‹ Histoire du priviláege de Saint-Romain (volume 2)Chapitre 23 sur 77 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

alors, le prisonnier se contentait de réciter à genoux le Confiteor. Cependant, le célébrant , lui mettant la main sur la tête , et récitant les prières Misereatur et Indulgentiam , lui faisait mettre les épaules sous les deux bras de devant du brancard de la châsse. Le prisonnier , se levant trois fois , haussait chaque fois légèrement, et avec respect, la châsse , en signe d'absolution. « Et, en signe de sa délivrance, luy est baillé à soustenir et porter le bout de devant de la dictefierte,jusquezàl'égliseNostreJ)ame(l).>> C'était un signal pour le peuple « estant à l'en tour, sans nombre » , qui , plein d'enthousiasme , de joie et d'attendrissement, faisait aussi-tdt retentir la place du cri : Noël/ Noël/ Noël/ « qui vaut autant (assure un vieil auteur) que si on disoit : Dieu soit avec nous ; car NOE EL est interprété recules domini, repos de Dieu (2). » Ce cri de joie , autrefois usité par toute la France, lors des réjouissances publiques, s'était fidèlement conservé à Rouen, où il existait encore dans les derniers tems (3) ; mais alors on y

(') Enquête de 139/1.

(2) Taillepied, Antiquitêz et singularitèz de la ville de Rouen, pag. 83. — Les Antiquités et recherches des villes , chasteaux et places plus remarquables de toute la France; par Duchesne, 6e. édition, pag. 966.

0) « Prisionarium per pedes ferratum duxerunt in antiquâ turri ubi » gaudenter populo clamante: Nouel , Nouel , idem, feretrum beati » Romani cum altero fratrum confratrie sancti Romani levavit et

joignait les cris de vnr fciioi/qui, peut-être même, couvraient l'ancien cri. C'est ce moment qu'a choisi rauleur dune ancienne estampe représentant la cérémonie de la levée de la fierté ; et ce moment était important, puisque la libération, l'absolution entière du prisonnier était comme attachée à la levée de la chasse du saint. Dans cette estampe, on voit ; au haut du perron, le prisonnier à genoux levant la fierté, au conspect de la multitude qui se presse dans la place de la Vieille-Tour. Mais cette composition était d'une extrême faiblesse, sous tous les rapports, et les lourds costumes du teins de Louis XV qui y figurent , les robes à paniers surtout, sont du plus triste effet. Mademoiselle Espérance Langlois , en traitant le même sujet, a placé la scène au XVIe. siècle; cette époque lui offrait des costumes pittoresques et gracieux qu'elle a su reproduire avec l'admirable talent que chacun lui connaît. C'était alors qu'un confrère de Saint-Romain mettait sur la tête du prisonnier une couronne de fleurs blanches , symbole de l'innocence, delapureté qu'il venait de recouvrer; « couronne dont il ne se fait pas un plaisir » dit un manuscrit du XVIIe. siècle. L'archevêque et ceux oui l'avaient accompagné au haut du perron descen-

» portavit à diclo loco usque ad ecclesiam Rothomagensein ». {Registre cap. du jour de l'Ascension 1W8, et autres registres du même tems.)

Voyez aussi Dacange, Glossar., au mot Noël.

daient les degrés. Le prisonnier les suivait, portant sur ses épaules et tenant de ses deux mains les bouts de devant du brancard sur lequel était la châsse. Les deux bouts de derrière étaient portés autrefois par un confrère de Saint-Romain (l) ; depuis , ils le furent par le chapelain de la confrérie ; on avait bien soin que ce ne fût pas un boiteux (a). Il arriva quelquefois que le prisonnier se trouvait hors d'état de porter la fierté à la procession. En 1 602, le jour de l'Ascension , le parlement ayant délivré aux chanoines les nommés Antoine De L'Espine et Robert Briselance, jeunes gens de la ville, prisonniers pour s'être battus en duel aux portes de Rouen, De L'Espine , qui , à raison des blessures graves qu'il avait reçues dans ce duel, avait été , ce jour même, transporté du bailliage au parlement dans un panier d'osier, fut jugé hors d'état de lever la fierté. Le chapitre, dans son cartel d'élection, après avoir indiqué ces deux prisonniers au parlement , avait ajouté ces mots ; « remettant à la prudence de messieurs de la court d'ordonner de celuy qui, sans danger de sa vie , pourra porter la châsse de monsieur saint Romain , à la procession. » Le parlement ordonna que la fierté serait portée , de la

(') Reg. cap. de 1&d8, 1&£9 et autres, passïrn. t?' Reg. cap. } 8 septembre 1562.

Y ieille-Tourà la cathédrale, par Robert Briselance, complice de De L'Espine. Ce dernier fut porte' à la procession, couche dans sonpcnnyer d'osier.

Une foule immense se pressait sur les pas du cortège (,); les rues, les places, les croisées ne suffisaient pas ; les toits même des maisons étaient couverts de curieux.

En 1 5(M , la couverture de dix des échoppes ou boutiques appelées les Petits - Changes (près la Calende) « estoit presque toute rompue et brisée , à raison de ce que , tous les ans , plusieurs gens montoient dessus la dicte couverture et la dévastaient et rompoient, le jeudi des Rogations, pour voir passer le prisonnier , quand il retournoit de lever la fierté de monseigneur sainct Romain. » La ville fut obligée de les faire couvrir à neuf, et on mit dessus « une deffence de bois , semée de doux fichés dedans le dict bois , tout au long des dictes échoppes , afin que , doresnavant , les gens ne pussent plus monter sur la couverture d'ycelles (2). » Les dames , les demoiselles, avides de ce spectacle, se pressaient aux fenêtres de tous les étages de la rue de l'Epicerie , de la place de la Calende ,

(') « Intérim passu gradiens Jecoro

» It per obstantes sacer ordo turrnas ; » Devolant flores, et odora passim » Copia veris ».

