‹ Histoire du priviláege de Saint-Romain (volume 2)Chapitre 20 sur 77 · Tome IT · texte numérisé non relu

Tome IT

Alors , on brûlait dans un réchaud tous les billots distribués , au commencement de l'élection , par le secrétaire ; puis ce dernier écrivait deux bulletins dont le premier portait le nom d'un prétendant ; il remettait à chacun des chanoines deux bulletins portant chacun le nom d'un des deux prisonniers : et on allait, de nouveau , au scrutin. Si , à ce second tour , les voix se trouvaient encore partagées en nombre égal , on avait trouvé un moyen pour débarrer. Tous les bulletins étaient brûlés de nouveau ; on écrivait autant de fois deux bulletins que s'il y eût eu un capitulantde moins. Deux bulletins étaient laissés en blanc et plies ensemble comme les autres bulletins , de manière à ce qu'ils restassent unis ; les autres de même. Chaque couple de bulletins ayant été compté par le président , et le nombre de ces couples de bulletins reconnu égal à celui des votans , le président les jetait dans la boîte, mêlait tous les bulletins, afin qu'on ne pût distinguer où était le double bulletin blanc ; puis les chanoines allaient , chacun à son tour , chercher deux billets plies ensemble. Alors , commençait l'élection ; chacun choisissait secrètement entre les deux bulletins écrits qu'il avait reçus , celui qui portait le nom du prisonnier qu'il voulait élire. Le chanoine , à qui étaient échus les deux bulletins blancs , devait en garder le secret et jeter un de ces bulletins dans la boite ; c'était ce bulletin blanc qui débarrait dans le cas où tous les

Mitres chanoines avaient persisté dans leur premier vote <«>.

Vwv des avantages, ce mode offrait encore des iiiconvéniens. Dans le secret absolu où restaient leurs votes , les chanoines ne craignaient plus de donner leurs suffrages à de grands criminels qu'ils n'eussent pas ose' élire de vive voix. En 1 663 , le chapitre avait élu Jean De Bouton, sieur de Chantemesle , que le parlement refusa comme indigne. L'année suivante , lorsque les chanoines députés allèrent au parlement insinuer le privilège , M. Maignard de Hauville , premier avocat- général , se plaignit de l'élection par la voie du scrutin secret. « Depuis quelques années, dit-il, le chapitre a esleu personnes incapables et hors l'estendue du privilège , comme personnes accusées de guets à-pens , femmes qui avoient faict périr des enfantz, et autres crimes semblables , les quelz ont obligé la cour de ne pas enthériner leur grâce. Et , par ce moyen , le chapitre a esté cause que l'esglise et le concours du peuple ont esté privés de ceste resjouissance publique ; il ne faut trouver autre cause de ce désordre que le changement du mode d'opiner du chapitre, qui est la voye du scrutin, très-dangereuse, qui donne lieu à tous ces désordres , qui favorise les guets - à - pens et crimes

fr) lieg.capit. de Rouen, 20 août 1661.

semblables, des quels on eust eu honte d'opiner de vive voix; plusieurs jeunes chanoines peu expérimentéz ne donneroient leurs suffrages , après avoir entendu les antiens dans leurs advis ; ilz ne suivent que leurs sentiments , sans avoir esgard aux inspirations du Saint-Esprit , pour la quelle eslection il est invoque' en ce jour.... » Il demanda que « deffenses fussent faictes d'opiner par la voie du scrutin , avec injonction de suivre l'ancien ordre. » La cour ayant différé de statuer sur ce réquisitoire , quelques chanoines allèrent représenter aux présidens Bigot et De Franquetot « que le règlement d'eslire désormais le prisonnier par la voie du scrutin , ayant esté fait en un chapitre général et pour plusieurs raisons justes et canoniques , le chapitre espéroit que la cour ne prononceroit rien au contraire. » Le président De Franquetot leur répondit « que le dessein du parlement n'estoit de donner aucune loy au chapitre sur la manière d'eslire le prisonnier, mais seulement de 1 exhorter à reprendre son ancien usage , attendu que depuis que l'on s'estoit servy de la voye du scrutin , le chapitre avoit toujours présenté des personnes indignes de la grâce du privilège. Lui et le président Bigot exhortèrent le chapitre à bien user de leur privilège , et que la cour seroit satisfaite. » Le jeudi ââ mai suivant, jour de l'Ascension, Je chapitre procéda à l'élection d'un prisonnier,

par la voie du scrutin, et nomma le sieur De Montgouge , qui fut délivre' sans difficulté par le parlement

