‹ Histoire du prince royal duc d'OrléansChapitre 2 sur 8 · DD PRINCE ROYAL · texte numérisé non relu

DD PRINCE ROYAL

3nU•c»^lu•tio^.

Après le premier mot de la tombe, le premier mot de riiistoire.

L'heure des ténèbres élernelles est aussi rheure des éternelles clartés, et la morale et la religion sont d'accord pour chasser le mensonge de la pierre sépulcrale.

Les César et les Dioclétien, les Titus et les Marc Aurèie, les Clovis el les Charlema^ne, les Louis \IV cl les Napoléon se sont trouvés en face de leurs juges solennels que la séduction n'a

pu jamais corrompre ; el vous avez beau jeter Tencens du flatteur sur un cadavre, le cadavre ne secouera point son manteau de poussière pour venir à vous et gratifier votre bassesse.

Si Ton disait toujours la vérité aux vivants, on ne proclamerait pas à haute voix qu'avant tout elle est due aux morts. Nous écrivons , nous , en présence de ce qui fut, en présence de Dieu et de notre conscience d'hommes de cœur ; nous ne viendrons pas jeter de faux poids dans la balance ; car , nous le disons avec fierté , pas une main plus indépendante ne saurait tenir le fléau sacré de la justice.

Que si nous avons de belles et grandes choses à retracer, nul ne se prenne à nous les reprocher comme des adulations , celui-là ne nous aurait pas compris. Le passé est Taustère prophète de Tavenir, nous interrogeons le passé. Nous recueillons les faits , nous les livrons presque sans commentaire à la méditation, et nous demandons à tous si la parole de Dieu qui a retenti si terrible est un avis, un châtiment, ou un de ces arrêts mystérieux que seuls nos arrière-neveux auront le privilège de pénétrer.

Un châtiment? Et pourquoi? — Trente-et-un ans à peine, un cœur jeune et fort, un front sans

rides mais non pas sans couronnes, du Bayard et du François I" par les allures, par le courage; le souvenir de plus d'un beau triomphe, Tespérance d'une gloire durable, élégance et générosité, noblesse et patriotisme Tout cela vient

de s'effacer, tout cela vient de s'éteindre, tout

cela est mort et cette mort, vous le voyez,

doit s'appeler un holocauste; cet homme un martyr.

La tempête ne Ta pas englouti dans les flots méditerranéens, le simoun ne Ta pas dévoré dans les déserts de l'Afrique, l'yatagan ne l'a pas enseveli dans nos drapeaux victorieux. Il est mort là sur un sol inglorieux et calme , il est mort là comme finirait un homme inutile , connue ne doivent pas se consommer les destinées d'un prince ; il est mort comme il ne devait pas mourir, comme il ne voulait pas mourir, comme s'il pouvait s'effacer de la terre sans qu'il y eîit conmiotion parmi nous.

Les princes expirent sur un champ de bataille, dans les tourmentes politiques, dans les angoisses de l'exil, on entourés de leurs peuples dont ranatlième ou les bénédictions servent de cortéffe au cli.w fiiurbre.

Il est mort, lui, à côté d'un palais, dans une

échoppe ; une plus courte agonie , il mourait seul!

Des voix se sont écriées : « il est tombé ! » Quelques instants après , une voix : « il est mort! »

Disons sa vie... Après le premier mot de la tombe, le dernier mot de Thistoire.

<8nfûncf.

C'était le temps où le glaive du soldat couronné rayonnait sur notre seuil national dans sa splendeur la plus imposante, et veillait au seuil impérial dans sa plus altière omnipotence. Tout ce qui portait un front troj) haut, s'était incliné ou s'était enfui. >olre première Révolution, cette brutale sublimité, avait fait son métier de grande faucheuse; le hardi moissonneur qui du tranchant de son sabre était venu recueillir et glaner Tépi d'or, avait fait de son sabre une éj)ée, de son épée un sceptre ; et cette fraiche et jalouse souveraineté s'était, à elle seule, emparée de trop d'espace, pour laisser de longtemps se relever ce qu'elle avait abattu.

Louis-Philippe, alors prince du sang, aujourd'hui roi des Français , se trouvait du nombre des têtes étoilées qui s'étaient vouées au supplice de Texil, pour n'être pas jetées au bourreau. Ferdinand IV avait ouvert dans ses États un asile au royal fugitif, et son hôte avait senti se refermer tant de plaies sous l'influence de cette belle et généreuse Sicile, qu'il eût cru retrouver là-bas une seconde patrie, si la première n'eût été la France. Le monarque ne s'en tint pas là encore; il prépara au prince la plus délicate et la plus précieuse de toutes les consolations : et au jour du 25 novembre 1809, Louis-Philippe d'Orléans, dont les malheurs avaient séduit l'àme toute onctueuse et tendre de la princesse 3Iarie- Amélie, reçut la main de l'auguste fille de Ferdinand ly.

Onze mois plus tard, le nouvel époux revenait à Palerme, d'où l'avait arraché la junte de Séville, qui l'appelait au secours de la Catalogne tourmentée. Pour première fête, pour premier bouquet de retour, il lui fut présenté un gage de son heureuse union : Ferdinand-Philippe-Louis- Charles-llenri d'Orléans était né à Palerme le 3 septembre 1810.

Le berceau du prince fut comme les nids des

alcyons , secoué par la lempéte. Le débat continental était au plus fort de sa crise. Tout à côté, une régence orageuse foudroyait et dévorait cette pauvre Espagne, peut-être destinée par le ciel à ne trouver de repos que dans la tombe ; et là, sui' les franges mêmes du jeune édredon se tordaient Tanarchie et les sanglantes dévastations dune province en feu : il n\ avait plus un volcan seul dans la Sicile, il y en avait sous chaque cité, sous chaque muraille, sous chaque sol, sous chaque pas. Napoléon avait mis TEuropcen sursaut, et semé ses piles galvaniques partout. Celle de la Sicile était le trône de >aples , que le maître des rois avait envoyé en cadeau à son beau-frère. Joseph Napoléon et Murât ne s'étaient pas contentés de cette nifignilique part du ciel des vieux empereurs de TAusonie; du regard et des serres de leur ambition, ils avaient embrassé tout le royal patrimoine de Ferdinand ; de là le désordre et la lutte.

Une constitution pourtant fut promulguée, le calme s'assit sur l'Italie. Louis-Philippe, sa compagne et son liis r('j)rir«Mit haleine, se rapprochèrent bien près, et ne demandèrent plus rien à Dieu que d'arrêter les convulsions de l'Europe

et d'ouvrir aux malheureux bannis le paradis de la patrie.

La prière fut écoutée.

Par une de ces belles matinées d'avril qui inspirent les riants présages , un vaisseau descendait à Palerme. A voir les manifestations qui se peignirent aussitôt sur tous les visages, dans toutes les attitudes, on devinait que le navire n'était pas seulement une de ces causes de curiosité vulgaire amenée par un débarquement nouveau. C'est qu'il était en effet le messager d'une joie solennelle. Le Palais en ayant été instruit, Louis- Philippe accourut dire ses adieux à une heureuse mère, puis inclina ses lèvres sur un radieux et limpide front d'enfant, qui plus tard, plus tard, hélas !... Une voiture fut attelée, avec ordre de galoper à brides abattues vers la France; elle prit son vol, et après quelques jours seulement, elle revenait brûler les pavés de Palerme ; un père s'élançait dans les bras de deux êtres aimés, qu'il n'avait quittés à la hâte que pour aller préparer leur bonheur par ses mains et confirmer par ses propres yeux la grande nouvelle apportée en Sicile.

A travers mille transports inouïs, il apprit à cette jeune mère que le bienfait inespéré de la

Providence était sérieusement vrai, que TEmpire avait cédé le pas à la Royauté, que les tristesses de Texil étaient enfin consommées, et qu'il lui serait donné désormais de venir installer chez ses frères de nation ses deux plus riches orgueils : Marie-Amélie... et un berceau.

Ce qui avait été dit fut accompli, et vers la fin d'août 1814, trois voyageurs illustres souriaient à notre belle capitale, il y avait en France quatre Français de plus. L'enfant aine n'avait pas quatre ans encore, il était prince et duc de Chartres et né à Palerme ; mais le jour de son entrée à Paris, il parlait notre langue comme s'il n'eût jamais quitté ce Palais-Royal qu'il voyait pour la première fois. Dieu était le premier mot que lui avait fait bégayer sa mère, France était )e second.

Déjà l'on sentait son intelligence s'empreindre d'un cachet d'ingénieuse vivacité. Ainsi l'on a conservé le souvenir d'une répartie qui certes eût fait honneur à un âge bien plus avancé.

Le lendemain de son arrivée , il fut conduit par son père aux Tuileries , et présenté à Louis XVIII :

« A'oyons , dit le roi , que ferons-nous de ce beau garçon-là V

— Vous en ferez un soldat, répondit Tenfant avec sa petite colère, un soldat comme mon papa.

^ Diable ! diable î monsieur le déterminé ! Mais votre sabre serait plus grand que vous , et alors de quoi vous servirait-il ?

— Je commencerai par le prendre à deux mains, et je le tiendrai ainsi de toutes mes forces, jusqu'à ce que je sois aussi grand que lui. »

La répartie nous semble complète et noblement prophétique, l'analyser serait la gâter. Nous aurons à juger bientôt si les promesses de la fleur ne furent pas suivies du fruit d'élite.

Encore un trait caractéristique :

Listz avait huit ans, le duc de Chartres était fort jeune aussi puisqu'il jouait encore à la poupée.

Un jour qu'au Palais-Royal , le petit virtuose déjà célèbre venait de recevoir les témoignages de l'enthousiasme universel , il reposa sa gloire dans la contemplation d'un admirable polichinelle appartenant à l'enfant royal , et offert en étrennes par le prince de Carignan.

Le duc de Chartres s'en aperçut; dans son premier mouvement , il allait se séparer de son ami le polichinelle en faveur du grand pianiste, lorsqu'un sentiment de convenance, merveil-

leux de délicalesse, le retint cloué à sa place...

Et Listz, convoitant toujours le précieux bijou à deux bosses , partit le cœur et la pbysionomie pleins de regrets et d'amertume.

Après quelques instants de méditation :

« J y suis, s'écria enfin le prince, j'ai trouvé le moyen de ne pas blesser mon oncle et d'être agréable au petit gourmand : M. Listz vient de partir avec la figure pleureuse, mais il rira demain. »

Le soir même, le duc pria son gouverneur avec tant d'instances de lui faire faire un jouet semblable au modèle, que Tordre fut sur-lecbamp donné au bimbelotier.

Le jour suivant, en effet, le prince fit demander Listz au Palais-Royal.

a Tenez , monsieur , voici ce que vous avez désiré bier; je vous prie de l'accepter de ma main.

— Qui vous a dit que j'avais désiré ce policbincllc?

— Vos regards d'admiration, et votre douleur quand vous vous en êtes allé.

— C'est vrai, il est bien beau !

— Voilà son frère que je vous offre , même nez, même soie, même babil, juêmes boulons dorés. Apprenez-lui ù jouer du piano.

— Et vous, monseigneur, n'apprendrez-vous pas?

— Oh ! moi la musique que je veux étudier fera plus de bruit, w

Si nous voulions fouiller dans cette vie d'enfant , de pareils gages d un bel avenir ne nous manqueraient pas ; mais les événements se pressent, et nous poursuivons.

Quant aux espérances de douce quiétude, la famille s y laissait aller avec le plus entier abandon ; mais il en est ainsi de toutes les sérénités humaines, les nuages fondent presque toujours à rheure où Tazur vous paraît se déployer plus large et plus rayonnant.

Une réflexion était venue à Napoléon, il lui avait pris fantaisie de ressaisir un diadème, et voilà qu'il se remettait en route, pour Taller chercher sur la tête du roi Louis XYIII. La marche du géant aventureux jetait un retentissement formidable dans les populations courbées par Tétonnement ou par Teffroi. Les Tuileries tressaillaient sur leur base , nul n'osait prédire quel lendemain serait créé par le colosse ; mais beaucoup se demandaient dans leur cœur s'il n'y aurait pas prudence au monarque par le droit divin de céder sans retard et sans choc le siège suprême

au soincrain par le dioil drs hatailles. Quand \e tonncri'p t()inl)e sur une liaule cinte, on ne Je Tombai pas, il se Iraie un passage. Aussi, dès que Ton comprit que 1 Ijoinme-loudre arriverait jusqu'à lame de sa grande capitale par le fer aimanté de toutes ses vieilles baïonnettes, Louis-Philippe sen alla trouver sa femme, lui confia leurs enfanls, et ne voulut pas que ce groupe de tendres prédilections demeurai un seul jour de plus sur un sol si rude et si fiévreux. A la suite de cette résolution, le jeune prince duc de Chartres partit donc emmené par sa mère, de même que sa sœur la princesse d'Orléans, âgée de deux ans, et le duc de Nemours, âgé de cinq mois.

Six jours après, le 2G mars 1815, leur père à son tour passa le détroit, et les rejoignit en Angleterre.

Waterloo acheva d'écraser le grand dominateur, les fleurs de lis furent brodées une seconde fois à la place des abeilles et des aigles de Therminc souveraine; et au mois de septembre, la famille d'Orléans revint soulager, au grand air du pays, ses poignantes détresses et ses étouffements deTexil.

Eclairé par ces leçons solennelles de l'expé-

rience que la France n'avait que trop payées , éclairé surtout par les lumières de sa haute science politique , Louis-Philippe crut et professa hautement qu'une monarchie tomberait dès Theure où elle renoncerait à Téquilibre constitutionnel, il Y avait trop de désharmonie entre de tels principes et les mesures tout absolutistes du parti réactionnaire, le duel des grandes questions aboutit toujours au combat des passions mesquines; la Cour et le Palais-Royal se regardaient de trop loin, le Palais-Royal se dépeupla rapidement, et notre prince et ses jeunes frères furent conduits à Twickenham , d'où ils ne revinrent en France qu'en 1817.

Alors le gouvernement s'était quelque peu défait de ses rétives et pesantes allures, les animosités jalouses et défiantes avaient eu le temps de se calmer. Elles ne s'étaient pas éteintes, mais seulement attiédies. Là , s'interrompit pour longtemps au moins cette chaîne d'incessantes tribulations, qui de la maison royale étaient retombées sur la maison princière. Le duc de Chartres qui arrivait à la fraîche saison de la vie où le premier grain peut surgir et germer, avait besoin de cette calme atmosphère pour recevoir de mains diligentes et fermes les

semences utiles. Louis-Philippe comprenait les immenses résultats d'une précieuse instruction : rien ne fut épargné pour son fils. Le soin des principes élémentaires fut rerais à un homme de mérite, lauréat du grand concours, M. de Bois' milon, qui a poursuivi ses devoirs de précepteur jusqu'à la fin des études du prince; et qui, alors que sa charge est devenue inutile, a rempli près de son ancien élève les fonctions de secrétaire de ses commandements.

