laisser à certain
établissement d^empire un délai de plusieurs années, dont il avait besoin pour remplacer, sans trop de sacrifices, ces mauvaises valeurs par des placements de tout repos, comme on dit en termes de bourse.
Comme toujours, de telles folies aboutirent à un effondrement financier effroyable : les ruines parsemaient le champ de bataille. M. de Bismarck qui personnellement n'avait pas trempé dans ces boues, n'en reçut pas moins les éclaboussures. Il lui fut facile de les secouer, mais non d'échapper aux récriminations de ses nombreux adversaires qui le rendaient responsable de cette compromission de l'empire devant l'Allemagne et devant l'Europe entière. C'est au milieu de toutes ces inimitiés personnelles et de ces attaques politiques, dirigées contre lui de droite et de gauche, qu'il préparait son programme de réformes financières et économiques. Mais, avant d'en entreprendre la réalisation effective, il devait traverser encore une crise qui affectait sa position personnelle.
Les partis d'opposition en majorité. — Hostilités présumées des hautes sphères de la cour à Tégard du chancelier. — Hostilité de ses collègues. — L'empereur refuse sa démission et lui accorde un congé. — Les pourparlers avec le chef du parti national-libéral. — Il se retourne vers les catholiques. — Son programme économique et financier. — Erreur de sa politique religieuse. — :Les premières ouvertures à Rome restent sans résultat. — Le nouveau pape. — Les attentats contre l'empereur. — Revirement à Berlin en faveur de l'Église. — Pourparlers avec le nonce à Kissingen. — Le parti catholique appuie la réforme douanière. — Abandon du libre-échange. — Il négocie avec le pape pour neutraliser le parti catholique. — Pourparlers avec le nonce à Gastein et à Vienne. — On ne parvient pas à s'enten-
dre. — Le Vatican refuse de s'immiscer dans les affaires intérieares de la Prusse. — Loi atténuant les lois de mai. — M. de Bismarck explique son revirement.
Le Reichstag allemand avait été renouvelé, au commencement de l'année 1877, par des élections générales. Le chancelier n'y trouvait pas une majorité plus homogène que celle des assemblées précédentes. Les catholiques, les progressistes, les particularistes y reparaissaient au même nombre qu'auparavant. Les nationaux-libéraux avaient perdu des sièges, les conservateurs en avaient gagné quelquesuns. Ces deux fractions réunies pouvaient former une majorité compacte en faveur de la politique générale de M. de Bismarck; en revanche, il n'y avait guère à compter sur elles avec certitude pour les projets économiques, auxquels résistaient tous les libre-échangistes sans distinction de nuance politique.
A ces fâcheux auspices, sous lesquels s'ouvrit la session, se joignaient des entraves dont le chancelier faisait repaonter la cause à de mauvaises dispositions, qu'il présumait subsister à l'égard de sa personne et de sa politique, dans les plus hautes régions de la cour. Le 10 mars il était venu exposer au Reichstag son nouveau programme financier. Il voulait, dans l'intérêt des classes pauvres, disait-il, que les contributions directes fussent abaissées et les contributions indirectes augmentées ; il voulait imposer le tabac et d'autres articles non indispensables de consommation. En développant ces idées, il laissait percer l'existence d'obstacles qu'il rencontrait dans certaines sphères officielles. Il dénonçait aussiles tendances particularistes, qui, avecdes temps plus calmes, se seraient accrues : « La marée haute impéria- « liste », disait-il, « se retire, la marée basse apparaît. » Il op-
posaitcetargumentaux centralistes libéraux, qui ne cessaient de demander Tinsiitution d'un ministère des finances de Tempire, primant et régentant les administrations des finances dans les divers États.
Le parti libéral n'était pas seul à combattre ces idées et le programme qui les exposait : plusieurs collègues du chancelier en étaient eux-mêmes les adversaires et, comme il croyait s'en apercevoir, un d'entre eux était particulièrement bien vu au palais de Coblentz, où résidait Timpératrice-reine, ainsi qu'au palais de Berlin, où résidait la princesse impériale Les amis du chancelier prétendaient que, dans ces hauts parages, on blâmait et sa politique religieuse et sa politique extérieure comme aussi ses plans de réformes économiques. La majorité du Reichstag avait encore mis l& comble à son irritation, à propos de la question du siège du nouveau tribunal de l'empire. Contre son gré — il s'était prononcé pour Berlin — le siège de cette cour suprême fut fixé à Leipzig, h la grande satisfaction des particularistes qui entendaient faire par leur vote une démonstration contre la prédominance prussienne.
Sous l'empire de ces déboires et de ces manifestations contrariantes, le prince de Bismarck, dans les premiers jours d'avril, offrit sa démission. L'empereur refusa, en des termes catégoriques, de se séparer de son chancelier, lui faisant même un reproche de Tintention de quitter son souverain à son âge avancé. Il lui accorda toutefois un congé indéterminé, en le dispensant de toute gestion des affaires. Au Reichstag, cette démission émut surtout les nationaux-libéraux, dont la retraite du chancelier aurait a<*hevé l'isolement, leur séparation avec les libéraux avancés étant devenue définitive, tandis qu'ils différaient avec les
BATAILLES PARLEMKNTAIRES. 379
conservateurs sur de nombreux points. Aussi, le prince de Bismarck s'étant contenté d'une retraite provisoire, M. de Bennigsen saisit Foccasio^ pour le remercier en termes chaleureux, en l'assurant de son concours futur et de celui de ses amis^ pour corriger d'après ses idées les défauts de la constitution de l'empire.
Leprince de Bismarck,en offrant une démission dont il prévoyait le refus, avait tenu surtout à paralyser ses ennemis de la cour et du parti féodal : il voulait triompher de ces deux adversaires, avant de reprendre le pouvoir. Le parti féodal avait projeté un programme impliquant la fin du Culturkampf et, par conséquent, de nature à rallier le parti catholique. Pour parer ce coup, le chancelier essaya une fois de plus de gouverner avec le parti national-libéral, ce parti de la bourgeoisie, le promoteur le plus ancien et le plus tenace de l'unité allemande, qui était devenu le piédestal de la politique de M. de Bismarck. Au cours de l'automne de l'année 1877, le chancelier entra en pourparlers avec M. de Bennigsen, qui s'était rendu auprès de lui, à Varzin. H pensait pouvoir avancer l'exécution de son programme financier, en s'adjoignant au moins le chef de la fraction modérée du parti national-libéral. Celui-ci, tout disposé qu'il était à accepter le poste qu'on lui offrit de vice-chancelier de Tempire, était bien obligé de consulter d'abord son parti. Là, les prétentions personnelles s'étaient greffées sur les principes politiques. Avec M. de Bennigsen, on voulait faire entrer dans le ministère un ou deux autres membres d'une nuance plus avancée des libéraux; on demandait en outre de nouvelles garanties du pouvoir parlementaire en retour de l'adh jsion du parti aux projets d'augmentation des recettes directes de l'empire. M. de Bismarck ne voulait pas payer ce prix : on
lui demandait une sorte de partage de pouvoir auquel s'opposaient à la fois sa personnalité el ses répugnances pour le régime parlementaire. D'ailleurs l'empereur, qui n'avait pas beaucoup de goût pour M. de Bennigsen, aurait encoremoins voulu confier plusieurs portefeuilles aux libéraux : il n'avait pas oublié qu'au début de son règne ils avaient fait une opposition opiniâtre à la réorganisation de l'armée.
Cette combinaison ayant échoué, le chancelier s'empara lui-même du plan de ses adversaires, en se retournant du côté des conservateurs et des catholiques. Ses projets économiques répondaient, sous plusieurs points, aux intérêts des uns et des autres ; de plus, quant aux catholiques, il songeait fortement à les rallier en mettant un terme au Cullurkampf. Mais l'essentiel était toujours d'avoir la main libre, du côté de l'empereur, pour exécuter ses réformes économiques. De son château de Varzin il correspondait, en décembre 1877, avec M. de Biilow, ministre des affaires étrangères et son intermédiaire auprès du souverain. Il posait des conditions pour sa rentrée aux affaires : il lui fallait la réforme des impôts, la centralisation des chemins de fer dans les mains de l'empire, enfin le concours de collègues disposés à l'aider dans l'exécution de ces réformes, ou bien leur remplacement par des collaborateurs plus dévoués. Dans la même correspondance avec M. de Bîilow, le chancelier aborda aussi le thème délicat de ses rapports avec la cour. Il pria son correspondant de démentir, auprès de l'empereur, les assertions de la feuille féodale de Berlin qui l'avait accusé d'avoir exigé la démission de hauts fonctionnaires de la cour, ennemis de sa personne et de sa politique. En définitive, disait-il, il préférerait exécuter ses projets avec ses collègues actuels ; mais il tenait à sonprogramme et se retirerait
sans retour, s^il n'était pas laissé maître de le réaliser. La réforme des impôts et la réforme douanière rencontraient auprès du ministre des finances, M. Gamphausen, une opposition, qui entraîna, quelques mois après, la retraite de ce ministre et, en même temps, déplaça le point d'appui de la politique du chancelier. Les nationaux-libéraux redevenaient momentanément un parti d'opposition, pour céder le terrain à une majorité formée de conservateurs et de catholiques.
