‹ Histoire du prince royal duc d'OrléansChapitre 3 sur 8 · I-a citadelle venait de capituler ; partout le · texte numérisé non relu

I-a citadelle venait de capituler ; partout le

cajion avait ouvert la brèche. Les bastions étaient démolis, les embrasures déchirées, les terrasses de Tédifice profondément creusées, la garnison aux abois ; le général Chassé seul, infatigable encore, mais se courbant avec rage sous les tyrannies de la nécessité. Le vieux général jetait autour de lui un regard satisfait ; il voyait ses pièces démontées, ses casemates en lambeaux, ses guérites en débris, et il se disait : « Tout cela perdu, tout cela sans résultat ! »

Mais le général avait fait son devoir, il savait que les Français lui rendraient cette justice, et il se tenait dans le calme de sa conscience.

Racontons :

Le 24 décembre, le maréchal Gérard, accompagné des ducs d'Orléans, de Nemours, et de son état-major, se rendit à la citadelle par TEsplanade, pour rendre visite au brave Chassé. A peine purent-ils arriver au travers des décombres jusqu'à la casemate criblée où se trouvait en ce moment le général. C'était un spectacle douloureux que de voir ce guerrier absorbé dans sa tristesse, rongeant son frein, et presque honteux d'une gloire inutile !

« N'aurais-je donc pas fait assez, se disait-il

en se frappant la poitrine, et oseiti-t-on m'accuser de trahison ou de lâcheté? t,

Ln mot, un regard allaient le lui apprendre.

Le maréchal Gérard s'est chargé de jeter dans son âme toute la consolation qui devait s'y loger.

« Général, lui dit-il, quand il le vit entouré de quelques officiers hollandais, votre belle défense vous a mérité pour toujours rcsiime de mon pays ; et vous, messieurs, poursuivit-il en s'adressant aux compagnons de gloire et de défaite du vieux capitaine, croyez qu'il n'y a pas dans mon armée un seul officier qui ne se montrât fier de vous avoir pour frères d'armes. J'honore partout le courage ; et ces ruines, messieurs, sont la plus digne preuve de votre héroïsme... »

Le maréchal sortait , le duc d'Orléans se tourne vers le général Chassé, lui tend la main et lui dit dune voix amicale :

« Permettez que le fils aîné du roi des Français vous témoigne toute l'admiration qu'il vous a vouée; dos soldats comme vous, on les aime mieux alliés qu'cnnenu's ) ...

Il V avait un mois à peine que l'armée venue k\v France était entrée en Belgique, elle ^ en re-

tournait maintenant après avoir accompli en plein hiver, sous le ciel brumeux de la Hollande, Fun des plus beaux faits d'armes des temps modernes.

Au reste, le duc de Nemours, qui n'avait presque pas quitté son frère pendant tout le siège , repartit avec lui ; et tous deux rentrèrent aux Tuileries le 28 décembre, heureux et fiers d'une conquête qui avait jeté sur leur front la première feuille de leur couronne militaire.

Oarrtcûîïfs.

II y a toujours péril pour les gouvernants et les gouvernés à se trouver face à face, en armes, dans les rues et les carrefours. Ici poinl de victoire possible sans un regret, et quand la balle a fait son devoir, vient le tour de ce qu'on nomme justice et qui Test en effet alors quelle pardoime.

Ku fait de révolution, il ne faut jamais commencer où il faut finir dans la rue. La parole porte plus loin que le mousquet. Lorsque le sabre a eu raison, tout est loin d'être fini. La famille u est plus complète, Tami cherche un

absent, blessé ou dans les prisons : les propriétés ont été envahies, et contrairement aux lois en vigueur dans les armées, ce sont les chefs qui subissent les plus rudes châtiments.

Appelez un attroupement émeute, une émeute révolte, comme il vous plaira : si Ton s'arrête à son premier élan, on est perdu. Si la révolte grandit , elle s'appelle révolution , le vaincu de la veille est glorifié, Téchafaud devient un autel.

Nous ne voulons point nous en rappeler les causes pour ne pas avoir à les combattre ou à les soutenir ; toujours est-il certain que de grands courages, de nobles cœurs, des poitrines d'hommes forts devant la mitraille, forts devant leurs juges, forts devants le supplice, parcourent les rues, armés, jetant çà et là le feu de leurs carabines et le feu de leurs âmes...

La loi passa là-dessus, et tandis que des barricades interrompaient la marche des citoyens, tandis que la voix du tocsin portait au loin Falarme et la désolation, un homme jeune et bouillant, à la tête de quelques officiers braves comme lui, parcourait la ville et appelait sur sa tête française des balles françaises.

C'était encore le duc d'Orléans. Paris grondait, les pavés semblaient vouloir s'élancer

du sol, les citoyens étaient en haleine, pas un homme armé n'apparaissait encore dans les rues, et cependant les boutiques se fermaient à doubles verroux, les magasins se muraient et les mères éplorées cachaient leurs enfants au fond de leurs retraites les plus sûres.

Pourquoi ces choses, aux beaux jours de calme du pays?

C'est qu il y a des poitrines généreuses, mais turbulentes qui rêvent d émancipation aux formes antiques alors que l'heure des libertés vient à peine de sonner. Cest que dans toutes les cités du monde, à Paris surtout, il y a des jeunes gens d'énergie, insoucieux du présent qui les dévore, bouillants pour un avenir qu'ils veulent se tailler selon leur fantaisie , et sur qui pleuvent les balles , sans qu'ils courbent la tète , sans qu'ils fassent un j);is en arriére.

Ces courages vous les connaissez. Les uns meurent captifs aujourd'hui dans les chàteauxforls , plus heureux peut-être si leur tête eût roulé sous le glaive de la loi ; les autres tombèrent sur les barricades qu'ils avaient élevées.

Avril voyait pointer ses premières feuilles, et cette jeunesse ardente dont nous vous parlons voyait pointer aussi sa première es[)érance.

« Aux armes ! aux armes ! »

Et trois cents intrépides fous réveillent les pavés endormis.

Des portes brisées, des voitures renversées, des armes en débris... et les cadavres des morts complètent le rempart.

De là, le pied gaucbe en avant, le fusil à Fépaule, Tenivrement au cœur, ils font feu sur les troupes qui s'avancent en ordre et s'arrêtent étonnées.

Chaque soldat qui s'élance est un marchepied au soldat qui le suit ; près de Saint-Méry trente imberbes fanatiques maîtrisent une armée. Vous diriez les cent bras de Briarée , infatigables , sourds aux menaces qui retentissent de toutes parts.

Oh! grâce maintenant, grâce pour celui-là qui reste seul debout, blessé, mutilé, au miheu de ses frères étendus sans vie !...

— Mais non, il ne veut point de grâce : son fusil lui pèse, n'importe, encore un coup pour la cause qu'il a rêvée... Il tombe, et il est pris vivant, enchaîné, on lui crache à la face ! . . .

Lui vaincu, ses frères du désespoir ne comptèrent plus vaincre. Et cependant embastillés dans les maisons, ils continuent leur feu meur-

trier jusqu'à ce que la poudre et le plomb leur fassent défaut.

Mais comme de la pensée surgit une autre pensée, la première, la plus sanglante, la plus héroïque de toutes, en avait enfanté d'autres. Dans chaque quartier les citoyens combattaient les citoyens, et Ton ne savait encore à qui appartiendrait la victoire.

Officiers et généraux se donnèrent rendezvous aux Tuileries, les princes montèrent à cheval, et le duc d'Orléans auprès de son frère Nemours, s'élança au galop pour soumettre par la force ou par la persuasion.

Il faut le dire, parce que cela est, on tira sur lui comme on aurait tiré sur le roi son père ; mais il se croyait invulnérable, parce qu'il marchait au secours de ceux qu'il appelait ses frères.

Dans la rue Saint-]Martin, trois coups de feu partent à la fois de la même maison, blessent et tuent des soldats placés à côté de lui; plus loin, des pavés énormes tombent aux pieds de son coursier abattu, et sa course n'en est interrompue qu'un seid instant.

Bientôt quarante mille honmies arrivent au secours de Tordre et des lois foulés aux ])ieds. Le duc d'Orléans reconmiande la clémence ; car

il est épargné à son tour, et le peuple toujours amant des grandes choses, le laisse passer alors, le respecte et Tadmire.

Ce furent de bien tristes journées que ces journées des barricades d'avril qui eurent un si lugubre éclat dans le monde ; mais ici comme devant Lyon, le prince royal se montra brave jusqu'à la témérité, généreux jusqu'à l'holocauste.

Il avait été trop heureux sur les bords du Rhône pour abdiquer plus tard la noble mission qu'il avait remplie : ici comme là-bas ses bienfaits cherchèrent les victimes dans la guerre civile qui venait de s'éteindre, et de riches secours furent distribués aux blessés et à leur famille. Il fit porter, dès le lendemain, chez le président du conseil une somme de dix mille francs pour être sagement répartis, il y eut dans la cité quelques élans de gratitude au milieu du deuil général, et l'on entendit moins le bruit des portes et des grilles qui se fermaient sur les cachots.

/ifsclii,

D'étranges rumeurs avaient circulé quelques jours avant la grande revue de la garde nationale, que le roi avait ordonnée. On parlait vaguement d'émeutes , de sédition , de meurtre et même de régicide; aussi la police était en alerte, ses soixante mille bras s'agitaient , ses soixante mille prunelles ardentes fouillaient les maisons de la cave au grenier, des allées étroites aux faîtes les plus inclinés. Tout espace mesquin qui pouvait cacher un homme, était sondé avec l'épée du sergent de ville; et l'ignoble mouchard, cette plaie hideuse de notre société corrompue

et corruptrice, jetait çà et là dans la foule des curieux ou au milieu des passants inattentifs des syllabes provocatrices, des propositions impies, des défis incisifs qui ont conduit tant de gens, convaincus ou égarés, sous les verroux, au bagne, surl'échafaud.

Et cependant au loin, dans les quartiers retirés, au fond de cette partie de la capitale où les citoyens ne se réveillent qu'au bruit des grandes révolutions, l'on ignorait même que le roi dût se montrer à son peuple.

Le mercier en uniforme avec son fils et son gendre, et son neveu et son oncle, et son cousin en costumes de vainqueurs, s'en allait où le voulait le rappel de sa compagnie, et les uns et les autres disaient : « Que ce sera beau ! que ce sera glorieux ! Comme nous allons nous amuser! «

En effet, la haie se trouvait formée depuis neuf heures, le militaire civil avait été échelonné sous un splendide soleil depuis la place Vendôme jusqu'à la Bastille, poussé, conspué, tiraillé par le gamin qui l'admirait dans son sac bleu et dans son pantalon de toile blanchi la veille 11 causait avec son voisin de la grandeur de la France, de sa gloire future, de Napoléon qui n'était pas mort peut-être... et il suait à in-

onder le pavé, ce même pavé de juillet qui avait écrasé une monarchie.