Le nom du prisonnier élu pour lever la fierté était proclame' par l'archevêque , et e'erit sur une feuille de papier, en cette forme : « N..,.. , prisonnier en la conciergerie du Palais , et ses complices. » Le tabellion signait; puis cette feuille de papier était plie'e comme une lettre , et cachetée du sceau du chapitre en cire verte , sous la queue de la lettre. C'est ce qu'on appelait le cartel d'élection ( au moment où j'écris , j'en ai plusieurs sous les yeux ). Le messager, mande' par le président, allait chercher le chapelain de Saint-Romain , qui arrivait « vestu de robe, surplis , aumusse et bonnet. » On lui remettait le cartel clos , en le chargeant de le porter promptement au parlement et de rapporter la re'ponse. Il partait , précédé du coutre de l'église et accompagné d'un clerc de l'œuvre. Il était expressément défendu à tous les chanoines de sortir du conclave , avant que l'on fut venu apprendre officiellement au chapitre le résultat de l'élection et la décision du parlement. Cet usage fut reconnu en 1373, le jour de l'Ascension (I). En 15^6, le lendemain de la fête , le chanoine Batencourt reçut une semonce

(') « Quâ die , fuit dictum quôd consuetudo est capituli quod nullus de capitulo recédât, donec domini habeant certa nova de prisionario. » ( Reg. capit.y ann. I37j, iu die Asccnsionis Domini.)

pour être allé se promener dans la cathédrale . après le dîner du chapitre et avant que l'on connu» la décision du parlement (I). En 1572, le chapitre se montra plus sévère; et Mc. Claude Se quart , chanoine , fut non seulement réprimandé , mais condamné à vingt sols tournois d'amende , parce que , le jour de l'Ascension , il était sorti de la salle capitulaire avant que la décision des magistrats fût connue.

Immédiatement après le départ du chapelain , les chanoines se dépouillaient de leurs surplis , et se rendaient à la bibliothèque , où ils trouvaient une table magnifiquement servie. Les dignitaires non prébendes , les chanoines qui n'étaient pas promus à l'ordre de prêtrise, encore bien qu'ils n'eussent pris aucune part a l'élection , étaient appelés à ce repas. Dès le samedi de Quasimodo , MM. de la chambre s'étaient occupés de régler ce repas, qui était toujours très-splendide. En 1557, il coûta cinquante-six livres neuf sols tournois , somme assez forte alors. En 1 565, il coûta soixantedix-huit livres quatorze sols. En 1575, M. le cardinal de Bourbon , archevêque de Rouen , y assistait; et le chapitre, averti à l'avance, avait donné ordre « d'achepter des viandes des plus exquises qu'il se pourroit trouver » ; aussi le banquet coûta

(') Reg. capit, I546.