Depuis quelque temps déjà, M. de Bismarck avait tenté de faire sa paix avec Rome. Il était fatigué de cette lutte qui, en se prolongeant, suscitait au gouvernement des haines implacables dans les contrées catholiques, divisait les conservateurs, contrecarrait sur beaucoup de points son action diplomatique, sans produire le résultat qu'il en avait attendu, savoir : la soumission de l'épiscopat et le triomphe du pouvoir de l'État sur la papauté. L'empereur lui-même, bien qu'il eût au début approuvé la ligne de conduite du chancelier, fut peu à peu ébranlé. D'influents personnages lui avaient fait, à plusieurs reprises, toucher du doigt les conséquences déplorables du Culturkampf sous le rapport de la paix publique ; le monarque avait fini par s'en émouvoir et les scrupules qu^il commençait à manifester avaient dûfaire réfléchir aussi son premier ministre, rendu responsable, quoi qu'il en dîtpour s'en défendre, deFinitiativedecette lutte contre l'Eglise.Dès l'année 1876 il avait essayé, par voie confidentielle, de négocier à Rome une sorte de compromis entre les revendications de la Curie etialégislationde mai ; Pie IX refusant de le suivre sur ce terrain, les choses en étaient restées là. Il était d'ailleurs difficile pour ce pape, qui avait qualifié le chancelier allemand d'Attila, moderne fléau de Dieu, d'accepter, fût-ce directement ou par tolérance tacite, les lois qui
établissaient TÉtat législateur en matière ecclésiastique. Les événements qui avaient si souvent favorisé les plans du prince de Bismarck vinrent une fois encore à son secours pour le sortir d'embarras. Son ennemi personnel, Pie IX, mourut le 8 février 1878. Il avait été un pape belliqueux aux yeux du chancelier allemand, qui avait fini par ne plus fonder son espoir de raccommodement avec la Curie que sur le remplacement du Souverain Pontife décédé par un pape pacifique. Prudemment et contrairement à ses velléités de 1872, le prince de Bismarck s'abstint de toute ingérence dans l'élection du Sacré Collège. Il était toutefois bien résolu à ne pas laisser échapper le changement de titulaire du trône papal, sans essayer d'éteindre le conflit religieux. La mansuétude et le tempérament paisible du nouveau pape lui facilitèrent cette tâche. La correspondance qui dès le début s'engagea entre Léon XIII et l'empereur inaugura l'ère d'apaisement, en renouant les relations interrompues depuis cinq ans entre le Vatican et la cour de Berlin ; elle préluda en même temps à de nouvelles négociations. Mais on était encore loin de de s'entendre. Le pape demrndait la revision des lois demain dont M. de Bismarck espérait probablement sauver la partie concernant le haut contrôle de l'État. Une double catastrophe survint qui portamoralementlecoupdegrâceauCulturkampf. Par deux fois, le 11 mai etleSjuîn, desattentats furentcommis contre l'empereur : les auteurs en étaient des fanatiques affiliés au parti démocrate-socialiste. Le pape avait, dans ces circonstances, adressé à l'empereur des lettres de condoléance en accompagnant la première d'un exemplaire du syllabus^ naguère objet de tant de récriminations de la part du protestantisme et dans lequel le pape avait lancé l'anathème contre les doctrines socialistes et communistes.
L'esprit de Tempereur ne pouvait qu'être profondément émotionné par ces forfaits. Le lendemain du premier attentat il avait insisté auprès de ses ministres pour qu'ils ne négligeassent point l'éducation religieuse du peuple. Le ministre Falk, auteur des lois de mai, se voyant atteint, offrit sa démission, qui ne fut pas encore acceptée. Un membre du conseil fédéral, écho de la pensée impériale, reconnut, devant le Reichstag, que l'Église pouvait beaucoup pour l'extirpation des plaies sociales. Les catholiques, dans une adresse à l'empereur, accusèrent ouvertement la législation de mai d'être l'obstacle au retour de la paix publique. M. de Bismarck envoya de Varzin, où il résidait en ce moment, un projet de loi qui supprimait les journaux et les réunions des démocrates socialistes. Le Reichstag le repoussa, grâce aux libéraux, qui demandaient l'application du droit commun. Après le second attentat, le Reichstag fut dissous, et le nouveau parlement fut saisi d'un projet analogue, qui reçut un meilleur accueil. Les catholiques avaient par deux fois voté contre ces lois : placés eux-mêmes sous un régime de législation exceptionnelle, en attendant un revirement complet de la politique du gouvernement, ils n'avaient pas voulu abandonner le terrain de l'opposition systématique. « Donner pour « donner »: telle était leur devise, qu'ils avaient empruntée à la tactique souvent pratiquée par le prince de Bismarck.
Le chancelier poursuivit cependant son idée de négocier avec le Vatican ; le courant d'en haut et même celui de l'opinion publique ne pouvaient que le confirmer dans ce dessein. 11 aurait voulu, et cela se conçoit, transporter les pourparlers à Berlin, dans un milieu tout national et tout protestant, dont tm prélat catholique lui-même ne réussirait pas entièrement à secouer l'influence. Une première démarche, en vue d'en-
gager le nonce du pape à Munich à se rendre à Berlin étant restée infructueuse, il renouvela l'invitation à Foccasion d'un mariage à la cour de Dresde, où M^ Masella avait été appelé à représenter le Saint Père. Le nonce ayant, évidemment en vertu de ses instructions, refusé de nouveau de se rendre à Berlin, le chancelier se décida, au cours de Tété, à s'aboucher directement avec ce diplomate à Kissingen, où il était allé prendre les eaux. Ces pourparlers n'eurent pas pour le moment de résultat pratique, si ce n'est que l'initiateur du Culturkampf avait fait le premier pas dans la voie du rapprochement. Us eurent d'ailleurs un résultat important sur le terrain politique : la rupture momentanée du chancelier avec le parti national-libéral et son rapprochement avec le parti catholique sur le terrain des questions économiques. Ils eurent enfin pour conséquence que le prince de Bismarck rétablit la légation de Prusse auprès du Vatican, tandis que le pape lui fit la concession d'engager le parti catholique, dans le nouveau Reichstag, à voter la loi contre lessocialistes.A vrai dire, il obtint seulement que ce parti laissât à ses membres toute liberté sur cette question ; en revanche, et c'était là pour le chancelier le point principal, il s'assura le concours des députés catholiques dans les questions douanières.
Le discours impérial, à l'ouverturadu Reichstag le 12 février 1879, annonça la réforme du système douanier dans le sens du principe protecteur. M. de Bismarck, na^ière défenseur du libre échange, s'en détacha avec éclat. Cette évolution, comme beaucoup d'autres qu'il avait déjà faites ou qu'il devait faire depuis, ne coûtaient pas à son amour-propre; il s'en vantait, en raillant ceux qui, par passion doctrinaire, s'obstinaient à persévérer dans des erreurs reconnues. « Du
« moment que l'intérêt du pays », déclarait-il à la séance du Reichstag du 21 février 1879, « exige que je me mette en « contradiction avec moi-même, je n'hésite pas à reconnaître « mon erreur et à revenir sur mes pas. » Si en 1862 il avait fait du libre-échange avec Napoléon, c'était pour le rendre favorable à la Prusse; et il partait de là pour expliquer comment il avait dû ses succès de 1864 et de 1866, en grande partie, à l'amitié de l'empereur Napoléon. Enfin, aujourd'hui, il est persuadé que l'intérêt de l'Allemagne exige un retour au système protecteur. Ses adversaires, qui lui ont contesté, il y a dix-sept ans, ses aptitudes en matière politique et lui contestent, aujourd'hui, sa compétence en matières économiques, se tromperont une fois de plus.
Il présente alors au Reichstag le nouveau tarif et il lutte pendant plusieurs mois contre les libéraux, auxiliaires d'hier de sa politique générale et aujourd'hui adversaires acharnés de ses projets économiques. Il les exaspère au point d'amener leur président à se démettre. Pour la première fois depuis vingt ans, le Reichstag élut un bureau composé de conservateurs et de catholiques. Ces derniers votèrent, avec quelques modifications, le tarif protecteur. En même temps que s'effectuait cette réconciliation du chancelier avec les catholiques, quelques membres du ministère, à tendances libérales, se retiraient pour faire place à des conservateurs, amis du prince de Bismarck. Dans le nombre des ministres sortants se trouvait M. Falk, que le chancelier avait fini par sacrifier à ses rapports nouveaux avec les catholiques.
Le concours que ces derniers lui prêtèrent momentanément sur la question spéciale du tarif douanier ne suffisait pas au chancelier. L'existence de ce parti ne cessait do le choquer : il ne pouvait supporter l'idée que certains adver-
saires des annexions prussiennes de 1866 pussent abriter leur hostilité sous la bannière du catholicisme. En 1871, il avait, comme on Ta vu, vainement sollicité le Vatican de désavouer le parti du centre en tant que parti politique. Il tenait toujours à ce désaveu. Il ne craignait pas d'en venir à composer avec la Curie ; ce qui lui répugnait, c'était de plier devant ces adversaires ; il aurait voulu traiter par-dessus leur tête, sans eux et contre eux. Voilà pourquoi ses négociations avec le Vatican, pendant les sept années qu'elles durèrent avant d'aboutir, présentent un certain caractère d'étroitesse. Le chancelier marchanda beaucoup et longtemps, pour n'obtenir finalement que de bien légères concessions. Le temps n'était pas venu pour le pape de désavouer et de discréditer des partisans qui avaient porté haut sa bannière, tandis que dans la plupart des États catholiques il n'avait essuyé que des déboires et des amertumes.
