‹ Histoire du prince de BismarckChapitre 22 sur 28 · TT · texte numérisé non relu

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Alexandre de Bulgarie, et se prononça avec une certaine vigueur contre le chancelier. Elle lui reprochait de sacrifier ce prince allemand à son désir de rester en bons termes avec la Russie, qui avait retiré ses faveurs à son ancien protégé, devenu celui du cabinet anglais. Les organes du chancelier, au risque de compromettre les bons rapports avec r Au triche-Hongrie, déclaraient sur tous les tons que la question bulgare n'affectait pas les intérêts allemands. La question se compliqua encore au mois d'août 4886, par suite d'an nouveau coup de main dirigé par le parti russe contre le prince Alexandre, qui finalement, en présence de Thostilité manifeste du czar, dut déposer la couronne. L'opinion libérale en Allemagne et l'opinion publique dans toute TAutriche-Hongrie se déclaraient ouvertement contre la Russie^ et attaquaient M. de Bismarck, qui soutenait la politique russe. Il était facile de voir que le chanceher était mal à son aise entre l'Autriche, l'alliée particulière de l'Allemagne, et la Russie, qu'il tenait à ménager de peur de voir s'opérer ce rapprochement avec la Franco qu'il mettait tant de soins et d'art à empêcher depuis quinze ans. Ses organes, dans la presse, faisaient des efforts incessants pour apaiser Vienne sans mécontenter Saint-Pétersbourg, pour calmer le czar sans irriter l'empereur François-Joseph.

La France, dans ce travail diplomatique de tous les instants, était toujours Tobjectif de la politique extérieure du prince de Bismarck. On a vu plus haut que les rapports avec la République française, très réservés sans être tendus pendant le ministère Gambetta, avaient pris un caractère moins aigu après la retraite de ce grand chef de parti. La politique d'expansion coloniale, adoptée par les cabinets suivants et surtout par celui de M. Jules Ferry, coïncidait

avec des projets analogues que le prince de Bismarck cherchait, à ce moment, à réaliser. L'Allemagne, la dernière venue parmi les puissances maritimes, trouvait toutes les positions coloniales prises par d'autres États européens en Amérique et en Asie : forcément elle devait jeter son dévolu sur les terres sans maître des côtes d'Afrique et des archipels de la mer du Sud. Sur ces points elle se heurtait partout à l'Angleterre, que, de son côté, la France rencontrait sur son chemin dans sa sphère d'action extra-européenne, en Tunisie, en Egypte, à Madagascar, dans l'extrême orient et sur la côte occidentale d'Afrique. L'attention du monde européen était attirée alors par les explorateurs de tous les pays sur le centre de l'Afrique et les routes qui y donnaient accès : en premier lieu, le Congo et ses embouchures, avec les territoires arrosés par ce grand fleuve, étaient entrés dans les visées^ coloniales de différentes puissances, qui, à côté du Portugal et de l'Angleterre, tendaient à s'assurer leur part dans l'ouverture du continent noir. L'Allemagne venait d'acquérir des territoires situés entre les possessions portugaises et anglaises, et s'était créé ainsi des intérêts commerciaux dans ces parages. Au commencement de février 4884, le gouvernement portugais avait conclu avec l'Angleterre un traité par lequel celle-ci reconnaissait sur le Bas Congo les droits de souveraineté du Portugal, jusque là constamment contestés par la Grande-Bretagne. En retour de cette concession, le cabinet britannique s'était fait adjuger des avantages commerciaux à Texclusion des autres nations, en même temps que le droit de police fluviale dans les eaux portugaises. Le gouvernement français, invoquant des traités antérieurs, fit ses réserves; le gouvernement allemand en fit à son tour, d'autres puissances encore

suivirent cet exemple. Il est à penser que le prince de Bismarck désirait profiter de l'occasion pour tenter de nouveau un rapprochement avec la France. Résolu à ne renoncer à aucune des stipulations du traité de Francfort, surtout relativement à r Alsace-Lorraine, il tenait à se montrer agréable à la France sur tous les autres points, principalement sur lapolili^iïo coloniale, où les deux pays avaient alors le même antagoniste : TAngleterre. Les organes de la presse rappelaient que le chancelier, en 1871, avait facilité les opérations de Tarmée de Versailles contre la Commune; qu'en 1878, au congrès de Berlin, il avait soutenu toutes les propositions françaises ; qu'il s'était montré bienveillant lors de la prise de possession de la Tunisie ; qu'il avait observé une neutralitésévère lors de Texpédition de Chine; enfin qu'il soutenait la France en Egypte contre les prétentions de l'Angleterre. Ces procédés n'avaient pas entièrement manqué leur effet en France : Ton était arrivé à admettre l'utilité d'une sorte de modiis Vivendi grâce auquel les deux gouvernements pourraient agir de concert dans les questions d'intérêt commun. C'est à ces considérations qu'obéissaient les deux gouvernements, dans le courant de Tannée 1884, en établissant leur entente dans la question du Congo. Le prince de Bismarck fit les premières ouvertures, qui furent favorablement accueillies à Paris en vue de la sauvegarde des intérêts que la mission Brazza avait créés à la France dans le bassin du grand fleuve africain. Au mois de septembre, le baron de Courccl, ambassadeur de France, avait été convié par le chancelier à venir conférer avec lui à Varzin, château du prince de Bismarck en Poméranie. Le résultat de ces conférences fut constaté par un échange de notes entre le chancelier et Tambassadeur. M. de Bismarck y exprimait le désir

de régler, d'accord avec le gouvernement français, la situation des établissements allemands voisins de la France; il éprouvait, disait-il, une grande satisfaction à constater Faccord des deux gouvernements au sujet des principes les plus importants qu'il serait de leur intérêt commun d'appliquer au commerce d'Afrique et de recommander aux autres nations intéressées; il ajoutait que si certains actes des commissaires allemands se trouvaient n'être point en harmonie avec les droits et la politique de la France dans ces parages, le gouvernement se proposait de ne pas les maintenir. On était tombé d'accord sur une série de points à régler par acte international : la liberté de commerce dans le bassin et les embouchures du Congo, la liberté de navigation et l'établissement de règles pour considérer comme effectives les occupations nouvelles sur les côtes de l'Afrique, Les deux gouvernements, M. Jules Ferry d'un côté, le prince de Bismarck de l'autre, s'étaient entendus sur ces divers points, le chancelier allemand convoqua les différents ttats maritimes de l'Europe ainsi que les Étals de l'Amérique du nord à une conférence, qui se réunit à Berlin le 18 novembre et y siégea jusqu'au 23 février 4885. Le prince de Bismarck présida la conférence, dont les travaux furent effectivement dirigés par l'ambassadeur de France : l'acte international qui sortit de ces délibérations fut en grande partie l'œuvre des plénipotentiaires français. A ce moment aucun nuage ne planait sur les relations entre les deuxpajs. M. de Bismarck en témoigna sa satisfaction, au Reichstag, dans la séance du 10 janvier 1885. « Avec la France, » dit-il, « nous n'avons pas été « depuis bien des années — jepeux même dire depuisTépoque « qui précéda 1866 — dans d'aussi bonnes relations que nous « le sommes aujourd'hui. C'est là le résuUat d'un gouverne-

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c( ment sage et modéré en France, qui sait apprécier autant « que nous les bienfaits de la paix ; les deux gouvernements ce savent qu'il n'y a guère de pire calamité qu'une guerre « franco-allemande. » Faisant allusion à quelques manifestations isolées en France, il les mettait sur le compte d'une minorité, comme il en existait dans tous les pays, en opposition avec le sentiment général.

Ce contentement du chancelier ne dura pas très longtemps. Déjà, quelques mois plus tard, la presse ministérielle relevait, avec beaucoup d'aigreur, les articles de quelques journaux français^ qui se faisaient plus ou moins ouvertement l'écho des idées de revanche ; elle déclarait que les efforts faits par le gouvernement allemand en vuede cultiver de bonnes relations avec la France et d'aplanir le chemin à une politique de conciliation, n'avaient pas été heureux et n'avaient pas rencontré de réciprocité. Le prince de Bismarck lui-même rendait tous les partis en France responsables des manifestations qu'il venait à peine d'attribuer à une minorité. Le 38 novembre, auReichslag, il disait : « Nous avons eu le bonheur « de vivre en tout temps en paix et en bonne intelligence avec « le gouvernement français. Nous ne pouvons pas en dire (( autant des partis en France, et certains incidents, oîi To- « pinion publique non surveillée, non réprimée, non ia- « spirée par la sagesse du gouvernement français, a fait « librement explosion, ont montré, à notre regret, qu'en « France les organes dirigeants, dans tous les partis, consi- « dèrent l'hostilité contre VAllemagne, la possibilité qu'on « jour arrivera le moment de la revanche contre TAlle* « magne, et la volonté de prendre cette revanche comme les « moyens les plus sûrs pour gagner la faveur publique lors « des élections et auprès des masses. Personne ne peut ea

ir rendre responsable le gouvernement français; tous les « gouvernements en France à qui nous avons eu affaire « depuis 1870 ont été, comme nous, convaincus qu'il était c< de rintérèt et de l'avantage des deux nations de maintenir « la paix, et ont loyalement fait leur possible pour que cette « conviction se traduisît par des actes. Mais, en raison du « poids dont pèse l'opinion publique en France, en raison « de la vive impressionnabilité de cette nation, nous ne pouce vous pas toujours compter avec le gouvernement seul; <c il nous faut tenir compte de la sensibilité des fibres, des « cordes qui résonnent chez la population et que font vibrer « de préférence ceux, qui dans tous les partis, comme nous « le voyons, cherchent à gagner la faveur populaire. »

Ce discours, du 28 novembre 1885, est comme le point de départ d'une période où les manifestations réciproques de déplaisir et d'antagonisme se multiplient et s'accentuent.

Au printemps de i 886, la presse gouvernementale de Berlin signale cette tendance des esprits dans des articles qui font le tour de la presse européenne. Un de ces articles constatait qu'on n'était pas bien disposé pour le moment, dans les sphères dirigeantes, à l'égard de la France. Il louait l'ambassadeur de France, le baron de Courcel, dont l'attitude conciliante était pleinement appréciée. Ce dont on se plaignait, c'étaient certaines « manifestations chauvinistes », qui devenaient plus fréquentes et plus violentes et donnaient à penser que la France ne voulait la paix qu'à un prix que FAlIemagne ne pouvait ni ne voulait payer, c'est-à-dire la restitution de l'Alsace-Lorraine. Par conséquent, poursuivait le journal officieux, l'Allemagne devait s'attendre à une agression de la part de la France, dès que la situation serait telle que les Français pourraient espérer sortir victorieux de

cette guerre. Comme preuves à l'appui, l'organe ministériel mentionnait la publication de divers écrits militaires, les faveurs accordéesàplusieursreprésentants éminents d'une politique de revanche, certains propos attribués au ministre de la guerre et à ses officiers, enfin de nombreux indices de la haine dont tous les partis de France seraient animés envers TAllemagne. La situation, concluait l'article, n'avait encore rien d'alarmant; elle ne pourrait devenir inquiétante que du moment où ceux qui attisaient cette haine parviendraient à affecter aussi les relations officielles de TAUemagne avec la France. Quelques jours après la publication de cet article, l'organe ministériel ajoutait aux griefs précédemment articulés celui de la loi sur l'espionnage présentée par le général Boulanger, ministre de la guerre, et dont la rédaction vague pourrait donner lieu à de nombreuses chicanes.

