CHAPITRE CINQUIÈME
Difficultés pour la création de Tempire allemand. — Large base d'un édifice parlementaire étroit. — Suffrage universel et attii bu lions restreintes duReichstag. — Conflit entre l'État et TÉglise catholique.
— Antagonisme entre catholiques et protestants. — M. de Bismarck, ardent protestant, n'aime pas le catholicisme. — Protestant et patriote prussien sont identiques. — La papauté menace son salut. — Autrefois déjà il avait conseillé aux gouvernements protestants de résister. — Les catholiques sentent en lui un adversaire. — La lutte contre TAutriche est une lutte contre le catholicisme. — Les libéraux hostiles aux catholiques. — Projets d'une Église nationale allemande.
— Suppression de la direction catholique au ministère. — l*olitique expectanteà l'égard du Concile du Vatican. — Le dogme de i*infaillibilité. — M. de Bismarck se trompe au sujet de l'épiscopat allemand.
— Le clergé catholique assimilé à un état-major militaire qui obéit.
— Les catholiques demandent des garanties constitutionnelles el l'intervention en faveur du pouvoir temporel. — Formation du parti du centre. — Attaque et défense violentes. — Le pape sollicité de désapprouver le parti du centre. — La lutte commence. — La secte des Vieux Catholiques. — Par-dessus le prêtre, la religion est frappée. — M. de Bismarck poussé plus loin qu'il ne le voulait — Le pape refuse le
cardinal de Hohenlohe comme ambassadeur de l'empire. — Loi contre les Jésuites. — M. de Bismarck veut une entente diplomatique en vue de Télection papale. — Lois de mai contre TËglise. — Les garanties religieuses rayées dans la constitution prussienne. — Les lois de mai manquent leur effet. — Les gouvernements étrangers déclinent de suivre l'exemple de la Prusse dans leur attitude à l'égard du pape.
Dans les chapitres qui précèdent, nous avons pu raconter les faits de la carrière politique du prince de Bismarck qui appartiennent véritablement à Thistoire, en tant qu'ils marquent des périodes réellement closes et d'une physionomie que les événements postérieurs ne peuvent plus modifier beaucoup. 11 nous faut aborder maintenant, dans cette dernière partie de notre travail, une phase où tout porte le caractère de Tinachevé, de Fincertain, du flottant, non quant au but, mais dans les moyens et les systèmes de politique intérieure. Nous voulons dire qu'aucune des questions, aucun des problèmes que la création du nouvel empire allemand proposait à l'art de l'homme d'État qui y avait présidé n'ont été résolus à l'heure présente : de sorte que l'écrivain est réduit à indiquer en traits généraux ces questions et ces problèmes, à décrire les phases qu'ils ont parcourues et à en établir l'état au moment où ce récit doit s^arrêter.
La confraternité d'armes des différentes tribus allemandes avait pu suffire pour souder ensemble les parties jusque-là disjointes de l'ancienne Confédération Germanique. Il s'agissait, la guerre finie, de donner au nouvel empire des institutions organiques de nature à en développer lesforces vives et à en garantir l'existence durable, ainsi que la sécurité au dehors. Le prince de Bismarck, à qui incombait la direction de cette œuvre^ se trouvait engagé par des antécédents d'une
nature spéciale. En i 863, comme on l'a vu plus haut, afin de dépopulariser le projet autrichien de réforme fédérale, il avait enchéri sur ce projet en ce qui touchait la repirésentation nationale. Le cabinet de Vienne avait proposé, et fait adopter par ses alliés^ que l'assemblée des représentants de la nation auprès de la diète fédérale serait composée dé délégués des différentes chambres tenîtoriales. M. de Bismarck, en repoussant ce projet, avait déclaré que la Prusse désirait une véritable représentation populaire, issue d'élections directes du suffrage universel. Au mois de juin 1866, avant la guerre avec l'Autriche, il avait voulu tenir parole : son projet de réforme fédérale prévoyait un Reichstag élu par le suffrage universel et direct. C'est d'après ce mode que fut formé le parlement du nord, et c'est le même par conséquent que Ton était obligé de maintenir pour les élections au parlement de l'empire.
