DEUXIEME ÉPOQUE
Depuis l'année 15 là, où le privilège fut reconnu et confirmé par Louis XII, jusqu'en l'année 1597, où il fut modifié par un édit de Henri IV.
N échiquier permanent avait été établi à Rouen en 1 499. A dater de cette époque , le privilège de saint Romain rencontre plus de
Le chapitre commence à éprouver des dilficultés dans la jouissance de son
|Ç résistance et de difficultés. Du tems pnvl eg des échiquiers ambulatoires et temporaires , les maîtres qui y siégeaient , investis d'un pouvoir éphémère et limité , n'avaient garde de se commettre avec un chapitre riche, puissant, autorisé dans la ville. Ils auraient craint d'attaquer un usage cher aux habitans de Rouen , à la province tout entière. Souvent, d'ailleurs, ces échiquiers étaient composés d'officiers nouveaux qui
n'entendaient parler du privilège que pour la première fois, et ignoraient les abus que l'on avait pu commettre sous son nom. L'échiquier permanent se trouvait dans une toute autre sphère. Première cour souveraine en Normandie où il représentait le roi, investi du droit de rendre sans appel la justice au nom du monarque, ce tribunal dut voir d'un œil peu favorable un autre droit encore plus auguste que celui qui lui avait été délégué , le droit de faire grâce, exercé, chaque année, avec beaucoup d'éclat et de solennité, par un collège de prêtres, et devenu, en leurs mains, à l'égard du prisonnier élu et de ses complices, plus étendu et plus efficace qu'il ne l'était dans les mains du souverain. Dans l'intérêt de la couronne , dont les droits étaient confiés à sa garde, l'échiquier dut s'opposer aux accroissemens d'un pouvoir déjà assez exorbitant ; il dut même mettre en question ce pouvoir lui-même, lorsque les rois de France venaient à mourir ; le nouveau souverain lui paraissant bien le maître, à son avènement au trône, de reprendre son droit royal, que ses prédécesseurs avaient pu aliéner pour eux , mais non pour lui. D'ailleurs, cette cour étant stationnaire, voyant les choses sans cesse et de près, et prenant note exacte des abus, avait , à la fois, et les moyens et le tems de les poursuivre. Ajouteronsnous qu'une compagnie puissante , investie d'un ministère de justice et de rigueur , pouvait ne pas
voir sans quelque chagrin un autre corps, bien inférieur à elle dans la hiérarchie politique, balancer son importance par des actes de grâce et de pardon , et prendre même une sorte d'ascendant sur elle , puisqu'il pouvait soustraire de grands coupables aux justes condamnations qu'elle avait prononcées, qu'elle avait du prononcer contre eux?
Dès l'an 1 500 , les chanoines de Rouen se plaignirent au roi Louis XII de ce que « puis naguères on s'estoit efforcé de les inquiéter et troubler dans la jouissance de leur privilège. » On voit que l'échiquier n'avait pas perdu de tems. Louis XII , par des lettres-patentes du 5 mars 1501 , adressées aux gens de son échiquier , aux bailli et vicomte de Rouen , et à tous ses autres justiciers , leur manda que « s'il leur apparoissoit que les chanoines de Rouen et leurs prédécesseurs eussent accoustumé de jouir et user du privilège , par tel et si longtemps qui pût attribuer possession valable, ils eussent à les en laisser jouir pleinement et paisiblement , en ses circonstances et dépendances , ainsi qu'ilz en avoient jouy de tout temps. » Malgré des lettres si expresses , l'échiquier fit arrêter, cette année même , trois des complices d'un sieur De Mar tain ville, qui avait levé la fierté pour crime de rapt. Sur de nouveaux ordres du roi , cette cour n'en voulut relâcher que deux , prétextant que le troisième était retenu pour un autre fait: et, de
plus , le procureur-général Robert De Villy protesta , en présence des députés du chapitre, que «sy aux prisons du Roy y avoit quelques criminelz chargiez de crime de lèze-majesté , ou contre le bien public , ou autre grant crime , il ernpescheroit qu'ilz ne fussent délivrez au moyen du dict prévillège. »
Dans sa requête à l'échiquier, pour obtenir la mise en liberté de ces prisonniers , le chapitre avait dit « qu'il estoit faict inhibition (défense) à messieurs de l'eschiquier de retenir prisonniers les sieurs N... » Cette expression , qui naguère avait pu paraître sans conséquence à des tribunaux temporaires , choqua beaucoup F échiquier devenu permanent ; il ordonna qu'elle serait immédiatement corrigée, et qu'au dos de la requête du chapitre, serait transcrit l'arrêt qui en ordonnait la suppression. Défense fut faite aux chanoines « d'user désormais, en semblables lettres , du terme d' inhibition. » Dans cette occasion, les chanoines avaient produit diverses chartes et informations , pour prouver que les complices d'un prisonnier qui avait levé la fierté, devaient être mis en liberté. L'échiquier ordonna qu'ils communiqueraient au procureur-général un double de ces titres et informations , « afin que , pour le temps advenir , les officiers de l'échiquier fussent advertis de l'usance du dict prévilège. » Voilà des juges qui voulaient y voir clair , connaître bien les antécédens sur le privilège, et établir une
jurisprudence fixe sur un usage qui , précédemment, avait donné lieu à tant de débats. Ils voulaient surtout amener le chapitre à solliciter des lettres de confirmation du privilège. C'était à ce but que tendaient tous leurs efforts. Parla, d'abord, l'autorité royale rentrait pleinement dans ses droits; et, en supposant que le chapitre obtînt une confirmation de son privilège , il paraissait impossible qu'une déclaration nouvelle n'exceptât pas du pardon ces grands crimes dont l'impunité indignait les magistrats et effrayait la société.
Les chanoines de Rouen ne pouvaient se résoudre à solliciter une confirmation en forme. Ces prêtres avisés craignaient , non sans fondement , de voir modifier ou même anéantir la plus belle , la plus glorieuse de leurs prérogatives, par le premier roi qui la regarderait de trop près ; et puis , à leur sens , ce privilège, qu'ils faisaient remonter à Dagobert, et auquel ils donnaient une origine céleste, était, par cela seul , perpétuel , irrévocable , inamissible. En demander la confirmation au roi , même le plus bienveillant, c'était, dans le présent, méconnaître eux-mêmes la source toute divine de leur droit ; et, pour l'avenir, mettre tout à l'aventure. Car ce qu'un roi aurait bien voulu consentir à confirmer , un autre roi n'aurait-il pas la fantaisie de le détruire? Mais on les pressait vivement, et il fallut bien se résoudre. Combien alors ils s'applaudirent de ce
que cette difficulté leur était suscitée sous le règne de Louis XII ! Le chapitre avait auprès de ce monarque un protecteur tout puissant et plein de zèle ; C'était le cardinal Georges D'Amboise, premier du nom , « qui gouvernoit du tout le roy et le royaume de France , pour avoir esté l'un de ses plus familiers lorsqu'il estoit monsieur D'Orléans (I). » Archevêque de Rouen, Georges D'Amboise ne pouvait, en une semblable circonstance, faillir à son église qu'il aimait. Ce prélat, qui « gouvernoit paisiblement le cœur et oreille de Louis XII, son maistre(2), » servit, dans cette conjoncture , son chapitre avec un zèle affectueux et paternel. Mais il mourut (en 1510) avant d'avoir pu procurer à l'église de Rouen les lettres-patentes qu'elle désirait. Heureusement le siège épiscopal de Rouen fut occupé, après lui, par son neveu, qui hérita de son zèle pour l'église , et continua les démarches du cardinal son oncle. Ses efforts devaient être couronnés d'un complet succès. Au mois de novembre 151â, Louis XII, étant à Rlois, signa une déclaration confirmative du privilège de saint Romain. Cette déclaration étant un des monumens les plus importans de l'histoire du privilège, nous devons donner ici quelques détails.
(') Brantôme, Illustres capitaines français, discours 22° / ') Esticnne Pasquier, Recherches de la France.
Dans le préambule de ces lettres, figure, comme I5'2. nous l'avons dit précédemment, le récit détaillé du „ LouisXIIçon-
J. firme le privilège
miracle de la gargouille. Peut-être le chapitre , en d*8aint ****** le faisant insérer dans des lettres-patentes revêtues du seing et du sceau royaux, espéra-t-il l'avoir rendu plus sacré, plus inattaquable; on a vu plus haut quelle foi mérite ce récit. Il est suivi d'une description abrégée de la pratique ou du cérémonial du privilège. Quant à l'insinuation, à la visite des prisons, à l'élection du prisonnier, à la levée de la fierté, ces points seront traités ailleurs avec beaucoup de détail. Vient enfin ce qui, dans cette pièce, émane véritablement de l'autorité du roi, ce qui fixe, pour l'avenir, le sort du privilège de saint Romain.
.... « Les choses dessus dictes considérées , attendu que le dict privilège tend totalement à la louange de Dieu et à l'utilité des pauvres prisonniers estant constituez en péril et danger de mort, et à la délivrance d'iceulx , qui est œuvre de pitié et de miséricorde , digne de grande recommandation; et, comme roy très chrestien, vrai zélateur de la foy catholique et conservateur des privilèges donnez aux églises de nostre royaume , désirant iceulx privilèges , droictz , usages et possessions ainsi donnez à l'exaltation de la dicte foy catholique et à la dicte église , en l'honneur du dict glorieux sainct Romain , en laquelle le cœur de nostre très cher sieur et progéniteur de bonne mémoire, le roy
Charles cinquième de ce nom (que Dieu absolve), repose , et où nous avons singulière et spéciale dévotion, estre entretenus , observez et gardez sans enfreindre , et sans y estre donné empeschement en aucune manière, après ce que nous avons faict voir par les gens de nostre grant conseil, les dictes informations, sentences et arrêts concernant le dict privilège et jouissance d'iceluy, et de ce deuement informez ;
«Nous avons les dicts privilèges, franchises, libertéz et usages , louez , ratifiez , confirmez et approuvez , et avons pour agréables
Voulons et nous plaît que , dorénavant et à tousjours mais, ilz puissent délivrer un prisonnier ou prisonnière , par chacun an , ses complices , adhérans et alliez et chacun d'eulx, le dict jour de l'Ascension nostre Seigneur. Et , de nostre plus ample grâce , avons déclaré et déclarons que les dicts doyen , chanoines et chapitre , ores et pour V advenir, jouissent du dict privilège , jouxte et en la forme et manière que dessus, ainsy qu'ilz ont accoustumé jouir et jouissent encores de présent, sans que par aucun de nos justiciers et officiers de nostre royaume , soit de nos cours de parlement , échiquiers , baillis , vicomtes ou autres , y puisse estre donné aucun destourbier ou empeschement , que le
dict privilège ne sortisse pleinement son effect
et outre voulons que les complices et adhérans des
DE SAINT IÎOMA1N. 211
prisonniers, esleuz par le chapitre pour avoir le dict privilège, tant du temps passe' que du temps à venir , soient faicts jouir du dict privilège , en ensuivant les usages et possessions d'iceux de chapitre ci-dessus récitées. » Le roi mandait à tous ses officiers , « de laisser jouir et user pleinement du privilège les chanoines et les prisonniers par eux esleuz,. avec leurs complices tant du temps passé que du temps à venir, de délivrer ceux qui pouvoient estre encore détenus , etc. »
Certes , on ne pouvait désirer une confirmation plus expresse. Le privilège de saint Romain avait subi une épreuve critique; grâce au cardinal Georges d'Amboise , et à l'archevêque son neveu, il en était sorti intact et sans atteinte. Dans les lettres-patentes que ces zélés prélats avaient su obtenir du roi , point de modifications ou d'exceptions ; point de distinctions entre les crimes énormes et les crimes dignes de pardon. Le chapitre était maintenu dans le droit ce de délivrer tous les ans , un prisonnier. . . pour quelconque cas ou crime qu'il fut détenu. . . Ce prisonnier estoit absouls et délivré de tous cas et crimes précédentement par lui commis , avec tous ses complices et participans des dicts crimes, sans que jamais on en pût , contre eux ou aucun d'iceulx, par justice ou autrement , faire poursuite ou réclamation aucune. » Il ne se pouvait rien de plus fort. Ce privilège , que l'échiquier avait voulu
faire modifier ou peut être anéantir, non seulement n'avait rien perdu , mais s'était , au contraire , fortifie' d'une sanction royale qui le consacrait , et décidait à l'avantage de l'église de Rouen des points jusqu'alors controversés.
Cet édit, donné au mois de novembre, et fait uniquement pour la ville de Rouen, fut envoyé aussitôt à l'échiquier; mais ce tribunal ne se pressa pas de l'enregistrer, nous saurons bientôt pourquoi. Le 14 janvier 151â, le chapitre entend dire que MM. de l'échiquier , assemblés en robes rouges , au palais, vont monter aux hauts sièges, pour la publication d'un édit relatif aux privilèges de quelques églises du royaume. Les chanoines se disent les uns aux autres que sans doute ce rapport est inexact ; qu'il ne se peut agir que de l'édit de novembre, qui a confirmé si pleinement le privilège de saint Romain, et que, déjà tant de fois, l'échiquier a été vainement sollicité d'enregistrer. Mais bientôt ils sont désabusés , et ils apprennent que l'on vient de vérifier un édit postérieur d'un mois (l), tenu secret jusqu'à ce moment, et défavorable aux franchises des églises.
Édit s,,r le* « Il est venu à nostre congnoissance (disait le
franchises des • j 1/1» \ i 1 •
église». rG1 dans ce nouvel edit) que aucuns chappitres
(') Il est du \°l décembre 1512.
des églises métropolitaines et cathédrales de nostre royaulme prétendent avoir par privilège ou ancienne coustume , soubz l'honneur et tiltre des saincts re've'rëz es dictes églises, droict ou faculté de délivrer ou faire délivrer tous les ans , à certaine
journée , ung prisonnyer criminel. et icelluy
prisonnier mettre à pure et pleine délivrance. Soubz coulleur des dictz privillèges ou coustumes dont on ne debvroit user qu'en cas piteux et rémissibles , afin que les criminelz ne prînssent hardiesse de mal faire , il se treuve , par expérience , que, en faveur des dictz criminelz ou de leurs parens et alliez, ou par la négligence de nos officiers , non ayans , en ce , le zèle de justice tel qu'ilz doibvent , ont faict délivrer aucuns criminelz de grandz et griefs crimes , au très grand dommaige et scandalle de la chose publicque ; ce que nous estimons estre desplaisant à Dieu et aux dictz sainctz ; et aussy, que nous mesmes et nos prédécesseurs des quelz ilz dient avoir obtenu les dictz privilèges, n'eussions voulu ne permis empescher la punition des dictz grandz et exécrables crimes. ... A ceste cause , voulons que les dictz privilèges et coustumes ne se puissent estendre à la délivrance , grâce et rémission des criminelz détenus pour crimes de hérésie , de lèzemajestè , faulse jnonnoye , et homicide commis cl perpétré par industrie et de guet apcnsé , desquelz cas et de chacun d'eulx , que nous réputons estre des
plus grandz et exécrables , voulons que justice et punition en soit faicte telle qu'il appartient,' sans avoir regard aus dictz us et coustumes, que l'on peult dire et réputer mieulx abbuz et corruptèles que privillèges ou coustumes, de quelque temps que ce soit. . . . sans préjudice, entre autres choses, des dictz prétendus privilèges, ainsy qu'ils en auront justement et raisonnablement usé. » Malgré le silence absolu de cet édit sur la fierté de Rouen , le chapitre, voyant l'échiquier se hâter de l'enregistrer, et ajourner encore celui (antérieur d'un mois) qui confirmait pleinement le privilège de saint Romain , pressentit que toute cette affaire était une manœuvre des magistrats contre le privilège de l'église de Rouen. Peu de jours après , ce soupçon devint une ^échiquier certitude. Le 26 janvier, jour désigné par l'échiquier pour enregistrer enfin l'édit de novembre, ce tribu-
n'enregistre l'édit confirmatil'
sài.u "-Romain* nal montra à découvert son mauvais vouloir contre
Mes
qu'avec desmo- Je fo^ de peviise fc pVOuen. Après avoir fait lire
diucations nota- o L
l'édit de novembre , qui , comme on l'a vu , confirmait le privilège de la fierté sans aucune restriction, et le déclarait perpétuel et irrévocable, on entendit le premierprésident, Jean de Selve, prononcer un arrél concerté d'avance, et conforme, on le devine sans peine, aux conclusions du procureur-général. « La court (dit ce magistrat) ordonne l'enregistrement de l'édictqui vient d'estre leu, pour en jouyrpar les impétrans, selon sa forme et teneur, sauf z lés crimes
d'hérésie, de leze-majestè , de faulse monnore , et d'homicide pourpensé (prémédité) , les quelz sont réservez et exceptez par Védict publié en ceste court le Mi du présent moys. De plus , les complices du prisonnier admis à lever la fierté ne jouiront , comme luy, du privilège , que pour le crime à raison du quel il aura levé la fierté, et non pour les autres crimes qu'ilz pourroient avoir commiz. »
Evidemment, depuis l'envoi à Rouen, de l'édit de novembre, l'échiquier avait agi sous main contre le chapitre. Pendant une absence de l'archevêque Georges d'Amboise neveu , on avait surpris à Louis XII l'édit de décembre , pour s'en servir plus tard contre le privilège de saint Romain. Y faire mentionner nommément ce privilège , eût été compromettre l'autorité royale, en lui faisant reprendre bien subitement ce qu'elle avait , peu de jours avant, si solennellement et si authentiquement donné ; ou c'était peut-être éveiller les soupçons , et s'ôter les moyens d'obtenir l'acte désiré. Au moyen des termes généraux du nouvel édit , on se promettait bien d'atteindre le privilège de la fierté ; et on n'y manqua pas, nous venons de le voir. Cette lenteur affectée à enregistrer l'édit de novembre, cet empressement étrange à vérifier préalablement celui de décembre : puis enfin l'arrêt d'enregistrement , rendu le §6 janvier , qui confondait , \ dessein , et fort injustement , deux édits bien distincts ,
étrangers l'un à l'autre, et modifiait le premier, confirmatif du privilège , et tout spécial , par le second qui n'en parlait pas, et que l'on avait surpris à la religion du prince : voilà, ce nous semble , des preuves d'une manœuvre de l'échiquier pour faire déchoir les chanoines de Rouen de tous les effets de la déclaration de novembre. Mais avait-on pu se flatter d'un succès durable? Le chapitre poussa un cri de détresse , et ce cri fut entendu. L'archevêque Georges d'Amboise partit immédiatement de Gaillon pour Blois, où était la cour. L'hôtel-de-ville de Rouen , dans une assemblée générale , se déclara ouvertement pour un privilège cher à la cité , et envoya trois députés à Blois ; ces députés , quatre chanoines qu'envoya le chapitre ; d'anciens maîtres de la confrérie de saint Romain qui se joignirent à eux ; enfin , l'archevêque Georges d'Amboise et M. de Brézé, grand-sénéchal, très-zélé pour l'église de Rouen , plaidèrent avec chaleur la cause du privilège , auprès de Louis XII , que la reine , Anne de Bretagne, avait, à l'avance, disposé à les écouter favorablement. Tant d'efforts ne furent point inutiles, et, par un nouvel édit (du â5 février) second éd ii de « perpétuel et irrévocable » , Louis XII déclara que
Louis XII, en fa- - • «1 ' 1 1 * 1 T» 1 • l r
veur du prmié^. le privilège du chapitre de Rouen, par lui précédemment confirmé, « auroit lieu et sortiroit son plein et entier effect , juxte (selon ) la teneur de ses précédentes lettres de confirmation , sans que la
déclaration du §0 décembre ; ny l'enregistrement d'icelle à l'échiquier de Rouen, ny la forme du lecta et publicata mis sur icelles , pussent tourner à aucun préjudice , dommage ou diminution du dict privilège , en quelque manière que ce fût. »
Le roi révoquait cette déclaration (de décembre) « en tant qu'elle pouvoit toucher au dict privilège de sainct Romain. » Il révoquait aussi l'arrêt d'enregistrement de la déclaration de novembre, confirmative du privilège. Ce nouvel éclit n'était pas moins favorable au privilège que la déclaration de novembre. Il parlait de « la grande dévotion et affection que le chapitre et généralement tout le peuple de Rouen et pays d'environ avoient au glorieux sainct Romain. » — « Nous ne voulons , ( disait le roi ) dyminuer le privilège de la dicte églize , ains iceluy augmenter , à l'honneur de Dieu , louenge et récordation d'icelluy sainct. D'ailleurs (ajoutait-il), ce privilège, en ce qui concerne son usage, est en la conscience des chanoynes de l' églize de Rouen , qui sont en grand et notable nombre , les quelz, après l'invocation du sainct Esprit, procèdent à l'eslection du dict prisonnier, et dont nous ne saurions estimer (craindre) aucune affection (passion). »
Avant d'envoyer cet édit à Rouen, Louis XII écrivit à MM. de l'échiquier, pour les blâmer d'avoir attenté à la déclaralion de novembre.