Alafindu moisd'août, en réponse aux journaux anglaisconslatant, à regret, le travail incessant d'organisation des forces militaires en Allemagne, la presse ministérielle de Berlin déclarait que la question bulgare n'y était pour rien, c La né- « cessitépournosarmements», disait-elle, «vient de la France. « Sans discontinuer, les Français augmentent leurs forces <( militaires avec une grande rapidité et au prix d'énormes sa- « crifices financiers. L'Allemagne est obligée d'avoir con- « s tamment le regard tourné du côté de l'ouest ; la France doit « r;tre rendue responsable de cette situation de l'Europe cenc( Irale qui fait l'objet des doléances de la presse anglaise. »

Avec ces manifestations officieuses, dénotant une tensioa pr gressive des rapports entre les deux pays, contrastaie ut singulièrement les discours officiels échangés le 2)^ octobre suivant à l'occasion de la réception par l'empereur du nouvel ambassadeur de la République, M. Herbette.

àMIS ET ENNEMIS EXTÉRIEURS. 471

On semblait revenu à la période de 1884, où M. Jules Ferry et le baron de Courcel traitaient avec le prince de Bismarck de leurs intérêts communs. C'est même dans ce sens qu'on interprétait à Berlin le choix qu'avait fait M. de Freycinet, président du conseil, en chargeantM. Herbette de la direction de l'ambassade auprès de la cour d'Allemagne. « L'Allema- « gne etlaFrance », disait l'ambassadeur dans son allocutionà l'Empereur, « ontde nombreux intérêts communs ; ellesy trou- « verontdeplusenplus,j'enailaconviction, un terrain profita- « bleaux deux pays. Entretenir et développer ces éléments de « bon vouloir réciproque, tel est le but assigné à mes efforts ; « je le poursuivrai avec d'autant plus de zèle et de confiance « que je suis intimement pénétré des idées de paix, de tra- « vail et de stabilité qui animent la nation française et in- « spirent la politique de son gouvernement. » L'empereur abonda dans le même sens, « Vous avez exprimé ma pensée », répondit-il à l'ambassadeur, « en disant que l'Allemagne et « la France ont de nombreux intérêts communs et qu'elles « pourraient y trouver un terrain d'entente profitable aux « deux nations. »

Ces bonnes paroles et ces protestations pacifiques n'avaient pas plutôt produit leur effet rassurant sur l'opinion publique, qu'une nouvelle crise des plus graves vint jeter le trouble dans les esprits, partout en Europe.

Ouverture du Reichstag en novembre 1886.— Projet de loi demandant une augmentation de Teffectif de paix pour sept ans. — Les septennats militaires votés en 1874 et en 1880. — La France est directement visée. — Discours du maréchal de Moitke. — Le projet mili-

taire de <886. — Discours da ministre de la guerre. — Les armées de la Rassie et de la France, supérieures en nombre à l'armée allemande. — La commission du Reichstag est opposée au septennat. — Ajournement à la session de janvier 1887. — Le parti catholique hostile. — Intervention du prince-régent de Bavière. — Débats au Reichstag. — Le gouvernement signale le danger de guerre. — Discours du maréchal de Moltke. — Discours du prince de Bismarck.

— Ses explications sur les rapports de l'empire avec la Russie et l'Autriche. — Ses rapports avec la France. — Litige séculaire des frontières. — Il n'attaquera pas la France. — Il se loue du gouvernement français et accuse les partis. — Tl croit à une agression de la part de la France. — Valeur militaire de la France. — Encore l'alliance des trois empires. — Il accuse la majorité du Reichstag. — Indices de rupture avec celte assemblée. — Rejet du septennat. — Dissolution du Reichstag. — Bruits de guerre prochaine entre l'Allemagne et la France. — Manifestation du Landtag prussien contre le Reichstag. — Nouveau discours du chancelier. — Armée impériale ou armée parlementaire. — Ses accusations contre les partis progressiste et catholique. — Le pape et le parti catholique. — Intervention du pape en faveur du septennal. — Les deux lettres du cardinal Jacobini au nonce à Munich. — Résistance des chefs du parti catholique.

— Le mouvement électoral. — La majorité est acquise au chancelier. — Les élections d'Alsace-Lorraine hostiles à l'empire.

On a VU plus haut qu'au cours de l'été 1886, dans une polémique avec la presse anglaise, l'organe accrédité delà chancellerie allemande avait fait allusion à des armements que l'Allemagne était obligée de faire pour répondre à des mesures analogues prises par la France. Au commencement de l'automne, la presse allemande annonçait que le Reichstag, dans sa prochaine session, serait saisi d'un projet de loi portant augmentation de l'effectif de paix de l'armée.

En effet, le 23 novembre, à l'ouverture de la session, il fut donné lecture d'un message impérial portant que la tâche la plus pressante du Reichstag sera celle de concourir à la consolidation de la force armée do l'empire. « Dans larmée »

était-il dit, a réside la garantie d'une sauvegarde durable des « bienfaits de la paix ; et, bien que la politique de Tempire (c soit ouvertement pacifique, rAUemagno, eu égard au déa veloppement des institutions militaires des États voisins, « ne saurait renoncer plus longtemps à l'augmentation de « sa force armée, surtout de l'effectif de paix actuel. »

Il est nécessaire, pour faire comprendre la portée pratique de ce projet, de remonter à Tannée 1874. On a vu, dans le chapitre précédent, qu'à cette époque l'empereur avait demandé la fixation, à titre permanent, de l'effectif de paix; que le maréchal de Moltke n'avait pu vaincre les scrupules constitutionnels du parti libéral se refusant à abdiquer ses droits de votation annuelle du contingent ; que le désir de revanche de la France avait été présenté comme un argument en faveur de la loi ; qu'un conflit entre l'empereur et le parlement était sur le point d'éclater; enfin que l'empereur avait consenti à un compromis en vertu duquel Teffeclif de paix était fixé au chiffre de 401 000 hommes pour sept ans. On désignait ce compromis sous le nom de « septennat militaire » ; il fut accepté, non sans une vive opposition, par le Reichstag, et l'empereur, en y consentant, pensait avoir fait une grande concession, au détriment du pouvoir absolu qu'il prétendait à exercer dans les choses de l'armée.

La réorganisation de l'armée française, qui marchait vers son achèvement, ne cessait de fournir au gouvernement allemand des motifs pour demander toujours de nouvelles formations de cadres ou des augmentations du corps d'officiers. En avril 1877, il avait proposé d'accroître le nombre des capitaines. Le maréchal de Moltke s'était appliqué à démontrer que la France, plus faible sous le rapport de la population, entretenait 487 000 hommes, en présence de 400 000 fournis

par TAUemagne avec un chiffre de population supérieur, et qu'elle dépensait paranlSO millions de plus que TAllemagne. Il y rattachait des considérations d'ordre politique. Il partageait, disait-il, l'espoir et le désir d'une paix durable ; mais il n'avait pas confiance dans cette durée. Il appelait de ses vœux les temps où les divers États ne seraient plus obligés d'affecter la majeure partie de leurs revenus à la défense de leur sécurité : la méfiance réciproque faisait obstacle à ce progrès. « Surtout », poursuivit-il, « chez nos voisins de l'ouest une « forte méfiance existe à notre égard. » La France, qui, lorsqu'elle était forte, a attaqué l'Allemagne, craint aujourd'hui que l'Allemagne, devenue forte, ne l'attaque à son tour. Voilà pourquoi la France, dans un petit nombre d'années, par un travail gigantesque, a achevé la réorganisation de son armée et placé une partie hors de proportion de ses forces, surtout la cavalerie et l'artillerie, entre Paris et la frontière allemande; c'est là un état de choses auquel l'Allemagne sera contrainte de répondre, tôt ou tard, par une mesure analogue de compensation. En France tous les partis sont d'accord pour voter tout ce qui est demandé pour l'armée, tandis qu'en Allemagne le gouvernement est obligé de lutter pour conserver la moindre position budgétaire; l'armée française est supérieure à l'armée allemande, en ce sens qu'elle possède en temps de paix les cadres pour ses nombreuses formations en temps de guerre.

Les mesures de compensation dont avait parlé le feldmaréchal ne se firent pas attendre. Le 36 mai suivant, l'empereur rendit une ordonnance où on lisait que, pendant sa visite en Alsace-Lorraine, il s'était convaincu que les garnisons existantes ne suffisaient même pas aux besoins des services de paix; en conséquence elles devraient

être renforcées de deux régiments de cavalerie, d'un régiment d'infanterie, d'un bataillon de chasseurs et d'un bataillon d'artillerie.

Le septennat militaire, établi par la loi du 2 mai 1 874, expirait le 31 décembre 1881. Dans Cette prévision, dès l'ouverture delasession de 1880,1e gouvernement présenta une nouvelle loi au Reichstag. II proposait, pour une autre période de sept ans, l'élévation de l'effectif de paix, de 401 000 à 427 000 hommes, en motivant cette mesure par l'augmentation considérable des armées dans les pays voisins. « L'empire alle- « mand », disait le message impérial du 12 février, « non ob- « stant sa politique pacifique, est obligé, dans l'intérêt de sa « sécurité, de compléter ses institutions militaires.» Une fois de plus le maréchal de Mollke défendit le projet. Il convenait que l'Europe se trouvait placée dans une situation de paix armée, fruit de la défiance réciproque des nations les unes à l'égard des autres. Combien de fois avaient éclaté des guerres que ni les chefs d'État ni le vrai peuple n'avaient voulues, mais qu'avaient provoquées les chefs de partis, entraînant la foule et finalement aussi les gouvernements ! L'empire allemand, — disait le maréchal, — nouveau venu dans la famille des États européens, était, comme tout intrus, regardé avec méfiance. Tous les voisins de l'Allemagne avaient le dos couvert, les uns par les Alpes et les Pyrénées, les autres par des peuplades mi-barbares qu'ils n'avaient pas à craindre; l'Allemagne, au contraire, placée au centre, était obligée de se garer de deux côtés. Les armées voisines étaient sans cesse renforcées. La Russie avait augmenté ses forces, sans que la presse en eût fait grand bruit. La France avait plus que doublé son armée depuis 1874; son effectif était de 100 000 hommes supérieur à celui de l'Allemagne; celui

de la Russie étaitle double de ce dernier. Autrefois, à mesure que Tempirc germanique déclinait, TAIlemagne avait été le champ de bataille et l'objet des luttes de tous les peuples étrangers, qui l'avaient transformée, pour un siècle, en un grand désert. Il fallait donc prévenir le retour de pareilles calamités, en mettant Tarmée de Tempire sur un pied conforme à ce qu'exigeait sa sécurité.