La base de l'édifice impérial était donc bien large, bien démocratique; mais elle ne s'accordait guère avec l'édifice un peu étroit et en tout castrés monarchique et essentiellement militaire que le prince de Bismarck se disposait à ériger. Le chancelier, en cette matière comme dans bien d'autres, se pénétrait des idées qui, en 1852, avaient présidé en France à l'établissement du second empire. Napoléon III, en effet, s'était empressé, dès son arrivée au pouvoir décennal, de substituer au suffrage restreint, œuvre d'une majorité anti-démocratique, le suffrage le plus large : c'était pour lui un moyen utile de se rallier les masses contre un parlement réactionnaire.De même M. de Bismarck, enl863, availopposé auprogramme du congrès autrichien de Francfort le sien qui promettait le suffrage universel; et, en 1866, il renouvela cette promesse au moment de rompre avec la diète germanique.
Il fallait tenir cet engagement en 1867, dans la constitution de la Confédération du nord, et, en 1870, dans celle de Tempire. Mais, comme à Napoléon III, ce n'était pas le mode d*élection du parlement qui importait au chancelier : le principal pour lui, c*étaient les attributions de cette assemblée. Sur ce point il ne fut point large. La constitution prussienne, relativement libérale de 1850, était pour lui le modèle qu'il ne voulait pas imiter. Pas plus que dans la constitution de la Confédération du nord, il n'introduisait dans celle de l'empire une déclaration des droits du peuple ; il laissai t aussi dans le vague les clauses relatives au droit budgétaire du parlement; en revanche, il spécifiait nettement toutes les prérogatives de Fempereur, et, notamment, il rédigeait les articles concernant Tarmée de façon à mettre cette institution le plus possible àFabri de votes de majorités parlementaires. Il corrigeait la base démocratique du droit électoral au moyen d'une restriction indirecte de la faculté d'éligibilité : les députés ne devant pas recevoir d'indemnité, il fallait choisir des hommes placés dans des situations aisées de fortune. Il enlevait, enfin, au parlement une arme efficace contre le gouvernement, en écartant l'institution de ministères d'empire, qu'il remplaça par des secrétaires d'Etat relevant tous du chancelier, seul responsable^ mais responsable uniquement à l'égard de l'empereur et non envers le Reichstag. Et ce chancelier était le prince de Bismarck : c'est pour lui, pour son tempérament et sa politique,qu'avait été créée toute cette organisation; c'est à sa grande taille qu'avait été mesuré ce vêtement, qui allait s'appeler la constitution de l'empire allemand.
Toutes ces dispositions furent votées au Reichstag, par une majorité composée de conservateurs et de libéraux. Les uns hochèrent la tête, mais n'osèrent pas voter contre un
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homme investi de la pleine confiance de son souverain et jouissant- du prestige d'un homme d'État ayant accompli tant de grandes choses pour la gloire de son pays et de la dynastie des HohenzoUern. Les autres, dans Tenivrement de la lune de miel de cet empire rêvé par eux et réalisé par l'ancien chef féodal, se réjouissaient d'avoir enlevé cet homme à son parti, de le voir brouillé avec ses anciens amis politiques. Us pensaient peut-être qu'après avoir gagné la première manche du jeu à sa suite, ils pourraient gagner la seconde contre lui. Avant d'arriver à comprendre que pour leurs idées et leurs prétentions il n'y aurait jamais de place dans un gouvernement dirigé par le prince de Bismarck, ils devaient aider d'abord le chancelier dans sa campagne contre un parti qui grandissait tous les jours : celui des catholiques.
Dès la naissance de l'empire allemand, éclata en effet dans le pays et dans le Reichstag un conflit dont les causes premières remontaient plus loin et qui s'était annoncé même, avant la guerre, par quelques manifestations assez significatives.
Les rapports entre l'État prussien et l'Église catholique s'étaient de tout temps ressentis d'une certaine méfiance inhérente à deux pouvoirs rivaux, alors surtout qu'ils sont hétérodoxes. La formation d'un grand État protestant dans TÂllemagne du nord avait été en soi un fait portant atteinte à la puissance papale, en même temps qu'à la puissance impériale représentée par la dynastie catholique des Habsbourgs. La jalousie des gouvernants se traduisait chez les gouvernés par l'antagonisme religieux* Plus tard^ lorsque des contrées catholiques furent réunies à la monarchie prussienne, le gouvernement dut faire de
3i2 HISTOIRE DU PRINCE DE BISMARCK.