m SAINT aOM VIN. 9J\

vent soixante-quin/e livres dix-neuf sols six de-

mors; c'était , pour le chapitre, une dépense fort onéreuse* Eb 1577, il arrêta qu'à l'avenir cinquante liyret tournois seulement seraient prises dans la eaisse, pour ce repas, et que les deux chanoines reçus les derniers acquitteraient le reste des frais. En I 598 , « eu esgard à la cherté des vivres , le cha pitre décida qu'il ne seroit faict que troys plastz de viande pour le festin de l'Ascension prochaine. » En 1619, il ordonna que, dans ce repas, «on evitemit l'indécence et le scandale. » Dès 1584 , on s'était plaint du dégât que faisaient les laquais des chanoines, qui venaient servir leurs maîtres, a ce repas; et on avait décidé que «messieurs seroient dorénavant servis à tableur des chapelains. » Cela avait paru beaucoup plus décent ; on reconnut bientôt que cela ne l'était pas du tout; et les laquais reprirent leurs fonctions. Quelques chanoines en amenoient deux ou trois , « aucuns des quelz emportaient des bouteilles de vin , de la viande et autres choses sous leurs manteaux. » En avril 1 6^1 , il fut arrêté que chaque chanoine n'amènerait qu'un domestique, et qu'on ferait sortir les autres. En l 675 , le dernier chanoine auquel avait été adjugée une maison canoniale , devait donner trois cents livres pour le banquel de l'Ascension ; le chapitre en fournissait quatre cents autres. En mai 1675, le chapitre dt donner ces quatre cents livres au

bureau des valides qui avait de grands besoins ; le 15 novembre suivant, le chapitre arrêta qu'il ne donnerait dorénavant aucune somme pour le festin de l'Ascension , et que les trois cents livres dues par le dernier loge' des chanoines « seroient employées à faire faire un desjeûner ou honneste repas, à l'heure accoustumée. » En mai 1752, époque où, comme nous lavons vu, une sédition avait éclaté à Rouen, où le magasin des blés du roi avait été pillé , et la garde bourgeoise assaillie à coups de pierres , « vu la calamité présente et les besoins des pauvres , il n'y eut point de repas , et la somme qui étoit destinée à cet objet fut distribuée aux pauvres des paroisses dépendantes du chapitre. » Les années suivantes , le repas eut lieu. Ce repas n'était point sansrecherche et sans somptuosité ; et s'il eût été possible que la discorde eût pénétré dans la salle du festin, comme naguère chez le trésorier de la Sainte-Chapelle , à l'aspect de la table bien dressée et bien garnie, nul doute qu'elle n'eût , aussi bien qu'alors , admiré un si bel ordre et reconnu V église. Lorsque tous les convives étaient à table, le chanoine qui était en Jour d'officier, et qui, le soir, fort tard peut-être, devait célébrer la grand'messe, était obligé de venir dans la salle du banquet dire le benedicite, puis il se retirait immédiatement , et ne revenait que pour dire les grâces.

A en croire un ancien manuscrit , « les chanoines

ainsy réunis au conclave disnoient tous seullelz. » Mais il csl certain qu'ils invitèrent quelquefois des personnes de distinction, et surtout des membres du parlement, depuis la suppression du grand dîner du Palais. En i 756, deux tables, de trente couverts chacune, dressées dans la bibliothèque, annonçaient que le chapitre attendait de nobles convives. C'étaient le duc de Montmorency-Luxembourg , gouverneur de la province ; le marquis de Villeroy, colonel du régiment du Lyonnais ; le marquis de Saint-Pern , lieutenant- général commandant des grenadiers de France; le marquis de Puységur, maréchal de camp; le marquis de Pont-Saint-Pierre; le marquis d'Esclapont, lieutenant-colonel des dragons de la Reine; MM. Feydeau de Brou , père et fils, le premier, doyen des conseillers- d'état , le second, intendant de la généralité de Normandie; M. Le Camus de Pontcarré , premier président du parlement; tous les présidens à mortier, le doyen des conseillers , l'ancien président des requêtes , les gens du roi. En 1 759, M. De Miromesnil , premier Le ci>aPit.e président, MM. De Villers , De Saint-Just et De I^"^ Sevrai, conseillers au parlement, avaient été conviés <*»el,attendPasà ce dîner ; la conjoncture était bien mal choisie ; car ce fut cette année-là qu'eut lieu l'élection de ce Dampierre, qui avait assassiné sa femme. En vain les chanoines avaient été avertis , à l'avance , que s'ils jetaient les yeux sur ce misérable, le parlement