L'opposition contre le projet fut plus vive qu'elle ne l'avait été en 1874 : elle portait sur Faugmentalion de l'effectif, et principalement sur la concession d'un nouveau septennat. Les catholiques, en raison du conflit religieux, s'unireut aux libéraux avancés, qui invoquaient le droit parlementaire pour combattre le projet; les socialistes, les Polonais, les Alsaciens se joignirent aux premiers. Seuls les nationauxlibéraux firent cause commune avec les conservateurs pour faire passer la loi, qui fut adoptée par 186 voix contre 128 voix; on comptait 71 abstentions ou absences.

Nous avons exposé plus haut les circonstances dans lesquelles le nouveau projet de loi militaire avait été présenté au Reichstag de 1885. Cette fois l'augmentation montait de 26 000 à 41 000 hommes; l'effectif de paix, qui représentait déjà un total de 427 000 hommes, se trouvait donc porté à 468 000. De plus, cet effectif ainsi augmenté devait être voté pour sept ans, et l'augmentation devait avoir lieu à partir du 1" avril 1887, c'est-à-dire un an avant l'expiration du septennat voté en 1874. Le gouvernement motivait ce projet par les mêmes arguments qu'il avait produits en 1880 et en 1874. L'Allemagne, disait-il, est exposée à des agressions de tous côtés. Les États voisins n'ayant cessé d'augmenter leurs armées, l'Allemagne se trouve dans un état d'infériorité relative. La France va ajouter 44 000 hommes à son

effectifactuel de471 800hommes.LaRussieaS47 400hommes SOUS les drapeaux. La France dépense pour son armée et sa marine de guerre 826 millions de marcs, la Russie 786 millions, tandis que TAIiemagne n'en dépense que 446 millions.

La discussion de ce projet traversa de nombreuses phases, les unes plus troublées que les autres; elle engendra une crise gouvernementale et se compliqua de menaces de guerres extérieures. La première lecture, en séance publique, eut lieu le 3 et. le 4 décembre. Le ministre de la guerre ouvrit le débat par des considérations de politique générale. Il déclara que l'empire allemand, en dépit de sa politique pacifique, pourrait être impliqué dans une guerre, à un moment rapproché et contre son gré. Sans doute il n'existait pas de danger immédiat; mais il fallait se préparer à temps. Il insista sur Taugmentation de Teffectif en France. Doit-on se laisser dislancer par un peuple qui se montre hostile à Tétat territorial actuel de FAllemagne? La situation extérieure, ajouta le ministre, était telle qu'une décision avant la fin d'année était indispensable. Le feldmaréchal de Moltke, développant davantage ces considérations, montra surtout les rapports toujours tendus avec la France, où Topinion publique persistait à demander la restitution de deux provinces « essentiellement allemandes». « Gomme nous sommes résolus à ne jamais les rendre, une « entente avec la France n'est guère probable. Le gouver- « nemcnt » , dit-il , « fait cette demande pour maintenir la « paix de l'Europe, si c'est encore possible, n La repousser, c'est assumer la responsabilité d'une invasion ennemie.

Le Reichstag renvoya le projet à une commission, qui, grâce aux hasards de la formation des bureaux, fut composée, enmajeurepartieidemembresderoppositionprogressiste

et catholique. Elle se livra à un examen minutieux, politique et technique, dont le gouvernement ne parvint pas à hâter les travaux. Le président de la commission était un des aheh du parti catholique. Le ministre de la guerre, invité à s'expliquer sur la situation extérieure, déclara, au nom du chancelier, qu'on ne pouvait fournir des explications sans compromettre la politique de la paix ; la situation n'était pas assez mûre pour supporter un débat public; les faits connus devaient suffire à la commission. De nombreuses séances furent consacrées au côtélechnique : la majorité se montrait opposée au septennat, elle voulait bien consentir à une période de trois ans, mais en réduisant le chiffre de l'effectif. Enfin, malgré les instances du ministre de la guerre, la commission s'ajourna jusqu'après le jour de l'an.

Le gros de l'opposition appartenait, comme nous l'avons dit, au parti catholique qui, par son nombre, faisait dans toutes les questions pencher la majorité à droite ou à gauche. Le gouvernement essaya de faire exercer une pression sur ce parti dans le sens d'un vote favorable. Un grand nombre de députés opposants appartenaient à la Bavière. La mort récente du roi Louis avait amené au pouvoir Toncle de ce souverain, le prince Luitpold, qui avait pris la régence au nom de son neveu, le roi Othon, frappé d'incapacité. Le régent, ami personnel de l'empereur Guillaume, vint, au mois de décembre, rendre visite à la cour de Berlin. En recevant à cette occasion la députation bavaroise, le régent lui exprima le vœu que le projet militaire fût adopté sans changement et, répondant à une observation d'un député» il fit remarquer que, dans une question de haute politique et dans des moments aussi critiques, le côté financier du projet ne saurait prédominer. A ces conseils devaient bientôt s'en

AMIS ET ENNEMIS EXTÉRIEURS. iVJ

joindre d'autres, auxquels les députés catholiques semblaient ne pouvoir résister.

On entra dans les vacances de Noël avec de fortes préoccupations, qui n'avaient guère diminué au commencement de Tannée 1887. Leprince de Bismarck étaitrestéabsent de Berlin pendant la première période de la session. On savait qu'il se réservait pour la discussion publique et qu'il était résolu à briser l'opposition, ou bien à dissoudre le Reichstag. Le débat s'ouvrit le 11 janvier. On remarqua aussitôt que les représentants du gouvernement accentuèrent de plus en plus l'éventualité d'une guerre prochaine. £n décembre il n'avait encore représenté le projet militaire que comme destiné à parer à un danger probable, mais non immédiat ; en janvier, le sort du projet devait décider de la paix ou de la guerre.

(( Tout le monde se demande », disait le maréchal de Moltke, « si nous aurons la guerre. » Le maréchal faisait-il allusion à une guerre avec la France ou à une guerre en Orient? Son discours semblait d'abord viser ce dernier cas : l'Allemagne, appuyée sur une forte armée, serait la meilleure médiatrice dans des questions qui n'affectaient pas directement ses intérêts. « Mais », ajouta-t-il, «si vous reje- « tez la demande du gouvernement, alors je crois que nous « aurons sûrement la guerre. » Les institutions militaires, dit-il encore, ne supportent pas d'état provisoire; il faut accorder Teffectif pour sept ans, une période moindre n'étant d'aucun secours pour le gouvernement.

Le prince de Bismarck, succédant aux orateurs de l'opposition, porta aussitôt le débat sur le terrain de la haute politique. La politique de l'empire, dit-il, depuis seize ans, avait été pacifique. Sans doute l'empereur s'était vu obligé cutrefois de faire deux grandes guerres, de trancher

par Tépée le nœud gordien des droits nationaux de TAIlemagne ; la guerre avec la France avait complété la série de luttes engagées en vue de rétablissement deFunité nationale. Depuis lors l'Allemagne, satisfaite de ses conquêtes, n'avait plus aucun besoin à satisfaire par des luttes armées. Après la guerre de 1870, ajoutaitle chancelier, il avait amené la réconciliation avec l'Autriche, puis l'entente des trois cours qui autrefois avaient formé la Sainte Alliance. L'amitié avec la Russie est au-dessus de tout doute : « Nous ne nous attendons, « de la part de la Russie, ni à une agression ni à une politique « hostile. » L'Allemagne ne se trouvera pas en face d'une coalition de la France et de la Russie. Elle n'aura pas de querelle avec la Russie, à moins d'aller la chercher en Rulgarîe, qui est chose absolument indifférente à l'Allemagne. La difficulté pour elle n'est pas de maintenir la paix avec l'Autriche et avec la Russie, cette paix ne court aucun danger; c'est de maintenir la paix entre la Russie et l'Autriche, divisées par des intérêts rivaux et opposés. La tâche de l'Allemagne consiste à aplanir ces difficultés sans se préoccuper des attaques auxquelles elle est exposée de la part des parlements ou des journaux des deux pays voisins, qui la trouvent tantôt trop autrichienne, tantôt trop russe.

Le chancelier passe alors aux rapports avec la France. Ses efforts en vue d'une réconciliation avec ce pays, dit-il, ont été non moins sincères et persistants ; mais peut-être n'ont-ils pas été aussi heureux que du côté de l'est. L'œuvre de paix entre l'Allemagne et la France est plus difficile : entre ces deux pays il y a le litige séculaire de la frontière, qui a commencé lors de la prise de possession par la France des trois évêchés de Toul, de Verdun et de Metz. L'Allemagne ne désire pas reprendre les deux premiers, et elle possède le

troisiëme. Cette lutte pour la frontière n'est pas terminée. L'Allemagne atout fait pour amener les Français à oublier le passé; elle a appuyé tous ses désirs, excepté ceux qui concernent la frontière du Rhin. « Non seulement nous n'avons « aucun motif d'attaquer la France, mais nous n'en avons « même pas l'intention. L'idée de commencer une guerre, « parce qu'elle sera peut-être plus tard inévitable et qu'elle ce pourrait se faire alors dans des conditions moins favo- « râbles, m'a toujours été étrangère... Si les Français vou- « laient rester en paix avec nous jusqu'à ce que nous les « attaquassions, et si nous en étions sûrs, la paix serait « assurée à tout jamais. Que pourrions-nous donc demander « à la France? Acquérir encore plus de territoire français? « Déjà, en 1871, je l'avoue franchement, je n'étais pas « disposé à prendre Metz, me contentant de la frontière « des langues. Les autorités militaires ont été d'un avis « contraire ». Il dénonce ensuite les agitations, en France, en faveur d'une guerre de revanche. Il a confiance dans le ministère actuel de MM. Goblet et Flourens, qui désirent vivre avec l'Allemagne en paix, comme les ministères précédents de MM. Ferry et Freycinet. Si l'on pouvait garantir la durée de tels ministères, il serait d'avis d'économiser l'argent et de ne pas augmenteras forces militaires. Cela n'empêche pas que TAIlemagne ait à craindre une agression par la France, dans dix jours ou dans dix ans : l'époque dépend de la durée du gouvernement; à un cabinet pacifique peut succéder un cabinet qui le serait moins. Cette querelle, trois fois séculaire, des frontières n'étant pas vidée, on doit s'attendre à la voir reprendre par la France. L'Allemagne est en possession de l'objet litigieux que la France désire reconquérir. Aucun ministère français n'a osé proclamer

qu'il renonçait à la reprise de TAIsace-Lorraine, et considérait comme définitive la situation établie par le traité de Francfort. Une agression de la part de la France, poursuit le chancelier, est donc une éventualité avec laquelle r Allemagne doit compter; l'opposition n'apprécie pas à sa valeur, la puissance militaire de la France, « pays grand M et puissant, avec un peuple brave et guerrier, qui a tou- « jours eu d'habiles chefs militaires » ; ce serait de la présomption de croire qu'on ne pourrait pas être battu par un adversaire pareil. Sur cette éventualité d'une agression de la part de la France, le chancelier revient encore dans deux répliques. Il rappelle Napoléon III, qui avait déclaré la guerre pour faire diversion à des embarras intérieurs: ce cas pourrait se reproduire sous la République, si un gouvernement à tendances militaires arrivait au pouvoir. Si le gouvernement impérial n'avait pas préparé plus tôt les éleo teurs à cette éventualité, c'est qu'il avait toujours espéré un apaisement des esprits en France. « Mais, après avoir vaine- « ment tenté pendant seize ans d'apaiser les idées de re- « vanche, et avoir attendu qu'il se trouve enfin un gouver- « nement ayant le courage et la force d'accepter le statu quo « comme permanent, nous avons dû nous dire, en fin do (( compte, que nos avances d'amitié ont été peine perdue. » L'opposition, en prenant acte de ce que le chancelier disait de l'hostilité de la France, le pressa de s'expliquer sur les rapports de l'empire avec l'Autriche-Hongrie et la Russie. L'empereur dans ses messages^ le chancelier dans tant de discours, ayant constamment affirmé l'intimité des trois empires, une alliance si puissante n'est-elle donc pas un contrepoids efficace aux velléités agressives de la France? Le chancelier répond à ces questions en expliquant la na-