larges concessions au culte catholique et à sesministres;ille fit toutefois avec une contrainte visible, en quelque sorte à titre révocable et non pas en raison d'un devoir rigoureux. Il se comportait toujours comme un État protestant qui traite l'Église catholique comme une vaincue et la foi des sujets catholiques comme un culte toléré dont il ne peut refuser d'assumer la protection. Les populations se divisaient en deux partis d'après leurs confessions religieuses, avaient peu de relations entre elles et demeuraient presque étrangères les unes aux autres. Dans les vieilles provinces de la Prusse, où les catholiques n'étaient qu'en petit nombre, la majorité protestante restait imbue de tous les préjugés, de toutes les idées d'intolérance, pour ne pas dire de toutes les haines des guerres de religion du xvi' et duxvii* siècle. Si Ton ajoute que le souverain protestant représentait à la fois le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel et que ses ministres, ses fonctionnaires, se pénétraient ainsi de ce caractère en même temps royaliste, omnipotent et luthérien du régime, on comprendra l'esprit dans lequel se réglaient, jusque dans les derniers temps, les rapports entre l'État prussien, d'un côté, et l'Église catholique, de l'autre. On comprendra mieux aussi la manière dont ces rapports avaient été envisagés à l'origine par M. de Bismarck, né au milieu d'une population exclusivement protestante, grandi dans les idées de la noblesse campagnarde protestante, serviteur d'une dynastie protestante. Enfin, lorsqu'on se rappelle que l'Autriche, qu'il combattit dès son arri-. véeàl'ambassade de Francfort, était unepuissance catholique, on s'explique sous l'empire de quelles idées M. de Bismarck avait été amené à livrer bataille à l'Église catholique, tantôt en sa qualité de protestant, tantôt en raison de ses combinaisons politiques prussiennes. En un mot, le protestant, à ses
yeux, ne pouvait être séparé du Prussien. En 1884, son vieil ami, M. de Gerlach, un des chefs du parti féodal, ayant pris chaudement fait et cause pour Tévêque de Fribourg contre le gouvernement de Carlsruhe, M. de Bismarck écrit : « Je ne «comprends pas comment un homme^ incontestablement pa- « triote ardent, puisse s'émancipera cepointde toute manière « de voir prussienne. Si je ne le connaissais pas depuis des «années, je douterais de son protestantisme. » En 1872, lorsqu'il rencontre, dans le conflit religieux, de Topposition du même côté, il s'irrite de nouveau : « Je ne comprends pas « l'opposition des membres évangéliques du parti conserva- « teur. » Et trois ans après, un membre de ce parti ayant abondé dans le sens des idées du chancelier, celui-ci de s'écrier : « Je ne saurais m'empêcher d'exprimer ma joie d'en- « tendre enfin du côté conservateur de cette chambre une « confession franche de notre évangile de la Réforme. » Et il ajoutait que, dans sa foi, il considérait son salut éternel mis en danger par la papauté.
Longtemps, donc, avant son avènement au ministore, M. de Bismarck se comportait comme le champion de 1 Etat protestant contre l'Église catholique et s'attachait à procurer à la Prusse, avec la suprématie politique, la direction du protestantisme en Allemagne. Il trouva occasion de s'employer à cette tâche au cours de son ambassade de Francfort. Écrivant à son chef hiérarchique, le 29 novembre 1853, au sujet du conflit entre le gouvernement badois et Tévôque de Fribourg, il blâme ce prélat qui se permettait de désobéir aux lois du pays : « Il va là, dit-il, de la cause de toutes les « autorités protestantes contre l'esprit belliqueux et insatia- « ble d'une partie du clergé catholique. L'Eglise romaine « jouit en Prusse d'une indépendance comme il ne lui en
(( a été accordé par aucun souverain catholique ; cependant « on ne saurait dire que la paix soit bien assurée. » Dans cet état de choses, dit-il encore , il faut résister même à des prétentions en apparence lé^times. llinsinuequeM. de Prokesch, ambassadeur de la catholique Autriche à la diète de Francfort, a fait dans le grand-duché un voyage qui n'a guère profité à* la cause du gouvernement badois. Il conclut enfin à ce que le gouvernement prussien soutienne, dans ce conflit, le cabinet badois. En eflet, ses conseils ayant été adoptés à Berlin, il reçut, en janvier 1884, la mission de se rendre à Carlsruhe. La Prusse y était représentée par un catholique, M. de Savigny, qui probablement n'était pas regardé comme apte à défendre la cause protestante. Dans le rapport qu'il fait le 31 janvier sur cette mission, M. de Bismarck mande qu'il a déconseillé au prince régent de Bade d'envoyer à Rome un catholique, qui, à cause âe sa religion, ne serait pas en situation de soutenir auprès du pape les droits d'un gouvernement protestant. Il avait dit en outre au prince que c'était une illusion de croire qu'un gouvernement protestant obtiendrait la paix au moyen de concessions. Enfin, il lui avait conseillé de ne pas avouer à Rome qu'il était disposé à s'entendre avec le pape, mais de se plaindre de l'évêque et de préparer ainsi une base meilleure de négociations. Il critique aussi les ministres badois, qui, à son avis, auraient du assumer le rôle des Horaces au profit des gouvernements protestants. Quelques jours après son retour de Carlsruhe^ il se rend à Wiesbade auprès du duc de Nassau pour y remplir une mission analogue. Il suggère et fait agréer l'idée que les gouvernements protestants devaient s'entendre, sous l'égide de la Prusse, sur une ligne de conduite commune à adopter à l'égard de l'Église catholique.