Voici le roi h la tête de son magnifique étatmajor. La police a dit : « Je suis partout, même sous le sol, même dans les airs. Allez , mon prince, la journée sera calme et douce, les cris de vive Louis- Philippe ! seu\s écVdleroni au milieu de ce peuple enivré. »

Le cortège avait, en effet, presque achevé sa promenade. Il venail de dépasser le théâtre de la Gaîté, il cheminait à petits pas en face du Jardin Turc encombré de curieux.

Tout à coup retentit une détonation formidable, et vingt coups de fusil ont semé au milieu du cortège une grêle de balles; une machine meurtrière venait de faire explosion comme un volcan qui vomit sa lave; des généraux, des soldats, des citoyens , des femmes, des enfants étaient tombés mourants ou morts, et le roi tenait en bride son cheval impatient.

Au premier éclair , le duc d'Orléans s'est élancé : il vient de se poser à I4 gauche de son père, du côté d'où est partie la foudre.

« Ma place est ici, s'écrie- t-il la poitrine haletante, ici, prés du roi, pour le protéger. «

Et la revue s'achève , et le cortège s'avance

plus lentement encore au milieu du peuple, de ce peuple dont le cœur saigne de la douleur de tant de citoyens.

Quant aujprince royal, il continue de faire piaffer son coursier, tantôt à la droite, tantôt à la gauche de son père, et il semble dire aux balles préparées, s'il en est encore :

(( Me voici, je suis le but, car je suis l'espérance. Moi mort, les ennemis de ma famille respireront plus à leur aise. »

Quelque temps après , trois têtes tombaient : celles de Pépin, de Morey et de Fieschi.

Fieschi, ce Corse farouche, cette face et ce cœur hideux comme ceux de l'hyène.

La tête de Fieschi tomba la dernière : il parla au moment suprême, il dit qu'il n'avait rien caché aux juges, qu'il ne se repentait point d'avoir dénoncé des complices.

Eh quoi ! Fieschi dénonce et l'on croit à la parole de Fieschi ! Ce Fieschi que la Corse a répudié , ce Fieschi que nulle patrie ne voulait appeler son fils, ce Fieschi que l'enfer a consenti seul à ressaisir dans ses tourbillons!

J-roncf ft vlfiiquf.

Partons d'un peu plus loin ; car cette histoire est si bizarre, si pittoresques, si curieuse, qu'on ne saurait trop la rappeler.

Bacri, néf^ociant africain, sollicitait auprès de notre gouvernement la rentrée de fortes sommes avancées par lui. On lui promettait beaucoup, souvent , presque tous les jours , on le tenait sans cesse en haleine ; mais rien n'arrivait, j)as une obole ne lui était comptée, il dépensait le reste de sa fortune , sa vie et ses espérances dans les courses inutiles , dans les tentatives infructueuses, dinis des menaces dont

on se moquait, comme si le bon droit ne devait pas être partout une chose sérieuse et sacrée.

Que fit Bacri FArabe? Il écrivit à son puissant souverain d'Alger , pour se plaindre de la déloyauté française.

Le dey d'Alger, homme fort stupide selon nous , prince fort intelligent chez son peuple ; cœur chaud , violent, vindicatif, mais loyal et juste, appela dans son palais le consul de France.

Celui-ci arriva tout pimpant , tout pavoisé de ses couleurs blanches , auprès du monarque basané ; puis se plaçant à ses côtés , il lui demanda familièrement de quoi il était question , et en quoi il pouvait lui être utile.

« Je vous ai mandé, lui répondit gravement celui-ci, pour vous dire que je n'aime pas les gens qui font des emprunts sans les acquitter.

— Je ne comprends pas.

— Eh bien! je vais mieux m'expliquer. Il est dû par les vôtres beaucoup d'argent à un des des miens qui ne veut pas s'éloigner de Paris avant d'être soldé ; on le berce de mauvaises raisons qui le ruinent et m'irritent. Ecrivez à votre gouvernement que si on ne rend pas justice à mon sujet fidèle, je me fâche, je m'empare de vos navires et je vous fais la guerre.

— La guerre ! répondit d'un ton dédaigneux le représentant de la nation civilisée. Une guerre ! mais nous ne la craignons pas.

— Tenez , dit le dey furieux , voici les premières hostilités qui commencent... »

Et il appliqua un vigoureux coup d'éventail sur la joue du consul français.

Le lendemain , le consul s'embarquait et faisait voile vers Marseille.

A peu de temps de là , une armée commandée par le maréchal Bourmont cinglait vers la capitale mauresque , et débarquait sur le territoire du de) qui se croyait imprenable au milieu de sa ville et de ses trésors enfermés dans la Casaubah.

On raconta ces choses-là dans tous les journaux ; mais nous savons, nous qui puisons dans les sources précieuses , que la rentrée non effectuée des six millions réclamés par Bacri ne fut que le prétexte et non le motif de la guerre déclarée par la France à la régence algérienne.

La cause véritable, la voici : c'est encore un acte à constater coumie nous en avons promis, puisque tous les événemens se tiennent par la main dans les récits de ce livre.

Nous n'avons pas là sous les yeux , la date

précise de la première conquête d'Alger par la France ; mais du moins pouvons-nous dire avec certitude qu'en échange de notre prise de possession , le dey nous offrit le port de Bone , ajoutant à ce cadeau le tribut annuel de cinq cent mille piastres. Le pacte fut arrêté.

Plus tard, après un nouveau traité, la France abandonna Bone dont la pèche de corail était ruineuse , et presqu'à la même époque lord Exmouth étant venu faire le siège d'Alger , on lui donna le port et la citadelle dont nous n'avions pas voulu.

La paix générale signée, Bone resta ville tributaire de la capitale gouvernée alors par Omar- Pacha.

Avant notre seconde conquête, le consul français revendiqua des droits périmés depuis longtemps, et il fît entendre au dey qu'en accédant aux désirs des Français , c'était se venger de l'Angleterre.

Ossain , celui - là même que nous avons chassé , n'accepta point cet arrangement ; et ce fut au milieu de la dispute née des volontés de l'un et des résistances de l'autre, que notre représentant reçut l'outrage que nous avons fait payer si cher.

L'atlaque lut ce qu'elle devait être : hardie et vigoureuse. Nos armées, comme d'habitude, se couvrirent de gloire. Le général en chef de l'expédition y perdit un de ses fils, et comme les travaux de siège avançaient , on parla de capitulation.

« Qui êtes-vous? demanda Ossaïn.

— Je suis un serviteur dévoué de Charles X, puissant et magnanime roi du peuple français. Je viens vous détrôner en son nom, lui que nul ne détrônera jamais. J'ai dit. »

Vn an plus tard... Ton sait ce qui advint de rimprudenle prédiction.

Quant à la cité africaine , elle tomba en nos mains , d'immenses richesses furent notre conquête, on en expédia une partie en France comme jadis avait fait Colomb après sa découverte du Nouveau-Monde, et Ton attendit des ordres ultérieurs.

« Revenez, écrivit-on au général en chef, des arcs-de-triomphe vous attendent, revenez , des récompenses civiques vous sont acquises.

Bourmont seremll en route avec le dey qui partit pour Naples, escorté de son sérail et de

qurltpir- t)iilli(»ns : \r ui>Mni(jiir juM'-isnii! que

nul ne dcLdit jauiais détrôner était lui-même en fuite, chassé par son peuple.

Bourmont vira de bord; car il avait, assure-ton, à rendre compte à ses concitoyens de certain départ la veille de certaine grande et fatale bataille ; mais Alger nous resta.

On débitait bien des prétextes en lieux bruyants pour qu'on se défit de cette cité inutile, il y eut un motif de plus pour qu'on la gardât. Alger nous fut maintenu, et Ton n'ignore pas ce que cette conquête a coûté d'or, de fatigues, de sacrifices, de sang généreux à une patrie aimée dont les nobles enfants sont toujours prêts à se jeter en holocauste pour sa gloire et son bonheur.

Les gouvernants se succédèrent en Algérie avec une effrayante rapidité. Celui-ci voulait la ville seule et des troupes , celui-là convoitait la campagne et demandait des agriculteurs et des soldats à la fois.

Les soldats et les agriculteurs arrivaient, et le terrible yatagan coupait les têtes ; ce que le glaive avait épargné, la flamme et le climat le dévoraient plus tard. Le sang coulait, les meurtres se muHipliaient, l'assassinat réveillait les citoyens dans la ville en deuil, il fallut purger les environs de

la ville française , cl Ton redemanda des comhallanls, nous allions dire des viclinies...

Elles furent prèles; mais la constance, la bravoure, le dévouement, Texpérience cl le patriotisme soumirent enfin tous les obtacles. Tous, excepté un pourtant. Abd-el-Kader, lliomme qui valait à lui seul cent mille bommes, puissant, intrépide, ijifatigable, insaisissable, fanatique , secouait les tribus comme Teiit fait son grand propbùte. Abd-el-Kader , Tbomnie-aigle , vautour et flamme à la fois , que vous poursuivez à Test dont il vient de ravager les récolles, qui tue à Touest où on ne ratlendait pas; Abd-el Kader qui lasse à lui seul une armée ; Abd-el- Kader qui fait la guerre conmie ses frères les lions de TAtlas, Abd-el-Kader que nous avons pris et tué vingt fois , et qui toujours debout a reparu plus puissant et plus redoutable, pareil à son simoun du désert, Abd-el-Kader mort, l'Algérie respirera tout à son aise... Attendons.

Mais sur cette terre si pauvre du passé, si ricbe en espérances, des réputations se faisaient, des illustrations se taillaient une ])lace dans notre bi^toire : Cbangarnicr. Du\i\ier, l^ainoricière , Cavaignac.

Si ce n'étaient point ces grandes batailles de

lis

TEmpire ou de la République, où le génie décidait du sort d'un pays; les combats qui se livraient sur le sol africain n'en étaient pas moins des jeux terribles où le sang coulait à flots, où le glaive faisait hardiment son office, où les cadavres sans tète jonchaient la terre, où le fanatisme changeait chaque homme en ennemi, chaque ennemi en meurtrier.

Les bulletins qui nous arrivaient d'Afrique constataient des victoires ; mais ils faisaient sans cesse un appel à la bravoure et au dév ouement. Quand les embuscades et les trahisons épargnaient nos soldats, les maladies pestilentielles les décimaient, et les navires qui rapportaient d'Alger les blessés et les mourants revenaient comme de funèbres civières demander de nouvelles proies à l'yatagan et au climat.

Là les Changarnier, les Lamoricière, les Cavaignac se couvraient d'une gloire égale à celle de nos plus grands capitaines. Là les Robert et les Lelièvre se faisaient les émules des d'Assas et des Bisson. Là aussi les esprits étaient inquiets, la colonie un problème, la propriété toujours menacée, les fortunes en péril ; le duc d'Orléans voulut savoir ce qu'on faisait en Afrique, ce qu'on y devait faire... et il partit.