AMIS ET EN.NEMIS EXTÉllIEURS. 483

ture de ralliance avec l'Autriche. Il n'est pas exact, dit-il, que les deux nations soient tenues de se mettre sans conditions Tune au service de l'autre. Chacun des deux gouvernements est pénétré de cette idée que l'existence de l'une, comme grande puissance, est une nécessité pour l'autre. Mais chacune d'elles a des intérêts particuliers, dont Tappréciation et la sauvegarde n'appartiennent qu'à elle. L'Autriche n'est pas tenue de s'immiscer dans les querelles de l'Allemagne avec la France. D'autre part, l'Autriche est juge de ses intérêts h Constantinople , et l'Allemagne n'a pas sur ce point des intérêts qui puissent l'engager à risquer une guerre formidable avec la Russie, qui l'avoisine sur une frontière de 200 milles. Quant à la Russie, le chancelier raille ses contradicteurs parlant d'une alliance avec cette puissance contre la France. Cela n'existe pas. « J'ai exprimé >;, dit-il, « ma con- « fiance que la Russie ne nous attaquerapas, ni ne conspirera (( avec d'autres puissances, ni ne recherchera une alliance « contre nous. Par contre, nous n'avons pas à compter sur « une alliance avec la Russie, dans le cas où nous aurions la « guerre avec la France. C'est là une fausse nouvelle, que (( je suis absolument forcé de démentir à temps. »

Après s'être attaché ainsi à démontrer que la situation extérieure rendait nécessaire l'augmentation des forces militaires de l'empire, M. de Bismarck se retourne contre la majorité du Reichstag qui entasse obstacles sur obstacles sur le chemin du gouvernement. Chicaner, comme le fait le parlement, au sujet de demandes que formule le gouvernement dans l'intérêt du pays, c'est là une particularité allemande. Le gouvernement ne veut pas livrer le sort de l'armée aux votes, à courts intervalles, de majorités flottantes. La constitution de l'empire veut une armée puissante, une armée

impériale dont TopposisitioD voudrait faire une armée du parlement. Si Ton avait pu prévoir un Reichstag avec une majorité pareille, jamais on ne lui aurait accordé des droits si considérables. Jamais on n'avait cru se trouver engagé dans d'aussi misérables querelles que celles de ce jour.

Dans ces débais qui durèrent deux jours, on avait parlé de part et d'autre, non en contradicteurs essayant de se convaincre les uns les autres, mais comme des adversaires bien décidés à rompre des relations devenues intolérables. Le prince de Bismarck, par le ton de son langage et la nature de ses arguments, avait presque indiqué le désir de ne recevoir que des mains d'une autre assemblée le vote de la loi militaire. Par moments Tintention de trancher un conflit constitutionnel en faveur de la Couronne semblait primer chez lui les préoccupations de politique extérieure qu'il invoquait pour justifier la nécessité du projet de loi. L'opposition, effectivement, faisait de la question un litige constitutionnel. C'était toujours la vieille querelle entre le parlement et le roi, dont l'origine remontait aux chambres prussiennes de 1863 et dont avaient hérité successivement le Reichstag du nord et le Reichstag de l'empire. Seulement l'opposition manquait de logique lorsqu'elle revendiquait le droit de fixer annuellement le contingent en même temps qu'elle abdiquaitce droit pour une période de trois an*, La doctrine parlementaire étant abandonnée le chancelier pouvait plus aisément mettre en avant la compétence des militaires, déclarant qu'une période de trois ans n'atteignait pas le but qu'on se proposait. En résistant au gouvernement, l'opposition comptait sur le verdict des électeurs : le chancelier y comptait bien aussi. Le 14 janvier, le Reichstag adopta, par 186 contre 154 voix, la motion des progressistes, accor-

dant l'effectif de paix pour une période de trois ans, au lieu de sept ans demandés par le gouvernement. La majorité se composait des catholiques et des progressistes; la minorité comprenait les conservateurs et les nationaux-libéraux; les socialistes et la plupart des Alsaciens-Lorrains s'étaient abstenus. Aussitôt le vote proclamé, le chancelier lut un message impérial portant dissolution du Reichstag.

Ces débats, tout en mettant à nu les dissidences profondes sur les prérogatives parlementaires et impériales, avaient frappé l'opinion en Europe, surtout en raison des sentiments de méfiance qu'ils avaient révélés de la part du cabinet de Berlin à l'égard de la République française. L'émotion était partout très vive. On laissait de côté le caractère intime du conflit pour ne voir que la manifestation subite d'un danger européen; on se croyait à la veille d'une nouvelle guerre entre la France et l'Allemagne. Cependant les rapports officiels des deux pays n'avaient rien perdu de leur correction : aucune question n'était posée entre les deux cabinets, aucun échange d'explications, comme il s'en produit dans des situations critiques, n'avait eu lieu. L'absence même de griefs officiellement, ou indirectement formulés ajoutait aux inquiétudes. La presse seule parlait. Du côté de l'Allemagne, on répétait les assurances du chancelier de ne pas méditer d'agression contre la France, en ajoutant que celle-ci, au contraire, se préparait à attaquer l'Allemagne. La presse française s'inscrivait en faux conlre ces insinuations; réprimant tout mouvement d'irritation, elle manifestait hautement la volonté de la nation de maintenir la paix. Les mêmes assurances pacifiques étaient données par les membres du gouvernement de la République tlans des discours officiels.

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L'Allemagne entra dans la période électorale. Le gouvernement avait déclaré aux électeurs que leur vote déciderait du maintien de la paix, que le rejet du septennat amènerait la guerre. L'opposition rappelait qu'elle avait accordé soldais et argent pour trois ans, et que le gouvernement, en repoussant ce compromis, n'avait d'autre but que de supprimer les franchises parlementaires, les libertés du peuple.

Le Landtag prussien, qui, à l'occasion de la question polonaise, avait déjà témoigné son hostilité à l'égard du Reichstag, saisit cette nouvelle occasion pour exprimer formellement sa désapprobation du vote du 14 janvier : il justifiait ainsi l'observation, souvent faite par le prince de Bismarck, que l'esprit particiilariste n'avait pas disparu en Allemagne avec l'établissement de l'empire et était tout prêt à se réveiller chaque foisqu'unacte quelconque, d'en hautoud'enbas, semblerait affecter ou froisser le sentiment inné d'autonomie. Dans la séance du 25 janvier, à la chambre des députés de Prusse, un membre du parti conservateur, d'accord avec le chancelier, blâma en termes sévères l'attitude du Reichstag et demanda à la chambre d'émettre un vote d'adhésion à la politiquedugouvernement.LeprincedeBismarckpritaussîtôt la parole pour ajouter un épilogue à ses discours prononcés au Reichstag. Cette fois, écartant entièrement le point de vue du danger extérieur, il envisagea exclusivement le côté constitutionnel et parlementaire de la question. Il dénonça la coalition contre nature des catholiques et des progressistes, formant la majorité avec l'appoint de tous les éléments hostiles à l'empire, tels que les socialistes, les Polonais, les Alsaciens et les Guelfes. A ses yeux, les progressistes sont les pionniers de la république et de la révolution socialiste;

leur programme politique est incompatible avec les institutions monarchiques. Il montre ce parti comme ayant de tout temps entravé sa politique, dans la question militaire des premières années, dans la question polonaise de 1863, dans la guerre danoise de 1864, dans la guerre d'Autriche de 1866, dans l'établissement de la Confédération du nord de 1867, dans les armements de 1869 contre la France; les progressistes avaient proposé le désarmement, acclamé Garnier- Pages, exprimé même leurs sympathies pour la Franco pendant la guerre de 1870; un de leurs membres avait commis à cette occasion des actes de félonie; ils avaient voté contre la constitution de l'empire et contre la protection du travail national.

A ces graves accusations contre les libéraux avancés le chancelier joignit des critiques non moins acerbes de leurs alliés du centre cathoUque. Il leur reprochait d'avoir, dans desscrutinsde ballottage, contribuéàl'électiondedémocratessocialistes. 11 était convaincu, disait-il, que le pape, au nom de qui les membres du parti pré tendaient parler, condamnait de semblables pratiques, cette coalition dans les élections comme dans les votes parlementaires. « Je crois même », ajoute-t-il en s'adressant au centre, « que pour vos agisse- « ments ultérieurs vous ne trouverez pas à Rome Tapproba- « tion dont vous vous vantez devant les électeurs, et j'espèro « encore qu'avant les élections vos électeurs seront éclairés a Burlepoint de savoir si vousavez l'approbation delà curie ro- « maine pour votre agitation révolutionnaire contre l'empire a allemand. Le pape est unhonmiede paix, à qui Ton ne rend « pas service en battant en brèche les autorités établies. »

Ces paroles du chancelier confirmèrent un bruit qui courait depuis quelques temps et d après lequel le pape aurait

fait directementexhorterle parti catholique à voterpour la loi militaire. Les membres de ce parti nièrent le fait; ils le présentèrent comme improbable, étant donné, disaient-ils, que le Saint Siège avait de tout temps refusé d'intervenir dans les questions purement politiques. Ils rappelèrent l'exemple de Pie IX se refusant en 1872 à désavouer le parti du centre, et l'exemple de Léon XIII lui-même, déclarant en 1880 qu'il ne pouvait exercer aucune action sur les votes politiques de ce parti. A ces dénégations il fut répondu aussitôt par la publication de deux documents qui causèrent une grande surprise dans le monde catholique.

