V. ^Empereur Guillaume, pp. 353 sa
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étaient saisis, en acquittaient les auteurs, les juges français regardant ces délits comme excusés par un patriotisme non raisonné* Le prince de Bismarck réclamait et déclarait qu'il n'avait plus confiance. M. Thiers, alarmé, exhortait les populations, etadmonestaitlesjuges mêmes, qui se montraient indulgents. Ces incidents servirent d'argument au chancelier dans la discussion de la loi sur reffectif de paix et le budget militaire : le Reîchstag vota tout ce qu'on lui demandait, pour une période de trois ans, c'est-à-dire jusqu'en 1874. Préoccupé, ainsi que nous venons de le dire, de faire rentrer les milliards de l'indemnité de guerre, le prince de Bismarck tenait à faciliter la tâche de M, Thiers, qui s'était porté moralement garant de l'exécution de tous les engagements. Au surplus, dans son désir d'isoler la France, il pensait qu'en soutenant la république, il en rendrait plus difficile le rapprochement avec les puissances monarchiques.. Sur ce point il se trouvait en désaccord avec le comte d'Arnim, ambassadeur de l'empereur Guillaume, récemment accrédité auprès de M. Thiers. M. d'Arnim partageait le sort de la majeure partie de ses collègues, dont le chancelier faisait, en général, médiocrement cas : en même temps qu'il le trouvait insuffisant, M. de Bismarck le soupçonnait encore, et non sans raison, d aspirer à le supplanter dans la faveur impériale. Si l'on ajoute à ces circonstances la divergence de vues sur l'attitude à prendre à l'égard de la France, on conçoit qu'un conflit entre les deux personnages devait éclater tôt ou tard. En novembre 1872, dans un entretien confidentiel avec le comte de Saint- Vallier, accrédité en qualité de commissaire français à Nancy auprès du maréchal de Manteufi'el, commandant en chef de Tarmée d'occupation, l'ambassadeur d'Allemagne avait tenu contre le régime
républicain des propos qui furent rapportés à M. de Bismarck et désapprouvés par lui. Le maréchal était d'avis — et sur ce point il se trompait — que les payements stipulés par le gouvernement allemand n'étaient assurés que par le maintien de M. Thiers au pouvoir, et qu'ils seraient compromis, si cet homme d'Etat venait à être renversé. M. d'Arnim, par contre, affirmait que n'importe quel gouvernement français tiendrait à honneur de s'acquitter envers l'Allemagne.
Sur cette question une correspondance très vive s'engagea entre l'ambassadeur et le chancelier, qui donnait raison au maréchal. M. de Bismarck avait aussi des griefs personnels. Le comte d'Arnim, qui avait pu entretenir, au mois de juillet 1872, l'empereur, alors à Ems, s y était fait remarquer de nouveau par des propos dans lesquels le chancelier, malade à ce moment, trouvait la confirmation des bruits désignant M. d'Arnim comme son successeur éventuel. La correspondance avec Tambassadeur devint dès lors particulièrement personnelle et irritante. Le comte d'Arnim fit de nombreux rapports directs à l'empereur, pour signaler les dangers que rétablissementdurégimerépublicainentraînerait pour l'Allemagne et l'Europe monarchique en général. Le chancelier le blâmait sévèrement, et parce qu'il montrait des préférences pour une restauration impérialiste ou royaliste, et parce qu'il soutenait auprès de l'empereur des idées contraires à celles de son chef hiérarchique. Il lui exposait, dans ses instructions, qu'il devait s'abstenir de toute ingérence, qu'en tout cas il devait soutenir M. Thiers et ne pas encourager les projets monarchiques dont la réaUsation permettrait à la France d'obtenir des alliances qui feraient défaut à la République. Il ajoutait que le prétendant qui arriverait au pouvoir avant la libération entière demanderait, dans l'intérêt de son trône
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de fraîche date, des atténuations, que soutiendraient quelques autres cabinets monarchiques. L'ambassadeur, malgré le ton hautain de ces critiques et l'irritation personnelle de leur auteur, ne se laissa pas détourner de ses idées : fortement appuyé à la cour de Berlin, il se croyait assez solide dans sa position pour tenir tête au chancelier dans les conseils de l'empereur. Il dut bientôt s'apercevoir qu'il avait engagé la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Il ne pouvait plus contenter en rien un chef qui ne songeait qu'à l'éloigner du service de l'empereur. M. de Bismarck le rendit, bien à tort, responsable de la chute de M. Thiers. La presse ministérielle de Berlin ne cessa de charger M. d'Arnim à ce sujet. Cependant l'ambassadeur avait dit vrai, en déclarant que tout successeur de M. Thiers exécuterait les engagements contractés. Le gouvernement du maréchal de Mac-Mahon termina les arrangements, préparés par M. Thiers, pour l'évacuation du territoire. M. d'Arnim n'en paya pas moins son opposition et sa rivalité présumée de la perte de sa carrière et de deux procès retentissants, suivis de condamnations.
Au début de ce conflit personnel, le chancelier avait enlevé à l'ambassadeur les négociations concernant la libération, qui furent transférées à Berlin, où elles se terminèrent par la convention du 15 mars 1873, la dernière qui fût relative au payement de l'indemnité de guerre et à l'évacuation complète du territoire français. Le Reichstag, auquel la convention fut communiquée quelques jours après, décerna un vote (le remerciements au chancelier. C'était lapremière fois qu'un vote unanime en sa faveur était émis; jamais depuis il n'a vil se renouveler une pareille manifestation.
Pendant que le règlement de ces questions pécuniaires s'opérait dans les meilleures conditions et d'une façon près-
que amicale entre les deux gouvernements, les rapports entre les deux nations ne perdaient pas leur caractère d'irrilation du côté français, de suspicion du côté allemand. On s'altiibuait réciproquement des projets d'agression pour le jour où la France aurait payé le dernier franc de sa rançon et r Allemagne retiré le dernier soldat du sol français. M. ïhiors, à un moment donné, croyait queTAUemagne, dès qu'( lie serait payée, recommencerait la guerre. D'autre part, le prince de Bismarck était convaincu que pour la France la reprise de la lutte n'était qu'une question de temps. M. Thiersne cessait de protester des sentiments pacifiques de la nation française, qui, disait-il, « maudit ses juges, mais accepte le verdict ». Des assurances analogues furent données, dans de nombreuses occasions, pendant la présidence du maréchal de Mac-Mahon, par les deux ministres des affaires étrangères, le duc Decazes et le duc de Broglie. Du côté allemand, on se montrait incrédule. Quelques excès isolés, des articles de journaux, les mandements de quelques évoques étaient considérés par le chancelier allemand comme autant de pienvcs à l'appui de son opinion. « La façon », éorivait-il à l'ambassadeur allemand à Paris, « dont tous les partis en France, « depuis la conclusion de la paix, attisent la haine nationale « contre l'Allemagne, ne nous laisse aucun doute que son « gouvernement, à quelque parti qu'il appartienne, ne con- « sidérera la revanche comme sa tâche principale. La seule « question est de savoir combien de temps il faudra aux « Français pour rétablir leur armée et leurs finances. » L'impératrice d'Allemagne ayant demandé àM. Guizot son avis sur les meilleurs moyens d'apaiser le sentiment français, le chancelier, écrivant à l'ambassadeur, critique indirectement cette intervention féminine, en faisant observer que ce n'est pas
l'affaire de Tambassadeur d'apaiser une colère injuste, tant que tout prouvait que de pareils efforts seraient aussi inutiles qu'incompatibles avec la dignité de rAUemagne. En janvier 1874, il adresse aux ambassadeurs auprès des grandes puissances une circulaire, qui déclare que le gouvernement allemand n'avait pas d'autre désir que de vivre en paix avec la France. Mais, s'il venait à être constaté qu'un choc était inévitable, il ne saurait attendre que la France choisît le moment qui lui conviendrait le mieux.