Le jeune duc était déjà remarquable par son aptitude et ses progrès ; mais, contrairement aux absurdes lignes de démarcation établies jusqu'alors, son père voulut quil partipàt aux bénéfices, ainsi qu'aux labeurs d'une éducation publique. Et cela était bien; car les enseignements poj)iilaires sont les seuls enseignements forts : la première leçon, celle qui doit avant toutes instruire un homme à commander dignement aux hommes, cette leçon-là doit être une leçon d'égalité. Devant Dieu, devant la mort, devant le droit, il y a quelque chose de plus qu'un prince par la naissance, c'est un prince par l'àmc.

Fcrdinand-lMiilippe d'Orléans lut prince par le sang, et prince [)ar le cœur.

Collège.

II y eut volonté bien arrêtée d'une part et violente opposition de Taulre, quand il fut<[uestion du mode d'éducation à donner aux enfants mâles de la branche cadette des Bourbons. Louis XVIII voulait que des instituteurs particuliers fussent placés au Palais-Royal : le duc d'Orléans, ainsi (|ue nous l'avons dit, voulait [)our ses fds un collège avec toutes ses exigences, toutes ses fatigues, toutes ses rigueurs.

Aux Tuileries, la colère se manifesta ouvcrletnent contre une détermination qui jetait des enfants d<' [)rinre au milieu du petipic ; mais le père remporta sur ronclc , et hr duc de (^harlres entra au collège Heiui I\ le 25 octobre liSiî).

On en parla beaucoup dans Paris, on en parla beaucoup en France, le duc d'Orléans mettait de la persistance dans sa résolution; et ce qui, chez lui, n'était d'abord qu'un louable motif de zèle et de progrès pour son fils aîné, devint peut-être dans la suite un acte de saine politique dont les avantages lui étaient acquis à bon droit.

Le premier pas fut une victoire, le second fut un triomphe plus éclatant encore. Le duc de Nemours alla rejoindre son frère sur les bancs du collège ; et les élèves, leurs rivaux et leurs émules, leur criaient : « A toi, Nemours ! à toi, de Chartres ! »

Si vous êtes grand, consentez à vous faire petite et vous devenez colosse.

A ceux qui savent comment se distribuent les prix , nous n'avons pas besoin de dire que dans nos classes la faveur est impossible. Les bulletins sont fermés , le lecteur des devoirs n'a pas voix délibérative, il est placé loin des juges qui ne peuvent reconnaître l'écriture ; et l'aiTêt est porté quelques instants après que le devoir a été soumis. Ne dites donc pas que la flatterie a prodigué des couronnes au duc d'Orléans, elles ont été méritées.

Le 17 août 1820, il remporte dans la sixième

dnisioii un deuxième accessit de version latine, un quatrième accessit de thème , et un premier prix de composition sur les principales difiicultés de la langue française.

Le 17 août 1821 , second prix de version latine, troisième accessit de thème. A cette époque cependant, le duc n'était âgé que de onze ans, et sa classe se composait de quatre-\ ingtquinze élèves.

Au total, et dans les années suivantes, il remporta sept accessits en versions latine ou grecque, thèmes et histoire ; plus, quatre prix dont un premier de version latine.

Dans les concours généraux, le duc d'Orléans a toujours été nommé honorablement , et si les bruyants applaudissements de rassemblée pouvaient être soupçonnés de courtisanerie , ceux plus énergiques encore de ses collègues témoignuienl de leur vive sympathie et de leur afTection.

IVe nous reprochez point ces détails d'une vie qui commençait à peine : les premières émotions de notre jeiHie âge se reflèlonf [)iiissantes (juand I heuje (les grandes passions a sonné. Pour iiou>, historiens lidèles, nous devions au moins quelques lignes aux premiers succès de celui dont

nous nous sommes donné mission de parler.

Nous avons dit que ses condiciples l'applaudissaient avec enthousiasme à chacune de ses ovations. C'est qu'il se plaisait à se mêler à leurs petites querelles, à leurs chaudes divisions, pour y jeter ses saillies et ses paroles de paix. S'il était loin de la scène, on l'appelait, et le cri spontané, « Prenons d'Orléans pour juge » sortait de toutes les bouches, ou plutôt de tous les cœurs.

C'était pourtant ce qu'on appelle un vrai gamin, recevant et donnant de rudes tapes à ses ennemis et surtout à ses amis, car c'est ainsi que se forment et se consolident les jeunes amitiés. En classe, il se montrait parfois étourdi et taquin, il lançait des boulettes à ses camarades et se trouvait en retenue plus fréquemment qu'à son tour.

Un dimanche que, puni par son professeur, M. de Wailly, le même que son talent a élevé aujourd'hui au provisoraî, le prince craignait d'être privé du bonheur de voir son père qui l'attendait à Neuilly, il demanda grâce par un billet ainsi conçu :

« Monsieur, je vous en supplie, point de mau- (c vaise note aujourd'hui ; car mon père m'at- (( tend, e! si j'élais en retenue, il serait encore

« plus puni que moi ; or, vous ne devez pas « châtier qui n'a point failli. »

I] voulait être tutoyé par tout le monde, et au réfectoire il mangeait avec ses camarades , sans privilège des bons morceaux : le soir peut-être, dans le château paternel , oubliait-il les épinards et les lentilles du collège.

Son précepteur qui le conduisait le matin en voiture aux classes, et le ramenait le soir, était pour lui d'une extrême sévérité.

Un jour, à Toccasion d'une faute assez légère — de la simple perte d'un cahier, — le duc lui avantrépondu qu'il l'avait oublié sur son banc :

" V ous mentez, lui dit .M. de Boismilon d'une voix menaçante, vous mentez, M. de Chartres; et le mensonge déshonore également le gentilhomme et le bourgeois. »

Le duc d'Orléans était fort en histoire; il se plaisait à la lecture, mais sans passion, et il disait qu'il aimait mieux apprendre dans le monde que dans les livres.

Il affectionnait beaucoup les deux élèves Hocher, dont I un est aujourd hui préfet du Gers, cl laulre officier dans l'VIgèrie; puis un troisième, nous assure-t-on, en ce moment bibliothécaire du château. I*uis encore M. Leroy, con-

seiller d'Etat, et Albert, mort en Afrique, fils du brave général de ce nom. — Alfred de Musset était aussi son condisciple et son ami. Vous le voyez, deux princes bras dessus bras dessous : la poésie, comme les grandes maisons, a son empire et ses privilèges. A la même époque, se trouvaient également assis auprès de lui des noms consacrés par lliistoire. Parmi eux Camille Jordan, Ney, Jouberl : trinité jeune et glorieuse que les rayons de leur père réchauffaient de leur vieux patriotisme.

Lors des concours particuliers, il était toujours dans les cinq ou six premiers numéros, et souvent le premier. On faisait cette observation , que plus il effaçait ses camarades, plus il cherchait à s'effacer par sa bienveillance et son aménité.

Dans une partie de paume où il reçut un vigoureux soufflet du projectile sur la joue, il y porta aussitôt sa main ; une enflure s'ensuivit à rinstant, et comme son agresseur vint lui faire des excuses :

« Allons donc, lui dit le prince, tu ne men dois pas, c'est de bonne guerre. Et puis, vois la différence : une paume enfle, mie balle creuse. N'importe, poursuivit-il après un moment de ré-

flexion, la dernière blessure est encore plus glorieuse que la première.»

>c venez point nous dire que ces détails sont indigjies de la gravité de l'histoire : Thistoire c'est rhoinine ou le peuple depuis sa naissance jusqu'à sa mort ; la vie est incomplète, si vous en volez une page.

Le duc de Chartres excellait swtout dans la version latine. Sa phrase était élégante, distinguée : cela se comprend, Ihabitude du grand monde au milieu duquel glissait sajeunesse, ne pouvait se perdre complètement sur les bancs classiques. Cette distinction se portait aussi dans sa poésie.

Sympathique aux vers latins, il avait une affection particulière pour Catulle et Horace, et ses compositions ont été regardées souvent par ses professeurs, conmie des modèles à présenter H ses jeunes émules.

Du reste , il n'a poussé ses études que jusqu i la troisième, qu il a répétée dans le but seul de se fortiiier en humanités. Mais il faut le dire, hormis Thistoire et les vers latins, il négligeait ses autres études, et il regardait comme de redoutables ennemis Bezout , Legendrc et Lacroix.

Ce que voulait avant tout le père des enfants princiers, c'est que ceux-ci eussent une teinte de toutes les sciences et de tous les arts ; rien d'exceptionnel ne leur était permis. Ils avançaient dans leurs études, et ils s'arrêtaient avant de les avoir achevées.

Nous aimons fort cette éducation, appliquée surtout à l'homme puissant et riche qui ne vivra ni du travail de ses mains, ni du produit de son intelligence.

Le duc d'Aumale est le seul des fils du roi, qui ait complété ses études, fait sa rhétorique, et étudié avec fruit la géométrie et l'algèbre.

Son frère, toutefois, était plus fort que lui dans la connaissance des langues, et il parlait très-correctement l'italien , l'allemand et l'anglais.

Le jeune duc de Chartres avait un tact exquis pour reconnaître parmi ses compagnons d'étude ceux que la fortune traitait avec rigueur , et il se promettait bien dans l'avenir, de réparer envers eux les torts ou les caprices du hasard.

L'un d'eux dont nous savons le nom plein de gloire aujourd'hui, et qui est lieutenant d'étatmajor dans un régiment d'Afrique, venait de subir ses examens pour l'école militaire de Saint-

Cyr. Excellent élève, cœur grand et fier, il avait brillé par ses succès; mais il dérobait à tout le monde le malaise de sa famille. Sa carrière militaire lui allait être néanmoins fermée, puisqu'il ne pouvait payer ni son trousseau ni sa pension. Le duc rapprit, et dans Timpossibilité où il se trouvait de caclier le bienfait, il écrivit à son condisciple :

« Pars, mon cher camarade, et que ton trousseau et ta pension ne t occupent ])oint. L'ami qui possède est débiteur delami qui ne possède pas. Point de remercîments, tu me rendras... quand lu seras plus riche que moi. »

Pourquoi ne citerions-nous pas encore un trait de cette bonté de cœur, si rare parmi les élèves rivaux dans les luttes scolastiques?

Le duc de Chartres faisait sa quatrième, où les palmes lui étaient enlevées souvent par le jeune L...., fils d'un pauvre commerçant dont la maison menaçait ruine.

Vainqueur encore une fois, L.... sortait de sa classe. Il s'approcha de son camarade désapf»ointé, puis il lui dit d'un ton de voix où perçait une profonde tristesse.

« De Chartres, désormais je n'aurai plus le

regret de t'affliger, tu auras un rival de moins à combattre.

— Tu montes en troisième ?

— Je quitte le collège, et je suis fâché de te perdre de vue ; car je faime beaucoup et je m'en voulais plus d'une fois de l'emporter sur toi.

— Et moi je te rends une amitié bien tendre, répondit le prince en serrant la main de L — ; mais pourquoi t'éloignes-tu du collège ?

— C'est que mon père a épuisé ses ressources à me faire donner un commencement d'éducation. Je ne pourrai être ni homme de lettres, ni officier, ni magistrat, je ne serai rien du tout. ... y

Disant cela, le pauvre enfant avait de grosses larmes dans les paupières.

« Tu seras ce qu'il te plaira d'être, entendstu?» repritle duc en luipressantla main avec plus d'effusion encore, et voici qui consolera ton père. Les appointements de mes menus-plaisirs sont plus que suffisants pour mes besoins et mes caprices ; j'en emploierai une partie pour t'aider dans tes études, et je te préviens que, si tu me refuses, je m'adresserai directement à mon père, qui ordonnera au lieu de prier.

— Que tu es bon !

— Tais-toi, c'est par vanité que je t'oblige ; car

je tiens absolument à te vaincre. Cependant, promets-moi de faire toujours tes devoirs consciencieusement, il y a derrière nous des camarades qui nous gardent rancune.

— Si j'acceptais ton bienfait, sois sûr que mon zèîe ne se ralentirait pas.

— C'est conclu : écoute, faisons les choses entre nous, conduis-moi à ton père, et il n\ aura que deux personnes dans le secret.

— Il y en aura trois.

— Deux seulement ; car, pour moi, je ne me souviens plus de ce que je viens de te dire. »

Et le jeune protégé du jeune prince continua ses études avec un grand succès.

Pendant ses classes au collège Henri IV et à quatorze ans, le 6 mai i82't, le prince lit sa première communion à >euilly, en présence de toute sa famille et d'une assemblée nombreuse. L'abbé Guillon, dans un éloquent discours, fit entendre au jeune duc des paroles austères sur les devoirs de prince et de chrétien ; et l'on assure que le prince en sortant de l'église paroissiale, laissa tomber ces paroles :

« .ïiisqu'à présent je n'avais pensé quà une « seule religion : mainlenaiil j'en connais deux ; « le ciel el mon pays. »

Cullo^fit.

L'aiglon était dressé : jour par jour, ses ailes se faisaient plus puissîintes, l'heure venait de les étendre et surgir, Tessor fut pris ardent, vigoureux et sublime.

L'œuvre collégiale s'était agrandie par la Sorbonne et TEcole Polytechnique, ces deux cimes précieuses qui vont à la gloire; le jeune prince ne respira plus qiTaprès Tinsfant où, livré à ses propres efforts, il lui serait donné de monter p.ir lui-même, sans autre appui que sa tête et soji cœur. Il rlùl ])ai li de trop liaul : descendre

d\in pas c'était tomber, et il voulait, lui que Dieu avait appelé par les routes d'azur et d'or, se faire pardonner léchelle rayonnante qui, partant du berceau, le mènerait au soleil.

Trop jeune, il n'avait fait d'apparition encore que dans une sorte de milieu crépusculaire, d'où il était jailli plus d'un reflet; mais qui ne pouvait, après tout, compter qu'au titre dheureuse et brillante prédiction. Bénies pourtant sont les journées dont le matin s'est levé riche de scintillements, parce qu'il leur adviendra Tauréole du midi !

Alors ce fut le temps où le prince fit son entrée sérieuse dans l'avenir, comme il avait fait son entrée dans les armes, et aussi dans les grandeurs civiles.

Le 13 août 182o, on avait confié à sa jeune science un corps d'élite, le premier régiment de hussards, etonfavait installé colonel.

Un an plus tard, il lui avait été conféré de même qu'à son père et à toute sa famille, le nom d'Altesse royale.

Puis encore, il avait prêté serment au roi Charles X, et il favait fait en sa qualité de Pair de France.

En 1829 il voulut, accompagné par son père.

visiter lAn^rleterre et TEcobbe. L'accueil le plus distingué fut offert dans ces deux pays aux deux nobles pèlerins.

Parvenu aux régions septentrionales d'Edimbourgj le jeune duc venait d'abandonner Inverness, pour se diriger vers la capitale ossianique; mais il ne v<ju1uI arriver à la cité des grands et antiques souvenirs , qu'en s'arrètant au milieu d'une des plusbelles pages qui soient restées dans les annales de l'Europe. Il voulut se plonger et fouiller au fond des marais de Culloden, leur demander s'ils n'avaient point conservé quelque goutte encore de ce sang généreux et chaud qui sanctilia leurs eaux impures, s'ils n'avaient point retenu dans leurs entrailles quelques débris de celle forte et fière lame qui s'était brisée là , et qui sappelait Charles le Prétendant. Entraîné comme par un aimant, le prince courut à la plaine historique, et il n'était pas encore cinq heures du matin.

