DEUXIÈME PARTIE
Cérémonial du jour de l'Ascension.
Nous voici arrivés au grand jour de l'Ascension, que l'on appelait aussi à Rouen le jour du prison- ulouc"' nier. En effet, au chapitre, au palais, dans les " diverses prisons de la ville, dans les rues, à la Vieille-Tour, à Notre-Dame, à la Vicomte de l'eau , en tous lieux enfin , il ne s'agissait que du prisonnier, il ne se parlait d'autre chose, rien ne se faisait, pour ainsi dire , qui ne se rapportât à ce héros de la fête. Les jours précédens , il était venu, de tous les points de la Normandie, et des provinces voisines, une foule de personnes attirées par le désir de voir ou de revoir la cérémonie ; mais la veille et le jour de l'Ascension l'affluence des arrivans redoublait encore. Si le tems était beau, tout le Vexin , tout le pays de Caux accouraient comme M masse à la métropole. Sur toutes les routes,
Affluence le jour scension.
dans tous les sentiers qui conduisaient à Rouen, se hâtaient des hommes, des femmes, empressés, déjeunes hommes, déjeunes filles, de petits enfans qui avaient peine à suivre leurs mères. Tous ces voyageurs étaient parés de leurs plus beaux atours ; on remarquait surtout les belles Cauchoises avec leur étrange coiffure , si riche , si pittoresque, si originale , qu'elles semblent maintenant avoir pour jamais abandonnée. Une charte des premières années du XVe. siècle parle de « l'innumérable peuple qui, pour voir la belle feste de Rouen, y conflue et vient de plusieurs et diverses contrées , tous les ans , en grand'dévotion , à l'exaltation de Dieu et des mérites du glorieux confesseur monsieur saine t Romain (l). » Au XVIIe. siècle , « tout le peuple de la province se rendoit toujours à la solennité de l'Ascension, pour louer Dieu et ses Saints et les remercier de la liberté que l'église donne, ce jour, à un particulier, en souvenance de celle qui a esté receue en général par l'intercession de saint Romain (2). » Dans les derniers tems, l'empressement n'était pas moindre. Beaucoup de personnes qui ont vu la fête parlent encore avec étonnement de la foule incroyable qui fourmillait
(0 Charte du 9 décembre H26, manuscrits du chapitre de Rouen.
(*) Réfutation de la response et escrit de Me. Denys Bouthillier, etc., page 153.
alors dans la ville de Rouen et que ses rues étroites avaient neine à contenir. Ce jour-là, « un concours immense affluait sans cesse vers cette ville , vers la maison de Dieu , les chemins qui y conduisaient semblaient ressentir cette sainte joie , prendre part à ces transports, et tressaillir avec la multitude dont ils e'taient inondes (l). »
Anciennement, des prédications avaient lieu, sermon,
le malin , à la
dès le matin , à la Vieille-Tour , en l'honneur de vieiiie-Touî-. saint Romain. Mais l'orateur ne se bornait pas toujours à parler du saint e'vêque. Une vieille chronique manuscrite, rédigée lors du schisme d'Urbain VI et de Cle'ment VII , nous apprend que « en I 379, le jour de Rouvésons ( de l'Ascension) bien matin , pour ce que plusieurs gens sont à Rouen pour voir le prisonnier et les miracles de sainct Roumain, un doctor Augustin, nomme' maistre Jehan Romain , prescha au marché de Rouen , nommé la Vieil-Tour, et affirma le pape Clément v raieraient et saintement pappe , et que quiconque ne croioit ainsi, il estoit hérèse (hérétique) et erroit contre la foy. Et là estoient plusieurs clercs , et , pat* espécial, y estoit le président de l'eschéquier de Rouen, qui, pour ce tems , séoit en la dite ville , acompaignié de ses compaignons avocas de Parlement à Paris, qui estoient audit eschéquier,
C) Bossue! , Dissertât, de P salmis P paragraphe 15.