/floôcara,

Celte sauvage terre d'Afrique au ciel brûlant et diamanté, aux vieux et grands souvenirs de ce peuple arabe qui a si longtemps imposé ses lois au monde, qui a doté l'univers d'une religion nouvelle ; ce sol puissant aux vastes et splendides cités mortes aujourd'hui sous le frottement des siècles et la hache des barbares, était le champ de bataille qu'il fallait au jeune; soldat d'Anvers.

Son frère Nemours, calme comme la réflexion, voulut y aller aussi puiser son rayon de gloire : Conslantinc le lui donna.

A Joinville, brave comme Jeari-Bart, aventureux comme Barberousse, à Juinvilie, les brises carabinées qui démâtent les navires, les typhons qui tourbillonnent, les ouragans qui dévastent^ les trombes qui aspirent, les lames creuses qui dévorent, à Joinville enfin, ses périlleuses explorations des plaines de Bone, où, presque seul, après avoir quitté sa frégate, il se jette en aveugle au milieu de ces rigides solitudes que, la veille encore, quinze mille Arabes avaient sillonnés l'yalagan à la main.

Mais à d'Orléans, à ce front chevaleresque, à cette poitrine fiére, à ce bouillant capitaine qui s'est déjà heurté contre tant de barrières, sans jamais s'arrêter devant elle, à lui encore cette féconde Afrique, arrosée de notre sang généreux, à lui d'y affermir à son tour ce beau pavillon national qui avait chassé le croissant de ses tours insolentes.

Une expédition à Mascara venait d'être résolue : Clauzel la commandait et il avait pris pour compagnon de périls le duc d'Orléans, avide des granJiCS choses.

A son départ de Toulon sur le Castor, il piqua vers la Corse et il mouilla devant Baslia, dont il étudia la rade, les étangs voisins et la citadelle.

Vous comprenez que les grands souvenirs de celle île, d'où s'est échappée l'aigle qui trôna victorieuse sur toutes les capitales, durent se réveiller dans le scinde celui qui avant tout aimait la gloire.

11 alla visiter Ajaccio et s'incliner devant la maison sacrée où Napoléon reçut le jour.

t( Qu'on se sent petit, dit-il aux officiers qui l'escortaienl, qu'on se sent petit devant le souvenir seul de ce géant qui d'un regard faisait trembler l'Europe? Celle Corse abrupte, volcaniqueel déchirée, devait enfanlerNapoléon, comme Sainle-lléléne devait l'ensevelir! «

il partit, et quelques jours après il entra dans Alger.

Les européens et les indigènes étaient accourus pour voir arriver le Castor et le second navire h vapeur qui lui servait de mouche.

Après avoir doublé le cap Matifoux, les deux bateaux ralentirent leur marche, et le prince put descendre avec son brillant étal-major.

Les autorités d'Alger vinrent lui présenter leurs hommages et lui ollVit un magnifique cheval arabe, bridé, sellé îi la façon mauresque, tel (ju'iii montait le dey dans ses grands jours d'appai;il. Il étiiil counciI d'une housse de soie

lo2

brochée d or et d'argent qui lui tombait sur les jarrets et qui aurait gêné la marche d'un coursier moins habitué que lui à de pareilles entrave.

Le duc d'Orléans s'élança dessus, et fit bientôt admirer à tous son élégance, ses bonnes manières , et la tournure martiale qu'il savait si bien se donner.

Le lendemain il voulut visiter la ville et les édifices publics; mais son premier mot fut « à l'hôpital. ))

i< Je me dois d'abord, dit-il, à ceux qui souffrent pour la cause du pays, allons leur porter des consolations et des espérances.

c( Amis, dit-il encore aux convalescents, je vais à Mascara, vous y viendrez avec moi si vous m'aimez : je suis sûr que vous y viendrez. »

Muslapha-Pacha voulut recevoir l'hôte royal, et le prince accueillit avec courtoisie la proposition qui lui en fut faite.

;( Quelle bicoque! dit-il en souriant, lorsqu'il arriva devant la demeure qu'on lui avait destinée.

— Entrez, monseigneur. »

Mustapha savait son monde. Il s'était modestement logé au rcz de-chanssée avec son harem.

et il avait cédé son premitT étage au duc d'Orléans.

C'était un luxe vraiment orienlal. Partout des tcnlures magnifiques, de moelleux tapis, des vases d'or pleins d'élégance, des meubles d'une extrême somptuosité, partout les marbres éclatants, les jets d'eau artificiels, les fleurs les plus exquises et les plus odorantes.

Le prince en était ébloui.

— Décidément, dit-il , je comprends qu'on vienne faire la guerre aux Arabes quand ils possèdent chez eux tant de choses précieuses. Mais heureusement les Français ne font pas la guerre pour de l'or.

Pendant le trajet de la Marine à son hôtel, on l'avait fait passer sous un arc-de-triomphe , et il avait trouvé là le brave général Lamoricière avec ses zouaves dont il avait admiré l'air belliqueux et le pittoresque du costume.

« Des cœurs nobles et patriotes, s'écria-l-il , bal lent sous ces burnous flottants. A la bonne heure, des frères qui se sont faits Arabes et (jui nous gardent toujours leur fidélité.).

Dans une excursion qu'il fit le lendemain jusques an c.irnj) de Bouffarick, un dramatique iii- ( i(l> ni aiivla K- prince il lui donna l'ocf asiori de

montrera tous ses sentiments de justice et d'humanité.

Une jeune négresse, ne pouvant plus supporter les horribles traitemens qiie lui fiiisait souffrir son maître, s'était réfugiée, quelques jours avant l'arrivée de S. A. R., dans le camp français, d'où elle ne voulait plus sortir, suppliant nos soldats de la sauver des rigueurs du Maure à qui elle appartenait. Au moment où M. le duc d'Orléans entrait dans le camp , la jeune fille vint se jeter à ses genoux , et , d'un autre côté, arrivait le maître pour la réclamer comme sa propriété. La pauvre négresse avait l'air si malheureux, cjue le prince eut l'idée d'indemniser le Maure et de la rendre ainsi à la liberté, sans attenter à un droit de propriété reconnu dans le pays. Mais, une fois vendue, que deviendrait la négresse ? Le prince inspiré promit sur-le-champ une dot au nègre de bonne conduite et libre qui se présenterait pour l'épouser. Un maréchal des logis dans les spahis étant venu s'offrir, le prince l'agréa; la dot fut donnée ; puis les deux noirs, s'en retournèrent heureux à Alger, où on les maria dans la grande mosquée.

Le moment du départ était venu. Le prince et le maréchal Clauzel se mirent en route pour

Oran par un temps superbe, et ils y arrivèrent le surlendemain.

Parmi les officiers appelés à l'honneur de combattre sous les yeux du prince, on remarquait surtout le colonel d Étang, et Yousouf; le même qui sous les murs de Bone s'était montré déjà notre fidèle allié.

tf J'ai voulu que vous vinssiez auprès de moi, lui avait dit le prince en lui serrant la main , et c'est pour cela que je vous ai envoyé ie Crocodile, un de mes plus rapides bateaux à vapeur; car je ^eux qu'Abdel-Kader vous voie à mes côtés.

— J'y ferai mon devoir ;), répondit Vousouf.

L'émir avait concentré toutes ses forces à Mascara. Pour y arriver, l'armée française avait livré quelques combats assez sanglants : le champ de bataille nous était toujours resté; mais ici, selon les prévisions, la rencontre devait être chaude.

N'oublions pas, avant l'affaire qui se prépare sans doute, de rappeler un épisode dont les officiers de Texpédilion gardent le souvenir.

Impatient d'éludier le lerr.iin devant lui , et de franchir, à let l'iïl't, un rideau de bois assez louflu, le maréchal Clauzel m;irchail avec le duc

d'Orléans en avant de la colonne, précédés seu lement de quelques tirailleurs qu'ils avaient presque rejoints, et suivis dun peloton de chasseurs d'escorte de quarante à cinquante chevaux au plus.

Tout à coup ils découvrent le revers du rideau , et se trouvent à deux cents pas d'une masse énorme de cavaliers , dans laquelle vont donner les dix ou douze voltigeurs qui les précédent. Un de ces mouvements d'élan qui nous ont valu tant de succès déjà, se manifeste aussitôt parmi les officiers d'état-major et d'ordonnance qui suivent le prince et le maréchal : mettre le sabre à la main , sans calculer le grand nombre des ennemis , enlever avec le brave capitaine Bernard les chasseurs d'escorte par le cri de : En avant! en avant! charger à fond, faire reculer les masses en désordre à plus de cinq cents mètres , leur tenir tête plus tard , en soutenant les chasseurs auxquels le capitaine ordonne de quitter le sabre pour la carabine et d'ouvrir un feu de tirailleurs... tout cela s'exécute avec la rapidité de l'éclair. Heureusement les Arabes, malgré leur immense supériorité en nombre, restent, pour la plupart, immobiles de stupeur devant Tintrépidité avec laquelle ils \iennent

d'être chargés. L'ne partie seulement songe à tirer sur la petite troupe qui lui est opposée ; une compagne d'infanterie et deux obusiers , que le maréchal Clauzel fait avancer immédiatement, viennent dégager la cavalerie ; et les obuses qui éclatent au milieu des Arabes les repoussent et les dispersent dans le plus grand désordre.

Pendant cette journée, on vit plus d'une fois le duc d'Orléans, n'écoutant que son ardeur et son courage, se jeter au milieu de notre infanterie, l'exciter à son devoir et donner à nos jeunes soldats l'exemple du sang froid et du dévoûment. C'est dans un de ces moments d'enthousiasme que le prince fut atteint dune balle à la cuisse gauche, au-dessous du genou. La blessure fut heureusement peu profonde, et, quoique douloureuse, elle ne Tempécha point de remonter à cheval et d cuivre la marche de l'armée.

'. Allons, allons, dit en cette occasion le duc d'Orléans, les balles des Arabes sont comme leurs couisiers, elles vont vite et ne manquent pas d'intelligence, j)

Citons les dates :

Le 6 décembre lS3.->, l'armée française, le duc d'Orléans en tête, faisait son entrée Iriom-

pliante à Mascara qu'Abdel-Kader avait quitté la veille.

Nous incendiâmes la ville. La mine acheva l'œuvre de deslruction, et quand tout fut englouti dans la capitale de l'émir , nous retournâmes sur nos pas, emmenant avec nous les débris d'une population juive et mahométane que le feu avait épargnés.

Nous avions beau vivre de saerilices, et presque d'Iuimilialions, il élait impossible que les rois d'Europe, rois [)ar le droit divin, vissent d'un œil tranquille un trône puissant né d'une secousse populaire.