Les catholiques, dès le début, sentirent en lui un adversaire : ses antécédents, le rôle qu'il avait joué dans le conflit calholique de Fribourg, et plus encore la défaite qu'il avait infligée à TAulriche, l'expulsion de cette grande puissance catholique de la Confédération Germanique et la prédominance qui en résultait pour l'élément protestant, toutes ces circonstances provoquèrent la défiance des députés catholiques du Reichstag du nord et les engagèrent à serrer leurs rangs. Il faut rappeler aussi que le gouvernement prussien, après avoir reconnu le nouveau royaume d'Italie, s'étciit étroitement lié avec cette puissance et avait ainsi indirectement sacrifié la cause du pouvoir temporel du pape. Sur ce dernier point, toutefois, M. de Bismarck ne s'était pas engagé sans retour. Il avait voulu garder cette carte dans son jeu contre l'empereur Napoléon, à qui il ne tenait pas à abandonner le rôle d'unique protecteur du pape. En 1867, il refusa de prêter son concours à l'Empereur pour régler la question romaine, et déclara, dans les instructions qu'il envoya au ministre de Prusse à Florence, comme le roi Guillaume le déclara, à son tour, devant les chambres prussiennes, que le gouvernement remplissait un devoir envers ses sujets catholiques en protégeant la dignité et l'indépendance du chef de leur Église.
A côté de ces manifestations officielles, les catholiques en avaient remarqué d'autres moins rassurantes. A la veille de la guerre de 1866, les journaux officieux dénonçaient la maison de Habsbourg comme Tennemie mortelle de TÉglise évangélique, ou bien prédisaient une guerre de religion aussi sanglante que celle de Trente ans. Les événements de 1866 avaient aussi opéré un rapprochement entre M. de Bismarck et le parti national libéral, essentiellement protes-
tant, qui usait de son inQuence de fraîche date auprès de M. Bismarck, pour l'encourager dans ses idées anti-catholiques. Le chef de ce parti, M. de Bennigâen, avait proclamé naguère que tout allait bien, mais, qu*il restait encore à prendre « le château-fort de Tultramontanisme ». On savait d'ailleurs que le parti libéral envisageait d'un mauvais œil la situation indépendante que la constitution prussienne avait créée à l'Église catholique, qui se développait et prospérait, tandis que le protestantisme menaçait de se décomposer en un grand nombre de sectes. Ils voyaient dans le catholicisme un appui pour TAutriche, un obstacle à l'unification complète de l'Allemagne : c'était donc servir cette cause nationale que de restreindre le libre mouvement du clergé catholique. A cette fin il fallait reviser la constitution prussienne dans les articles relatifs à l'Église et, en attendant, empêcher que ces clauses de liberté trouvassent place dans la constitution de la Confédération du nord, bien que l'épiscopat allemand, par un de ses membres les plus influents, les eût proclamés comme la <( magna charta de la paix religieuse dans les con- « trées à confessions mixtes de l'Allemagne. »
Il y avait là plus d'un point de contact entre le chancelier et les libéraux et, en tout cas, indépendamment des motifs particuliers de l'un et des autres, des raisons nombreuses pour les associer dans une campagne contre le catholicisme. Des symptômes précurseurs de cette lutte se produisirent, en 1869, à la chambre prussienne, saisie d'une pétition contre les congrégations religieuses, qui ne fut repoussée alors que sur les instances du gouvernement. Déjà les catholiques avaient commencé à se grouper, à préparer leur formation en parti politique. Des paroles aigres avaient été échangées entre les orateurs catho-
liques et le chancelier. Celui-ci, à ce moment, songeait peut-être à compléter l'édifice unitaire allemand par l'unité religieuse. Si la papauté n'a jamais abandonné l'espoir de ramener les protestants dans le giron de l'Église de Rome, les protestants allemands, de leur côlé, les hommes d'État prussiens surtout, avaient toujours poursuivi le but de détacher le catholicisme allemand de ses liens romains et, cette séparation faite, de créer une église nationale, où se fondraient protestants et catholiques, sous la direction suprême du roi de Prusse. M. de Bismarck, paraît-il, y avait songé à son tour. Il aurait voulu reprendre la Réforme du xvi" siècle et en réaliser l'idée politique. Dans ces plans de l'avenir, il se voyait gêné et entravé par la direction du culte catholique, instituée au ministère des cultes et composée de conseillers appartenant à cette Église. Il avait résolu la suppression de cette direction, et, en attendant, il la neutralisait en empêchant qu'elle fût consultée sur les grandes questions de son ressort. Un autre projet qui le préoccupait, c'était l'éloignement du clergé catholique des écoles ou du moins la suppression de l'influence que ce clergé y exerçait par l'organe des inspecteurs scolaires nommés par les évêques des circonscriptions respectives.