n'agréerait pas leur choix ; ils passèrent oulre , persuadés que M. De Luxembourg , protecteur de Dampierre , lèverait tous les obstacles. Dampierre fut donc élu, et le cartel envoyé au parlement, qui délibéra si longuement qu'à deux heures on ne pouvait pas encore pressentir sa décision. L'abbé Terrisse avait promis, de son chef, à M. De Miromesnil, que pour dîner on l'attendrait, lui et les trois conseillers conviés, jusqu'à cinq heures. Mais les chanoines perdaient patience , soit qu'ils fussent peu accoutumés au jeûne , comme le veut une chronique scandaleuse du tems , qui , en vérité , ne mérite guère de confiance; soit plutôt, et cela est bien plus vraisemblable , qu'ils désirassent avancer les choses , pour que la cérémonie de la fierté eût lieu avant la nuit. Quoi qu'il en soit, la même chronique dit « qu'ils crièrent si fort, l'abbé Marescot, surtout , contre une si longue abstinence , qu'enfin il fut statué , d'une voix unanime ( celle de l'abbé Terrisse exceptée), qu'on se mettroità table et qu'on dîneroit sans attendre les conviés du parlement (l). » Au plus fort de la mêlée , arriva le chapelain de Saint -Romain , qui venait annoncer que la cour avait déclaré Dampierre indigne du privilège. Se lever tous de table , se rendre dans une chambre

(') Anecdotes ecclésiastiques jésuitiques , qui n'ont point encore paru. Rouen , in-12, page lOi et suivantes.

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lie

voisine; là, debout, décider tout d'une voix q m le chapitre avoit lait son élection et n'entendoil point procéder à une autre », expédier le chapelain avec cette réponse, puis se remettre à table et reprendre l'œuvre où on l'avait laissée : tout cela fut l'ailaire d'un instant. Cependant l'abbé Terrisse , qui se voyait compromis avec le premier président, était sur les épines et non sans cause; il ne fallut pas plus de tems au parlement pour enregistrer le nouveau cartel du chapitre et lever la séance , que le chapitre n'en avait mis à rédiger le cartel et à se rasseoir. Les chanoines en étaient à la fin du dessert, et le semainier attendait à la porte , tout prêt à entrer pour dire les grâces , lorsque voilà venir M. De Miromesnil, accompagné des trois conseillers invités avec lui. Les quatre magistrats stupéfaits , croyant rêver et se frottant les yeux ; l'abbé Terrisse , rouge , confus , balbutiant et ne sachant que dire ; les chanoines tout honteux n'osant lever les yeux de cette table, maintenant unpeu en désordre, qui témoignait de leur appétit impatient et de leur empressement impoli ; c'est là une scène plus facile à imaginer qu'à peindre. Mais , dans les idées de l'époque , il n'y avait pas moyen que des magistrats prissent la chose du côté plaisant. Le premier président et les trois conseillers offensés témoignèrent leur surprise et leur mécontentement du peu de procédés du chapitre pour eux , et sortirent gravement, laissant les

chanoines fort repentans et bien résolus à attendre désormais leurs conviés , ou à ne plus jamais inviter personne. En 1768, la misère des pauvres étant très-grande , il n'y eut point de grand banquet , et le chapitre fit remettre aux pauvres de la ville la somme destinée à en acquitter les frais. « Néanmoins, vu la nécessité où étoit le chapitre de se tenir assemblé jusqu'après la délivrance du prisonnier, on servit dans la bibliothèque un déjeûner simple, sans apparat et sans aucuns domestiques. » Le 1 1 mai 1774, mercredi des Rogations, on ignorait encore à Rouen que le roi Louis XV était mort la veille ; on savait seulement que ce monarque a étoit en un extrême danger » ; le chapitre , en signe de douleur, arrêta qu'il n'y aurait point de repas le lendemain , et que la valeur en serait donnée aux pauvres. A la fin du repas, le célébrant venait dire les grâces, et il les terminait en prononçant ces mots : « Prions pour Famé de M. Pierre Acarle , qui a donné commencement à cette bibliothèque. » C'est que la bibliothèque du chapitre , où avait lieu le repas , avait été comme fondée par Pierre Acarie , chanoine, officiai sous M. De Harlay, archevêque de Rouen , qui avait donné tous ses livres au chapitre. Le portrait de cet ecclésiastique était dans la bibliothèque (I).