C'est sous l'empire de ces idées que, quelque temps après, le Reichstag eut à discuter la nouvelle loi militaire, portant une augmentation considérable de l'effectif de paix, qu'elle tendait d'ailleurs à fixer d'une façon définitive. On a vu, dans un chapitre précédent, que les éventualités d'une nouvelle guerre avec la France tenaient une grande place dans les considérations mises en avant par les orateurs du gouvernement.
Pendant que l'Allemagne travaillait ainsi à renforcer et à consolider son état militaire, la France, de son côté, travaillait à réorganiser son armée, anéantie ou émiettée par suite des désastres de la dernière guerre. Ces efforts, parfaitement légitimes en eux-mêmes, ravivaient les soupçons de la chancellerie allemande. Le prince de Bismarck apercevait partout des indices d'une sorte de conspiration dont la France était l'Ame. Les sympathies du clergé français pour, le parti catholique en Allemagne; le fait que le parti orléaniste avait voté avec le parti républicain la constitution établissant la République ; l'hostilité de la Curie romaine et l'influence qu'y exerçaient les sommités catholiques de tous les pays ; les tendances qui se manifestaient en Italie de réconcilier le pape avec la nouvelle royauté : c'é-
taient là autant de symptômes belliqueux, signalés par la presse ministérielle en Allemagne. Elle prétendait aussi qu'à Vienne le parti catholique s'appliquait à renverser le comte Andrassy, ministre des affaires étrangères et représentant de l'alliance avec TAllemagne ; que l'Autriche alors s'allierait avec ntalie et la France contre l'empire. Mais ce qui fournissait, en vérité, un argument à ceux qui attribuaient à la France des projets d'agression, c'était le travail incessant de réorganisation de son armée. S*il était impossible de préjuger la pohtîque future de la France, on ne pouvait douter, d'autre part, de ses intentions absolument pacifiques dans le présent. Elle restaurait et réparait: c'était son droit. L'assemblée nationale venait de voter un projet de loi ajoutant à chaque régiment un quatrième bataillon, dont la formation ne constituait d'ailleurs aucune augmentation de l'effectif, les hommes étant pris dans les rangs des trois bataillons existants. Cette mesure, ainsi que les prétendus projets d'alliance que nous venons de mentionner, furent considérés à Berlin comme des armements et des préparatifs de guerre. La diplomatie allemande les représentait sous ce jour aux cours étrangères; elle répétait de nouveau que l'Allemagne ne permettrait pas à la France de choisir elle-même le moment d'une guerre de revanche. M. de Radowitz, fils du général et un des agents diplomatiques les plus distingués, fut envoyé à Saint-Pétersbourg, avec mission de dénoncer les desseins agressifs de la Franco et de s'assurer de la neutralité de la Russie. Le czar, en cette circonstance, semblait pencher du côté de la France ; il accueillit les ouvertures prussiennes avec une certaine réserve. Le 5 mai, le prince de Hohenlohe, ambassadeur d'Allemagne, sur le point de partir en congé, insinua,
en conversant avec le duc Decazes, que les mesures militaires adoptées par le gouvernement français constituaient un danger pour l'Allemagne. La suggestion alarma le ministre français, qui s'adressa aussitôt aux cours étrangères, pour les avertir. Une fois de plus, et ce ne devait pas être la dernière, il se produisit entre les deux pays cette singulière situation que chacun d'eux se croyait à la veille d'une agression de la part de l'autre. A l'exemple du prince de Bismarck, qui avait voulu prévenir le chancelier russe, le duc Decazes saisit les cabinets étrangers, ceux de Saint-Pétersbourg et de Londres en particulier, pour solliciter leur intercession en faveur de la paix. Ces deux cours, tout en taxant d'exagérées les alarmes de la France, mais fortement impressionnées elles-mêmes par le langage des organes officieux d'Allemagne, firent entendre des conseils de paix. L'empereur Alexandre et le prince Gortschakoff se chargèrent de cette mission, lors de Tentrevue du czar et de l'empereur Guillaume à Berlin; la reine Victoria s'adressa à l'empereur Guillaume dans une lettre. Ce souverain ainsi que M. de Bismarck exprimèrent alors leur surprise au sujet d'alarmes dont ils déclaraient ne pas comprendre la cause. Le chancelier allemand se montra froissé de ce que les cours étrangères avaient ajouté foi aux bruits d'une agression projetée contre la France ; il en sut surtout mauvais gré au prince Gortschakoff, qu'il accusait de chercher une vaine popularité en France, en se présentant comme le sauveur d'une paix qu'il affirmait n'avoir jamais été compromise. Ce qui est certain, c'est que l'Europe croyait à un danger : elle était d'avis que les insinuations allemandes au sujet de la réorganisation de l'armée française étaient de nature à inquiéter ceux qui en étaient l'objet. Des explications franches, les neutres
étant pris comme témoins de leur sincérité, terninërent cette fois un incident non exempt de dangers. La France et l'Allemagne ayant manifesté devant l'Europe leurs intentions pacifiques et nié toute idée belliqueuse, ropinion ne tarda pas à se rassurer. D'autres événements d'une gravité extrême vinrent attirer son attention.
Les troubles en Orient. — Antagonisme entre la Russie et rAutriche. — Le prince Gortschakoff désireux de satisfaire aux aspirations slaves. — Politique des trois empires. — Le prince de Bismarck mécontent de la politique russe. — Son attitude intermédiaire. — Entrevue impériale et conférence de Berlin. — Autres entrevues impériales. — L'Orient en feu. — On est plus russe qu'autricliien à Berlin. — Les catholiques sont pour l'Autriche. — Propos de table du prince de Bismarck. — Il est résolu à ne pas s'opposer aux projets de guerre de la Russie. — L'Angleterre etTAutriche aneteiiL la Russie victorieuse. — Le parti libéral du Reichstag hostile à la Russie. — Le prince de Bismarck sera « l'honnête courtier ». — H ne veut pas heurter le sentiment national du peuple russe. — Danger d'une intervention. — Le congrès de Berlin. — Attitude réservée du prince de Bismarck. — Les Turcs paient les frais de l'accord. — Succès de l'Angleterre. — Profits de l'Autriche et de la Russie. — Le prince Gortschakoff considère le congrès comme un échec pour la Russie et s'en prend à M. de Bismarck.