Assemblée capitnlaire, pour l'élection du pri-
fi» HISTOIRE DU PRIVILEGE
avec hii(,). » Mais presque toujours ce sermon citait à la louange de saint Romain et à la gloire du beau privilège que l'église de Rouen allait exercer en cette journée. Pour assurer la continuation de ce sermon, une fondation avait été faite, au XVe. siècle , par Robert de Villeneuve , riche et pieux bourgeois de Rouen, en exécution d'un vœu par lui fait précédemment , et ses héritiers entretinrent la fondation. Le curé de Saint-Martin-sur-Renelle , paroisse de Rouen, devait prêcher ce sermon, ou préposer un prédicateur à sa place , c'était une charge de son bénéfice (2). Tous les ans, il venait, quelques jours avant l'Ascension , prier le chapitre de lui accorder la grande chaire de la cathédrale pour prêcher ce sermon. En 1614, le chapitre permit de le prêcher « dans la cathédrale, en la grand'chaire, attendu l'incommodité du tems , sans toutes fors , préjudiciel' à l'ancienne coustume de prescher dehors Téglize, quand la commodité le permettroit (3). » Outre cela, un sermon sur saint Romain était prêché tous les ans, dans la cathédrale, le dimanche avant l'Ascension , aux frais de la confrérie de Saint- Romain.
Mais ce qui se passait à Notre-Dame , le jour
(•) Chronique manuscrite de la bibliothèque du roi. (2) Regist. cap., 27 avril 1598.
( 1) Reg< capit. 7 7 mai 161/».
de f Ascension , au marin, réclame notre attention tour entière. Vers huit heures, les chanoines se réunissaient en assemblée générale dans la salle eapitulairc. Le chapitre étant en séance et les portes ouvertes, l'huissier demandait, a hautevoix, «sinul ne vouloit parler à la compagnie ? » Les personnes qui répondaient à cet appel étaient introduites successivement , debout et tète nue ; elles disaient au chapitre ce qu'elles avaient à lui dire , ou remettaient dans les mains de l'archevêque les lettres dont on les avait chargées. Souvent le chapitre vit les plus grands seigneurs venir ainsi à sa barre solliciter ses suffrages. En 1 540, Jean De Luxembourg, évêque dePamiers, abbé d'Yvry, accompagné de chapelains et de protonotaires , vint, au nom du duc d'Orléans, l'un des fils du roi François Ier., présenter des lettres de ce jeune prince , et parler au chapitre en faveur des quatre barons d'Aunay. En 1 587 , M. Barjot , président au grand-conseil , vint recommander au chapitre le sieur Des Aubus , son neveu , qui fut élu. En 1 588 , le président du Héron , « accompagné d'aucuns de ses amis, fist une ample requeste en faveur des sieurs De Becdaves , ses beaux-frères. » En 1621 , Alexandre De Vendôme, grand-prieur de France , fils naturel de Henri IV et de Gabrielle D'Estrées, vint, le jour de l'Ascension, recommander au chapitre les sieurs De Beauregard , meurtriers du comte de Lévis-Charlus , chevalier des ordres du
roi. « Deux dignités et deux chanoines allèrent chercher ce prince et l'introduisirent dans la salle capitulaire; on le fit asseoir à la place du doyen ; il fut reconduit avec le même cérémonial. » En 1 6â7, se présentèrent « plusieurs gentilshommes , qui remirent au chapitre une lettre écrite par monseigneur l'illustrissime cardinal de Richelieu , lequel prioit la compagnie de donner , en sa faveur , le privilège de saint Romain ausieurDeForeilles, son compatriote » ; ce gentilhomme fut élu. Quelquefois , les parens d'un prétendant à la fierté venaient solliciter le chapitre en faveur de leur parent. Nous venons de citer l'exemple du président du Héron. En 1 76/t, le jour de l'Ascension , M. D'Espinay vint prier le chapitre d'être favorable à son frère , qui sollicitait la fierté , et qui l'obtint. En 1766 , les frères de Jean Bellencontre vinrent intercéder pour leur frère , qui , toutefois , ne fut élu que Tannée suivante.
Si personne ne se présentait pour parler au dation. chapitre, la compagnie se faisait lire les lettres de recommandation que des seigneurs , des magistrats, des princes , des évêques , des cardinaux , et quelquefois des papes , lui avaient écrites en faveur des prétendans. Nous avons rapporté dans l'histoire\es plus remarquables de ces lettres. On conçoit l'influence qu'elles pouvaient exercer sur une élection qui aurait dû être le résultat d'opinions libres,
Lecture des lettres de recon* raan
DE S UNI BOMAIN. 217
indépendantes, el dégagées de toute complaisance. En 1 448, le 1 5 mai, jour de l'Ascension, le chapitre, u remarquant que ces lettres troubloient la conscience de quelques uns de ses membres et étaient un obstacle à la liberté' qui devait régner dans une élection de cette nature, arrêta que, désormais, on ne les liroit que lorsque l'élection seroit consommée. » Ce jour-là même, une lettre par laquelle M. De Bréze', grand-sénéchal de Normandie , recommandait un prisonnier en termes pressans, avait paru produire une révolution dans les dispositions des chanoines : et ce fut ce qui motiva la décision que nous venons de rapporter. Mais elle ne fut pas long-tems en vigueur.