« Nos améz et fëaulx , leur disait-il , vous estes assez advertiz que naguères confirmâmes le prévileige de sainct Romain , qui, d'ancienneté, est en l'église cathédralle de Nostre-Dame de Rouen, et en octroyasmes noz lettres-patentes en forme de chartre. Toutesfoys , depuis peu , comme nous avons sçeu , soubz umbre et couleur de quelque mandement de nous obtenu en termes généraulx , vous estes efforcez rétraindre le dict prévillège , ce que nous n'entendismes jamaiz. Et, à ceste cause, après avoir ouy les remonstrances que de ce nous en a faictes nostre amé et féal cousin l'Archevesque de Rouen, avons, de rechief, octroyé autres nos lettres-patentes , confirmatives et déclaratives de nos dictes lettres de chartre. Et pour ce qu'elles vous pourront estre monstrées, et ostension faicte , vous mandons et commandons expressément , que en icelles ne veuillez mettre difficulté , ains laissez joyr et userceulx de la dicte église d'iceluy prévilleige comme ilz ont faict par cy devant, sans y mettre aucune difficulté. Car ainsy nous plaist il estre faict (l). »
Dans le même tems (2) Louis XII écrivait a Jean de Selve , premier président de l'échiquier ,
(') Cette lettre est datée de Blois, et du 15 mars. '") 15 mars 151g.
une lettre qui prouve de plus en plus que l'édit de de'cembre , relatif aux privilèges de quelques églises de France, avait e'té surpris. Voici cette lettre :
« Nostre amé et féal , assez estes adverty comme naguères , à la prière et requeste de nostre amé et féal cousin et conseiller l'Archevesque de Ptouen, qui à présent est , confirmâmes le préviliège sainct Romain en l'église de Nostre-Dame de Rouen , et en octroyâmes noz lettres en forme de chartre à nos chiers et bien améz les doyen et chanoynes de la dicte esglise ; et, néantmoins , depuis, au pourchatz d'aucuns, fut de nous obtenu ung mandement entérines généraulx, en vertu du quel nostre court de l'échiquier a voulu limiter et restraindre le dict préviliège et nos dictes lettres de chartre , que n'entandimes jamais que ainsy se deust faire. Par quoy, avons, de rechef , octroyé autres noz lettres de déclaration des dictes lettres de chartre ; et , pour ce que pourroit estre monstre et insinué à nostre court de l'échiquier, vous en avons bien voulu escripre, à ce que, de vostre part, fessiez que empeschement aucun ne soit donné aus dietz doyen et chanoynes , ains les laissez joïr et user du dict préviliège , comme par le passé ont faict , et selon et en ensuyvant nos dictes lettres de chartre. Car ainsy l'avons voulu et voulons , et n'y faictes faulte. «
En effet, quelques semaines après (I), un huissier du grand-conseil , envoyé tout exprès de Blois à Rouen, par le roi, se présenta, dès sept heures du matin , au Palais-Royal (on appelait ainsi alors le Palais-de- Justice). Il était porteur de l'édit du â5 février , qu'il avait charge « de monstrer à la court , pour qu'elle n'eust à ignorer ne mettre en doubte, en ce , le vouloir de Sa Majesté. » Le roi adressait, en outre , à MM. de l'échiquier, une seconde lettre close (2) encore plus expresse que la première. « Noz améz et féaulx ( leur écrivait -il ) , assez estes advertis comme à la requeste de nostre cousin l'Archevesque de Rouen avons , puis naguères , confermé le prévilège estant de tout temps et de grande ancienneté en l'église Nostre-Dame du dict Rouen, dict et appelle le prévilège sainct Romain, et en avons octroyé nos lettres-patentes en forme de chartre ; et, depuis, avons octroyé autres nos lettres confirmatives et corroboratives d'iceluy prévilège , à icelles atachées soubz nostre contre-scel, par les quelles avons déclairé et déclairons que nostre vouloir et intention est que icelui prévileige sortisse son plein et entier effect, nonobstant certaines limitacions et restrictions faictes au lecta et publicata des dictes lettres de
(')LcH avril 1513 0) Du 9 avril.
chartre , comme le tout vous pourra à plain apparoir par la teneur de nos dictes lettres , lesquelles vous envoyons insinuer et monstrer par ce porteur nostre huissier en nostre grant conseil , a ce que n'ayez à ignorer ne y mettre en doubte en ce nostre vouloir ; par quoy vous prions et néantmoins commandons que en iceluy prëvileige ny mettiez aucun destourbier et empeschement , ains en laissiez joyr et user iceulx du chapitre de Nostre dicte Dame de Rouen , selon et en ensuivant nos dictes lettres de chartre et confirmation; et n'y faictes difficulté quelconque , car ainsi l'avons voulu et voulons , et tel est nostre plaisir. Donne à Blois, le 9e jour d'avril 1 51 3. Signé Loys. »
La cour d'échiquier , après avoir lu la lettre close et vu la déclaration du â5 février , retint la première, et fit rendre l'édit à l'huissier du conseil. Cet officier demandait qu'on lui donnât « certification comme il av oit présente' à MM. de l'échiquier la lettre missive etles lettres-patentes. » L'échiquier lui fit dire « qu'il ne falloit point de certiffication de la présentation des dictes lettres , ne autre response , et que quant MM. du chapitre de Rouen demanderoient l'entérinement des lettres-patentes du ^5 febvrier , la court leur feroit response. » Le lendemain , sur une nouvelle instance de l'huissier du conseil auprès de Jean de Selve, premier président , ce magistrat lui répondit « qu'il ne lui
réélise île Rouen.
feroit point bailler de certification , la court n'ayant coustume de bailler certifications des lettres missives qui luy estaient envoyées par le Roy. »
Au surplus, l'échiquier ne voulut jamais enregistrer les lettres-patentes du â5 février. Telle était, sans doute, la réponse qu'il s'était promis de faire à MM. du chapitre.
Privilèges ana- Comme on l'a vu, l'édit du 1â décembre 151â
Sues a celui de ,
parle « d aucuns chapitres de cathédrales prétendants droict ou faculté de délivrer, tous les ans , à certaine journée, ung prisonnier criminel, et icelluy mettre apure et pleine délivrance. » Anciennement, en effet, l'église de Rouen n'était pas la seule qui délivrât , à certain jour , un prisonnier. Sans nous arrêter à l'évêque de Genève , qui eut long-tems le droit de délivrer qui il voulait, même, après condamnation capitale , de l'arracher au supplice et de le mettre en liberté (I) ; et , pour nous borner à la France , qui n'a pas entendu parler du droit qu'avaient les évêques d'Orléans de mettre en liberté , le jour où ils prenaient possession de leur siège, tous les prisonniers indistinctement qui se trouvaient détenus dans les prisons d'Orléans , soit qu'ils fussent tombés dans les mains de la justice , soit qu'ils fussent venus volontairement se constituer prisonniers, pour jouir du bénéfice de l'entrée
il) Arnisceus , de jure majestatis , Hb. 2, cap. 3.
épiscopale (I)? L'évéque de Laon, le jour de sa prise de possession, avait eu, dans l'origine, le droit de rappeler tous les bannis de Laon. Une ordonnance de Philippe-de-Valois (rendue en 1333) en excepta les individus « bannis pour cas cle crime (2). » L'église de Vendôme délivrait, tous les ans, un prisonnier, le jour de Saint-Lazare, en exécution d'un vœu solennel de Louis-de-Bourbon , comte de Vendôme , qui était sorti en 1448, à pareil jour , des prisons d'Angleterre (3). Tous les ans, le dimanche des Rameaux , l'évéque de Paris délivrait un prisonnier du Petit-Châtelet , lorsque la procession de Notre-Dame revenait de l'abbaye de Sainte-Geneviève (^. On sait enfin que l'archevêque d'Embrun jouit long-tems du droit de grâce et de quelques autres droits royaux. Mais, dit un vieil auteur : « Les roys de France couppoient les ailes à ceux qui , dans leurs terres , vouloient voler si hault (5). » L'église d'Embrun , perdit de bonne heure ses prérogatives royales ; le droit des évêques d'Orléans fut notablement modifié par Louis XV, en 1 753 , comme nous le verrons plus
(') Polluche, Dissertation sur le privilège des évêques d'Orléans.
(3) Histoire de Laon , par Devisme, tom. ier. ? p. 380.
(3) Jousse , Traité de la justice criminelle , tom. n , p. £00.
(') Réfutation de la responce et écrit de 31e. Denys Bouthillier.
(5) Bouchel , Bibliothèque du droit français , au mot G mec
tard. Long-tems avant la révolution, les évêques de Laon ne jouissaient plus de leur prérogative (,). Pour l'évêque de Paris, quand cessa-t-il d'exercer son droit? nous l'ignorons, et peu importe ; il suffit que nous ayons cité quelques unes des églises auxquelles l'édit du 1 â décembre 1 51 â faisait allusion ; cette digression n'avait pas d'autre but, et nous la terminons pour reprendre la suite de notre histoire.
Sous le règne de François Ier. on fit souvent des chicanes au chapitre de Rouen , sur la dignité ou indignité des prisonniers élus par lui pour lever la fierté. On lui objectait sans cesse l'édit de décembre , et l'on semblait regarder comme nonavenue la déclaration spéciale de novembre 151â, et les lettres-patentes si expresses du â5 février suivant. Le chapitre tenait bon , et ne se montrait pas scrupuleux dans ses choix ; il donnait la fierté à des hommes chargés de meurtres nombreux , à des femmes qui avaient fait assassiner leurs maris , a un tuteur qui avait abusé de sa pupille, à un homme qui était allé jeter un enfant nouveau-né, dans une marnière. Il fallait que le parlement (François Ier. avait donné, en 1515, ce titre à l'échiquier de Rouen), il fallait, dis-je , que le parlement, malgré toutes ses répugnances, en passât
(') Histoire de Laon , par Dcvismcs, lom. Ier-, pag. 38o.
par où les chanoines voulaient ; sans quoi , des mouvemens populaires étaient inévitables clans une ville éprise du privilège de la fierté. En 15â8, le 1528. jour de l'Ascension , après que Jean Auvray de la Poterie , élu par le chapitre , amené devant le parlement, et interrogé sur la sellette , eut confessé cinq ou six meurtres , dont le moindre méritait la mort, les juges se firent donner lecture des déclarations de Louis XII, de novembre, décembre et février 1 51 â (I). L'avocat-général Laurent Bigot dit que plusieurs des crimes avoués par Auvray , ayant été commis, de guet-à-pens, et ces crimes étant exclus par la déclaration du roi , « il contre dis oit , au nom de S. M. que le dict Auvray fût faict jouir du dict privilège , sauf au chapitre à élire un autre prisonnier. » Le procureur-général représenta « qu'il avoit esté faict autrefoiz semblable difficulté , et qu'il avoit esté lors dict (attendu la grande multitude du peuple qui estoit lors assemblé) , qu'il en seroit parlé au roy , pour y estre , à l'advenir , pourveu. » Ce dernier parti étoit le plus prudent ; le parlement déclara aux chapelains de Saint-Romain que , « pour le présent , pour éviter à V inconvénient du peuple , Auvray leur seroit délivré par provision , sans tirer à conséquence pour l'avenir. » Auvray en fut quitte pour une semonce du premier président
(0 Les années commençaient alors à Pâques.
Saint-Anthot « qui lui remonstra les cas qu'il avoil perpétrez , les quelz estoient si griefs , qu'il n'en avoit esté commis de semblables » ; mais enfin , il 1531. fut délivré au chapitre. En 1531 , Laurent Bigot voulait encore que le parlement rejetât le choix qu'avait fait le chapitre, d'un sieur De La Boullaye , coupable d'assassinat. « Ce crime , disait-il , estoit des cas exceptez par le roi. Si on le faisoit jouir du privilège, il protesteroit. »M. de Marcillac, premier président , remontra aux chapelains et confrères de Saint-Romain « qu'il n'y avoit apparence d'avoir esleu De La Boullaye, pour joyr du privillége, considéré qu'il avoit occis ung gentilhomme, de propos délibéré. » Puis il ajouta : « Toutes fois, la cour le vous délivre, mais sans préjudice des conclusions et réserves du procureur-général. » Il n'y avait pas jusqu'aux faux-monnayeurs que le parlement ne fût forcé de délivrer aux chanoines , lorsque le choix du chapitre venait à tomber sur eux. Toutefois, dans les idées du tems, ce crime était des plus énormes ; il rentrait dans la classe des crimes de lèzemajesté ; et il était passé en coutume, presque par toute la France, de faire mourir dans l'eau bouillante, les infortunés qui en étaient convaincus (I). Nous
t!) L'article 634 de la coutume Je Bretagne, réformée en 1580, porte : Les faux-monnoycurs seront bouillis , puis pendus. Le même supplice était usité en Normandie, à l'égard des faux-monnayeurs. J'ai VU, à la bibliothèque du roi, un assez grand nombre de quittances
avons vu que, lors de l' enregistrement de l'édit de novembre, l'échiquier avait formellement exclu les faux-monnayeurs de la grâce du privilège. Mais , toutes ces resolutions ne pouvaient tenir devant un chapitre entreprenant , soutenu par une multitude prête à se soulever au moindre semblant que l'on eût fait de toucher aux immunités de l'église. En 1515, Nicolas Dusault, de Beaumontle-Roger, faux-monnayeur, élu par le chapitre, lui fut délivré par le parlement.
On a du remarquer, au commencement de cette histoire , que dans Tannée où Pvichard-Cœurde-Lion avait été prisonnier en Autriche , il ne fut point délivré de prisonnier aux chanoines, « à cause de la captivité de ce monarque », c'està-dire en signe de deuil public. En 1 5â5 , dans f5âi une occasion semblable , on en agit autrement. Le â4 février, François Ier. avait été fait prisonnier à Pavie , et amené à Madrid, où il fut prisonnier pendant un an. La perte de la bataille de Pavie était une grande calamité, et le mot célèbre : Tout est perdu fors l'honneur, montre assez quelle portée avait l'échec que la France venait d'essuyer.
du XVe. siècle, par lesquelles tics exécuteurs des hautes-oeuvres de Rouen, «le Coutanccs , de Caen, de Se'ez, reconnaissent avoir reçu certaines sommes pour avoir bouilli en chauldière des individus condamne's à ce supplice pour fausse monnaie. Ces quittances offrent, sur ce supplice, des détails qui font frémir.
Certes, c'était encore, non plus seulement pour la Normandie , mais pour la France tout entière, le cas d'un deuil universel et douloureux. Toutefois, cette année-là, le chapitre demanda et obtint, comme à l'ordinaire, la délivrance d'un meurtrier. La fierté fut leve'e par Pierre - Nicolas Courtil , barbier à Rouen , coupable d'homicide.
1526. L'année suivante, la fierté fut levée par un des
hommes les plus indignes qu'ait jamais élus le chapitre. Il n'était, toutefois, âgé que de vingt-quatre ans ; mais , si sa jeunesse pu t paraître un titre à l'indulgence, ne dut-elle pas aussi effrayer sur la perversité d'un homme qui, presque adolescent encore , était déjà chargé de crimes de toute nature , dans lesquels l'audace le disputait à la méchanceté. Il se nommait Gilles Baignart, sieur de Juèz , et était du diocèse de Lisieux. « Depuys huyt ans ou envyron, il fréquentoit avec les adventuriers, tant au pays de Picardie que par de-là les nions , et aillieurs, et prenoit la souldaye du roy, comme les autres adventuriers » (1). Or on sait ce que c'était que les aventuriers, milice indisciplinée qui, après avoir dévasté le pays ennemi, de retour en France, y continuait ses excès et ses brigaudages. C'étaient, dit une ordonnance de 15â3, « gens vagabondz ,
(') C'est donc à tort que les nouveaux annotateurs de Rabelais ont dit que les aventuriers /a/W^/v/ la guerre sans solde. ( Rabelais , tom. il , j>ag. 37 de l'édition do MM. Éloi Johanneau et Esmangart, |<S9tt.)
perdus, flagitieux, meurtriers, rapteurs de femmes et de filles, renieurs de Dieu...., loups ravissants , les quels estaient coustumiers de manger et dévorer le peuple ; le dénuer , le dépouiller de tout son bien , mutiler , chasser et mettre le bonhomme hors de sa maison, tuer, meurtrir et tyranniser les pauvres sujets. » Rabelais nous les peint « guastans et dissipans tout par où ilz passoyent , sans espargner ny pauvre ny riche, ny lieu sacré ni prophane : emmenans beufz, vaches, taureaulx, veaulx, génisses, brebis , moutons , chièvres et boucqs , poulies , chappons , poullelz , oysons , jards ( mâles des oies), porcs, truyes , gourretz ( jeunes porcs ), abattans les noix, vendangeans les vignes, emporlans les seps , croullans ( abattant ) tous les fruictz des arbres (I). »
Gilles Baignart était digne en tous points d'appartenir à cette milice désordonnée et malfaisante. Damoiselle Marie De Courseulles , sa mère , ayant épousé en secondes noces un sieur De Chantelou, Baignart, qui avait alors dix-neuf ou vingt ans , vit cette union d'un œil peu favorable, et commença à harceler le sieur De Chantelou et à lui prodiguer, en toutes rencontres, les menaces et les outrages, sous prétexte que lui et la dame De Courseulles refusaient de lui donner ce qui lui appartenait de
(') Rabelais, Gargantua, livre 1er. } ermp. ->(>.
la succession de son père. Un jour qu'il e'tait à Port , près Caen , un sergent étant venu lui signifier une sauvegarde obtenue en chancellerie par le sieur De Chantelou , « Baignart monta à cheval et alla gue'ter le dict sergent prèz ung moulin, et illec il l'assaillist, et de son espée le frappa par le bras, à playe et sang. Quoy voyant, le dict sergent , accompaigne' de Jehan Maynfray, tous deux prîndrent la fuylte , et Baignart les poursuyvist jusques aux portes de Caen pour les cuyder oultrager. » Ce n'était pas mal pour un début, mais ce qui va suivre est plus fort. Bientôt « accompaigne de Raoulin Baudet du Pont -de -l'Arche, Henry Langloys du Vaudreuil, Jehan le Chevalier de Saint- Paè'r , et de beaucoup d'autres , il alla en la maison qui avoit appartenu à feu son père , en la quelle lors demouroient sa mère et Chantelou qu'elle avoit espousé en secondes nopces.Le quel Chantelou tinst main forte en une chambre d'icelle maison, contre luy et sa bende. Pendant le débat, survyndrent l'abbé de Montbaye et autres gens de bien, voysins; les quelz apaisèrent Baignart , au moyen de ce que sa mère et Chantelou se partirent de la dicte maison , et se retirèrent en la dicte abbaye de Montbaye, et le dict Baignart demoura en sa dicte maison. » Un décret de prise de corps fut lancé contre lui , « aucuns sergents accompaignéz de huyt ou neuf vinglz personnes , vindrent au lieu de Juèz pour
apréhender Baignait. Mais, à l'aide de ses
compai gnons, il les rechassa, avec des saquebutes, arbalestres et autres bastons, jusques aux portes de Bayeulx. » C'était une expédition vraiment militaire. Mais en voici une autre qui la vaut bien. Sa mère et son beau-père , chasses de leur domicile , avaient emporte' quelques provisions dans l'abbaye de Montbaye. « Baignart , accompaigné de ses amys, alla en icelle abbaye , et , pour la résistence qu'on luyféistdeyentrer, rompist les portes , et entrèrent dedens ; trouvèrent grant nombre de blé bastu , duquel il prinst et feist emporter deux charetées. Et, combien qu'il sçeust que le dict Chantelou avoit faict porter du blé en icelle abbaye , toutes foys ne sçavoyt si le blé qu'il prinst estoit du blé du dit Chantelou ou de la dicte abbaye. Pour laquelle résistence lut blécéung homme d'église par le dict Baignart , du plommeau de son espée. Et l'un des religieux d'icelle fust abatu sur le fumyer. » Un témoin de cette scène avait déposé devant les magistrats, à la requête de l'abbé de Montbaye. Baignart « accompaigné de ses serviteurs, ayant trouvé le dict tesmoing dedens le cimetière de Juèz, luy donna ung coup d'espée et l'occit. » Il obtint pour ce dernier crime « une rémission à l'entrée de laroyne à Nantes, au moyen de laquelle rémission se fist constituer prisonnier pour soy ayder des dictes lettres , les quelles luy furent contredictes
par les officiers du roy. Et néantmoins , depuys, à la poursuilte et caucion d'aucuns gentilzhommes du pays, Baignart fut eslargy, à la submission de soy restablir toutes foys que requis en seroit. De quoy faire il fut reffusant , combien qu'il eust este', par plusieurs foys , sommé de soy restablir. »
C'était , du moins , le cas de se faire oublier de la justice. Baignart au contraire ne tarda pas à se signaler par un acte de prouesse qui effaçait tous ses hauts faits antérieurs. Se trouvant au village de l'Hôtellerie, près de Lisieux, « en la maison oùpend la Corne de cherf » , son valet fit la partie d'aller , avec d'autres, tirer aux pies ; mais, changeant de dessein, ces maraudeurs se mirent à tuer toutes les poules qu'ils purent trouver. Le lieutenant du vicomte tenait précisément , ce jour-là , son audience à l'Hôtellerie. Les villageois lui ayant adressé leur plainte , il fit arrêter les chevaux de Baignart , et mit du monde sur pied pour l'arrêter lui-même. Mais bientôt on vit arriver une bande « d'adventuriers » à la tête desquels Baignart chargea deux ou trois cents paysans armés. Lui et ses compagnons t.< se ruèrent sur eulx , et en blessèrent grant nombre jusques à ung cent ou envyron , desquelz en eust ungtué. Après le quel conflict, Baignart eschauffé entra dedens le prétore (prétoire) en quel le dict lieutenant estoit en siège, tenant sajurisdiction; et, incontinent, tenant ung pongnart en sa main, prinst
le dict lieutenant par le collet violentement, et le tyra hors de la chaire, et le mena par force jusques au logis où ses chevaux estoient arestéz ; le quel lieutenant, oultre son gré, délivrales dictz chevaulx, les quelz Baignart prinst et s'en alla. Depuys le quel temps, et envyron deux moys aprèz, M. le grant séneschal, lieutenant du roy en Normandie, à la persuasion et requeste de monsieur maistre Jehan Brynon, président en la court de parlement, commist ung prévost des maréchaulx nommé Floquet , pour apréhender le dict Baignart lors estant à Bayeulx. Et lors Baignart, de ce adverty, et que le dict Floquet, accompaigné de dix-sept ou dix-huit archiers, estoit logié à VEscu de France, aux faulxb ours de Bayeulx, icelluy Baignart, accompaigné de cinq ou six amis, alla au dict logis, et, là, assaillistle dict Floquet et ses gens, et en blécèrent d'aucuns , tellement que le dict Floquet et ses gens prindrent la fuylte ; et le dict Baignart , avec ses compaignons , les poursuyvirent jusques à l'église cathédralle de Bayeulx. A raison de quoy, M. le grand séneschal envoya cinq cens hommes de pié en la maison du dict Baignart, pour le prendre et apréhender. De quoy adverty , Baignart se parstist de sa dicte maison, et s'en alla en court, pensant obtenir du roy sa rémission, ce que jamais il ne put faire , pour parens et amys qu'il eust , ne mesmes au Vendredy Sainct. Pendant la quelle poursuilte, il
eust débat avec Pierre Montrichard , à raison de quelque fille qu'il avoit autrefoys hante' à Lyon , et se convoyèrent à batre l'un l'autre , hors les pontz de Blays , en quel lieu il tua le dict Montrichart.