Ils calculaient cl disaient : c Puisque trois jours renveisenl un empire, il faut peu de temps pour la conquête des autres. Quand le peuple veut une chose, il la veut bien : (jnand sa main frappe, il y a brèche et les fauteuils dores roulent en débris dans la poussière. »

Mais ils se disaient aussi ; « Le peuple est in-

constant, son idole du matin il la renverse le soir. Ne tendons point nne main amie à celui qui est devenu roi dans un orage : le flut en revenant sur ses pas le refoulera dans l'abîme. »

Les monarques ont aussi leur logique d'égoïsme comme celle de tout être puissant; mais il arrive parfois qu'un enseignement nouveau leur est donné, que cet égoïsme dont ils faisaient parade, ils sont forcés de l'immoler à la raison d'état, la plus tyrannique de toutes.

Selon les plus timides, la France seule, et l'héritier du trône était mis en demeure de s'unir à une princesse qui nous donnât un allié.

Le prolétaire qui veut une femme frappe à la porte du voisin. Si on la lui ferme, il frappe à côté, puis il trouve.

La tactique des princes est absolument la même, mais les conséquences en sont bien plus graves. Chez eux point d'union; seulement des alliances; il ne suffit pas que la fiancée plaise au futur, il faut qu'elle plaise encore à l'oncle, au cousin, au neveu, à tout le monde. Le prince a l'air de se marier moins pour lui que pour les autres, et il est presque toujours le dernier que l'on consulte.

Dès qu'un héritier présomptif a jeté son regard

tic coiuoilisc NL'is un paNS, le pa\s limitrophe est en convulsion. Il semble s'appauvrir de la richesse dont s'empare l'état voisin, et déjà il se prépare aux hostilités qui semblent le menacer.

Pitié humaine !...

Nous comptions bien tics princes à marier, bien des princesses à marier. On avait trouvé pour deux, on devait trouver pour trois.

Heureusement, l'arithmétique des rois fut cette fois, d'accord avec la saine logique des peuples. Le choix du duc d Orléans fui digne en tout de la j^randeur du trône qui lui était réservé.

Le 30 mai 1837, ces paroles sacramentelles étaient prononcées par l'évèque de Meaux, sur la léle des deux fiancés :

(' Très-haut et Irés-puissant prince Ferdinand- Philippe-Louis-Charles-llenri d'Orléans, duc d'Orléans, prince royal, déclarez-vous prendre en mariage très- haute et très-puissante princesse Hélène- Ï.ouise-Élisabclh , princesse de Mecklembourg-Schwerin ici présente?»

Son Altesse royale répondit ;

« Oui. monsiciii'

— K! \oiis, tiè>i h nie et Irès-puissanle piiti-

cesse Hélèiii-Louise-Élisabeth, princesse de Mecklembourg-Schwerin , déclarez-vous prendre en mariage, très-haut et très puissant prince Ferdinand- Philippe-Louis - Charles - Henri d'Orléans, prince royal, ici présent? »

Son Altesse royale répondit : « Oui , monsieur. ))

La splendeur des fêles fut immense, et malheureusement elles furent troublées par d'horribles catastrophes.

Un grand nombre de personnes furent étouffées au Champ-de-Mars, et le prince et la princesse, au désespoir de tant de misères, se conduisirent en cœurs vraiment généreux.

Madame d'Orléans , à la première nouvelle du désastre, s'écria : . ^ ., ,

« Comme aux fêtes de Louis XVI ! Quel affreux présage ! »

Et le lendemain, comme il devait y avoir bal à l'Hôtel-de-Ville, on vint demander les ordres du prince :

« Messieurs, répondit-il, ni la duchesse ni moi ne saurions prendre part à ces divertissements, alors que tant de familles sont dans le deuil à cause de nous. »

Deux enfants sont nés de cette union :

Le premier, Louis-Philippe-Albert, comte de Paris, né à Paris le 24 août 1838, et baptisé à Notre-Dame.

Le second , Robcrt-Philippe-Louis-Eugène- Ferdinand. duc de Chartres, né à Paris le 9 novembre 1840, et baptisé à la chapelle royale de Neuilly.

Le Comte de Paris est aujourd'hui prince roval, héritier direct de la couronne de France.

D'ici à sa majorité, que de passions, que de combats et de turbulences !

L'avenir n'appartient qu'à Dieu.

€t'9 IJortfô-îJf-J'rr.

Le climat dévorant de nos établissements africains ne devait pas faire grâce au prince qui était venu le braver pour donner à tous l'exemple du courage et de la persévérance. Une maladie cruelle arrêta le prince et fil trembler pour ses jours : le ciel de sa patrie lui fut ordonné ; il dit adieu à ses frères d'armes, il s'embarqua, et Paris le revit bientôt plein de force et de santé.

Mais il est de ces jeunes âmes impatientes qui craignent toujours de n'avoir pas assez fait quand il reste quelque chose à faire : le duc d'Orléans n'avait pas accompli sa tàclie d'honneur. Il re-

gardait sa course à Mascara comme une escarmouche d'avant-garde , et il voulait des périls plus sérieux. Il est une seconde fois sur la route d'Alger.

Un nom terrible retentissait dans nos possessions ; les Portcs-de-Fer n'avaient jamais été franchies. Les franchir était une gloire : le prince royal se la réservait; il l'obtint.

En route et à la tête d'une armée bouillante d'impatience, il fut frappé de l'aspect grandiose d'une plaine au milieu de laquelle se dressait un magnifique arc-de-triomphe. C'était le seul monument encore debout de quelque ville carthaginoise couchée sous le sol, avec le peuple qui 1 avait batie.

« Voici qui nous appartiendra, dit-il avec enthousiasme ; je veux a lîion rétour qu'ion dèmolisse cet arc-de-tnomphe , que les assises en soient numérotées, qu'on le transporte 'à Paris} qu on le fasse renaître, et que sur" son fronton rajeuni on lise : « L armée cCAfri^ûe à Id France. »

Les ennemis ne se moniraient point ] Mais un soleil de plomb ècrasaii nos trouves, et lé prince, pour (donner rexempié, se soumettait âù "téginAe rigoureux du soldat.

Puisqu'on ne pouvait vaincre, il fallait enva-

hir Tespace^ et bientôt on se trouva en présence de ce redoutable défilé qui , gardé avec vigilance, deviendrait un poste imprenable.

Ce sont des masses gigantesques de rocs calcaires d'une hauteur de trois cent cinquante mètres, planes, régulières et colorées de rouge à la cime, raboteuses sur les flancs et presque taillées à pic. On dirait que le simoun les a brûlées de son haleine, et qu'il s'irrite de n'être pas encore assez fort pour les renverser. ' ' '^

Ces énormes rtiurailles sont échelonnées et zigzaguent dans leur position. Après ïa première, à la base de laquelle se trouve Touverlure qu'on appelle porte, et qui est large de deux mètres et demi, on trouve la seconde, étroite et resserrée. Vous faites quelques pas à droite, et vous êtes en face delà troisième, au bout de 'laquelle le passage semble s'élargir, jusqirà la quali'ïème qui est la dernière. Ici la vallée se développe et montre un paysage dont l'œil ne peut assez se rassasier. Vous descendez dans te lit du torrent coupé à angle droit , et vous pénétrez , après quelques ë vol illions dans ces passages si rudes à affronter que, des hauteurs qui la bordent, on pouvait fusiller nos troupes à bout portant sans (ju'clles pussent user do représailles.

Le maréchal Valée commandait celle expédition qui avait pour but de franchir le Biban et de reconnaître la grande communication destinée à réunir Alger à Constantine.

Le 27 octobre 1839, la colonne expéditionnaire vint prendre position auprès de la rivière Salée qui coule dans les Portes-de-Fer. Le 28, un ordre du jour fit connaître que la division du duc d'Orléans passerait les Portes-de-Fer pour se porter sur Alger. Le 29, la colonne arriva à Beni-Mansour à dix heures du matin. L'armée avait hâte d'arriver en ce lieu; depuis deux jours le manque d'eau s'était vivement fait sentir, la seule rivière que l'on eût rencontrée étant salée. Les chevaux n'avaient pu boire depuis cinquante deux heures. Jusqu'au 31 , la marche de la colonne ne fut troublée par aucune circonstance fâcheuse.

Le 31 , vers dix heures du matin, quelques coups de fusil furent tirés de l'intérieur d'une Iribu sur l'extrême arrière- garde. Le duc d'Orléans s'étant porté rapidement vers le point attaqué, reconnut qu'une faible partie de la population avait pris part à cet acte d'hostilité : dès lors il donna l'ordre de continuer la marche. La division vint faire une grande halte sur la rive droite

de rOuàd-Beni-Djaad. Presque aussitôt quelques cavaliers arabes se montrèrent derrière l'arriére-garde formée par le 2*^ léger ; leur nombre augmenta peu à peu, et ils commencèrent, vers une heure, à tirer sur l'infanterie qui couvrait le convoi ; puis, au moment où la colonne se remettait en route, ils vinrent s'établir sur un mamelon qui dominait la plaine. Le duc d'Orléans ne voulut pas les laisser dans une position d'où ils pouvaient inquiéter le flanc droit de la colonne et il prescrivit au colonel Miltgen de gravir cette hauteur avec sa cavalerie, en tournant la gauche des Arabes pour les rejeter dans le ravin, en même temps qu'il ordonnait au colonel Changarnier d'appuyer ce mouvement avec deux compagnies d'élite du S*" léger. Les mouvements furent exécutés avec une grande rapidité .sous les yeux du prince ; les Arabes furent culbutés, et peu d'instants après, la cavalerie reprit .sa position dans la plaine, et appuya le mouvement (Je r"traile que le prince royal fit exécuter à la compagnie de tirailleurs qui avait couvert le départ du convoi. Les Arabes, intimidés par quelques obus qu'on Kur lança, s'arrêtèrent immédiatement, ( I II colonne, après deux heures «le marche, vinl s'établir entre l'OiiAd-Beni-

Diaad et l'Ouâd-Jeitaum, à peu de distance du confluent de ces deu^ rivières.

Le l*' novembre, la colonne pénétra dans les massifs de l'Atlas, qui touche au mont Ammàl : une arrière-garde, formée par le i1^ léger, resta dans le camp de Benhini, pour donner le temps au convoi de gravir la pente difficile sur laquelle

se développe la route. Le colonel Corbin rie

" 1 -■ -' fh' ='' "•*' .V- '■ '' i^--' 1 ■' ' '■ ■' '^'-i tarda pas a être attaque : il se retira dans un or-

dre parfait, tandis que le duc d'Orléans faisait

couronner par l'infanterie toutes les crêtes qui

dominent la route. La cavalerie se tenait eii

mesure de le soutenir au besoin ^ et quelques obus

furent tirés et s'arrêtèrent lorsque l'arrière- garde

eut dépassé Aïn-Sul tan, puis la colonne continua

sa route sans accident. A quatre heures, elle passa

rOuâd Kaddara , se mit en communication avec

je corps commandé par le général Dampierre, et

vint s'établir, à six heures du soir, sous le canon

du camp de Fondouck.

Nos soldats, heureux du succès de l'entreprise, dépouillèrent de leur chevelure flétrie les têtes de quelques dattiers isolés, et ane palme en fut solennellement offerte au prince royal.