A deux reprises, en effet, le pape avait fait connaître aux chefs du parti catholique ses désirs dans la crise allemande. Léon XIII, au milieu de l'Europe catholique mal disposée envers lui ou impuissante à le secourir, avait trouvé dans le chancelier de la Prusse protestante un homme qui relevait le prestige de la papauté. Le conflit religieux avait pris la seconde place dans ses préoccupations, depuis que le prince de Bismarck avait manifesté l'intention de le terminer en faveur des revendications du Saint Siège. Le chancelier allemand avait tenu parole en faisant peu à peu table rase des lois de mai, dont il avait dû reconnaître l'inefficacité; il regrettait toute cette législation qui avait irrité le tiers de la population de l'empire et donné à ua parti hostile sa force et sa raison d'être. Pour dissoudre ce parti; dont le chef était pour lui un ennemi personnel, il n'aurait reculé devant aucun sacrifice politique. Il donna au pape des marques nombreuses de déférence. C'est sur son avis que le prince impérial était allé rendre visite à Léon XIII au Vatican ; et, dans son différend avec l'Espagne au sujet des Ues Carolines, c'est encore le prince de Bismarck qui, —

fait inouï depuis de longues années, — en avait appelé à l'arbitrage du pape. Il avait ensuite promis la revision totale des lois de mai et fait entrevoir même l'appui de T empire pour améliorer la situation, toujours difficile, du pape à Rome et vis-à-vis du gouvernement italien.

De tels services, aux yeux de Léon XIII, méritaient bien d'être payés de retour ; et lorsque le chancelier allemand, au mois de décembre 4886, vint de nouveau lui montrer le contraste qui existait entre le gouvernement allemand déférant aux désirs du Saint Siège relativement aux lois ecclésiastiques, et le parti catholique du parlement se liguant avec l'opposition de gauche contre le gouvernement, le pape n'hésita plus à intervenir. C'était de sa part une démarche inattendue, considérée par quelques-uns comme une déviation de la politique traditionnelle de la curie romaine et qui donnaitlieu à bien des conjectures. Ala datedu 3janvierl887, le cardinal Jacobini, secrétaire d'Etat, adressa, par ordre du pape,aunonceàMunichunelettreayantpourobjetd'informer les chefs du parti du centre que, le gouvernement prussien allant soumettre aux chambres une loi portant révision des lois ecclésiastiques, le Saint Siège désirait que le parti du centre facilitât par tous les moyens l'adoption du projet de loi relatif au septennat militaire auquel le gouvernement impérial attachait le plus grand prix. L'adoption du septennat écarterait le danger d'une guerre prochaine, et le centre, en le votant, rendrait un grand service à la patrie et à l'Europe, tandis qu'en le rejetant il s'attirerait le reproche d'une attitude anti-patriotique, en même temps que la dissolution du Reichslag susciterait à ce parti des difficultés considérables. Le cardinal ajoutait qu'en donnant son assentiment au projet de scplennat le centre rendraitlegou-

yernement plus favorable aux catholiques, en même temps qu'au Saint Siège, qui attachait une grande importance au maintien des rapports pacifiques avec le cabinet de Berlin. Le nonce était donc invité à faire comprendre aux chefs de ce parti l'intérêt qu'il y avait à ce qu'ils exerçassent toute leur influence sur leurs collègues en vue de l'adoption du septennat. ,Le nonce s'était acquitté de sa mission auprès des principaux membres du parti, sans que ceux-ci eussent jugé utile de prévenir leurs collègues. On a vu, en effet, que le parti catholique, dans la séance du 14 janvier, avait voté comme un seul homme, contre le septennat. Les chefs du parti, après ce vote, avaient écrit au nonce pour justifier leur attitude et placer en quelque sorte le pape dans l'alternative de les approuver ou de dissoudre le parti qui depuis seize ans défendait avec zèle les droits du Saint Siège et de l'Église. A ces remontrances le cardinal Jacobinî répondit, le 21 janvier, par une nouvelle lettre au nonce à Munich. Le Saint Siège, y était-il dit, ne considérait pas comme terminée la tâche du parti catholique, qui pourra encore être appelé à concourir à Tabolition complète des lois de combat, à améliorer la situation des catholiques, à exprimer des vœux pour mettre un terme à la situation intenable du chef de l'Eglise, u On a « toujours accordé », disait encore lalettreducardinalJacobini, « pleine et entière liberté d'action au centre en tant que parti « politique. Mais, du moment qu'il s'agit des intérêts de « l'Église, il n'est pas possible de lui permettre de les dé- « fendre par les voies et les moyens qu'il choisirait suivant c( ses propres inspirations. » La question du septennat se rattachait à la revision projetée des lois ecclésiastiques ; un vote favorable devait bien disposer le gouvernement en faveur des catholiques; enfin le Saint Siège avait voulu saisir

une nouvelle occasion d'être agréable à l'empereur d'Allemagne et au prince de Bismarck, en même temps que de se concilier leurs sentiments bienveillants en vue d'améliorer la situation future du Saint Père. Le nonce était chargé de nouveau d'informer de ces intentions les chefs du centre, pour qu'ils les portassent à la connaissance de leurs collègues. Cette fois encore les membres du parti (îatholiquo furent maintenusparleurschefs dans l'ignorance d'une si importante manifestation de la volonté du pape, et ii fallut pour les en instruire la publication des deux lettres, laquelle eut lieu au début delà période électorale. Jamais depuis 1848 l'Allemagne n'avait été agitée comme à ce moment ; jamais, depuis le plébiscite français de 1870, l'Europe n'avait suivi avec une pareille attention un mouvement électoral. Le prince de Bismarck avait posé la question, entre lui et l'opposition, sur le terrain du septennat militaire; ses organes exposaient, conformément à ses discours au Reichstag, que l'adoption de cette loi signifiait le maintien de la paix, que son rejet, au contraire, mettait l'empire en danger. L'hostilité de la France et ses prétendus projets d'agression figuraient dans tous les manifestes, dans tousles discours des candidats gouvernementaux. L'empereur, en recevant une députation de la chambre des seigneurs de Prusse, exprima la douleur que lui avait causée le vote négatif du Reichstag. Les bruits d'armement et de guerre prochaine se multiplièrent dans la presse européenne. On attendait partout avec anxiété, mémo hors des limites de l'empire, le résultat du scrutin du 21 fé^ vrier. On ne doutait pas d'ailleurs qu'il ne fût favorable au prince de Bismarck. Il s'agissait d'une sorte de plébiscite sur la question de paix et de guerre, et dans de telles conditions le suffrage universel se prononce toujours pour la paix. U n'y

avait d'ailleurs qu'un petit nombre de voix à déplacer pour changer la majorité. Les conservateurs, d'accord avec le gouvernement, se coalisèrent avec le parti national-libéral pour faire triompher les candidats favorables au septennat. Les chefs du parti catholique ne voulurent pas profiter du pont de retraite que les lettres du Saint Siège leur avaient ménagé : ils persistèrent à décliner l'intervention du pape dans une question d'ordre politique et ne firent valoir devant leurs électeurs que l'approbation donnée par le Saint Père à l'attitude du parti dans les questions religieuses. Tous à peu près furent réélus ; mais tous ne reçurent pas le mandat de repousser le septennat. Le résultat du scrutin fut donc relativement bon pour le chancelier et le gouvernement ; une majorité, faible il est vrai, mais suffisante, était acquise au septennat. Le parti progressiste perdit un grand nombre de sièges, que gagnaient les nationaux-libéraux devenus ministériels. En revanche, les élections d' Alsace-Lorraine eurent le caractère d'une manifestation populaire contre l'annexion de ces provinces à l'empire allemand. Les quinze députés assignés à ce pays appartenaient tous au parti de la protestation : tous furent réélus, à la seule exception du membre qui avait pris une attitude conciliante à l'égard du nouvel ordre de choses.

Mot de M. Thiers sur M. de Gavour et M. de Bismarck. — M. de Bismarck produit de la révolution de février. — Il doit sa fortune politique à la tribune. — Les libéraux ennemis du roi. — - Il adopte le suffrage universel comme moyen de comballre TAutriche. — H s'empare de l'idée libérale de l'unité allemande. — Ses fluctuations

dans les idées. — L'unité allemande, moyen d*écarter l'Autriche. — Il se creuse des chemins nouveaux. — Il recherche l'amitié de Napoléon m. — Il passe outre aux traités de 1815. — La faiblesse des autres gouvernements devient sa force. — Ses échecs diplomatiques et ses succès. — Sa modération relative. — Incertitudes de ses groupements d'alliances, — Chances diverses de la triple alliance. — Ses luttes à l'intérieur. — Il gouverne contre les majorités. — L'opposition libérale n'abandonne pas ses revendications. — M. de Bismarck repousse le régime parlementaire. — Il neutralise l'action parlementaire en multipliant les parlements. — L'armée comme institution, autre correctif à l'action parlementaire. — La constitution prussienne affaiblie par celle de l'empire. — La constitution est faite pour M. de Bismarck. — Il est aussi inamovible que l'empereur. — M. de Bismarck se sert de tous les partis. — Il écarte du pouvoir le parti libéral. — Il craint les rivaux. — Bon ami et bon ennemi. — La formule définitive de l'empire n'est pas trouvée. — Centralisation et fédéralisme. — L'empire fondé par l'armée. — Tendances particularisles. — L'importance des dynasties. — Dissidences religieuses. — Particularisme et catholicisme. — Cachet de non-achevé de l'œuvre du prince de Bismarck. — La nation veut sa part du pouvoir. — Qui aura le dernier mot dans la grande controverse?