Dans le courant de Tannée, des troubles partiels éclatèrent dans les provinces slaves de la Turquie d'Europe et firent ressusciter aussitôt réternelle question d'Orient. Coin me toujours, des agitations du dehors soufflèrent un incendie, dont la cause première, il est vrai, devait être cherchée dans la nauvaise administration turque. Les comités slaves de Rus-
sie non seulement SOU tenaient ces troubles, mais s'attachaient encore à pousser le gouvernement du czar à y intervenir d'une manière effective en faveur de leurs coreligionnaires. La triple alliance impériale, établie et scellée sous les auspices du prince de Bismarck, avait prévu l'éventualité d'un conflit oriental, pour stipuler qu'on s'entendrait à trois sur Taplanissement des difficultés. C'était admettre une concordance d'intérêts et de droits entre la Russie et l'Autriche, qui ne répondait pas aux aspirations du slavisme. L'Autriche, après la perte de sa position en Allemagne et en Italie, était tentée de chercher une compensation dans la presqu'île des Balkans. Le prince de Bismarck, en l'encourageant dans cette politique, augmenta, d'autre part, entre la Russie et l'Autriche un antagonisme qui devait devenir un élément dissolvant dans la triple alliance. Le prince Gortschakoff s'inspirant de l'idée nationale russe, désireux, dans l'intérêt de son prestige personnel, de sortir de la position relativementeffacée où l'avaient placé les brillants triomphes du prince de Bismarck, se disposait à saisir l'occasion pour faire jouer à la Russie un rôle prépondérant dans la nouvelle phase de la politique européenne. D'ailleurs en présence de l'agitation révolutionnaire qui prenait tous les jours de plus vastes proportions, le chancelier russe pensait trouver dans une action extérieure un dérivatif aux embarras intérieurs. Entre les intérêts et les désirs de l'Autriche et de la Russie, M. de Bismarck avait à remplir la tâche de médiateur, tâche d'autant plus difficile que la Russie se croyait en droit, en retour des services que sa neutralité avait rendus à l'Allemagne dans les guerres de 1866 et de 1870, de s'attendre à être plus particulièrement favorisée par le cabinet de Berlin Le chancelier allemand, au début, n attacha pas unegranie
importance aux troubles de THerzégovine : c'était pour lui une question locale pour laquelle il était bien résolu à ne risquer ni un homme ni un écu. Cependant, vers la fin de 1875, l'insurrection s'étendant toujours, il ne pouvait plus se soustraire à la nécessité de traiter en commun une question qui intéressait ses deux alliés. Les trois empires prirent ainsi en main la solution d'un problème devant lequel avaient échoué autrefois les efforts de TAngleterre et de la France. Une dépêche du cabinet austro-hongrois, en date du 30 décembre 1876, recommandait au sultan l'adoption d'un programme de réformes élaboré d'accord entre les trois empires. Les populations chrétiennes de la Turquie s'étaient trop longtemps habituées à considérer toute intervention diplomatique en leur faveur comme un blanc-seing d'insurrection, pour attendre patiemment que la Porte se mît d'accord avec les puissances sur la réalisation de ces réformes. Ce qu'elles demandaient d'ailleurs, c'était non des réformes, mais l'émancipation de l'autorité du sultan. La note du comte Andrassy donnait raison à leurs griofs; le Monténégro, la Serbiesedisposaient,àleurtour,àprendre les armes. La Roumanie s'apprêtait à recouvrer son indépendance. Au-dessus de tous ces mouvements planait le haut patronage de la Russie. Au commencement de décembre, le ezar, à la fête de Saint Georges, avait pu proclamer, suivant l'habitude des années précédentes, l'alliance intime des trois empereurs ; à la même époque le prince de Bismarck, au.Reichstag, avait pu mettre l'opposition au défi d'ébranler son alliance avec la Russie. On ne pouvait cependant nier les divergences d'intérêt existant entre la Russie et l'Autriche, ni les embarras et les difficultés qui en résulteraient pour le chancelier allemand, mis en demeure de prendre position. Il dut, en obser-
vant l'attitude du prince Gortschakoff, en ressentir un déplaisir analogue à celui qu'il avait éprouvé en octobre 1870 lorsque le chancelier russe, au milieu de la guerre de France, avait soulevé la question du traité de Paris relatif à la mer Noire. Mais, de même qu'en 1870 il avait dû, en vue de la France, transiger avec les volontés de la Russie, de même, il lui fallut, en 1876, par des raisons identiques, se prêter aux projets du prince Gortschakoff, dont il n'ignorait pas les préférences françaises. La seule préoccupation qui l'embarrassât dans cette voie avait pour objet TAutriche, dont il avait également sollicité Talliance : c'est pour s'attacher plus sûrement cette puissance qu'il avaitfait éloigner le comtede Beust du pouvoir et contribué à la nomination du comte Andrassy. Il avait ainsi du côté de Vienne des engagements impossibles à éluder. Pour concilier cette double tâche de rester l'ami de deux antagonistes, le chancelier adopta cette attitude de désintéressement ou de quasi-neutralité qui a depuis lors imprimé, àsa politique orientale, uncaractèreoscillant etcontradictoire. Il croyait la Russie résolue à engager une guerre en Orient, et il ne voulait pas l'en empêcher, de peur d'indisposer le parti slave, hostile à l'alliance allemande. U ne voulait pas davantage abandonner TAutriche-Hongrie au moment oîi la Russie, en s'avançant vers les Balkajis, menaçait la sphère d'action de la monarchie des Habsbourgs». Sous l'empire de ces considérations, il prit la résolution de s'effacer dans les négociations pendantes, en ce sens qu'il déclarait d'avance son assentiment à tout arrangement sur lequel les cabinets de Saint-Pétersbourg et de Vienne se mettraient d'accord. Au mois de mai 1876, le czar vint à Berlin rendre visite h l'empereur Guillaume : il était accompagné du prince Gortschakoff, que, par suite d'une entente des empereurs.
le comte Andrassy vint rejoindre aussitôt. Le prince do Bismarck présida aux conférences, d'où sortit un méiiiorand uni destiné à servir de programme et de ligne de conduite : c'était le commencement d'une intervention entre les insurgés et la Porte, intervention penchant plus du côté dos rebelles que de celui du suzerain. Il fut convenu aussi entre les trois cabinets qu'à Tavenir on s'entendrait dans chaque cas isolément pour résoudre tous les différends.