« Je les garde, leur dit-il, comme un témoignage de votre admirable constance et de votre

amitié pour moi. Nous allons rentrer à Alger; si, en nous évitant, Abd-el-Kader nous arrache les moyens d'acquérir de la gloire , du moins avons-nous à nous féliciter de ne pas laisser un des nôtres au milieu de ces déserts. »

Après le succès de cette expédition, l'une des plus périlleuses de toutes celles qui avaient été entreprises, la France consacra la double justice que le prince avait reçue déjà de son général en chef; c'est-à-dire qu'il ne s'était pas moins montré bon soldat qu'habile stralégicien.

Col îm î^rnial}.

Ici un combat, ici encore une victoire. Ici, le choc a été rude; l'attaque et la défense énergiques. C'était une affaire décisive, une affaire à mort. On eût dit que la conquête dépendait de l'issue de la bataille. Presque tout ce que l'Algérie compte de soldats valeureux, d'intrépides chefs, s'était donné rendez- vous à ce dangereux passage, où le prince royal surtout s'est montré grand par son admirable sang-froid.

N'anticipons pas sur les événements I.e col tic Mou/aïa était, pour ainsi dire Ir premier échelon ii traverser pour ani\er à cet

Atlas si bien fortifié par Abd-el-Kader et la nature.

Le prince royal avait voulu que son jeune frère d'Aumale fît sous lui ses premières armes.

« Tu auras de beaux exemples à suivre , lui dit-il, Lamoricière, Duvivier seront là: viens.

— Je ne faillirai pas à mon devoir, » avait répondu le jeune duc.

Et il tint parole.

Dans le bois de Raseras , à la tête de vingt escadrons, lui, presque enfant, il attaqua les Arabes avec uriè intrépidité sans égale. Il les battit, leur tua beaucoup de monde, les dispersa, et ce coup d'essai du jeune prince fut un véritable coup de maître.

Son frère qui apprit au même instant l'action et le résultat, sentit son cœur s'épanouir de la joie la plus vive.

« LaFrariceà jiigéj dït-il^ jjéùt-étre il mourra comme moi dans là campagne qui s'ouvre; tnaîs, ainsi que la miehhe, sa mortse ra digiie d'uii fils de France. »

En le revoyant," it îùi serra là mâîri et' lui donna un ordre

« Dis qu'on l'exécute à l'instant même, ajoutat-il; j'attends. »

D'Aumale s'éloigna.

Lne heure après, le prmce royal, impatient de ne pas recevoir une réponse à son message, voulut savoir de son frère la cause de ce retard.

0 Qiiïl vienne, poursuivit- il, j'ai besoin de le voir... ))

D'Aumale était absent.

L'inquiétude du généiral devenait a clîaque moment plus vive.

« Mais ou est-il donc? s''écrrâ le duc iavéc une impatience qu'il ne put maîtriser! Qu'on fouille de toutes parts. Les Arabes sont partout, et mon frère est une heureuse prise. »

D'aumalc arriva, joveux et naTetant.

« D'où viens-tu ?

— De remplir mon devoir.

— Tu as expédié mes ordres ?

— Je lésai partes moi-même.

— Mais le péril était immense?

— C'est pour cela. Si j'avais commandé moi, et que tu eusses obéi, qu'aurais-lû faiti*

— Ce que tu viens de faire.

— Je le savais parbleu bien.

— Frère, tu viens de conquérir tes épaulettes. ))

Le plan arrêté par le prince royal, avait été communiqué aux généraux qui l'accompagnaient. 11 fut approuvé.

Abd el-Kaderavait retranché six mille hommes de ses meilleures troupes dans une douzaine de forts bâtis au sommet de l'Atlas, et d'où il fallait les débusquer.

Le duc d'Orléans distribua ses forces en trois parties : à gauche il plaça le général d'Houdetot, à droite le général Duvivier, au centre deux obusiers de montagne et deux compagnies de sapeurs, en arrière une réserve composée du SS*" régiment. Le duc se plaça au milieu, tenant la tête des colonnes d'attaque.

L'action engagée, le général Duvivier et le colonel Lamoriciére avec ses zouaves attaquèrent le défilé par la gauche ; le prince attaqua de front avec une brigade.

La lutte fut acharnée, on enleva chaque position à la baïonnette. Le canon d'Abd-el-Kader n'arrêta point nos troupes qui avaient juré de vaincre ou de mourir. On eùl dit que ce devait être le dernier élan de cette guerre déjà si longue cl si meurtrière.

Le prince royal franchit le premier le col, l'épée à la main.

Alors les deux autres colonnes, déjà maîtresses des redoutes élevées sur les hauteurs, descendirent dans le ravin et se réunirent à la brigade du prince.

C'était du délire, du fanatisme : Lamoriciére était criblé. Selon l'expression pittoresque de M. Pasquier, médecm du duc d'Orléans, les vêlements de Lamoriciére étaient une dentelle, et nulle balle ne l'avait touché.

Il s'avança vers le jeune général et lui présentant la main, il lui dit :

« Votre gloire est impérissable. J'avais pour vous la plus haute estime, aujourd'hui cette eslime se change en admiration.

— Calmez-vous, lui dit froidement le prince, calmez-vous, chacun de nous vient de faire son devoir. »

Je voulais mourir, avait-il dit quelques instants auparavant à son docteur inquiet.

« Le programme qu'on m'avait fait était trop étroit, je valais mieux, et c'est pour cela que vous m'avez vu me débarrasser de mon burnous, montrer mes épaulettes, et attirer à moi les balles d'Abd-el-Kader. C'est pour cela aussi

que j'ai arraché le fourreau de mon schapska : il est rouge, et j'ai voulu que l'ennemi pût le voir.

— Cependant vous m'aviez éié confié, général, répondit M. Pasquier, j'avais une haute responsabilité, c'est pour cela que je ne devais pas vous perdre de vue.

— J'avais mis ordre à mes affaires, et il n'y aurait point eu de querelle entre mes héritiers. »

Lés Arabes avaieiit fui de toutes parts, abandonnant drapeaux, canons et ciladelles.

L'étendard tricolore floltait au sommet de la montagne , et le jeune duc d'Auma^e fut de moitié dans la gloire dont se couvrit son frère aîné.

Au plus fort de l'action , il avait donné son cheval à un officier blessé ; puis il avait continué d'escalader à pied la redoute, où il entra des premiers, le sabre au poing.

La prise du col de Téniah, est, sans contredit, le plus beau fait darmcs de nos soldats depuis la conquête dAlger,

dufniôôft.

Il y avait foule sur les boulevarls, poUr saluer le 17*^ rôgimcnl d infanterie légère qui arrivait des cois de Muuzaia et de Itniaii, ayant à sa télé son colonel, le duc d'Aumiilc

Le général Darriule, entouré des officiers du 2« léi^er, récemment venu d'Afrique, ntlenr'ait le jeune prince sur la place de la Bastille. Le duc d'Oriéiins était allé plus loin à la rencontre de son frère, et devait rentrer à ses côlés.

Soldats et officiers qui avaient fnitrrnisé r.ux pieds de l'Atlas, fialernisaient encore aux pieds de la colonne de juillet.

El le cortège se mit en marche.

On n'était point encore arrivé devant la maison fatale d'où Fiescbi avait lancé son tonnerre ; on se trouvait juste en face de la rue de Charonne.

Un coup de pistolet, tiré presque à bout portant, retentit

Deux chevaux tombent.

Le duc d'Aumale fait halte, et la foule indignée arrête l'assassin Quénisset.

Les carabiniers de la première compagnie veulent s'élancer et faire justice

Le duc d'Orléans se précipite.

« L'arme au pied , s'écrie-t-il , et que nul ne bouge ! pas de sang français répandu ! »

Le prince est obéi ; et rejoignant son frère, il lui presse tendrement la main.

— Tu le vois, lui dit d'Aumale, on me compte déjà pour quelque chose.

— Peut-être étais-je la cible, répliqua le frère aîné. »

Nous ne devions point passer sous silence le court et triste épisode du 13 septembre 1841.

Ciîluaivf,

Stabat Mater dolorosa.

« Pardon, monseigneur, je prends mon chapeau et je pars.

— Ce n'est pas nécessaire, général, je dis adieu au roi et je suis de retour dans une heure. Au revoir. »

Les chevaux sont lancés, on a franchi la place Louis XV, les Champs-Elysées, l'Arc-de-Triomphe, on descend à droite dans le Chemin de la Révolte qui mène à Xeuilly.

Les coursiers s'emportent, le postillon ne peut les maîtriser, le duc se lève, un choc a lieu, il

s'élance, il tombe, il est sur le pavé; la voiture s'arrête h quarante pas de là.

Un pauvre épicier se hâte et appelle à son aide; deux gendarmes arrivent, ils reconnaissent le prince, ils le prennent par les pieds, l'épicier le saisit par les épaules, et, chargés du précieux fardeau, ils entrent dans la boutique. En route, la tête s'incline et tombe.

« Il est mort , se dit tout bas l'homme accouru le premier à la catastrophe. )>

Cependant, sa femme, madame Lecordier, a été témoin aussi de l'événement; elle monte à une soupente, elle en descend un matelas, on le jette dans l'arrière -boutique, on Tétend par terre en lui donnant pour oreiller les vieux débris d'un fauteuil. On y dépose doucepent le prince et on envoie chercher du secours.

Le prince royal de France! L'héritier présomptif de la couronne! Une masure, une chétive et sale bicoque i Point de lit, un large poêle au milieu de la pièce enfumée, une niche de chiens, un portrait enluminé du roi, sans cadre, isolé, sur un mur sans tapisserie, des chaises...

Voilà cette chambre mortuaire où vont s'éteindre dans quelques instants de si riantes destinées.

Un docteur arrive, c'est M. Duval; il étudie le corps qui lui est confié, il visite cette tète à peine déchirée, mais si profondément brisée, celle main légèrement enflée , celle poitrine sans contusions , et il attend. Tout ce que la science peut donner d'espoir est invoqué. Son zèle est là, son zèle avec toutes ses inquiétudes, avec toute sa responsabililé , toutes ses angoisses...

Et le prince est immobile.

Le roi revenait de Neuilly. Il demande la cause de cet attroupement qui assiège une maison.

Son fils est tombé , on l'a transporté dans la chambre la plus voisine !

Le père est le fils sont en présence! L'un étendu «ur un grabat , l'autre brisé déjà par un triste pressentiment.

De nouveaux ordres sont donnés, des médecins accourent, et l'on voit arriver d'un château royal une femme seule, haletante, qui ne voit personne, qui n'entend personne, qui ne cherche qu'un seul être au monde, qui entre et tombe à genoux.

C'élail une reine, e'éînil la reine de France;

point reine en ce moment, mais seulement mère ou plutôt martyre.

Elle a vu, elle a deviné...; une mère, hélas! n'a de prescience que pour le malheur.