Il n'avait pas dormi la nuit, il avait rêvé de cette maguilique journée qui fut un duel à outrance entre deux armées, deux peuples, deux monarchies. Il s'en alla jusque devant la vieille demeure du souverain tombé, prit un calepin et des crayons. Quelques minutes après, il rapportait

à son père émerveillé une fidèle esquisse de la maison célèbre.

Ce n'était pas tout : Culloden se trouvait seulement à quelques pas plus loin, il s'achemina vers Culloden, parcourut le sol dans ses moindres détails, embrassa de tous ses regards la situation du champ de bataille, en fit Télude la plus attentive, la plus approfondie ; et demeura dans une contemplation tellement avide, qu'il fallut l'avertir à plus d'une fois, pour l'arracher de son extase.

Quand il remonta dans sa voiture , le cœur lui battait fort, et son front se plissait comme sous le chagrin de s'éloigner trop vite.

« C'était si beau! disait-il à sa suite, il me semblait presque en être. Je me voyais au milieu, ou plutôt à la tête de ces quelques centaines de braves, face à face avec ces flots de hordes anglaises; je me voyais aussi, moi, avec mon habit montagnard comme tous mes compagnons de péril, comme Tintrépide prétendant luimême; je me voyais demandant à grands cris l'honneur de porter d'une main mon épée nue , de l'autre ce simple morceau de taffetas qu'ils avaient attaché au fer d'une pique , appelé un étendard royal, et baptisé si royalement en ef-

fet du baptême de leur sang ! J'aurais voulu interroger Inverness où ce fameux duc de Cuniberlandeut peur un moment, alors que Charles Stuait vint le regarder en face, appuyé sur un si mince mais si généreux fragment de nos armées. J'aurais voulu creuser Tétang où il passa douze heures de ténèbres, j'aurais voulu poser le pied dans cet îlot désert où le fds des rois vécut de poissons secs, jetés sur une rive maudite. J'aurais voulu étudier jusqu'au bout cette caverne, où il élouila trois jours et trois nuits; j'aurais voulu chercher partout quelque vieil écho qui se rappelât l'heure où le prince passait criant : •« A Edimbourg! à Edimliourg! » et où, tombant à ses pieds, ces pauvres montagnards lui disaient : « Hélas! hélas! que faire pour votre (( Grâce ? Nous ne vivons que de pain noir, et nous w sommes désarmés. — Eh bien, je vous apporte « des armes, et je mangerai de ce pain noir avec « vous, leur répondait leur souverain. » Et puis enfin, j'aurais été frapper à toutesles portes, pour MIC prosterner devant celte porte où le malheureux prince vint tomber à demi-nu, brisé de fatigue et de faim, et disant : — Le fils de votre monarque vient vous demander du pain et un habit. Prenez les misérables vêtements qui me cou-

vrent, vous me les rapporterez un jour dans le palais des rois de la Grande-Bretagne. »

Le jeune duc de Chartres était en ce moment bouleversé d'émotion. Quelques tendres reproches lui furent adressés sur le paroxysme d'exaltation auquel il se laissait emporter avec une ardeur qui pouvait lui être funeste ; mais il n'écoutait rien, il soulevait seulement vers son père ses paupières déjà humides. Son père n'osait, et n'eût pu jeter la moindre désapprobation à travers cette scène attendrissante ; il était trop fier de ces sublimes expansions d'une âme de vingt ans, qui pleurait comme César, parce qu'à vingt ans une autre poitrine avait vibré sous le poids d'une bataille.

« Que voulez-vous d'ailleurs? reprenait-il; moi j'aime cet homme, j'aime Charles-Edouard, j'aime Sluart le Prétendant, parce qu'il était jeune aussi lui, jeune par les années, vieux par le génie; parce qu'il fut malheureux, parce qu'il fut, n'est-ce pas, mon père, allié au sang royal de France, et un digne petit-fds d'Henri IV?

« Et voulez-vous que je vous dise, ajoutait-il, pourquoi je l'aime avant tout? parce que c'est de sa bouche que tomba cette parole si belle d'éloquence : « Avec trois mille Français, je me ren-

« (Irais maître de T Angleterre. » — Or, les gens de cœur ne mentent pas. »

Tout le long de la route, le duc de Chartres porta sur son visage cette empreinte demi -austère , demi-épanouie , que donnent les hautes pensées.

A peine fut-il de retour, qu'il repartit pour Lunéville, où se trouvait alors son premier régiment de hussards ; il courut se mettre à sa ttte, et V rêver de gloire, jusqu'au jour où le canon de juillet le fit bondir et s'élancer vers nous.

Le peuple est grand comme la justice et fort comme la tempête. Touchez un cheveu de sa tête , il vous met dans la vôtre un tronçon de sahre ou vous chasse avec une fourche. Essayez de le courber à la bassesse, il se redressera de vingt coudées. Jetez-lui à la face la dégradation, il vous clouera sur le visaije le stiffmale de l'impudeur et le iriasque noir du sacrilège. Parlezlui infamie , avilissement , il vous répondra en vous brûlant de son fer rouge. Cherchez à \v traîner dan^ la poussière, il \ ous roulera, il vou!>

étouffera dans voire fano^e. Préparez-lui son rôle d'esclave dans les orgies de votre audace , il vous engloutira dans les org^ies de sa ven «séance. Le peuple est le maître des maîtres : le royaume de la terre est à lui , parce que c'est lui qui tend son bras à la sueur pour féconder ses états , son front à Tembrasement pour les faire riches en prospérité , son artère à l'ennemi pour les faire riches en honneur. Quand le peuple a dit, « Nous voulons » , nul n a le droit de de dire, « Je veux, j) Quand le peuple a crié châtiment, Dieu seul a le pouvoir d'accorder grâce; et ce que le peuple a sentencié Dieu ne l'absout jamais , parce que le condamné c'est la branche gâtée , son grand condamnateur l'arbre vigoureux ; le flétri c'est 1^ création maudite et dégénérée, le juge c'est l'immense, léternelle famille. Quand le peuple prononce, il a été répandu dans son âme de l'esprit divin , un souffle s'est abaissé des nues; un rayon, une langue de flamme s'est posée sur lui. Toutes les fois qu'une génération nouvelle ouvre sa marche à travers les siècles, quelqu'un descend de là-haut et s'en va devant elle. Sur chaque groupe de l'humanité qui s'avance vers le messie du bonheur et de la perfection, il y a létoile d'orient qui éclaire de loin la

crèclie bénie. Dès qu'un liérode a médité la mort de la jeune et douce joie d'Israël, le seigneur apparaît en songe à Joseph, et lui dit : « lève-toi. «

Et si les cris et les lamentations retentissent dans Rama , si la sainte liberté n'a plus pour couronne qu'une couronne d'épines fct pour manteau de pourpre qu'un manteau de dérision , si sa précieuse tunique a été mise en lambeaux et partagée entre les Pharisiens ; si les Judas lui ont donné le baiser j)erf)de, si les Cnïphe elles Pilatel'on vouée à Tholocauste, s'il lui fallu pleurer bien longtemps dans le jardin de Cédron, au jardin des Oliviers; porter sa croix jusqu'au Calvaire, boire le calice d'amertume, se voir attacher et se laisser mourir sur un

Golgotha ayez la foi pourtant et ne désertez

pas l'espérance; car l'heure sonnera de Téclatante et glorieuse résurrection, trois jours seulement et plus radieuse que jamais, se relèvera la sainte liberté, cette imnujrtclle iille d(; Dieu !

Depuis que iNapoléon l'avait promenée partout , la France , bien qu'elle fut alors partout dans son domaine , avait fini par se fatiguer. Elle dormait depuis cpiinze ans, lorsqu'elle se sentit réveillée en sursaut par jin monarque imbécile, qui, ponrloulc 'Science gouvernementale,

était beau à la table et habile à la chasse. La France frémit et fut debout. Elle renversa les imprudents , elle chassa les indignes.

Paris, ce cerveau de la France, avait le premier entendu Tinsulte, le premier il s'alluma et tressaillit. Paris est là tout prêt, Fœil à la piste, le fer en avant ; Paris ne veut pas être agacé par les hypocrisies , il n'accorde à personne le droit de le museler; ou bien il dévore, voilà tout.

Le peuple de Paris ne se heurte pas à des lambris d'or ; mais il guette les palais, et, sll voit entrer la trahison, il s'élance, tout est dit. Il n'a pas des habits de soie qui se pavanent au soleil des mille candélabres de fête; mais il porte les destinées d'une Europe dans les plis de sa blouse : il n'a qu'à la secouer, il en fera tomber la vie ou la désolation ; et pour le changer en un linceul de néant, il lui suffit de toucher le vêtement des plus puissantes iniquités. Il n'a pas des remparts de dentelles et de velours pour cacher et protéger une place vide à gauche , mais il a son cœur qui bat au grand jour et qui provoque les périls. 11 n'a passes dix doigts emprisonnés dans le luxe et l'effémination ; mais, s'il voit venir à ses pieds le gant du défi, malheur, malheur! car il a ses mains nues, et de l'une il souf-

flettera, il châtiera les profanateurs ; de l'autre, il comprimera le volcan de sa poitrine pour qu'elle n'éclate pas encore. Il ne sait pas comment se disposent les élégances d'un orgueilleux festival où les hommes s'en viendront perdre leur fortune, leur honneur , les femmes leur vertu, leur dignité; mais il sait comment se renversent les absolulismes, comment se reconstruisent les indépendances. Il n'a pas des réfectoires vastes comme des salles d'hôpitaux, d'où il lance les miettes aux chiens et ses chiens sur le mendiant qui implore; mais il mange le pain noir de la noblesse et de l'abnégation, et il prépare à se* enfants le pain de lintelligence et le froment de la liberté.

Aussi, lorsquen juillet 1850, il prit la dvnastie en flagrant délit de vol sui* cet héritage sa-

cré, Paris se fâcha sérieusement et sa colère

dura trois jours.

Le jeune prince de Chartres enapj)rit la première nouvelle à Joigm, où il commandait alors son régiment de cavalerie. Il ne voulut pas que toute cette n<)I)l(* querelle se passât sans lui. L'espace d'un éclair , et il était aux portes de la cité.

Pas encore, pourtant. Il arrivait à Mont-

ronge, village qui touche à la capitale : on ne voulut pas qu'il entrât dans Paris. Les sentiments du prince n'avaient pas percé assez avant dans Tesprit de la foule. Dans l'ignorance où ils étaient si le peuple, brutal et inique parfois dans les paroxysmes de sa violence, ne voudrait poiii^t quune même exclusion confondit les deux branches royales, les gardes nationaux refusèrent de le laisser aller plus loin.

« Mes camarades, dit le prince, je suis comme vous citoyen français. Que celui qui a un seul reproche à m'adresser élève la voix. Comme vous, j'aime ma patrie, je veux la servir et la protéger, et je viens mettre à sa discrétion tout ce quej'ai de force au cœur, de sang à la poitrine. »

Emportés par ces simples mais généreuses paroles, les rangs s'ouvrirent, le duc touchait du pied la barrière. Les autorités survinrent; elles ne furent pas moins électrisées que tous par les franches et nobles allures du jeune impatient ; mais elles ne voulurent pas le laisser affronter ainsi le Lion encore fumant des luttes de la veille, encore écumant de ses bouillaiîtes fureurs, le Lion que sa fièvre d'hier pouvait avoir jeté dans le délire aujourd'hui, le Lion qui pouvait, dans sa frénésie, se ruer contre tout ce qui

porterait ce nom de prince (jue les autres avaient souillé, le Lion qui pouvait à la première heure transformer ses rages saintes en aveugles immolations.

Le duc de Chartres s'indigna de défiances outrageantes pour ces vainqueurs magnanimes qui avaient apparu si grands après comme pendant la victoire. Pourtant il fallut faire preuve de quelque docilité aux dépositaires provisoires de la loi. Il déclara qu il se passerait des passeports qu'on lui était allé cherclier à THôtel- de -Ville, il fit partir un courrier pour iVeuilly, car il s'était tourmenté de deux grandes inquiétudes: la première s'était effacée devant les magniliques glorifications du triomphe national, la seconde lui tenaillait le sein : qu'était devenu son j)ère, sa maison? forage les avait-il bien épargnés dans ses larges envahissements?...

Enfin le messager revint. Le duc se précipita au-devant de lui, n'osant finterroger que des yeux, de ce regard de lils que baignent et agitent les tendres et poignantes anxiétés.

« Ils sont vivants! s écria le courrier, vivants et chéris du peu[)le entier!

— Merci, ô mon Dieu! dit le prince, merci, et ne les abandonnez pas ! »

Et sur la première prière (]ui lui fut faite d attendre le retour d'un homme qui serait envoyé à rHôlel-de-Ville pour en rapporter le droit de libre entrée :

« JNon, répondit-il, je regarde cette mesure comme une offense, non pas pour moi, mais pour ma bonne et glorieuse capitale ; je n'entends pas prendre ma part dans ce soupçon qui est un blasphème. Adieu, messieurs, je vous sais gré pourtant de votre sollicitude pour ma personne, qui ne vaut certes pas la peine que vous vous êtes donnée pour elle. Adieu, messieurs, ou plutôt au revoir ; car nous nous reverrons bientôt, et ce jour-là vous me saurez dire si j'avais toute raison de me réposer sur la générosité de notre grande et sublime Ville des Trois journées. »

Ce jour-là ne tarda pas en effet. Le 5 aotit, il pressait dans ses bras sa seconde famille, celle de la nature, et serrait dans sa main la main de ses concitoyens, sa première famille.

Il s'en était retourné à son régiment ; car il avait compris qu'à eux seuls ils pouvaient tous deux couronner les prodiges incomplets. Tous deux s'étaient enlacés dans une même étreinte de patriotisme. Du colonel ou du soldat, c'était

à qui monlerail le plus haut dans ses admirations et ses tendresses pour un pays si magnifique de puissance et d'héroïsme. C'était à qui élèverait les plus ardentes aspirations vers l'instant béni où Ion viendrait offrir le tranchant de ses lames et apporter le tribut d'enthousiasme au peuple triomphateur.

Le 5 août au matin, toutes les nobles avidités marchaient à leur <^rand et doux accomplissement ; et à quatre heures du soir, on franchissait Ic^ barrières largement ouvertes. On s'avançait dans Paris et la foule rayonnante suivait la foule épanouie. Le bonheur et l'union projetaient sur tous les visages leurs reflets consolateurs.

Le jeune colonel du premier régiment de chasseurs, le duc de .Xemours, était venu rejoindre le jeune colonel du premier régiment de hussards : ils attendirent en ordre de bataille l'arrivée du chef de l'état, Louis-Philippe d'Orléans.

Le lieutenant-général du royaume alla consacrer l'hospitalité donnée au régiment du duc de Cbarlrcs, et lui faire accueil au nom de la cité. 111e reçut à la barrière de Charenton, et la marche fut poursuivie par les boulevarls , la rue de la

Paix et la place Vendôme, jusqu'au Palais-Royal.