Aux conférences de Berlin succédèrent, dans los mois de juin et de juillet, l'entrevue d'Ems entre les empereurs d'Allemagne et de Russie, et celle de Reichstadt, ou Bohême, entre le czar et l'empereur d'Autriche. Déjà il m élail plus question d'empêcher la guerre: elle avait commencé; on ne s'attachait plus qu'à la localiser, en s'engageant à la non-iutervention entre les combattants. Ce dernier engagement devint bientôt illusoire. La Bulgarie s'était soulevée, la Serbie et le Monténégro avaient pris les armes contre la Porte. De tous côtés de la Russie, des volontaires et des officiers, avec l'autorisation de leur gouvernement, secourus par les fonds des comités slaves, étaient accourus grossir les rangs de l'armée serbe.
Le prince de Bismarck n'objecta rien contre cette participation indirecte de la Russie en faveur de la Serbie, et le gouvernement hongrois laissa, sans opposition, les volontaires russes traverser son territoire pour se rendre sur le théâtre de la guerre. Serbes et Monténégrins, battus pai- les Turcs, furent sauvés d'un écrasement total par le veto de rAutricheetdelaRussie.Cettedernière,aprèsquela Serbie eut repris les armes et eut été battue de nouveau, força la Porte, en lui adressant un ultimatum, à accorder pour la seconde fois un armistice. Le czar, cédant à l'opinion surexcitée,
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se disposait à intervenir : il déclarait que si les autres puissances croisaient les bras, il agirait seul.
Le chancelier allemand, à ce moment, dessine son attritude de médiateur. La cour de Berlin tenait pour la Russie : Tempereur Guillaume ne s'en cacha pas au ministre anglais, lord Salisbury, lorsqu'il passa par Berlin avant de se rendre à Constantinople aux conférences où Ton devait faire une dernière tentative d'arrangement à l'amiable. La triple alliance impériale avait alors une orientation plus russe qu'autrichienne. Toutefois le discours impérial, lu le 4*' novembre à l'ouverture du Reichstag, accentuaen termes précis les bonnes relations « avec les puissances voisines et 'plus particulière- « ment rapprochées de l'Allemagne ». D'autre part, il prévoyait aussi le conflit entre la Russie et l'Autriche, et promettait que le gouvernement allemand s'efforcerait i'être un médiateur amical de la paix. « Mais » , ajoutait le message impérial, « quoi qu'il arrive, l'Allemagne peut être sûre que « le sang de ses fils ne sera versé que pour la défense de « son propre honneur et de ses propres intérêts. »
Le parti catholique du Reichstag se montra peu satisfait de la politique esquissée dans le message impérial. Un de ses orateurs critiquait la conduite tenue par le chancelier en présence de la guerre qui s'annonçait ; il trouvait que l'empire d'Allemagne négligeait trop, au profit de la Russie, les intérêts de l'Autriche, ainsi que les intérêts que l'Ailemagne du sud avait sur le Danube. La Russie, résolue à détruire pour son compte l'empire turc, menace l'existence de r Autriche, et l'alliance de l'Allemagne avec la Russie compromet cette existence. L'Allemagne du sud, ajoutait l'orateur^ s'émeut de cet état de choses et s'intéresse au sort de la monarchie austro-hongroise.
Ces critiquesne laissèrent pasd'impressioimerlechancelîcr, qui n'ignorait point qu'elles exprimaient le sentiment populaire d'une grande partie de l'Allemagne, en même temps qu'elles étaient l'écho de l'opinion publique à Vienne. A la fin d'un dîner parlementaire, il assura d'abord que le message impérial, en parlant des puissances amies, n'avait pas voulu exclure l'Angleterre de cette catégorie. Il développa ensuite sa politique. Si la guerre, disait-il, venait à éclater entre la Russie et la Porte, les beUigérants, au bout de quelque temps, seraient fatigués, et l'Allemagne pourrait alors agir en médiateur avec plus de succès qu'actuellement. Si l'Autriche était entraînée dans la guerre et que son existence en fût compromise, l'Allemagne aurait le devoir de la défendre. D'un autre côté, il ne voulait pas donner des conseils à la Russie, afin de ne pas indisposer la nation russe contre l'Allemagne. Au fond de ces réflexions, l'observateur pouvait découvrir un certain mécontentement envers la Russie, ou plutôt envers le prince Gortschakoiï, qui poussait à la guerre; mais dans ses discours publics le prince de Bismarck ne laissait rien apercevoir do cette pensée intime.
Le 6 décembre, il déclara, devant le Reichstag, que, Tcmpercur Alexandre ayant promis de ne pas faire de conquêtes, on avait le devoir de croire à l'accomplissement de cette promesse.La Russie, d'ailleurs, si elle venait à déclarer la guerre, ne demanderait à l'Allemagne que la neutralité ; et cette guerre n'avait d'autre but que la réalisation des réformes demandées par toutes les puissances. « Jamais, dit-il, je ne conseillerai la « participation de l'Allemagne à la guerre, tant qu'il ne s'agit « d'aucun intérêt qui vaille la peine qu'on y risque les os d'un « seul grenadier poméranien. » Il veut rester en bons rapports avec les trois puissances directement intéressées, empê-
cher que la guerre devienne générale, en un mot la localiser.
Dans ces déclarations une chose était évidente, c'est que le chancelier était bien décidé à ne pas se mettre en travers des projets de la Russie. La diplomatie anglaise l'avait vainement adjuré de s'employer à empêcher la guerre ; la reine Victoria elle-même avait écrit dans le même but à l'empereur Guillaume et «tu prince de Bismarck. Ce fut peine perdue. Après Tavortement des conférences de Constantinople en décembre 1876 et de celles de Londres en mars 1877, la guerre fut déclarée par la Russie. Le résultat, douteux pendant longtemps, fut finalement favorable aux Russes, qijû s'avancèrent jusqu'aux portes de Constantinople. S'ils n'entrèrent pas dans la capitale de l'empire ottoman, ce n'est pas que le prince de Bismarck leur opposât son veto : à Berlin, pour rester en bons termes avec la Russie, on lui aurait aban* donné tout l'empire d'Osman. Mais l'Angleterre prit une attitude comminatoire; et l'Autriche-Hongrie, mal rassurée par son entente spéciale avec le cabinet de Saint-Pétersbourg, prit position à côté de l'Angleterre.
Dans cet état de choses, renonçant à prendre possession du Bosphore et des Dardanelles, la Russie conclut avec les Turcs, à San Stefano, un traité de paix qui réduisait à bien peu de chose les possessions européennes du sultan : maîtres de Constantinople, les vainqueurs n'auraient pu imposer de plus dures conditions au vaincu. Ce traité annulait les traités européens et affectait les intérêts de presque toutes les grandes puissances : l'Angleterre avait déclaré d'avance qu'elle ne reconnaîtrait aucun arrangement isolé entre la Russie et la Porte et que tout traité devait être un traité européen. Le cabinet de Vienne, à son tour, s'éleva avec énergie contre le traité russo-turc. Le prince Gortschakoff,
pour éviter une conflagration, dans laquelle il n'avait aucun service à attendre du côté de TAllemagne, battit en retraite : il expliqua que le traité était un arrangement provisoire que la Russie avait l'intention de soumettre aux signataires des traités de 1886 et 1871.