A leur tour viennent les princesses, elles tombent à genoux comme leur mère qui leur serre les mains et qui prie avec elles.

« Eh bien, docteur ?

— Espérons, mesdames , Dieu est grand !

— Qu'il soit miséricordieux ! »

La pauvre mère s'est dégagée de sa mantille; les pieds de son fils dépassaient la couche , elle les prend dans ses mains, elle les soutient , elle cherche à les rechauffer, et son amour s'épuise à raviver ce qui s'éteint.

Silence! Il a parlé! Quelques mots fiévreux, inarticulés, incompris, s'échappent de ses lèvres violacées :

ft Qu'on ouvre les fenêtres, il y a ici trop de feu.

— Fermez les fenêtres, dit le roi qui a cru mieux comprendre les vœux de l'agonisant. Nous sommes trop ici, messieurs, dit-il encore à quelques officiers supérieurs, passez là dans ce bûcher, dans cette cour; la chambre est encombrée.

— C'est aussi mon désir, ajouta le docteur : moins de monde ; il respirera peut-être plus à l'aise. «

Et l'on s'éloigne.

Rien ! rien que du sang à la bouche du prince, du sang dans ses oreilles.

La reine ne voit que du sang, elle prie... et n'interrompt son oraison pieuse que pour s'assurer de l'arrêt fatal :

« Eh bien, docteur ?

— Espérons, madame. »

Des mouvements convulsifs se font sentir, la poitrine s'oppresse, la respiration est saccadée ; le trépas se promène au-dessus de ce corps sans force, de cette tête sans volonté, de ce cœur sans mouvement; et la reine n'interroge plus...

Sa prière remonte encore vers le ciel: hélas! hélas! sa prière sera-t-elle entendue?

¥A\e étudie le délire et l'agonie dans ces pieds que sa main ne quille pas, mais qu'elle sent s« glacer, se glacer degré par degré...

L'heure fatale arrive, et son fils n'aura pas un regard pour elle, n'aura pas une parole pour elle, n'aura pas un adieu pour elle.

« O mon Dieu ! à moi , dit-elle, ô Dieu clé-

ment, à moi un siècle de soi}(rrançes et que mon fils dise adieu à sa mère. »

Silence encore! un mouvement! le ciel a entendu peut-être...

C'est un râle étouffé par les sanglots des speurs, par les sanglots de la mère.

Le roi, toujours debout, lève les yeux auciel... Une faux est là, suspendue à l'angle du mi^r, qui domine son front ; et tandis que la reine baise les pieds de son fils adoré , le symbole de la mort est enlevé.

Puis voilà qu'il se fait un instant de silence. La reine, la mère a redressé la tête. Elle ne regarde pas son fils, elle fixe ses yeux vitrifiés sur les yeux des docteurs. — Elle n'a plus de parole pour se faire entendre, mais son regard interroge encore.

Et le regard de cette reine, de cette mère n'obtient pas un regard de réponse. Elle entend lô silence

Dieu a parlé.

La rpère des douleurs s'était levée, la croix dominait le Calvaire , le juge suprême avait étendu sa mairi, l'éternité venait de commencer pour un homme jeune et fort; et s'il y avait deuil

sur la terre pour un absent , il y avait joie au ciel pour un nouveau venu.

— Tout e,-t prêt pour le départ, dit une voix tremblante, les voitures, le peuple et les soldats attendent au dehors les restes précieux.

— Point de voiture, répond le roi, un brancard, des bras amis, une couche funéraire et des larmes. »

On partit de la maison, l'on s'achemina silencieux, à pas lents vers la demeure royale, veuve de celui qui en était l'orgueil; et cette mère désolée à qui la religion seule donne des forces, accompagne, appuyée sur le bras du roi, entourée des princesses et de quelques hauts personnagi s, le froid cadavre d'un fils mort là, devant elle, sous scsyeux, sur un grabat dans une lente agonie!

Jnnétaiiie^.

Le jour était venu où, pour la dernière fois, le cœur du prince regretté devait parcourir sa capitale. Ce fut un jour de deuil et de prières : hélas ! ce fut aussi un jour de désappointement et de curiosité.

Un grand compositeur avait écrit une marche funèbre. La marche n'a pas été exécutée. Ln magnifique requiem devait être chanté par tous les artistes de l'Académie royale de musique... Il ne Ta point été.

On n a pas voulu des voix mondaines dans la basilirjue sainte, et l'on a eu raison; car les voi\

répudiées auraient dû rester dans leurs rôles, et ne pas s'exposer à llmniiliation d'un refus qui, au surplus, ne saurait les outrager.

Mais quand vous craignez que vos temples ne restent vides, quand le talent de ces hommes et de ces femmes qui se fardent à la lumière des lustres, peut vous rapporter de quoi orner vos prie- Dieu, de quoi vous revêtir de riches chasubles, de quoi remplir vos trônes cadenassés, de quoi parfumer vos mondaines chapelles... Oh! alors, vous n^attendez pas quïls viennent s'offrir à vous, et discuter le prix de leur complaisance ou de leur sacrifice ; non, non, vous allez à eux, et le front courbé, la bourse bien garnie, vous les suppliez de venir ajouter un reflet aux harmonies du temple que vous desservez...

Prêtres! prêtres! La charité est celle des vertus théologales qui est le plus agréable à Dieu*

Il V a eu sublimité de fastCj il y a eu pompe impériale, richesses accumulées, tentures noires à assombrir une cité, draps d'or et de brocards à illuminer une province; et si Ton n'avait pas fait autant que pour ÏNapoléon, le supplicié de Sainte- Hélène, peut-être on n'eût pas cru honorer assez dignement les restes du prince eilcore si jeune d'années, déjà si vieux de renommée.

Mais le deuil profond gravé dans toutes les âmes, était là aussi pour faire contraste à tant de sonipluosité; les citoyens attendaient silencieux.

Le canon annonça Fentrée du char funèbre, et les fronts se découvrirent, et les yeux se mouillèrent de larmes.

Le cortège était religieux et militaire à la fois.

Paris tout entier assistait à la lu^^ubre cérémonie ; on vous en a dit la pompe royale. " Les frères du prince suivaient les deux magnifiques chars. Du silence, du recueillement, des cœurs oj)pressès et l'éloge du prince royal, héritier présomptif de la couronne de France... C'est là une belle et touchante oraison funèbre.

Toutes les cloches sonnaient à grandes volées, le bourdon de la cathédrale en deuil envahissait les airs, le canon retentissait dans l'espace

Et le jeune soldat d'Anvers et de l'Algérie ne s'est point réveillé!

Ce DcDaii».

On n'explique pas plus les inimitiés que les affections; elles germent sans avoir été semées, elles naissent sans qu'on les appelle , souvent même elles ne tardent pas à vous maîtriser et à vous envahir en dépit de votre volonté.

Si Ton a vu peu d hommes ressentir pour le duc d'Orléans une antipathie marquée, on en a vu beaucoup qui se seraient dévoués pour lui jusqu'au martyre.

Par nature, il était bon, généreux, libéral; on ne Ta jamais vu refuser un service, encore moins unr ré(«nnprn«;e méritée.

Le cri de la détresse arrivait jusqu'à son âme, de quelque part qu'il se fît entendre ; et Ton ne saurait dire l'argent qu il distribuait aux familles frappées par la misère et des échecs de fortune.

Le duc d'Orléans jugeait les arts par instinct et par goût plus encore que par étude ; et dans toutes les occasions qui lui étaient offertes, illes encourageait comme doit faire un prince.

Il trouva, dans une de ses visites à Tatelier d'Ary Scheffer, deux esquisses très-belles.

« De qui est cela? demanda-t-il.

— D'un jeune homme à grandes espérances , mais trop pauvre pour continuer ses études.

— Je prends ces deux dessins , dites-lui qu'il viemie me voir. »

Le lendemain , l'élève descendit au pavillon Marsan et se fit annoncer.

« Ah ! c'est vous , monsieur , qui faites des choses si remarquables?

— Vous avez bien delà bonté, monseigneur.

— Et vous, monsieur, bien du talent. Je vous offre deux mille francs de ces deux pages, apportez-m'en deux autres dans huit jours, et je vous en donne le même prix.

— Mais c'est trop...

: - C'est trop peu, allez-vous dire ? Quand je se-

rai plus riche, je serai plus généreux. Au revoir. » Le duc d'Orléans roi eût été sans nul doute un roi guerrier, tout le prouve : sa vie hasardeuse en Afrique, lorsque tant d'affections le rattachaient au foyer, ses élans chevaleresques, ses jeux d'enfance, et la manière peu révérencieuse, avec laquelle il parlait des nations qui, selon toutes prévisions, devaient essuyer ou allumer le premier feu des batteries.

La comparaison ne le blesserait point, car elle vient de lui :

« Chaque fois que j'endosse mon uniforme , « disait-il, je sens battre plus vite mes artères ; « je redeviens soldat une première fois encore, « et je crois voir tomber sur ma tôle une im- «f mense responsabilité. C'est pour cela que je « me reprends si fréquemment à essayer mes « costumes et que je me fais valet de chambre « pour leur conserver tout leur lustre.

« Voyez un cheval , poursuivait-il avec viva- « cité, il est calme, posé, la tête basse, le sabot « immobile ; harnachez le , sa crinière ondule , « ses naseaux se gonflent, son poitrail bondit,

« ses yeux ilamboicnt Il respire les ba-

« tailles î »

— Cependant, général, lui dit en souriant un

officier supérieur, témoin de ses évululions de costume, et qui connaissait le goût du prince, — vous savez le proverbe: Tliabit ne fait pas le moine.

— Non, mais il le pare; et., à mon avis, la fable de VAne couvert de la peau du Lion n'a pas le sens commun. L'animal aux longues oreilles devait ruer sous l'enveloppe du monarque des forêts. »

Lorsque le prince voyait à la cour ou à la ville un homme aux allures athlétiques, il s'arrêtait pour l'envisager d'un regard d'envie. Il lui semblait que h vigueur dût entraîner le courage , et il ne voulait point qu'on lui rappelât les Turenne , les Catinat, les Fabert, et tant dautres puissants d'énergie, si frêles en apparence,

« Au reste, ajoutait-il, je crois que la bravoure « double les forces de l'homme. La peur énerve, « l'intrépidité est la sève des muscles. »

S'il aimait à interroger, il paraissait ennuyé qu'on l'interrogeât ; non par une dignité mal entendue, mais parce qu'il craignait d'être mis en défaut ou pris au dépourvu.