Au cours de l'automne de 1879 et dans les premiers mois de 1880, le chancelier entra en pourparlers avec le nonce à Vienne, qui s'était rendu à Gastein;il fit ensuite négocier, avec le même personnage à Vienne, par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Allemagne dans cette capitale, sans arriver au résultat désiré. Le pape et les catholiques désiraient, au fond, le rétablissement de la situation légale de l'Église, basée sur la constitution prussienne de 1850, c'est-à-dire sur le principe de l'autonomie; le prince de Bismarck ne voulait accorder que le statu quo antérieur à cette époque de tolérance et de liberté relative. De la législation de mai, il voulait conserver surtout l'obligation pour les évêques do notifier les choix des curés et des desservants à l'autorité administrative, qui aurait la faculté de refuser les candidats
non agréables. En somme, le pape voulait la revision des lois de mai, un ordre de choses légalement défini : le chancelier n'accordait encore qu'une atténuation, en vertu de pouvoirs discrétionnaires du gouvernement, de ces lois abhorrées par le Saint Siège. C'est qu'avant de sedessaissîr de ses « lois de combat)), il voulait la dissolution ou la soumission du parti du centre. Cette préoccupation se manifeste dans toutes les communications qu'il adresse ou fait adresser au pape par l'intermédiaire du cardinal Jacobinî, nonce à Vienne. Une de ces dépêches, du 20 avril 1880, dresse un véritable acte d'accusation contre le parti du centre. L'année d'avant, y lisait-on, le centre avait voté le nouveau tarif douanier, et ce vote avait fait concevoir des espérances qui ont été déçues. Dans toutes les questions qui se sont produites depuis lors^ le même parti s'était livré à une opposition systématique contre le gouvernement; il avait même voté avec les socialistes. Ilavait attaqué le gouvernement sur tous les terrains^politique ou économique, dans la question polonaise et dans celle de la loi militaire. Cette attitude avait découragé le chancelier, dans ses bonnes dispositions relativement à une entente avec le pape. Il voudrait donc que celui-ci dit un mot « qui met- « trait fin à cette alliance anormale de la noblesse et du clergé c< catholiques avec les socialistes » . Ces suggestions ne trouvaient pas Faccueil que l'on en attendait. La Curie persistait, comme en 1872, à objecter qu'elle n'exerçait aucune influence sur l'attitude politique des députés catholiques. Le chancelier répliqua qu'il était absolument incrédule à cet égard; il donna même à entendre que, du moment que ses concessions ne lui procureraient pas l'appui du pape contre le parti du centre, il n'avait aucun intérêt à négocier. En effet il en resta là pour le moment à l'égard du Vatican, mais sans
388 HISTOIRE DU PRINCfc: DE BISMARCK.
perdre de vue son but tiaal, c'est-à-dire la terminaison du conflit religieux.
Au début de la session du Landtag prussien, le ministre des cultes adressa encore de dures paroles au Vatican, qu'il accusait d'empiéter sur le domaine de TÉtat et, tout au moins, sur les limites de ce domaine. Aucun État ne saurait supporter de tels agissements, et, moins que tout autre, la Prusse, dont Forigine n'est pas catholique et dont les deux tiers de la population ne reconnaissent pas la mission divine, exclusive de l'Église catholique. Le ministre protestait enfin dans les termes les plus énergiques contre l'idée qu'en Prusse « une puissance étrangère » puisse jamais prévaloir contre l'autorité de l'État.
Toutes ces paroles vives n'empêchèrent pas qu'après la rupture des pourparlers de Vienne, M. de Bismarck présentât aux chambres prussiennes une loi par laquelle le gouvernement était investi de pouvoirs discrétionnairespour appliquer ou ne pas appliquer celles des lois de mai qui avaient trait à l'exercice du culte, à la nomination dos curés et même à l'occupation des sièges épiscopaux. En même temps il rétablit aussi la légation de Prusse auprès du Vatican. Le 30 novembre 1881, il motiva ces différentes mesures devant la chambre des députés, où il rencontra cette fois une certaine opposition chez leslibéraux, naguèreles soutiens les plus zélés du Culturkampf et dont la conversion à la politique de conciliation ne s'opérait pas aussi promptement que l'eût voulu le chancelier. Il avoua l'impossibilité d'arriver avec l'Église à une paix parfaite, disait-il, c'était là la quadrature du cercle. Il représenta le Culturkampf comme une des phases de cette lutte, vieille comme le monde, entre le prêtre et le roi. Il insinua aussi qu'il aurait préféré s'entendre avec les
libéraux plutôt qu'avec le parti catholique, mais que les premiers lui avaient demandé un prix qu'il ne pouvait payer : il faisait allusion aux prétentions émises par les libéraux d'avoir une part dans le pouvoir. Le parti du centre pourrait devenir dangereux, mais moins que les progressistes; de deux maux il choisissait donc le moindre. Les progressistes avaient toujours combattu sa politique; le centre l'avait, il est vrai, rarement appuyé ; cependant l'année dernière ce parti avait voté pour sa politique douanière, sans lui demander de concessions en retour, et il avait pour habitude de toujours accepter l'appui qui s'offrait à lui.
Le chancelier obtint un vote favorable à ces mesures, qui marquent en réalité un pas important dans la voie de retraite, ou, comme il avait lui-même qualifié cette retraite, sur la route de Canossa. Il ne s'en défendait point; bien au contraire, il devait bientôt avouer les erreurs de sa politique ecclésiastique.
Idées de M. de Bismarck sur le socialisme. — Ses projets pour améliorer le sort du « pauvre monde ». — Il rejette le libre-échange. — Caisses d'a;$surances des ouvriers. — Projets pour amoindrir l'influence des parlements.— Le conseil économique faisant concurrence au Reichstag. — Projets de réforme des impôts.— L'empereur intervient en faveur de ces projets. — M. de Bismarck défend le gouvernement personnel de l'empereur. — La loi contre les socialistes. — Les progressistes accusés d'être les pionniers des socialistes. — Le Reichstag ne veut pas des monopoles. — En revanche il adopte le tarif protecteur. — Luttes incessantes entre le chancelier et le parlement. — Spectre d'une guerre révolutionnaire entreprise par la République française. — 11 s'adressera aux chambres prussiennes. — Opposition coalisée. — Querelles multiples. — Les principes centraliste et féd^
390 HISTOrRE DU PRINCE DE BISMARCK.
raliste. — Le régime parlementaire est incompatible avec la monar- , chie. — Le Reichstag repousse un article du budget du ministre des affaires étrangères. — Le discours du cbancelier reste sans effet. — Manifestations organisées À ce propos dans Tempire. — Le 70® anniversaire |du chancelier. — Don national. — M. de Bismarck et ses grades militaires. — 11 porte toujours Tuniforme. — Il reçoit la croix du Mérite militaire. — Lettre de félicitations de Fempereur. — La famille impériale va complimenter le chancelier. — Procédés taquins échangés entre le Reichstag et le chancelier.
On a vu plus haut que le prince de Bismarck, en présentant au Reichstag allemand une loi contre l'agitation socialiste, ne se croyait pas quitte d'avoir préservé par une loi répressive la société contre le danger du socialisme. Pour gagner un terrain favorable à ses plans de réforme, il tenait à constater à la fois la stérilité des menées communistes et l'insouciance de la bourgeoisie libérale. Dans son discours du 9 octobre 1878, il dépeignait la Communede Paris sousles couleurs les plus hideuses : elle n'a fait, disaifr-il, qu'assassiner, piller, détruire des monuments nationaux, sans jamais produire un programme positif. Il comparait la doctrine du socialisme révolutionnaire à ce prophète du Khorassan, portant toujours un voile épais qui dérobait sa figure repoussante aux regards du peuple. Le chancelier partait de là pour exposer qu'après l'écrasement de la Commune, les socialistes avaient transféré leur champ d'opération en Allemagne. Sur ce dernier point il faisait erreur. La Commune de Paris était largement pourvue d'éléments étrangers, qui, l'insurrection vaincue, s'en étaient retournés dans leurs patries respectives ; la France expurgée avait rendu ces éléments impurs à l'Allemagne, à la Belgique, à l'Autriche, d'oîi ils étaient venus et où ils étaient rentrés pour y faire éclore leurs graines morbides.
Ce ne fut qu*en 1881, après les élections générales pour le Reichstag, qu'il produisit son programme. Ces élections n'avaient pas répondu à son attente. Il avait fait exposer, par ses organes dans la presse, qu'il désirait une majorité Taidant à améliorer, avec le concours de TÉtat, le sort des travailleurs et des classes pauvres. Les ouvriers et « le petit « monde», disaientcesjournaux,<(sontdevenusplusoumoins « étrangers à la société; il importe de les réconcilier avec les « institutions de l'État, en leur donnant la certitude que le « législateur du nouvel empire a soin d'euxaussi. » Malgré ces bonnes promesses, la masse de la population avait fait des choix anti-gouvernementaux ; en même temps les libéraux avancés, les particularistes et les catholiques revenaient plus nombreux.
Dès la première discussion du budget, le chancelier ouvrit la bataille contre le libre-échange, dont il avait été naguère Tardent défenseur. Il expliqua sa conversion en déclarant qu'il ne persévérait jamais dans une erreur dès qu'il l'avait reconnue. Le libre-échange, inauguré en 1865 lors du renouvellement des traités du ZoUverein et de la conclusion du traité de commerce avec la France, menait l'Allemagne à une ruine, qui n'avait été arrêtée momentanément que par les milliards français. C'est pour remédier à cet état de choses qu'il avait fait adopter par l'empereur un programme qui s'était développé dans le message du 17 novembre. Il fallait édicter des lois pour assurer les ouvriers contre les accidents et pour organiser des caisses de malades ; il proposait, pour faire lace à ce surcroît de dépenses, le monopole des tabacs et l'augmentation de l'impôt sur les boissons.
Pendant qu'il heurtait ainsi les principes de la majorité en matière économique, il ne craignait pas d'en atta-
quer les doctrines constitutionnelles en proposant de transformer les périodes budgétaires annuelles en périodes biennales. Cette proposition avait été repoussée déjà six mois auparavant, malgré un discours dans lequel M. de Bismarck avait fortement malmené le parlementarisme et ses adeptes. Le pays, avait-il dit, est fatigué de la haute politique; il trouve que c'est bien assez d'avoir, d'une année à l'autre, tantôt un Reichstag allemand, tantôt un Landtag prussien. Aforcede lasser les députés, on finira par créer une sorte de bureaucratie parlementaire, dont les membres feront de la députation un métier. Une autre fois, il fait observer qu'il y a au Reichstag trop de Berlinois envoyés par le parti progressiste; l'éloquence de rhéteur, dit-il encore, joue un trop grand rôle dans la vie parlementaire.