A ce moment, de tous les cabinets européens celui de Berlin était le mieux disposé en faveur de la Russie. Le parti libéral du Reichstag manifesta une fois de plus ses sentiments anti-russes, en adressant en cette circonstance des questions insidieuses au gouvernement. Le discours du chancelier du 19 février 1878 fut un véritable plaidoyer pour la Russie. Il répéta que le traité russo-turc n'affectait aucun intérêt allemand. Il trouva juste que la Russie eût stipulé ses conditions de façon à ne pas avoir à recommencer la guerre tous les dix à vingt ans. Il pesa les avantages que rAnglcterre et l'Autriche pourraient tirer d'une guerre qu'elles engageraient avec la Russie pour lui enlever le fruit de ses victoires, et arriva à conclure que ces avantages seraient médiocres. Il annonça enfin que, sur l'initiative de l'Autriche, une conférence des puissances se réunirait pour mettre d'accord le traité russe avec les traités européens en vigueur. A la question qu'on lui pose : quelle sera l'attitude de l'Allemagne? il répond qu'il ne veut pas d'avance se lier les mains, que la triple alliance des empereurs ne repose que sur l'entente amicale de ces souverains, que l'Allemagne n'a pas l'intention d'imposer à l'un ou à l'autre des deux empires amis telle ou telle opinion, qu'elle se bornera à jouer le rôle « de l'honnête courtier », médiateur qui désire faire aboutir l'affaire. En aucun cas, l'Allemagne ne veut assumer le rôle d'arbitre entre la Russie, d'un côté, et l'Angleterre et l'Autriche, de l'autre. Depuis un siècle la Russie a été l'amie de
la Prusse dans des temps difficiles, et Ton vient aujourd'hui demander au gouvernement allemand de se charger, contre elle, du rôle de policier pour le compte de l'Europe ! « Il « existe », dit-il, « en Russie, de grands partis qui n'aiment « pas l'Allemagne, qui ne sont pas au pouvoir, mais ne se- « raient pas fâchés d'y arriver; ils montreront, au moment « où la Russie se trouve près de réaliser son idéal plusieurs « fois séculaire, l'Allemagne tirant dans son dos, non pas « Tépée, mais le poignard! » — « Non », ajoute-t-il, « nous « n'assumerons pas la responsabilité de sacrifier à la « tentation de jouer le rôle d'arbitre en Europe l'amitié « éprouvée d'une grande et puissante nation voisine. » Ce genre d'intervention, dit-il encore, n'a jamais valu des remerciements à celui qui s'en chargeait. Ni l'Autriche ni la Prusse n'ont été reconnaissantes à l'empereur Nicolas, empêchant, en 1850, la guerre entre ces deux puissances. Et l'intervention de Napoléon III après Sadowa? « Je ne l'ai « pas oubliée, j'ai pris bonne note de l'intervention de l'em- « pereur Napoléon, et pour les intérêts français, c'eût été « plus utile, si à cette époque la France ne s'était pas impo- « sée comme pacificateur ! »
Les libéraux et les catholiques trouvèrent que, eu égard à la triple alliance où l'Autriche tenait une place, le prince de Bismarck avait trop parlé deia Russie. Le chancelier de nouveau proteste de ses sentiments amicaux pour l'Autriche : les rapports avec cette puissance étaient des meilleurs, et l'on n'avait pas besoin de plaider auprès de lui les intérêts de cet empire.
L'Angleterre ne consentit pas à la réunion d'une conférence sans exiger d'avance certains engagements de la part de laRussie. Celle-ci dut admettre notamment que l'ensemble
de son traité avec la Turquie fût soumis à la conférence ; elle tî A accepter aussi lepartage de la Bulgarieen deux provinces, Tune érigée en principauté vassale, l'autre en province autonome de la Turquie. En revanche, l'Angleterre déclara ne pas s'opposer à la restitution de la Bessarabie à la Russie, ni aux conquêtes faîtesparcettepuissancedanslaTurquie d'Asie. Le congres, dont le cabinet russe avait fini par demander avec instance la réunion, siégea à Berlin du 13 juin au 13 juillet, sous la présidence du prince de Bismarck. Le chancelier, ainsi qu'il l'avait annoncé au Reichstag, laissa discuter entre eux les plénipotentiaires russes, anglais et autrichiens : il jeta cependant sa parole dans la balance, pour faire prévaloir les désirs de la Russie contre l'Angleterre, n intervint aussi pour forcer les Turcs à se soumettre. Ce fut d'ailleurs la Turquie qui paya les frais de l'entente des autres puissances : le prince de Bismarck s'attacha, en plusieurs occasions, à démontrer aux représentants du sultan qu'ils gagnaient beaucoup en comparaison du traité de San Stefano. Ce n'était exact que pour la Bulgarie, dont la Turquie recouvrala partie méridionale. Par contre, ils durent admettre l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine par FAutriche, occupation consentie parle cabinet russe dans un •arrangement spécial, au mois de janvier 1877. Los Turcs durent céder aussi certaines portions de la Thessalie et de rÉpire h la Grèce : le traité russo-turc n'en avait pas parlé. L'Angleterre, par le traité de Berlin, consomma un de ses plus grands succès diplomatiques des temps modernes. Elle avait forcé son puissant antagoniste à reculer, et c'était bien elle qui lui avait enlevé en grande partie le prix de ses sacrifices; enfin, à l'insu de tout le monde^ elle s'était fait adjuger par le sultan l'île de Chypre, observatoire en
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face d'Alexandrie d'Egypte et de la côte de l'Asie Mineure. Quant à la Russie elle avait sans doute gagné relativement à Tétat de choses d'avant la guerre, mais certainement pas en proportion de ses sacrifices, surtout pas en comparaison avec les stipulations du traité de San Stefano. Le parti panslaviste considérait le traité de Berlin comme un échec pour la Russie, et il s'en prenait au prince de Bismarck, taxé d'ingratitude pour les services que la Russie lui avait rendus en 1866 et en 1870. Il lui reprochait de ne pas avoir assez usé de son influence pour faire triompher les désirs de la Russie sur tous ses adversaires ; il ne lui savait aucun gré de ce qu'il avait fait et n'énumérait que les services qu'il n'avait pas rendus. <( L'honnête courtier », qu'il avait voulu être, n'était pas traité avec plus d'égards que l'aurait été le médiateur dont il avait refusé d'assumer le rôle. Le prince Gortschakoff, sur qui retombaient indirectement ces reproches, quitta Berlin dans un état de vive irritation. Il dut se souvenir qu'en 1878 M. de Bismarck avait rompu avec lui pour s'être posé comme pacificateur entre l'Allemagne et la France; il était persuadé qu'il devait sa défaite au chancelier allemand, qui avait voulu se venger de cette intervention. Le chancelier russe, à son tour, devait jurer de venger son échec de Berlin; mais le destin ne lui laissa pas le temps d'exécuter son projet.