M. Thiers, dont le patriotisme s'alarmait du double mouvement unitaire en Italie et en Allemagne, prétendait que le second empire avait produit M. de Cavour et M. de Bismarck. La thèse est sujette à contradiction : ces deux hommes d'État i'ont pas créé l'idée unitaire dans leurs pays respectifs; ils *'ont trouvée dès leur berceau et s'en sont emparés, l'un comme moyen de délivrer sa patrie de la domination étrangère, l'autre pour servir les aspirations de grandeur de la dynastie de HohenzoUern, en même temps que pour réaliser un rêve national. Poursuivant leur but, ils ont su profiter des circonstances, choisir le moment opportun, employer les meilleurs instruments, hommes ou partis, sans se laisser détourner de leur chemin par des préjugés ou des préven-

lions, en se servant de tout et de tous. Ils ont rencontré Napoléon III et ont tiré parti de ses idées pour raccomplissement de leurs projets, conçus longtemps avant lui par leurs compatriotes. Mais si Ton veut absolument faire intervenir une cause extérieure dans le début politique de M. de Bismarck, on pourrait dire qu'il est un produit de la révolution de février 1848, puisque c'est elle qui, par l'organe de ses représentants les plus éminents a proclamé la politique des nationalités, puisque c'est elle encore qui, en déchaînant les populations de presque toute l'Europe, a frayé la route & tous les réformateurs, à , tous les innovateurs hardis. On peut même aller plus loin et soutenir que la révolution française de févriern'aprofitéàpersonncplusqu'à la Prusseetàsa dynastie. Celui qui s'est révélé dès l'origine comme un adversaire absolu du régime parlementaire, doit sa fortune politique à la tribune parlementaire. « Ma carrière est toute parlemen- « taire », disait-il plus tard; « personne n'aurait appris que «j'existais, retiré comme je vivais à la campagne, si je n'é- «tais par hasard devenu membre de la diète de. 1847. » Cependant il n'a jamais aimé les parlements, ni les hommes des parlements : le prestige, dont la doctrine parlementaire tient à entourer les assemblées représentatives le choque, et il remplace par un langage rude et sans fard, ce qu'il appelle les adulations que leur prodiguent ailleurs les hommes de gouvernement. Il apporte son idée bien arrêtée et n'en démord pas : tenant à forcer ses adversaires et non à les convaincre, il ne se laisse pas convaincre lui-même. Autoritaire avant tout, il considère leslibérauxde toute nuance commeles ennemisde l'autorité, ctil se trouvera toujoursducôtéopposé. A la diète de Prusse do 1847 il n'avait devant lui que des libéraux de la nuance lu pi us modérée : illes traitait comme des en-

nemis du roi et de la patrie. Le triomphe momentané de la démocratie en 1848 l'exaspérait : se sentant membre d'une caste privilégiée, il lui semblait exorbitant que les autres classes de la société pussent prétendre à partager avec les privilégiés le droit de conseiller le roi et de gouverner l'État. Il est en proie, à cette époque, à une irritation chronique, qui envenime ses protestations et augmente Tâpreté de son langage. Libéraux modérés ou avancés, sans parler des démocrates purs, il les enveloppe dans la même antipathie, il ne voit en eux que des républicains inconscients ou dissimulés, en même temps que des compétiteurs au pouvoir qu'il considère comme le domaine exclusif du roi etde celui que le roi y appellera de sa seule autorité. Ce n'est que plus tard que pénètre dans son esprit un certain scepticisme à l'égard des institutions, qu'il adopte ou rejette suivant qu'elles peuvent être momentanément des instruments de règne. Ainsi le suffrage universel, qu'il repousse en 1 848 avec dédain comme une arme de mensonge, deviendra quelques années plus tard un moyen excellent pour enchérir sur les projets de réforme fédérale de TAutriche. C'est ainsi encore qu'en 1850 il s'attache à faire avorter le projet d'union fédérale de M. de Radowitz parce que ce projet était alors soutenu par le parti libéral; il le reprend dix ans après, en l'élargissant, mais en écartant du pouvoir les collaborateurs libéraux de M. de Radowitz. Il est vrai (jiie ces derniers, de leur côté, se mirent en contradiction avec eux-mêmes, lorsqu'en 1866 ils tonnèrent contre la « guerre (c fratricide » avec rAutriche, guerre qu'ils avaient demandée à cor et à cris en 1850, alors que la puissance militaire de la Prusse n'était pas proportionnée à une lutte pareille. Dans les questions économiques, le prince de Bismarck n'était pas davantage prisonnier d'une doctrine ou d'uno

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théorie. II fut libre-échangiste en 1863, pour complaire à l'empereur Napoléon, dont il cherchait à se concilier les bonnes grâces ; mais il devint protectionniste dix ans après, lorsqu'il songea à créer à l'empire de grosses recettes à l'abri des discussions annuelles du parlement. Bon protestant, défenseur 4© l'omnipotence de TÉtat, il entra avec ardeur dans la lutte contre la papauté et le catholicisme, qui « troublaient « ses cercles w, comme il avait l'habitude de dire en parlant des obstacles que Ton créait à sa politique. Il fera taire plus tard ces antipathies et ces soupçons^ il reniera les lois de combat dont il a été le premier promoteur, lorsqu'il aura intérêt à mettrede son côté le pape et à primer sur les gouvernements les plus catholiques.

Ces évolutions ne lui coûtent pas, et la critique qui s'attache à ces contradictions ne le trouble point; loin de là, il s'en glorifie. En quoi, dit-il aux hommes de l'opposition, le mérite d'un projet que je présente est-il diminué par le fait qu'il est en contradiction avec mes opinions antérieures sur le même sujet? « Il y a une foule de gens qui n'ont eu « toute leur vie qu'une seule idée, avec laquelle ils ne se « sont jamais mis en contradiction; je ne suis pas de ceux- « là. J'apprends tous les jours. D est possible que dans « un an ou dans quelques années, si j'existe encore, je consi- « dère comme un point de vue dépassé ce que je défends « aujourd'hui. » Il est de bonne foi en parlant de la sorte; mais il oublie qu'il change d'idée suivant ses convictions, tandis qu'il exige de ses adversaires de raccompagner dans ses évolutions, sans qu'ils soient convaincus comme lui.

Comment devint-il partisan de l'unité allemande? 11 s'est toujours déclaré plus Prussien qu'Allemand, et lorsque, étudiant de G5ettingue,il pariait que dans vingt ans TAllemagne

AMI» ET ENNE»fIS EXTÉRIEURS. 497

serait unie, il ne songeait certainement pas à la voir unie sous le drapeau tricolore noir-rouge-or : ces couleurs d'origine historique, mais arborées par la démocratie [de 1848, il les proscrivit pour adopter les couleurs prussiennes noir et blanc en y ajoutant une bande rouge. C'est que le parti libéral de 1848 voulait l'unité par la fusion de la Prusse dans l'Allemagne, tandis que M. de Bismarck la voulait et la créait par la fusion de l'Allemagne dans la Prusse.

Il voyait un moyen sûr d'arriver à son but, en quittant les chemins battus : se creusant sa voie lui-même, il était certain de n'y rencontrer personne ni d'y être dérangé par aucun rival. La révolution de 1 848 lui avait préparé le chemin : il en détestait le principe, tout en se félicitant qu'elle eût déblayé le terrain. Tous les petits gouvernements étant en désarroi, il avait moins de mal à les assouplir; quelque énergique que fût son langage, il sonnait aux oreilles des souverains plus doux que celui de la démocratie. II prit le contre-pied de toutes les maximes reçues, de toutes les traditions. La Sainte Alliance, naguère vénérée par lui, avait enchaîné la liberté d'action de la Prusse: il lui tourna le dos sans se soucier des murmures de toute sa caste. L'Autriche se savait tout à fait influente à la cour de Berlin: à l'abri de cette insouciance, il élabora les projets qui devaient engendrer la guerre dQ.1 866. L'empereur Napoléon était regardé avec crainte et méfiance par toutes les cours: il se rapprocha de lui de bonne heure, reconnaissant en lui l'homme qui, en provoquant le remaniement do la carte de l'Europe, laisserait la Prusse y prendre sa part.

Le secret de ses succès diplomatiques est dans cette tactique qui consiste à choisir des routes nouvelles et à dé^ boucher sur des points où l'adversaire ne l'attend pas. Qui aurait cru, nous ne disons pas dans le public, mais dans les

chancelleries de l'Europe légitimiste que jamais M. de Bismarck serait autorisé par un souverain ayant le culte du droit divin et des traditions à déchirer le pacte européen de 1815, à bouleverser le trône des Habsbourgs, à ôter leur» couronnes à trois souverains confédérés? Ses adversaires, en se berçant dans une sécurité complète, hâtèrent leur perte. Il est vrai que le hasard se mit aussi de la partie pour aider Taudacieux. En 1863^ T Autriche était plus populaire en Allemagne que la Prusse, dont le conflit parlementaire effrayait Topinion libérale. Il fallut la mort du roi de Danemarck pour faire revenir les faveurs populaires à la Prusse, qui mit son armée au service d'une question nationale : on ne prévoyait pas à cette époque que M. de Bismarck séparerait les Duchés du Danemarck pour les ajouter au domaine de la Couronne de Prusse. C'est alors seulement que le ministre dirigeant du roi Guillaume avait trouvé le point d'appui pour son ascension future au sommet de l'hégémonie prussienne en Allemagne.

L'insuffisance, l'incurie et la faiblesse des autres gouvernements augmentèrent la force de M. de Bismarck, en permettant à son génie de réaliser ses vastes combinaisons. La politique sentimentale de Napoléon III, l'absence d'un souverain énergique et populaire dans la Confédération Germanique, l'état mental du roi de Bavière, l'amitié personnelle de l'empereur Alexandre II pour le roi Guillaume,tout vint en aide à M. de Bismarck, et tout fut mis à profit par lui.

A côté de ces immenses succès, de ces bonheurs qui s'attachaient à tous ses actes, ses adversaires — et il en a dans les plus hautes sphères de l'empire — ont pu relever quelques échecs. Dans le nombre figure, en premier lieu, l'affaire du Luxembourg en 1867. La diplomatie française, vaincue par

lai tant qu'elle poursuivait désintérêts particuliers, Tobligea de reculer, dès qu'elle transporta la question sur le terrain européen. A cette époque il existait encore une Europe, devant laquelle M. de Bismarck dut s'incliner. La campagne pour la candidature HohenzoUern, qui fut en partie son œuvre, lui fut également reprochée par ses ennemis comme un échec. Là encordes cabinets européens donnèrent tort au cabinet de Berlin et furent pour beaucoup dans la résolution du roi Guillaume de faire retirer celte candidature. Le gouvernement français, on Ta vu, n'avait pas su tirer parti do cette victoire diplomatique : ses exigences excessives firent rompre la corde de Tare trop tendu; mais les fautes de la France impériale eurent bientôt fait oublier Tinsuccès diplomatique du ministre prussien.

On peut citer encore au compte de ses défaites la campagne contre le pape et TÉglise catholique, non seulement à cause de Tinefficacité de ses lois de comhat, dont il a fini par faire table rase, mais aussi en raison de Tinsuccès constant de ses démarches en vue d'entraîner à sa suite les autres cabinets européens dans cette lutte stérile et sans issue.

D'un autre côté, on reconnaîtra dans ses actes, après la victoire, une modération relative à l'égard du vaincu : modération calculée, si Ton veut, mais par cela même digne d'être remarquée. Après Sadowa, en 1866, les militaires prussiens auraient volontiers démembré toute l'Allemagne et même l'Autriche au profit de la Prusse; il s'y opposa de toutes ses forces. Il prit le Hanovre et la Hesse, parce que ces territoiresarrondissaientle territoire prussien déchiqueté; en revanche, ilne prit rienàl'Autriche, de l'amitié de laquelle il prévoyait avoir besoin dans un avenir plus ou moins rapproché, et il laissa intacts les souverains du midi, en les obligeant,

il est vrai, à accepter la suprématie militaire de la Prasse. En 1871, traitant avec la France vaincue, il lui imposa des conditions d'une dureté avouée par lui-même ; mais qu'étaient ces conditions en comparaison de celles que l'état-major militaire entendait faire accepter par les vaincus, en argent, en territoire, en humiliations? Pour Metz et la Lorraine on a eu depuis lors les déclarations publiques du prince de Bismarck, qui avait été opposé à cette annexion de populations françaises à Tempire allemand.