Ces paroles s'adressaient à une majorité qui avait fait son siège : la proposition fut repoussée de nouveau. Les libéraux y voyaient un des anneaux d'une chaîne de mesures destinées à museler le pouvoir parlementaire déjà si effacé. L'année d'avant, sous l'empire des mêmes idées, le chancelier avait fait créer pour la Prusse, avec l'intention d'en doter aussi l'empire, un nouveau corps consultatif pour les questions économiques. La majorité de la chambre des députés voyait, non sans raison, dans cette création une sor te de parlement en concurrence avecle parlementpolitiq ue ; aussi la mesure donna-t-elle lieu à de vives critiques ; elle fut môme repoussée plus tard par le Reichstag, à qui le gouvernement était venu de ce chef demander un crédit.
Le chancelier, dans la poursuite de ses projets de réforme, s'attachait à renverser peu à peu tous les obstacles qui pouvaient gêner son action. Il avait éloigné du ministère des collègues hostiles ou tièdes; il voulait neutraliser le par-
Um.
lement politique par un parlement économique. La bureaucratie « libérale », comme il l'avait qualifiée, contrariait ses projets; il la brisa pour prendre lui-même, bien qu'écrasé déjà par ses charges de chancelier et de ministre des affaires étrangères de rempire,de présidentdu conseil des ministres de Prusse, le portefeuille du commerce. Durant quatre années on ]e verra lutter sans cesse contre la coalition de ses adversaires, défendre le terrain pas à pas, avancer et reculer pour avancer encore, exhaler ses colères, s'attacher à forcer les votes de la majorité plutôt qu'à la convaincre, se contenter de demi-succès, accepter enfin de nombreuses défaites parlementaires, lui qui était habitué 4 ne compter sur le terrain diplomatique que des victoires. Ses projets de réforme des impôts et des douanes, comme ceux qui concernaient les ouvriers, traversèrent ainsi de longues périodes de combat et d'arrêt, avant d'aboutir à quelque résultat effectif. Dans le débat sur les questions ouvrières il développait des idées qui, quelques années auparavant, auraient conduit en prison les téméraires qui les eussent émises : il les défendait à la fois comme « homme « d'État » et comme « chrétien ». Quant aux caisses d'assurances des ouvriers, il voulait les organiser avec une subvention de l'État. On l'appelait « père nourricier du « socialisme allemand ]> : il fit déclarer par ses organes qu'il ne repoussait pas ce titre, si l'on entendait par là qu'il voulait protéger l'ouvrier salarié contre « la domination du hasard ». L'opposition ayant rejeté la subvention des caisses par l'État, il répond que les adversaires qui l'empêchent de protéger le faible justifient la supposition qu'ils veulent les opprimer. Il faut, dit-il, trouver l'argent pour alimenter ces caisses; il faut que l'ouvrier, qui donne tout à l'État, en reçoive quelque
chose en échange. La méfiance de l'ouvrier ne l'arrête pas ; la charité chrétienne lui ordonne d'en avoir soin : « Je suis chré- « tien », dit-il, « et j'agirai suivant les préceptes de la foi « chrétienne. »
L'empereur était venu en aide au chancelier, au commencement de 1882, en adressant au ministère un message à Teifet de constater que les projets de loi que les ministres présentaient aux chambres prussiennes étaient bien l'émanation de sa propre volonté et que c'était bien lui-même qui gouvernait. Des débats passionnés s'élevèrent à ce sujet au Reichstag allemand. On eût dit que les journées de conflit constitutionnel de 1863 étaient revenues^ que l'orateur de la diète de 1847, le champion de la royauté absolue était ressuscité. Dans un long discours il développa cette théorie que le gouvernement personnel du roi empêchait le régime de l'absolutisme ministériel ; c'est ce gouvernement personnel, dit-il, qui a donné à l'Allemagne son unité: « Si depuis 1860 », s'écrie-t-il, « on avait gouverné d'après vos clichés parlemen- « taires, où en serions-nous aujourd'hui? » U est le ministre du roi et non celui du Reichstag, et, ajoute-t-il avec sa franchise qui ne ménage jamais le parlement, « si le roi voulait « me congédier, je prendrais avec plaisir congé de vous sans « désirer vous revoir. Le principe monarchique est ce que la « Prusse a de plus précieux ; il n'existe pas de majorité dans « votre parlement, et vous devriez vous estimer heureux « d'avoir, comme lest du navire, un gouvernement royal, une « volonté royale : sans elle, ce serait le chaos 1 »
Les adversaires du chancelier ne se laissèrent pas convaincre par ces arguments : c'était toujours le vieil antagonisme entre le pouvoir royal et le droit populaire. L'opposition voulait bien accorder des caisses d'assurances pour
les ouvriers : ce qu'elle repoussait, c'était la subvention de l'État, c'est-à-dire la tutelle de l'État, déjà trop puissant, disaient-ils ; ce qulls repoussaient encore, c'était le principe socialiste très franchement professé par le chancelier. De cette résistance des libéraux avancés M. de Bismarck se fit un argument, pour dénoncer la stérilité de ce parti qui dominait à Berlin et dans les grands centres. A la séance du Reichstag du 6 mai 1884, en demandant la prolongation de la loi de 1878 contre les démocrates-socialistes, il accusait dans les termes les plus acerbes le parti progressiste de favoriser les tendances révolutionnaires. En même temps il répétait que le gouvernement n'entendait pas uniquement procéder contre les socialistes par la répression, qu'il espérait ramener et rallier les masses égarées en améliorant le sort des ouvriers. Il veut assurer à l'ouvrier « le droit « au travail » tant qu'il estvalide,etle droit aux soins quand il est malade ou invalide. Il apostrophe violemment l'opposition : il faut montrer à l'ouvrier qu'on veut sérieusement faire quelque chose pour lui; c'est le seul moyen de le détourner de l'agitation révolutionnaire. L'opposition n'a rien à proposer, elle veut se dérober ; mais, dit-il, « nous ne « vous laisserons pas partir, dussions-nous siéger pendant des « mois, avant que vous ayez répondu par oui ou non à notre « projet d'assurances contre les accidents. Si vous rejetez « ce projet, la dissolution du Reichstag sera décrétée immé- « diatement. » Et ce n'est pas assez, il montre de nouveau à la bourgeoisie libérale le spectre de la révolution rouge. C'est l'affaire de l'électeur de voir s'il peut supporter le libre développement du mouvement socialiste ; mais qu'il ne compte pas que le gouvernement se jette toujours au devant du cheval emporté. Et surtout, que l'électeur ne croie pas
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échapper à ce danger en nommant des députés progressistes. Au contraire, conclut le chancelier, visant toujours les électeurs, « si vous voulez être débarrassés du danger socialiste, a ne nommez pas de députés progressistes I »
Il finit par obtenir, après de longs débats, le vote de la loi ; mais l'opposition réussit à réduire à de faibles proportions rintervention pécuniaire et l'ingérence administrative de rÉlat. II ne sut aucun gré à ses adversaires de ce triomphe si amplement rogné.
Les mêmes luttes, les mêmes batailles parlementaires se livrèrent entre le chancelier et l'opposition, à propos des questions financières et commerciales. Comme on Ta vu, il voulait l'augmentation des revenus de l'empire par les impôts indirects, par un tarif protecteur, par les monopoles. Cesdébats, inaugurés en 1884 , remplissent depuis cette époque toutes les sessions du Reichstag, sans aboutir à une solution finale. Aucune violence, aucune menace du chancelier n*ont ébranlé la résistance du parlement sur la question des monopoles; par contre, aucune défaite n'a pu faire renoncer le ministre à son projet. 11 ne cesse, dans ses discours, de présenter l'empereur et de se présenter lui-même comme les avocats du pauvre contre Tégoïsme bourgeois. C'est ainsi que, le 12 juin 1882, il accuse l'opposition de lui refuser son concours, afin de renverser ou de discréditer le gouvernement et, arrivée au pouvoir, de s'attribuer le mérite des réformes. En attendant, dit-il, le peuple accuse le gouvernement d'être la cause de ses souffrances; la majorité se compose de « plusieurs cœurs » ; mais elle n'a pas « le cœur » que le roi seul possède, compatissant pour ses sujets pauvres. Il ne craint pas le reproche qu'on lui adresse, de cultiver le socialisme : « Certes, beaucoup de nos mesures sont socialistes et
« Tempire devra s'habituer à un peu plus de socialisme. » Dans la question douanière, le chancelier eut plus de succès que dans celle de l'impôt. Le courant européen était devenu contraire au libre-échange. Les États voisins de l'Allemagne poussaient dans cette voie. Comme en 1879, le parti catholique, soit comme représentant de contrées industrielles, soit dans l'intérêt de la cause religieuse, persistait à soutenir le chancelier contre l'opposition compacte des libéraux de toutes nuances. Celui-ci lança une fois de plus de véhémentes paroles contre ses adversaires qui avaient, de tout temps, entravé ses réformes. Il fit ressortir les bons résultats financiers de sa première réforme douanière. « C'est moi », dit-il le! 6 février 1985, « qui ai provoqué la « crise qui a sauvé l'Allemagne de l'anémie et de la ruine « économique. Si nous n'avions pas eu les milliards français, « la mort par anémie serait venue quelques années plus tôt; « les milliards ont été un palliatif qui nous a aidés à marcher « encore un certain temps. » Il eut, comme nous venons de le dire, gain de cauée : ses projets d'augmentation des droits sur les céréales et sur les bois furent votés à une grande majorité.