Symptômes menaçants du côté de la Russie. — Le prince de Bismarck négocie et conclut une alliance avec rAutriche-Hongrie. — Ses tentatives de rapprochement avec la République française. — Attitude réservée du gouvernement français. — Le chancelier décline la par-
ticipatioQ de T Allemagne à TExposition universelle de Paris. — Q appuie les désirs de la France au bongrès de Berlin. — 11 fayorise la politique coloniale de la France. — L'opinion publique en France hostile à l'Allemagne. — M. Gambetta considéré comme représentant la politique de revanche. — Alliance avec l'Italie. — Nouveaux froissements avec la Russie. — L'entrevue de Dantzig. — Rapprochement entre les trois empires. — Entrevues impériales. — Rétablissement des bons rapports avec la Russie. — Prévenances à l'égard de la Russie. — La question bulgare fait renaître les dissentiments entre l'Autriche et la Russie.— L'Allemagne et la France s'entendent sur les questions coloniales. — Question du Congo. — L'ambassadeur de France dirige les travaux de la conférence de Berlin. — Le prince de Bismarck constate Teicellence des rapports avec la France. — Ce contentement ne dure pas. — Il accuse les partis en France d'entretenir la haine de l'Allemagne. — Articles violents de la presse allemande — La presse officieuse annonce que l'Allemagne prend des mesures de défense contre la France. — Réception du nouvel ambassadeur de France. — Échange de discours amicaux.
L'empereur Alexandre II semblait disposé à passerrépongo sur le congrès de Berlin. II pouvait regretter d'avoir cédé à Topinion d'un parti remuant, en s'engageant dans la guerre avec la Turquie : il ne devait pas moins en accepter les conséquences. Aussi, avec beaucoup de dignité, annonça-t-il que la Russie exécuterait scrupuleusement le traité de Berlin. Le parti panslaviste ne le suivit pas dans cette voie : il continua ses attaques contre le prince de Bismarck et contre l'empire allemand. En même temps les partisans de la Russie, à la courde Vienne, relevèrent la tète. Le chancelier allemand dut croire qu'il se préparait une entente entre la Russie et TAutriche-IIongrie, la première obtenant sa liberté d'action dans la presqu'île des Balkans, l'autre étant assurée de l'appui do laRussiepourreprendre son ancienne position en Allemagne. De fait il n'y avait plus de triple alliance : cette combinaison, que M. de Bismarck avait été si fier d'avoir pu réaliser,
454 HISTOIRE DU PRINCK DK BISMARCK.
était détruite. Il voyait TAutriche sur le point de se rapprocher de la Russie ; il voyait aussi le prince Gortschakoff faire à la France des avances, qu'elle déclina pour le moment.
C'est sous le coup de ces diverses appréhensions que le chancelier allemand se tourna résolument du côté de TAutrîche. Cette puissance, très satisfaite pour sa part des résultats du congres de Berlin et de l'appui qu'elle avait obtenu à cette occasion de la part du prince de Bismarck, était allée au devant des désirs du chancelier. Le comte Andrassy, obéissant au sentiment de ses compatriotes, adversaires traditionnels de la Russie, avait imprimé, dès son avènement, un caractère essentiellement anti-russe et, partant, allemand et prussien, à la politique austro-hongroise. Quelques mois après le congrès de Berlin, il avait annulé l'article S du traité de Prague relatif au Schleswig du nord et donné ainsi un premier gage d'amitié à M. de Bismarck, désireux d'effacer, dans cet article, la dernière trace de la médiation française de 1866.
Dans le courant de l'été 1879, les allures de la Russie devinrent de plus en plus suspectes au chancelier allemand. Le langage de la presse russe contre l'Autriche et l'Allemagne, les mouvements de troupes russes sur sa frontière ouest, les propos du prince Gortschakoff, alors en villégiature à Bade, tous ces faits inspirèrent une crainte égale au prince de Bismarck et au comte Andrassy. Les deux ministres s'abouchèrent au mois de septembre à Gastein, où furent ébauchés les points principaux d'un traité d'alliance, élaboré et signé ensuite à Vienne. A cet effet le chancelier allemand se rendit dans la capitale autrichienne, où la population salua avec des démonstrations tout à fait enthousiastes celui que treize ans auparavant elle avait accablé de malédictions. Le nouveau traité, désaveu direct de la triple alliance, unissait
étroitement les deux empires pour la défense commune. Ils se garantissaient leurs territoires respectifs et s'engageaient à se prêter un secours effectif, dans le cas où l'un d'eux serait attaqué de deux côtés. Le revirement de la politique du cabinet de Berlin était complet : T Autriche, la troisième venue dans la triple alliance de 1872, était devenue l'associée à titre égal d'une nouvelle .alliance, dont la pointe était dirigée en premier lieu contre la Russie. L'empereur Guillaume eut delà peine à se faire à ce changement, et, pour le déterminer à s'y prêter, il ne fallut rien de moins que l'offre de la démission de son chancelier. Le ministère tory, en Angleterre, battit des mains : lord Salisbury salua l'alliance austro-allemande comme une œuvre de « grand salut » ; Tempereur d'Autriche l'aunouça, au mois de décembre, à son parlement, comme une garantie de paix.