I itic< manuscrits de la bibliothèque du roi

de la rue du Change et du parvis ; un poème latin, que nous avons déjà cité', nous l'apprend : « les jeunes filles , si avides de tout ce qui est nouveau pour elles , groupées aux fenêtres , attendent avec impatience le cortège qui va passer : elles désirent voir, elles ne désirent guère moins d'être vues (,). »

Décrivons la procession qui excitait un si vif empressement ; cette procession , à laquelle assistaient tous les couvens d'hommes de la ville , toutes les paroisses avec leurs croix et leurs bannières , si bien représentées et caractérisées par mademoiselleEspérance Langlois, dans l'admirable planche qui décore le premier tome de cet ouvrage. Le cortège se remettait en marche , emmenant comme en triomphe le prisonnier délivré au chapitre , et chantant l'hymne ; Félix dies mortalibus, revenait à la cathédrale par la rue de l'Epicerie , la Calende, la rue du Change et le grand portail du parvis , appelé anciennement Portail de Saint- Romain. C'était alors que la procession , devenue complète par la présence du prisonnier délivré , excitait , au plus haut degré , l'avide curiosité et l'intérêt toujours croissant de la foule immense

« Quas juvat rerum novitate pasci , » Virgines, altis domibus receptae » El vident pompée decus et vidèri » Nec minus optant. »

accourue de tous les points de la province et de plus loin , pour la voir.

On voyait d'abord les quatre écoles des pauvres , composées chacune de trente enfans ; leurs croix de bois étaient ornées de fleurs ; chaque pauvre portait un pain de douze ou quinze livres ; ces pains leur étaient distribués aux frais du maître en charge de la confrérie de Saint-Romain. Derrière eux , deux ecclésiastiques , revêtus d'aubes et précédés d'une croix , d'une bannière et de deux chandeliers, portaient la châsse de saint Biaise, aux deux cotés de laquelle marchaient quatre laïques tenant chacun une torche ardente. Cette châsse appartenait à la confrérie des peigneurs de laine , qui la suivaient modestement deux à deux , portant chacun un bouquet de fleurs. Le clergé de Saint-Herbland suivait , avec la châsse de ce saint ; celui de Saint- Godard , avec la châsse de sainte Ursule ; le clergé de Saint-Jean , avec la châsse de Notre-Damede-Pitié, contenant les reliques de saint Lô , et chargée de chaînes d'or et de colliers de perles : cette châsse appartenait à la confrérie des marchands d'oranges, fondée en l'église de Saint-Jean. Suivait la Chanté de Saint-Gervais , avec la châsse de ce saint , faite de bois doré et en forme de chapelle ; la châsse de saint Sébastien ; le chapelain de Saint-Sever , précédé par la châsse de ce saint , et suivi de sa confrérie composée de chape-

liers et de bonnetiers ; la châsse de tous les saints, de forme gothique , de cuivre dore' , ainsi que les dix-sept figures dont elle était décore'e ; la châsse de sainte Anne. Derrière , venait la Cinquantaine , compagnie composée de cinquante bourgeois rêvé tus de casaques de velours vert , armés de fusils et de hallebardes , et marchant deux à deux , en bel ordre. La confrérie des sergens , précédée de sa vieille bannière ; le dragon de Notre-Dame, serpent monstrueux et ailé, porté au bout d'un bâton par un bedeau revêtu d'une robe violette ; il était surmonté d'une image de la sainte Vierge qui le foulait aux pieds , « pour signifier que Marie est cette femme forte qui a brisé la teste du dragon infernal (I). » Dans la gueule du monstre , figurait un poisson , le plus gros qu'on eût pu trouver , « spatium admirabïle rhombi » comme dit Juvénal ; car ce premier dragon n'était point Carnivore ; il ne mangeait que du poisson, et n'aurait, pour rien au monde, accepté de la viande. Les chuchotemens , les cris qui s'élevaient à l'apparition de ce monstre, étaient couverts par les fanfares d'une musique nombreuse et brillante , par le bruit des cornets , des clairons , des trompettes (2> « résonnant mélodieusement cantiques et mottets en l'honneur de

(') Hist. de la cathèd. de Rouen , par Pommeraie , pag. 62£ , 625. (2) En 1636 , l'avarice du maître des Palinods fit qu'il n'y eut point de

Dieu (1). » Chacun des musiciens portait les livrées du maître île la confrérie de Notre-Dame , avec ses armoiries représentées sur une enseigne de taffetas, environ d'un pied et demi en carre. La châsse de Notre-Dame , en argent vermeil doré et ciselé' , pesant cent dix marcs d'argent , ornée de seize piliers et de six tableaux représentant l'histoire de la Vierge , avec trois figures en bosse posées sur le sommet de la châsse ; celle du milieu , haute de huit pouces , était limage de la sainte Vierge ; les autres , hautes de six pouces , représentaient deux prophètes. Derrière cette châsse , qui « contenoit du laict , des cheveux et de la chemise de la bienheureuse Vierge » , on voyait « plusieurs notables bourgeois de la ville , marchant deux à deux, avec une grande dévotion. » Venaient ensuite les deux bannières de Notre-Dame , les enfans de chœur portant à la main d'énormes bouquets achetés aux frais du chapitre , qui donnait , annuellement , une

trompettes à la séance annuelle du Puy de la conception. Cet incident inspira à l'auteur de la Muse normande, un cant rial , où il disait, entre autres choses :

« Vrément, vrement, qui frait la chose ain telle

» A la gargouille, et que sans devantiaux

» Fut les corncux qui vont jouant Miquelle

» Ou Jean de Vert à la mode nouvelle ,

<> Y lio'ret bien criay : Michaux, Michaux. »

( Muse normande , pages 19b, 197. )