Les solliciteurs étant congédiés, et les lettres lues, lorsque le chapitre était sur le point d'entrer en délibération , on invitait ceux des chanoines qui n'étaient pas prêtres à se retirer (I). Les chanoines diacres et sous-diacres, qui avaient voix au chapitre, pour l'ordinaire , en étaient privés , ce jour-là (2), el ne pouvaient même être présens à l'assemblée. Les chanoines qui avait sollicité leurs confrères en faveur de quelque prétendant à la fierté , devaient sortir
(') « Expulsis priùs dominis non saccrdotibus. » {Reg. cap., 1446.)
(*) « Canonici diaconi vcl suhdiaconi habcnt voccm in capitulo , «xccptâ clcctionc prisionarii , in quà soli saccrdotcs. » ( Regist. cap. , 2 api dis 1533.)
aussi , et ne pouvaient prendre part à l'élection. En 1596, le jour de l'Ascension, le chapitre ordonna que MM. les chanoines Cossart et Lefe'vre , qui avaient fait des démarches de cette nature, sortiraient de la salle capitulaire , sans prendre part à l'élection ; « ce qu'ilz firent volontairement. >> En 1 565 , à pareil jour , le chapitre s'était montré moins rigoureux à l'égard de M. l'abbé de Nocy, qui avait sollicité ses collègues en faveur d'un gentilhomme son parent. Il avait été arrêté « que M. De Nocy ne seroit présent à l'eslection , afïin que plus librement il peustestre oppiné par chacun des assistans , ains qu'il sortiroit du chapitre , aprez avoir dict son oppinion » ; ainsi , unchano.ncdc ^ avait voté. En 1 754, le jour de l'Ascension, M. De a b dTiIbératiln dernières , chanoine de Cambray , siégea au milieu du chapitre but ju chapitre de Rouen , et assista à la délibération ,
1 élection d'un *•
prisonnier. sans , toutefois , donner sa voix. Se trouvant à Rouen quelques jours avant l'Ascension , il avait reçu mille bons traitemens des chanoines de la métropole. Deux d'entre eux étaient allés le saluer au nom du chapitre , et lui présenter six bouteilles de vin et quatre pains. C'est ce qu'on appelait le pain et le vin du chapitre; on l'avait fait asseoir au chœur , au milieu des anciens , et il avait eu part aux distributions. Enfin, il avait été invité au dîner du jour de l'Ascension. Encouragé par ce bon accueil , il témoigna , la veille delà fête, un vif désir d'assister à l'élection du prisonnier. L'acte d'association entre
les deux chapitres ne se prêtait point à cette admission. Mais « pour donner à MM. du chapitre de (lainhraydeiiouveaux témoignages de bienveillance, il fat permis à M. De Bernières d'être présent au chapitre, où il prit séance inter seniorcs canonicos ; le tout sans tirer à conséquence , vu la solennité et la nature de l'affaire qui seroit traitée. »
L'assemblée étant formée , le plus ancien des chanoines-commissaires , sur l'invitation du président , faisait un rapport sur les visites faites aux prisons par lui et son collègue , les jours précédens, et ce jour même ; car , le matin , avant l'assemblée , les chanoines-commissaires étaient retournés aux prisons , et avaient demandé à tous les prétendans interrogés précédemment s'ils avaient quelque chose à ajouter ou à changer à leurs déclarations. Quelque fois un prétendant qui venait de très-loin n'avait pu arriver que dans la nuit qui précédait l'Ascension , ou même quelques instans seulement avant la dernière visite des chanoines-commissaires ; accablé de fatigue , malade de l'inquiétude qu'il avait eue d'arriver trop tard , il se présentait aux chanoines et faisait sa confession. En 1 &&5 , le jour de l'Ascension , au moment où les députés du chapitre allaient sortir de la geôle du bailliage , un malheureux vint frapper à la porte , à coups redoublés , fondant en larmes , implorant saint Romain et criant : Merci (pitié). Les chanoines l'accueillirent
avec bonté , et reçurent sa confession. Ce fut peutêtre sur lui que tombèrent les suffrages (I). En 1 776, la fierté fut donne'e à Mainot , qui n'était arrivé à Rouen que le jour de l'Ascension , au matin , peu d'instans avant la quatrième et dernière visite des commissaires des prisons : on pourrait en citer d'autres exemples.