Ce fut au milieu de ces soucis, aggravés par la situation extérieure qui se tendait, que s'ouvrit te concile du Vatican. A ce moment la Confédération du nord — la Prusse ayant supprimé sa diplomatie à l'étranger — était représentée auprès du papepar le comte d'Arnim, diplomate de beaucoup de talent, remuant et ambitieux, très en faveur à la cour de Berlin, mais dont M. de Bismarck commençait à se méfier comme d'un rival futur. M. d'Arnim, fort désireux de jouer un rôle au concile, insistait auprès du chancelier pour qu il se fit
représenter à ce congrès ecclésiastique, en vue de prévenir des décisions dogmatiques de nature à troubler les rapports entre l'État et l'Église. Une idée analogue fut agitée par le prince de Hohenlohe, premier ministre de Bavière, qui voulait même que toutes les grandes puissances s'interposassent à Rome, afin de s'opposer aux empiétements du concile sur le domaine politique. Ces projets ne trouvèrent nulle part de l'écho, M. de Bismarck craignait encore à ce moment d'approcher de trop près le terrain dogmatique et d'ouvrir ainsi, avantl'heure, unelutte qu'il avait prévue. Toutefois il obtint, par ses démarches, que le pape Pie IX fît dissoudre le comité politico-religieux qui avait été constitué par le concile. Il remarquait aussi que le clergé allemand semblait peu favorable à la proclamation, tant redoutée partout, du dogme de l'infaillibilité du pape. Ce dogme, au dire des théologiens catholiques, n'était pas en lui-même une innovation : il consacrait l'autorité inattaquable du pape en matière doctrinale et conformément aux décrets des conciles. D'accord, au fond, avec la majorité du concile du Vatican, un grand nombre d'évêques allemands étaient d'avis, en vue de l'agitation fomentée partout par les adversaires de l'Église, et surtout eu égard aux pays à confessions mixtes, de ne pas promulguer à nouveau un dogme qui depuis des siècles formait une des bases fondamentales de l'Église de Rome. Placés dans une situation délicate, ne voulant pas émettre un vote d'opposition directe contre le pape et la majorité du Concile, les évêques allemands quittèrent Rome avant la votation. Cette démarche avait fait croire à M. de Bismarck qu'avec l'aide de l'épiscopat allemand, qui protesterait contre le dogme de l'infaillibilité, il provoquerait un schisme qui l'approcherait de la réalisation de son idée d'une Église catho*
lique nationale. Il nourrissait, à cette époque, sur la solidité de la hiérarchie romaine des idées sur lesquelles il devait revenir plus tard. Seize ans après, en effet, il disait à la chambre des seigneurs de Prusse : « Le prêtre catholique, « à partir du moment où il devient prêtre, est un officier « enrôlé au régiment du pape; il serait brisé, s'il voulait « rester prêtre, tout en voulant lutter contre le pape et contre M son supérieur. Vouloir fortifier un prêtre dans sa résis- « tance contre son supérieur, c'est là une tentative que je « considère comme up pouvant réussir que dans les cas les « plus rares. C'est comme un officier du roi de Prusse, « bien convaincu de Tinjustice d'une guerre : il serait déchu « d'honneur, s'il s'avisait d'obéir à sa propre opinion re- <c gardée par lui comme plus juste. »
Le prince de Bismarck ne pensait pas ainsi en 1871 : il s'engagea dans une voie où il devait essuyer bien des déboires.