10 Recueil des antîguitéz et singularitêz de la ville de Rouen, pai F.-N. Taillepied, page H^.

somme assez forte pour cet objet; puis, le cierge de la Cathe'drale, au nombre de deux cents ecclésiastiques , environ ; tous les chanoines avaient leurs soutanes de soie violette ; les dignitaires du chapitre et les conseillers-clercs au parlement avaient des soutanes rouges en soie. Le chanoine officiant , qui devait ce'le'brer la messe ce jour-là , marchait le dernier. L'archevêque le suivait, donnant la bénédiction au peuple , qui se pressait le long des rues. Quelquefois, des personnes de haute distinction suivaient cette longue procession. En 1 449 , on vit marcher derrière le clergé le duc de Sommerset , lieutenant de Henri VI, roi de France et d'Anglelerre , gouverneur en France et en Normandie. En 1 756 , on y vit le duc de Montmorency -Luxembourg , gouverneur de la province , accompagné d'un nombre considérable de gentilshommes , et suivi de ses gardes ; le premier président du parlement et tous les présidens à mortier; le doyen du parlement , les gens du roi , les marquis de Pont- Saint-Pierre , de Villeroy, de Puységur ; des lieutenans-généraux des armées du roi , des colonels. Cette année-là, le corps du chapitre était escorté d'un détachement de grenadiers de France, marchant sur deux lignes, le long des rangs de MM. les chanoines, en dehors. Cette assistance du premier président et des autres membres du parlement était fortuite ; et c'est à tort qu'un jurisconsulte a dit que

DE SAINT KOMA1N. 2W

« Le parlement , la chambre des comptes , la cour des Aides, le bailliage, l'hôtel-de-ville , et autres compagnies , corps et communautés de la ville , assistaient toujours à crtte procession (I). »

A un assez long intervalle, par respect pour le prélat et pour les personnes de distinction qui le suivaient, on avait vu long-tems marcher un bedeau vêtu d'une robe violette, portant au bout d'un bâton la figure en osier d'un dragon ailé que le peuple regardait comme une représentation de celui qu'avait anéanti saint Romain , ou comme la dépouille même de ce dragon. La confrérie des gargouillards , qui l'environnait, avait 1 ordre de se tenir à une assez grande distance de l' arche vêque , non sans sujet; car, aussi-tôt que le bas peuple apercevait ce dragon , il éclatait en cris de joie , en exclamations bruyantes, à n'entendre point Dieu tonner. Comme si ce n'eût pas été assez que de produire en public cette grotesque image , pour exciter l'hilarité générale , les gargouillards ne manquaient guère de lui mettre dans la gueule , tantôt un jeune renard, tantôt un lapin , tantôt un petit cochon de lait vivant, dont les cris glapissans divertissaient infiniment le peuple; car ce second dragon ne se serait pas contenté de poisson, comme son confrère qui le précédait; il était

f') Scrpillon , Commentaire sur l'ordonnance de 16/0, page 763.

:m HISTOIRE DU PRIVILEGE

Carnivore, voire même anthropophage en un besoin. Mais qu'était-ce que cela? De mauvais plaisans ne s'emparèrent-ils pas , un jour, du petit cochon de lait, prêt à figurer dans la gueule du dragon; et vite de lui offrir du lait doux , mêlé de jalap , dont le glouton ne se fit pas faute , comme on peut croire ; voilà cette petite bête dans la gueule du monstre , criant d'abord et se démenant fort ; vient enfin le moment de la crise : le dénouement fut tel qu'on avait dû l'attendre ; se sauva qui put ; le pauvre bedeau porte -gargouille était le seul qui ne pût s'enfuir ; aussi paraît-il qu'il fut pris. Apparemment, ceci était une ruse des confrères de Saint-Romain et de Notre-Dame, qui voulaient que l'on cessât de porter les deux gargouilles. Le chapitre, qui voyait dans ces deux serpens tout autre chose que ce qu'y apercevait le peuple , voulait qu'ils figurassent dans les processions. Le A février 1534, à la fameuse procession faite alors à Rouen, par l'ordre de François Ier. , « pour réparer l'honneur du sainct sacrement de l'autel, les gargouilles de Nostre-Dame et de sainct Romain avoient paru , accompagnées de quatre trompettes, d'un cornet et de six autres joueurs d'instrumens (l). » Au milieu du XVIIIe. siècle , les confréries de Notre-Dame et de Saint- Romain , souvent raillées à l'occasion de ces deux

(') Farin , Histoire de Rouen : édition de I668, tome â, page 91.

dragons , voulurenl cesser de les faire porter , alléguant « qu'ils n'étoient point en élat d'être portes, vu leur vétusté »; et, en 1752, l'absence des deux gargouilles fut remarquée aux processions des trois jours des Rogations, malgré l'ordre exprès intimé aux confréries, de les faire porter; elles reparurent, le jour de l'Ascension, mais après des ordres réitérés du chapitre, qui, à cet effet, avait mandé plusieurs fois les membres des deux confréries : ces derniers , qui avaient pris les deux gargouilles en déplaisance , jurèrent de les rendre si ridicules, que force serait au chapitre de renoncer à les faire paraître. De là les énormes aloses dans la gueule d'un des deux serpens ; de là, les jeunes renards, les lapins et les petits cochons de lait dans la gueule de l'autre; delà, enfin, la dernière scène un peu trop bouffonne que nous avons indiquée ; imaginez son succès sur le peuple ; imaginez , s'il est possible , les trépignemens de la multitude à ce spectacle burlesque , et ses cris d'admiration et son fou rire ! Le chapitre de Notre- Dame, s'apercevant combien cette parade compromettait la solennité de la cérémonie du prisonnier, se résolut enfin à faire disparaître les deux serpens; et , l'année suivante , les curieux qui aimaient les scènes du genre de celle que nous venons de décrire , ne virent plus de gargouilles , et s'en allèrent bien désappointés.