A ce moment, en prenant ainsi ses précautions contre sa puissante alliée de la veille, le prince de Bismarck n'était pas sans songer à rallier la République française à cette combinaison. L'incidentde 187S avait laisséde fâcheuses réminiscences à Paris. Le gouvernement français, toutefois, n'en fit rien paraître pendant la crise d'Orient; voyant M. de Bismarck plein de bienveillance pour la Russie, le duc Decazes ne voulut pas rester en arrière. II adhéra, en 1876, au mémorandum du prince Gortschakoff, adopté à Berlin par les trois empires. Il accentua cette attitude amicale pour la Russie à la conférence de Gonstantinople, où le plénipotentiaire français, le comte de Ghaudordy, fut un énergique soutien des demandes du cabinet de Saint-Pétersbourg. Sur ce point, par conséquent, la France ne se mit pas en contradiction avec la politique allemande. Mais, quelque corrects et courtois que fussent les rapports diplo-
matiques des deux gouvernements, la cordialité et la coniiance y faisaient défaut. Le sentiment français, d'ailleurs, se manifestait en toutes circonstances de façon à prouver que la barrière, élevée entre les deux nations par l'annexion de TAlsace-Lorraine, n'était pas près de tomber. Le prince de Bismarck s'était appuyé, en 1876, sur ces manifestations pour décliner ritivitation que le maréchal de Mac-Mahon adressait au gouvernement allemand de participer à l'exposition universelle projetée pour 4878. L'impératrice d'Allemagne et d'autres hauts personnages avaient été d'un avis contraire : il leur semblait utile, dans l'intérêt de l'apaisement, de se rendre au désir du gouvernement français. L'opinion du chancelier l'emporta : il démontra à l'empereur que l'état des esprits en France à l'égard de l'Allemagne était de nature à faire craindre, lors de la présence des industriels allemands à Paris, des incidents et des conflits qu'il valait mieux éviter. Les rapports officiels s'étaient améUorés cependant dans les derniers temps de la présidence du maréchal de Mac-Mahon, c'est-k-dire à mesure que les influences monarchistes cédaient peu à peu le terrain au parti répubhcain. Le chancelier allemand était resté fidèle aux idées qu'il avait fait prévaloir eu 1872 sur celles du comte d'Arnim; il pensait toujours que le gouvernement républicain serait mieux disposé et plus intéressé qu'une restauration monarchique à maintenir la paix au dehors. Au congrès de Berlin de 1878, M. de Bismarck traita avec une distinction marquée le plénipotentiaire français, M. Waddington, en joignant à ces témoignages extérieurs des assurances très explicites en faveur des intérêts de la France dans le bassin de la Méditerranée. Il appuya au congrès les efforts de la France en faveur de la Grèce, dans la question des juifs de Roumanie et dans celle des catholiques d'OrienL
L'année suivante, lorsque le refroidissement avec la Russie avait amené le chancelier à presser la conclusion d'une alliance intime avec l'Autriche, le premier souci de M. de Bismarck fut de rassurer la France, qui pouvait se croire visée par la nouvelle alliance. Lors de son séjour à Vienne, il se rendit chez M. Teisserenc de Bort, ambassadeur de la République, pour lui exposer que l'entente intime des deux empires ne devait aucunement inquiéter la France. Son langage fut chaleureux. « Je ne me sers jamais « de la parole », dit-il, « pour déguiser ma pensée. M. Wad- « dington en a eu la preuve à Berlin, et mon désir d'entrete- « tenir des relations cordiales avec la France est sincère. » Ce qui sans doute était sincère chez lui et ce qu'il affirmait souvent, c'était de se rendre agréable à la France sur tous les points, celui des Vosges excepté. La conséquence naturelle de ce système était qu'il favorisait toutes les entreprises propres à détourner les esprits en France de ce point dangereux. Dans ses entretiens avec le comte de Saint-Vallier, alors ambassadeur de France à Berlin, il s'attachait à exposer la possibilité d'une adhésion de la France à l'alliance austro-allemande. Il développait cette thèse que depuis deux siècles les grandes puissances centrales de l'Europe n'avaient cessé de s'entre-déchirer sans profit réel pour elles-mêmes : seules l'Angleterre et la Russie en avcdent profité en se rendant maîtresses du monde. Que la France, rAutriche et l'Allemagne s'entendent et se lient entre elles, et cllos résoudront la question d'Orient à leur gré et au mieux de leurs intérêts seuls. Ces ouvertures, paraît-il, furent accueillies à Paris avec une grande réserve: la France, y disait-on, avait besoin de concentrer toutes ses forces, avant de reprendre son rôle dans hi politique extérieure.
D'ailleurs ces entretiens confidentiels entre diplomates ne pouvaient exercer aucune influence sur le ^and public en France, entretenu par les orateurs populaires dans Fidée de ses revendications nationales. Dans des termes passionnés ou sous la forme d'allusions, ces discours engageaient la nation à ne pas oublier les provinces que le sort de la guerre lui avait enlevées. La presse ministérielle de Berlin répondait par des articles violents ou comminatoires, auxquels la presse française ripostait sur le même ton. Les harangues de M. Gambetta notamment irritaient le chancelier au dernier degré, et Tavènement de ce grand chef de parti au pouvoir lui parut comme le tocsin de la politique de revanche. Déjà son discours de Cherbourg, en 1880, où il avait parlé de « l'immanente justice de l'histoire » avait été pris à Berlin pourplus qu'une simple improvisation. L'année suivante, son discours deBelleville, où il invoquait « la majesté du droit » était interprété par les organes du chancelier comme un cri de guerre. A la nouvelle de la formation du cabinet Gambetta, le prince de Bismarck dit à ses intimes : « M. Gam- « betta au pouvoir agit sur les nerfs de l'Europe comme un « homme battant le tambour dans une chambre de malade. » La mort de Gambetta, dans ces conditions, ne put que produire un eifet tranquillisant : en même temps elle permit à ses successeurs de poursuivre les projets de politique coloniale, dont l'expédition de Tunisie avait été l'avant-coureur, et qui détournèrent pour le moment l'attention de la France de la question irritante des Vosges.
Pendant ce temps M. de Bismarck avait travaillé à compléter son système d'alliances. L'Italie avait été ralliée aussi à l'alliance austro-allemande. A l'émotion que la nouvelle de cet événement causa à Paris, l'organe du chancelier alle-
mand répondit que la nouvelle triple alliance avait un caractère purement défensif, sans pointe contre la France, à moins « qu'il ne survînt dans ce pays un changement portant au « pouvoir un homme ouun principe s'adressantaux penchants « belliqueux de la nation. » En même temps la feuille ministérielle décernait les plus vifs éloges au gouvernement do la République, en en vantant les dispositions pacifiques.
L'alliance austro-allemande, dès Torigine formée contre la Russie, semblait acquérir sa véritable raison d'être par la mort de l'empereur Alexandre II, le 13 mars 1881. La légende avait toujours attribué à son successeur l'intention de rompre avec les traditions paternelles, en se retournant contre l'Autriche et l'Allemagne. Le début du règne d'Alexandre III ne confirma pas cette supposition. Le ministre des affaires étrangères de Russie, M. de Giers, déclara, dans sa première circulaire, que le nouvel empereur resterait fidèle à sos amis et « conserverait ses sympathies consa- « crées par les traditions ». Mais déjà quelques mois après, le langage delapresse russe était devenu tellement violent qu'à la cour de Berlm on s'en émut. Cependant le czar, tout en ménageant le parti panslaviste qui s'affirmait comme le représentant le plus dévoué du patriotisme russe, était loin de désirer une rupture. L'apaisement se fit. L'empereur de Russie, de sa propre initiative, rendit le 7 septembre visite à son voisin et parent d'Allemagne, à Dantzig. L'entrevue eut tout à fait le caractère d'une manifestation politique : on y voyait, à côté des souverains, le prince impérial d'Allemagne, les deux frères du czar, le prince de Bismarck, M. de Giers, et d'autres dignitaires des deux empires. Départ etd*autre,on semblait éprouver le besoin démontrer à l'Europe qu'on s'était expliqué sur les intentions réciproques
et qu'on s'était quitté satisfait. Après nu entretien intime des deux empereurs, le chancelier allemand était resté avec le czar en conférence prolongée. La presse ministérielle de Berlin nia qu'il y eût eu des malentendus à dissiper, en même temps qu'elle rassurait rAutriche, en affirmant que l'empereur François-Joseph était compris dans l'union consacrée de nouveau à Dantzig; enfin, elle proclama en quelque sorte le rétablissement de la triple alliance impériale qui s'était disloquée le lendemain du congrès de Berlin. Une dépèche du ministre des affaires étrangères d'Autriche-Hongrie à l'empereur François-Joseph fut plus explicite. Dans un entretien avec l'ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg, M. de Giers avait déclaré que le czar avait quitté Danlzig « avec des sentiments de tranquillité et de satisfaction inté- « rieure. Notamment la sagesse et la modération inattendue « du langage du prince de Bismarck ont produit un bon effet « sur le czar et M. de Giers, en leur donnant l'assurance « qu'il n'étaitanimé absolument que d'intentions pacifiques». En dehors du domaine de la politique extérieure, où, d'après M. de Giers, il n'existait aucune question inquiétante, on avait parlé surtout du danger socialiste et de la nécessité de le combattre : là encore le chancelier allemand avait recommandé une grande circonspection en ce qui concernait les mesures internationales qu'on voudrait proposer. Enfin, disait M. de Giers, la portée de l'entrevue de Dantzig consistait en ce que « le czar avait ainsi manifesté, devant la « Russie, et d'une façon non équivoque, sa politique conser- <( vatrice et pacifique ».