Dès le premier pas il rencontra des obstacles, et il s'en irrita. Les évêques allemands, de retour de Rome, dès que le dogme de l'infaillibilité fut promulgué au Vatican, s'inclinèrent sans hésitation et à l'unanimité : JHoma locuta est. En même temps les députés catholiques, élus sur un programme commun, formèrent un parti sous le nom de parti du centre. Se souvenant des premières escarmouches du Reichstag et des chambres prussiennes de 1869 etde 1870, ils demandaient avec insistance que les articles religieux de la constitution prussienne fussent inscrits dans la charte du nouvel empire allemand. Us demandaient, en outre, que le gouvernement impérial intervint en vue de sauver le pouvoir temporel du pape. Le chancelier de l'empire découvrit alors ses batteries : il repoussales garanties constitutionnelles,et, pour répondre au se-
cpnd point, il fit voter par la majorité unparagraphe d' adresse à l'empereur, proclamant le principe de non-intervention. La gaerre était ainsi déclarée aux catholiques. La formation du nouveau parti du centre irritait le chan celier, moins encore à cause des idées qu'à cause des personnages qui en prirent la direction. On y remarquait des membres influents de Taristocratie, en relations intimes avec de hauts personnages de la cour et même avec des membres de la famille impériale; et, à la tète du parti, M. Windthorst, ancien ministre de Tex-roi de Hanovre, adversaire politique doublé de l'antagoniste religieux. Puis, autour du parti catholique, se groupaient des éléments hostiles à l'État, tels que les Polonais, les démocrates socialistes, les partie ularistes de l'Allemagne du sud, quelques Danois et tous les députés de r Alsace-Lorraine. C'était une opposition formidable et avec laquelle le gouvernement allait être obligé, bon gré mal gré, de compter.
Dans cette guerre religieuse les choses se passèrent comme dans les campagnes militaires. Des deux côtés on s'accusait d'avoir armé le premier, d'avoir attaqué le premier. Ce qui est vrai, c'est que l'attaque et la défense furent également violentes. Si les catholiques ne dissimulaient pas leur déplaisir à l'égard d'un empire à tète protestante, à l'exclusion de l'Autriche catholique, les libéraux, qui formaient à ce moment le gros des forces du chancelier, ne cessaient de proclamer le caractère protestant du nouvel empire. .Le grand nombre de députés catholiques les mettait en colère. Le succès de quarante élections catholiques dans les pays rhénans, disaient les feuilles libérales, est une défaite pire qu'une bataille perdue sur laLoire. L'empire, disaient-elles encore, doit être un État laïque et national et non un État théocratique et
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cosmopolite. C'était jeter le parti du centre dans une opposition en quelque sorte irréconciliable. Du moment que l'empire se déclarait anti-catholique, les catholiques se considéraient en droit de s'élever contre l'empire.
M. de Bismarck espérait un moment se débarrasser de cette opposition dont la note discordante nuisait à l'éclat du jeune empire. Il fit des démarches à Rome, en vue de déterminer le pape à désapprouver un parti qui attaquait l'empire, dont Pie IX venait de saluer l'avènement dans une lettre fort amicale à l'empereur Guillaume. La réponse du Vatican fut empreinte d'une certaine ambiguïté qui s'explique par la nature des griefs articulés contre le parti catholique. On avait dit au pape que ce parti voulait miner l'empire ; le pape ne pouvait que désavouer ceux qui prétendaint agir ainsi en se couvrant de son nom. Mais, Iorsqu*on sut au Vatican que les députés catholiques demandaient pour leur religion des garanties constitutionnelles qu'on leur refusait, et pour leur pontife une intervention en faveur de ses droits, également repoussée, le cardinal Antonelli retira son désaveu, en prodiguant, au contraire, des éloges aux fidèles du pape.
La bataille ne tarda pas à s'engager. Le prince de Bismarck, qui naguère avait témoigné son désir de ne pas se mêler des questions dogmatiques, ne tarda pas à être amené sur ce terrain toujours défavorable à l'autorité séculière. Les évèques, après avoir adhéré au dogme de l'infaillibilité, exigèrent la même soumission de la part de leur clergé et des maîtres de religion nommés par eux dans les établissements d'instruction publique. Un de ces derniers ayant refusé son adhésion au dogme, le gouvernement le maintint contre là décision de Tévêque et intenta des poursuites contre ce dernier pour avoir infligé au professeur dissident la grande excommuni-
cation, pénalité, disait le gouvernement, qui n'est pas d'une nature purement ecclésiastique.