Mais , mémo à l'époque où étaient portées les deux bêtes monstrueuses , cet incident d'un instant s'oubliait vite , lorsque l'on voyait paraître la cbâsse révérée de Saint-Romain, surmonte'e de l'image en bosse de ce saint , et le prisonnier, sa couronne de fleurs blanches sur la tête, portant cette châsse sur ses épaules , par les deux bouts du brancard de devant « ce dont il ne se faict pas tousiours ung plaisir (dit naïvement un vieux manuscrit) combien qu'il n'yayt enffant de bonne mère qui ne luy preste la main pour le soulager.» Disons, en passant, que cet empressement n'était pas toujours désintéressé , et qu'en 1 527 , un de ces enfans de bonne-mère déroba un des anneaux d'or dont la piété des habitans de Rouen avait enrichi la châsse.

Cependant, à l'aspect du saint reliquaire, plus de cris , plus de rires indécens. D'abord, la châsse du saint évêque commandait le respect; et puis, hommes, femmes, jeunes , vieux, n'avaient plus qu'une pensée , ne songeaient plus qu'à un seul objet ; tous les yeux étaient fixés sur le même point, sur le prisonnier, hérosde la fête(I). Etait-il jeune, vieux, grand ou petit, beau ou laid, noble ou

(') « Ut stupent matres ! ut ab ore pendent » Et virum explorant pueri , senesque ! »

{Poème latin déjà cite'.)

vilain:' quel était sou crime £ c'était un texte inépuisable de colloques à voix basse, dont l'ensemble produisait un bruissement confus , solennel et doux. Le prisonnier marchait lentement, charge du doux fardeau auquel il déçoit son salut « dulce oints vincula solçe/is », comme le dit très -bien une des inscriptions du jeton grave' sur le titre de notre ouvrage. Lorsque c'était un gentilhomme, ses amis se tenaient près de lui , l'e'pe'e nue à la main , comme pour le protéger contre d'audacieux agresseurs (I). On voyait encore auprès de lui, du moins anciennement, sept personnes qui marchaient la tète nue, tenant à la main une torche allumée; c'étaient les prisonniers qui, les sept années précédentes, avaient levé la fierté. Ceux qui les avaient déjà vus aimaient à les reconnaître ; les autres se faisaient raconter les détails des crimes divers qui les avaient contraints à recourir précédemment au privilège de saint Romain. Jamais roi n'eut plus nombreuse escorte que celle qui , en cette circonstance , entourait le prisonnier (2).

I1) « Sola quae turbis animosa pubes » Se suo vovit comitem sodali, » Ensibus strictis per inane vulgus » Ardua fertur. »

« Mos invaluit ut sons , si sit armiger , aut alicujus nominis, magna amicorum numéro valletur. Omnes , stricto mucrone , adsunt aut sodalitatis exercendae aut securitatis tutandae causa. »

( Poème déjà cite'.) (') Un babitant de Rouen m'a dit <jue de jeunes filles, revêtues ()<•

c'étaient des bourgeois de la ville , avec des bouquets à la main; c'étaient les membres de la confrérie de Saint-Romain, les bourgeois soldats de la Cinquantaine, les sergens royaux, les arquebusiers. Il y en avait devant , derrière , au côté droit , au côté gauche, le tout par arrêts de la cour, rendus souvent, il n'y avait pas une heure; arrêts qui avaient mortifié les uns et dont les autres triomphaient. Dans un jour où le parlement avait tant à faire, il lui fallait encore entendre souvent, tourà-tour, les prolixes doléances des maîtres de la confrérie , des capitaines de la Cinquantaine , des sergens royaux, des arquebusiers, qui se disputaient la droite, la gauche, le devant et les côtés. Un arrêt avait été rendu , sur cela , en 1 6â1 ; en 1 6ââ, il fallut l'interpréter pour des gens qui ne l'entendaient que trop bien , mais qui espéraient le faire

robes blanches , entouraient la châsse , tenant dans leurs mains des guirlandes de fleurs attache'es par l'extrémité aux fers du prisonnier. Mais aucun de ceux qui ont vu lever la fierté et que j'ai consultés ne se rappelle cette particularité ; en revanche , ils disent l'avoir remarquée lors de la procession de la rédemption des captifs, par les Pères Mathurins. Peut-être la personne dont je rapporte ici le témoignage confondelle ces deux cérémonies religieuses. Peut-être aussi a-t-elle lu, comme moi , le Siège de Rouen f par M. Mortonval. Dans ce roman , on voit « douze jeunes vierges vêtues de blanc et portant à la main des couronnes de fleurs, marcher devant Péhu, qui vient d'être délivré» ( tome iv , page 171 ) ; mais ce roman peut-il être regardé comme une autorité sur le sujet de la fierté ? C'est ce dont douteront, je crois, ceux qui liront, comme moi , les chapitres 2 , 3 , h et 6 du tome rv de cet ouvrage, intéressant d'ailleurs à beaucoup d'égards.

rapporter; pourtant, à la lin, force était de se résoudre : il lut décide que des gardes de la Cinquantaine et des arquebusiers marcheraient devant la fierté ; douze encore d'entre eux à droite et à gauche, et que le prisonnier serait suivi immédiatement par la confrérie des sergens royaux, derrière laquelle marcherait un détachement de cinquanteniers et d'arquebusiers. Il leur fut enjoint à tous de « se comporter modestement , sans apporter aucun trouble ou division en la cérémonie, à peine de respondre des inconvénients qui en arriveroient(I); » singulière, mais utile recommandation à des gens qui, appelés pour établir l'ordre, étaient, à chaque instant , prêts à le troubler par leurs rivalités! Une autre fois (en 1667 ) la Cinquantaine et la compagnie des arquebusiers , que naguère on avait vues d'accord contre les sergens royaux, disputèrent ensemble, à leur tour. Les capitaines plaidèrent alternativement la cause de leurs compagnies. Le parlement, après de longues discussions, ordonna que les arquebusiers marcheraient devant le prisonnier, les cinquanteniers après lui , et qu'aux côtés du prisonnier marcheraient des

(') « Civicâ priclcm metuendus hastà

» Lictor undantem populum cocrcel :