» Envyron huyt jours aprèz , comme Baignart alloit, de nuyt, par les rues de Blays, sans lumière; encores qu'il fust défendu aller à telle heure sans porter lumière, il fut rencontré du guet, qui voullust l'apréhender. Lors , il se mist en défense , et, avec luy estoient Guillaume De Chantereau , de Paris, fils de l'armurier du roy, ung nommé Le Petit Denys , du dict lieu de Paris ; l'un des laquetz du roy, nommé La Mote, et le laquet de monseigneur De Saint-Pol , nommé Henry; les quelz tuèrent le conducteur du dict guest, nommé Des Granges. »
Prenons patience , Baignart n'est pas encore au bout de ses exploits. « Estant en ung village nommé Longueraye , au diocèse de Bayeulx , sur ce que les habitans du dict lieu, hommes et femmes, s'efforçoient de l'apréhender (sans doute pour quelque nouvelle prouesse), y eust une bonne femme tenant ung enfant en ses bras , qui cuyda prendre Baignart par les cheveulx Celuy-ci, en se
débattant, frappa le dict enfant, le quel, ung jour ou deux après , mourust. »
Une autre fois « estant à Bayeulx , il prinst une fille publique nommée Guillemette Guendon , de la quelle il avoit autreffoys eu la compaignye ; et ,
pour ce qu'elle re'cusoit aller avec luy , il la mena , oultre son gre', en la maison d'un cuysinieretlafist monter en une chambre où il eust sa compaignye.
Estant au lieu de Juèz où estoient lors plusieurs gens d'armes , deux des dictz gens d'armes qui estoient logiez cheux un g nommé Jehan Viel, dirent à Baignart que le vicaire de la paroisse entretenoit la femme du dict Viel , et qu'ilz en povoient aussi bien avoir comme luy; et un g soir que la dicte femme estoit couchée avec le dict Viel son mary , les ditz gens d'armes , en la complicité de Baignart et de ses serviteurs , entrèrent en la chambre du dict Viel, le quel, de paour qu'il eust, s'enfouyt. Et, lors, les dictz gens d'armes , par force , eurent la compaignye de la dicte femme. Pour le quel cas , les ditz gens d'armes furent du depuys exécutés par justice.
Une autre fois , à la prière du sieur De Beufville , ayant assemblé envyron quarante adventuriers , il les conduysist jusques à Argentan prèz Allençon; et, en passant, vivoient sur le commun, et sonnèrent le tambourin au dict lieu de Argentan, etc.»
Cet homme de bien était clerc, et il ne manqua pas de se prévaloir de ce titre, lorsqu'il fut arrêté, enfin, et écroué à la conciergerie de Rouen. Mais on lui répondit qu'il ne pouvait jouir du privilège clérical, u pour ce qu'il avoitprins la souldaye duroy », et parce qu'en outre, lorsqu'il avait été arrêté «il
estoit en habit de adventurier. » Enfin , en 1 5§6 , il sollicita la fierté , et l'obtint.
1539. En 1 539 , malgré François Ier., elle fut donnée à
Ln sie.u de Pierre Le Clerc sieur de Croisset et de Quevilly, fils
Croisset est élu
et daivré malgré d'un ancien éclievin de Rouen , qui, de complicité
François 1er. , , f v 1 1 1 1*1
avec ses laquais , avait tue , près de la boucherie de Beauvoisine , un sergent royal chargé de l'arrêter. Avant l'Ascension , Enguerrand de la Broize , était venu présenter au chapitre une lettre du 31 mars précédent , par laquelle François Ier. défendait d'élire le sieur De Croisset et ses domestiques, s'ils se trouvaient dans les prisons royales. On avait répondu à l'envoyé du roi que le chapitre n'était pas pour l'heure en nombre suffisant, et qu'il en serait délibéré le jour de l'Ascension. Le jour de la fête, les chanoines , réunis en grand nombre , avant de procéder à l'élection d'un prisonnier, protestèrent que si , à l'occasion du choix qu'ils allaient faire , quelqu'un d'entre eux était çexé, molesté ou inquiété ,1e chapitre lui subviendrait en tous points; et que si on mandait en cour quelqu'un d'eux , ses distributions quotidiennes lui seraient payées comme s'il eût assisté aux offices. Cette protestation annonçait une résolution bien arrêtée d'élire le prisonnier que le roi avait voulu exclure ; et , en effet , M. De Croisset fut demandé par le chapitre , et délivré par le parlement.
15/iO. Le 19 avril 1540, quelques jours avant l'insi-
nuation du privilège, le procureur-général demanda qu'après cette insinuation, qui devait se faire prochainement , on continuât de procéder contre les prisonniers accusés d'hérésie , de lèze-majesté , de fausse monnaie et d'homicide par guet-à-pens, ces quatre crimes estant, disait-il, exclus du privilège par la déclaration de Louis XII , en date du 1 â décembre , enregistrée au parlement. Il demanda que la cour n'eût aucun égard à l'élection que le chapitre pourrait faire , de prisonniers accusés de quelqu'un de ces quatre crimes , malgré une prétendue déclaration que cette compagnie disait avoir obtenue depuis , et qui, à l'en croire , comprenait ces crimes comme tous les autres , et n'exceptait que le seul crime de lèze-majesté. Le parlement ordonna que le chapitre produirait , dans la huitaine , sous peine de saisie de son temporel , l'édit de Louis XII qui dérogeait à celui de décembre , sur les asiles , et qui déclarait les crimes précités susceptibles du privilège. Faute de justifier , dans ce délai , de la dite déclaration , le parlement n'aurait aucun égard à l'élection qu'ils feraient d'un prisonnier chargé de quelqu'un des crimes précités, et statuerait conformément a l'édit qui les exceptait. On croirait, en lisant l'arrêt qui précède , que cette cour n'avait jamais eu communication des lettres-patentes qu'elle sommait le chapitre de produire ; et cependant nous avons vu, en avril 1513, un envoyé de Louis XII
paraître à l'audience de l'échiquier, et montrer à ce tribunal , par ordre du roi, l'original de la déclaration de février, original que l'échiquier retint pendant quelques heures , et rendit à l'huissier , sans faire de réponse. Il paraît qu'en cette nouvelle conjoncture , le chapitre ne s'empressa point de de'férer aux ordres du parlement. Car , le 6 mai suivant , jour de l'Ascension , deux huissiers du parlement se transportèrent à Notre-Dame , furent introduits dans la salle capitulaire , où le chapitre était assemble' pour l'élection d'un prisonnier, et déclarèrent au chapitre « que son temporel estoit par eux prins , saisy et mis en la main du roy , en faisant défense aux chanoynes de attempter contre icelluy saisissement. » On dit à ces huissiers de sortir, pour que le chapitre pût délibérer et leur faire réponse. Une demi-heure après , on les fit rentrer, et on leur remit , non l'original , mais un duplicata des lettres demandées par le parlement, qu'ils portèrent immédiatement au procureur- général ; ce qui n'empêcha pas que , deux jours après , les mêmes huissiers, par ordre de la cour, signifièrent aux chanoines receveurs et distributeurs des deniers la saisie du temporel du chapitre.
Le chapitre était consolé de ces tracasseries par des lettres affectueuses que lui adressaient, chaque année , les plus grands personnages du royaume , les princes et les fils des rois , pour le supplier
d'accorder à leurs amis, à leurs protégés ce privilège si débattu par les gens de robe. Presque tous les ans, Henri, dauphin, fils de François Ier., Charles , duc d'Orléans , son frère , d'autres princes et les plus puissans seigneurs imploraient humblement le chapitre en faveur de quelque grand coupable que le roi n'avait pas voulu gracier. En 1 540, c'està-dire l'année même de la saisie de son temporel, le chapitre se vit sollicite' , à la fois , par Henri , dauphin ; par le duc d'Orle'ans , son frère ; par le roi de Navarre et par le duc d'Etouteville , en faveur des quatre fds du baron d'Aunay , prisonniers à la conciergerie , sous le poids de plusieurs accusations capitales. Le dauphin les recommandait comme prisonniers pour « cas pitoiable , et pryoit bien fort les chanoynes que , pour l'amour de luy , ils les voulussent avoir pour recommande'z (l). » Le jeune duc d'Orléans , son frère , fit plus en faveur de ces quatre gentilshommes. Par son ordre, Jean de Luxembourg , évêque de Pamiers , abbé d'Ivry, se rendit à Rouen , et vint au chapitre , quinze jours avant la fête de l'Ascension , suivi de nombre de gentilshommes et de protonotaires. Le prélat exhiba une lettre de créance du duc d'Orléans , et dit au chapitre ce que ce prince l'avait chargé de
(') Lettre du 3 mai 15^,0, datée de Paey,
dire. Connaissant toute l'efficacité' du privilège de saint Romain, et prenant en considération l'extrême besoin qu'avaient les quatre pauvres nobles barons d'Aunay, détenus à la conciergerie du palais, d'être secourus par ce privilège , le prince l'avait envoyé vers messieurs du chapitre de Rouen , pour les supplier d'avoir en singulière recommandation ces quatre malheureux gentilshommes , lors de l'élection prochaine. Le prince , incapable de rien demander qui ne fût juste et équitable, avait pris des informations scrupuleuses sur le procès à raison duquel les barons d'Aunay étaient détenus , et n'y avait rien vu qui les rendît indignes du privilège de la fierté. Des membres du parlement de Normandie, consultés à cet égard , avaient répondu qu'ils en passeraient par ce que déciderait le chapitre.
La réponse du chapitre au duc d'Orléans fut très-convenable. « Ne congnoissant les mérites et qualitéz de l'affaire contenue en vostre lettre , nous ne pourrions , monseigneur , pour le présent, vous faire plus particulière et expresse response , fors que , en ce que nous pourrons , selon Dieu et conscience', vous faire service, nous nous y emploierons en toute obéissance (l) ».
Les quatre «s Le roi de Navarre « sçachant que les ditz barons Jy ^tiennent estoient jeunes gentilzhommes des quelz le roy
Ja fierté.
(') Registres nu chapitre, 20 avril I5',0.
pourraient tyrer beaucoup de services, et en considération aussy qu'ilz estoient alliez du comte de Créance son cousin, » écrivait aux chanoines « qu'ilz feroient œuvre louable , et plaisir , non à luy seulement, mais aussy à beaucoup d'autres princes, les ayant pour recommandez au privilège de saint Romain (l). » A la prière de la comtesse de Créance , cousine germaine des barons d'Aunay , le duc d'Etouteville recommandait instamment au chapitre ces quatre jeunes seigneurs « depuis assez longtemps prisonniers à Rouen , et , sans l'ayde de Dieu, en dangier de souffrir beaucoup. » Cette comtesse suppliait les chanoines « d'avoir ses cousins en leur dévotion et souvenance, à la grâce qu'ilz avoient pouvoir de donner par vertu du privilliége de saint Romain. » Le duc d'Etouteville appuyait sa prière. « Il me semble , disait-il , que ce sera œuvre très charitable pour l'honneur de gentillesse ( de la noblesse ) de les gecter et mettre ors de la captive misère où ils sont. » Fils de noble homme Jehan Des Essars , baron d'Aunay , ces quatre jeunes gentilshommes si bien recommandés avaient déjà à se reprocher bien des crimes. La dame Des Essars, leur grand'mère du coté maternel, étant veuve, « s'estoit remariée pour son plaisir à ung nommé Alexandre Dumouchel , qui avoit esté toute
(') Lettre date'e de Verneuil , L mai.
sa vye serviteur de la maison de ceste dame. «Maltraitée par lui, elle en avertit le baron Des Essars qui envoya ses fils Charles et Antoine chercher leur grand'mère avec une litière, Comme ils l'emmenaient , elle fut « poursuyvie et rescousse » et , pour l'avoir ainsi « prinse et admenée , ils furent accusés de rapt. » Jusque-là, ils étaient fort innocens, mais « par despit de ce , ilz alèrent dans la maison de Chantelou , où ils prindrent et emportèrent les biens meubles appartenais à leur grand'mère , oultre le gré et volonté du dict Dumouchel son mary. » Ce fut le premier crime de ces jeunes gens ; en voici un autre plus grave ;
Etant allés à Saint-Avon « pour deffendre ung gentilhomme nommé Contremoulins , qui estoit assailly par la commune du dict lieu , ilz meirent les mains aux espées, et repoulsèrent de faict et de force la dicte commune , dont il advint que , en la presse du dict débat , il tomba ung homme et une femme dedans ung puitz , et en moururent. »
Une autre fois, Charles et Antoine, accompagnés de Guy leur frère , partant pour aller à la guerre , rencontrèrent, entre Aunay et le pont de la Mousse, u ung nommé Macé Carrel , lequel ilz prindrent et lyèrent comme criminel de faulse monnoye (ce qui était controuvé), et ilz donnèrent des coups à sa femme lors enceinte d'enfant , à cause de quoy elle advança le terme de son enfantement. »
Peu après , leur grand'mère étant morte , outrés contre Dumouchel son second mari, qui avait déjà fait décréter la terre des Essars et voulait faire décréter la baronnie d'Aunay , ils allèrent aux Essars « estans garniz d'arbalestres bandées , espées et rondelles. » Leur père leur avait recommandé « qu'ilz frétassent bien Dumouchel et luy ostassent ses escriptures. Inclins à la suggestion paternelle, et irrités de ce qu'en les voyant arriver Dumouchel s'estoit écrié : « Véez cy les meschans Des Essars , il les fault prendre » , ilz méirent les mains aux espées , tous troys ; et l'un d'eux lui donna deux coups d'espée, Tung dans l'estomac, l'autre par le costé dextre , dont il mourut incontinent. »
Les quatre frères , accompagnés de douze ou quinze gentilshommes, étant allés pour arrêter l'assassin du protonotaire Beauchesne , assiégèrent une taverne où il s'était réfugié, et le maître ayant voulu défendre sa maison dont ils forçaient les portes, Charles le frappa « d'ung coup d'estoc à travers le corps , dont il mourut présentement. »
Un jour , ils chargèrent , entre Aunay et Beauquay, des sergens envoyés par le premier président , pour faire les criées de la baronnie d'Aunay. Ces sergens, épouvantés, s'enfuirent et laissèrent leurs chevaux , dont les barons d'Aunay s'emparèrent. Étant parvenus à arrêter un de ces sergens, « ils le fouettèrent d'espines. »
Une autre fois , l'un d'eux, « ayant veu ung homme caché en ung buysson , pour l'espier (à ce qu'il croyait), il lui coupa les cheveux avec son espée, et luy blessale front jusques à effusion de sang. » Sans entrer dans le détail d'une multitude d'autres actes de violence dont ces jeunes gens s'étaient rendus cou- / pables, nous ajouterons seulement que Charles, l'un d'eux, confessa « avoir logé très souvent cheulx des laboureurs et autres gens des champs, sans payer aulcune chose, et prins leurs chevaulx, malgré eulx. » Aussi , ayant fait solliciter leur grâce du roi , « le jour du Vendredi sainct » , le roi rejeta leur demande. Ils avaient été arrêtés dans l'église d'Aunay, où, « armez de leurs rondelles et arbalestres, ils résistèrent long- temps aux trente-six ou quarante soldats chargés de se saisir d'eux, et en blessèrent aucuns de plusieurs coups à sang et playe. » Malgré tant de crimes, ces quatre jeunes gentilshommes, protégés, comme nous l'avons vu, par des princes et par de puissans seigneurs, furent élus par le chapitre et délivrés par le parlement.
1541. L'année suivante, le dauphin écrivit, à un mois
ia Gène est d'intervalle , deux lettres pressantes au chapitre,
accordée au sieur # >
De saint-Remy. pour lui recommander le sieur De Saint-Remy, à qui ce il estoit advenu une fortune (un malheur). » — « Le plus seûr et le meilleur moyen que je voye de le saulver (disait le jeune prince), est qu'il puisse avoir la fierté, espérant que vous ne vouldréz, en cela,
moins faire pour moy, ceste année , que vous féistes Tannée passée. » Un mois après, le dauphin écrivait encore aux chanoines de Rouen ; « Affm que mieulx vous cognoisséz de quelle affection je désire retirer le sieur De Sainct Remy de l'inconvénient où il est tombé, j'envoye devers vous le présent porteur, pour, de rechef, vous prier bien fort , de ma part, que vous veuillez tant faire pour l'amour de moi , que de faire avoir, ceste année , la fierté au sieur De Sainct Remy, en quoy faisant, povéz estre asseuréz que me ferez bien grant plaisir. » Le jeune duc d'Orléans, joignant ses instances à celles du dauphin son frère, priait le chapitre « d'estre aydant, pour l'amour de luy, au dict sieur De Sainct Remy, de sorte , disait-il , qu'il se puisse sentir du prévillége que vous avez, le jour Sainct Romain , à la descente de la châsse. » Il semblerait, en lisant ces lettres, que l'on n'eût à reprocherai! sieur De Saint- Remy que quelque crime fortuit, fruit presque involontaire d'un de ces mouvemens de colère dont il est difficile, à des militaires surtout, de se rendre toujours entièrement maîtres. Mais nous avons lu sa confession au chapitre , et nous y avons trouvé, de compte fait, quarante -deux crimes , tant vols à main armée , que meurtres , viols, actes de violence , commis presque tous en France, et surtout en Normandie, non loin de Falaise dont il habitait les «Mivirons. Sans entrer dans le fastidieux détail de
ces quarante-deux crimes, parmi lesquels, encore , ne figuraient point ceux commis parles domestiques du sieur De Saint-Remy, en vertu de ses ordres , nous dirons que ce gentilhomme , étroitement lie avec les quatre jeunes barons d'Aunay , que nous avons vus lever la fierté l'année précédente, s'était distingué par une infinité de prouesses dignes de ses quatre amis. Dès l'âge de seize ans , il battait et tuait les sergens qui venaient lui signifier des exploits. On l'avait vu figurer avec ses compagnons de désordre , dans une multitude de combats où avaient péri des gentilshommes et des bourgeois. Un jour il avait mis le feu à une maison de Gisors, et pendant qu'elle était en proie aux flammes, il avait lié le propriétaire à un arbre, et l'avait fouetté de verges d'osier. Il avait forcé des maisons, « rompu des huis , coffres et fenestres ; » il avait violé des femmes ; il avait assassiné de guet-à-pens ; il donnait des coups d'épée à ceux que lui désignaient ses amis. Assiégé dans le château de Montgardon, par ordre de la justice, il s'était défendu en désespéré, et avait tué des arquebusiers. Au Neufbourg, à la Ferté-Macé , à Lisieux, àDun-le-Roy, dans un village près de Bourges, et dans d'autres lieux, lui et ses camarades avaient soulevé par leurs excès l'indignation des habitans, qui, tous, s'étaient réunis en armes, au son du tocsin, pour les chasser. Dans ces divers conflits, Saint-Remy avait « donné
des coups d'espée à tort et à travers, » et beaucoup d'hommes avaient péri. Qu'après tant de crimes , dont nous ne donnons , toutefois , ici , qu'une idée fort incomplète , Saint-Remy, malgré tous ses protecteurs, n'eût pu obtenir sa grâce du roi, on le conçoit sans peine. Mais le chapitre se montra moins inexorable ; et, en 1541 , il accorda la fierté à ce prisonnier protégé du dauphin.
L'année suivante, ce prince fit, en faveur du 1542. sieur De la Boissière, homme d'armes de la compagnie de M. De Villebon, une démarche qui fut moins heureuse. « Sans vostre ayde (écrivait -il au chapitre), ce gentilhomme ne peult avoir grant espérance de longue vye. Je désirerois, en cela, le secourir, tant en faveur du sieur De Villebon , que aussy en faveur des services que luy et ses prédécesseurs ont faictz au roy mon seigneur et père. » Charles , duc d'Orléans, son frère, écrivit aussi en faveur du sieur De la Boissière. Enfin , l'amiral D'Annebaut recommandait énergiquement ce gentilhomme « qui estoit (disait-il ) en gros danger de sa vie. » — « Le sieur De la Boissière , ajoutait-il , est homme pour faire bon service au roy, et aussy de race qui en a beaucoup faict à la couronne. » Mais toutes ces sollicitations furent inutiles ; et la fierté fut donnée , cette année-là, à Jehan Onfray, du diocèse de Bayeux, coupable d'avoir défloré Jacqueline
Laurent Bigot veut suspendre l'eflet du privilège de saint Ro-
Lévesque sa pupille. On sait qu'alors ce crime était puni du dernier supplice (l).