En revanche, le Reichstag repoussa à deux repnses le monopole sur le tabac et rejeta de même le monopole sur les eaux-de-vîe, que le chancelier présenta dans la session de 1886. De nouveau l'opposition eut à entendre de dures critiques de la bouche du chancelier. Dans son discours du 26 mars, il reproche à l'opposition d'empêcher l'empereur de soulager le pauvre monde qui succombe sous les poursuites du percepteur. Il conjure la majorité de consolider l'empire : l'empire, dit-il, ne peut être affermi que par une forte armée, par de bonnes finances et par le con-
tentement de tous ses membres, y compris les gouvernements fédérés. Le Reichstag a trompé ses espérances. Il avait compté sur lui comme sur un appui de Tempirc; or la majorité est formée d'éléments hostiles à l'empire. La dissolution n'y changera rien ; la même majorité reviendra; cependant cela ne prouvera rien, les élections n'étant nullement la fidèle expression du sentiment des populations. Il rappelle les dangers auxquels l'empire pourrait être exposé au dehors ; il rappelle notanmient les armées de la première Révolution française, dont les drapeaux apportaient la guerre contre la monarchie et pour la cause du Tiers-État. Qui pourrait répondre que dans une nouvelle guerre avec la France on ne verrait pas le drapeau rouge apportant les idées socialistes? Il rappelle les grèves de Decazeville en France, où l'armée française s'était trouvée en présence des ouvriers, pendant que le ministre de la guerre insinuait que le soldat est l'ouvrier de la veille, et l'ouvrier, le soldat d'hier. Les futurs bouleversements en Europe, dit-il encore, seront d'une nature plus complexe que ceux du passé. Il ne faut pas attendre l'orage, il faut contenter les populations : voilà pourquoi il est pressé d'opérer ses réformes. «Acceptez le monopole sur les eaux-de-vie », conclut-il, « et vous consoliderez Tempire. » Si Ton refuse, le gouvernement proposera l'augmentation des droits sur les boissons; et si l'on refuse encore, l'empereur, comme roi de Prusse, s'adressera à ses chambres, où il espère trouver le concours qu'on lui refuse au Reichstag. Les progressistes, qui lui reprochent, dans la question religieuse, de prendre le chemin de Canossa, lui infligent véritablement cette pénitence, puisque depuis seize ans ils l'obligent à venir mendier aux portes du Reichstag. Malgré ses ardentes paroles,
le chancelier resta encore devant ces portes : le monopole sur les eaux-de-vie fut repoussé par la commission, sans même arriver à ]a discussion politique.
Les progressistes, ainsi malmenés, se vengèrent à Foccasion du projet de prolongation de la loi contre les socialistes. Ils accusèrent le chancelier d'avoir, par ses mesures préventives, grossi les rangs et augmenté les dangers de la démocratie socialiste. Les socialistes se mirent de la partie, en excusant les attentats du régicide Hôdel, produit, disaientils, diï prolétariat; suivant leur habitude^ ils renient les anarchistes, sans être crus, puisqu'ils ne craignent pas d'admettre la légitimité conditionnelle de l'assassinat politique. Les catholiques aussi se joignent à l'opposition, en demandant l'application du droit' commun et en faisant voter un amendement qui réduit le délai de prolongation à deux ans, au lieu de cinq qu'avait proposés le gouvernement.
Non moins vive fut la lutte entre le chancelier et les deux parlements sur presque tous les autres points de la politique prussienneou impériale. On sequerellaitsur lesprincipes,sur les idées, et, à côté des grandes questions, sur toute sorte de vétilles : les nerfs du chancelier en souffraient et à la longue il ne voulait plus rien supporter, ni céder d'une semelle. Intraitable devant les chambres prussiennes, il l'est aussi devant le Reichstag. Dans les dernières années de la période qui termine ce récit, les incidents se succèdent les uns aux autres. Il conteste à la chambre prussienne le droit d'inviter le gouvernement à poursuivre les fonctionnaires pour abus de pouvoir pendant les élections. 11 lui conteste le droit d'inviter le gouvernement à donner les fournitures militaires à entreprise privée. Les élections pour le Reichstag allemand se faisant au scrutin secret, et la chambre prussienne ayant
émis le vœu que le même mode électoral fût appliqué aux élections pour le Landtag prussien, le ministre de l'intérieur repousse cette motion en termes violents, en déclarant que le scrutin secret était incompatible avec des institutions monarchiques et qu'il y aurait peut-être lieu de l'abolir aussi pour les élections au Reichstag.
Au sein du Reichstag, le chancelier, selon le cas, défend tantôt le principe centraliste, tantôt le principe fédéraliste. En 1884, cette assemblée ayant renouvelé son vœu en faveur de la création de ministères de l'empire, il s'y oppose en déclarant qu'une telle institution empiéterait sur les droits des souverains confédérés, parce qu'elle placerait le point de gravitation du gouvernement dans une assemblée à majorité flottante. Dans la même année, il rejette aussi le vœu, également réitéré, que les membres du Reichstag reçoivent des indemnités : la constitution de l'empire s'y oppose, objecte-t-il, et il importe de ne pas toucher pour le moment à la constitution. D'ailleurs ce vœu fait partie du programme des progressistes, qui veulent établir un gouvernementparlementaire et arriver eux-mêmes au pouvoir. Il comprend, dit-il, qu'on se fatigue d'un ministère qui a déjà duré vingt ans et qu'on veuille y substituer d'autres personnages. Mais l'empereur ne veut pas faire l'essai d'un autre parti, et il est entièrement de l'avis de l'empereur. Lorsque le monarque est obligé de se soumettre à une majorité parlementaire, il n'y a plus de monarchie. Nullement converti, le Reichstag adopte la motion en faveur des indemnités des députés; elle est aussitôt repoussée par le conseil fédéral.
Quelques jours après, le 18 décembre, un autre conflit surgit. Au budget des aff'aires étrangères de l'empire le chancelier avait inscrit le traitement d'un nouveau poste de directeur :
il motivait cette demande par le surcroît de travail auquel le haut personnel actuel ne pouvait suffire. Il ne s'agissait que d'une dépense de vingt mille marcs, jugée indispensable par le chancelier. L'opposition coalisée des progressistes et des catholiques la combattait en apportant à la discussion toute Taigreur dont elle était animée à Tégard du chancelier. C'était vraiment une lutte corps à corps. M. de Bismarck affirmait, sous son serment de fonctionnaire, qu'il avait besoin d'un quatrième directeur pour la bonne expédition des affaires ; il expliquait le mécanisme de ses bureaux et invoquait l'opinion du pays, unanime à se déclarer satisfaite de la manière dont il dirigeait la politique extérieure depuis vingt ans. 11 reproche à l'opposition sa mesquinerie qui n'avait d'autre but que celui de lui rendre la vie dure. « Libre à « vous », s'écrie- t-il, « mais je suis ici et combats au nom du « roi, comme un soldat et un sujet allemand de mon maître « et souverain, et il m'est aussi indifférent à moi qu'à « vous, si dans ce combat je succombe ou perds la santé. » L'opposition ne se laissa pas persuader par ces raisons; elle ne voulait pas perdre l'occasion de lui témoigner son hostilité. L'article fut biffé dans le budget. C'était un vote manifeste d'animosité personnelle, et il fut compris comme tel par les partisans de M. de Bismarck. La majorité, cette fois, n'avait pas été habile dans le choix de son terrain. Quelque nombreuses que fussent les divisions politiques, religieuses et économiques dans l'empire allemand de 1871, entre les partis et le chancelier, le seul point sur lequel les Allemands fussent, à cette époque, en majeure partie d'accord, c'était que le prince de Bismarck avait mené à souhait les affaires extérieures de l'empire. Barement d'ailleurs les masses portent et fixent leur jugement sur l'en-
semble d'un système politique; elles apprécient séparémeiii chaque cas sans s'occuper de la corrélation qu'il peut avoir avec d'autres questions politiques. Pour le gros du public, en dehors de Berlin, le vote du 15 décembre se présentait comme un blâme de la politique extérieure de M. de Bismarck, et ce blâme lui paraissait injuste. Les partisans du chancelier n'avaient donc pas de grands efforts à faire pour provoquer partout dans l'empire des démonstrations sous forme d'adresses d'adhésion et de sympathie, dont un grand nombre étaient même accompagnées d'offres d'argent destinées à assurer le traitement du quatrième directeur au ministère des affaires étrangères.
Ce mouvement d'opinion, en opposition avec la majorité du Reichstag, procura au chancelier un double triomphe. Dans la session qui s'ouvrit en janvier 1885, lors de la troisième lecture du budget, le Reichstag vota l'article qui avait été rayé le 15 décembre. En même temps se préparait, sous la direction des chefs des partis conservateur et national- libéral, une manifestation dans le but d'offrir un don national au prince de Bismarck, à l'occasion dul" avril, 70" anniversaire de sa naissance. Des comités se formèrent pour organiser une souscription nationale, qui eut un large résultat. A Berlin même, la manifestation prit le caractère d'une fête publique, qui le céda à peine en splendeur à celles par lesquelles la population avait l'habitude de témoigner son loyalisme à l'égard de l'empereur. Celui-ci, d'ailleurs, ne fut pas le dernier à exprimer ses sympathies à son premier ministre.
M. de Bismarck, qui à diverses reprises, comme on a pu le voir, avait identifié sa position avec colle d'un soldat à la dévotion absolue de son royal maître, s'était constamment appliqué à manifester ce sentiment, même par sa tenue exté-
rieure. Le lieutenant de la landwehry qui, ambassadeur à la diète de Francfort en 1851, avait fait sourire le prince de Prusse, avait peu à peu avancé en grade militaire comme dans la faveur royale; après la guerre de 1871 il avait atteint le / dernier échelon de la hiérarchie militaire par sa nomination au rang de général de division. Déjà, dès 1866, lorsqu'il accompagnait le roi dans la campagne d'Autriche, il avait pris rhabitude de paraître en public, aussi bien qu'au sein du Reichstag, revêtu de son uniforme. En satisfaisant ainsi ses préférences personnelles, il flattait le sentihient de son souve- . rain, qui, par éducation et par goût, plaçait toujours le soldat en tête des différentes classes de la nation. Au 1" septembre i 1884, anniversaire de Sedan, l'empereur avait comblé son ministre en lui conférant la croix du Mérite militaire, qui jusque-là n'avait jamais orné la poitrine d'un fonctionnaire civil. L'empereur expliquait, dans une lettre, que M. de Bismarck Tavait accompagné dans toutes ses campagnes et avait fait preuve, comme ministre, des plus hautes vertus du soldat : il s'était rappelé tardivement que, pour de tels services il existait un ordre que M. do Bismarck ne possédait pas encore, bien qu'il eût dû l'avoir depuis longtemps et l'eût mérité à tant de titres. Les faveurs officielles étant ainsi épuisées, il ne restait plus à l'empereur, pour manifester son accord avec les démonstrations publiques, à Toccasion du 1" avril 1885, que de lui donner des témoignages d'amitié comme on n'en avait pas vu prodiguer par un souverain à son ministre. Dans sa lettre de félicitations, il tenait surtout à saluer le grand auxiliaire de la création de l'empire allemand; il accentuait encore cette pensée, en accompagnant sa lettre de Tenvoi d'un grand tableau représentant la proclamation de l'empire dans la galerie des glaces du
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palais de Versailles. «Participer à une pareille fête », écrivait Tempereur, « c'est une grande joie pour moi et ma « famille, et nous le prouvons par ce tableau représentant un (( des plus grands événements de Thistoire de la maison de « HohenzoUern, événement dont on ne pourra jamais parce 1er sans se souvenir en même temps de vos mérites. » Pour couronner ces témoignages publics de gratitude, l'empereur et tous les princes de sa famille se rendirent à la demeure du chancelier pour lui offrir leurs compliments dans les termes les plus chaleureux et avec les démonstrations d'effusion les plus émouvantes.