{') Voyages liturgiques de France , par Le Brun des Marcltcs j in-8°. ,

nier.

Voyons , maintenant , ce qui se passait au Palais. cérémonial Vers lui il heures du matin, tous les membres du mwlin^L7parlemenl , revêtus de leurs robes rouges, sortaient, deux «à deux, de la chambre du conseil, précèdes de quatre huissiers en robes violettes , et du premier luiissier en robe rouge ; escortes par les capitaines , officiers et gens des deux compagnies de la Cinquantaine et des arquebusiers , tous en armes et revêtus de leurs habits d'ordonnance; cette cour souveraine se rendait , par la grand'chambre dorée , a l'extrémité méridionale de la salle des procureurs, où était la chapelle du parlement Cette vaste et belle salle était tendue de tapisseries; en avant de la balustrade, avaient été placées, à droite et à gauche, des bancelles couvertes de tapisserie parsemée de fleurs-delys, sur lesquelles s'asseyaient MM. du parlement; là était célébrée une messe haute très -solennelle, qu'on appelait, au Palais, la messe du prisonnier. Comme la grand'messe de la cathédrale devait se dire fort tard , ce jour-là, tous les chapelains de cette église venaient au Palais, rehausser par leur présence la solennité de la cérémonie. Les musiciens de la maîtrise , les enfans de chœur y venaient aussi, et la messe était chantée, «avec orgue, concert de musique et instrumens, à quatre chœurs. » Ordinairement,

I 7 I 8 , page 269 ; et Histoire de la Cathédrale de Rouen , par Pommeraie , in-&°. , page 166.

carreaux.

elle était célébrée avec diacre et sous - diacre , par le prieur curé de Saint-Lô, et par les chanoines réguliers de ce prieuré. Quelquefois un évêque y officiait pontificalement. Ainsi, en 1 738, M.Leblanc, évêque d'Avranches , célébra cette messe . La chapelle du Palais avait été décorée encore plus magnifiquement qu'à l'ordinaire. On avait élevé près de l'autel une estrade pour l'évêque célébrant, avec des sièges pour les ecclésiastiques qui l'accompagnaient. Le prélat s'était habillé dans le parquet; il en sortit, la mitre en tête et la crosse en main ; arrivé à la chapelle , il salua l'autel , puis, se détournant , salua MM. du parlement , qui lui rendirent son salut. A la fin de la messe, il donna la bénédiction épiscopale. A cette messe , MM. du parlement n'allaient pas à l'offerte, et le premier huissier ne présentait pas la paix , cela ne se faisant qu'à la messe rouge de la scène des Saint-Martin. Nous avons vu qu'en avant de la chapelle , des bancelles couvertes de tapisserie fleurdelysée , étaient disposées pour MM. du parlement ; on plaçait , en outre , anciennement , devant les présidens seulement, des carreaux de velours pour s'agenouiller. Les conseillers n'en avaient pas , et étaient obligés de se mettre à genoux, ce qui n'était pas commode et leur déplaisait fort. Long-tems ils en murmurèrent entre eux ; enfin , à la messe de l'Ascension de 1 685 , leur chagrin éclata ; MM. Brice er Busquet , conseillers , demandèrent des carreaux,