1547. François Ier. mourut le 31 mars 1 546 (1 547 nou-
veau style). Avait-il confirmé le privilège de la fierté? Je ne trouve point de lettres de confirmation émanées de ce monarque. L'histoire n'en parle pas , et jamais le chapitre n'en allégua aucune dans ces volumineux inventaires où sont cités avec tant de complaisance les titres favorables au privilège. Toutefois , le fait de la confirmation semblerait résulter de quelques paroles de l'avocat- général Bigot et du procureur-général Morelon , que nous allons bientôt rapporter. Le â mai 1 547, lorsque les députés du chapitre vinrent au parlement insinuer le privilège, Laurent Bigot s'exprima ainsi :
« Nous avons tousiours précédemment déclaré , dit-il, que nous ne voulions empescher le dict privilège , mais refformer les abus qui y sont commis. Certes, le roi qui a concédé ce privillége, n'a entendu icelluy extendre aux cas si horribles, détestables et inhumains, dont estaient coupables ceulx que le chapitre a précédemment esleus , cas si exécrables, que , pour iceulx , mesmes le vendredy sainct, le roy ne vouldroit donner grâce ne rémission. » C'était une allusion à l'usage où étaient alors
(') Fourncl, Traité de la séduction, pag. 35/
les rois de France, de délivrer tous les ans, au jour de la passion de Jésus-Christ , un prisonnier convaincu de crimes irrémissibles (,), et cela en mémoire du pardon que naguère, à pareil jour, Jésus-Christ avait obtenu pour le genre humain ; nous avons vu ci -dessus la fierté donnée à de grands coupables auxquels le roi avait refusé leur grâce le jour du Vendredi-Saint. Il ajouta que, pour l'autorité du roi et le bien public, « la justice devoitestre administrée, nonobstant le dictprivillége, attendu que le roy Henry deuxième , en advenant au trône, avoit ordonné la continuation de la justice etn'avoitpas confirmé le privilège. » Etrange équivoque, et peu digne, assurément, d'un homme aussi sincère et aussi éclairé que Laurent Bigot de Thibermesnil ! Henri II, à son avènement au trône , avait écrit au parlement de Rouen, comme aux autres cours souveraines du royaume ; « Vous continuerez, nonobstant ceste présente mutation intervenue, la séance de nostre parlement (2).» Mais le sens de cette lettre était clair, et Bigot avait-il pu s'y méprendre? C'était anciennement une question controversée , que celle de savoir si, à la mort d'un souverain, les magistrats, les corps délégués par
(.') Défense du privilège de saint Romain, par Dadre', chanoine de Rouen, pag. £0.
(") Lettre du 31 mars 1546. ( Registres du parlement.)
lui pour rendre la justice , pouvaient continuer de la rendre , tant qu'ils n'avaient pas reçu de pouvoirs du nouveau roi. Avant Henri II, et après lui, on voit, aux nouveaux avénemens , le parlement de Normandie demander et obtenir du nouveau monarque la confirmation royale. Celait cette confirmation , cette institution, que Henri II avait accordée par sa lettre du 31 mars 1 5 /J6. « Vous continuerez , nonobstant ceste présente mutacion intervenue , la séance de nostre parlement » , avait-il dit; c'était déclarer que le parlement était maintenu , que ses membres devaient continuer leurs fonctions. Mais qu'y avaitil là qui regardât le privilège, qui en changeât la nature, et pût l'empêcher de produire les effets qu'il avait produits jusqu'à ce jour?
Un des chanoines ayant représenté que le chapitre « avoit usé du privilège , de tel et si long-temps qu'il n'estoit mémoire du contraire » , — «Lacoustume , ne l'usage, répliqua Laurent Bigot, ne doibvent rien oster à l'auctorité royale. . . . pourquoy, s'il n'appert du vouloir exprès duroy, la justice ne doibt cesser. » C'est toujours le même argument; on a vu ce qu'il valait; il est étonnant que les chanoines députés ne relevassent point cette étrange confusion. « Nous n'avons accoustumé, répliqua l'orateur du chapitre, de prendre confirmation des roys. Et, néantmoins , nous en avons jouy tousiours paisiblement. C'est une dignité concédée au chapitre de
nostre église , et cela est perpétuel. Il suffit que les rois, en faisant leur entrée et venant en l'esglise, ayent juré garderies droictz et privilléges de la dicte esglise. » Laurent Bigot soutint que le privilège « estoit suspendu » , et demanda que l'on continuât de procéder à la perfection des procès. Ce débat fut renvoyé aux chambres assemblées, où les chanoines furent entendus , ainsi que le procureur-général. On convint que , le jour de l'Ascension , un prisonnier serait délivré aux chanoines, mais qu'on leur dirait, en le leur délivrant , que c'était ce par manière de provision seulement. » La fierté fut levée , cette année-là, par « noble homme Jean Le Forestier, qui avoit occis sa femme lors en gésine (en couches.)» Ce choix, il faut l'avouer, était peu fait pour ramener le parlement à des dispositions plus favorables au privilège de saint Romain. Aussi, lorsque les chanoines députés vinrent , l'année suivante ( le 23 avril 1 548), insinuer le privilège au parlement , 15£8. le procureur-général Morelon fit de nouveau des difficultés. « Il n'apparoist de ce privilège (dit-il) ; Lc proCBreu,en tout cas , il est personnel ; on ne produit point s^e \™^ du de confirmation du roy Henry deuxième à présent Plivileeerégnant. Il avoit été confirmé par le roy Françoys défunct, à la bonne heure; mais il n'a peu sortir de la personne de ce monarque. Le roy Françoys n'a peu obliger les roys ses successeurs à aliéner les droictz attachés à leur couronne. » Malgré toutes
ces raisons, le parlement décida que, «par provision, le privilège demeureroit insinué et que le chapitre en jouyroit. » Le 9 mai suivant, jour de l'Ascension , le parlement reçut des lettres-patentes du roi , qui lui enjoignaient de surseoir à l'exécution du privilège, et de ne point délivrer de prisonnier aux chanoines, « attendu qu'ils n'avoient eu confirmation du privilège. »
Ces lettres furent immédiatement notifiées au chapitre. Ce n'était pas le parlement qui les avait sollicitées; c'était M. Morelon, procureur-général, en dépit de l'arrêt rendu quinze jours avant, contre ses conclusions. Trois députés du chapitre vinrent représenter au parlement que les lettres-patentes qui leur avaient été notifiées ne leur défendaient pas d'élire, par provision, un prisonnier, et d'user du privilège. Ces lettres laissaient entier l'arrêt du â3 avril , qui les avait autorisés à faire cette délivrance par provision. «Le temps estoit sibrief et si instant, qu'il leur seroit impossible de se pourvoir par devers le roy. Ils demandèrent d'estre autorisés à user de leur dict privilège et élection du prisonnier, franchement et librement, aux termes de cet arrêt. » C'était maître Combault, chanoine et trésorier de Notre-Dame , qui portait la parole pour le chapitre; il finit, en priant le parlement de maintenir le chapitre dans son privilège , « sans avoir regard à des lettres impétrées par le procureur-
général, par subreption et obreption, je ne veulx pas dire , ajouta-t-il , par faulx donné à entendre , mais le contraire de ce qui y est allégué sera justifié ; nous ne sçavons quo spiritu le procureur-général à impétré les dictes lettres. . . Dieu le congnoist. » Ces paroles un peu acerbes piquèrent au vif le procureur-général. Il demanda acte de ce que les chanoines venaient de dire contre lui. « Je n'ay point, dit-il, sollicité ces lettres; seulement j'ai envoyé auroy et au chancelier les copies de toutes les pièces dont le chapitre s'est aydé , jusqu'alors , dans l'intérêt de son privilège. Maistre Combault n'auroit pas dû adresser ces paroles : Quo spiritu à la personne de moy procureur-général ; et , certes , j'en advertiray le roy comme de injure à luy faicte en la personne de son serviteur et procureur-général; au surplus , je n'ai faict autre chose , dans toute cette affaire, que de prier le roy d'y pourveoir sous son bon plaisir. Le chapitre, qui accuse les autres, ne s'est-il pas montré trop paresseux de n'avoir voulu se retirer, depuis un an , vers le roy, pour luy demander confirmation de son prétendu privilège? C'est une trop grande impertinence à ces Messieurs de soustenir, la teste levée , qu'ils n'ont point besoin de lettres de confirmation, la cour les en ayant encore admonestés l'année dernière. Je somme et interpelle les députés du chapitre de déclarer si ce corps n'entend pas se retirer par devers
le roy, pour obtenir confirmation du privilège de la fierté, et s'il ne demande pas un délay pour faire cette démarche. »
Le chanoine Combault cherchait à biaiser. Mais le premier pre'sident l'interpella , lui et ses deux collègues , de déclarer « s'ilz n'entendoient pas se retirer par devers le roy pour lui faire entendre la qualité du privilège de la fierté. » — « Le chapitre, répondit l'abbé Combault, se propose de faire remarquer au roy la qualité de son privilège et la possession qu'il en a depuis mille quarante-deux ans ; et il demande temps et délay pour ce faire. Qu'on nous laisse jouyr de nostre privilège, et, dans le délay de six mois , nos députés se retireront par devers le roy. » On vient de l'entendre , le chapitre, à l'en croire , jouissait du privilège , précisément depuis mille quarante-deux ans. L'erreur était par trop grossière ; car en consentant, contre toute vraisemblance , à faire remonter le privilège jusqu'à saint Romain, mort, nous l'avons vu, de 638 à 6h&, c'était encore faire le privilège plus vieux , d'un siècle , qu'il ne pouvait l'être , à moins de vouloir dire qu'il avait été octroyé cent ans avant saint Romain, et sous l'épiscopat de Flavius. Mais, laissant passer, sans le remarquer peut-être, ce révoltant anachronisme, «considérez, s'écria le procureur-général, que MM. du chapitre ne veulent passer oultre à dire qu'ilz sont tenus de demander
la confirmation de leur privilège. Déclarez , je vous prie, messieurs les chanoines , si vous ne vous retirerez pas devers le roy , afin de luy demander la confirmation de vostre privilège. » « C'est précisément là le procès entre vous et nous, reprit l'abbé Combault , la court le jugera , nous vous demandons délay pour remonstrer au roy la qualité de nostre privilège; nous demandons, de plus, à jouyr, par provision, du dict privilège. » Le procureur-général reprit ; « Quelque monition que l'on fasse à messieurs du chapitre , ils ne veulent recongnoistre leur supérieur et leur maistre. Tout seroytfmy, s'ils eussent consenty à demander leur confirmation et à faire remonstrance au roy de leurs droicts et possessions. Pour moy, je n"ay jamays entendu les leur tollir (enlever) ; ains (mais) seulement les assujettir à prendre confirmation. Après avoir entendu la volonté du roy, ny le parlement, ny moy, ne leur ferons plus aucune difficulté. » Il invita la cour à leur fixer un délai pour se pourvoir auprès du roi , et à prononcer que , à faute de ce faire, leur temporel serait saisi, et que leur insinuation ne serait plus reçue par le parlement. « Cependant (ajouta-t-il) , pour éviter au tumulte du peuple, et veu que aucuns m 'ont adverty que je suis en danger d'cstrc tué; veu aussy que les lettres-patentes n'ont esté apportées que depuis vingt-quatre heures, je consens que , par provision , il soit baillé
au chapitre ung prisonnier, ainsy qu'il est accoustumé ; mais je requiers qu'il leur soit enjoinct de se retirer par devers le roy, aux fins d'obtenir leur confirmation pour l'advenir. » Le parlement ordonna que , dans les trois mois , « les chanoines seroient tenus , sous peine de saisie de leur temporel , de se retirer par devers le roy, pour luy faire entendre la qualité du privilège de saint Romain , leurs droits et possessions, et leur différend avec le procureurgénéral , sur ce qu'ils se prétendoient dispensés de demander confirmation du dict privilège. . . »
Cependant, « par manière de provision, eu égard au consentement du procureur-général et aussi au temps de la présentation desdites lettres (la veille de l'Ascension), le parlement ordonna que le chapitre auroit, ce jour, délivrance du prisonnier qu'il esliroit, à la charge de le représenter toutes foys que de par le roy ou la dicte cour seroit ordonné ; et à charge par le dit prisonnier de faire au greffe les soumissions accoustumées. »
Tous ces débats avaient pris bien du tems ; et les trois députés se hâtèrent de retourner au chapitre, pour procéder à l'élection du prisonnier. Les suffrages tombèrent sur Jacques Sore , détenu pour homicide. Le parlement le délivra au chapitre, «mais à la charge de le restablir en Testât qu'il estoit, toutes fois qu'il seroit ordonné par le roi, la court de parlement , ou autrement. » Le chapitre prit ses
sûretés avec Jacques Sore, dont le père et le beaupère souscrivirent, le lendemain de l'Ascension, un acte par lequel ils s'obligeaient à le représenter au chapitre, lorsqu'ils en seraient requis, ou, à faute de ce faire , à payer solidairement au chapitre la somme de « mille escus d'or au soleil. » Quelques détails sur le fait qui avait mis Jacques Sore dans la nécessité de recourir au privilège de la fierté , ne seront pas sans intérêt pour le lecteur. Dans le mois comLat à eu ,
, i — ».-» 1 1 1 1 tvT entre les habitans
de mars 1 547 , la duchesse de Nevers , comtesse de ia viiie et ie& d'Eu, avait fait « son entrée dans la ville et chas- comtesse d'En." teau d'Eu , accompaignée de plusieurs gentilzhommes et officiers. » Quinze jours après, « le dimanche des Rames », dans une rue voisine de la place , une rixe eut lieu entre les officiers de la princesse et quelques habitans de la ville d'Eu ; on se battit ; les officiers eurent le dessus , et prirent à leurs adversaires vaincus, «leurs espées,manteaulx, cappes , courtes -dagues et guiternes. » Jacques Sore survint , et fut reconnu par quelques uns de ses parens, qui étaient au nombre des battus, et ils implorèrent son assistance. « Jacques Sore , soy adrécha aus diz officiers en doulces et bénignes parolles » , en les priant de restituer ce qu'ils avaient pris à ses cousins. Ces officiers ne lui répondirent que par cinq ou six coups d'épée, qu'il para avec beaucoup de bonheur. « Et de ce conflict le bruit fut tellement, en ung instant, publié en la ville ,
qu'il vint eu la congnoissance des prochains parents et amys de Jacques Sore. ... et cryoit le commun peuple par la ville d'Eu : « C'est Jacques Sore, que les gens de madame la comtesse tuent, et sont quinze ou seize contre luy. » — « A laquelle clameur populaire , et pour subvenir à Jacques Sore , survinrent plusieurs habitans , muniz de hallebardes , javelines , espëes et autres bastons invasibles » , qui contraignirent les officiers de la comtesse à se retirer , les uns au château , et les autres dans l'hôtellerie du Mouton d'or où ils e'taient loges. Mais ils emportaient avec eux les manteaux et les armes de ceux qu'ils avaient précédemment vaincus. Alors les bourgeois d'Eu « eurent parolles ensemble des excèz, malfaçons, pilleries et emportz de leurs biens, que leur avoient faictz les dictz officiers. . . l'ung disoit sa cappe luy avoir este' ostée; l'autre son manteau; l'autre sagW/m2£(,); l'autre son chapeau; l'autre sa courte-dague ; et tous s'escryoient « qu'ilz estoient bien malheureux d'endurer estre ainsy traictéz, eux qui estoient enfans de la ville, par les dictz estrangers ; qu'il ne leur seroit loisible , à l'advenir, aller nuitamment par la ville, sans danger d'estre pillé^ou robe'z, et que telle injure à eux
(') Carpentier, au mot guiterne, prouve que la guiterne était un instrument de musique à cordes. Il semble qu'ici ce mot a une autre signification , et qu'il s'agit d'une arme.
faicte ne debvoit dcmourer invengée. » Tous ces propos les ayant échauffés, Jacques Sore, une pertuisane à la main, se mit à leur tête; ils allèrent à l'hôtellerie du Mouton d'or, en brisèrent les portes, blessèrent mortellement un nommé Lejeune qu'ils trouvèrent en bas. Puis ils montèrent, et enfoncèrent la porte d'une chambre. Là, un triste spectacle s'offrit à leurs yeux. Un chirurgien était occupé à panser et médicamenter les officiers de la comtesse, qui venaient d'être blessés il y avait une heure. Un cordelier confessait Lejeune , presque mourant des coups qu'il avait reçus. Jacques Sore donna au barbier « ung coup de courte-dague par le nez , à sang et à plaie, disant ; « Sang- dieu, mort-dieu, es-tu icy, coquin? qui t'amaine yci ? tu es plus prest à panser ces gens icy que les gens de la ville; va te panser toy-mesme. » Un autre donna un coup d'épée à Lejeune, qui se confessait , en lui disant: « Sang-dieu, mort-dieu, coquin, c'est par toy que toute la noise est venue. » Un troisième frappa du plat de son épée le cordelier qui confessait Lejeune, en s'écriant : « Ces malheureux apostatz porteront plustost faveur à ung tas de coquins que aux enffans de la ville. » Les bourgeois d'Eu, qui avaient figuré dans ces scènes déplorables , firent des démarches multipliées pour avoir leur grâce du roi : mais la duchesse de Nevers les empêcha de rien obtenir. « C'est, (dirent-ils au chapitre, dans leur confession,
pour avoir la fierté), c'est que si nous estions aprehendéz par justice , et avions aucune sentence criminelle à l'encontre de nous, la confiscation viendroit et appartiendroit à la dicte dame , qui est la cause pour la quelle elle nous tient la main, et ne prétendons avoir aucune grâce du prince pour l'advenir, si elle ne nous est faicte et donnée de Dieu, sa benoiste mère , monsieur saint Romain , et messieurs de l'esglise. » Jacques Sore , comme nous l'avons vu, obtint la fierté pour lui et ses nombreux complices.
Le court délai de trois mois , donné aux chanoines de Rouen pour obtenir du roi quelque acte favorable au privilège , touchait presque à son terme , et le chapitre n'avait encore pu rien faire. Vers le milieu du mois de mai, Henri II avait quitté Paris pour se rendre dans la Savoie, dans le Piémont, puis enfin à Turin, d'où sans doute il épiait Milan. Vers la fin de juillet « n'es toit encore aulcunes nouvelles ne espoir de son retour. . . » Les chanoines de Rouen exposèrent au parlement que « le roy estoit à six ou sept vingt lieues et d'advantaige, etqu'ilzne pourroient faire le dict voyaige sans grand travail de leurs personnes et despenses sumptueuses, à leur grand dommaige et préjudice, eulx qui estoient chargez de décimes et aultres charges onéreuses. » Ils demandèrent une prolongation de délai. Le parlement leur accorda jusqu'à
la Saint-Martin. Toutefois, le 13 mai 1549, jour 1549. où le chapitre envoya faire l'insinuation, le roi n'avait encore rien prononce' sur le privile'ge. Le procureur-général Morelon , toujours zélé pour les droits de la couronne , et qui peut-être aussi gardait rancune au chapitre , demanda que « les chanoines députés ne feùssent point reçeus à faire l'insinuation de leur privilège, faute d'avoir obéi aux arrêts de la cour et de monstrer qu'ils en eussent fait aucune diligence. »I1 demanda que l'on continuât les procédures criminelles , et qu'il fût défendu aux « concierges et geôlliers de laisser les dictz de chappitre entrer es dictes prisons en vertu du dict prétendu privilège , sur les peines au cas appartenantes. » Les chanoines présens attestèrent que le chapitre « avoit faict toute deue diligence vers le roy. » Le cardinal d'Amboise, neveu , archevêque de Rouen , le pénitencier, le grand-chantre de la cathédrale , et deux chanoines, étaient encore à la cour du roi, où ils sollicitaient activement des lettres-patentes. Mais, à raison de l'indisposition de monseigneur le chancelier , notoire à la cour, ils n'avaient encore pu avoir expédition. Ils supplièrent le parlement de recevoirl'insinuation, et de permettre que le jour de l'Ascension, il leur fût délivré un prisonnier, « ainsy qu'il estoit accoustumé de tout temps et ancienneté. » Le parlement déclara recevoir l'insinuation, « par provision et sans tirer à conséquence pour la
délivrance du prisonnier. » A la cour des aides, on se montra plus exigeant. L'insinuation n'y fut reçue que par provision, et il fut arrêté , en outre, que le chapitre ne pourrait prendre aucun prisonnier dans la conciergerie de cette cour, qu'après avoir justifie' des secondes lettres de Louis XII (du â5 février) ou de nouvelles lettres de confirmation émanées du roi régnant. Mais , pendant tous ces pourparlers , on avait agi en cour dans l'intérêt du privilège , et le 30 mai , jour de l'Ascension , le chapitre était en mesure. Ses députés se rendirent au palais, et exhibèrent une lettre close du roi iiemi ii con- Henri II, donnée à Paris le â7 du mois, et adressée
firme provisoire- 1 -,»-■- , n r i 1 /••
wentiepriviiége. au parlement, ce IN os amez et teaulx, leur écrivait ce monarque , nous avons esté advertis par nostre très-cher et très-amé cousin le cardinal d'Amboise, de Pempeschement donné par nostre procureurgénéral au chapitre de Rouen sur la joïssance du prévillége sainct Roumain. Et, pour ce que les chanoines sont venuz devers nous , et ont mis les lettres de leur dict prévillége par devers nostre conseil, où si promptement ceste affaire ne se peult décider, au moins avant le prochain jour de l' Ascension nostre Seigneur, à ceste cause , nous voulions et vous mandons que vous aiéz à ne les troubler et empescher en leur ellection accoustumée, mais les en laisser user au dict prochain jour de l'Ascension , ainsy qu'ilz ont faict par cy-devant, en
r>E SAINT ROMAIN. 263
actendant que, leurs dictes lettres veues eu nustre dict conseil , et leur droict bien entendu , il y ait este par nous aultrement pourveu. »
Le parlement ne pouvait qu'obéir; et le chapitre procéda à son élection avec l'entière certitude d'obtenir un prisonnier, sans les réserves qui , les années précédentes , lui avaient été opposées. Le cardinal d'Amboise , qui présidait , ce jour-là , le chapitre , lui donna un conseil fort sage. C'était lui qui avait obtenu les lettres closes du â7 mai ; et , en cour, il avait entendu proférer des plaintes très-vives sur l'abus que les chanoines faisaient du privilège; on lui avait même dit que si ces abus continuaient, l'église de Rouen se verrait infailliblement dépouiller de son privilège. Il exhorta donc le chapitre à faire une élection qui ne lui attirât point de nouveaux reproches, et qui ne nuisît point à l'effet des démarches actives qu'il avait commencées auprès du roi Henri II, et qu'il allait continuer pour obtenir de lui la confirmation définitive du privilège de la fierté. Les chanoines déférèrent à ce conseil sage et paternel. La fierté fut donnée à Jacques Vallée, qui avait tué Simon Vallet , mais dont le crime n'offrait point de circonstances aggravantes.