Ces preuves de haute amitié, M. de Bismarck l'avait dit mainte fois en répondant à ses nombreux adversaires, étaient sa seule consolation au milieu des attaques des partis, qu'il considérait comme autant d'offenses personnelles, mais aussi comme des symptômes du déclin de l'idée unitaire.
L'incident du quatrième directeur n'avait pas été la seule démonstration hostile à son égard. Dans la session de 188S, l'opposition n'avait pas craint de discuter, en alléguant, il est vrai, des prétextes plausibles, la nomination du médecin favori du chancelier à une chaire de faculté. A ces procédés taquins M. de Bismarck répondit, à l'occasion, par des représailles ; il renonça à obliger le Reichstag par des gracieusetés. En restreignant le droit des députés au libre parcours sur les chemins de fer, il entrava les voyages trop fréquents de ses adversaires dans leurs circonscriptions électorales respectives. Quand le Reichstag, en 1886, blâma les expulsions de Polonais du territoire allemand, le chancelier obtint que les chambres prussiennes censurassent cette assemblée. Il profita de la circonstance pour menacer le parlement de l'in-
tervention des gouvernements particuliers. Il déclarait que la majorité du Reichstag ne représentait pas en réalité le sentiment de la nation. Mais, ajouta-t-il, « avant de laisser péricli- « ter la cause de la patrie, je chercherai à la sauver même « contre la volonté des majorités ».
M. de Bismarck résolu à terminer le conflit religieux. — Le prince impérial au Vatican. -— Le pape arbitre entre l'Allemagne et l'Espagne.
— M. de Bismarck présente aux chambres prussiennes des projets de loi abrogeant les lois de mai. — Il avoue son erreur au sujet de la lutte contre l'Église. — Concessions du pape. — Le Gulturkampf et les Polonais. — M. de Bismarck hostile à la restauration de la Pologne. — Les Polonais hostiles à Tempire allemand. — Expulsion en masse des Polonais originaires de Russie et d'Autricfie. — Le Reichstag blâme les expulsions. — Manifestation de la cliarnbre prussienne contre le vote du Reichstag. — Projets de loi contre le polonisme. — M. de Bismarck accuse les progressistes de manquer de patriotisme allemand. — La question coloniale. — M. de Bismarck voudrait arrêter l'émigration en Amérique. — Sa politique coloniale.
— Démêlés avec les puissances coloniales. — Démêlés avec l'Angleterre. — Entente avec la France. — La conférence africaine de Berlin. — Le Reichstag peu favorable à la politique coloniale. — Opposition contre la subvention de lignes postales mari limes. — - M. de Bismarck déplore le déclin de l'esprit unitaire.
Le parti catholique, comme on a pu le voir, à part les questions douanières et économiques, avait persévéré dans son attitude hostile envers celui qu'il considérait comme le promoteur du Gulturkampf. Cependant cette attitude n'arrêtait pas la résolution du chancelier d'en finir au plus tôt et dans les meilleures conditions possibles avec la lutte religieuse à laquelle ce parti empruntait sa force principale. A
défaut de la Curie romaine, qui refusait de faire des concessions tant que les lois de mai ne seraient pas abrogées ou revisées, à défaut du parti catholique, qui se retranchait derrière la volonté du pape, le prince de Bismarck se proposait de faire cesser les entraves de l'exercice du culte, afin de détacher les masses catholiques de leurs chefs. L'exemple donné de haut agissait sur les divers partis naguère unis contre le catholicisme. Les conservateurs ne demandaient pas mieux que de terminer une lutte à laquelle ils n'avaient pris part que par défiance à l'égard du gouvernement. Les progressistes se rapprochèrent davantage du parti catholique, en vue d'opposer une majorité de plus en. plus compacte au chancelier. Pour lui, cette coalition était un véritable sujet d'irritation, car il voyait ses concessions perdre ainsi le caractère de spontanéité dont il entendait se faire un mérite auprès du Vatican. On acceptait à Rome les concessions et les adoucissements que M. de Bismarck apportait à l'exécution des lois de mai; mais on les jugeait insuffisants, parce qu'ils étaient l'effet de la tolérance administrative, d'une application discrétionnaire, au lieu d'être garantis et acquis par des lois positives. De son côté, le chancelier ne voulait pas se dessaisir des « lois de combat», comme il avait appelé les lois de mai, sans recevoir en échange une concession consacrant la suprématie de l'État : il s'agissait de la notification obligatoire par les évêques des nominations aux cures et aux vicariats. Le pape enfin ne voulait déférer à cette demande qu'après l'abrogation des principales lois de mai
On tournait dans ce cercle vicieux, sans trouver le moyen d'en sortir à moins d'un grand sacrifice d'amour-propre. Berlin n'omettait cependant aucune occasion pour flatter le pape. Sur la suggestion de M. de Bismarck, en automne 1884,
le prince impérial avait dû se rendre à Rome, oîi il pouvait même être officiellement rhôte du roi d'Italie, tout en accomplissant sa mission véritable, qui consistait à saluer Li'onXIII au nom de l'empereur Guillaume. L'année suivante, le prince de Bismarck surprit l'Europe par un acte absolument inusité de déférence delà part d'un État protestant, d'un adversaire acharné de la veille, à l'égard de la papauté. Le gouvernement allemand, avec plus de précipitation que de prudence, avait fait occuper par ses navires les îles Carolines, dans la mer du sud, possessions considérées de vieille date comme appartenant au domaine colonial de l'Espagne. Alors que ce conflit semblait devoir occasionner une grave conflagration entre les deux puissances, le prince de Bismarck, qui, mieux renseigné, avait reconnu le mal fondé des prétentions allemandes, trouva un moyen habile de battre en retraite sans compromettre la dignité de l'empire. Au moment môme où tout le monde s'attendait à la rupture des rapports diplomatiques entre Berlin et Madrid, le chancelier proposa au gouvernement espagnol de déférer le différend à l'arbitrage du pape. Le cabinet de Madrid, puissance catholique, aurait eu mauvaise grâce à décliner le verdict du chef suprême de la catholicité. Le pape, de son côté, ne pouvait qu'être flatté d'être convié par la grande puissance protestante à trancher ce différend politique, à apparaître ainsi, à 1 instar de ses prédécesseurs du moyen âge, comme l'arbitre de la pais entre souverains et peuples. Sa décision, favorable h l'Espagne, fut acceptée à Berlin. Le pape remercia chaleureusementle chancelier et envoya sa plus haute décoration avec une lettre flatteuse à celui qui, anathématisé naguère par Pie IX, avait relevé aux yeux du monde le prestige de la papauté. Les obstacles et les entraves, depuis cette époque, s'a-
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planîssent rapidement. Peu à peu tous les évêchés vacants avaient été pourvus de titulaires. Par une curieuse coïncidence, le plus important diocèse de Prusse, celui de Cologne, reçut pour métropolitain Tévêque d'Ermland, le même qui, en 1872, avait donné le premier le signal de la résistance au gouvernement. Enfin, dans le conseil d'État, récemment restauré, le chancelier fit entrer deux évoques et un des chefs du parti catholique.
Avec ces concessions de forme marchaient de conserve celles do fond : M. de Bismarck, résolument entré dans cette voie, ne lésinait pas. S'il avait pu le faire sans trop se découvrir, il eût du coup jeté par-dessus bord toutes les lois de mai. Au début de la session de 1886, il fit présenter à la chambre des seigneurs de Prusse un projet de loi les abrogeant en grande partie. Il avait choisi, pour l'ouverture de cette délibération, la chambre haute, dont il était membre, où il pouvait parler en dehors de sa qualité de chancelier, et surtout où il avait devant lui une majorité bienveillante. L'évêque de Fulda, nommé à cette occasion membre de la chambre des seigneurs, avait fait le voyage de Rome, pour recueillir les observations du pape, qui furent introduites par l'évêque sous forme d'amendements individuels.
Le parti libéral, qui avait autrefois appuyé et même rendu plusrigoureuselalégislation ecclésiastique de 1872 à 1876, se voyait tout à coup isolé : le gouvernement avait entièrement changé de voie, en laissant en route ses amis d'autrefois. Ceux-ci tentèrent un faible effort pour sauver leur position : ils exposaient que la nouvelle loi ne garantissait pas suffisamment les droits de rEtat,que le gouvernement ne devait pas se laisser désarmer, Thistoire démontrant qu'il n'y avait
pas de paix réelle possible entre TÉtat et FÉglise. Les temps n'étaient plus où de tels arguments avaient l'approbation de M. de Bismarck. Ce fut une séance mémorable que celle du 12 avril 1886, à la chambre des seigneurs, où le chancelier vint expliquer ou atténuer son évolution qui avait étonné TEurope. La tâche pour lui n'était pas très aisée : les raisons qu'il faisait valoir maintenant contre les lois de mai, il les avait combattues alors que des esprits avisés ot prévoyants les lui avaient opposées.