Cette démonstration, qui semblait continuer la politique d'Alexandre II, si favorable à l'Allemagne, ne trouvait guère d'écho en Russie. Peu de mois après déjà, on eut à noter de
nombreuses manifestations de hauts personnages militaires contre T Allemagne et F Au triche. Les soupçons et les inquiétudes du chancelier allemand furent de nouveau mis en éveil. Il découvrait des symptômes de rapprochement entre la Russie et la France républicaine, et même entre les panslavistes et les Polonais. Cette alliance entre Saint-Pétersbourg et Paris, si justement redoutée par lui, cet objectif unique de toutes ses combinaisons diplomatiques depuis tant d'années , allait-elle dlonc cette fois se réaliser? Il redoubla de vigilance et d'activité, soit en tâchant de prévenir cette dangereuse éventualité, soit en se renforçant par des alliances nouvelles. Il renouvela le traité d'alliance avec TAutriche, indéfiniment, à ce qu'on dit ; il y gagna l'Italie, et groupa même, autour de ce puissant faisceau, la Roumanie et la Serbie. Il se rendit le sultan favorable, après l'avoir si peu ménagé au congrès de Berlin et plus tard encore dans la question grecque. Il jeta même son dévolu sur l'Espagne, dont le souverain, qui était venu rendre visite à l'empereur, s'en était retourné, comblé de faveurs : ce qui avait occasionné, lors de son passage à Paris, des incidents très regrettables sous le rapport du respect du droit public. La Russie officielle, peu désireuse à ce moment de se départir de lapolitique affirmée par suite de l'entrevue de Dantzig, s'émut sérieusement du travail diplomatique du chancelier allemand, et chercha à se rapprocher de nouveau des deux cours de Berlin et de Vienne. L'esprit du czar, d'ailleurs, était toujours sous l'empire de la terrible catastrophe du 13 mars 1881 : le danger nihiliste et révolutionnaire primait chez lui les préoccupations extérieures, et, à ce point de vue, il reconnaissait une certaine utilité à l'union des trois grandes puissances monarchiques. Son ministrOi
M. de Giers, fit dans les années 1882 et 1883 deux voyages, qui lui permirent de s'aboucher avec les gouvernements d'Italie et d'Autriche, et surtout avec le prince de Bismarck. L'entente des trois cours du nord se rétablit, en apparence, d^une manière étroite. L'organe le plus accrédité de la presse russe applaudit à cet événement, en mettant le refroidissement des relations sur le compte de malentendus, dont feu le prince Gortschakofî aurait été l'auteur; la feuille moscovite souhaitait une entente, fondée sur les traditions historiques et pouvant être maintenue sans convention spéciale, « les intérêts réels de l'Allemagne et de la Russie se « touchant partout sans jamais se croiser ». Le même journal de Moscou, quelques jours plus tard, s'élevait contre ceux qui considéraient comme inévitable une guerre entre la Russie et l'Allemagne : « Ni du côté russe ni du côté allemand il « n'existe des motifs sérieux pour faire craindre un conflit u même danslm temps lointain. » Le résultat des voyages de M. de Giers fut non pas rentrée de la Russie dans l'alliance austro-allemande, mais l'adhésion au principe et au but de cette alliance, c'est-à-dire au maintien du statu quOy créé par jes traités. A partir de ce moment l'échange des visites et les entrevues entre les membres des familles impériales se multiplient. Au mois de février 1884, le grand-duc Michel, oncle du czar, rend visite à l'empereur Guillaume qui, au banquet de gala, rappelle la vieille confraternité d'armes de Barsur-Aube. Dans l'automne de la même année, les trois empereurs célèbrent publiquement leur entente, dans l'entrevue de Skierniewize, sur le territoire russe, où le prince de Bismarck accompagne son souverain. L'empereur Guillaume, au mois de novembre, en ouvrant la session du Reichstag, constata que dans cette entrevue l'amitié traditionnelle des
trois cours avait été scellée d'une manière durable. Là encore le péril socialiste et nihiliste semblait avoir préoccupé d'une manière spéciale Tempereur Alexandre III. Au mois de janvier suivant, le cabinet de Berlin signa avec la Russie une convention par laquelle Textradition était accordée pour les crimes et les délits politiques, même sur la simple réquisition de chacun des deux gouvernements et sans qu'il fût besoin d'une condamnation préalable parles tribunaux. Le chancelier allemand alla encore plus loin dans sa complaisance, en proposant au conseil fédéral et au Reichstagd'étendre la convention prusso-russe atout Tempirc. Lamesure étaitaussi mal vue par l'opinion publique que la convention de 1863 relativement à rinsurrection polonaise : le Reichstag se déroba à la discussion, et la chambre de Bavière repoussa le projet, dont elle fut saisie, d'adhérer à la convention.
Pendant que le prince de Bismarck s'appliquait ainsi à bien disposer le czar, en lui prêtant l'appui de la Prusse contre le danger révolutionnaire et en s'employant à concilier les intérêts orientaux de ses deux alliés russe et austro-hongrois, un événement inattendu vint mettre à une nouvelle et difficile épreuve la triple alliance dont l'empereur Guillaume venait à peine d'affirmer la durée infinie. Au mois de septembre de 1888 les Bulgares de la Roumélie Orientale, secondés par le gouvernement de la principauté de Bulgarie, chassèrent les autorités ottomanes et proclamèrent l'union des deux Bulgaries, contrairement au traité de Berlin. A ce soulèvement succéda bientôt une guerre entre la Serbie et la Bulgarie. Dans la crise qui s'ensuivit, Tantagonisme. entre la Russie et FAutriche se manifesta de manière à ébranler fortement l'œuvre de conciliation du prince de Bismarck. De plus, l'opinion en Allemagne s'enflamma pour le prince