Ses campagnes diplomatiques depuis rétablissement de Tempire n'appartiennent pas encore à l'histoire : leur mérite a besoin de la consécration finale des événements. Avant 1866, en s'attachant à faire paraître ses liens avec Napoléon comme étant plus étroits qu'ils ne Tétaient en réalité, il avait pu neutraliser les efforts hostiles d'une partie de l'Europe. Il sut ensuite détacher la Russie de la France et préparer ainsi le rétablissement de Talliance des trois cours du nord. Cette alliance a changé d'aspect, au cours de vingt années, suivant les convenances, on pourrait presque dire au gré des convenances du chancelier allemand. Elle est russe-allemande jusqu'au lendemain delà guerre de 1870. Acette époque il s'applique à y rallier l'Autriche. A Vienne comme à Saint-Pétersbourg, il présente la triple aUiance comme une résurrection de la Sainte Alliance, ligue défensive contre les partis révolutionnaires, et le fait est que^ dans l'esprit d'Alexandre II aussi bien que dans celui de son successeur, le danger révolutionnaire et le courant anti-monarchique ont souvent primé les questions politiques qui les affectaient plus particulièrement. Mais, lorsque en Russie l'accroissement du mouvement slave et national-russe a donné à la politique du czar une impulsion irrésistible, le prince de Bismarck abandonne l'idée de la

triple alliance pour revenir à Talliance à deux, cette fols avec TAutriche et sous une forme obligatoire pour les contractants. Les difficultés intérieures de la Russie, la. fin tragique du règne d'Alexandre II, les hésitations naturelles d'Alexandre III, débutant dans des circonstances si inattendues, favorisèrent la nouvelle combinaison du prince de Bismarck. L'alliance austro-allemande devient ainsi le pivot de la politique européenne, avec son caractère défensif et pacifique accentué, tel qu'il résultait logiquement des tendances et des nécessités traditionnelles de la politique austro-hongroise. Grâce aussi à ce caractère pacifique de cette combinaison, le chancelier allemand réussit à grouper autour d'elle l'Italie et même les jeunes Etats danubiens et balkaniques, tous intéressés à mettre des positions de fraîche date à l'abri de tempêtes européennes. La Russie elle-même subit la force d'attraction de cette alliance, au point de venir s'y joindre, sinon comme associée, du moins comme adhérente à son programme conservateur. La triple alliance se trouve ainsi rétablie et consacrée parles entrevues impériales de 1884 et de 1885. Jusque-là tout avait réussi au prince de Bismarck : de nouveau il tenait les clefs de la politique européenne.

Ce dernier succès n'a pas été de longue durée. Les insurrections de Bulgarie et de Roumélie Orientale sont venues promptement détruire l'effet de ces entrevues, affecter même l'alliance austro-allemande. Cette dernière oblige le princo de Bismarck à s'opposer à l'affaiblissement de rAutriche- Hongrie par le mouvement panslaviste. D'autre part, il lui faut maintenir la Russie dans de bonnes dispositions, afin do prévenir le rapprochement de cette puissance avec la France. Cette double tâche devient très pénible, lorsqu'il faut prendre position dans un cas donné, où les intérêts russes et au-

trîchîens sont inconciliables, et elle se complique encore plus le jour où la Russie se décide à reléguer au second plan ses intérêts en Orient pour jeter le poids de son influence dans la balance des questions occidentales. Telle est la situation au moment même où nou5 terminons ce livre. Le cabinet russe manifestant son intention de placer le souci de l'équilibre occidental avant celui de ses intérêts immédiats en Orient, le but pacifique de la triple alliance n'en est pas affecté; seulement la liberté d'action du prince de Bismarck à l'égard de la France se trouve restreinte et subordonnée à l'attitude future de la Russie dans les questions intéressant les rapports de l'Allemagne avec la France. C'est là un des plus graves soucis du chancelier, qui domine sa politique extérieure et en diminue la fixité. Il faut en rechercher la cause dans la situation géographique de cet empire, placé entre la Russie et la France, ces représentants de deux races également opposées à la prépondérance germanique.

Ces obstacles présents et ces difficultés futures n'atténuent en rien les succès remportés dans un passé récent par la diplomatie de M. de Bismarck. Ces succès seront toujours un sujet d'étonnementpourl'historien, surtout lorsqu'il considérera qu'ils ont été obtenus au milieu de luttes constantes et acharnées avec tous les partis intérieurs. L'homme d'État qui a vaincu tant d'adversaires du dehors n'a jamais pu venir à bout de l'opposition du dedans; ses infortunes parlementaires sont aussi nombreuses que ses coups de fortune dans le domaine de la politique européenne. On a pu voir, au cours de notre travail, que le prince de Bismarck, depuis son avènement au ministère, n'a jamais gouverné avec la majorité des chambres et, plus tard du Reichstag; ses actes les plus importants^ il les a accomplis sans le concours et le

plus souvent contre le gré de la majorité, même contre celui de la nation. C'est qu'entre lui et les assemblées a toujours existé une incompatibilité d'humeur et de principes. L'opposition libérale, après avoir combattu le député, est devenue l'adversaire du ministre; elle a pris successivement des noms divers ; mais elle est toujours restée lamème. Depuis quarante ans, opposition et ministre ont marché dans la même route ; mais partant de points de vue opposés, ils ne pouvaient se rencontrer sans se heurter violemment. Centre gauche de 1848, progressistes de 1863, libéraux-allemands de 1887 : ce sont toujours les continuateurs de ceux qui, en 1848, votèrent le refus des impôts, parce que la Couronne, dont M. de Bismarck était le champion ardent, refusait d'obtempérer aux décisions de l'assembJée nationale. Us comprennent le régime parlementaire comme un partage du pouvoir gouvernemental entre la Couronne et la nation. Toute la vie politique de la Prusse depuis 1848 et celle de l'empire allemand depuis 1870 ont pivoté autour de cette doctrine, cause de toutes les luttes, de toutes les dissidences de tous les conflits entre la majorité et le gouvernement représenté par le prince de Bismarck. Les actions les plus éclatantes, les triomphes militaires, les conquêtes, l'unification de l'Allemagne, rien n'a pu dompter cette opposition. Les accusations et les récriminations n'ont pas varié d'objet, encore moins d'âpreté et de violence. Sous ce rapport les discours de 1887 ressemblent absolument à ceux de 18S0, de 1862 et de 1874. Cette opposition ne considère comme fait pour le peuple rien de ce qui n'a pas été fait par le peuple: elle accepte tt>us les bénéfices de la politique de M. de Bismarck sans cesser de combattre celui qui nie que la nation ait des droits propres vis-à-vis de la Couronne.

Cet antagonisme parait invincible; en tout cas M. de Bismarck n'est pas parvenu à reffacer. Le chancelier allemand regarde le régime parlementaire comme incompatible avec l'État monarchique, et le parti qui défend ce régime, comme le pionnier conscient ou inconscient de la république. Or il veut que la Prusse soit non seulement un État monarchique, mais un État militaire, avec la concentration du pouvoir dans une seule main. Il a pu, à Tappui de sa thèse, invoquer les événements, qui lui ont donné raison, puisqu'ila toujours fait le contraire de ce que la majorité parlementaire voulait qu'il fit, et qu'il a réalisé ainsi, au profit de la nation, une série de grandes choses. L'opposition n'a pas désarmé : à ses yeux, ce qui manque à toutes ces choses, c'est le concours spon* tané de la nation, propre à leur imprimer leur vrai cachet et à constituer une garantie de leur solidité. L'opposition se scinde souvent, les uns adhèrent, les autres résistent à tel ou tel acte gouvernemental répondant à des aspirations nationales ; mais la coalition se reforme dès que la doctrine parlementaire est enjeu. M. de Bismarck s'est efforcé d'amoindrir les maux qu'il découvre dans le régime parlementaire, à Taide d'un remède homœopathique : il multiplie les assemblées et les sessions, dans l'espoir d'en neutraliser ainsi les effets ou plutôt de provoquer Findifférence du public pour un instrument qu'il entend jouer sans interruption. Cela n'empêche pas que le suffrage univcrseliui renvoie des majorités récalcitrantes ou hostiles. Aussi a-t-il trouvé un correctif plus puissant à l'éventualité de quelque débordement parlementaire: c'estl'armée, institution organique etpermanente, centralisée entre les mains du souverain, et dont l'effectif de paix et de guerre ainsi que le budget spécial sont à peu près indépendants de l'action parlementaire. Làestla clef du récent con-

Ait qui a failli embraser l'Europe entière. Il ne veut pas que l'armée soit redevable de quoi que ce soit à la munificence ou au bon plaisir du parlement. Ailleurs on appelle armée parlementaire celle qui relève des ordres du parlement : M. de Bismarck donne cette épithète à celle dont la composition et l'entretien dépendent d'un vote parlementaire. Or, lorsque l'armée saitqu'elle estlaplus privilégiée de toutes les institutions de l'État, qu'elle est placée en dehors de la constitution, que la législation a rarement action sur elle et qu'elle n'a d'autre maître, d'autre contrôleur que le souverain, le gouvernement peut envisager avec calme les agissements du parlement, sauf à commander halte au moment voulu : il n'a nul souci d'empiétements qui n'existent que sur le papier. La constitution prussienne de 18S0 n'avait pas prévu ce point capital; ou plutôt elle avait été tant de fois soumise aux revisions de ses différents articles, qu'on avait perdu de vue cette question. Lors de la promulgation de la constitution dans sa forme nouvelle et avec les maigres concessions qu'elle faisait aux chambres, le parti féodal et M. de Bismarck annoncèrent bien leur intention d'y revenir en temps et lieu. L'occasion d'accomplir ce désir ne se présenta qu'en 1867, au moment où l'on constituait la Confédération du nord, et M. de Bismarck n'eut garde de la laisser échapper. Cette constitution, ainsi que celle de l'empire de 1871, qui est calquée sur la première, sont l'œuvre personnelle du chancelier : dès ce moment les immunités des chambres prussiennes sont absorbées par la constitution de l'empire, qui les taille et rogne au profit du pouvoir de la Couronne, puissamment renforcé. Celte constitution a été faite en premier lieu pour l'empereur, et en second lieu pour le prince de Bismarck, qui est le premier chancelier de l'empire et qui, dit-on, en sera le

dernier, attendu qu'il sera difficile de lui trouver un successeur capable d'endosser une si gigantesque armure.