Le lieutenant - général était accompagné de ses officiers-généraux et entouré de ses fils ; à sa gauche le duc de Nemours, à sa droite le duc de Chartres , qui lui disait :

« J'avais deux mères entre ces murailles, deux mères glorieuses et chéries : votre compagne et 'votre gouvernée , mon père. Vous m'avez présenté à Tune, oh ! menez-moi bien vite à Tautre.

— Je comprends et je loue une si tendre impatience ; mais je ne puis cependant, ajouta le père avec un sourire, mettre ces troupes au galop. Allons, mon ami, je vois qu'il devient de plus en plus difficile de vous assouplir à Tétiquette.

— Mon père, l'étiquette pour moi consiste en trois devises : après Tenfant de la France, le fils de Marie Amélie ; mais avant le prince , toujours le fils. »

Alors on parcourait les rues du faubourg Saint-Antoine et les manifestations empressées de la multitude lui donnaient quelque patience pour attendre les caresses maternelles. Il s'arrêta tout à coup. Il était en face d'une maison toute criblée par les balles. Saisi d'admiration pour l'héroïque résistance qu'avaient opposée les ci-

toyens de cette demeure aux adversaires qui en avaient faitTattaque, il ôta respectueusement son chapeau devant ces braves assis sur la brèche, et, s'inclinant, il dit :

« — Voilà un titre d'honneur, voilà un parchemin qui vaut les plus belles illustrations, le chef de cette maison est noble comme les Montmorency. Il y a là des cicatrices qu'il serait sacrilège d'effacer, et cette sorte de vétusté est une bien glorieuse jeunesse. »

La chaleur était excessive, et le prince était arrivé en sueur au boulevard Montmartre. Il s'approcha d'un marchand de coco stationné sur le trottoir :

(( A boire, je vous prie, lui dit-il.

— Permettez, monseigneur, que je lave la timbale.

— Les lèvres du peuple l'ont purifiée. A la santé de la Charte ! s'écria le prince.

— El qu'il n'en reste pas une goutte, dit un homme en blouse.

— Regarde, mon brave.

— Bien avalé ! »

Le prince traversait à chaque instant de nouveaux flots de curieux qui étaient accourus en armes; il se vit bieiilùt cerclé d'un groupe nom-

breiix de jeunes gens portant deux drapeaux, dont Tun, blanc entouré de noir, sur lequel on lisait : Vive la Charte! vaincre ou mourir! cri de ralliement des Parisiens durant le combat; etTautre, tricolore, mais avec la zone blanche décorée de ces mots : Les Condisciples du duc de Chartres.

« Ah ! c'est toi 9 mon ami, dit le prince en tendant la main au jeune Leroy, qui était chargé delà bannière, merci. A vous tous, merci, mes chers condisciples ; merci à vous tous également, mes premiers professeurs. De ma vie je n'oublierai le moment de bonheur que je vous dois. Mon entrée à Paris était un triomphe, vous en faites une récompense. ))

Le cortège était au bout de sa course ovatrice, et le Palais-Royal s'élevait en face. Le cœur du duc de Chartres tressaillit d'une palpitation ineffable, du plus loin qu'il entrevit les terrasses peuplées d'êtres si chers, de la duchesse et de sa famille.

II entra dans les cours , les troupes furent placées en bataille ; à la tête de ses hussards , il défila sous les fenêtres ; et tout le temps qu'il avait attendu son régiment qui terminait la marche, il s'était plu à demeurer au milieu des rangs du peuple...

Comme pour donner à cette tendre mère une pure et douce jalousie, comme pour inspirer à cette mère toute radieuse de béatitude les bienfaisants augures, les suaves espérances !

Drapraur.

Il y avait de chaudes palpitations dans tous les départements de cette France qui venait de s'éveiller à la gloire et k la liberté. Paris était revenu de sa stupeur et de sa conquête, on était sûr ici que les citoyens ne faisaient point défaut à la sainte cause qu^ils avaient embrassée ; mais on ne perd point un trône sans essayer d'y remonter, les partisans du roi déchu criaient k l'usurpation et au sacrilège. On évoquait de vieux souvenirs, on rappelait des pages de notre histoire, où la trahison avait sen'i de marche-pied à la puissance, et les mécontents, avec leur mot

d'ordre , clierchaienl à ranimer leur cœur au culte du passé.

Il fallait réprimer le torrent de la discorde ci- \ lie, prêt à fondre sur un pays en haleine , il fallait montrer à tous ceux qui rêvaient de grandes choses, le signe éclatant auquel ils devaient se rallier; et une distribution de drapeaux aux trois couleurs fut définitivement arrêtée.

Ce drapeau est celui qui avait vu Rivoli, Aréole et Montenote, celui qui avait ombragé les Pvramides , dominé les Alpes et flotté sur la ville des Czars, ce drapeau était Temblème vivant des triomphes les plus miraculeux qui aient illustié une nation ; il devenait le signe de ralliement de cette héroïque population parisienne qui avait salué sa venue, comme les mages Fétoile brillante qui les guidait au berceau du Sauveur des hommes.

Qui devait apporter ces étendards tricolores aux citoyens devenus défenseurs d'une patrie outragée? Quelle main assez pure pour aller enrichir les villes qui les invoquaient?

Celui-là même qui le premier Tavait montré à la grande capitale. Il avait mérité cet honneur, il ne le brigua point; la voix publique, cette voix puissante de la reconnaissance , le lui dé-

cerna, et le duc dOrléans partit pour une tournée qui devait être une marche triomphale.

A Orléans, à Lyon, à Saint Etienne, à Clermont, partout où lo patriotisme faisait vibrer les cœur, le prince iul accueilli avec cet enthousiasme qui peint les époques ; et lorsque des escortes d'honneur venaient au-devant de lui :

« Point de cordon autour de moi, s'écriait le jeune prince, voici le drapeau qui me protège ; c'est un soleil qui luit pour nous tous, abritonsnous sous sa gloire, et que la main qui voudrait l'abattre se sèche avant de l'atteindre. »

Le 9 novembre, à onze heures du matin, il relaie à Etampes, où il répond au compliment des autorités, cette phrase bien caractéristique :

(c Je vous remercie, messieurs, et vous me faites souvenir encore d'un bienfait que je n'oublierai de ma vie, car je le tiens de mon père, et mes concitoyens en ont doublé le prix. Je veux parler de l'éducation libérale (jui m'a été donnée. C'est à la faveur de ces précieux éléments, que j'ai puisé le patriotisme dont je ne me départirai qu'à la luori , c'est à cela aussi (jue je dois l'amour des libertés nationales que la France a trop dignement reconquises , pour que nous tous, nous ne soyons pas éternclleniont debout.

prêts à les défendre de toute la vigueur de notre poitrine, de toute la puissance de nos armes. » Le lendemain, il descendait dans un hôtel d'Orléans, et repartait le matin à cinq heures pour Lyon, avec Tescorte d'un détachement de garde nationale à cheval,, qui Tavait accompagné malgré lui.

Le 19 novembre 1850 , il entre à Lyon aux cris niille fois répétés de : « Vive la France ! Vive le duc d'Orléans ! » La ville du travail était silencieuse dans les ateliers, mais bruyante au dehors, le Champ-de-Mars se trouvait envahi par toute la population et quarante mille gardes nationaux attendaient, impatients, le cadeau précieux qui allait leur être remis.

Les autorités civiles et militaires accompagnèrent le duc revêtu de son uniforme de garde citoyen, et placé sur une estrade, il allait prononcer quelques paroles,' lorsqu'un sergent-fourrier de la seconde légion, nommé Couturier, s'avança jusqu'auprès de Son Altesse Royale et d'une voix ferme et élevée :

a Prince et illustre compagnon d'armes, « Le jour de notre première revue de la place Bellecour,j^escaladai le monument de Louis XIV et j'y plaçai le drapeau tricolore. Le faible lien

qui Vy fixait n'a pu résister jusqu'à ce jour à la violence des orages, il s'est brisé ; mais ce signe d'honneur que vous venez de confier au patriotisme de la garde nationale lyonnaise, aura pour soutiens tous les gardes nationaux de France, et si jamais l'étranger osait par sa présence souiller le sol de notre chère patrie..., prince, soyez notre Léonidas, et ces étendards seront nos Thermopyles.

— J'accepte vos vœux, ils seront exaucés. Votre patriotisme en est le garant. Si les eunerpis avaient l'imprudence de venir nous disputer çettG conquête des trois jours, soyons en effet comme les soldats des Thermopyles; mais plus heureux, revenons vainqueurs. Dans tous les cas, nous ferons renaître les fils de Lacédémone, et à leur exemple, on nous verra sur nos bannières ou avec elles. »

Son Altesse Royale visita ensuite Fllôtel- Dieu, et de là se rendit à pied à Thôpilal de la Charité,

Le président lui dit en lui montrant le tour où les enfants étaient exposés :

« Monseigneur, voici le gouffre ou s'engloutissent les revenus des hôpitaux.

— C'est un gouffre à combler, répondit le

prince. Je législateur doit y songer, et la morale viendra au secours de vos établissements. Pour obtenir ce résultat, que je désire autant que vous, nous donnerons tous nos soins à Tinstruction primaire, et nous seconderons les vœux apostoliques de Vincent de Paule. ))

Ce fut partout un enthousiame pareil, les routes étaient encombrées, les laboureurs quittaient leurs travaux, les prêtres bénissaient et priaient.

A Toulouse, la ville peut-être la plus hostile aux idées nouvelles, la ville aux sanglantes réactions, un citoven, au moment de la distribution du drapeau, s'avance vers le prince et lui dit :

(' J'espère que vous le défendrez avec autant d'énergie que vous mettez de grâce à nous l'offrir. «

Le madrigal fit sourire le prince ; mais le vœu rendit sa physionomie plus sérieuse que jamais.

A Clermont-Ferrand il passa en revue la garde nationale, et s'approchant de M. Forti, portedrapeau, le même qui portait l'aigle embrassé par l'empereur à son départ de Fontainebleau, il lui dit d'une voix émue :

« Cet étendard ne pouvait être confié à de

Gl

meilleures mains. Je suis heureux, cro\cz-Ie, monsieur, de le reuieltre à vous qui saurez le porter avec non moins d'honneur que vos concitoyens en mettront à le défendre. »

Et le soir, >ur les murs de Clermont, Ton afficha les adieux de Napoléon à son armée. ]N'ous les rappellerons nous, dans cette page; car ils sont aussi un écho qui doit rester dans la mémoire.

« Officiers , sous-officiers et soldats de la > ieille garde, je vous fais mes adieux.

«Depuis vingt ans que nous sommes ensemhle, je suis content de vous; je vous ai trouvés toujours au chemin de la gloire. Toutes les puissances de FEurope se sont armées contre moi, quelquesuns de mes généraux ont trahi leur devoir , et la France elle-même a voulu d'autres destinées.

« Avec vous et les braves qui me sont demeurés fidèles, j'aurais pu entretenir la guerre civile ; mais la France eût été malheureuse. Soyez attachés à votre nouveau roi ; soyez sounns à vos chefs, et n'abandonnez point notre chère |);itrie. ISe plaignez pas mon sort ; je serai heureux lorsque je saurai que vous Tètes vous-même.

« J'aurais pu mourir. Si jai consenti à vous survivre, c'est pour servir encore à votre gloire.

J^écrirai les grandes choses que nous avons faites.

« Je ne puis vous embrasser tous, mais j'embrasse votre général. Venez, général Petit, que je vous presse sur mon cœur. Qu'on m'apporte l'aigle, que je Tembrasse aussi. Ah ! chère aigle, puissent les baisers que je te donne, retentir dans la postérité ! Adieu, mes enfants ! Mes vœux vous accompagneront toujours : gardez mon souvenir. »

Il y eut bal où s'était rendu tout ce que la ville comptait d'honorable. Le prince y assista, et la fête fut interrompue par un incident qui a droit à une place dans l'histoire que nous écrivons.

Le clergé, comme une grande partie de celui qui était placé sous les ordres de M. de PinSj administrateur du diocèse de Lvon, refusa constamment de chanter le Domine salviim fac regern.

Cependant ces messieurs crurent devoir se présenter pour offrir leurs hommages au prince, et M. Scipion Mourgue, préfet de la Loire, vint demander les ordres de Son Altesse Royale.

« M. le préfet^ dit le prince avec une dignité admirable, je sais malheureusement que ces messieurs ont jusqu'à présent refusé de prier pour mon père. Comme citoyen, je ne dois pas

recevoir ceux qui refusent d'invoquer Dieu pour Je roi. Comme fils, je ne dois pas faire accueil à ceux qui ne veulent pas prier pour mon père. )>

Cette réponse fut transmise au clergé. Alors M. le curé Desheures s'empressa de répondre qu'il prierait désormais, qu'il en avait reçu l'autorisation.

«Eh hien ! répliqua le prince, je les recevrai... qu;ind ils auront prié ; pas avant.

— Ils doivent revenir aujourd'hui, ajouta le correspondant, il n'y a aucun doute qu'ils ne se rangent immédiatement à leur devoir. »

Mais le prince sortit avant sept heures, moment fixé pom' la visite.

« Quand on a un devoir à remplir, dit-il en partant, les ordres sont superflus, et puis ce ne sont plus des apôtres d'un Dieu de bonté , les hommes qui ne comprennent pas que la charité est la première des vertus clirétiennes. »

L'évêque, M. de Pins, se décida enfin à autoriser la prière solejuielle d'usage pour le roi, et ce prélat écrivit au préfet qu il avait pris cette détermination sur des instructions affirmatives reçues la veille de Sa Sainteté.

Le clergé de Saint-Etienne obéit aux ordres

de son clief, et le duc consentit alors à lui accorder riionneur dune réception.

Soit pudeur, soit terreur, pas un des prêtres de Saint-Etienne n'osa se présenter à l'heure dite. Même Tun d'entre eux, moins rétif, que le prince avait daigné inviter à sa table, ne répondit pas à cette faveur.

Avant la réception indiquée , le prince avait quitté Clermont.

Ainsi, partout sur son passage, les cœurs vraiment citoyens volaient au-devant de celui qui était venu retremper leur courage.

Ainsi commencèrent pour lui ces jours de bonheur dont le terme était si rapproché. Ainsi vécut jusqu'à la fin dans l'amour sincère des populations ce prince qui l'avait acquis à de si justes titres.

Les pérégrinations des grands seigneurs sont coûteuses à l'État, celle du duc d'Orléans ne fit brèche qu'à sa fortune particulière. Il refusait tous les honneurs qui lui étaient offerts , il ne voulait sur sa route ni arcs de triomphe ni feux d'artifice ; il ne descendait jamais chez aucune autorité, il recevait les hommages des citoyens sur la place publique, et il logeait dans les hôtels ordinaires des voyageurs.

Go

K Poiiil (1 hoih'u'iu' , r(''j)t'iail il ^all1 cosse, point criioniieur à celui qui n'en mérite pas encore, A moi Tavenir pour m'en rendre cligne. J'ai voulu voir ce qui îivait été accompli par mes concitoyens , et ce que j'ai vu est ma plus douce récompense , car aujourd'hui je sûr de Tamour des Français pour ma famille, et j'ai hâte d'arriver à Paris pour donner cette assurance au roi. »

Ce {hiiuc ciiovcn.