En lisant la confession de Georges de Prestreval, qui avait levé la fierté en 1 545, on ne peut douter que celte élection scandaleuse ne fût un des plus grands
En lolo , la fierté avait cte accordée à un j;rand criminel.
fU HISTOIRE DU PRIVILEGE
griefs du conseil du roi contre le privilège de saint Romain. Après des vols audacieux que ce gentilhomme avait commis chez son père, forçant les coffres , emportant argent et chevaux , contraignant , le poignard sur la gorge , les fermiers de son père à lui remettre les fermages dus à ce dernier, contrefaisant son écriture pour se procurer de l'argent, il était allé s'établir de force dans le château de Mesmoulins appartenant à son père. Il l'avait fortifié ; et , de ce repaire , lui et dix-huit ou vingt scélérats, ses dignes compagnons, faisaient de fréquentes sorties dans les environs , pillant , rançonnant tous les villageois « qu'ilz avoient tellement assubjectiz qu'ils n'eussent ozé refuser ce qu'on leur demandoit. » Ils s'attachaient surtout aux comestibles , et en particulier à la poulaille , « des quelles poulailles et aultres biens mal prins ilz vivoyent et entretenoient des femmes en lubricité. » Bientôt , le prévost , accompagné de cent ou centvingt hommes armés, était venu avec de l'artillerie devant le manoir de Mesmoulins , pour déloger Prestreval et les siens. Mais ceux-ci s'étaient défendus à coups de haquebutes à crochet, et d'arbalestres , avaient tué des hommes du prévôt , blessé plusieurs autres , et mis enfin cette troupe en déroute. L'élection de ce Prestreval, coupable d'auJres crimes encore , avait excité des réclamations universelles : et elle avait particulièrement provoqué
les plaintes menaçantes dont le cardinal d'Amboise avait paru s'inquiéter.
Aussi, on ne se pressait point, en cour, de confirmer un privilège source de tant d'abus ; et les gens du roi harcelaient toujours le chapitre, qui ne cherchait qu'à gagner du tems. En 1551 , lorsque 1551. les chanoines députes vinrent au parlement pour Nouvelle» dife-
•"- cultes suscitéei
insinuer le privilège , l'avocat -général Jacques au chapitre par
-, , .-. . . .-. li'» gens du roi.
Lefebvre dit « qu'il avoit touiours sous tenu et qu'il soustenoit encores , de présent , le dict privilège ne. pouvoir avoir lieu, ny l'insinuation d'icelluy debvoir estre reçeue, jusques à ce que le chapitre eût obtenu du roy confirmation du dict privillége ; mais les chanoynes n'en avoient voulu faire aulcune diligence , combien qu'ilz se feûssent submiz à ce faire , et qu'il leur eust esté donné parla court plusieurs délays à cestefin. » Les députés du chapitre se justifièrent par la lettre du roi adressée au parlement en 1 543 , lettre qui prouvait que le chapitre avait fait « toute diligence deue, et mis par devers le roy et son conseil privé , les chartes et pièces relatives au privilège, afin que le monarque pût déclarer son bon vouloir et plaisir sur le faict du dit privilège. »
Le parlement reçut l'insinuation , mais sans préjudice du contredit du procureur-général. Un nouveau délai de six mois fut accordé aux chanoines, pour se retirer auprès du roi, ce qui leur fut
« enjoinct et ordonné estroictement, avec déclaration qu'à faute de ce faire , la court feroit droict sur le contredit du procureur-général , ainsy qu'il appartiendroit. » Malgré l'opposition du procureurgénéral, le parlement délivra au chapitre , le jour de l'Ascension , le nommé Jehan Mondely , de la paroisse de Saint-Nicaise de Rouen , qui avait tué un paroissien de Saint-Godard, sans doute par suite de la vieille mésintelligence qui existait entre les habitans de ces deux quartiers de Rouen. 1552. L'élection de l'année suivante offre un incident
un vokur que qUi n'est pas sans intérêt. Le samedi 7 mai 155â,
l'on allait pendre
Se déclare cierc, trois voleurs condamnés à mort furent amenés dans
est ramené aux g
prisons et obncnt un tombereau , sur la place vulgairement appellee la Viel-Tour de Rouen, pour y être pendus en vertu d'un arrêt du parlement. Leur crime était d'avoir volé, de complicité, plusieurs pièces de drap. Les nommés Rellenger et Sainte-Adresse, deux d'entre eux, « furent réaulment et de faict exécutez au dict lieu de la Viel-Tour. Et, sur ce que Jehan Le Marié, âgé de vingt ans, leur complice, estoit prochain et prèz de l'eschelle , pour estre pendu et estranglé comme les deux autres , il fust adverty par aucuns de dire qu'il estoit clerc tonsuré , ce qu'il déclara au greffier, combien que, à la vérité, n'estoit clerc tonsuré; mais ce qu'il en disoit estoit pour prolonger sa vye. Veu laquelle assertion, fust ramené du dict lieu de la Viel-Tour au bailliage de Rouen,
Ja fierté.
et, à l'instant, au parlement10. » Dès le lundi suivant , il était notoire pour les magistrats que Le Marié avait fait un mensonge ; et on allait donner des ordres pour le faire pendre. Mais, ce jour même , les députés du chapitre étant venus insinuer le privilège de saint Romain, l'exécution fut nécessairement ajournée jusqu'après l'Ascension. Le Marié était enfant de la ville ; il n'avait que vingt ans ; les chanoines qui l'interrogèrent , lors de la visite des prisons, trouvèrent dans son crime quelques circonstances qui prouvaient qu'il avait été entraîné par des voleurs aguerris. Bref, élu, le jour de l'Ascension , pour jouir du privilège de saint Romain, et délivré par le parlement, il alla lever la fierté à la Vieille-Tour, et recouvra la vie, précisément au même lieu où , peu de jours avant, on avait vu dressé l'instrument de son supplice.
Dans l'attente des ordres du roi sur la fierté, le 1553. parlement voulait toujours s'en tenir à son arrêt du 26 janvier 1 51 â , qui déclarait indigne du privilège l'homicide de guet-à-pens. Le nommé D'Imbleval, élu par le chapitre en 1 553 , amené devant le parlement et assis sur la sellette , ayant été forcé de s'avouer coupable de deux homicides commis proditoirement ( par trahison ) de guet-à-pens et par
') Registres du chapitre de Rouen.
insidiation (embûche), le parlement de'clara aux chanoines que ce prisonnier ne leur était délivré que par provision seulement, à la charge de le représenter actuellement prisonnier en la conciergerie , dans un certain tems fixé par l'arrêt. Dans l'intervalle , les chanoines devaient se retirer par devers le roi , sous peine de la saisie de leur temporel , pour lui faire entendre la qualité de leur privilège, leurs droits et longues possessions , et le différend existant entre eux et le procureur-géné- 1554. rai. En 1554, toujours par suite de ce système du parlement sur les crimes exceptés , le procureurgénéral , quelques jours avant l'insinuation du privilège , avait fait enlever de la conciergerie du palais et des prisons du bailliage , et transporter hors de la ville les individus accusés des crimes que cette compagnie voulait exclure de la grâce du privilège. Le chapitre se plaignit au roi de tous ces procédés du procureur-général «tendants à anéantir et annuller le privilège. » — « Si on les tolère, disait-il au roi, iceluy privilège demeurera illusoire, inutile et de nul effect, contre l'intention de vos prédécesseurs, et à la grande dyminucion de l'honneur concédé à l'église de Rouen , en commémoration de monsieur saint Romain. Vostre procureur-général nous troublant chaque jour, nous recourons à vous comme protecteur des esglises de vostre royaulme. » Dans les derniers jours d'avril 1554 ,
le chapitre obtint , non pas encore des lettrespatentes de confirmation en forme , mais un brevet , expédie par ordre du roi , portant l'entière confirmation du privilège de saint Romain. Voici cette pièce :
« Aujourd'huy 28e. jour d'avril, Tan 1 554, estant le roy à Ennet, a accordé à monseigneur le cardinal deVendosme, archevesque de Rouen, l'entière confirmation du privillége monsieur Sainct Romain, tant pour luy que pour ses successeurs et le chapitre de sa dicte église, pour en jouyr par eux irrévocablement, et délivrer ung prisonnier le jour de l'Ascension, ainsy qu'ilz ont accoustumé de tout temps et d'ancienneté , et sans aulcune diminution ny retardement d'icelluy, et que pour l'advenir leur soit besoing d'obtenir aultre déclaration ny confirmation du dict privillége , et , pour ce faire , m'a commandé expédier au dict sieur et à son dict chapitre toutes lettres ad ce requises et nécessaires, en la présence de messeigneurs le cardinal de Lorraine, duc de Guise , et duc de Montmorency, connestable de France.
» Ainsy signé : De Laubespine. »
Dès lors, le sort du privilège put paraître assuré pour toute la durée du règne de Henri II, et ce monarque déclarant « confirmer entièrement le privilège, sans aulcune dimynution, et ainsy que les chanoines avoient accoustumé d'en jouyr, de tout
â/0 HISTOIRE DU PRIVILEGE
temps et d'ancienneté, » il ne fallait plus songera critiquer leurs élections , sous couleur d'indignité'. Ce brevet replaçait leur privilège dans l'ancien état, où aucun crime n'en était exclus. La déclaration de décembre 151â, l'arrêt du â6 janvier se trouvaient ainsi comme non avenus. Le chapitre avait à cœur de le prouver ; et c'est ce qu'il fit en 1 555 , en choisissant pour lever la fierté , Charles Vauquelin , seigneur des Yveteaux , et trois autres gentilshommes qui , de complicité avec Guillaume Vauquelin, seigneur de Boissey (décédé depuis le crime), et accompagnés d'un grand nombre d'hommes armés, avaient assassiné, de guet-àpens , à la foire de Guibray , Robert Poret , serviteur de Julien De Rotours. Il fallut bien que le parlement les délivrât , et ils en furent quittes pour une dure semonce que leur adressa M. De Saint- Anthot, premier président.
1557. Au mois de mai 1557, le chapitre attendait
La fiote est encore les lettres-patentes qui lui avaient été pro-
-ordéeau neveu . , ,..
e Diane de Poi- mises, lorsque le cardinal de Bourbon écrivit au chapitre, peu de jours avant l'Ascension, la lettre que voici ; «Messieurs, j'ai reçeu lettre de madame la duchesse de Valentinoys , parla quelle elle me prie, comme aussi faict de sa part monsieur de Meaulx(I)
accord
tiers
(') Louis de Brézé, évêque de Meaux , grand-aumônier, allie' de la duchesse, veuve de Louis «le Brézé, grand-sénéchal de Normandie.
grand aulmosnier , pour faire donner le privilège de lever la fierté sairict Romain, le prouchain jour de la feste d'Ascension nostre Seigneur, à ung gentilhomme nomme' Rièvredent, qui s'est trouve avec le sieur D'Auzebosc à quelques jeunesses , depuis huit ou dix ans, desquelles il a esté peu curieux se purger. Dont la dicte dame a telle affection , qu'il n'est possible en faire plus instante prière qu'elle me faict par sa lettre , me priant de tant faire vers vous , que nul aultre ne soit esleu au dict privilège. Qui m'a faict vous envoyer la présente , avec ce gentilhomme exprèz , pour vous prier très -affectueusement qu'en cest endroict vous veuilles congnoistre combien la dicte dame peult pour nous et nos affaires communes et particulières , et , à ceste cause , l'en favoriser et gratitïïer,c omme je m'asseûre vous de'siréz et fere'z très-voulontiers , et , en ceste confidence , je prye Dieu , etc. »
En recevant cette lettre, les chanoines de Rouen s'estimèrent trop heureux de pouvoir faire quelque chose pour l'illustre bienfaitrice de leur église, pour une femme toute puissante sur l'esprit du roi, et qui, reconnaissante de leur empressement à condescendre à ses désirs , ne manquerait pas de solliciter, et obtiendrait certainement du monarque les lettres-patentes annoncées et si impatiemment attendues. Mais leur joie redoubla, et leur espoir
s'accrut encore , lorsqu'ils reçurent à la fois une lettre de Diane de Poitiers elle-même , témoignage irrécusable du haut prix qu'elle mettait au succès de sa demande , et une lettre du roi Henri II, qui n'avait pu refuser cette démarche aux instances de son amie.
« Messieurs (leur écrivait la duchesse de Valentinois), pour le désir que j'ay de faire plaisir , en ce que me sera possible , à mon nepçeu D'Ozebosc , j'ay escript au sieur De Draqueville, maistre des requestes ordinaires de l'hostel du roy, vous dire de ma part ce en quoy je suis advertie que vous le povéz grandement gratiffier, pour le mettre hors de ses affaires qu'il a par de là , et luy donner le moyen de continuer à faire service au roy. Ce que je vous prie vouloir faire en ma faveur, et croire ce que le dict sieur De Dracqueville vous en fera entendre; vous asseurant que toute fois que l'ocasion se pourra présenter, je le recognoîtray pour vostre compaignye en général et particulier , d'aussi bon cueur que je prie le créateur vous donner, en santé , bonne et longue vie (,). »
Le roi , dans sa lettre , affectait de ne point nommer le neveu de la duchesse de Valentinois , et ne parlait que du sieur De Bièvredent, complice
(') Cette lettre, signée à Monceaux le 18 mai, e'tait souscrite ainsi: « Vostre entière bien bonne amye Diane de Poitiers. »
de ce gentilhomme. « Nous avons (disait -il) este' très-instamment et humblement requis , de la part des parens et amys d'un nomme' Bièvredent prisonnier à Rouen, que nostre plaisir feust le faire joïr du privilège de sainct Romain , et , en cela, vouloir bien estandre et impartir nostre bonté et cle'mence ; ce que , pour plusieurs bonnes considérations , luy avons acordé , et de vous en escripre en sa faveur , vous priant , a ceste cause , comme de chose que nous aurons très agréable , estre contans de le nommer et présenter pour lever et porter la châsse de saint Romain, à ce prochain jour et feste du dict sainct, et , en cela , le préférer à tout aultre, retenant, pour vostre descharge, la présente signée de nostre propre main , qui servira de tesmognage certain de nostre vouloir et intention en cest endroict. Henry. »
Ces diverses lettres furent présentées par des gentilshommes et des conseillers au parlement, qui exposèrent de vive voix , au chapitre, les détails du fait à raison duquel les sieurs De Bièvredent et D'Auzebosc sollicitaient la fierté. Ces lettres , ces démarches, eurent tout le succès qu'on avait dû en attendre ; et , le jour de l'Ascension , le sieur De Bièvredent , qui seul était dans les prisons , leva la fierté. Il avait commis plusieurs crimes que les registres du chapitre n'indiquent point, non plus que ceux du parlement, par égard, peut-être ,
pour la duchesse de Valentinois , tante du sieur D'Auzebosc son complice. Ce dernier vint , dès le samedi suivant , remercier les chanoines assemble's. Près'de [partir pour la cour, il offrit au chapitre ses bons offices auprès du roi et de la noble duchesse de Valentinois. Ses offres de services venaient trop à propos pour ne pas être acceptées avec empressement ; et la conjoncture e'tant très-favorable, deux chanoines furent chargés de se rendre a Monceaux , avec le sieur D'Auzebosc , pour solliciter du roi la confirmation du privilège de saint Romain. Cinquante écus d'or leur furent alloue's pour ce voyage. Cette nouvelle démarche fut couronnée d'un entier succès ; et , le 1 & juin suivant , Hemi h ccn- nenrj JI signa , à Reims , les lettres-patentes qu'il
firme le privilège " * *
de Saint Romain, avait tant fait attendre . « Ayant esgard à la dévotion et affection que l'archevesque , les chanoines, chapitre , et généralement tout le peuple de la ville de Rouen et pays des environs , avoient au glorieux sainct Romain , le roi déclaroit vouloir que l'archevesque et le chapitre de Rouen jouissent du privilège de la fierté , ainsy que leurs prédécesseurs en avoient par ci-devant jouy et usé , et qu'il estoit contenu ès-lettres et éditz de déclaration de son ayeul Louis XII , et pussent , en conséquence , eslire chaque année, au jour de l'Ascension, un prisonnier ou prisonnière criminel , pour quelque cas ou crime quil fût détenu. » Pour le passé , le
défaut de lettres de confirmation ne pourrait porter aucun préjudice au privilège ; et, à l'avenir, Henri II ne voulait pas que le chapitre fût tenuçde demander aucune confirmation aux rois ses successeurs. Toutefois , autant que besoin était, il le ratifiait et approuvait , révoquant tous les arrêts modificatifs de ce privilège , arrêts qu'il cassait par le présent édit. Le chapitre ne serait plus tenu , à l'avenir, de solliciter aucunes lettres de confirmation , ni de demander , soit au parlement , soit ailleurs , aucun enregistrement de quelques lettres que ce fût , même des présentes lettres-patentes, Sa Majesté les tenant et voulant qu'elles fussent tenues entérinées et publiées de sa grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale.
Le chapitre s'était empressé de communiquer ces 1558. lettres-patentes au parlement, qui les lui fit rendre Élection
r r # * de Guillaume
sans réponse et sans lui donner aucun acte de Par- Le sens. rêt rendu sur ces lettres. Cet accueil n'était pas d'un augure favorable pour le chapitre; et, en effet , l'année suivante il eut à lutter contre de nouvelles difficultés , provoquées , au reste , il le faut avouer, par une élection peu faite pour mériter la faveur.