Ceci explique le caractère particulier des crises gouvernementales de Berlin : elles ne peuvent se résoudre par un changement de personnes, le seul fonctionnaire responsable étant le chancelier qui est devenu inamovible comme le gérant statutaire d'une association. Voilà aussi pourquoi les votes des majorités ne sauraient porter coup, le personnage qu'ils visent regardant d'un air impassible ce genre de manifestations hostiles. Il ne se retire pas devant ces votes, qu'il ne se donne même pas grand mal à prévenir. Qui sait si bien des fois les majorités n'ont pas donné ainsi libre cours à leur mauvaise humeur contre le chancelier, en se disant qu'elles pourraient, à peu de frais, vexer l'homme sans dommage pourl'empire, quine sauraitsepasserdesesservices.Toujours est-il que le prince de Bismarck n'a jamais réussi à grouper autour de lui une majorité solide, soit pour l'ensemble d'un programme politique, soit pour quelque grande mesure législative. Il projette d'après ses idées et présente son œuvre, dans la plénitude de son indépendance, libre au parlement d'adopter ou de repousser. « C'est dans votre intérêt », dit-il, c( que je vous propose cette loi, vous n'en voulez pas? Eh « bien, le dommage sera pour vous, pour le pays, et je m'en « lave les mains. » C'est grâce à ce détachement apparent qu'il a pu essuyer de nombreux échecs, sans que son amour-propre en parût le moins du monde offensé. Ce n'est que lorsque les principes monarchiques, les prérogatives de la Couronne ou les siennes, ou bien les institutions militaires sont en jeu : alors seulement il prend feu. Mais alors aussi il parle en maître : on s'inclinera, ou l'on sera brisé; la constitution renferme pour tous ces cas quelque article

qui pourvoit à tout, et le doute, s'il y en a, profite au détenteur du pouvoir.

Pour être juste, il faut dire que le groupement des partis, en Prusse comme dans l'empire, rendrait, à l'heure qu'il est, un gouvernement parlementaire presque impossible. A la chambre élective de Prusse, ainsi qu'au Reichstag allemand, si l'on fait abstraction des socialistes, des Polonais et des Alsaciens, groupes de minorité anti-gouvernementaux, on se trouve en présence de trois partis d'une force numérique à peu près égale: conservateurs, libéraux et catholiques. Encore les deux premiers sont-ils divisés entre eux par des questions importantes; le troisième présente seul une certaine force compacte. Mais entre les trois partis il existe des abîmes et nul sentiment d'union, à moins qu'un danger extérieur ne vienne créer une communauté d'action momentanée. Cette circonstance, à elle seule, fournit au chancelier le meilleur argument contre l'établissement d'un gouvernement parlementaire, alors même que son tempérament et ses convictions invétérées ne l'en éloigneraient pas. Il s'est servi tour à tour de tous les partis pour réaliser ses projets ; il n'en a jamais voulu pour collaborateurs. Il n'ignore pas d'ailleurs que tel chef de parti, qu'il placerait à ses côtés, ne lui apporterait pas le concours du parti tout entier. La grande majorité des politiciens allemands en sont toujours, comme avant 1848, à considérer le gouvernement comme un ennemi qu'on craint et dont on se méfie : le libéral qui entre dans le gouvernement perd toute action sur son parti.

M. de Bismarck, de son côté, a emprunté au parti féodal ses idées de gouvernement autoritaire, au parti libéral ses idées d'unité allemande; mais il n'a jamais voulu asseoir à côté de lui les chefs de Tun ou de l'autre de ces deux partis.

Les premiers se rattachent pa^ trop de fils à la cour, dont il craint l'influence et l'ingérence dans ses actes. Pour cette raison, il leur préférerait de beaucoup les libéraux : il s'arrangerait bien plus facilement, a-t-îl dit quelque part, avec une majorité parlementaire qu'avec un cénacle d'aides de camp et de chambellans. Quant aux libéraux de toute nuance, de la plus modérée même, il les a écartés du pouvoir, jusque dans ces derniers temps, comme des rivaux incommodes et capables de lui gâter son œuvre, dont il voulait garder Tinîtiative et ne partager la gloire avec personne. Il attribuait l'hostilité à laquelle il a été en butle dès son début à la jalousie de rivaux irrités de ce qu'un autre, « un intrus », vînt faire « leur politique ». C'est que « leur politique » en effet, il se Tétait appropriée, en partie, mais avec l'intention de la réaliser par ses moyens à lui. Comme député et comme ambassadeur, il avait traité sans ménagement les ministres libéraux, dépensé toute sa verve contre eux, sauté par-dessus toutes les bornes de la discipline hiérarchique. Il fut plus tard d'une rigueur implacable envers ceux qui tendaient à suivre les mêmes errements : députés, ambassadeurs, ministres ont ressenti tour à tour le poids de son inimitié ou de son autorité de supérieur. « Un bon ami pour mes amis, « un bon ennemi pour mes ennemis » ; ou bien « je paye « toujours avec la même monnaie dont on me paye moimême » ; ou encore, « un ennemi mortel, il faut l'exterminer M : tels sont les axiomes qu'il a souvent professés ouvertement et auxquels il a conformé sa conduite.

Avec cette volonté de diriger seul et d^inspirer tout de son souffle, il a peu à peu intimidé et réduit au silence les rivaux ; après l'empereur, il est resté le seul maître dans l'État et dans l'empire. Il récolte seul les honneurs des succès,

comme il assume d'avance la responsabilité des échecs, s'il devait en être réservé à ses entreprises présentes ou futures.

La principale de ces entreprises restera toujours celle de l'empire allemand. Lui-même, — il l'a déclaré à diverses reprises — n'a pas encore trouvé la formule définitive de l'unité allemande incarnée dans l'empire. Deux principes se disputent toujours le règne en Allemagne : la centralisation et le fédéralisme. La première Ta emporté dans le domaine militaire, et ce succès est dans la logique du mouvement national né de cette idée que le déclin de l'ancien empire a été amené par le manque de cohésion des forces militaires de ses divers membres. L'armée est la seule institution de Tempire dont l'existence semble solidement assise. Elle est d^ailleurs intimement liée à la fondation de Tempire ; car c'est grâce aux efforts unis de tous les contingents fédéraux que l'empire a pu être proclamé en pleine guerre, sur le sol ennemi et quand le canon tonnait encore. Ayant vu le jour sous les auspices de Tarmée, il vivra par Tannée ou se disloquera en même temps qu'elle. Le prince de Bismarck avait conscience de cette condition première de la vie de l'empire, lorsqu'il sonna le tocsin au moment où le Reichstag menaçait de replacer l'armée sous son haut contrôle ; mais aucun des partis les plus opposés au prince de Bismarck ne manifeste des velléités d'éparpiller l'armée impériale, en la privant du commandement unique exercé par le roi de Prusse en sa qualité d'empereur.

A côté de l'armée, il est encore une autre institution qui semble définitivement ancrée sur le sol allemand, mais qui n'est pas l'œuvre de M. de Bismarck, c'est l'union douanière, de date pli?s que demi-séculaire, et qui, avant la créa-

510 HISTOIRE DU PRINCE DlE BISMARCK.

lion de l'empire, embrassait déjà rancienne Confédération, sauf TAutriche. Pour tout le reste, l'empire est toujours agité par ces tendances particularistes ou autonomistes, qui sont bien le trait propre des peuples germaniques et dont le prince de Bismarck gémit souvent. Il voulait mettre l'empire en selle, disait-il, dans la conviction qu'il marcherait ensuite tout seul. L'événement n'a pas entièrement répondu à cet espoir. Il constate souvent la « marée basse » dans le mouvement unitaire, il rencontre trop d'éféments centrifuges, il découvre trop « d'ennemis d'empire ». Il est vrai, d'autre part, qu'à l'occasion il a à combattre aussi quelques tendances centralistes, surtout lorsqu'elles se manifestent au Reichstag au profit du pouvoir de cette assemblée. Quand celle-ci revendique certaines immunités dont jouissent les parlements étrangers ou quand elle s'attaque à quelque mesure du gouvernement prussien,'on voit aussitôt le chancelier allemand invoquer l'autonomie de la Prusse et, au besoin, en appeler aux chambres prussiennes, qui ne manquent pas de donner tort au Reichstag allemand.

Centralisation ou fédéralisme? C'est là encore une question ouverte pour le prince de Bismarck, et qui divise aussi presque tous les partis. Elle restera ouverte tant que subsisteront dans l'empire ces vieilles dynasties dont la glorieuse histoire se confond avec celle des grandes tribus germaniques. Le prince de Bismarck connaît l'importance de cet obstacle, et il en tient compte dans ses combinaisons. Faisant un cas médiocre des parlementi, il évite de se mettre à dos CCS dynasties : il a toujours évité de se battre avec deux ennemis à la fois. C'est pourquoi on Ta souvent entendu dire que la forme centraliste n'est pas à ses yeux celle qui convienne le mieux à l'empire allemand. 11 est

d'aîUeurs un élément qui fortifie singulièrement le sentiment particulariste dans le nouvel empire allemand et dont on a pu constater l'action incisive au cours de notre récit : c'est la dissidence religieuse. L'État le plus catholique de l'empire, la Bavière, est en même temps le plus important après la Prusse et le plus attaché à son autonomie. Le prince de Bismarck a rétabli la paix entre l'empereur et le pape : il n'a pu supprimer l'antagonisme plusieurs fois séculaire, reconnu par lui-même, entre l'empereur protestant et le chef de l'Église catholique, antagonisme tout prêt à faire explosion de nouveau le jour où à Berlin ou au Vatican l'esprit belliqueux prendrait le dessus. C'est un état de paix, pendant lequel les deux partis en sont toujours à se demander combien de temps il durera. Ces vagues appréhensions réagissent sur l'état des esprits dans les contrées catholiques et sur celui des gouvernements territoriaux; elles établissent une sorte de barrière morale, qui agit comme un coin dans la chair vive de l'empire. Cela imprime à l'œuvre du prince de Bismarck un cachet de non-achevé et donne à sa politique intérieure quelque chose de flottant, non sous le rapport du but, mais sous celui des moyens.

Son idéal, en somme, n'est pas celui de la plupart de ses compatriotes. Pour lui, l'unité allemande devrait rester placée sous l'égide militaire prussienne qui l'a créée, maîtresse de tous ses mouvements, gouvernant de haut, au mieux des intérêts nationaux tels qu'elle les comprend, avec l'obligation pour la nation, en cas de divergence, de s'en rapporter à l'intelligence supposée supérieure du gouvernement. Tout autre est l'idéal de la nation dans ses couches moyennes et inférieures. Elle demande à partager le pouvoir, à asseoir l'unité allemande sur la base du régime

parlementaire, sur laquelle a été conçu en 1849 une sorte d'empire théorique, qui était le résultat du mouvement et des sentiments populaires. Elle ne peut se faire à Tidée que ce qui a été pendant cinquante ans le rêve de la nation, ce qui a été exécuté avec son sang et a servi de piédestal à l'élévation du prince de Bismarck, reste un domaine où la voix de la nation ne fait jamais loi. Depuis un quart de siècle ce grand dialogue se poursuit entre le chancelier et le libéralisme devant TËurope, qui assiste à ce combat où se jouent les destinées finales de Tempire allemand, et qui se demande lequel des deux aura le dernier mot dans ce duel, dont les péripéties ont exercé parfois un effet troublant sur la politique extérieure de l'empire et, par celle-ci, sur la paix du monde.

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