» At manu uuidquid furat aestuosâ •» Mergitur undà. »

( Poème déjà cite. ) Tome 11. 20

escouades des deux compagnies, avec leurs armes, savoir : celle de la Cinquantaine , au côte droit : celle des arquebusiers , au cote gauche. Mais , sans nous embarrasser davantage de Tordre dans lequel marchait cette escorte, nous dirons qu'elle était toujours utile pour contenir une foule indiscrète et tumultueuse, et que, dans des tems de trouble , elle sauva quelquefois la liberté' et peutêtre la vie de quelques prisonniers élus, que poursuivaient avec acharnement et fureur des ennemis indignés de les voir échapper au supplice. Sans cette escorte armée et nombreuse, on aurait vu tomber peut-être le gracié du chapitre sous les coups d'un père dont il avait tué les fils, d'enfans dont il avait immolé le père ; ou, du moins, on l'eut vu enlever au chapitre qui l'avait délivré ; et ainsi aurait été attristée, ensanglantée peut-être, une brillante solennité de joie , de grâce et de pardon. Au reste, il y avait des disputes sur la préséance dans d'autres rangs où il semble qu'on aurait dû être préoccupé de plus graves pensées ; les religieux dv la Madeleine , jaloux des chanoines de Saint-Lô . qui marchaient entre ceux de Notre Dame et les chapelains, voulurent souvent, au XVe. siècle, entreprendre de marcher avec eux, malgré les défenses du chapitre. En 1478, 1479 et 1480, il y eut sur cela de longs débats. Le 1â mai 1480 , jour de l'Ascension, il fallut, pour les empêcher de se

mêler parmi les chanoines de Sainf-Ln , ci peutêtre de se battre avec eux , que le chapitre les menaçai d'excommunication.

Arrivée au parvis de la cathédrale, la procession faisait une station de quelques instans. Anciennement, et encore dans le XVIe. siècle, deux chanoinesprêtres , revêtus d'aubes , montaient à la tour de Saint-Romain, et, duhaut de la galerie, chantaient, le visage tourne vers le peuple, le répons : « Viri galihri . quid quœritis , etc. (I). Puis, l'archevêque, le célébrant, le grand-chantre, le diacre et le sousdiacre, prosternes à genoux, chantaient les versets du Te deum ; Tu rcx gloriœ Christe. Tu patris sempi/ernus es filius. Tu ad liberandum suscepturus hominem. Tu . devicto rnortis aculeo , aperuisti credentibus régna cœlorum. » Dans les derniers tems, on n'observait plus que la dernière partie de ce ce're'monial (2). Je trouve aussi, dans d'anciens rituels , que , pendant que la procession rentrait dans Notre-Dame , deux prêtres en aubes tenaient la fierté de saint Romain élevée en travers devant le grand portail, dit Portail de Saint-Romain. Tout le peuple qui avait suivi la procession passait sous la chasse en se baissant, et entrait dans l'église , pendant que Ton chantait le répons ;

(0 Anciens rituels manuscrits de la cathédrale de Rouen. () Procession/rie ecclèsite Rothomagi , édition de I / S9.

Omnis pulchritudo. Les trois jours des Rogations, la châsse de saint Romain avait été ainsi , chaque jour , mise en travers devant les portes principales de Saint-Eloi, de Saint-Gervais et de Saint-Nicaise ; et, après la station , en sortant de l'église, la procession, le clergé et les fidèles avaient passé respectueusement sous lâchasse (l).

Le prisonnier et le prêtre qui l'aidait à porter la châsse allaient la poser sur le maître-autel du chœur; au-dessus de cet autel était une niche destinée à la recevoir. Long-tems on vit les officiers subalternes de l'église monter sur l'autel pour pouvoir placer la châsse dans cette niche ; mais, plusieurs fois, le chapitre réclama contre ce scandale. Il fut décidé d'abord qu'au retour de la procession la châsse serait mise sur un des bouts du grand autel, et qu'on ne la monterait dans la niche qu'après l'office; plus tard, on supprima la niche pour ôter aux clercs la tentation de monter sur l'autel (a).

Après avoir déposé la châsse , le prisonnier écoutait, à genoux, une courte exhortation que lui adressait l'archevêque , et qui roulait sur les obligations qu'il avait à Dieu , à la sainte Vierge , à saint Romain , et à MM. du chapitre , organes et instrumensdont le saint s'était servi pour le rendre

(0 Anciens rituels manuscrits de la cathédrale de Rouen. (') Reg. cap,, 5 octobre 1&81 et 3 septembre !£84.

DK SAINT ROMAIN. .109

à la vie ci à la liberté. De là, conduit par l'huissier du chapitre, il allait, au milieu du chœur, faire une génuflexion devant le grand-chantre , en signe de remercîment \ puis il allait s'incliner de la même manière devant les autres dignités et anciens chanoines , qui lui adressaient tous un mot d'exhortation. Il commençait par le doyen, et continuait du même côte' en deux ou trois stations ; puis, il allait de l'autre cote', commençait par le grand-archidiacre, et continuait de même. « Tous l'exhortoient d'amender sa vie, et de ne plus récidiver. » En 1756, année où , comme nous l'avons vu , le duc de Luxembourg avait assiste' à la procession , M. De Caqueray de Frileuse , prisonnier ëlu , après avoir reçu à genoux les exhortations du semainier, du grand-chantre et du doyen , alla se mettre à genoux devant le duc de Montmorency-Luxembourg , qui lui adressa quelques mots d'exhortation.

Cependant on chantait au chœur la grand'messe solennelle du jour de l'Ascension , avec musique et orgues ; messe qui se disait quelquefois à neuf heures du soir et même plus tard. En 164a, tout l'office était fini à trois heures de relevée ; aussi un journal manuscrit du tems remarque-t-il que « cela ne s'estoit pas veu depuis quatre-vingts ans.» C'était une grande gêne pour le célébrant, qui, de plus, et par suite du désordre que permettait ce jour tout de grâce , « se voyoit pressé , à l'autel , du

concours du peuple dont les yeux ne pouvoient se rassasier des merveilles de cette solemnité. » Anciennement, et encore au XVe. siècle , l'archevêque de Rouen était tenu d'officier pontificalement à cette messe , s'il était à Rouen , et de donner ensuite , à son choix , ou à dîner ou deux sols à chacun des quatorze diacres et sous-diacres qui lavaient assiste' à l'autel (I).