Les dissidents furent rares : ils formaient un petit état* majorqui espérait rallier une nombreuse armée autour delui. Cette attente fut déçue, et le gouvernement, qui prenait la jeune secte sous son patronage, devait marcher de déception en déception, mais aussi de violence en violence. M. de Bismarck avait cru un moment que les « Vieux Catholiques » — c'est ainsi qu'ils s'appelaient, en alléguant que le concile du Vatican avaitinnové par sondogme — seraient le levain qui ferait surgir et s'établir l'Église nationale de l'empire allemand. Il n'en fut rien. L'épiscopat excluait les dissidents de l'Église, préservant ainsi la masse des fidèles du contact avec les sectaires. Il ne servait de rien au gouvernement dédire que ses mesures de rigueur et les lois qu'il préparait, visaient les empiétements de l'épiscopat sur les droits de l'État et sur la religion. Il arriva ce qui était advenu autrefois dans des conflits analogues, qu'on commence par frapper le prêtre etfinit par atteindre la religion elle-même. L'esprit protestant se mit du côté du gouvernement, excitant celui-ci, agitant les masses. On cherchait à former à Berlin, sous l'égide des sommités du protestantisme, une sorte de concile, dont la mission devait consister à organiser la lutte, pour le salut de l'empire et de « l'empereur protestant » contre « le Romanisme » . Cette tentative ne réussit pas plus que la propagande en faveur des « Vieux Catholiques ». Le gouvernement et le Reichstag commirent une nouvelle faute en même temps qu'une grave erreur, en reconnaissant cette secte comme catholique dans le sens du droit public. La constitution et le code civil, parlant d'une Église catholique romaine, ne pouvaient viser que l'Église dont le pape, c'est-à-dire l'évêque de Rome,
est le chef; ceux qui se séparaieut du pape étaient doac^ à tort, considérés et traités comme catholiques dans le sens des lois de TÉtat.
Mais gouvernements et peuples, dans Tardeur du combat, finissent par ne plus regarder ob ils frappent l'ennemi, ni même voir si les coups les atteignent par ricochet. M. de Bismarck avait voulu réduire à Timpuissance des adversaires politiques, des contradicteurs de ses idées, des hommes qui se mettaient en travers de son chemin et de ses desseins ; la résistance qu'il rencontrait le poussait plus loin probablement qu'il n'aurait voulu. Aux mesures sorties de sa propre initiative vinrent s'ajouter celles qu'apportaient le zèle des juristes et l'intolérance des libéraux protestants.
II existait incontestablement dans cette campagne un élément anti-religieux, qui choquait le parti conservateur de la chambre des seigneurs de Prusse, ce parti auquel le prince de Bismarck avait appartenu autrefois, qui unissait dans son programme la défense du trône avec celle de la religion, et ne prisait pas beaucoup cette lutte religieuse, ni surtout la loi qui l'inaugurait en enlevant au clergé l'inspection des écoles. M. de Bismarck dut jeter, à cette occasion, tout le poids de son influence personnelle dans la balance. 11 s'attacha à démontrer que sa loi tendait à maîtriser une Église qui en voulait à la dynastie et à l'empire évangéliques et se liguait dans ce but avec tous les ennemis extérieurs de l'empire. Il s'indignait à la pensée que ses coreligionnaires politiques pussent l'abandonner dans ce combat patriotique, et il menaçait de' gouverner désormais avec les libéraux. C'est ainsi qu'il enleva le vote.
Les hostilités, qui étaient d'abord restées circonscrites dans l'arène intérieure, entre le gouvernement et les
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évêques, ne tardèrent pas à s'étendre aux rapports du cabinet de Berlin avec le Vatican. En supprimant la direction catholique au ministère des cultes, le. chancelier ne se dissimulait pas les inconvénients qui en résulteraient pour le gouvernement, exposé désormais à rester dans une sorte d'isolement vis-à-vis de la Curie, Il aurait voulu admettre un nonce à Berlin : il fallait abandonner ce projet, l'empereur s'y montrant absolument opposé. Il conçut alors l'idée de faire représenter l'empire au Vatican par un haut dignitaire de l'Église, et il choisit pour cette mission le cardinal de Hohenlohe. Ce choix ne fut pas agréé à Rome, soit que le candidat ne convînt pas, soit que le pape fût froissé de n'avoir pas été préalablement consulté. Ce refus causa une vive irritation à Berlin. En plein Reichstag, le 14 mai 1872, le chancelier déclara la guerre au pape : aucun concordat, disait-il, n'est possible avec une Église qui a promulgué des dogmes affectant le pouvoir séculier d'une manière inacceptable pour l'empire allemand. « Mais », s'écria-t-il, en s'adressant à la majorité protestante des libéraux, « ne crai- « gnezrien; nous n'irons àCanossa ni matériellement ni in- « tellcctuellement. » Le gant était jeté, et, il importe de le faire remarquer, jeté entre le chancelier et Pie IX. En observant les faits postérieurs, on dirait que la lutte entre les deux personnages prenait, à partir de ce moment, un caractère tout personnel.