L'époque dans laquelle nous entrons lut dislinclcmenl marquée dans celle grande carrière ; le duc de Chartres jusque-là n'avait été que duc cl prince comme tous les princes, connne tous les ducs, plus le talent, plus une immense prédilection pour le peuple qui n'était pas encore son peuple, mais qui était son frère et qu'il ne répudiait pas. Il n'avait été que duc et prince , mais il ne sélail pas roulé dans les coussins de l'apalliie et de réncrvcmcnl. Il avait voulu être quelque chose, et il avait pris le néant dans sa volonté de fer, et il l'y avait écrasé ppur toujours comme dans un irrésistible étau. Il était ceint de

la couronne de prince, mais il lui fallait au-dessus les couronnes civiques ; il portait la tête supérieure au niveau des têtes princières les plus élevées, il prétendait dépasser par sa taille jusqu'aux tailles populaires les plus sublimes. Et il savait pourtant que , s'il est aisé de resplendir au travers des chamarrures et des broderies, il est ardu de gravir les hauts rayonnements dans la pâle région des toiles et des bures.. . parce que la toile est jalouse des soies et des dentelles, parce que la bure ne laisse pas passer Thermine et le velours sans essaver de leur fermer la marche ou de les tacher en riant d'un rire convulsif.

Toujours il en fut ainsi. Les grands qui avaient été grands parce qu'ils s'étaient donné la peine de naitre, se prirent à regarder d'en haut les petits qui s'étaient faits grands parce qu'ils s'étaient donné la peine de vivre dans le bien, dans le beau , dans la dignité de leur âme. Les grands qui étaient nés grands avaient autour de leurs édredons la myrrhe et l'encens. Ils se crurent sans façon des demi-dieux, et ils s'inquiétèrent bien, ma foi, si les existences humaines, loin de s'éteindre dans les doux parfums, ne s'éteignaient point souvent dans les contorsions affamées. Ils avaient en réseire sous leurs

divans des pantins haMIlés d Or auquel on avait mis une épée au flanc et donné le nom d'Iiommes , et qui se vautraient là comme se roulent les chiens; si ce nesl quils léchaient éternellement les deu\ genoux tendus à leur bassesse et qu'ils chantaient incessamment : « Seigneur, Seigneur ! » Et qu'ils ne se relevaient enfin que pour mener leur seigneur à soji balcon du Louvre ou des Tuileries, et lui dire : « Daignez, pencher vos « yeux jusqu'à ce ramas, et vous souvenir que (c tout ceci est à vous. » Alors les grands regardant ceci j ceux qui étaient en bas, au fond des régions sauvages, et qui, bien que n'étant pas enfermés entre des murailles dorées, bien que n'avant pas à leur frontière grille de fer et gardes d'honneur, avaient pourtant l'insigne faveur de compter dans ce (ju On nomme le monde alors ,

dis-je , les adorés voyant tout ceci au-dessous deux , au-dessus rien que le ciel, se crurent du pays des nuages de pourpre et des étoiles de cristal, et furent très-disposés à se croire des dieux, mais des dieux loul à fait, des dieux qui pouvaient à leur aise garder le sérieux et le sangfroid de. leurs allures olvmpiennes. On avait mis entre eux et les empires d en haut des télescopes invisibles, et iU s'étaient vus si loin, si loin

de la tourbe commune, que, ne se doutant pas que leur Iront pût toucher un faîte plus radieux, ils eurent peur de faire le plus léger mouvement ; car, s'ils ne pouvaient plus monter, peut-être ils pouvaient redescendre, et ils se trouvaient si bien au sommet de leur Cocagne ! Estce que le reste de la terre n'était point, par hasard , un de ces séjours profonds et maudits que les aigles ne visitent pas , et que tous les dieux, sans exception, doivent abandonner à jamais? Puisque cette terre d'analhème gisait au delà , mais tout au delà , est-ce qu'elle ne serait pas bien plutôt Tenfer aux pesantes éternités , aux cauchemars ténébreux, aux supplices flamboyants et infinis?...

Oui Tenfer , oui , vous aviez raison , messeigneurs, oui Fenfer, car vous nous l'aviez fait hideux, impitoyable; oui , messeigneurs , car c'était vos dédains flétrissants qui allumaient le délire et la rage; oui l'enfer, car vous en étiez les démons froidement attiseurs , avec vos souverainetés railleusement perfides : oui l'enfer, car tandis que les plates et flexibles échines de vos courtisans se courbaient en deux pour vous baiser les talons, messeigneurs, tandis que les basquincs courtes et diamantées, les corsages

complaisants et les seins nus de vos courtisanes, dansaient an bruit de vos quadrilles, aux hoiiras de vos victoires impudiques ; tandis que vous vous ébattiez au soleil de vos fêtes insoucieuses et làcbes, il s'entendait bien des cris de détresse que vous étouffiez dans vos clameurs de gens ivres, il se voyait parmi nous bien des épaules inondées par la sueur du travail et incendiées par le soleil de nos champs ; bien des percussions sourdes résonnaient la nuit au travers d'une onde bourbeuse et dévorante, parce que de pauvres mères avaient jeté là leur trésor , de peur d^étre appelées marâtres le jour où leur trésor aurait faim... biipû des fronts s'étaient meurtris et brisés au pavé parce qu'ils avaient voulu Courir trop imprudemment à la gloire et que leurs élans isolés s'étaient cabrés aux mille chocs, aux mille résistances du chemin. Oui, messeigneurs , c'était l'enfer ; car il y avait dans cet enfer bien des ])leurs et des grincements de dents que vous entendiez de toutes vos oreilles, et que vous n'écoutiez que pour en rire.

Ne vous étonnez donc plus désormais des préventions défiantes qui accueillent toute entrée de vous au milieu de nous, ne venez plus flétrir nos <;nint(*>^ roprésnillcs du s(ifj;male d"inif|iiit(* ,

ne venez plus compiler pour des torlails nos hargneuses mais légitimes convoitises. Xe venez plus nous crier guerre et anéantissement parce que nous avons frappé au grand jour qui avait frappé du poignard dans Tombre. ISe venez plus eniin nous couvrir de vos malédictions et nous étouffer dans le manteau de vos dominations despotiques, parce que, si nous avons perdu toute foi en vous et toute sympathie en vos enfants eux-mêmes, c^est que les blessures dont avaient saigné nos pères à nous ont saigné jusqu'à hier, et saigneront longtemps dans nos tristes générations; c'est qu'au lieu du baume, vous avez remis encore le fer dans la plaie, et qu'ils ont été bien rares, il faut le dire sans orgueil, les hommes parmi vous qui ont valu les hommes d'entre nous !

Vous en avez eu pourtant ; mais ceux-là n'ont pu solenniser leur avènement à la noblesse qu'après avoir abdiqué les molles et fantasques mesquineries des cours , ceux-là n'ont pu se faire Maiment sacrer princes et souverains en illustration qu'après avoir tendu leur cœur et leur main à ce cœur et cette main de la foule qui savent comprendre et communiquer les chaudes impre-isions, les jouissantes œuvres.

Voilà pourquoi nous croyons en cette généreuse grandeur dont il ne nous reste plus qu'un souvenir fenent, voilà pourquoi nous faisons gloire à Ferdinand-Philippe d'Orléans de n'avoir jamais oublié dans sa maison de rois la maison du peuple , et de s'être toujours souvenu que si les hôtes des palais royaux et impériaux s'appelaient ses féaux et très-cliers cousins, les hôtes de la masure étaient appelés par lui ses frères les bien-aimés.

Il est certaines heures , dans une vie princière, où il suffit de la raison pour ne pas s'exiler dans les à-parts hautains et insensés; mais, du moment où le prince est appelé par sa destinée à monter juscjuaux: sièges les plus suprêmes , si le prince a conservé toute sa vigueur de logique, sil n'a pas laissé la fumée des exaltations dignitaires Taffoler, l'étourdir ; alors il est permis despéror, il est permis de louer, et l'on nesl en cola ni téméraire ni llatteur, on est seulement équitable, et l'on garde en soi plus intense et plus austère que jamais , le sentiment de ses fiertés de spectateur et de juge.

Si nous appuyons sur de tels développements, r'csl (jue nous sonnnes arrivés à un point de la roule du duc de Charires, où la perspeclivc se-

tend à ses regards dans un tout autre, mais bien plus large panorama. Ce matin encore, il n'était que pair de France par le titre, mais sans fauteuil au\ séances. Une ordonnance a paru dans la journée du 3 août, et le voilà installé dans le fauteuil de son père, ce matin duc d'Orléans et prince royal , ce soir lieutenant-général du royaume.

Le prince n'était que duc de Chartres encore, et le Voilà devenu duc d'Orléans à la place de son père, qui est devenu Louis-Philippe roi.

Le prince n'était que prince du sang, et il est à cette heure prince royal, héritier du diadème de France.

C'est là, j'espère, une phase tranchée, insigne, solennelle. Eàt-il parti de là poiir s'éloigner par le fait de ce qu'il avait approché par la pensée? Il serait faux de le dire. Il était prince, c'est-à-dire un peu plus par le rang que les simples citoyens , et désormais qu'il peut jeter plus dé vouloir au dehors parce qu'il a été jeté davantage en relief, il se fait prince purement citoyen. Mais, puisque le ciel a daigné lui confier une mission présente , son pays une mission future, il a deux religions comme toujours, et il sera reconnaissant en gardant magnanime

et sacrée Tautorité qu il tient de Dieu. 11 sera grand et digne en anoblissant entôre* la noble tâche qui lui a été conlFéè, et qu'il achèvera de se tracer dans son avenir.

Aussi conimenra-t-il par se meltre en quêle de tout ce qui peut rappeler et célébrer la gloire de cette nation d'élite qiii avait bien voulu élever sur son nouveau pavois la famille dont il était sorti; il le devait par gratitude d'abord, il lé fit par admiration pour ces trente années de servilité qui s'étaient brisées d'un seul coup à la magnifique résurrection des trois journées.

Le souvenir de la part si noble qu'avait prise à l'œuvre immortelle l'Ecole polvthecniqlie , était palpitant au fond de toutes les àme^, et ne pouvait seffacer jamais de lame du prince roval.

Le i() août 1830, les anciens élèves de l'École offraient un banquet à leurs jeunes camarades en témoignage de douce cl |)ieuse satisfaction : le duc dOrléans Nf)ulul sa place à celle félc de famille et de cœur. •''"• f^^ ' "'» '

La solennité eut lieu dans la salle de rOinngerie, située sous la galerie du \[usée. Le président était ^L de Saint- \ulaiie, doyen dâge.

L'assistance élnil composée du prince ion al,

du général Bertrand, du général Gourgaud, du colonel Fabvier, du duc de Montebello, du comte de Montalivel et de M. Charles Dupin, tous anciens élèves de l'Ecole.

Des drapeaux tricolores planaient sur la salle, surmontés par des écussons où étaient inscrits le numéro de chaque promotion et les noms des élèves qui la composaient.

Quatre cents convives étaient assis autour de la table, le prince entre le général Bertrand et M. Bérigny, et en face de M. Saint-Aulaire.

Plusieurs toats furent portés, le premier au roi des Français, le second au duc d'Orléans.

Le prince répondit :

(( Messieurs, je suis fier d'être le condisciple des élèves qui ont pris une part si glorieuse à la consécration de notre indépendance. Ils ont su par leur patriotisme diriger le zèle de nos citoyens, en même temps que par leur amour de Tordre ils oui contribué à maintenir la tranquillité dans la capitale. Je suis fier d'être auprès d'eux l'interprète de la France, et je propose ce toast : Aux élèves de l'Ecole polytechnique, à ces jeunes hommes qui ont contribué d'une manière si puissante à la défense de nos libertés nationales. «

Plusieurs autres toasts furent portés , dont l'un : A la brave populaliun de Parisy un autre : Au colonel Fabvier, au héros de la Grèce, un troisième à 37. ]'ictor de Tracy.

Ici fut close cette touchante réiniion pendant laquelle un orchestre avait accompagné des couplets préparés pour le banquet et fait entendre contlnuellcnuMil des airs patriotiques. La plus franche cordialité avait régné dans cette enceinte où le prince demanda ce qui fut le rêve de toute son existence : que toute distinction de rang disparût devant la patrie.

l;n mois après la révolution de 1830, le 29 août, une armée immense couvrait le Champ- <le-Mars. Celte année s était formée seule, par son j)roprc élan, |>;ir son unanime spontanéité : !)(),()()() soldats ciloNeiis s élaicnl dressés comme un seul homme, et sous leurs uniformes hrillans de jeiine>>se, ils s'étaiiMit rlonné rendezvous au cham[)-de-.Mars.

Lafavclle commandait, il leur adressait à Ions de ces paroles graves et solennelles que la po-^térité se rappellera encore, et c'est au moment où la re> ue allait éti'c Irrminée, ([n'il r<'<u( une lettre ainsi conçue :

Palais-Royal, ce *i septembre 1830.

«r Vous ne serez pas étonné, mon cher général, fjue j'éprouve le désir de faire partie de cette glorieuse garde nationale que vous avez commandée aux deux grandes époques de notre histoire moderne, et dont vous avez chaque fois si noblement guidé Fliéroïsme. C'est le devoir de tout bon citoyen, et plus que tout autre je tiens à le remplir. C'est dans Tartillerie de la garde nationale que je demande à être inscrit comme canonnier, parce que je pourrai souvent en faire le service sans manquer à mes autres obligations.

« Je saisis d'ailleurs avec empressement, mon cher général, cette occasion de vous renouveler Tassurance de tous les sentiments que je partageais déjà pour vous avec cette milice citoyenne à laquelle je suis maintenant fier d'appartenir.

«■ Votre affectionné, ff Ferdinand-Philippe d'ORLÉANS. »

« A la bonne heure, s'écria le vieux soldat, le seul prince en âge de porter les armes et désormais notre camarade, le voilà enrôlé dans nos rangs ! Ce n'est pas un officier, c'est une re-

crue que nous rece\ons : quil lui soit lail bon accueil. »

Le prince en effet entra dans les artilleurs de la garde nationale. Comme tous , il montait sa faction, et couchait sur le lit de camp ; comme tous , plus queux tous peut-être, il se montrait docile à la rigoureuse discipline adoptée. Chacmi des postes où le prince passait ses nuits d'hiver se mettait de moitié dans les saillies dont lui-même souvent était le hut.

« Point de préférence, disait-il, point de faveur, mes camarades, je comprends toutes les agressions qui ne vont pas jusqu'à Ihonneur. Pour moi , si par hasard et sans le vouloir, je blesse Tun de vous , qu'il se souvienne que je suis son égal, el demain j'<>ublierai sa vengeance de la veille.

« Toujours des discussions, jamais de disputes sérieuses.»

Dans les postes occupés par la compagnie où le duc d'Orléans s'était enrôlé, on remarqua, lors de la prenu'ére revue du Champ-de-Mars, qu'il n'y avait qu'une seule timbale pour tous les soldats.

« A vous le premier, lui dit un de ses camarades en la lui présentant.

« Volontiers.

Et quand toute la compa<^nie eut vidé la coupe, le prince la reprit et but le dernier.