m. SAINT BOM \IN. 239

cl il fallut bien qu'oïl leur en apportai : niais « les présidents De Brumare etD'Amfrevillele trouvèrent mauvais, et ostèrent violemment ces carreaux , qui, dirent-ils , n'estoient deûs qu'aux présidents (I). » Indigné de ce procédé, M. De Neufbosc, conseiller, voulut, à son tour, ôter le carreau de M. le président D'Amfreville , pour le donner à M. Brice; se voyant repoussé , il donna a ce président un coup de poing dans le côté : et pensez que voilà une messe pieusement entendue et un public bien édifié. Après la fête , tous les conseillers se liguèrent, signèrent une plainte et députèrent deux ou trois d'entre eux vers le chancelier de France. Cette grave affaire, renvoyée à un conseiller-d'état chargé d'en informer, fut enfin terminée par deux arrêts du conseil, fort avantageux pour les présidens. Toutefois , les conseillers y gagnèrent aussi quelque chose; car, depuis, ils eurent toujours des carreaux , non de velours violet fleurdelysé d'or, comme les présidens, mais de drap rouge, « chose qui (dit mon manuscrit, rédigé par un conseiller) convient bien mieux et est plus auguste dans les messes du Palais. » On sent bien que l'assistance des religieux-chanoines de Saint-Lô , des chapelains de Notre-Dame , et surtout des musiciens et enfans de chœur , n'était

(') Porte-feuille de la bibliothèque du roi, intitulé Parlement de Rouen. (Mss.)

îement.

pas gratuite. Un arrêt du 5 août 164§ met ces dépenses à la charge de celui des conseillers qui avait été reçu le dernier avant la fête. Dî.m dr ra,- Après la messe , le parlement rentrait dans les salles du Palais, où (anciennement) un dîner magnifique avait été préparé. Dans ces tems reculés , il n'y avait pas de bonnes fêtes sans repas de corps. Nous avons parlé du banquet du chapitre ; le jour de lWscension , il y avait aussi grand dîner dans toutes les juridictions de la ville, à la chambre des comptes, au bailliage. «Ces compaignyes s'assembloient après la messe oije , pour prendre leur reffection et disner et se resjoyr ensemble sur le rachapt et miséricorde de Dieu, espandue surlepaouvre criminel (l). »Chez tous les habitans de Rouen, il y avait, ce jour-là, au dîner, quelque chose ft extra; « il n'y avoit bourgeoys , tant paouvre fust-il , qui ne s'esgayast de ceste grande et exhubérante grâce divine (2). » Mais le plus célèbre de tous ces repas était celui du parlement ; on l'appelait le festin du cochon, quelquefois même le cochon, sans doute parce que l'animal qui porte ce nom y figurait honorablement au beau milieu de la table. Très-anciennement, il y avait, ce jour-là, au Palais , deux déjeuners ou dîners, l'un pour la

(0 Manuscrit du chapitre de Rouen , du commencement du XVie. siècle.

(0 Ibid.

grand'chambre, l'autre pour la chambre des enquêtes : de plus , il y avait un souper , le soir, dans ces detti chambres : dans chacune d'elles , les frais des deux repas étaient faits par les deux derniers conseillers reçus. Lorsqu'il n'y avait pas eu de réception dans l'année, le parlement prenait une somme sur la recette des amendes , pour subvenir à cette dépense.

Mais ce cas était rare ; il arrivait plus souvent qu'il n'y avait qu'un seul conseiller reçu ; alors le parlement lui subvenait avec les mêmes fonds. Souvent même , dans des années de cherté, il aidait les deux CM\se'\\\ev$>Jestinanls(on appelait ainsi les magistrats dont le tour était venu de faire les frais du festin). En 1573, la grand' chambre , tout en ordonnant que « les deux messieurs derniers entrez en la dicte grand'chambre feroient le desjeûner, le prochain jour de l'Ascension , décida qu'il leur seroit délivré la somme de cent livres sur la recepte des amendes , attendu la cherté de présent ayant cours. » En 1 574, cette cherté continuait; M. De Halley, conseiller, qui s'était fait dispenser l'année précédente , en prenant l'engagement de faire le déjeûner l'année suivante , voulut , cette fois , s'en excuser encore , disant qu'il n'était plus le dernier reçu de la grand'chambre. A ce compte , quelques uns de ces messieurs n'auraient jamais payé leur écot ; aussi M. De Halley ne fut-il pas écouté; el le

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