« En général, disait-il non sans quelque rai- « son, dès que vous avez quitté votre collège, « celui qui vient vous questionner ne le fait « guère pour apprendre, mais pour prouver f qu'il sait; car il vous combat si vous n'entrez

« pas dans ses vues. Alors vous comprenez, lin- « terrogateur se fait pédagogue, et je ne veux « pas qu'on me ramène sur les bancs de Té- « cole. »

« Avoir tort avec modestie, répétait-il encore, « est plus beau, plus méritoire que d'avoir trop « impérieusement raison. L'orgueil dans le suc- « ces vous en rend presque indigne. »

Toute régularité trop algébrique était à ses yeux un signe certain d'une intelligence rétrécie :

« n y a, selon moi, bien souvent moins d'har- « monie dans l'ordre que dans le désordre. Ce « n'est que pour mes vêtements militaires que f je veux des places réservées, et je me mets en u colère quand je ne trouve passons ma main et « les yeux fermés mon liabit ou mon sabre, là où « je les ai jdacés la veille. Il me serait lourd de « voir marcher deux nuits de suite les étoiles au « firmament ; et les amoureux qui les contem- « plent à travers leurs soupirs, sont des fous et (( des niais à la fois. »

Dans les circonstances ordinaires de la vie, peul-éire n'eùt-il été (pi'un homme ordinaire; mais dans les jours solennels, il se plaçait toujours à la hauteur de la position, et chaque ba-

taille eût été pour lui un nouveau baptême de héros. Appelé à de grandes destinées, il tenait à justifier le choix que le ciel avait fait de lui, et il proclamait avec fermeté que dans toutes les occasions, le chef d'un état devait Texemple.

Le duc d'Orléans aimait sa mère avec une fervente tendresse^ il aimait son père avec un respectueux dévouement, ses frères comme des amis réservés aux mêmes périls.

On lui a bien rarement signalé une qualité précieuse de quelque grande dame, sans qu'il ait ajouté : « Cest comme mon Hélène. »

Son amour pour la princesse était devenu, depuis la paternité, un culte, une adoration. Quant à ses fils, qu'il appelait ses bons petits anges, leurs douces caresses lui allaient loin à Tâme; et il leur racontait mille folies, mille détails de mêlées, comme s'il n'y avait pas de quoi étourdir leur jeune intelligence.

Tout ce qui reluit plaît aux enfants. Or, il arrivait parfois que le comte de Paris repoussait doucement son père, lorsque celui-ci voulait l'embrasser sous le frac bourgeois. Alors le duc d'Orléans se hâtait de passer un uniforme, et le comte de s'écrier :

« Je t^aime mieux comme ça, tu es plus beau.

Quand je serai grand, j'aurai aussi un grand sabre et je tuerai mes ennemis. »

Entre nous, c'était se montrer déjà bien oublieux de la magnifique épée dont lui avait fait cadeau sa bonne ville.

« Mon fils, lui répondait le duc d'Orléans, tu as reçu un glaive des mains de ton pays, et ce glaive doit être un instrument de clémence bien plus que de justice. »

— Je ne connais pas de bouche plus éloquente que son silence, disait une dame de beaucoup d'esprit. Ecouter, pour lui c'était répondre ; et il avait cela de bienveillant qu'il n'interrompait jamais, à moins que ce ne fût pour arrêter au passage un éloge trop direct de ses heureuses qualités. »

(( J'aime mieux une demande qu'une prière, répondit un jour le duc d'Orléans à un solliciteur trop humble, la dignité dans le malheur prouve qu'on ne le méritait pas. »

On lui demandait lequel de ses frères il affectionnait le mieux :

« Celui qui est le plus loin de moi, réponditil ; rarjai ])lus hàle de le revoir, et entre amis il y a ])eu dabsence sans alarmes. » '

II «lit une autre fois :

« Le frère que jaime le plus c'est Montpensier : il est le plus jeune de nous tous, et il a le plus à souffrir. »

— Pourquoi achetez-vous tant de mauvais tableaux, lui demandait-on encore ?

— Afin que celui qui me les vend puisse avoir les ressources suffisantes pour en faire plus tard de meilleurs. »

Qui n'a vu le duc d'Oléans que chez lui ou à la tête d'une manœuvre de parade, ne le connaît pas encore. Celui qui l'a vu debout sous les brandons incendiés de l'émeute ou sur les mille volcans d'un champ de bataille, comprendra seul ce qui habitait de vertus guerrières au fond de cette poitrine si jeune encore et déjà si chère aux soldats.

Napoléon en eût fait un de ses aides-de-camp, l'aide-de-camp eût été bientôt général, et le général, au train dont on marchait alors, n'eût pas tardé à conquérir le bâton de maréchal de France.

Cf Dfl)org.

Nous ne connaissons le duc d'Orléans, que par ses œuvres et les paroles dont elles étaient presque toujours le reflet fidèle. Pour achever son portrait physique et moral, nous avons dû écouter sous les nnu-s, et nous avons heurté à tous les camps afin d'asseoir fermement notre pensée. On nous a retracé les silhouettes extérieures, et nous avons tenu le pinceau, on nous a glissé de çà et de là les traits caractéristiques, et nous avons couvert la toile.

Il était d'iuie haute taille, beau, bien fait, pincé, coquet, un peu moins cependant depuis quelques années.

Sa démarche avait quelque chose de prompt.

de franc, de libre, qu'on pouvait prendre tout d'abord pour de la fatuité, pour de la jactance ; mais qui se transformait dès qu'on l'avait entendu parler.

Dans la colère néanmoins, sa voix était mutine, ses mouvements saccadés. Alors, il ne mettait aucun frein à l'intempérance de son langage et de ses agitations.

Quelques instants après, il était honteux de ses emportements, il revenait aisément au calme et à la bienveillance.

Dans la vie intime, il ne délestait pas un juron de loin en loin ; mais aussitôt que l'étiquette était en jeu, sa phrase avait une distinction toute particulière, et il se plaisait beaucoup à varier le tour de ses périodes.

Même dans leur expression normale , ses gestes étaient un peu trop fréquents. Il piétinait presque toujours dans la discussion, et il était aisé de voir qu'il ne voulait céder le pas qu'après une persuasion complète.

Vous savez sa passion pour les chevaux et les plaisirs bruvants. Au milieu de ces jeux-là, il se trouvait absolument à son aise; et s'il était bon tireur, il était de première force dans l'art de Téquitation. Nous lui reprocherons pourtant ses

façons anglaises, qui sont, comme on le sait, infiniment moins gracieuses que celles de nos bons écuyers.

Il excellait dans tous les jeux gvmnastiques, et de là, cette habitude d'oserie qu'il portait dans ses habitudes les plus tièdes et les plus réiléchies. L'on eût dit, à Tétudier avec attention, un jeune homme se faisant violence pour ne pas danser un galop.

Par un contraste bizarre, il rougissait aisément, surtout alors qu'il se voyait Tobjet de Tattention générale, et il ne redoutait rien tant que les conversations secrètes de deux observateurs féminins, paraissant s'occuper de lui :

« Dieu! s'écriait-il un jour dans un mouvement de dépit qu'il no put maîtriser. Dieu ! que les muettes sont bavardes ! »

Toute allocution flatteuse le contrariait, surtout si elle lui était lancée en public. Tout compliment de jeune demoiselle un peu risqueuse, lui donnait une vanité qui Ta poussé plus d'une fois h des inq>rudences.

• Lorsqu'il était fort jeune encore, il ne se montrait pas mécontent que Ton connût certains de ses galants trionq)hes ; mais cœur droit et loyal avant tout, re n'est p;is lui qui les eCii divulgués.

La toilette et Télégance étaient dans ses goûts de prédilection, et on lui a entendu dire que la propreté des habits était un indice de la pureté de Tâme.

« Je ne voudrais de bagues et de diamants, disait-il, que sur les vilaines mains. Les bijoux sont d'utiles passeports, c'est vrai ; mais les doigts fins et délicats sont si bienvenus partout ! Vraiment, c^est folie à eux de ternir leur velouté au contact de For et des pierreries. »

La toilette du duc était si coquettement harmoniée, que le regard le plus sévère n'y trouvait rien à reprendre ; peut-être même aurait-on désiré moins d'ordre, moins de luisant, moins de luxe, moins de perfection. On craignait qu'il n'y eût pour tout cela, des études et des soins qui sembleraient accuser un peu de frivolité. On se plaisait dans les salons du prince, à chercher sur son costume une irrégularité quelconque , et l'on s'épuisait vainement à cet examen.

« Eh bien, ce que vous admirez tant, dit un jour M"^^ de R... , à plusieurs jeunes personnes groupées autour d'elle, moi je le blâme. On serait bien aise de passer parfois la main dans ses cheveux, et cela vous est interdit dans la crainte d'en déranger l'architecture. »

Le mot courut vite dans les salons, et M'"* de R... se pinça les lèvres pour se punir de sa vivacité.

Le duc d'Orléans fumait beaucoup. Bien des dames haut placées, adoptèrent la cigarette, et s'y façonnèrent aisément. Courtisanerie est du genre féminin.

« Si le prince voulait poser devant moi, disait un jour au pavillon Marsan M"'* de G... , je le peindrais à cheval, courant au front des soldats qu'il passerait en revue.

— Et moi, accoudé sur un guéridon, répliqua M""= de C...

— Il y a tant d'animation dans ses jeux mihtaires !

— Il y a tant de cahnc et de suavité dans ses pensée ^ !

— J'aime mieux la tète qui s'enflamme.

— I>1 moi, celle qui réfléchit. »

Il marcha un jour, en dansant, sur le pied de 31""' D... , à hujuelle il avait adressé autrefois de fervents hommaij:es :

« Ah ! pardon, madame.

— De (pioi, monseigneur:*

— Je dois vous avoir fait mal.

__ JT^ Je n'ai rien senti ; vous êtes si léger ! ) dit

la dame en tenant ses yeux attachés sur le prince.

Son Altesse devint pourpre.

Le prince caressait souvent son menton, non point par fatuité, mais par distraction, et la barbe qu'il gardait depuis quelque temps, lui allait à merveille en corrigeant ce que son teint et ses lignes avaient de trop efféminé.

Son front large et blanc, décelait la résolution et la supériorité.

Quant à son regard, il était fascinateur. Il ne voyait pas seulement, il interrogeait, il fouillait, on Teût dit écoutant la pensée de celui ou de celle sur qui s'arrêtait sa prunelle bleue. Son œil était une puissance, plus encore peut-être que sa parole... Vous voyez qu'il avait quelque chose de Napoléon.

/atnlitf.

Fatalité !... On ferait bien des volumes avec ce mol. Ces quatre syllabes sont à elles seules toute une bibliollièque.

Fatalité ! . . hasard, destinée, immensité, cahos, Dieu...

Définissez.

« Venez-vous, général?

— Une minute, monseigneur, rien que le temps d'aller chercher mon chapeau ?

— Ne vous dérangez pas, je pars seul. »

Si le général avait eu son chapeau sm* sa télé, la télé du prince ne se fût pas brisée.

— Qui vous Ta dit?

Si le ])rince iia\ait pas ordonné la vitesse à ses chevaux, il n'eût pas été marlvr de leur fougue.

Si le prince ne s'était pas levé pour parler à son cocher, il ne serait pas tombé, il ne serait pas mort.

— Qui vous Ta dit?

Si....

Taisez-vous, nul ne sait ce qui serait à la place d'une chose, si cette chose n'existait pas.