Le prisonnier élu , cette année-là , se nommait Guillaume Le Sens , et était né à Reviers (diocèse de Bayeux). A l'en croire, deux frères, du nom De Bordeaux, ayant voulu épouser Barbe et Péronne
De la Rivière, sœurs de sa femme, il s'y e'tait opposé de tout son pouvoir , parce qu'ils n'étaient pas riches « et qu'il désiroit l'augmentation des biens et honneurs de ses dictes sœurs. » Irrités de son opposition, ils avaient (disait-il) cherché, par l'espace d'un an , l'occasion de le tuer, ce Ce que craignant , et fasché d'estre ainsy agité , et quasy désespéré , il mist le feu à la maison de ses deux belles-sœurs, et ce pour se venger des dietz De Bordeaulx et leur donner crainte de ne plus le charcher pour luy mal faire , ny ses deux belles-sœurs pour les espouser. » Admirable expédient sans doute , et bien imaginé surtout de la part d'un homme qui « désiroit si passionnément l'augmentation des honneurs et des biens de ses belles-
sœurs ! »
Arrêté à raison de ce crime , condamné à la torture par les juges de Vire, il appela de cette sentence au parlement, fut conduit dans les prisons de Rouen, et sollicita la fierté en 1 558. Mais lorsque les députés du chapitre vinrent l'interroger dans les prisons , après leur avoir avoué le crime que nous venons de rapporter, il en confessa un autre bien plus affreux , commis sept ou huit ans auparavant. Par suite d'un complot ourdi entre lui et cinq autres scélérats, il était venu tout exprès de Bayeux, à Caen, avec eux pour épier un enquesteur de Caen nommé Robert Godes, dont lui et ses
complices prétendaient avoir à se plaindre , parce qu'il avait refuse' de leur prêter de l'argent. A l'en croire, « il avoit este' délibéré entre eux, non de le tuer, mais seulement de luy bailler trois ou quatre coups d'espée ou de dague sur les bras et sur les jambes. » On voit bien que ce n'était qu'une plaisanterie. Mais les six bandits « se pourmenant de soir, à Caën , près du carrefour de l'Espinette », aperçurent Robert Godes qu'ils guettaient; et ce malheureux vieillard , assailli par Le Sens r le bâtard d'Essy et les quatre autres assassins, tomba percé de coups d'épée et de dague , et mourut à l'heure même. Le bâtard d'Essy, arrêté immédiatement après le meurtre, et mis en jugement , avait eu la tête tranchée à Caen. Le Sens confessa ce crime au chapitre « de paour que semblable pugnicion ne se fît de luy que du bastard d'Essy », et , en vérité, il méritait bien le même sort. Toutefois, le chapitre l'élut pour lever la fierté. Mais Le Sens, en croyant qu'un aveu volontaire de ce second et horrible crime allait avoir, auprès du parlement, autant de succès qu'auprès du chapitre, avait trop espéré de ces magistrats , impatiens , depuis longtems , de découvrir tous les assassins de Robert Godes. Le parlement déclara aux envoyés de l'église de Rouen « qu'il délivreroit Le Sens pour le regard seulement de l'incendie, mais que pour le regard du meurtre commis de guet-apensé , par
insidiation et machination préméditée , sur la personne de Robert Godes, le procureur-général estoit autorisé à le faire appréhender au corps, luy et ses complices. * L'arrêt fut si bien exécuté, que le jour même de la fête, après que Le Sens « eût faict le tour de la procession accoustumée » , il fut arrêté par deux huissiers du parlement, dans la maison du maître en charge de la confrérie de saint Romain, où il soupait , selon l'usage, et ramené à la conciergerie où on lui mit les fers aux pieds. Le parlement, comme s'il n'eût pas déjà montré assez de mauvaise volonté contre le privilège «lit, au grant scandalle et vitupère de la dicte eslection, et diminution du dict privilège , publier son arrest par les carefours de Rouen , à son de trompe , ce qui causa dans Rouen beaucoup de rumeur. » Puis on procéda contre Le Sens, par examens et interrogatoires; MM. Le Georgelier, conseiller, et Laurent Bigot, avocat-général, furent envoyés en commission à Caen, pour informer plus amplement sur l'assassinat de Robert Godes , tant contre Le Sens que contre ses complices. On imagine facilement l'indignation du chapitre et l'empressement avec lequel il dénonça à Henri II cet attentat à un privilège que Sa Majesté avait si expressément confirmé sans aucune modification. « Nostre privilège (écrivait le cardinal de Bourbon) a esté si bien confermé par cy-devant, que eusse tousiours estimé
pour l'advenir ne s'en debvoir faire instance. » Ce prélat, la duchesse de Valentinois , M. de Brézé , eVêque de Meaux et grand-aumônier , appuyèrent si énergiquement les doléances du chapitre , que le roi ordonna au parlement « de lui envoyer par écrit les causes et raisons qui l'auroient meu à donner cette décision», et lui défendit de passer outre, quant à présent, à l'exécution de l'arrêt. Le parlement suspendit les procédures ; mais, au lieu de se hâter d'envoyer au roi les motifs de son arrêt, il dressa longuement les articles de remontrances verbales qu'une députation irait faire au roi sur cette affaire, et ce « au grant retardement de la délivrance du prisonnier Le Sens , scandalle et diminution d'un si louable et dévot prévilleige. » Pendant toutes ces longueurs, Le Sens était toujours prisonnier à la conciergerie, où il resta long-tems « détenu en grande calamité et misère. »
Le chapitre, dans ses assemblées, s'occupait chaque jour de cette affaire. Mécontente, à l'excès, de l' avocat-général Laurent Bigot, cette compagnie se défiait d'un de ses membres, fils de ce magistrat; et elle mit en question si ce chanoine , si proche parent d'un homme qui, en toute rencontre , montrait sa mauvaise volonté contre le privilège de saint Romain , devait être présent aux délibérations où étaient concertées les mesures propres à garantir le privilège des vives attaques auxquelles il était en
butte. Après une longue discussion , on permit à l'abbé Bigot d'assister aux assemblées. Mais il fut oblige' de promettre solennellement, et de jurer même qu'il ne révélerait à son père l'avocat-général rien de ce qui aurait été résolu ou dit, en chapitre, relativement à cet objet.
Bientôt le chapitre adressa au roi un mémoire apologétique de l'élection par lui faite de Le Sens pour lever la fierté. Souvent , disait le chapitre dans ce mémoire, souvent le parlement a admis à jouir du privilège, des prisonniers chargés de plus grands crimes que ceux imputés à Le Sens. Au reste , le choix à faire , par les chanoines , d'un prisonnier pour lever la fierté , était , la plupart du tems , fort difficile , en ce que le parlement et les autres juges royaux « pour frauder le privilège , l'énerver et tascher de le mettre au néant » faisaient , tous les ans , plusieurs jours avant l'insinuation , transporter tels prisonniers qu'ils voulaient , des prisons de Rouen en d'autres prisons hors la ville. Ils ôtaieiil ainsi aux chanoines la liberté d'élire « tel prisonnier qu'ils désireroient à leur advis et conscience. » Il était arrivé plusieurs fois que ces prisonniers, ainsi transportés « en autres prisons et geôles peu seûres et mal gardées, s'estaient évadés et soustraits aux peines qu'avoient encourues les horribles maléfices et exécrables crimes par eux commis. » Une année entre autres, il s'en était enfui, en une seule fois,
un plus grand nombre que le chapitre n'eu eût pu
délivrer pendant dix ans en vertu du privilège. Mais, pour ne parler que de l'anne'e présente (1 558), on avait fait transporter hors de la ville tant de prisonniers, qu'il ne s'en était trouvé que trois dans les prisons, qui prétendissent au privilège, savoir ; un nommé Orson , de Vire « le plus insigne et notable voleur qui fut en France, fabricateur defaulsemonnoye, dont deux frères av oient récemment esté exécutez sur la roë, a Paris, par sentence du prévost des maréchaux. » Le second « povre homme, laquet de tripot, avoit, par cas fortuit, tué ung sien compaignon, d'ung petit Cousteau, en rixe , et, en se défendant des coups et oultraiges qu'il lui faisoit. » Le chapitre avait dû reculer devant l'énormité des crimes dont le premier s'était rendu coupable. L'homicide commis par l'autre lui avait paru pouvoir être remis par des lettres du prince ; ce qui était arrivé, en effet, peu de tems après. Le choix des chanoines n'avait donc pu tomber que sur le troisième prétendant, qui était Le Sens; si ce choix était mauvais , était-ce au chapitre qu'il fallait s'en prendre , ou aux magistrats , qui avaient fait transporter tant d'autres détenus , parmi lesquels le chapitre eût pu en trouver de plus dignes du privilège de la fierté ? Quelques membres du parlement prétendaient que Le Sens s'était, dans sa confession au chapitre , accusé de l'assassinat de Godes ,
commis par d'autres qui l'avaient excite' à s'en accuser , afin que , s'il obtenait la fierté , son arrêt d'absolution leur profitât; ce qui, en vérité', n'avait guère de vraisemblance. Mais , en tout cas , que pouvait à cela le chapitre? Le fait, vrai ou non, lui e'tait entièrement étranger. Qui oserait garantir que les témoins qui n'avaient pas charge' Le Sens comme complice de cet assassinat , avaient fait une déposition complète et sincère? Le fait de l'homicide e'tant notoire , et un prisonnier venant s'en accuser volontairement, ils l'en avaient cru coupable , et l'avaient e'iu. Le Sens avait fait les mêmes aveux devant le parlement, tant le jour de l'Ascension que dans les interrogatoires qu'on lui avait fait subir depuis. S'il e'tait innocent de ce crime, pourquoi donc l'av ait-on rètrudè en prison, puisqu'il avait e'te' juge' capable et digne duprivile'ge, pour le crime d'incendie par lui confessé et dont il était convaincu? Au reste, il était juste que le roi fit vérifier si la confession de Le Sens était sincère ou frauduleuse et faite par un innocent, pour profiter aux vrais coupables qui n'osaient se montrer. Le chapitre le demandait lui-même hautement , ayant le plus puissant intérêt à ce que l'on découvrît l'illusion que Le Sens aurait pu faire à ses députés. Si la fraude était prouvée , le chapitre ne s'opposerait pas à ce que l'on poursuivît ces coupables, malgré le privilège de la fierté , dont un
imposteur aurait voulu leur faire un manteau; et Le Sens condamné à de grosses amendes pour avoir « illudé (trompé) justice , et dérobé le privilège de monsieur sainct Romain. » Mais, en tout cas, il devait jouir du privilège, qui, au jour de l'Ascension, lui avait été conféré de bonne foi ; et son emprisonnement était illégal et tortionnaire. Ces réclamations eurent l'effet que le chapitre avait pu en attendre. Le 9 mars 1559, le roi étant à Villers- 15j9. Coterets donna, en faveur du privilège de saint Nouvel édita*
Henri II en faveur
Romain, de nouvelles lettres-patentes, encore plus an privilège de
1 • \ Tl r* • saint Romain.
expresses que les premières. Il confirmait et renouvelait les lettres-patentes de Louis XII , celles données par lui-même au mois de juin 1557; et déclarait que les chanoines de la cathédrale de Rouen pourraient « délivrer tous les ans tel prisonnier qu'il leur plairoit, quelque cas et crime qu'il eust commis , réservé seulement le crime de lèze-majesté divine et humaine ; et ce , nonobstant les réserves faictes par Teschiquier contre les crimes de faulse monnoye et d'homicide pourpensé. » Par ces mêmes lettres-patentes , Henri II ordonnait la mise en liberté immédiate de Le Sens, et celle du sieur D'Imbleval , qui , malgré des ordres antérieurs, très-formels, était encore dans les prisons. Et comme le parlement , toujours pour restreindre le privilège , avait défendu , les années précédentes, aux geôliers et concierges de Rouen,
de recevoir dans les prisons , des prisonniers volontaires , le roi levait cette prohibition , et de plus de'fendait au parlement de faire désormais transporter hors de la ville de Rouen aucun prisonnier , au préjudice du privilège. Henri II mourut quatre mois après ; le parlement n'avait pas encore enregistré l'édit du 9 mars 1559; et, alors, on dut craindre qu'il ne profitât de cet événement pour gagner du tems. En effet , au mois de novembre 1 560, Louis Le Sens était toujours dans les prisons du palais; on avait même arrêté, depuis peu, Jacques Hays , un des complices de l'assassinat de Robert Godes, et la procédure marchait activement. Mais le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, obtint du jeune François II un ordre exprès, adressé au parlement de Normandie , pour qu'il eût à se conformer aux lettres-patentes données par son père. « D'autant (disait le jeune roi) que pour le trespas advenu de nostre feu seigneur et père, vous pourriez faire difficulté de vérifier et entériner les lettres de confirmation par luy accordées au chapitre de Rouen , pour la délivrance d'un prisonnier tous les ans , le jour de l'Ascension , nous vous mandons et très-expressément enjoignons , que vous ayez à vériffier et entériner les dictes lettres de confirmation , et faire souffrir et laiscer jouir le chapitre du contenu en icelles , selon et ainsy qu'elles se portent et contiennent , sans y faire aucun relus
ny difficulté. » Ces lettres de François II sont du 6 novembre 1 560 , et datées d'Orléans où il mourut un mois après, à l'âge de dix-sept ans. Peut-être le parlement se fit-il un scrupule de contrevenir aux derniers ordres qu'il eût reçus d'un jeune roi dont la mort e'tait si prématurée; ce qu'il y a de certain, c'est que , peu de tems après , Louis Le Sens et Jacques Hays son complice furent interroges sur la sellette , et enfin mis en liberté'.
En 1 560 , aux Rogations , le nommé Guillaume 1560. Quibel vint se présenter aux chanoines qui visi- La Fierté acco>-
<lée aux habitons
taient les prisons, et sollicita d'eux la fierté, non a« M«.nii-soa»-
! . , r .,| . Saint -Georges,
pour lui seul, mais pour toute sa famille , mais près Rouen, pour un village entier, dont les habitans avaient tous pris part au meurtre pour lequel il demandait grâce à l'église de Rouen. Ce village était celui du Mesnil-sous-Saint-Georges , près la Vaupalière. M. De Radepont y avait une portion de fief; et quelques pièces de prairie sises dans cette paroisse étaient en litige entre les habitans et lui. En 1 559 , un dimanche de juin , pendant la messe , M. De Radepont et quinze ou seize hommes de sa suite, tous armés, vinrent au Mesnil , et voulurent emmener des troupeaux « de bestes à cornes et chevalines » qui paissaient dans les prairies contentieuses. D'abord , ils se saisirent des gardiens qui résistaient, et ils s'efforcèrent de les conduire en prison. Mais les cris que poussèrent ces gardiens
â86 HISTOIRE DU PRIVILEGE
furent entendus de l'église du Mesnil. Aussi-tôt le tocsin fut sonné. Tous les habitans , hommes et femmes , se rendirent « au lieu et prairie du Maresc des Carrières », où un combat eut lieu entre eux et les gens du sieur De Radepont. Comme on se battait , survint Guillaume Quibel , qui , voyant son père, sa mère et ses sœurs grièvement blessés « meu de juste douleur , prinst ung baston de saux , de cinq à six pieds de long , et se rua sur les gens du dict sieur De Radepont, des quieulx en jecta trois par terre, dont l'ung fut apporté à Rouen, et mourust le jour mesme , entre les mains des barbiers.» M. De Radepont et ses gens furent mis en fuite. Mais bientôt commencèrent des procédures rigoureuses contre tous les habitans du village. Guillaume Quibel, que l'on parvint à arrêter, fut condamné à mort. De cent ou cent dix autres habitans , décrétés de prise de corps ou ajournés personnellement , vingt ou vingt-deux furent exécutés par effigie sur le Vieux-Marché de Rouen. « En telle façon (dit Guillaume Quibel , dans sa confession) que pour le jour d'huy, le pauvre villaige du Mesnil est rempli de pauvres enffans , orphelins , femmes veufves , à cause de la fuite des pères et mères qui ont plus cher aymé habandonner leurs biens , familles et héritages , que de tumber es mains de justice. » C'était au nom de tous ces malheureux , comme au sien , que Guillaume Quibel demandait
au chapitre la vie et la liberté. Ses prières furent écoutées; et le jour de l'Ascension, ëlu par les chanoines et délivre' par le parlement, il leva la fierté pour lui et pour tous ses complices, c'est-àdire pour le village du Mesnil tout entier.
Les quatorze années du règne agité de Charles IX 1 561 . offrent quelques faits curieux pour l'histoire du privilège de la fierté. Ce privilège avait dès-lors des ennemis et des détracteurs. Le cardinal de Bourbon, qui voyait se former l'orage, écrivait, en 1561 (I), au chapitre ; «La fierté va estre sollicitée, ceste année , par plusieurs qui vous pourront esmouvoir à si grande pitié que n'en pourriez esconduire ung seul, si tant vous estoit loisible en eslire. Mais puisqu'à ung se fault résouldre, me semble très-nécessaire de considérer les cas les plus pitoyables , et choisir les personnes qui , par aultres mérites d'eulx ou des leurs , peuvent estre agréables tant au peuple qu'à ceulx qui ne cherchent qu'occasion de nuyre au dict privilège; affin que, par telle eslection , ils puissent estre vaincus de leurs affections contraires , et s'abstenir (au respect des personnes et du cas) de l'impugner et calomnier; surtout en ce temps où il y faut plus prendre garde qu'en aucun autre que nous ayons veu. » Cette lettre,
(') Sa lettre est du mois d'avril 1561 , et datée de Gaill»
on le voit, n'indiquait point le nom des protèges du cardinal ; mais l'archidiacre Saint-Désir , qui arrivait de Gaillon où le prélat lui avait tout dit , était chargé de les nommer, de vive voix, au chapitre. C'étaient les trois barons De Pellevé de Fiers, gentilshommes d'une des plus anciennes et des plus illustres familles de Normandie , gravement compromis dans une très-fàcheuse affaire.
« Ung jour et feste de Chandeleur, plusieurs individus, au nombre de huyt ou dix, armez et esquipéz d'armes à feu et de toutes autres armes , s'estoient apostés à la porte de l'église de Fiers , avec propos délibéré de tuer noble homme Henry De Pellevey de Caligny , baron du dict lieu de Fiers ; comme de faict , à l'issue de la messe , faisant la révérence au dict sieur De Caligny, luy tirèrent plusieurs coups de pistollet, et tuèrent ung gentilhomme appartenant au sieur De la Poupelière , et une levrette estant prèz le dict sieur De Caligny ; sans, toutes foiz, pouvoir tuer ce dernier. » Alors , les assassins s'étaient enfuis. Seulement , Perrin Hénard, l'un d'eux, ayant été pris par les gens du sieur de Caligny , avait été amené au château de Fiers , où on le retint prisonnier, dans l'espérance « de tirer de luy la congnoissance des noms et surnoms de ceulx qui avoient tiré sur le sieur De Caligny. Mais , par désespoir , au bout de quelques jours, il se pendist par le moyen d'une corde et lien
de foin qui luy avoit este baille au lieu de leurre, à soy coucher. » Dans la mêlée du jour de la Chandeleur, on avait reconnu les nommés Raguenel , Nicolas Delamare (cousin de De Bras de Bourgueville ) , Thomas Ourson et Jean Le Harivel. M. De Caligny les dénonça à la justice comme les auteurs du guetà-pens dont il avait failli être victime. Guillaume De la Cour sieur des Marescs , et Pierre De la Cour sieur de Grainville , gentilshommes nourris dans la maison du feu sieur De Pelleve' de Tracy, étaient demeurés au service du sieur De Pellevé-Caligny son fils ; et ce fut le sieur Des Marescs qui fut chargé de suivre le procès existant au bailliage de Caen entre le baron De Pellevé-Caligny et les sieurs Delamare, Raguenel, Ourson et Le Harivel. De là, ces derniers conçurent pour le sieur Des Marescs une haine violente qui se manifesta par mille procédés insultans, et enfin par une tentative d'assassinat. Le baron De Fiers, fatigué des chicanes de ces trois hommes et des outrages continuels qu'ils prodiguaient aux sieurs De la Cour ses agens, dit un jour, en présence du sieur De Pellevé-Tracy son frère et du sieur De Saint-Remy son ami : « Par le corps Dieu, frère, je vouldroys qu'ilz feùssent tous mortz. » Le sieur De Saint-Remy s'écria que « s'il les trouvoit à propos il les chastieroit bien. » Des Marescs n'oublia point ce propos ; et , à quelques jours de là, il dit au sieur De Saint-Remy que « s'il
pouvoit dépescher Delamare et ses complices , il feroit beaucoup pour le baron De Fiers. » Saint- Remy y ayant consenti avec empressement, restait à trouver une occasion. Bientôt elle s'offrit d'ellemême. Delamare et les siens devaient passer, un certain jour , au pont de Landes , pour venir à Caen obéir à une assignation qu'ils avaient reçue dans leur procès avec le baron de Fiers. Guillaume De la Cour, qui les avait fait assigner, donna cette indication au sieur De Saint-Remy, et chargea en outre Saugrenée , l'un de ses affidés , de lui designer les victimes , et de l'assister lors du crime. Il leur recommanda « de ne point faillir à exe'cuter leur entreprinse , les priant bien fort de ne point faillir ceste belle occasion, et jurant qu'il estoitbien marryqu'iln'y pouvoit estre lui-mesme, estantcontrainct estre à Caën, à raison de son proceds. » Les armes , la poudre furent fournies par lui à Saugrenée. Au jour et à l'heure indiqués, Saint-Remy, Saugrenée et un allemand soldé par Guillaume De la Cour étaient embusqués au pont de Landes. Delamare, Ourson et Le Harivel étant venus à passer, les trois meurtriers sortirent de leur cachette , les assassinèrent, et, comme cela avait été convenu, se saisirent de leurs papiers qui étaient dans une bougette de cuir. MM. De Pellevé étaient, en apparence , étrangers à ce crime odieux. A en croire Guillaume De la Cour (un peu suspect, on l'avouera) ,
M. De Pellevé-Tracy, l'un d'eux, et son frère le protonotaire (qui depuis devint évêque de Pamiers), étant survenus au pont de Landes peu d'instans après l'assassinat; à la question : Qui vous mayneî' adresse'e par l'un d'eux au sieur De Saint-Remy, qu'il paraissait étonné de trouver là, ce gentilhomme avait répondu ; Amour et guerre , et les deux frères n'avaient rien soupçonné. A en croire encore De la Cour , le baron De Fiers ne reçut sa confidence que quelque tems après l'événement. Cependant, le jour même de l'assassinat , Guillaume De la Cour, qui avait été forcé de rester à Caen, à raison des mêmes affaires pour lesquelles les sieurs Ourson, Delamare et Raguenel y étaient cités , avait tenu des propos étranges. Avant de se rendre à la cohue> on l'avait entendu dire, dans son hôtellerie ; Je ni en vois faire appeler mes pingeons ; mais je sçay bien que tous ne se trouveront point. Plus tard on se souvint de ces paroles imprudentes , et on s'assura de sa personne. L'Allemand, arrêté avant lui, mis en jugement et convaincu, avait été exécuté à Caen. Le sieur De Saint-Remy avait été arrêté aussi, mais s'était évadé des prisons. Au mois de mai 1561, Guillaume De la Cour vint à Rouen solliciter la fierté, à raison de l'assassinat des sieurs Delamare et autres , crime commis , on l'a vu , avec la préméditation la plus froide et la plus calculée.
Compromis dans la procédure criminelle instruite à raison de cet assassinat , auquel il était bien difficile de les croire étrangers, les Pellevé envoyèrent Guillaume De la Cour solliciter la fierté à Rouen , et mirent tout en usage pour assurer une élection à laquelle ils étaient si intéressés. Il ne faut pas s'étonner que le cardinal de Bourbon regardât cette élection comme étant de nature à servir la cause du privilège de saint Romain. Qu'on se rappelle quelle était alors l'illustration et l'importance de la noble maison De Pellevé. Il y avait des Pellevé dans les premiers rangs de la noblesse militaire et du clergé. Le grand crédit dont ils jouissaient , dès lors , leur permettait d'espérer , dans un avenir assez prochain, les premières dignités de l'état. Le privilège de saint Romain, si l'on continuait de l'attaquer, pourrait alors trouver en eux de zélés, de puissans protecteurs.