Pour le prisonnier, après qu'il s'était présente' à chacun des chanoines , on le conduisait dans la chapelle de la Sainte- Vierge, derrière le chœur, où il trouvait réunis les confrères de Saint-Romain , qui lui adressaient aussi des avertissemens. Puis , il se rendait avec eux dans la chapelle de Saint- Romain, où il entendait une messe basse , qui était dite à son intention par le chapelain de la con frérie de Saint-Romain. A l'offertoire, il se levait, et allait baiser la patène que le chapelain lui présentait ; alors il ôtait les chaînes qu'il avait eues jusqu'à ce moment entortillées autour de son bras, et les mettait dans le bassin , pour offrande au saint son libérateur (2). Le chapelain, après cette basse-messe, lui faisait une remontrance pour le préparer à la confession qu'il devait faire, le lendemain, au grand-pénitencier. Après la grand'messe , les

(') Anciens rituels manuscrits de la cathédrale de Rouen.

C2) « Te (juc votiva pietas tjuotannis » Coinpede donet. »

DE SAINT ROMAIN. >l I

musiciens se rendaient dans le parvis de la cathédrale , devant le grand portai] appelé anciennement le portai] de Saint-Romain ; ils y exécutaient

des symphonies , et y chantaient des motels en l'honneur de la Sainte-Vierge, et sans doute de saint Romain.

Cependant, tout n'était pas fini pour le prisonnier; quelque heure qu'il fut, l'escorte qui l'avait accompagne pendant la procession , et les confrères de Saint-Romain, le conduisaient, par la rue aux Ours, à la vicomte de l'eau, sise dans la rue qui a pris de là le nom de rue de la Vicomte , nom quelle porte encore. La cour de cette juridiction était tendue de tapisseries , et abritée par une tente : tout autour étaient assises des personnes invitées pourvoir le prisonnier. Au milieu de la cour estaient une table servie, à laquelle étaient assis le vicomte, son lieutenant-général, le procureur du roi et le greffier en chef. Tous ces préparatifs n'annonçaient rien de bien redoutable ; c'était toutefois pour se voir faire encore une fois son procès que le prisonnier se présentait dans ces lieux. Là on lisait les pièces de la procédure instruite contre lui ; les juges l'interrogeaient, le procureur du roi donnait des conclusions , et l'on prononçait, pour la forme , une sentence qui délivrait le prisonnier. au chapitre. Cet usage, de pur cérémonial, avait été conservé par les magistrats de la vicomte

Lfl prisonnier à la vicomte de l'eau.

de l'eau , comme un vestige de l'ancienneté de leur juridiction. A les en croire , « elle existait du tems des premiers ducs de Normandie ; le vicomte e'toit alors le seul juge civil et criminel de la ville de Rouen , et tous les délits qui se commettoient tant dans la ville que sur les rivières de la province étoientdesa compétence. Sa juridiction n'avoit été restreinte aux cas civils et criminels qui se commettoient sur les rivières de Seine et d'Eure , que depuis l'établissement des bailliages en tribunaux de justice collégiaux et permanents (I). » Après avoir prononcé cette sentence de délivrance , les juges de la vicomte enregistraient le nom du prisonnier, son âge, son pays et sa qualité. Alors, paraissait le prieur de Notre-Dame-du-Pré, autrement dit de Bonnes-Nouvelles , qui , selon l'usage et en vertu d'un droit très-ancien, adressait une remontrance au prisonnier, et lui donnait ensuite la bénédiction. Dans les premiers tems, les prisonniers étaient conduits pour cela au prieuré, sis de l'autre côté de la Seine ; mais il y en eut de tués par leurs ennemis qui les épiaient soit sur la Seine, soit sur la chaussée ; et il fut arrêté que le prieur du Pré se rendrait à la vicomte. Use tenait anciennement auprès de ce prieuré une foire très-célèbre qui appartenait aux religieux ; cette foire avait lieu

(') Lettre He M. De Miromcsnil à M. Bcitin ( déjà citc'e ).

pendant l'octave de l'Ascension. Entrons dans quelques détails relativement a cette foire et au rôle du prieur de Bonnes-Nouvelles dans le cérémonial de la vicomte de l'eau.

Avant la prise de Rouen par Henri V, roi d'Angleterre , on voyait , tous les ans , le jour de l'Ascension , le prieur de Bonnes-Nouvelles partir du prieuré , à cheval , entouré de ses hommes et de ses vassaux , et précédé par un trompette. Dans cet équipage, il venait à la vicomte de l'eau prendre possession de la foire du Pré ou d'Emandreville. Le trompette proclamait à haute voix l'ouverture de la foire , la suspension des droits royaux et municipaux ; les clés de toutes les prisons de la ville lui étaient remises par les geôliers ; il les leur rendait aussi-tôt , pour les garder en son nom pendant huit jours. De là, se rendant au bailliage, il y installait ( à la place du bailli royal et des assesseurs ordinaires ) son propre bailli et les autres officiers de sa juridiction ; ce bailli et ces officiers pouvaient seuls rendre la justice pendant la semaine, dans toute l'étendue de la ville. Les magistrats municipaux de Rouen cessaient également leurs fonctions. Dès-lors aussi la ferme des poids et mesures lui appartenait pour huit jours , et il percevait les droits du roi sur les marchandises; les confiscations étaient à son profil : c'est ainsi qu'en 1^81 l'échiquier lui adjugea un cheval