S'il y avait , parmi les capitulans , quelques chanoines qui n'eussent pas encore assisté à une cérémonie de cette nature, ils devaient, sortant de leurs places , venir à la barre du chapitre, promettre , la main adpectus, et sur leurs ordres sacrés, de tenir secret tout ce qui allait se passer dans l'élection d'un criminel, et de ne point révéler les dépositions des prétendans au privilège (2). Les archevêques n'étaient pas dispensés de ce serment. En 1616, le jour de l'Ascension, M. De Harlay, archevêque de Rouen, qui , pour la première fois, assistait à cette cérémonie , « promit , estant debout en sa chaire , en parole d'archevesque , de tenir tout secret comme soubz le sceau de la confession. » Disons , en passant , que ce n'était pas en sa qualité d'archevêque que lemétropolitain de Rouenpouvait
(') « Super venit quidam prisionarius ad ostium carcerum, pulsans et lacrimans, se reddendo prisionarium indictis carceribus. Quem domini commissarii bénigne tractaverunt , audieruntquc de confessione. » (Reg. capit., anno 1475.)
0 Reg. cap., 25 mai et 1er. juin 1582.
assister à cette élection, mais à cause du canonical attaché à ce titre, canonicat dont il avait pris possession, le jour de son installation en qualité d'arche- \ êque. L'assemblée étant entièrement constituée , le président déclarait aux capitulans qu'ils étaient obligés de taire les dépositions qu'on allait lire , comme s'ils les eussent entendues sous le sceau de la confession. Il donnait l'ordre de fermer toutes les portes de l'église qui communiquent aux avenues de la salle capitulaire.
Dès l'ouverture de la séance, les deux chanoinescommissaires, assis sur un banc transversal au milieu de la salle capitulaire , avaient présenté au chapitre le cahier ou registre scellé , contenant toutes les confessions des prétendans à la fierté ; et ils avaient dit au chapitre combien , cette année , il y avait de prétendans au privilège, sans, toutefois, les nommer encore. Mais alors , on ouvrait ce registre , et le tabellion ou secrétaire lisait, à haute voix, toutes les confessions ; il les lisait même plusieurs fois , si cela était nécessaire. Il donnait également lecture des procès -verbaux des chanoines-commissaires, contenant la liste des noms et surnoms de tous les prisonniers détenus aux prisons de la ville. Cette lecture étant finie , tous les chanoines se mettaient à genoux pour invoquer l'assistance du Saint-Esprit. L'archevêque commençait l'hymne : Veni creator spiritus , qui était récitée alternativement par lui et
par toute l'assemblée. Ensuite, il prononçait le verset : Emilie spiritum tuum, etc. , puis l'oraison : Deus qui corda jidelium , etc. , « le tout à ton esgal , sans chanter. » Chacun ayant repris sa place , l'archevêque invitait les deux chanoines-commissaires a dire leur avis , et à indiquer celui des prisonniers qui leur semblait le plus digne d'être élu pour jouir du privilège; les deux chanoines opinaient, et , après eux , les autres membres du chapitre , le pre'sident d'abord , puis les anciens jusqu'au dernier reçu. Anciennement « lorsque Messieurs de chapitre estoient assemblez pour faire élection d'un prisonnier, trois religieux de Saint-Lô entroient dans le chœur de la cathédrale , et prenoient séance aux hautes chaires , en attendant qu'ils fussent mandés du chapitre pour juger de leurs différends lorsqu'il y arrivoit quelque débat ou contention, et, en ce cas, le prisonnier élu alloit aussi remercier les chanoines réguliers de Saint-Lô , comme ses juges et bienfaiteurs (,). » Le prisonnier était élu, à la pluralité des suffrages , par les chanoines , qui opinaient à haute voix. Tel était du moins l'ancien mode d'élection, tel que nous l'indiquent les vieux manuscrits et Farin , dans sa «Normandie chrestienne » imprimée en 1 659. Mais souvent il en était résulté des inconvéniens.
(') Histoire de la ville de Rouen, par Farin, tome nie., page 156, édition de 1f>68 ; et manuscrit de la bibliothèque du roi.