« Vous avez bu à ma santé, leur dit-il encore, moi je bois à noire union éternelle, au bonheur et à la gloire de la France ! »

viir.

^luilflrrrf. — tjnlliintït'. — Cflcjiqur.

Il y a les hideuses contagions qui infligent le néant et la mort, il y a les belles contagions qui consacrent la puissance et la vie. Paris est le cerveau de la France , la France est la poitrine de l'Europe ; et comme les battements s'échappent plus énergiques de la fièvre aux flammes sinistres, de même de la fièvre qui brûle du fou sacré. Or, ])as une palj)ilation chaude ne se remue au sein, que tous les autres mendjres ne s'ébranlent et pétillent: nous avions lancé Télincelle, c'était à IFurope de s'allumer, les Trois journées eurent des sœurs.

Mais quand la famille se fut enlacée dans une même chaîne de force et de bonheur, alors il fallut ardemment veiller à une désharmonie , un seul anneau dérangé pouvait rompre la grande étreinte.

La Belgique était soudée à la France qui lui avait communiqué le mouvement électi'ique. Ce dont il s'agissait maintenant, c'était de ne pas permettre qu'eHe surtout, elle notre compagne de plus près, elle une des plus faibles entre toutes, perdit le fluide régénérateur.

Là cependant, frénétique et haletante, une espionne attendait. — Nous avons au milieu de nous, nations européennes, une criminelle fameuse que nous n'avons pas exécutée encore et qui se drape dans son orgueilleuse impunité, comme on s'envelopperait dans un manteau de gloire. A sa première fantaisie, cette criminelle effrontée met une voile à la mer , et la voilà s'en allant promener à Test , à l'ouest , comme la brise le veut, et elle ne rentre à la maison qu'après bonne et riche capture. Dès qu'elle trouve pâture sur son chemin, elle saute dessus ; et, sans foi ni loi, sans équité, sans honneur, sans remords, sans miséricorde, elle assassine, elle pille, elle

se sauve. . . Tout est consommé, les flots seuls rougissent.

Depuis bien des siècles elle exerce son métier, vous sentez qu'elle a dû s"y enrichir. Aussi, à rheure où nous sonmies, a-t-elle sa fortune plus copieuse que foutes les honnêtes et nobles existences qu'elle souille de son voisinage, et se pavane-t-elle sans cesse plus impudente , plus âpre au brigandage. Elle n'a rien par elle , rien chez elle, qu'elle ne nous ait volé à tous ; elle ne mettra jamais de frein à ses fatales et perfides avidités, jusqu'à l'heure où justice enfin sera faite, jusqu'à l'heure où il sera crié au son des cloches et des fanfares, par tout l'univers bouleversé de joie : La France du dix-neuvième siècle, notre sublime diclalrice, a fusillé l'Angleterre ! » O mon Dieu! O mon Dieu, faites-nous vivre jusque-là, ou du moins, ce jour-là, un moment de réveil et nos deux mains, et une plume et des cartouches !

Donc l'Angleterre, puisqu'il faut bien salir cette page, puisqu'il faut bien dire Barabbas quand on parle d'infâmes échappés au supplice, rAnglelerre était aux af^uels. Elle avait vu se dorer la liel^i(|ue aux splendides rayons do l'indépendance ; jalouse eliinpali**nlc , elle s'arran-

gea pour lui arracher ce bijou qui n'a pas de prix. Elle ne l'attaqua pas de front, — elle n'a jamais essayé ce mouvement-là, elle se glisse, vous prend par les épaules, vous jette un bandeau sur les yeux, son poignard dans la gorge, vous regarde tomber et ramasse... tout ce qui vaut #ur vous et en vous, et met la main sur vos artères et sur vos poches, pour que les unes et les autres se dépêchent de faire place vide

Elle avait donc semé de Tor, pour recueillir de Tor et du sang de Belgique. Elle avait fabriqué en secret une restauration , masque stupide dont elle voulait voiler ses trames, sorte d'arlequinade perfide et noire qu'elle s'occupait à enjoliver des atours les plus féeriques, gâteau empoisonné qu'elle pailletait des vertus les plus alléchantes ; espérant distraire les Belges à savourer leur coquette friandise, tandis qu'elle s'amuserait, elle, à les achever et les dévaliser. Un joujou d'enfant pour la dépouille d'un peuple, le second cadeau valait bien l'autre ; et puis ainsi faisant, on tramillait bien plus à Taise, on était bien plus sûr de ne pas laisser échapper une obole du sanglant héritage, et on avait bien moins peur d'être pris à sa sourde et ténébreuse expédition.

La Belgique s'endormait insouciante et heu-

reuse dans le berceau de >a jeune liberté, (juaiid l'assassin approcha son stylet à la main pour égoro^er en cas de torpeur, sa marotte à la main pour badiner et égorger en cas de réveil.

La France, dans son incessante sollicitude sur la destinée de ses sœurs, surprit l'assassin au moment où il s'élançait ; et elle courut au secours, armée de la savante lame du brave général Belliard, l'un des grands de notre Vendée, — la Terre des géants. —

Cette vieille et loyale éj)ée s'annonça dans Bruxelles, sous le nom dambassadeur français; et Bruxelles eut la vie sauve, et les machinations du représentant de la nation corsaire s'enfuirent honteuses et découragées... Pardon si j'ai dit deux blasphèmes : où est la honte, oùestle courage, ces gens-là le savent-ils, grand Dieu?

Le patriotisme belge s'épanouit au présent et à l'avenir ; il lui était donné de s'appuver sur la France, et toutes ses anxiétés se brisaient contre elle.

Aussi, lorsqu'un autre danger vint fondre sur lui, sa première pensée fut pour nous; et toutes les fois rjuil s'agit d»' vaillance et de générosité, Dieu sait comme nous faillissons !

Uiic lettre nous arriva, disant que la Hollande

osait toucher à celte indépendance belge que la France avait sanclionnée. Ce message avait été reçu le 4 août 1851, à cinq heures du soir; le 5 août à six heures du matin, la France était en route.

Dans la soirée du 4 août, un conseil de ministres s'était assemblé, il avait été résolu qu'on châtierait les profanateurs, et que la pauvre martyre, délivrée de son premier larron, serait purgée encore de l'approche de Fautre.

Le duc d'Orléans entendait enfin sonner TheUre après laquelle il avait si longtemps et si fervemment aspiré; cette heure de glorieuses luttes au dehors, qui avait vibré tant de fois dans ses rêves avec son cortège inspirateur de redoutes emportées , de portes de ville abattues , de placées fortes foulées aux pieds, et de mitrailles et de fusillades lançant un nuage de lauriers sur chaque arpent de terrain sanctifié par notre étendard.

Le jeune prince crut voir dans ce jour élu Tépoque marquée par le doigt de Dieu, une première étoile d'un superbe horizon militaire : le jeune prince avait bien vu.

Il veillait sans un souffle, mais le cœur secoué ; il veillait sur le seuil du Conseil omnipotent, il

attendait, il allendalt... Son père se lève et vient à lui. La séance est close, la question n'est plus une question, le mot suprême a été dit. « Eii Lien ? cli bien ?

— Eh bien, mon fds, vous irez dès ce soir à votre apprentissage d'honneur.

— Merci, mon père, et je vous le jure, je ne reviendrai à vous qu'après avoir noblement gagné mes éperons. »

Et de là, il franchit le Pont-Royal et courut au quai d'Orsay où était établi le quartier de son régiment.

Il se plaça au milieu de ses troupes et leur fit signe qu'il avait à causer avec elles : « Braves camarades ! s'écria-t-il.

« La Hollande, au mépris des traités et du droit des gens, attaque aujourd'hui la généreuse nation belge. La Belgique notre alliée, réclame notre appui ; le roi mon père a résolu de voler à sa défense. Que demain, à six heures, notre régiment soit en marche. Dès ce soir, je pars avec le brave général Gérard. Camarades, nous nous trouverons sur la frontière, et c'est en face de l'ennemi que je prouverai si je suis digne de marcher à voire tête. »

Le régiment répondit à son jeune colonel

par ses vivats et ses acclamations. Officiers et soldais , tous confondus dans un même élan , s'embrassaient avec des transports de bonheur et de fraternité que Ton ne saurait peindre. Le jeune prince n'en pouvait plus d'attendrissement et d'exaltation ; il se retira , plein de regrets, et de joies dans l'avenir.

Le lendemain au matin une double haie d'honneur faisait cortège sur les quais et les boulevarts de Paris , admirant la belle tenue et l'enthousiasme d'un corps d'armée qui s'éloignait de sa belle capitale, pour lui rapporter une gloire de plus. C'était le premier régiment de hussards qui s'en allait rejoindre son jeune chef parti de la veille , en répétant ce cri d'adieu et d'espérance qu'il en avait reçu : « Vive la France » !

Pl•omfna^l' militûivf.

Vous avez vu la politique agitant les trois puissances dont nous venons de parler : il fallait mettre un frein aux ambitions, opposer une digue aux envahissements de la cupidité , se montrer pacificateur sinon victorieux; et voilà pourquoi le duc d'Orléans, accompagné de son frère le duc de Nemours, voulut faire cette campagne.

Les villes du Nord furent inspectées par les deux princes dont Taclivilé ne pouvait le lasser. Us arrivèrent en j)osle à Maubeuge où était établi le qaurlier-général, et ils descendirent dans un

liôtel bourgeois, tandis que des ordres étaient expédies pour réunir des diverses places du Nord de quoi compléter l'organisation d'une armée de cinquante mille hommes.

Averti par des courriers extraordinaires, le commandant de place prévint les autorités civiles qui allèrent au-devant de Leurs Altesses.

Le colonel des dragons cantonnés demanda au prince royal ce qui leur procurait Thonneur d'une telle visite.

« Aiguisez vos sabres, répondit le duc d'Orléans avec une vivacité déjeune homme, aiguisez vos sabres, vous en ferez bientôt usage. >>

Il y eut bal le soir, les princes s'y rendirent et oublièrent leur future conquête dans les joies de famille dont on voulait les enivrer.

Le lendemain, une distribution de prix avait lieu dans un collège ; les princes furent priés de l'honorer de leur présence, et ils acceptèrent de la meilleure grâce du monde.

La réunion était brillante, et les parents des lauréats décernaient eux-mêmes les couronnes qu'ils avaient méritées. Le nom du jeune Oscar Ch... ayant été proclamé, le duc remarqua le trouble de l'écolier, qui n'avait là aucun parent pour lui donner la palme et les livres.

« Eli bien ! lui dit le principal du collège, voici deux princes : Tun d'eux voudra bien vous couronner si vous sollicitez cette faveur.

— Lequel de nous deux cboisissez-vous ? demanda le duc d'Orléans qui venait de se lever vivement ainsi que le duc de Nemours.

— Vous, répondit Oscar Ch... en s'adressant au prince roval et en jetant un regard de tendresse vers le frère, vous, monseigneur; mais vous, d'abord !

— Venez donc, et recevez cette couronne de la main de deux amis. Tâchez que cela vous con sole un peu de votre abandon, et souvenez-vous, mon enfant, qu'avec du mérite on ne reste pas longtemps isolé.

« Apropos,mon jeune savant, étes-vous allié â la famille de M. Ch..., commandant de la place d'Avesnes ?

— Cestmon père, monseigneur.

— Je vous en fais mon compliment.

A quelques jours de là, le duc se trouvant auprès de M. Ch...

« Je vous en veux, commandant, lui dit le prince, je vous en veux beaucoup.

— Pounjuoi cela, monseigneur? Je ne crois pas avoir mérité...

— Si lail, si fait, vous avez au collège de Maubeuge un petit vaurien que j'ai couronné, garçon distingué, c'est vrai; qui lient de famille, c'est vrai ; mais qui n'en a pas moins faili nous faire battre, mon frère et moi. »

Le prince raconta l'incident de la distribution des prix, et le commandant se sentit heureux du bonheur qu'on avait donné à son enfant.

Le prince a toujours eu pour ces réunions de collège un goût prédominant.

a J'aime beaucoup, disait-il souvent à ceux qui Tenlouraient , j'aime beaucoup à me rappeler ces premiers jeux démon enfance. Quand je pense aux rudes travaux des écoles classiques, je me sens tout joyeux de les avoir quittés pour les bénéfices des camps et des bivouacs. On a beau dire, un pensum ne vaut pas un coup de sabre. »

Mais les troupes échelonnées franchirent enfin la frontière ; le duc d'Orléans et de Nemours entrèrent à Bruxelles le 11 août 1851.

Au point dujour et malgré une pluie battante, plus de dix mille personnes se portèrent au faubourg d'Auderlecht pour y saluer Tavant-garde de l'armée française commandée par les jeunes princes.

Vers deux heures, ils entrèrent par la porte Saint-Gilles, accompagnés des généraux Baudrand et Marbot, précédés d'un bataillon de sapeurs-mineurs, et à la tête du douzième de ligne et du cinquième de dragons.

Les troupes suivirent les boulevarts depuis la porte Saint-Gilles jusqu'à la rue de Xamur d\)ù elles descendirent sur la place Royale et vinrent prendre position, Tinfantcrie dans la rue Royale appuyée au parc, et la cavalerie en retour sur la place du Palais, où elles furent passées en revue par les deux frères.

L'enthousiasme était à son comble : le lendemain devait être un jour de bataille, car les Hollandais touchaient pour ainsi dire à la ville. On lance contre eux une avant-garde, ils fuient , Bruxelles respire, et les soldats français n'eurent plus qu'à rentrer dans leurs cantonnements :

La promenade était achevée.

Vinrent les jours de désolation et de calamités où, surprise comme par une trombe du nord, la capitale silencieuse se vit ensevelie dans un long nuage de deuil.

Le choléra, descendu des Backans, vomissait ses poisons* dévorateurs sur nos populations épouvantés. On crut arrêter les progrès du mal en cachant le nombre de victimes; mais les corbillards erraient dans les rues désertes, les églises ne recevaient phis les cadavres, les cloches se taisaient sur les malheurs, et le prêtre tombait victime de son zèle et de sa charité.

On s'émut ; largent des riches fut mis à la disposition des pauvres, Tégoïsme et Tavarice furent domptés par la crainte, et des hôpitaux temporaires s'ouvrirent dans tous les quartiers.

Hélas? le sinistre fléau franchissait toutes les barrières, il brisait les portes des hôtels les plus somptueux, il s impatronisait de force dans chaque maison et les bras se lassaient à ouvrir des fosses dans le champ de repos éternel.

La peur, cette compagne fatale de toute catastrophe, rendaient la science et le dévouement inhabiles à la générosité. Ceux-là même qui par état et par devoir, se livraient au culte du malheur, étaient sans force contre cette maladie orientale qui frappe et tue du même coup.

Il fallait donner de Ténergie à ceux que la mort n'avait pas encore atteints, il fallait prouver que le choléra pouvait être défié, qu'il pouvait être vaincu, et voilà pourquoi presque tous les jours le duc d'Orléans parcourait les quartiers les plus populeux de la capitale, répandant à chaque pas ses nobles libéralités.