échappé, qui avait tue une femme. Lors du siège cle Rouen par Henri V, la foire du Pré fut transportée dans la ville, où elle continua d'avoir lieu pendant quatre-vingts ans. De cette époque date sa décadence ; et elle alla en déclinant toujours , quoique rétablie à Bonnes-Nouvelles en l'an 1 500. Voicixe qui restait de cet usage en 1759, époque où écrivaient les auteurs de la nouvelle Gallia christiana. Trois jours avant l'Ascension , deux religieux du Pré se rendaient à pied à la vicomte de l'eau, pour y prendre possession de la foire, ce qu'ils faisaient en appendant un bonnet ou chapeau à un poteau , faible souvenir de l'éclat de l'ancien cérémonial! Très-anciennement aussi, le jour de l'Ascension , le prisonnier élu par le chapitre était conduit à la grande église de Bonnes-Nouvelles , pour y recevoir une semonce du prieur. En 1577, le jour de l'Ascension, pour la première fois, on ne conduisit point à Bonnes -Nouvelles le prisonnier élu ; on était alors au fort de nos troubles civils ; le crime de Richard Sottynier , prisonnier élu cette année, tenait aux passions du teins ; et, soit qu'il fût impossible de se faire jour parmi la foule immense qui se pressait autour de l'élu du chapitre , soit que l'on fut averti qu'une embuscade dressée par ses ennemis l'attendait sur la route du prieuré : soit enfin que l'on eût reconnu qu'après toutes les fatigues du jour cette dernière

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cor\ ée clait au-dessus des forces d'un homme souvent exténue de lassitude et d'inanition, à dater de cette époque, ce fat toujours à la vicomte de l'eau qu'eut lieu cette partie du cérémonial. Là, le prieur, après avoir adressé une remontrance au prisonnier et lui avoir donne' sa bénédiction , lui faisait servir du pain , des fruits et un verre de vin, pour boire à la santé du roi (I). Dans les derniers tems, cette collation se donnait aux frais du prince de Coudé ; c'était une charge attachée à la ferme du poids , dont il était propriétaire.

Après avoir salué et remercié les magistrats, le prisonnier sortait de la vicomte. Anciennement , il était d'usage que les confrères de Saint-Romain promenassent , comme en triomphe , par les rues de Rouen , le prisonnier ainsi délivré (2) , sans doute pour le faire voir à ceux qui n'avaient pu l'apercevoir dans les cérémonies du jour. Presque toujours le prisonnier était reçu , sur son passage , par des acclamations dejoie ; mais quelquefois aussi on lui faisait un accueil moins flatteur. Nous avons

(') Presque tous les détails qui pre'cèdent, relatifs à la vicomte de l'eau, sont extraits du G allia christiana , tome xi , col. 2£.'J, â4£.

(') « Postquàm Joharines Me'nart fuerat liberatus , et dùm duccretur per fratres confratriae Sancti-Romani , ad spaciandum per vicos , more solito. » {Reg. cap. du samedi après l'Ascension 139/».) — « Et hoc, presentibu^ pluribus fïalribus confrahitt; dicti sanclissimi confessons Romani, qui dîctum Petriun de Ripanà per villam spacialum , more -.olilo, duccbant; dicta ère Ascensionts. » {lirg. cap.ùvi 6 juin 1383.)

vu, dans Y histoire , qu'en 1 394 , Jean Maignart, en passant par la rue de l'Ecole , avait été apostrophe' par une femme. En 1 383, le jour de l'Ascension , Pierre De la Rivière , de la paroisse de Saint-Vivien de Rouen , qui venait de lever la fierté , et que les confrères de Saint-Romain menaient ainsi par les rues , courut un plus grand danger ; un nommé Guillaume Du Monstier , aussi pp'.oissien de Saint- Vivien , non content de l'injurier, voulut se jeter sur lui , le menaçant de le tuer. Quelques jours après , Du Monstier vint demander pardon au chapitre de cet attentat au privilège ; il fit aussi de très-humbles excuses aux membres de la confrérie de Saint-Romain , qui étaient tous là , ainsi qu'à Pierre De la Rivière , qu'il avait insulté. Et comme saint Romain lui-même semblait avoir eu part à l'outrage, Du Monstier, tenant d'une main une torche allumée du poids de six livres, et, de l'autre , une tasse d'argent pesant six marcs , se rendit , nu-pieds , de la salle capitulaire au chœur de la cathédrale où était la châsse du saint évêque , là , humblement prosterné devant la sainte châsse , il offrit sa torche et sa tasse « en l'honneur de Dieu , de la Sainte-Vierge et du bienheureux confesseur saint Romain » , en présence de tous les chanoines de Notre-Dame , de tous les confrères de Saint-Romain , d'un grand nombre de personnes distinguées, tant séculières que du clergé,

ni. saint iu>M\iN. :ii7

et à la vue d'une foule immense qui remplissait l'église.

Des scènes semblables à celles que nous venons de rapporter purent faire renoncer à l'usage de promener ainsi le prisonnier par les rues. Dans la suite , on le conduisit directement de la vicomte' i ht / le maître en charge de la confrérie de Saint- Romain. Là il trouvait un dîner préparé , et , u quelque pauvre qu'il fust, il estoit traicté et servy magnifiquement (I). » Le chanoine qui présidait à la confrérie de Saint-Romain , le chapelain et les membres de cette confrérie , étaient de ce repas. Le maître en charge ne manquait pas d'y inviter le chanoine qui avait célébré la grand'messe; apparemment cet ecclésiastique, à jeun depuis la veille, et qui, encore, était allé dire le Bcnedicite et les Grâces au dîner du chapitre , n'était pas celui des convives qui faisait le moins d'honneur au festin. « Les compaignons (frères servans) de la confraric Sainct Roumaing dévoient avoir, à icellui disner, dix solz d'avantage (de rétribution) de la dicte confrarie (a). » Il va sans dire que ce diner ou souper était aux frais du maître en charge de la confrérie.

(') Plaidoyer de V avocat Monstreuil , pour le chapitre, en 1607, page 28.