Maigre les sermons solennels par lesquels étaient lies tous les capitulans , le secret des délibéralions s'échappait souvent du conclave et devenait l'objet des entretiens de la ville. On savait qui avait vole pour tel prisonnier ou pour tel autre ; on répétait ce qu'avait dit chacun des votans. De là des animosites , des haines et quelquefois des querelles. Le chapitre s 'était efforcé de faire cesser ces indiscrétions vraiment condamnables, mais sans pouvoir y réussir. En 1 574, beaucoup de personnes surent, dans la ville, « tout ce qui s'estoit dict et faict en chapitre. Le promoteur s'en plaignit , disant que cela tournoit au grand préjudice d'un chacun et pourroit engendrer quelques querelles. Chacun des chanoines fut , sur ce , attraict par serment. » On n'y gagna rien ; car « fut affirmé par tous messieurs , chacun en particulier, n'avoir révélé aucune chose. » En 1 582 , quelques chanoines avaient révélé à un gentilhomme tout ce qui s'était passé, tout ce qui avait été dit lors de l'élection du baron d'Aubigny de la Roche ; ce gentilhomme l'ayant fait savoir au promoteur , mais sans lui nommer les indiscrets , le promoteur se plaignit au chapitre de cette violation du serment qu'avaient fait tous les chanoines , de ne rien révéler. « Cela alloit (dit-il) au grand deshonneur de la compaignye , préjudice et détriment du privilège. » Le chapitre fit publier un monitoire général contre ceux qui avaient divulgué
scrutin , adopte pour l'élection du prisonnier.
2«fi HISTOIRE DU PRIVILEGE
le secret de la délibération ; ce moratoire fut lu et affiché dans le chapitre ; et le tabellion était chargé de recueillir les dépositions de ceux qui viendraient à révélation , « pour estre procédé contre les coupables , ainsi que de raison » ; le chapitfe ne put Le mode du rien découvrir. Dans la suite , les indiscrétions furent poussées si loin , et produisirent des conséquences si fâcheuses , qu'on sentit enfin la nécessité de substituer à l'ancienne forme d'élection un nouveau mode qui rendît impossible désormais ces révélations indécentes. Dans le chapitre général du 18 août 1661 , il fut arrêté, en principe, « qu'à l'advenir il seroit procédé à l'eslection du prisonnier par la voie du scrutin. »
La forme de ce scrutin était fort ingénieuse , mais un peu compliquée. Après la lecture des dépositions des prisonniers interrogés, le secrétaire remettait à chacun des chanoines autant de bulletins qu'il y avait , cette année , de prétendans au privilège. Sur chacun de ces bulletins , le secrétaire avait écrit , en présence du chapitre, le nom d'un des prétendans; tous les bulletins étaient plies de la même manière. Sur le bureau était une boîte entièrement vide , et reconnue telle par les capitulans. L'archevêque , et successivement tous les membres du chapitre allaient déposer dans cette boîte le bulletin sur lequel était écrit le nom du prisonnier qu'ils voulaient élire , puis on fermait la boîte , on la tournait et renversait,
et les bulletins étaient mêlés, pour qu'on ne nul soupçonner quels billets avaient e'té mis les premiers ouïes derniers. Alors deux anciens du chapitre s'approchaient du bureau ; chacun d'eux avait une feuille de papier où étaient inscrits les noms des divers prétendans à la fierté. Le président ouvrait la boîte, en lirait les billets et les comptait, puis les remettait dans la boîte ; ensuite , il les dépliait , l'un après l'autre , les faisant voir a MM. du chapitre , lisait tout haut le nom qui y était écrit, et mettait ensemble sur le bureau les bulletins qui portaient le même nom ; à mesure qu'un prétendant était appelé , les deux anciens chanoines faisaient chacun une croix sur leurs feuilles , en marge de son nom. Tous les billets ayant e'té ouverts et appelés , ces deux chanoines disaient , l'un après l'autre , combien chaque prétendant avait de voix. Le nombre total des suffrages inscrits sur la feuille de chacun d'eux se trouvant égal à celui des chanoines présens, on comptait et recensait, à la vue de tout le chapitre , les billets de chacun des prétendans qui avaient été mis ensemble sur le bureau ; le nombre de voix obtenu par chacun se trouvant conforme à celui indiqué par les feuilles des deux anciens, le prétendant qui avait obtenu le plus de voix demeurait élu pour jouir du privilège. Si, sur plusieurs prétendans, les deux qui réunissaient le plus de voix se trouvaient les avoir en nombre égal , il fallait que le chapitre optât entre les deux.