Il s'attachait à démontrer qu'on lui faisait tort en le désignant comme l'auteur du Culturkampf : les lois les plus sujettes à critique, disait-il, avaient été présentées par ses collègues pendant qu'il était en congé. Il soutenait qu'il avait toujours considéré les lois de mai uniquement comme des mesures transitoires et non comme une législation définitive. De même qu'on faisait la guerre en vue d'arriver à la paix, de même les lois de mai avaient été destinées à amener un accord final avec l'Église récalcitrante. A la longue il s'était convaincu que parmi ces lois il y en avait qui étaient sans valeur pour l'autorité de l'État, tout en opprimant les consciences des catholiques. Il critiquait notamment celles de ces lois qui constituaient une ingérence de l'État dans l'éducation du clergé. « C'est là », dit-il, « comme une chasse à « cheval contre des oies sauvages », une chasse qui reste toujours sans résultat. Il reconnaît que le prêtre est, par rapport au pape, comme un officier par rapport à son général : il s'engage, en devenant prêtre, à obéir à son supérieur. Les lois de mai, qui tendaient à relâcher les liens do discipline entre les prêtres et leurs préposés, avaient entière- ^lent manqué leur effet. C'était une erreur de croire que la bureaucratie pût entrer en concurrence efficace avec le pou-
i\0 HISTOIRE DU PRINCE Dt: BISMARCK.
voir papal. Passant à un autre ordre d'idées, le chancelier expliquait que Tattitude hostile du parti du centre entrait pour beaucoup dans la lutte qu'il avait engagée contre le pape ; une autre cause en avait été la coalition 'de ce partf avec les Polonais du grand-duché de Posen. Le pape, dit-il, ne songe qu'aux intérêts catholiques, il n'est pas un adversaire politique, comme le parti du centre. C'est à celui-ci qu'il en veut et se propose de livrer combat, mais non sans avoir au préalable prouvé aux populations catholiques qu'il s'est mis d'accord avec le chef de leur Église. Et encore, telle est sa conclusion, ce n'est pas le parti du centre qui est le plus coupable. Ce parti n'aurait pas eu la majorité sans les progressistes, qui, naguère les soutiens les plus ardents du Culturkampf, renient maintenant leur passé en mettant leur main dans celle de leurs ennemis d'autrefois.
Tel fut ce discours, sorte de chant du cygne du Culturkampf : l'orateur avait puisé dans les vastes mines de son talent de dialecticien tous les arguments propres à lui ménager une bonne retraite. Après avoir reconnu qu'il avait fait fausse route, il était impossible d'avouer son erreur avec plus d'habileté d'expression. Il était naturel, d'autre part, que ses adversaires lui reprochassent d'avoir mis tant de temps à revenir sur ses pas, tandis que ses auxiliaires delà veille lui adressaient cet autre reproche d'avoir fait toutes ces concessions sans en obtenir d'autres en retour, et notamment sans que le pape eût désavoué le parti du centre, ce sujet de tristesse permanente du prince de Bismarck. A ce dernier reproche le chancelier ne devait pas rester insensible ; mais un prochain avenir devait lui procurer la satisfaction de le réfuter victorieusement.
Deux mois après, la nouvelle loi de paix passa aussi à la
chambre des députés, non sans une certaine résistance de la part des conservateurs protestants et des libéraux modérés, et non plus sans que le prince de Bismarck eût renouvelé les motifs de son évolution, en y ajoutant l'aveu qu'on ne peut fixer par des formules juridiques les limites enln^ les pouvoirs de l'État et de l'Église. Au vote de cette loi, prélude à une revision totale des lois de combat, le pape répondit aussitôt, en autorisant les évêques à notifier les nominations des curés. De son côté, le chancelier tint parole, en prosentant aux chambres, dans la session de 1887, une loi qui faisait à peu près table rase de la législation anti-catholique. On a vu que le prince de Bismarck s'en prenait aux progressistes d'avoir prolongé le Culturkampf. Combattant clans le parti du centre moins l'antagoniste religieux que Te nnemi de sa politique générale, il accusait les progressistes do s'être alliés, dans le même esprit d'hostilité systématique, à cotte fraction déjà si puissante du parlement. Il existait encore un autre parti qu'il rendait responsable de l'avoir engagé dans le Culturkampf : c'était le groupe polonais, qui, faihlc en nombre aux chambres et au Reichstag, représentait la population polonaise des provinces de Posen et de la Prusse orientale. Dans ces contrées, où le catholicisme s'idontifie avec la nationalité polonaise, le gouvernement qui procëdc contre l'un de ces deux éléments frappe l'autre du même coup. Tous les deuxy sont centrifuges à l'égard de la Prusse protestante et allemande. Rétifs à la domination prussionne, les Polonais l'avaient encore été davantage à la confédération de ^ 867 et à l'empire de 1871, qui les englobait dans son territoire au même titre que toutes les autres provinces de la monarchie prussienne. Le chancelier les qualifiait, avec beaucoup de raison, d' « ennemis de l'empire »; mais ils
étaient, pour le moins, aussi ennemis du chancelier, qui, ils ne le savaient que trop, n'aimait pas les Polonais.
Le prince de Bismarck avait exprimés en mainte occasion ridée que Fempire allemand ne devrait renfermer que des populations de race allemande. Appliquée aux provinces polonaises, cette doctrine eût dû l'amener h l'abandon de ces provinces et à la restauration de TÉtat polonais. Il ne pouvait aller jusque-là, sans se résigner au démembrement de la monarchie prussienne, opération qui impliquerait une dissection de la Prusse orientale. Il n'admettait pas davantage la restauration de la Pologne, qui, à son avis, deviendrait, en raison de sa race et de sa religion, un ennemi redoutable de Tempire allemand : Varsovie est trop près de Berlin. Se plaçant enfin sur le terrain historique, il prétendait que la plus grande partie de l'ancienne Pologne se composait de provinces comprises sur le territoire de l'Ordre teutonique et dans la vieille Moscovie : d'où il déduisait que la Prusse et la Russie, eu partageant la Pologne, avaient repris ce qui avait appartenu aux fondateurs des deux empires. Avec ces idées le prince de Bismarck arriva peu à peu à cette conclusion que, ne pouvant ni ne voulant perdre les territoires polonais possédés par la Prusse, il fallait chercher à les dénationaliser, soit en empêchant toute immigration nouvelle des Polonais, soit en éloignant les Polonais originaires des provinces russes et autrichiennes, soit enfin en attirant dans les provinces polonaises de la Prusse des colons allemands, qui peu à peu refouleraient et absorberaient ce qui restait de l'élément polonais. Tel est le fond d'une politique qui ne pouvait être mise en pratique qu'à l'aide de mesures très dures et draconiennes.
Devant ces mobiles véritables, les discussions sur le point
de droit constitutionnel, dans les chambres prussiennes et au Reichstag, perdent leur intérêt pour Thistoire. Le raisonnement, de part et d'autre, depuis 1867 jusqu'à ces derniers temps, reste invariablement le même. Les Polonais, pour revendiquer leur autonomie, invoquaient le droit de leur nationalité et les traités relatifs à la prise de possession de leur pays parles rois de Prusse. Le chancelierleur opposait le droit de possession en vertu de traités européens, les nécessités de Tunité politique et administrative de TEtat prussien, et l'entrée de cet État dans la grande confédération impériale. Il traitait d'ailleurs l'opposition des Polonais de factieuse : la masse du peuple était, suivant lui, détournée de ses devoirs de loyalisme par la noblesse et le clergé catholiques. Et lorsque, en 1871, les députés vinrent protester contre leur adjonction à l'empire allemand, M. de Bismarck se borna à leur répliquer : « Vous êtes des Prus- « siens, et devez suivre les deslinées de la Prusse. >
Le chancelier, au début et au cours du conflit religieux, n'avait cessé d'affirmer que les Polonais étaient pour beaucoup dans la lutte qu'il avait engagée contre l'Église : il accusait le clergé polonais d'avoir, sous le prétexte religieux, fait de l'agitation polonaise et anti-allemande. Il oubliait cependant que les catholiques de nationalité allemande habitant ces provinces s'étaient précisément jetés dans les bras du parti polonais pour mieux défendre la cause de leur Église opprimée, en amenant ainsi l'extension de l'élément polonais à des contrées. où jusque-là l'élément allemand avait prédominé.
Il était donc très vrai qu'à mesure que le conflit religieux se prolongeaitet s'aggravait, l'agitation polonaise, tolérée ou patronnée par le clergé, prenait également un certain développe-
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ment. Aussi le prince de Bismarck, au moment de faire sa paix avec le pape, concentrait-il son attention sur la province de Posen,oii laquestion catholique se trouva aussitôt remplacée par la question polonaise. Le chancelier commença par ordonner l'expulsion en masse de Polonais venus des provinces russes et autrichiennes : les autorités y procédèrent sans merci et sans égard pour des positions acquises par de longues années de séjour. Le nombre de ces expulsés s'éleva dans Tespace de deux années au chiffre de 28 000 sujets polonais de la Russie et de TAutriche.
Cette mesure, en raison des proportions qu'elle prenait, fît beaucoup de bruit et souleva des protestations et des réclamations, qui arrivèrent au Reichstag allemand. Les députés polonais annoncèrent une interpellation pourle !•' décembre : le même jour, un message de lempereur, au Reichstag, contresigné du prince de Bismarck, déclarait que cette assemblée n'avait pas le droit de critiquer des mesures administratives émanant de la souveraineté d'un État confédéré. Dans cette circonstance le Reichstag ne faisait pourtant qu'user d'un droit incontestable. Il n'entendait pas dénier au gouvernement prussien l'exercice de la police de ses frontières; il réclamait seulement contre un abus et restait en cela dans le cercle de ses attributions, la constitution déférant à l'empire la législation en matière de domicile. Dans la discussion, le chancelier, qui avait tant de fois dénoncé l'esprit particulariste du Reichstag et l'affaiblissement de l'idée unitaire, s'éleva avec énergie contre les tendances centralistes de l'assemblée eî défendit les droits autonomes des divers États et de la Prusse en particulier. La question, momentanément abandonnée, revint à l'ordre du jour dans la session de janvier 1886. Bien que les gouvernements s'abstinssent de
prendre part au débat, le Reichstag adopta une résolution portant que les expulsions n'étaient ni justifiées ni compatibles avec l'intérêt des citoyens de Tempire.