Il s'en allait visiter aussi les hôpitaux pour apporter les secours, les consolations, les récompenses. On le voyait s'entretenir avec anxiété des ravages du mal, s'informer avec une sorte

(le religion des moyens mis en œuvre [)i.u\- le dompter. Il ^'approchait bien près de chaque lit, touchait à chaque malade et lui parlait avec Faccent et les démonstrations d'une sympathie pieuse. A Tun il venait tàter le pouls, à Tautre présenter une potion ; à ce troisième il demandait sa main pour la serrer bien fort, et les malheureux de ne pas oser, de ne pas vouloir; alors il la leur prenait lui-même, ou bien encore ils s'élançaient sur celte main royale si généreusement tendue, comme si un miracle eût dû s'en échapper.

Il avait pour tous des paroles de bonté, pour tous de ces phrases d'affection qui vont au cœur; et comme son frère, ])lacé derrière lui, le laissait faire tout seul :

« Allons, Nemours, lui dit-il, parle donc à ton tour, tu emboites par trop le pas.

— \u[)rès de l(ji je tlois m'effacer.

— Tu as tort, et je veux que lu sois aime autant que je le suis.

— Que faut t-il faire [tour cela ?

— Te montrer. »

Une fois(ju"à l'IIôtel-Dicii, il rhemiiiail lenteiiMMif d.iDs Mlle 'le «es \ a les salles où rê|)id<iiiir

avait établi son empire, il entendit une voix mourante à ses côtés :

a Courage, dit le prince qui venait de s'arrêter au chevet du moribond, courage, la mort fait bien souvent grâce à qui espère.

— Le choléra népargne personne, monseigneur.

— Votre main ?

— C'est la peste que vous demandez, et tout le monde n'est pas aussi heureux que le petit caporal à Jaffa.

— Je veux essayer.

— Au reste, il y a loin d'ici en Egypte !

— Pas si loin que de moi à Napoléon. »

« Vive le duc d'Orléans, s'écrièrent à la fois plusieurs voix haletantes.

— Vivent ceux qui souffrent, dit le prince. » Et il continua sa périlleuse inspection. C'était beau, savez-vous, ce fils aîné dun

sbiiveraîn se jetant h plein cœur aux derniers dévouements, au sacrifice d'une fraîche et splendide carrière, pourquoi? pour aboutir peut-être à une courte et pâle agonie, à une mort presque sans gloire !

C'était beau, savez-vous, ce visage de vingt

ans à peine, s'avcinçant tranquille au milieu de ces centaines de cadavres qui, tout eu se laissant emporter de leur couche funèbre, venaient coudoyer le prince et le hcurler de leurs terrifiantes menaces î

C'était beau, cette jeunesse toute resplendissante, celte immense et superbe épanouissement de sève, de santé, de vie, se promenant avec lenteur et sérénité au fond de ces vastes et insatiables sépulcres, avec la contagion sur la tète, la contagion sous les pieds, la contagion alentour, l'impitoyable mort partout!

Même après son départ de ces lieux d'agonie, le prince était encore là; car les bénédictions de la douleur parlaient longtemps de lui, et de riches offrandes restaient toujours comme traces de son passage.

Au mois d'avril 1832, il mit à la disposition de la caisse municipale, et pour être employée aux frais des bureaux de bienfaisance, une somme de douze mille francs, rien de moins.

Et quelques jours plus tard, le du 12 même mois, il faisait une visite au Val-de-Gràce. Il ap- [iril que les malades n'arrivaient à ce séjour d'angoisses que dans Tétat le plus désespéré.

« A quoi en attribuez-vous donc la cause? demanda le prince au célèbre docteur Broussais dont il était accompagné.

— A la longueur du trajet, monseigneur. Les casernes sont si loin de nous !

— Eh bien! je veux qu'on apporte chaque soldat en voiture, et ma cassette particulière acquittera ces dépenses.

— Merci pour mes camarades, murmura une bouche déjà violette, merci, prince; à vous nos prières et nos vœux de toutes les heures.

— A vous du calme, mon ami, je ne fais que mon devoir. Je donne une voiture à qui donne son sang pour ma famille et la patrie.

— Mille baïonnettes î j'aimerais mieux la frontière que Thôpilal et le boulet que le choléra.

— Je vous promets ce que vous désirez, à condition que vous allez guérir.

— Je guérirai, mon prince... »

Les rayons les plus suaves glissent et ne demeurent pas, les ferveurs les plus pures vont s'abîmer dans les impénétrables mystères de Dieu ; le pauvre soldat rendit à Tinstant un dernier soupir dans une horrible convulsion.

Fermons vite ces pages lugubres ; car, s'il est

consolant de voir au travers des heures soml)res rayonner les douces providences, c'est aussi chose bien amère à songer que parfois il plane sur la terre de ces fléaux tellement rigoureux, que tout se brise à leur puissance fatale...

Tout, excepté pointant la mémoire du bienfait.

Le fléau était vaincu, Tespérance renaissait dans le cœur de la capitale attristée, le jour des récompenses venait de s'ouvrir. Des médailles furent décernées aux plus zélés des citoyens, et le président de la commission en remettant au duc d'Orléans, celle qu'il avait si bien méritée, lui adressa les paroles les plus touchantes sur le courage et le dévouement qu'il avait manifestés, alors que Ton croyait encore Tépidémie une contagion.

V ivemenl ému, le prince répondit :

« Je suis bien sensible au souvenir des habitants de Paris. Ce qui me flatte infiniment dans le don de cette médaille, c'est de la recevoir en même temps que vous, messieurs, en même temps qu'une foule d'hommes dont la bienfaisance et le dévouement ont abattu les elTels de la peste ; car elle restera, messieurs, comme un

témoignage honorable de ce que vous avez fait pour vos concitoyens, w

De toutes les décorations dont le prince aimait à s'enorgueillir, celle-ci lui était la plus chère ; car il Tavait conquise au péril de sa vie pour sauver celle des autres. •

Cvon.

N'altendez pas que les multitudes éplorées râlent la faim dans les rues.

iV attendez pas que leurs bras trop faibles pour le métier, deviennent trop forts pour la révolte.

N'attendez pas que la rnisère les pousse délirantes hors de leurs seuils désolés.

^'attendez ])as que, groupées sur la place publique, elles demandent à leur ami, à leur frère venus à elles dans leur détresse, où elles dîneront, où ils dîneront tous...

Oh! n'attendez pas qu'elles montent sur les clochers , et soimcnt le tocsin (jui réveille le courage et le désespoir.

Vattendez pas (ju elles clierclicnlavec des cris de colère, des balles et de la poudre plus encore que des vivres.

N'attendez pas que les pavés amoncelés se dressent en barricades, les maisons en citadelles, les enfants en héros.

Car alors le bronze tonne, le sabre coupe, la pique troue et perce, les palais sont envahis et fouillés, et le sang coule à flots pressés dans les villes en deuil.

Rois , princes , le premier indice de la faim est le premier pas vers Témeute, et Témeute le premier pas d'une révolution...

Princes, rois, écoutez les leçons du peuple; car elles se gravent profondes sur les marches des trônes, et vous savez comment alors les trônes changent de rois.

La seconde ville de France, Théroïque et travailleuse Lyon, voyait ses enfants décimés par la détresse : ses enfants se réveillèrent dans un mouvement unanime, assiégèrent les magistrats dans leurs hôtels, et levèrent une armée contre l'année qu on avait envoyée pour les combattre.

On ne se rappelle que trop les désolations de cette grande cité livrée à toutes les horreurs de Tanarchie; et comme on redoulait de sanglantes

réactions, on voulut essayer de soumettre et pacifiera la fois ce peuple incandescent.

Lu vieux guerrier, un jeune capitaine partirent en même temps, le glaive et rolivier, Soult et le prince roval.

A quoi bon rappeler cette course pacificatrice, dont tous les cœurs se souviennent, et que les Lyonnais surtout n'oublieront jamais? Soult voulait des châtiments, le prince ne parlait que de clémence. Le premier demandait des prisons pour punir les' rebelles ; le second donnait du pain pour consoler les malheureux. Le vieux soldat ridé dans les sévérités de la discipline des camps, ne comprenait pas Tinsurrectiondans les rues; le jeune soldat encore plein do ses premières journées d'effervescence , ne cherchait dans les sanglantes rencontres qu'un mouvement expliqué par la misère , et que lui, étoile de consolation, voulait ramènera Tordre par la persuasion de sa parole évangélique. Apôtre de Paris, il luttait sans relâche contre Tange exterminateur qui avait acromj)agné ses pensées de toutes les nuits, et il était bien résolu, ainsi qu'il la juré depuis, à a!)jurer s;i mi>si()ii, si réchafand deN.iit se dresser pour un seul ciloNcn.

Disons-le parce que cela est, dans les rues, sur les quais, sur les places publiques, si tous les citoyens jetaient un regard de respectueuse terreur sur le maréchal Soult , on voyait les visages s^épanouir aux témoignages d'affection et de pitié généreuse, que le prince ne cessait de donner à ceux-là même qui semblaient vouloir, dans de nouvelles menaces, faire revi^Te les jours de deuil.

' a Tu as l'air bien farouche, dit-il à un ouvrier silencieux e| les bras croisés, qui le regardait passer au milieu des cris de la foule.

— C'est mon air, à moi.

— Tu poiirrais le changer en ma faveur.

— Mon visage est comme ma poitrine : je souffre, et voilà pourquoi mes traits sont crispés.

— Je voudrais bien pourtant les voir purs et calmes : aide-moi.

— Donnez du pain à ma femme qui allaite son fils, et qui n'a ni lait ni pain.

— Comment s'appelle-t-elle?

— Adélaïde Gervais.

— Logée ?

— A la Guillotière.

— On est chez elle de ma part, et sa voisine qui lui a tendu la main est chez ton père aussi.

— Je décroise les bras, je reprends courage, et je vous bénis.

— Dis à tes frères les ouATiers que si je suis leur prince, je veux être avant tout leur ami.

— Oh! bien alors le canut sera le vôtre, et nous quitterons le fusil pour le métier.

« Si le métier manque, le Rhône est large el rapide... suffit.

— Dans le malheur, il ne faut ni se tuer ni s'armer contre des citoyens.

— Essayez de la faim, monseigneur... »

Le duc se retourna vers un de ses officiers d'ordonnance.

«. La faim seule est coupable ici, lui <lit-il avec amertume, tuons la faim, u

A son retour à Paris, le duc d'Orléans ne cessa d'adresser les prières les plus fenentes à son père, pour qui! fit (aire la sévérilé de sa justice et des sonnues éuoinios fiirent envoyées pai" la cour en paiement d'une prodigieuse quantité de commandes aux fabricpics de la ville des redoutables secousses.

C'est ({uelà-bns, ont rc< Ici i\ llrincsilcvaslalenrs

murés dans de vieilles rues, sans air dans les chambres, sans espace, sans horizon, quand une voie crie : « Tai faim! >y dix voix, cent voix répondent : « J'ai faim f » et le quartier crie : « J'ai faim ! )) Et la cité s'agite, et le désespoir se dresse, et la tête s'égare, et la main frappe, et les citoyens

tombent, et les autres villes du royaume

s'ébranlent, et les mécontents s'interrogent, et la France est en émoi.

Lyon est la grande ouvrière des émeutes.... Attendons l'avenir.

Mais le soleil réparateur avait brillé, le prince ro3'al avait rempli la tâche libératrice qu'il avait sollicitée ; et aujourd'hui la ville des labeurs, de la misère et de la révolte, est dans le deuil de l'horrible catastrophe qui a frappé la France.

L'insurrection avait été ardente, le sang avait coulé de toutes parts , et ceux que la misère avait poussés à la frénésie , portaient dans les rues désertes un étendard sur lequel était inscrite cette terrible devise : « Vivre en travail- (( lanlou mourir en combaltant! »

On prévoyait à Paris que la pacification serait chose difficile. Le Prince royal le comprit mieux que personne, et il écrivit secrètement au maire

de cette grande ville pour qu'il eût à le demander lui, prince, au roi son père.

11 partit donc, ainsi que nous lavons dit.

La route fut rapidement parcourue. A une demi-lieue de Lyon, sur les hauteurs qui dominent le Calvaire, le duc d'Orléans se mit à la tète des troupes que lui avait amenées le lieulenant-général Roguet, ainsi que les gardes nationaux restés fidèles à leurs dev(»irs.

Les ouvriers étaient maîtres des ponts et des principaux postes de la ville. Tout le faubourg de la Croix-Rousse élait percé de meurtrières , le courage était au niveau de la faim, et le choc, s'il V en avait un, de^ait être terrible.

Mais le calme se rétablit, et le prince, en parcourant le faubourg de Vaise et les quais du Rhône, n'entendit de toutes parts que des cris d'allégresse et des paroles d'amour.

A son entrée , il fut reçu par les autorités municipales à la porte de Vaise, et voici la touchante allocution qu'il adressa d'abord au clergé :

« Monsieur l'archevêque, messieurs,

« Accouiii ici pour reiii|»lii- ime (iMivre de conciliation, j ai dû compter naturellement sur votre concours pour m'aider dans la tâche que je me suis imposée. C'est bien mériter de la religion ,

c'est la bien servir que de s'iiilerposer dans les discordes civiles, d'apaiser les haines et de calmer les passions. Soyez persuadés que je m'empresserai de rendre compte au roi mon père de tout le zèle que vous mettrez à accomplir cette mission de paix. »

Puis il répondit au tribunal de commerce :

« Les coupables appartiennent à la justice : les malheureux sont de mon domaine ; je m'en empare, je veillerai sur eux autant qu'il sera en moi. »

Les magistrats s'étaient lait accompiagner paf (rois ouvriers pris dans diverses classes et hors de toute corporation :

(( Est-ce que la révolte vous donnera du pain, leur dit-il avec sévérité ? La révolte ne donne que du sang. Je ne viens pas ici pour punir, mais pour pardonner. Si vous voulez de ce pardon , que les ateliers se repeuplent... Sinon, justice aura son cours.

« N'est-ce pas ! mes amis, continua-t-il avec un accent plus rassurant, n'est-ce pas que vous déposerez les armes qui ont été tirées contre vos frères ? Répondez moi au nom de tous vos camarades. »

Les ouvriers promirent d'exercer leur in-

Jll

flueiice sur leurs hères égarés, el le jour riiéme en effet, la ville élait cahiie et silencieuse.

Cependant, le maréchal Soult avait prescrit la rentrée dans l'arsenal, de tout ce (jui en avait été enlevé, ainsi que des fusils et des sabres pris dans les postes ou sur les honnnes isolés. Et ce fut sans de grands efforts <]ue la mesure s'exécuta.

Ainsi fut pacifiée la seconde ville du royaume, grâce surtout à la présence et aux bienveillantes manières d'un prince si persuasif.

A son retour à Paris, son premier soin fut d'envoyer des secours à la cité soumise. A la fervente prière de son fils , le roi voulut également que toute la cour s adressât à Lyon pour ses étoffes de luxe, et le commerce y reprit pour quelque teujps son activité accoutumée.

Précisons; car nous savons les bienfaits que le prince royal a jetés à diverses époques, dans la ville où il s'était posé connue conciliateur.

En ISo^i, il envoya ^ix mille francs;

En IS56, dix mille ;

En 18Ô7, el à Toccasion de son juariage, cinquante mille.

Les chiffres ont aussi leur éloquence.