Au reste, le faible cardinal de Bourbon n'était pas le seul personnage éminent que les Pellevé fussent parvenus à intéresser en leur faveur. A leur prière , Charles IX écrivit au chapitre de Rouen : « Chers et bien améz, » Ayant entendu la coustume qui s'est observée de long-temps, le jour des Rogations, en l'honneur et révérence de la fierté sainct Romain , et ce que aquiert de privilège celuy qui lièvc et porte la dicte fierté ce jour-là, désirant, pour certaines
considéracions , que ce soit le sieur De Sainct- Remy ou autre de sa complicité', nous vous prions que vous le veuillez , en ce , préférer à tout aultre, pour joyr d'icelluy prévillége , et en tirer le fruict et l'impunité. »
C'était « à la requeste d'aulcuns de ses espéciaulx serviteurs » que le roi avait adressé cette recommandation au chapitre. C'est ce que nous apprend une lettre de Catherine de Médicis , qui accompagnait celle de son fils , et qu'elle terminait en assurant que l'élection du sieur De Saint-Remy et de ses complices « estoit une chose que le Roy son seigneur et filz désiroit et qu'il auroit bien fort agréable. » Antoine , roi de Navarre , père de Henri IV, recommandait aussi le sieur De Saint- Remy , qui , disait-il , « avoit prins norriture en sa maison. » Le moyen de résister à de tels protecteurs et de repousser de tels prétendans!
Le chapitre élut Guillaume De la Cour pour lui et ses complices. Le parlement délivra ce prisonnier, mais par provision seulement. Guillaume De la Cour figura à la procession et leva la fierté; mais il avait été déclaré indigne par une clause secrète de l'arrêt ; et , après la cérémonie , il fut saisi par des archers et replongé dans les cachots de la conciergerie du Palais , où l'on transféra aussi Saugrenée, un de ses complices, qui, avant, était dans les prisons de la Cour des Aides ; et il fut décidé que,
malgré l'élection du chapitre, on procéderait contre eux « tout ainsy que s'ilz n'avoient esté nommés et esleuz pour joyr du dict privilège. » Le chapitre , après bien des difficultés, fut contraint d'envoyer au greffe du parlement la confession faite par ces prisonniers pour obtenir la fierté. Le cardinal de Bourbon se plaignit amèrement au roi. Charles IX, qui était alors à Reims où il venait d'être sacré , envoya au parlement de Rouen, par un gentilhomme de confiance, l'ordre très-exprès de mettre en liberté Saugrenée, « si tant estoit que le dict Saugrenée fust de la complicité du sieur De Grainville qui avoit levé la fierté ceste année. » Cette lettre de Charles IX était très-favorable au droit du chapitre. Le monarque y déclarait vouloir « que le privillége de la fierté , de si long-temps octroyé aux sieurs du chapitre de Rouen , fût inviolablement observé. »
Le cardinal de Bourbon, qui avait obtenu cette lettre close , écrivait au chapitre : « Sa Magesté vient d'escripre à messieurs de sa court de parlement pour leur faire entendre le vouloir et intention qu'il a , que le dict privilège , comme des plus solennelz et authenticques , soit, selon sa forme et teneur, observé et gardé; à quoy je vous prye , tant en général que chacun de vous en particulier, et d'autant que vous congnoissez estre des plus antiens et singuliers privilèges , vouloir tenir la main qu'il n'y soit, en aulchun article, aulchunement dérogé. Et,
où il sera besoing d'en avoir aultre et plus ample jussion ou déclaration (comme je prétendz faire, et eusse volontiers faict sans la doubte que j'ay de tropt retarder ce gentilhomme présent porteur), je vous asseûre y faire tout debvoir (I) ».
Antoine, roi de Navarre (père de Henri IV), écrivit au parlement de Rouen , pour « le prier de bien bon cœur, que, suyvant le voulloir et intention du roy , il fist incontinent mectre Saugrenée à plaine et entière liberté. Vous ferez parla (disait-il) congnoistre à monsieur le cardinal , mon frère, que ne vouliez, de son temps, restreindre aucunement les prévilléges cy-devant donnez et octroyez par les feuzroys aux chanoines et chappitre de l'esglise de Rouen , mais les continuer en la forme et manière qu'ilz ont este' cy-devant donnez et octroye'z (2) ».
Peut-être ces lettres parvinrent-elles trop tard au parlement de Rouen. Saugrenée avait été mis en jugement; la procédure révéla un grand nombre de crimes dont il s'était rendu coupable. Chose assez piquante, il fut prouvé qu'abusant du privilège de saint Romain , plusieurs fois il était venu confesser des assassinats pour lever la fierté, et sauver,
(') Datée de Saint - Marcoul , 19 mai 1561.
(a) Sa lettre est du J9 mai , et datée de Saint -Marcoul.
par ce moyen, « aucuns nobles qui les avoient commis (I). » La lettre du roi , ou arriva trop tard , ou ne lui servit de rien ; il fut condamne' à la roue , et exécuté sur la place du Vieux -Marché. On peut juger de l'indignation du chapitre et de la vivacité des plaintes qu'il s'empressa d'adresser au roi. Charles IX écrivit au parlement , et lui reprocha d'avoir, « en cest endroict, violé le privilège. » Il est à craindre, « ainsy que l'on nous a faict entendre (ajoutait-il), que vous en veuillez autant faire des aultres individus estant de la dicte complicité , ce qui seroit contre et au préjudice du dict privilège , qui ne s'est jamais veu enfraindre depuis qu'il a esté premièrement accordé et institué, chose que nous ne saurions trouver sinon fort es trange, comme nous faisons aussy , la façon dont vous avez proceddé à l'encontre du dict Saugrenée. » — « Voulant que le privileige sainct Romain fùst entièrement entretenu, gardé et observé », le monarque ordonnait au parlement de mettre en pleine liberté , et de laisser jouir de la grâce « et effect du privilège tous ceulx généralement qui estaient de la complicité du sieur De Grainville, avec défense expresse de procéder davantage contre eulx. » Vient ensuite une clause1 qui étonne ; « Ou bien, là où vous ne vouldriéznous
(') De Bras de Bourguevillc, Recherches et antiquitéz <Ic lu province de Neustrie , i><\ partie, pag. 34.
satisfaire et obëyr, en cest endroict , vous ne fauldréz (manquerez), incontinent la pre'sente reçeue, de nous advertir des causes et occasions qui à ce vous meuvent. Et cependant vous ne proceddere'z à l'encontre des dictz complices, jusques à ce que par nous en soit autrement ordonné. » Le parlement s'opiniâtrant à ne point vouloir faire mettre ces scélérats en liberté , le chapitre , soutenu par le cardinal de Bourbon , adressa de nouvelles plaintes au roi , qui manda une députation du parlement. C'était précisément ce qu'avait désiré cette cour. MM. Le Georgelier et Laurent Bigot furent députés. Bodin, qui était alors en commission à Rouen pour la réformation générale de Normandie , fut témoin de toute cette affaire qu'il suivit avec intérêt ; il nous apprend que « l'advocat du roy Bigot fit grande instance au conseil contre l'abus et entreprise sur la majesté du roy. Mais , ajoute-t-il , le temps y estoit mal propre; et, quelque remonstrance que l'on fist , le privilège est demeuré aux chanoines de Rouen (1) ». En effet, le â8 juin , un arrêt du conseil , rendu en présence des deux députés du parlement, ordonna que Guillaume De la Cour, dit Grainville , Orlando De Courseulles , Jean, Henri et Richard De Pellevé, jouiraient en cette circonstance, « et pour les dictz homicides seulement ,
(') Bodin, République . liv. irr#> cliap. dernier.
du privilège de sainct Romain , et seroient mis en liberté'. » A cette fois , les Pelleve' sont indiqués par leur nom , et il n'y a plus moyen de douter qu'ils ne fussent au moins très-compromis dans cet horrible procès.
MM. Le Georgelier et Bigot , e'tant en cour , avaient vu la reine-mère , et avaient eu occasion de s'entretenir avec elle de cette affaire. Comprirentils bien ce qu'elle leur dit , ou bien jugea-t-elle à propos de se rétracter, par des motifs que l'on ignore? A leur retour à Rouen, ils dirent au parlement que cette princesse leur avait fait entendre que , nonobstant tous arrêts du conseil , la compagnie ne devait pas se désister de proce'der à l'encontre du sieur De Grainville et de ses complices, et qu'elle voulait que le parlement n'eût aucun égard « ni à ces arrêts ni à quelques lettres quiluifeûssent pour ce escriptes. » On ne se pressa donc point d'obtempérer à l'arrêt du conseil. Mais bientôt le parlement reçut une lettre de Catherine De Médicis, en date du 8 juillet. Elle disait « n'avoir jamais tenu tous ces propos aux dictz Georgelier et Bigot , et n'en avoir eu aucune occasion. Son intention n'estoit, en cest endroict, autre que celle du conseil, contenue dans l'arrêt du 28 juin. . . . elle désiroit donc que le sieur De Grainville et ses complices jouissent du privilège , et fussent immédiattement mis en liberté. » On peut choisir entre les assertions
levée.
uniformes et expresses de deux magistrats parmi lesquels était Laurent Bigot, et la dénégation d'une femme telle que Catherine De Médicis. Le parlement voulut encore incidenter ; mais un nouvel arrêt du conseil lui interdit la connaissance du fait commis par Grainville et ses complices , les déclara purges, et ordonna leur mise en liberté imme'diate. Il fallut obéir.
L'année suivante , les conjonctures n'étaient pas, 1562. à beaucoup près , aussi favorables pour le privilège. Excès. Jes ie~
1 A I. 1 O ligionnaires. La
Dans la nuit du 1 6 avril, les religionnaires s'étaient fierte »,cst p°inl rendus maîtres d'une grande partie de la ville de Rouen, et y avaient commis beaucoup d'excès. Le couvent et l'église des Célestins avaient été pillés , et les religieux accablés de mauvais traitemens; l'Hôtelde -Ville, le Vieux -Palais et le Château étaient au pouvoir des insurgés : M. de Villebon , bailli de Rouen, avait été chassé de la ville. Le parlement députa un de ses membres vers le roi pour l'instruire de ce qui se passait; le désordre était grand, et il était facile de prévoir qu'il allait s'accroître encore. Cependant, le lundi %$ avril, jour consacré, de tems immémorial, à l'insinuation du privilège, le chapitre ne crut point devoir déroger à un usage si ancien. Les chanoines Jean Nagerel , archidiacre du Vexin normand, Robert Busquet, Pierre Lambert, pénitencier, et Jean Lesueur, accompagnés de quatre chapelains, et précédés de
leur messager, vinrent au palais insinuer le privilège de saint Piomain à messieurs du parlement assembles (le duc de Bouillon était présent); puis ils se rendirent au bailliage et à la cour des aides , « à la manière accoustumée ; et, partout, paisiblement furent reçeuz , et leur requeste accordée (1). » Mais l'insinuation du privilège ne devait avoir, cette année , aucune suite. Les premières violences commises par les religionnaires n'avaient été que le prélude d'excès plus grands encore. Dans les premiers jours de mai , devenus entièrement maîtres de la ville, ils entrèrent de force dans toutes les églises et dans tous les monastères, brisèrent les autels, les croix, les statues, les grilles, les chaires, les stalles, les jubés, et firent main-basse sur les innombrables objets de prix dont la piété de plusieurs siècles avait doté nos temples ; tout fut en proie. Le parlement , qui n'était plus , désormais , en sûreté , quitta la ville , et alla tenir ses séances à Louviers, où il resta plusieurs mois. Beaucoup de chanoines de Notre-Dame , et presque tous les prêtres, étaient en fuite. Le culte catholique avait cessé entièrement dans la ville de Rouen, et devait n'y être rétabli que cinq ou six mois après. La fête de l'Ascension ne fut donc point célébrée : on ne délivra point de prisonnier : la fierté ne fut point
(0 Manuscrit de la bibliothèque du roi.
levée ; que clis-je ? bientôt le trésor de la cathédrale fut pillé; et cette fierté, cette châsse de saint Romain , si révérée des catholiques , n'en attira que davantage P attention des dévastateurs, dont la cupidité était d'ailleurs excitée par la richesse d'un si magnifique morceau d'orfèvrerie. « Le mercredy 8 juillet , le président D'Emandreville, Noël Cotton et plusieurs autres, vindrent, de matin, en la sacristie de l'esglize cathédralle de Rouen. . . ilz descouvrirent la châsse ou capse de sainct Romain, couverte de lames d'or et pierres précieuses , et enrichie de plusieurs agneaulx (anneaux) d'or. . . . qu'ilz mirent en pièces, ainsi que d'autres objets,
et, parmy eulx, la châsse de saincte Anne
ilz en emplirent trois grands penniers que l'on porta à la monnoie(,). . . » Les ossemens des saints, ceux de saint Romain, entre autres, furent ramassés confusément , brûlés au portail de la Calende ; et de pieux catholiques , qui vinrent la nuit fouiller dans le bûcher éteint , ne trouvèrent plus que des cendres et quelques fragmens méconnaissables. En 1638, Louis XIII voulant former un reliquaire pour sa chapelle , fit écrire à M. De Harlay , archevêque de Rouen, « qu'il luy feroit un plaisir signalé de luy donner une petite quantité des reliques de Sainct Romain , approchante tout au plus de la
(') Manuscrit de la bibliothèque du roi.
grosseur du bout d'un petit doigt de la main (I). » Bientôt , le pieux monarque écrivit lui-même à ce prélat, « qu'estant en volonté d'orner son oratoire de reliques asseûrées, il avoit désir d'en avoir de sainct Romain. » Le chapitre répondit « que , au désastre des hérétiques , ils avoient volé tous les trésors de l'esglise de Rouen , et mesme , avec impiété, découvert les châsses d'or et d'argent et tous les reliquaires , dont ils avoient pris les corps et ossements des sainctz qui y estoient en dépost, notamment le corps de sainct Romain qui y estoit entier , et les avoient bruslés dans le parvis de la Calende, et qu'on n'en avoit pu ramasser que les cendres et quelques fragments , sans les pouvoir discerner en particulier (2). » Nous verrons , en 1776, M. Terrisse donner au chapitre de Rouen, dont il était le doyen, un ossement de saint Romain, qui , en 11 79, avait été accordé à l'abbaye de Saint- Victor, par Rotrou , archevêque de Rouen.
Reprenons, maintenant, la suite de notre récit, et hâtons-nous de dire que les profanations de 1 56â ne tardèrent pas à être expiées par leurs auteurs. Après un siège meurtrier de plusieurs mois, la ville de Rouen fut, le â6 octobre, prise d'assaut
(') Lettre manuscrite de M. de Chaumont, garde de la bibliothèque du roi , H octobre 1 638.
(a) Registres canitulaires , 9J décembre 1638.
et nnen obtient qu'un.
par l'armée royale, et traitée en cité conquise, c'està-dire qu'elle fut pillée à discrétion (I), et le pillage dura trois jours ; le président Dubosc d'Emandreville et Noël Cotton , qui s'étaient signalés lors de la dévastation des églises , furent condamnés à mort et exécutés sur le Vieux-Marché.
Le parlement revint ; et, dans nos églises dévas- 1563. lées, la religion put, de nouveau, célébrer paisi- Le chapitre élit
-1 deux prisonniers
blement ses mystères.
Les chanoines, qui n'avaient pas eu de prisonnier en 1 56^ , voulurent , l'année suivante , en avoir deux. Dès le k mai , les députés envoyés au parlement pour insinuer le privilège, annoncèrent que le chapitre demanderait , cette année , deux prisonniers , l'un pour l'année présente , l'autre pour l'année 1 56â. On leur dit de communiquer aux gens du roi les titres sur lesquels ils entendaient fonder cette demande. Les jours suivans, les gens du roi et plusieurs membres du parlement montrèrent des dispositions peu favorables à cette prétention. Le âO mai , jour de l'Ascension , ce point étant encore indécis , l'avocat et le procureur du chapitre vinrent , dès le matin , présenter au parlement assemblé une requête de ce corps , « tendante à avoir deux prisonniers pour estre faietz jouyr du privilège de monsieur sainct
(') Brantôme , Discours de M. l'admirai de Chastillon.
30i HISTOIRE DU PRIVILEGE
Romain. » Laurent Bigot, avocat-général, se déclara contre cette demande ; le parlement ordonna « que le procureur- général du roi, ensemble les ditz doyen , chanoynes et chappitre seroient oys au premier jour sur leur dicte requeste , pour leur estre, sur ce, faict droict, ainsy que de raison » ; mais, pour l'heure, « ne permit aus doyen, chanoynes et chappitre de procéder qu'à l'élection d'un prisonnier seullement , suyvant leur privilège et ainsi qu'il estoit acoustumé , sans préjudice , toute foys , de leurs droictz et raisons ausquels ils estoient réservez. » A huit heures du matin, lorsque le chapitre s'assembla pour procéder à l'élection , il connaissait déjà la décision du parlement. Mais , avant tout , il n'en délibéra pas moins sur le point de savoir s'il élirait un seul prisonnier, ou bien deux, l'un pour l'année présente, l'autre pour l'année 156S, « où l'esglise de Rouen n'avoit pu jouyr de son privilège , empeschée qu'elle avoit esté par la sédition , la ville estant alors au pouvoir des factieux. » Les chanoines Prudhornme et La Place soutinrent vivement que le chapitre, sachant ce qui s'était passé le matin au parlement. , ne devait demander qu'un seul prisonnier ; ils déclarèrent que si le chapitre persistait à vouloir en élire deux, ils ne prendraient, cette année , aucune part à l'élection. Tous les autres chanoines ayant été d'avis , au contraire , que l'on devait élire deux
prisonniers , les archidiacres Bignes et Nagerel allèrent , au nom du chapitre , remontrer au parlement que « le peuple de la ville comptoit voir deux prisonniers lever la fierté en ceste journée. » Le chapitre était donc re'solu de les élire ; et ils venaient prier instamment la cour de les leur délivrer tous deux pour esçiler une esmotion populaire. On leur répondit qu'il y avait arrêt, et que la cour s'y tenait. Chose remarquable ! le chapitre , pour obtenir deux prisonniers , alléguait le danger d'une sédition dans la ville; et, de son côté, le parlement repoussa la demande du chapitre « pour obvier à l'esmotion et sédition du peuple. » Celte crainte des magistrats était peut-être fondée. Et en effet, quelle joie bruyante les catholiques n'auraient-ils pas manifestée, si, dans cette belle cérémonie qu'ils aimaient tant , et dont les religionnaires les avaient privés l'année précédente, ils eussent vu figurer, outre le prisonnier élu pour l'année présente, l'autre prisonnier dont ces mêmes religionnaires avaient, en 156â, empêché la délivrance ! A leurs cris d'allégresse et de triomphe, n'aurait-on pas entendu se mêler les imprécations, les défis et les insultes ; surtout lorsqu'on pense que la châsse de Saint-Romain , brisée naguère par un marteau sacrilège, reparaissait, cette année, dégradée , mutilée, recouverte d'une étoffe, au lieu du riche faîte d'argent doré qui la décorait autrefois,
triste monument de la fureur clés calvinistes ; et clans l'état d'exaspération où, de part et d'autre, étaienl les esprits, n'y avait-il pas lieu de craindre que les deux partis n'en vinssent aux mains, et qu'un jour de grâce et de fête ne se changeât en un jour de sang et de deuil? Quoi qu'il en soit, lorsque les deux archidiacres , de retour au chapitre , eurent annoncé que le parlement s'en tenait à sa première résolution , le chapitre s'écria , tout d'une voix , qu'il s'en tenait aussi à la sienne. Il faut, toutefois, excepter les chanoines Preudhomme et La Place , qui, comme ils l'avaient annoncé, sortirent de la salle capitulaire , ne voulant point prendre part à l'élection , vu l'arrêt du parlement. L'archidiacre Nagerel sortit aussi ; après le message dont il avait été chargé le matin, et le parlement venant de lui notifier à lui-même sa décision, il ne voulait point paraître la braver, en prenant part à une double élection. En vain ces trois chanoines furent interpellés et sommés, à diverses reprises, de rentrer dans la salle capitulaire ; ils s'y refusèrent absolument. Le chapitre, en punition de leur désobéissance et de leur rébellion contre la décision de la majorité, arrêta que, pendant six mois, ils n'auraient aucune part aux distributions capitulaires. Alors, procédant à l'élection, ils choisirent, pour l'année présente (1 563), Guillaume Duchesne, du faubourg Saint-Gervais , coupable de deux meurtres; et,
DE SAINT BOMAIN. 307
ensuite, ils élurent, pour 1 562, un autre prisonnier dont le nom et le crime n'ont jamais été connus; seulement le registre nous apprend que c'était une femme. Le nom et le surnom de cette prisonnière, avec sa confession ou déposition, demeurèrent au coffre secret du chapitre. Le chapelain de Saint- Romain alla porter au parlement un cartel où était inscrit le nom de Guillaume Duchesne , élu pour l'année présente. Mais, au-dessous de ce nom, on lisait ce qui suit ; « Messieurs, suyvantque autrefoys s'est faict en semblable cas, et que le peuple désyroit, nous avons esleu ung second prisonnier , lequel nous ne nommons point, pour obvyer à l'esmotion, protestans nous pourveoir en temps et lieu. » Guillaume Duchesne fut délivré parle parlement, et leva la fierté avec les solennités accoutumées.