A ce moment la chambre des députés de Prusse intervint à son tour. De même que le chancelier avant la création de Tempire, cette assemblée était plus royale-prussienne qu'impériale-allemande et, à ce titre, particulariste comme tous les autres parlements territoriaux de l'empire. En ouvrant la session prussienne, le 14 janvier, Fempereur-roi constatait que « Télément polonais dans plusieurs provinces « de TEst impose au gouvernement le devoir de prendre des « mesures propres à assurer Texistence et le développement « de la population allemande ». Les conservateurs voulaient aller au devant des intentions du gouvernement, en protestant d'une manière indirecte, contre la résolution du Reichstag. Dans ce but il présentèrent une motion invitant le gouvernement à prendre des mesures en vue de protéger la nationalité allemande dans les provinces orientales ; ils promettaient d'avance, dans la même motion, d'accorder les fonds nécessaires pour l'exécution de ces mesures. La chambre discuta cette proposition pendant trois séances, dans lesquelles le prince de Bismarck prit à plusieurs reprises la parole. R faisait un double procès aux Polonais et aux libéraux du Reichstag et de la chambre prussienne. Se plaçant à la fois sur le terrain des intérêts de l'Etat prussien et de la nationalité allemande, il expliqua que, les systèmes antérieurement suivis et tendant à rallier les Polonais à la Prusse n'ayant pas réussi, le gouvernement était résolu à adopter une série de mesures en vue de favoriser le développement de l'élément allemand dans les contrées habitées par les Polonais, et en tout cas d'empêcher rabsorption
4i6 HISTOIHE DU PRINCE DE BISMARCK.
de rélément allemand par les Polonais. Quant aux libéraux, il leur reprocha leur manque de patriotisme allemand, leurs sympathies pour les Polonais au détriment des intérêts de la Prusse et de TAUemagne. Il renouvela ses récriminations contre le Reichstag, dont l'attitude ne causait que déceptions aux gouvernements; et il ajouta que ces derniers, faute d'appui de la part de ce parlement, chercheraient à se tirer d'affaire avec leurs propres moyens.
Par ces discours, le prince de Bismarck assurait d'avance le vote des mesures qu'il présenta aussitôt aux chambres prussiennes. Le débat avait été épuisé par la discussion préliminaire : la majorité, composée des conservateurs et des nationaux-libéraux, les vota contre la minorité formée des catholiques, des progressistes et des Polonais. Les projets adoptés concernaient lacolonisation allemande sur des terres polonaises rachetéespar TEtat, ainsi que Tinspection scolaire, qui devait être placée sous la direction immédiate de TÉtat.
Le succès de ces mesures ne saurait être préjugé dans le présent. Ainsi que le prince de Bismarck la exposé lui-même, le gouvernement prussien de 1815 à 1860 a plusieurs fois changé sa ligne de conduite à Tégard des Polonais ; personne ne saurait prédire si le système de M. de Bismarck sera le dernier mot de cette question, ou si les lois de mai 1886 devront plus tard subir une revision comme les lois ecclésiastiques de mai 1873.
Ces lois, ou plutôt la lutte qu'elles avaient provoquée entre le gouvernement et les populations catholiques, eurent, entre autres, pour effet de détourner le chancelier d*un problème qui s'était posé avec rétablissement de l'empire et par suite du développement de sa marine de guerre. Nous voulons parler de la question coloniale. M. de Bis-
marck, au début de Tempire, n'avait pas montré beaucoup de goût pour la fondation des colonies d'outre-mer. Il songeait avant tout à concentrer les forces de Tempire, en vue de consolider l'édifice de fraîche date aussi bien à Tintérieur, où tout restait à créer, qu'au dehors, oîi il apercevait plus d'ennemis que d'amis. Il voyait, il est vrai, d'un fort mauvais œil Taccroissement annuel de l'émigration allemande en Amérique et aurait volontiers prêté la main à des mesures propres à diriger cette émigration sur un point où elle ne fût pas perdue pour la mère-patrie. Mais il ne disposait pas de moyens pécuniaires suffisants pour exécuter un pareil projet; de plus, ainsi qu'il le disait en 1876 à des personnes venues pour l'entretenir de la question des colonies, le Culturkampf et la situation intérieure l'absorbaient au point de ne pouvoir donner son temps à des projets d'une urgence contestable. Ce n'est que huit ans après que l'empire allemand inaugura officiellement sa politique coloniale. M. de Bismarck avançait d'abord avec prudence sur un terrain inconnu. Il n'entrait pas dans ses idées d'établir des colonies pour les peupler de fonctionnaires et de soldats allemands ; son système consistait à laisser l'initiative privée fonder des établissements, et, à mesure de leur développement ou des besoins du commerce allemand, à leur accorder le protectorat de l'empire.
Telle est en peu de mots l'origine de la prise de possession des différents territoires dans l'Afrique occidentale et orientale et dans la mer du Sud. Ces commencements modestes créèrent cependant au chancelier des difficultés de plus d'une sorte avec les États européens, dont l'Allemagne troublait ou menaçait de troubler l'état de possession : la France, le Portugal, l'Angleterre, l'Espagne et finalement
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un souverain indigène d'Afrique, le sultan de Zanzibar. L'Angleterre, la première, fit très mauvais accueil à l'intrus qui se présenta sur la côte occidentale d'Afrique, dans le voisinage de la colonie du Cap et des républiques hollandaises de l'Afrique du sud. Le cabinet de Londres se montrant mal disposé, le prince de Bismarck lui annonce qu'il va s'entendre avec la France ; et lorsque lord Granville finit par lui demander de s'expliquer sur ses intentions, le chancelier lui répond qu'il est trop tard pour en parler, qu'il s'est arrangé avec la République. Antérieurement déjà il avait établi, eneffet,avecle gouvernement français une entente au sujet des territoires du Congo dans l'Afrique occidentale. Il avait fait casser le traité à demi conclu entre l'Angleterre et le Portugal et provoqué la réunion à Berlin d'une conférence de tous les États maritimes, qui siégea dans la capitale de l'empire pendant les mois de novembre et de décembre 1884, de janvier et de février 1888. Le chancelier, en visant l'Angleterre, dont la politique exclusive l'exaspérait^ atteignait du coup le Portugal, la plus ancienne des puissances colonisatrices en Afrique et qui se voyait tout à coup abandonnée par l'Angleterre. Le cabinet de Berlin favorisait l'association fondée par M. Stanley sous le patronage du roi des Belges : elle formait comme un coin dans le corps des possessions portugaises. Le Portugal défendit, devant la conférence, ses intérêts avec la dernière énergie et les fit prévaloir en grande partie, grâce surtout à l'appui des plénipotentiaires français, soucieux de conserver l'amitié de cette puissance de race latine. La conférence de Berlin eut cependant de bons résultats. L'Acte du 24 février 1888 détermine les limites entre les divers territoires coloniaux, prévient les contestations futures, règle les questions de
navigation et établit certains principes relativement à roccupation effective des territoires sans maître.
A la suite de cette conférence le chancelier put sucessivement conclure des arrangements, pour la délimitation des territoires du protectorat allemand, avec l'Angleterre, la France et le Portugal. Les négociations avec le cabinet britannique furent les plus laborieuses. Afin de les faire aboutir, M. de Bismarck dut quelquefois rappeler que TAngleterre avait à débattre en Egypte des intérêts pour lesquels Tamitié de l'Allemagne pouvait lui être nécessaire. Peu à peu on parvint à s'entendre, aussi bien pour l'Afrique occidentale que pour l'Afrique orientale et finalement même pour la Nouvelle Guinée, dont l'Allemagne réussit à s'assurer la partie la plus fertile du nord.
Au Reichstag allemand, la politique coloniale rencontra, au début, beaucoup d'indifférence et plus tard un appui assez tiède. Les partis de l'opposition, le centre et les progressistes, prouvèrent leur hostilité en combattant les projets de lignes postales maritimes, destinées aux communications directes entre les ports allemands et les territoires africains et australiens. Ces projets, présentés au Reichstag à la fin de 1884, ne se rattachaient pas immédiatement à la politique coloniale : ils servirent cependant de prétexte à l'opposition pour attaquer cette politique. Ce furent de nouvelles batailles parlementaires entre le chancelier et ses adversaires habituels. Celui-ci accusa une fois de plus l'opposition de l'entraver dans son œuvre nationale : le peuple saura, disaitil le 43 mars 1888, que c'est elle qui ne veut pas que le commerce allemand soit protégé. 11 exhala sa colère contre ceux qui portaient la discorde dans l'œuvre de l'unité. Cette belle union de 1870, « ce printemps du peuple », menace de s'éva-
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nouir : « J'ignore si c'est Fabondance des milliards qui « Fétouffe. » Les gouvernements, dit-il encore, tiennent loyalement ensemble, c'est le Reichstag qui trouble tout par son esprit de parti ; c'est l'esprit de parti qui égare l'électeur, qui fera que la plume perdra ce que Fépée a gagné. Après de longs débats, l'assemblée finit par voter, avec quelques restrictions et à dix voix de majorité seulement, la subvention demandée pour les lignes postales.
Ainsi, comme on a pu le voir au cours de ce récit, presque tous les grands débats, depuis la création de l'empire en 1 871 , mettaient à nu les dissentiments profonds qui de longue date subsistaient entre le chancelier et Foppositîon. Les libéraux avancés lui en voulaient pour son dédain du régime parlementaire et de la personne même des membres du parlement; les catholiques attaquaient en lui le protestant et le fondateur de l'empire protestant. Cette opposition va bientôt se réunir contre lui dans une circonstance qui mettra l'Europe entière en émoi.