Cela est, donc cela devait être; cela fut, donc il est impossible que cela ne fût pas.

Garantissez votre maison de la foudre, élevez sur son faite la flèche et le conducteur de Franklin... Demain l'opération sera terminée, mais aujourd'hui le tonnerre éclate et votre demeure est un brasier d'incendie.

— Oh î si mon paratonneiTe avait été dressé la veille !...

Vœu stérile , puisque cela ne devait pas être et que le feu devait porter ses dévastations.

Aux soupers du baron d'Olbach, deux avocats se levaient après dessert, et quand l'un venait de prouver qu'il y avait un Dieu, c'était à son adversaire de prouver qu'il n'y en avait pas. Les rôles changeaient la veille comme le lendemain.

Un petit abbé devait un jour répondre à d'Alerabert qui avait démontré d'une manière admirable qu'il n'y a point de Dieu.

« Je suis entré hier dans une maison de jeu, répondit Tabbé, j'ai pris un cornet, j'ai agité les dés, et j'ai fait ralle de six.

— Quel hasard ! s'est-on écrié autour de moi.

— J'ai tiré une seconde fois... Encore rafle de six.

Et chacun de dire : C'est merveille î

— Au troisième coup, encore rafle de six.

— Miracle !

Toujours rafle de six... On a visité les dés... ils étaient pipés.

— Où voulez-vous en venir, monsieur l'orateur V

— A ceci , poursuivit-il avec enthousiasme : voyez les cieux, étudiez leur harmonie, la marche régulière de chacun de ces mondes et de ces astres qui tourbillonnent dans l'espace, et ditesmoi si les cieux ne sont pas pipés. Ils le sont, messieurs, et nulle main d homme ne j)<)uvant arriver jusque-là, les cieux sont pipés par un Etre au-dessus des hommes; cet Etre, c'est Dieu. »

Les choses (pii sont, »'\isl('iil [tarée (ju'i'lles d<>i\«*iit rvislcr; cl Dieu m |iiiiss;iiil s\'si néaii-

moins retiré une puissance, celle d'empêcher ce qui a été d'avoir été.

C'est qu" alors il y aurait mensonge, et que Dieu est toute vérité.

Pourquoi cette chose et pas une autre? Là est une limite que l'homme ne saurait franchir.

Ce que vous appelez fatalité, c'est donc dans l'ordre des choses qui devaient avoir lieu, qui étaient précisées depuis le commencement des âges.

Prières, larmes, désespoirs ne peuvent rien sur ce qui est, de même que sur ce qui a été un miracle n'a pas plus de puissance. Car si ce que vous appelez miracle est, c'est que la chose ne devait pas être.

Inclinons-nous et laissons marcher les événements et les siècles, sans épuiser nos forces à nous débattre contre l'impossible : ce qui doit advenir adviendra.

Si vous montez sur les tours de Notre-Dame et que vous vous élanciez, vous vous tuerez.

— Mais si je vis?

— C est que vous n'étiez pas destiné à vous précipiter des sommets de Notre-Dame.

— Si le Prince royal, héritier de la couronne de France, n'était pas parti...

— Il devait partir, la parole de Dieu cvait été dite.

— Mais Dieu, comme les hommes, a-t-il ses fantaisies ?

— Peut-èlre. Il se plaît à rétonnement de tous, il nous inquiète par des hasards si singuliers, si étranges, qu'on ne peut s'empêcher de supposer, de croire même que ces hasards ne sont que des avertissements. Mais, tenez-vous cela pour bien dit, n'essayez pas devons mettre en garde contre eux, vous seriez vaincus à la lutte.

Faits, rapport, similitude, coïncidence, tout sera, parce qu il n'était pas possible qu il en fût autrement:

Le duc d'Orléans est mort, donc il devait mourir.

11 est mort d'une chute de voiture, donc il devait mourir d une cliiile.

Le ciel avait arrêté qu il «'n ^(M;ii( Miii'ii, le ciel ne peut pas se démentir.

Ce qui est existe, parce que cela existe.

— Conunent appelez-vous cette philosophie?

— Celle de la résignation. »

Aguado, un des princes de la finance, échange sa loge à l'Opéra contre celle du prince... L'un meurt dans une échoppe presque étouffé dans sa voiture .- vous savez la mort de l'autre.

Dreux et Deuil étaient les deux mots d'ordre et de ralliement donnés par le roi à l'état-major de la place, la veille de la terrible catastrophe.

Le poteau de la route, devant lequel est tombé le duc d'Orléans porte le n** 13.

C'est un 13 que l'on a tiré sur le duc d'Aumale.

C'est un 13 que l'on a frappé le duc de Berry.

C'est un 13 que Cromwell est mort.

C'est un 13 qu'a été décapitée Catherine Ho- VN'ard.

C'est un 13 que Zenon, empereur dOrient , enterré vif, est mort de rage dans son tombeau.

C'est un 13 que l'empereur Titus est mort, plongé dans un bassin de neige par son frère pendant un accès de fièvre.

C'est un 13 que le jeune roi Philippe, fils de Louis-le-Gros, est mort d'une chute de cheval.

C'est un 13 que Duguesclin est tué au siège de Chàteau-Randon.

C'est un 13 qu'est mort Michel Montaigne.

Louis, prince de Gondé, le chancelier de l'Hôpital, Philippe 11 fils de Charles-Quint, Barnevelt, le duc de Uohan, quarante mille Anglais en Irlande, dix membres du [)arlement anglais. La Fontaine, Hourdalouc Hoileau, le jeune Calas, M. de Vergennes, nunistre de Louis \\l, Maral. le pape Nicolas l'i l'cmpeicur (Jaiide.

labbé Suger, Emmanuel roi de Poilugaii, tU;., sont morls un Î3.

Pendant une période de "près de deux siècles, depuis Louis XlV, aucune succession régulière au trône de France n'a eii lieu, aucun fila d'6 ^bl ni aucun aîné n'a porté k couronne royale.

Louis XIV fut fils de Louis XIII, né d'Anne d'Aul riche après vingt-trois ans de stérilité de cette reine; LouisXV ne fut pas fils de Louis ^iV" (il était l'arrière-petit-fiis de ce grand roi; son fils unique, le duc de Bourgogne, son petit- fils et i'aîné de celui-ci furent enlevés rapidetnentj. Louis XVI ne fut pas fils de Louis XV (il était le second fils de Louis, dauphin de France, lequel était fils de Louis XV. Le dauphin et son fils aîné, le duc de Bourgogne, avaient précédé le roi Louis XV dans la tombe).

Louis XVII ne figure que nominalement dans la série des rois. Fils de l'infortuné Louis XVI, le royal enfant survécut peu de temps à son père; il mourut prisonnier au Temple sans avoir eu le sceptre en main ; encore n'était-il que le second fils du roi : le dauphin était mort avant le roi. Louis XVIll n'était pas fils de roi, son père était

le dauphin fils de Louis XV. Cliarles X, qui régna après lui , n'était aussi que frère de roi (de Louis XVI et de Louis XVIII). Il eut un fils qui ne monta pas sur le trône : son petit- fils lui aurait succédé s'il avait conservé la royauté. Louis- IMiilippe lui succéda après la révolution, il n'est pas fils de roi. Son aîné, l'iiérilier présomptif du trône, est ra\i à la France.

Enfin, pour clore ce chapitre des Fatalités que nous pourrions faire immense, nous citons :

Un duc d'Orléans est mort déjà comme celuici, en tombant sur son talon et en se brisant l'épine dorsale.

Ferdinand- IMiilippe d'Orléans est mort un 13, au mois de juillet, presque le jour où le duc de Bordeaux s'est brisé la jambe.

Ferdinand -Philippe d'Orléans est mort à la même époque et de la même mort que la monarchie déchue :

En juillet

Sur un pavé !

tpiio^nc.

Et maintenant une Régence.

Une Régence, c'est-à-dire une époque de lutte» ardentes, de querelles, de choc et de réaction. Une Régence, c'est-à-dire un volcan irrité prêt à vomir sa lave, et soulevant les passions comme il fait du bitume qui bout dans ses flancs.

Une Régence avec tout son cortège de haines, d'hypocrisies, d'usurpations; période fatale à presque tous les empires, source vivacc de proscriptions, d'aulant plus difïicile à vaincre que s» puissance éclatera plus t;ird, et cjue le sol <|u elle féconde n'est pour rlic (luiiii ««.uifilaiil

marche-pied d'où elle atteint et frappe tous ceux qui lui ont résisté.

Voyez : il était plein de force, de vie et de pensées. C'était par lui que se taisaient les vanités et les ambitions, l^a mort arrive, le roi est encore sur le trône, et déjà se forment les camps, déjà se menacent les partis. La question de la Régence remet tout en question : le passé qui ne nous appartient plus, le présent qui a besoin d'énergie, et l'avenir qui se voile...

Méditez.

Les princes, n'en doutez pas, sont plus estimés par le choix des hommes dont ils s'entourent que par ce qu'ils valent eux-mêmes, et ce n'est pas avec le nom sinistre qui pèse sur la France, qui a trahi la France, qui a vendu la France à Gand, qui la veild à Paris, que peuvent se rassurer nos destinées. Quiconque nous parle au nom de l'étranger est notre adversaire, quiconque revient avec l'étranger est notre ennemi. Si nous voulons la paix, nous devons la demiinder l'épée à la main , et la guerre n'est jamais un fléau pour les peuples alors qu'elle a pour but la conquête de leurs droits.

A l'homme qui a voulu nous imposer ses lâches croyances, ou ses hontes ou ses bassesses, mépris et flétrissure !

A l'homme qui aurail pu faire grandes et i;lorieuscsles destinées de noire belle patrie, infamie et réprobation !

A l'homme qui a courbé notre nationalité en face des nations rivales, oubli si nous sommes généreux; jugement et condamnation, si nous sommes justes!

11 nous fallait à nous, fils de cette France adorée, le prix de nos victoires: paix au dedans, honneur et respect au dehors. Il nous fallait ce que voulait le prince dont nous venons d'écrire la vie. Car il l'a dit aussi lui: k Le roi a sa mis- K sion, moi j'aurai la nii^nne ; » comme il a dit dans une autre occasion : « J'aime mieux tomber (c sur les bords du Rhin, que dans le ruisseau. )>

Mais tout ce que nous avons perdu, nous saurons le reprendre un jour, parce qu'un jour la voix puissante du pays se fera entendre...

N'en doutons pas , le prince objet de nos douleurs, eût tenu demain toutes les promesses prophétisées par sa belle conduite d'hier.

Qui le remplacera?

Une femme jeune et forte, une femme noble et malheureuse. Française par ses sentiments et une alli;ince, une épouse, une niére : ne sont-ce pas là des titres assez sacrés pour que cette en-

fance aux larges destinées soit abritée sous son aile.

Une mère ! Les lois ne devraient jamais faire mentir la nature : une mère est la première puissance du monde !

FIK.

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