‹ Histoire du priviláege de Saint-Romain (volume 2)Chapitre 13 sur 77 · Tome JJ · texte numérisé non relu

Tome JJ

I6â HISTOIRE DU PRIVILEGE

sévérité des dispositions de nos lois criminelles , vous pouvez m'adresser la procédure et les motifs militant en sa faveur, je les mettrai sous les yeux de Sa Majesté , et ce sera pour son cœur paternel une véritable jouissance de pouvoir accorder à ce malheureux la rémission de sa peine , si le cas est graciable , ou un adoucissement à sa punition , si elle est disproportionnée au délit (l).

» Le ministre de la justice , Duport. » Il n'y avait point de recours possible contre cette décision du ministre , si conforme aux lois et à l'esprit du tems. Il fallut se soumettre et renoncer à cette belle prérogative que les rois avaient souvent regardée d'un œil jaloux. En 1 791 , pour la première fois depuis sept siècles , la fête de l'Ascension, à Rouen, n'offrit rien qui la distinguât des autres grandes solennités du christianisme. En se rappelant combien , l'année précédente encore , il y avait eu ce jour-là, dans Rouen, de concours, d'empressement et de cris joyeux , il semblait que maintenant la ville était déserte. En voyant le Palais silencieux, la place de la Vieille-Tour solitaire, la Vicomte de l'eau fermée , et toutes les prisons bien closes garder impitoyablement leur proie , les vieillards , qui ne renoncent pas facilement aux

(') Quatre jours après, Duport n'aurait pu finir ainsi sa lettre; car, dans la se'ance du 3 juin , l'assemble'e nationale de'cre'ta l'abolition des lettres de grâce , de suspension et de commutation de peine.

anciennes coutumes, ne pouvaient revenir de leur surprise , et regrettaient ces belles pompes oui avaient émerveille leur jeunesse. Mais c'en était lait ; jamais, a pareil jour, les générations à venir ne devaient voir ce qu'avaient vu les générations passées.

Ainsi succomba un privilège qui , pendant sa longue durée, s'était vu en butte à tant d'attaques, et était sorti, mutilé mais vainqueur, de combats si fréquens et si animés.

Pendant son existence de six ou sept siècles , combien d'adversaires acharnés n'avaient rien épargné pour le détruire ! Les enfans dont le père avait été immolé sous leurs yeux; la mère qui avait vu son fils unique la précéder dans la tombe ; la femme dont l'époux avait été lâchement assassiné et ravi à son amour : des parens , des amis indignés étaient venus tour-à-tour pousser des cris de douleur et de vengeance contre des meurtriers audacieux , et contre un privilège qui acquérait l'impunité aux assassins d'êtres qui leur avaient été si chers. Des avocats de renom , un Bouthillier, un Sacy et beaucoup d'autres, avaient prêté à ces plaintes si légitimes le secours puissant de leur érudition et de leur éloquence. De graves défenseurs de la ronronne, des ministres, La Moignon, Servi n , Le Guesle, Foueault, Foullé, Laurent et Emeric Bigot , Boucherai , Pussorl, et beaucoup d'autres,

avaient, tonné dans les parlemens et dans les conseils contre un empiétement si monstrueux sur les prérogatives de l'autorité' royale. De doctes écrivains , Arnisœus , Bodin , Pasquier , De Thou , les avaient appuyés de leurs écrits. Lors de la réunion delà Normandie à la France, lors de l'occupation des Anglais , les zélés ministres des nouveaux souverains avaient tenté de rendre à leurs maîtres ce fleuron détaché de la couronne. Tant d'efforts avaient bien pu aboutir à restreindre le privilège dans des bornes un peu plus étroites ; mais il existait toujours , unique , glorieux , désiré , imploré par les gentilshommes et les bourgeois , sollicité pour eux par des guerriers, par des princes du sang, des ministres, des rois, des reines, des évêques , des cardinaux , des souverains pontifes , et quelque fois , disons-le , par ces magistrats mêmes qui l'avaient attaqué avec tant de vigueur. Pour l'abattre , il ne fallait pas moins que ce torrent qui entraîna violemment dans son cours toutes les prérogatives de l'autel et du trône, et qui, plus tard , allait , devenu plus furieux encore , entraîner l'église et le trône à leur tour. En, 1608, l'avocat Monstreuil , portant la parole au grand-conseil , avait dit ; « Le privilège de saint Romain demeurera tant que l'honneur de Dieu et de ses saincts , auquel il est attaché et joint inséparablement, trouvera place dedans le cœur des François , la plus

pieuse et la plus dévote nation du monde (,).» Certes Monstreuil n'est pas pour nous un prophète; mais eu 1791, lorsque le privilège fut anéanti, la France était-elle bien loin de l'état où il avait prévu que ce privilège cesserait d'exister ; était-elle encore la plus pieuse et la plus dévote nation du monde , et n'entendions-nouspas, il y apeud'instans, l'évêque métropolitain de Rouen se plaindre de ce que les liens de la religion ctoient affoiblis, et dire qu'ils avoient besoin d'être resserrés par des témoignages de respeet particulier pour V église ?

Quoi qu'il en soit, la ville de Rouen, la Normandie tout entière , n'ont point perdu le souvenir de cet ancien privilège qui leur appartenait en propre, et dont le pareil ne se trouvait pas ailleurs. Beaucoup d'habitans de cette ville et de la province ont vu le prisonnier lever la fierté, et se rappellent toujours avec intérêt cette circonstance de leur vie. A la campagne , dans les longues veillées d'hiver , les anciens du foyer racontent qu'il y a bien longtems , par un beau jour de mai, ils allèrent à Rouen pour la grande fête de l'Ascension, et redisent à leurs enfans, àleurspetits-enfans émerveillés, lespompes et les solennités du jour du prisonnier. Mais , et à la ville et aux champs , à quarante-deux ans d'intervalle , tous ces récits sont vagues, imparfaits;

(0 Plaidoyer de Monstreuil, nom la fierté, en 160/

et souvent des auditeurs avides ont regretté qu'il n'existât pas quelque livre qui retraçât d'une manière complète l'histoire de cet usage aboli , et toutes les parlicularite's d'une cérémonie dont il leur semblait qu'aucun détail ne pouvait être indifférent. Ce besoin, je l'éprouvai souvent moi-même, lorsque, tout jeune encore, j'interrogeais curieusement les beaux vitraux de nos églises, pages éclatantes , mais incomplètes , de ce drame plein d'intérêt. Ce désir n'ayant fait que croître , plus lard je me suis mis à l'œuvre. Les cartulaires, les vieux registres de l'ancien chapitre de Rouen , ceux du parlement de Normandie ; les statuts de confréries ; les annales de la Tournelle , celles de la Chambredes-Comptes , du Bailliage , de l'Hôtel-de-Ville ; les vieilles chroniques , les manuscrits de la bibliothèque du roi, les anciens recueils de jurisprudence, ont passé sous mes yeux. J'ai écrit sous la dictée de ces témoins irrécusables. Puisse cette histoire , résumé fidèle de documens nombreux et presque tous inconnus jusqu'à ce jour, ne pas être sans intérêt pour mes compatriotes! Puissent leurs suffrages m'encourager à entreprendre quelque travail plus important , plus digne de leur être offert !

FIN DE L'HISTOIRE Dli PRIVILEGE DE SAINT ROMAIÎS

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