(J) Article 1' des statuts de la confrérie de Saint-Rovnain , confirmes en I3>,d.

A la fin du repas , le prisonnier , se levant de table, et joignant les mains , remerciait , à haute voix , saint Romain , du bienfait qu'il lui avait accorde. C'est ce qu'on appelait Vaction de grâces. Puis , « se le prisonnier avoit son hostcl (sa demeure) ni la ville , les compaignons de la confrarie , tous ensamble , debv oient l'y convoier (s'il luy plaisoit (I). » S'il n'avait point son domicile à Rouen, le maître de la confrérie devait lui donner un lit. Toujours , on lui abandonnait la plus belle chambre du logis , qu'encore on avait eu soin de parer richement pour cette circonstance. D'anciens manuscrits parlent de V étalage que faisaient, dans cette occasion , les maîtres en charge , qui renchérissaient toujours les uns sur les autres. Probablement , le prisonnier, après avoir figuré si long-tems et avec tant de fatigue , se couchait bien harassé et devait goûter enfin quelque repos.

En 1 494 , la nuit d'une prisonnière qui venait de lever la fierté fut troublée par un incident assez bizarre. Guillemine, femme et complice du nommé Andrieu, coupable de meurtre, avait obtenu le privilège pour elle et son mari. A lavoir, lors de la procession , marcher alègre et gaie , portant la fierté de saint Romain comme si ce reliquaire

'^ Statuts de la confrérie de Saint-Romain, ronfirme's en 1356, article Ï4.

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n'eut ritMi pesé, ou n'aurait pas soupçonné qu'elle était grosse ; elle l'était toutefois , et même le terme était bien prochain. La confrérie de Saint-Romain

a\ ail , cette année , pour maître en charge , maître Pierre Daré , écuyer , sieur du Chateauroux , lieutenant-général du bailliage. C'était un personnage éminent, et qui datait fort, alors qu'il n'y avait point de parlement. Il avait été le premier prince de l'illustre confrérie de la Conception de la Vierge, autrement dite du Puy, ou des Palinods ; c'était lui qui le premier avait fonde' des prix pour les poètes auteurs des meilleurs vers. En un mot, il jouait un grand rôle à Rouen, et, de long-tems, prisonnier ayant porte' la chasse n'était tombe' en si bon gîte. Héberge'e et régalée magnifiquement par son hôte, voilà qu'après avoir dîné avec tous les confrères , dame Guillemine est prise des douleurs de l'enfantement: vite on la conduit dans la belle chambre richement accoustrée: l'épouse du maître en charge s'empresse autour d'elle et fait merveilles ; une heure après, les douleurs de dame Guillemine avaient cessé , et elle remerciait Dieu et saint Romain de sa double délivrance , et de ce que le mal l'avait prise dans une si bonne maison, plutôt que dans la geôle où elle était encore le matin. Le lendemain , on ne pouvait pas songer à la conduire au chapitre pour y entendre la semonce et y faire lessermens d'usage. Tous les membres de la confrérie de Saint-Romain

n'en allèrent pas moins en procession trouver le chapitre. Pierre Darë était à leur tête , et porta la parole en leur nom ; il remercia MM. les chanoines de ce qu'ils avaient bien voulu accorder leurs suffrages à la femme Andrieu ; il leur fit Connaître le motif qui empêchait la graciée de se présenter à la barre du chapitre , les pria de l'excuser et de de'puter quelques-uns d'entre eux pour recevoir ses sermens. On lui répondit que cela était inutile; la femme Andrieu comparaîtrait au chapitre après ses relevailles ; en attendant, on allait lui expédier sa pancarte de délivrance. Enfin , le â9 mai suivant, la prisonnière, relevée de couches, vint au chapitre , accompagnée de tous les membres de la confrérie. Son mari , qui , condamné aux galères, à raison du même meurtre , avait été délivré , à la demande du chapitre , par le patron des galères d'Honfleur, était avec elle. Ils reçurent la semonce d'usage, et prêtèrent, l'un et l'autre, les sermens accoutumés.

Au reste , si le prisonnier , harassé de fatigue , dormait profondément pour l'ordinaire , il n'en était pas de même, du moins dans les tems anciens, de toute cette jeunesse de la ville et de la province , dont les brillantes solennités du jour avaient échauffé les têtes et exalté les imaginations. De Bras de Bourgueville , né vers le commencement du XVIe. siècle, nous apprend qu'autrefois et « encore

du temps de sa jeunesse (c'est-à-dire dans les beaux jours de François Ior. ), il se faisoit, au jour de l'Ascension, de grands festins, danses, mommeries ou mascarades , tant par les fêturiers de la confrairie Saint-Romain , que autres jeunes hommes, avec excessives despenees », et, ajoute le bon De Bras, peu chanceux en étymologie, « s'appelloit lors tel jour Rouvojsons, à cause que les processions rouent de lieu en autre (I), et disoit l'on, comme en proverbe , quand aucuns débauchez déelînoient de biens, qifilz avoient faict Rouvoysons , à sçavoir perdu leurs biens en trop voluptueuses despences et mommeries sur charriolz , qui se fais oient de nuict par les rues , quelque saison d'esté qu'il fust, pour plus grandes magnificences (2). » Encore au milieu du XVIIIe. siècle, dans toutes les rues de Rouen, on dansait, on chantait, on tirait des armes à feu (3). Dans les derniers tems, on voyait, après la cérémonie de la levée de la fierté , tous les habitans de Rouen se rendre au Cours. Là paraissaient les brillantes toilettes, les modes nouvelles, les

/iftui-oisons , vient de rogationes , rogations , prières,

( ) Les Recherches et Antiquitèz de la duché de Normandie, 1IP. partie, page U.

Pars levés totâ serit urne plausus, » Barlnto durant aliï choreas ; » bmeus Jùm Mars simnlacra prœbet » Lndicra belli. >-

Poème déjà i it<

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