L'émotion fut grande au Reichstag. La majorité demandait des lois pour réduire à merci le clergé catholique, et pour annuler l'autorité du pape sur le clergé. On accusait les Jésuites d'avoir déterminé Pie IX à refuser le cardinal Hohenlohe comme ambassadeur, et l'on invitait le gouvernement à édicter une loi de bannissement contre cet ordre.
BATAILLES PARLEMËNTAIKKS. 355
Le chancelier ne prît pas part directement à cette mesure : un de ses confidents politiques la proposait et la soutenait; mais il approuvait la loi et il la laissa présenter avec une certaine précipitation. Quinze jours après, ellefutvotée etpromulguée.
Le même jour où il avait fait allusion à la pénitence de Canossa, en déclarant qu'il n'y viendrait jamais, le 14 mai, il avait fait une démarche diplomatique qui devait exaspérer le pape. Dans une dépèche-circulaire à ses ambassadeurs, il les chargeait d'appeler l'attention des gouvernements sur l'importance de la future élection papale, laposition du pape ayant été modifiée par suite de la promulgation du dogme de l'infaillibilité. Un pape, disait-il, dont la majorité des puissances n'aurait pas reconnu l'élection ne serait pas plus possible qu'un évêque non reconnu par le gouvernement territorial. Il serait donc nécessaire que les gouvernements s'entendissent à temps sur les conditions auxquelles ils reconnaîtraient le choix éventuel du Sacré Collège. Cette démarche du chancelier n'eut aucun résultat; la proposition ne rencontra nulle part un accueil favorable.
A ces divers actes agressifs, le pape répondit, à son tour, par une de ces boutades auxquelles les gouvernements catholiques étaient habitués de la part de Pie IX, mais qui causa à Berlin un grand scandale. Le 24 juin, en parlant à une députation de catholiques allemands, le pape, se plaignant des mesures de persécution auxquelles l'Église était en butte en Prusse, cita, avec une allusion évidente à M. de Bismarck, la vision du prophète Daniel prédisant que bientôt «une petite « pierre se détacherait de la mon tagne pour écraserles pieds « du colosse ». A Berlin on s'exerça à grossir la portée de ces paroles de l'auguste prédicateur : on l'accusa d'insulter l'empereur, de fomenter la ruine de l'empire, «t, sous le coup
de cette irritation, on résolut de redoubler de rigueur contre le clergé allemand, qui obéissait aux décrets du Vatican.
On mit aussitôt à exécution les projets, préparés de longue main par un juriste protestant, qui avait préludé à cette législation nouvelle par un long mémoire posant ces axiomes : rÉglise catholique est une institution nuisible à FÉtat; il faut édicter des lois par lesquelles seront déterminées, de la seule autorité du gouvernement, les limites entre TÉtat et TÉglise. II s'agissait d'une « lutte pour la culture », affirmait un membre marquant du parti libéral, donnant ainsi naissance au mot de Culturkampf^ appliqué aux lois anti-catholiques, qui furent désignées depuis sous le nom de lois de mai en raison de la date de leur publication. M. de fiismarck, s'éloignant à ce moment de Berlin pour cause d'indisposition, se faisait remplacer à laprésidence du conseil prussien parle général de Roon, tout en dirigeant, de Varzin, la chancellerie de l'empire. Ces lois, discutées et votées en son absence, étaient présentées par le ministre des cultes, M. Falk, que Tempereur avait nommé à contre-cœur, disait-on, sur la proposition de M. de Bismarck. Celui-ci, sans examiner tous les détails de ces lois, en approuvait le principe en tant qu'elles établissaient la prédominance absolue de l'État sur TÉglise ; il voulait que ce principe entrât dans le droit public prussien, que ces lois formassent la règle permanente des rapports entre les deux pouvoirs. Le ministre de Tintérieur, huit ans après encore, les proclama comme base irrévocable de ces rapports.
Jamais, dans les temps modernes, l'Église catholique n'avait été soumise à un régime aussi draconien que celui des lois de mai *, qui s'élaborèrent par séries pendant les