Ui

Avant de clore ce cbapilre, retraçons encore un fait gravé dans notre mémoire ; c'est le cadre du tableau :

Le prince ayant appris qu^un duel avait eu lieu entre deux ouvriers, et que celui qui avait blessé l'autre comptait au nombre des citoyens restés fidèles, Tenvoya cbercher.

« Pourquoi t'es- tu battu contre un camarade?

— D'abord, ce n'est pas un camarade, monseigneur.

— Pourquoi f es-tu battu contre un ouvrier?

— Ce n'est pas un ouvrier , monseigneur , puisqu'il ne travaille plus.

— Travaillera-t-il davantage, à présent que tu l'as étendu sur son lit ?

— Non, mais ça stimulera sa paresse, et lui montrera son devoir.

— Le duel pas plus que Témeute, n'est utile à personne. Tu seras jugé plus tard pour ta faute; et pour le moment, jeté donne douze louis afin de reconnaître ta fidélité aux lois.

— Monseigneur , puisqu'ils m'appartiennent, je vais les porter à Leroux qui est blessé.

— Porte-lui en autant de ma part, et en les lui remettant, serre-lui la main.

— Pour vous aussi, monseigneur?

— Pour moi aussi.

— Alors permettez. »

Et la main robuste de l'ouvrier broya celle du prince.

C'est par de semblables témoignages de sympathie pour ceux qui avaient souffert, que son altesse fit rentrer le concorde dans une ville dont chaque commotion ébranle tout le pays.

Sicile îï'vluDfrô.

(iuillaumc de Nassau avait battu en refraite une première fois aux approclics de Tarmée française venant au secours des Belges ; mais dès qu'il nous eut vus repasser la frontière , il fit entendre de nouvelles plaintes, acheva le rôle de teinporiseiu' (pi'il s'était donné dans des jours d'alarmes, et reprit les hostilités.

Déjà le duc dOrléans s'était rendu à Bruxelles, et le 26 septembre 1832 il passait en revue, dans les plaines de Danderlewe, les troupes commandées par le le fçénéral Clump, et il faisait avec le roi des Belj^es son entrée dans .ilôts

au milieu d'une immense population. Toutes les maisons étaient décorées d'étendards français et belges.

Ce voyage du duc d'Orléans était une menace pour la Hollande ; mais Guillaume était trop entêté pour renoncer à ses desseins : le siège d'Anvers fut résolu.

Le 15 novembre 1852, Farmée française entra en Belgique; et trois jours après, le duc d'Orléans revenait dans Bruxelles à la tête del'avantgarde.

Le maréchal Gérard commandait en chef le siège. Les troupes arrivées prirent leurs cantonnements , une partie à Anvers ; puis les deux divisions chargées d'observer, ainsi que la brigade du duc d'Orléans comme brigade d'avantgarde, se tinrent aux avant-postes.

Les quatre divisions chargées du siège se logèrent dans la ville, firent des gabions, des fascines, complétèrent les provisions d'artillerie et achevèrent en dix jours les préparatifs du siège.

Il y avait dans cette armée belliqueuse des noms chers à nos souvenirs et que nous ne devons pas oublier ici :

Le duc d'Istries, fds du maréchal Bessières et aide de camp du maréchal Gérard ;

Le prince d'Eckmul , maréchal des logis dans le quatrième chasseurs.

Le prince de la Moskowa, capitaine dans le cinquième hussards.

Et le duc d'Elchingen, fils du maréchal Ney ; aide de camp du duc d'Orléans.

Le prince stationnait depuis le 22 par la route de Breda à Rosendhaal.

Mais quatre jours avant la tranchée , il vint voir le commandant en chef. Le prince était officier supérieur de cavalerie , il pouvait donc se dispenser d'assister à ces premières attaques toujours si animées ; mais il solHcita cet honneur avec tant dinsfance, que la permission lui en fut accordée.

Dans la nuit du 29 au 30, le duc d'Orléans , avec ^»,!)00 hommes, était à son posted'honneur; il avait reparti ses travailleurs entre ciaquantetrois attaques dirigées par le génie, et en même temps il avait accompagné le maréchal Gérard elle général Ha\o dans une tournée périlleuse qui dura jusqu'à trois heures et demie. Un parlementaire avait été envoyé au général Chassé, avec nn'ssion de lui ordonner de livrer la citadelle avant le lendemain à midi.

Lv prince éprouvait des transes mortelles. Il

craignais que le général hollandais ï\e se rendît sans coup férir, et pendant cette attente, on Yen tendait s'écrier : « Oh ! que le premier coup de canon tarde à résonner !... »

Le parlementaire arriva; et, le jour venu, la citadelle vit les travaux qui avaient été exécutés la nuit dans de profondes ténèbres. On aurait pufaire une sortie, tomber sur le poste occupé par le prince ; mais le danger n était point ce qui l'étonnait, et quand midi sonna, le bronze commença son office.

« A la bonne heure , s'écria le duc d'Orléans , « dont le cœur bondissait de joie , à la bonne (( heure, voici qui fait du bruit et perce les mu- « railles! Je redoutais une seconde promenade « miliaire ! »

Cependant le feu continuait toujours, et bientôt un nuage de terre voile la batterie commandée par le prince, un boulet venait d'effleurer le fossé. Le prince salua de son épée, et dit en souriant :

tt D faut bien accueillir les nouveaux venus. »

Si nous attaquions avec vigueur, on nous répondait avec rancune ; les brancards chargés de blessés passaient et repassaient dans les parallèles, et gênaient parfois nos manœuvres. A cet

effet, Je maréchal Soull qui connaissait l'âme du prince, écrivait à Gérard :

« Je m'abstiens de vous recommander les soins à donner aux blessés, sachant que monseigneur le duc d'Orléans leur consacre la plus touchante sollicitude. »

La facétie, parmi les Français, se jette au milieu des événements les plus graves de la vie, et le mol suivant appartient aux annales de nos armées :

Un obus parti de la citadelle éclate en Tair, et les débris tombent sur le poste commandé par le duc d'Orléans, et où se trouvait en ce moment un officier de génie qui causait avec lui. Cet officier s'appelait Lelièvre.

Le projectile lui avait déchiré une partie de l'épaule ; mais, sans se déconcerter, il dit au prince inquiet :

« Hassurez-vous, général, ce n'est rien. Il parait seulement que le ILèvre est assez du goût de l'ennemi, puisqu'il vient de s'amuser à en découper un filet. »

On sait avec quelle infatigable activité les travaux du siège furent |)oussés par le général Gérard, et nous ne voiihms ])as coimtnlor ici les dangers de cette rude expédition.

Mais (lisons au moins ce qui regai-de le prince donl nous écrivons la vie.

Uattaque de la lunette Saint-Laurent fut une des plus meurtrières ; le prince fut le premier à Tassant, et s'y exposa comme un simple soldat.

Dans un moment où la mitraille et la mousqueterie pleuvaient sur les assiégeants, les soldats entendaient siffler les balles si près de leurs oreilles, qu'ils baissaient involontairement la tête. Le prince , qui s'en aperçut , s'élança au milieu d'eux; et, montant sur le parapet, il leur dit d'une voix calme :

« Soyez tranquilles, mes amis, les Hollandais tirent trop haut. Voyez, je suis plus grand que vous, et leur plomb ne me touche pas. »

Tandis qu'il parlait ainsi, sa tête était haute; el, pendant dix minutes à peu près, il ne quitta point sa position sillonnée par les balles ; il causait familièrement avec ses soldats, auxquels il donnait l'exemple du plus rare sang-froid.

Voyez ce qu'il écrivait quelques jours plus lard :

c< Ma seconde tranchée a été plus chaude que la première ; les Hollandais commencent à se défendre vigoureusement. Un de nos boyards esî à peine lenable : j'v ai vu tomber dix hom-

mes tués ou blessés à nos côtés, et les obus nous arrivent comme la grêle. Mais nous avançons beaucoup malgré le feu des Hollandais, et nous avons la gelée qui fait contraste ; nous sommes en biver et en été tout à la fois. »

Recueillons encore quelques mots que nous devons à la mémoire du prince.

La veille de Tattaque, le prince, placé sur un des clochers de la ville, examinait avec le maréchal Gérard les travaux achevés.

« Puisque les boulets ne viendront pas nous saluer jusqu'ici, dit-il avec impatience, allons les chercher.

Quelques jours après, au moment où les batteries rivalisaient d'activité, il traversait les parallèles et s'approchait des fossés. Arrivéà son poste , il se hisse sur une pièce de canon , et y reste en vue des ennemis qui tiraient à mitraille.

« Ce n'est pas là votre place , général , lui dit un oflicier.

— Ma ])lace est partout où les balles et les boulets se promènent. »

Dans une de ces visites aux travailleurs occupés au tracé des parallèles, le dur se vit bientôt ;'i rô!é dtin joiine ^ olonfairr Ar dix-huit ans ,

appelé Almire Gcindpnnière, jeune homme trèsfluet, très-faible en apparence.

<c Tu dois être bien fatigué, mon petit?

— Les petits ne se fatiguent pas plqs vite que les grands, lui répond le volontaire avec le rouge au front; et vous-même, sans aller plus loin, vous n'êtes pas peut-être plus vigoureux que moi. Au reste, c'est ma première campagne.

— Tiens ! c'est aussi 1^ mienne.

— Ça nous portera bonheqr à tous deux. Pour cela, je me remets à la pioche ; car on ne se lasse pas en travaillant sous vos yeux, général.

— Cest bien , mon garçon, il te faut du courage à toi et aux tiens : qu'on appelle une cantinière. »

La cantinière arriva.

« Servez ces braves, lui dit le prince, et bonne mesure.

— J'obéis, général. »

Et avant de quitter le groupe de travailleurs, le prince remit à la femme des camps une pièce de vinsft francs dans la main.

Dans une autre visite qu'il fit aux fossés , il aperçut un soldat insouciant de la mitraille vomie par la citadelle, qui se hissait à cheval sur un gabion comme s'il était invulnérable.

Le prince alla droit à lui :

« Que fais-tu là, mon brave ?

— Je regarde.

~ Cela n aboutit à rietl ; c'est du courap^e sté rile, descends.

— Un moment, ofénéral, il y a là un bastion qiîi va faire feu.

— Eh bien î je verrai comme toi. ».

Et le prince monta auprès du travailleur en repos.

« Alors, cest différent, poursuivit ce dernier : maintenant j'ai peur et je me mets à Tabri.

— Moi je reste.

— Général, quittez ce poste, ou je le reprends.

— Je savais bien que je te chasserais , mon drôle. ))

Et le prince se mit à coijvcrt.

Le matin même de Tassant général , presque toutes les batteries étaient à leur poste , une sente, pour arriver à la plqcp qui lui était destifiée, suivait les parallèles ; maisppmmc le terrain était humide, que les brps sp lassaient, que les roues plongeaient dans la fange :

'< Enfants, s'écria M. A icior A..., voulez-vous m Cn croiie, par les gla<is <'t \i\(' la FiaïKc !

— Sur les glacis, répondirent les braves artilleurs.

Et les pièces, hissées hors des parallèles, arrivèrent à temps pour commencer le feu.

Le prince, encore assez éloigné , vit la manœuvre.

« Voilà une courageuse action, dit-il à un de ses voisins. Savez-vous le nom de cet officier ?

— Il s'appelle Victor A...

— Je me souviendrai de lui. w

On sait silebouletet lamitraille remplirent dignement cette histoire, on sait le rôle que jouèrentles officiers dans cesiége mémorable. Le duc d'Orléans qui avait parcouru toutes les issues , arriva au poste occupé par M. Victor A..., et le complimentant sur sa belle conduite,

« Puis-je faire quelque chose qui vous soit agréable, lui dit-il avec bonté ?

— Oui, monseigneur.

— C'est fait d'avance.

— Eh bien , général , je vous demande la croix... pour ce brave maréchal des logis qu'un éclat d'obus vient d'entamer.

— Dès ce moment , il a la croix. Seulement, je m'aperçois que vous n'avez pas de rosette à votre ruban, elle vous est acquise. »

Plus tard, rencontrant aux Tuileries le frère du capitaine, le prince courut à lui :

« Ce nest pas bien , lui dit-il en lui serrant la main avec affection, de vous montrer chez nous si rarement. A ous savez qu on aime à vous y voir.

— Mon frère a été plus favorisé que moi , monseigneur, il vous a vu à Anvers et aux premières lignes.

— Cest une politesse qu'il a voulu me faire ; car nous Tavons vu loujours là-bas devant nous.

Puis retrouvant -M. Victor A... auprès de son général, qui avait lair de le rudoyer :

— Qu'est-ce V dit le prince.

— Monseigneur, je grondais le capitaine de manquera 1 ordonnance, et je lui demandai» de couper un peu de celle moustache (jui ombrage sa poitrine.

— Par exception, laisse/-l;» lui, général, il l'a trop bien montrée à Anvers.

Houziau était un mcux grenadier à clie\al de la garde impériale, criblé de blessures, et sillonné j)ar onze coups de sabre à la célèbre journée de Montmirail.

Pauvre et abandonne, il eut recoure dan» sa détresse à M. Victor A.... Celui-ci lui lendit la

main, et lui promit de parler au duc d'Orléans en sa faveur.

<r C'est bien, dit le prince, vous pouvez assure!' votre protégé que mon estime lui est acquise. Tirez à vue sur moi, je ferai homieur à votre signature. »

Le lendemain, le secrétaire des commandements du prince compta dix louis au brave Houziau.

N'oublions pas avant d'achever ces souvenirs, le vœu plein de dignité chevaleresque échappé de son cœur, un jour qu'il croyait que l'affaire serait très-chaude :

« Mon Dieu! que je ferais de sacrifices pour commander la tranchée aujourd'hui ! dit-il à M. Baudrand, son aide de camp.

— 3Iais vous n'êtes pas de service, général.

— Eh ! je ne le sais que trop ! C'est précisément là ce qui m'irrite. Voyons, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'obtenir de me substituer à quelqu'un ?

■- — Impossible.

— Mais en priant l'un des officiers supéiieurs de me faire cette galanterie ?

— \ otre prière serait un outl'age, et si vous

étiez à leur place, général, je suis bien sur que vous ne céderiez pas votre poste.

— Eh bien ! que Fun d'eux se fasse tuer, j'irai me faire tuer à mon tour ! »

Le prince regarda son éloignement de cette journée, comme des arrêts forcés.

Et quand on pense que c'est la veille du siège d'Anvers, qu'il a tracé d'une main ferme ses premières volontés testamentaires, on comprend tout ce qu'il y avait de résolution chez ce jeune capitaine appelé à de si grandes destinées. C'est quïln ignorait pas que la balle va chercher les hautes têtes que le sabre aime à trancher, celles qui se placent en première ligne, que ce sont là les tro])hées des ennemis que l'on va combatti'c; et ces derniers vœux disaient à tous que le prmce voulait sa part de gloire dans les campagnes, et que son poste à lui, était partout où le général avait un noble exemple à donner. Ces volontés testamentaires sont donc un irrécusable brevet de courage.

.\ous avon>^ d'autres tableaux, à tracer, achevons celui auquel nous vencjns de consacrer ces dernières pages. '' •'

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