Les chanoines avaient protesté qu'ils se pourvoiraient contre le refus qu'on leur avait fait d'un second prisonnier. En effet , immédiatement après la fête, ils eurent recours au cardinal de Bourbon. Ils le supplièrent de tout faire pour obtenir du roi des lettres qui enjoignissent au parlement de leur délivrer le prisonnier élu pour 1562, « ou autre, en cas qu'il eust souffert la mort; afnn, dirent-ils, que ceulx de la nouvelle religion ne facent gloire et puissent se vanter, comme ilz font, chascun jour, d'avoyr empesché l'effect du prévilliége, mesmes les processions et. cérémonies louables accoustumées
estre faictes au temps des Rogations. » Pour exciter le prélat , ils ajoutèrent « qu'ilz av oient entendu, de la pluspart de messieurs du parlement qu'ilz n'empescheroient l'effect d'icelles lettres ; quoy faisant, Dieu seroit honoré, et son esglize maintenue en ses franchises et liber téz. » Bientôt Charles IX envoya l'ordre de délivrer au chapitre un second prisonnier ; et le parlement ne se mettant pas en devoir d'obéir, le chapitre s'en plaignit au roi. « En pareil cas , disait-il dans sa requête , nous devons avoir deux prisonniers, comme nous en eusmes deux , une année , du temps du roi Richard-Cœur-de-Lion. » Ils supplièrent le roi d'envoyer au parlement de nouveaux ordres, pour qu'il eût à « limiter le temps au chapitre de procéder à nouvelle élection d'un second prisonnier, et de le leur délivrer. » Il ne paraît pas que Charles IX ait envoyé de nouveaux ordres, et ainsi le chapitre n'eut qu'un prisonnier. Si ses démarches pour en obtenir deux eussent eu du succès , il n'aurait pas manqué de se prévaloir de ce fait dans les nombreux procès qu'il eut depuis. Dans ces procès , il a toujours parlé des deux prisonniers qu'il avait eus du tems de Richard ; et jamais il n'a dit en avoir eu deux en 1 563.
Tout le monde connaît les malheurs de ce règne, les haines ardentes et profondes qui divisaient alors les Français. A Rouen , comme dans presque
toutes les villes de France, la mésintelligence entre les catholiques et les religionnaires était extrême; dans le sac de 1 56§ , qui avait dure trois jours, les soldats de l'armée royale, enivrés par une victoire long-tems disputée, s'étaient rués avec fureur sur tout ce qui s'était offert à leur convoitise ; tout avait été pillé, saccagé, détruit, sans distinction entre les biens des catholiques et ceux des religionnaires. Brantôme avait vu ce pillage ; quinze ou seize mois après , lorsqu'il revint à Rouen à la suite de Charles IX, à l'en croire « l'on n'y trouvoit plus rien à redire pour le sac, et la royne mère s'en estonna, tant ceste ville s'estoit bien remise , et estoit autant ample et opulente que devant, sy ( tellement) ajoute-t-ilr qu'il ne nous y manqua rien(l) ». Mais les dommages se réparent, et les souvenirs demeurent. Les catholiques ne pouvaient pardonner à leurs adversaires , auteurs de tous leurs maux ; et, de leur côté , ceux-ci n'avaient point oublié le supplice de leurs ministres et de leurs principaux chefs. Chaque jour on voyait les deux partis aux prises : chaque jour, quelque scène nouvelle décelait de plus en plus une antipathie profonde, d'amers ressentimens, et annonçait, pour l'avenir, de nouveaux malheurs plus grands que ceux que l'on déplorait
(') Brantôme , Discours lxxix. 31. l'admirai de Chastillon.
Lafierteaccor- déjà. Pour ne parler ici que de ce qui se rapporte à îique* qni^avaTt l'objet de cet ouvrage , au mois de septembre 1 563,
n.eunp.otestant. y y ^ ^ querelle violdlte à RoUdl , aU PoH'
Morand, près la cathédrale, entre un commis de la rue de l'Epicerie, nommé Larchevêque^/m: /o/z.«/7Y?, et un sergent nommé Carie. Larchevêque était un catholique exalté ; Carie un sectateur ardent de la réforme. Sous prétexte que Larchevêque « avoit sa dague à sa ceincture » , le sergent Carie s'adressa à lui « jurant, blasphémant, renonçant le nom de Dieu ; et lui dit ; Sçais-tu pas bien les èdictz du Roy, et qu'il est def fendu de porter armes ? et, en parlant ainsi, il « desgayna sa dague » dont il menaçait Larchevêque. Aussi -tôt le peuple accourut à la défense de ce dernier. Mort Dieu! s'écria Carie, voicy des papistes qui soustiennent des razéz ; il les fault tous tuer. Puis , brandissant son épée et sa dague nues , il criait à haute voix : Meschantz papistes, n aurons-nous jamais la fin de vous? Irrités par ses menaces et ses injures, les catholiques lui jetèrent des pierres , et le poursuivirent jusqu'au près delà Grande Crosse. Larchevêque, avec qui avait commencé la querelle , était un des plus échauffés; c'était lui qui poursuivait Carie de plus près ; ce fut lui qui lui porta le coup mortel. Lorsque Carie fut tombé à terre , Larchevêque le foula aux 1565. pieds et l'acheva. Deux ans après (en 1 565) il sollicita la fierté , et l'obtint sans peine «parce qu'il avoit
tousiours tenu et entendent tenir le party de l'esglize catholique et romaine. » Lors de la cérémonie, les catholiques témoignèrent par leurs acclamations bruyantes combien cette élection leur était agréable.
On pense bien que le peuple, si ardent contre la réforme , n'aurait pas souffert que Ton donnât à des religionnaires un privilège qui , il faut le reconnaître , devait en effet , par sa nature , être réservé à des enfans de l'église. Ce qui arriva, cinq ans après , le montre assez.
En 1 570 , le jour de l'Ascension , il y eut beau- 1570. coup d'agitation dans la ville pendant que le parle- Mouvement
. . . . populaire à l'oc-
ment délibérait sur le sort du prisonnier demandé casion de réiec-
1 t 1 1 r* **\ • • t'on ^,lin Pr'son-
par le chapitre pour lever la fierté. Ce prisonnier mer soupçonnée était Claude Goubert , dit Filleul , de la paroisse de Montville, près Rouen, « coupable de plusieurs crimes, meurdres et pilleries. » L'année précédente, accompagné de quelques gentilshommes et de plusieurs domestiques du baron de Clères, il s'était rendu à Préaux pour aider les sieurs De Braque et De Dranville à tirer vengeance d'insultes qu'ils prétendaient avoir reçues dans ce village. Lui et ses dix complices , armés d'épées , de dagues et de poignards, s'étaient rués à l'improviste sur des villageois qui « estoient en table où ilz prenoient leur réfection. » Ils avaient frappé et blessé ces malheureux qui « estoient sans verges, bastons,ny défense. » Plusieurs étaient restés sur la place ; un prêtre avait
protestantisme.
été blessé; la femme Morel, âgée de soixante ans, avait été atteinte et tuée au moment où elle cherchait à faire à ses fils un rempart de son corps. Le crime en lui-même , malgré toute son horreur , malgré la préméditation et la lâcheté avec lesquelles il avait été commis , n'aurait probablement pas suffi seul pour soulever le peuple et l'irriter contre les coupables; car, à ses yeux, l'énormité du forfait ne faisait que relever la grandeur et l'efficacité d'un privilège qui lui était cher. Mais quelques gentilshommes , dont les opinions en matière de religion lui étaient suspectes, se trouvaient compromis dans cette affaire. Le baron de Clères , dont les veneurs et les varlets de chiens y avaient trempé , ne passait pas non plus pour assez bon catholique, lui que naguère les religionnaires avaient regardé comme un émissaire des Guise, comme un persécuteur de la religion. De là , beaucoup de fermentation parmi le peuple, qui ne pouvait oublier les excès dont les protestans s'étaient souillés en 1 56â , les mauvais traitemens qu'ils avaient prodigués aux catholiques , les malheurs d'un siège de trois mois , et l'horreur d'un pillage de trois jours , qui avait ruiné un grand nombre des habitans de la ville. Ce peuple aurait pu s'en rapporter aux chanoines de Notre- Dame , aussi peu enclins que lui , on le croira sans peine, à favoriser du privilège ceux qui en avaient, huit ans auparavant, empêché l'effet. Mais la veille
DE SAINT KOMAIN. 313
de l'Ascension (mercredi des Rogations), un prédicateur nomme' Leharenger avait monte les têtes , en répétant en chaire, avec une affectation marquée, « qu'il n'estoit plus raisonnable d'eslire des huguenotz. » Ces paroles avaient volé de bouche en bouche , commentées de mille manières. Ce que disaient alors les prédicateurs était pour le peuple parole d'évangile , quoique malheureusement , à cette époque, il s'en manquât de beaucoup , la plupart du tems; et, le lendemain, une multitude passionnée , répandue dans les rues , sur les places , et surtout dans les avenues du chapitre et du Palaisde-Justice , faisait entendre des murmures , et criait que « Goubert estoit ung huguenot. » Un énergumène nommé Bigot , suivi de quelques hommes de sa trempe, parcourait la ville, criant « sy on nomme des huguenotz pour lever la fierté , ilz n'en jouyront point. » Il était faux que Goubert et ses complices eussent embrassé la religion nouvelle. Quelques individus , qui prétendaient au privilège de saint Romain , en concurrence avec eux , voulant les rendre odieux au chapitre et les faire exclure de cette grâce , avaient méchamment fait répandre ce mensonge. Mais Claude Goubert et ses complices , avertis à tems , s'étaient adressés aux curés de Montville , de Clères , d'Anceaumeville , de Heugleville et de Saint-Remy-des-Lettes, qui tous s'étaient empressés de rendre le témoignage le plus favorable
des sentimens religieux de ces onze prétendans au privilège. Des actes notarie's qui attestaient le catholicisme de ces prisonniers , et même leur éloignement marqué pour les opinions nouvelles, avaient été, en tems utile, présentés au chapitre , qui, indigné des menées et des calomnies employées contre ces prétendans , les avait désignés pour lever la Fierté. Les séditieux étant parvenus, on ne sait par quelle voie, à pénétrer le secret du cartel, firent de nouveau retentir la ville de vociférations et de menaces, dans l'espoir d'intimider les magistrats, et de les forcer à rejeter le choix du chapitre. Le parlement , occupé à examiner le procès des prisonniers élus , fut averti que les sieurs De Vaudrimare , sergent-major, et Le Seigneur, conseiller de ville, demandaient à être introduits pour une communication pressée. Admis dans la grand'chambre, ces deux députés dirent « qu'il se préparoît un grand tumulte. » M. De Carouge, gouverneur, connaissant les dispositions du peuple , les avait chargés de déclarer au parlement « qu'il y avoit danger d'esmotion. » MM. du parlement devaient y donner ordre ; il les en suppliait au nom de la ville tout entière. Si Goubert était élu « il estoit à craindre qu'il ne fust tué » , et « y avoit grand danger d'esmotion périlleuse. » Le nom du baron de Clères était prononcé dans toutes ces vociférations ; le peuple disait c< qu'il avoit esté tué des gens de Rouen chez
luy, et qu'il ne permettroit point que luy ou les siens jouissent du privilège. » Après que les sieurs De Vaudrimare et Le Seigneur se furent retirés, les gens du roi dirent que si Goubert était huguenot « il n'estoit raisonnable qu'il eust la fierté. » Il existait un arrêt qui défendait d'élire des huguenots. « Il falloit avoir csgard au public et éviter au tumulte et sédition. » Le parlement fit venir Goubert, et après lui avoir fait jurer, la main sur l'évangile , de dire la vérité, l'interrogea, avec beaucoup de détail, sur sa croyance. Goubert protesta qu'il n'avait jamais été de la religion réformée , et avait toujours porté les armes pour le roi. On lui demanda s'il voulait s'en rapporter à son curé sur la question de savoir où il avait fait ses Pâques depuis l'an 1 56â. Il répondit qu'il les avait faites ailleurs, mais fort exactement; et il produisit en effet des actes passés par-devant notaires , et attestant qu'il avait recula communion pascale, tantôt à Montville , tantôt à Fresquienne , tantôt à Quincampoix ; il ajouta , ce qui était vrai , que pas un de ceux qui avaient figuré avec lui dans l'affaire de Préaux n'était huguenot.
Le procureur-général Péricard dit que, puisque des menaces de mort avaient été proférées , il y allait de l'autorité du gouverneur; M. De Carouge devait être mandé par la cour « pour entendre de luy s'il avoit moyen de séder (apaiser) le peuple. Quant au faict particulier (l'affaire de Préaux), il n'estoit sy aygrc
ny si malheureux que celuy de l'an passe', dont les auteurs avoient levé' la fierté. De plus , Goubert justifioit suffisamment de son catholicisme ; il n'empeschoit donc pas que ce prisonnier jouît du privilège, ainsi que ceux de ses complices qui ne seroient de la religion nouvelle. » Le parlement envoya dire à M. De Carouge que la compagnie « ne sçavoyt les forces des mutins ; elle n'avoit forces à sa disposition ; ains elles estoient en la puissance de M. De Carouge qui avoit les troupes du roy. » Lorsque la cour saurait quelles troupes il avait pour réprimer la sédition, elle prononcerait son arrêt, C'était à lui d'y donner ordre pour le service du roi et du public. Toutefois, la cour pensait qu'il n'y avait lieu d'inviter le chapitre à faire une nouvelle élection, ce parce que les chanoines avoient disné, et que le prisonnier par eux esleu se purgeoit de n'estre de la nouvelle opinion. » Pendant ce message, le parlement avait sursis à prononcer sur le cartel. Peu après , les sieurs De Vaudrimare et Le Seigneur revinrent dire au parlement que M. De Carouge avait mandé les capitaines des arquebusiers, et qu'il avait lieu d'espérer que ce mouvement populaire n'aurait point de suite; seulement, s'il y avait quelques uns des complices de Goubert qui fussent de la religion , il suppliait la cour de ne les point comprendre dans l'arrêt. Alors , on alla aux voix. Le parlement arrêta que Goubert jouirait du
femme.
DE SAINT HOMAIN. 317
privilège « pour luy et ses complices estant cle la religion catholique, apostolique et romaine. » Les pre'visions de M. De Carouge ne furent point trompe'es; la ce're'monie s'acheva paisiblement, et sans aucune entreprise contre les prisonniers.
Toutes les élections du chapitre n'étaient pas 1573. de nature, comme les deux dernières dont nous Lafierteaccor-
dee a un seigneur
venons de parler, soit à flatter, soit à choquer les <iui avalt tué sa opinions de la multitude. Le plus fréquemment la fierté était donnée à des hommes coupables de crimes quelquefois énormes, mais qui ne touchaient en rien aux idées politiques ou religieuses de l'époque. Par exemple, en 1573, le choix du chapitre tomba sur François De Beaufort , baron de Montboissier, chevalier de l'ordre du roi , grand seigneur du pays d'Auvergne. Il avait tué Florie d'Apchier sa femme. Mariés depuis vingt ans , jamais ils n'avaient vécu en bonne intelligence; Florie d'Apchier, d'une conduite plus que légère, avait souvent, sans motif, quitté la maison conjugale, même pendant des maladies de son mari, et d'autres fois pendant qu'il était à la guerre ; « c'estoit une femme haultaine qui ne faisoit que ce qu'elle vouloit. » Toutefois, après bien des scènes violentes , les deux époux paraissaient réconciliés. « Le jour de Pasques 1 57â, ilz avoient reçeu , en une mesme table , chrestianement et dévotement leur créateur. » Ils étaient alors chezle seigneur deBeauvoirleurparentetleurvoisin,
« et avoient beu et mengë aimablement ensemble, en la compaignye du sieur De Beauvoir , de sa damoiselle,de plusieurs autres honorables personnes, et mesmes du curé du lieu. La nuict du mardy des festes de Pasques, estant couchez en ung lit, sur ce que le baron de Montboissier requéroit de sa femme la bénévollence et debvoir que les femmes doibvent à leurs espoux et marys, elle le luy dénya, avec paroles rigoureuses et injurieuses, disant ; «Vous estes ung bélistre, ung sot, une beste, ungbabouyn, ung punays, ung guénard et ung polletron , qui ne valiez rien. Par Dieu, devant qu'il soit peu de temps, je vous feray coupper bras et jambes et rompre la teste par mes parentz et amys ; et vous en tenez tout asseûre'. » Alors, Montboissier, «comme ung homme forcené et tout transporté de rage , se saisit d'ung petit pougnard qu'il avoit accoustumé pendre au chevet de son lict, et qu'il monstra à sa femme pour luy faire paour », à ce qu'il dit depuis. Florie d'Apchier ne fit que redoubler d'invectives , saisit son mari au collet, et lui arracha son poignard, dont elle chercha à le frapper. Montboissier l'eut bientôt ressaisi , et , tout hors de lui, « en frappa plusieurs coups sa dicte femme , dont elle mourut incontinent. »
Page d'honneur de Henri II, dès l'âge de douze ans, toujours au service de ce monarque et des rois ses successeurs , depuis cette époque, Montboissier avait, dans ces derniers tems , porté les armes
contre les rebelles. Il s'était signalé, surtout en 1 568 , lors de la défense de Chartres contre les protestans, commandés par le prince de Condé ; c'était en cette occasion qu'il avait reçu le collier de l'ordre du roi. Mais l'assassinat d'une épouse, d'une femme de la noble maison d'Apchier, n'était pas un crime dont il pût espérer la rémission par les voies ordinaires. « Je m'asseûre, dit-il au chapitre de Rouen, que tous les services que je peulx avoir faictz ne pourront induyre le roy à me donner pardon de mon crime. Par quoy, désespérant de la faveur des hommes , auxquelz ne veux avoir recours , je jecte mon espoir et actente du tout à la miséricorde de Dieu , par l'intercession de sa bienheureuse et digne mère et de tous les benoitz sainctz de paradis, et signantement de monseigneur sainct Romain , confessant que , en une seule heure , j'ay mérité ung million de foys perdre la vye. » Le profond repentir de Montboissier, et ses longs services, intéressèrent le chapitre en sa faveur. On savait d'ailleurs que Charles IX, qui lui avait refusé sa grâce, l'avait, toutefois, fait conduire de Nemours à Rouen par le prévôt de l'hôtel et des archers , évidemment pour le mettre à portée de solliciter la fierté. Le chapitre lui donna donc ses suffrages , le jour de l'Ascension. Au parlement , ce choix rencontra quelque opposition. L'avocat -général Emeric Bigot ne fut pas favorable au prisonnier.
« Le cas est détestable, dit-il; le baron de Montboissier l'avoue lui-même. Encore vous a-t-il fait une confession telle qu'il l'a voulu faire ; il a dit beaucoup de choses que rien ne prouve. La cour ne peut pas se payer d'une déclaration telle que la faict un prisonnier. Au fond , il est clair qu'après une réconciliation hypocrite et sacrilège , il a tué inhumainement sa femme. Le privilège est restreint à quelques crimes dont celui-cy n'est point. En tout cas , le baron de Montboissier n'est pas domicilié en Normandie , la connoissance du crime qu'il a commis appartient au parlement de Paris , le roy n'en ayant pas attribué la connoissance à celuy de Rouen. Dès lors , il semble que ce dernier parlement ne peut rien soit pour, soit contre luy. » Malgré ces raisons , le parlement délivra le baron de Montboissier au chapitre.
Reconnaissant de la grâce qui lui avait été accordée, le baron de Montboissier vint, le lendemain, déclarer au chapitre que son intention était de lui donner six cents livres tournois « pour faire mettre une lame d'argent par-dessus la châsse de Saint- Romain. » N'ayant point actuellement d'argent , il offrait de donner une obligation par écrit. Les chanoines le remercièrent, en lui déclarant qu'ils ne voulaient de lui aucune promesse ni obligation , et le prièrent de « n'envoyer aucun argent, se rapportans à luy de faire décorer la dicte châsse, ou
faire tel autre présent à Tesglise, qu'il adviseroit bien estre. »Le baron de Montboissier persista-t-il dans ses intentions bienfaisantes ? Nous aimons à le croire ; mais toujours ne fit-il point « mettre une lame d'argent par-dessus la châsse de sainct Romain. » Car cette châsse, découverte en 1 56â par les protestans , et recouverte , en 1 563 , au moyen d'un drap d'or, était encore en cet e'tat en 1 640, comme le prouve un manuscrit de la bibliothèque du roi(l), et même en 1659, comme on le voit dans la Normandie Chrestienne , imprime'e alors.
Le crime du baron de Montboissier rentrait dans la classe des crimes prive's qui appartiennent à tous les tems et à tous les lieux L'élection de 1574 va nous révéler des faits d'une autre nature, propres à donner une idée assez exacte des passions qui agitaient les Français vers la fin du XVIe. siècle. Dans ces tems de troubles et de guerres civiles , où les catholiques et les religionnaires se menaçaient, s'injuriaient, se battaient sans cesse, et où tant de crimes étaient commis au nom de la religion qui les désavouait, souvent on se battit pour l'église dans l'église même, et sur les degrés du sanctuaire. L'église de Vire fut le théâtre d'une scène de ce genre. Dans la matinée du 16 septembre 1573, on
Le sieur De Malherbe obtient la fierté à raison «Tunmeurtrecoinmis dans l'église de Vire.
(0 Manuscrit du chancelier Se'guiei
3â2 HISTOIRE DU PRIVILEGE
vit arriver à Vire vingt-cinq ou trente gentilshommes à cheval , portant des armes prohibées par les e'dits. On les reconnut bientôt pour des religionnaires qui s'étaient signalés dans les troubles; on remarqua surtout parmi eux le sieur De Bressey, qui, en 1 562, sous les ordres de Montgommery, « avoitfaict piller, par trois voyages, la ville et esglize de Vire, et mesme assisté à faire pendre plusieurs gentz d'esglize, cordeliers , et autres bourgeoys de la dicte ville , jusques au nombre de vingt-cinq. » Leur présence , surtout en si grand nombre et avec des armes , aurait suffi pour troubler les habitans d'une cité qu'ils avaient autrefois si mal traitée. Mais la conduite qu'ils tinrent n'était point faite pour rassurer. Quelques gentilshommes catholiques, qu'ils rencontrèrent dans les rues de Vire, furent l'objet de leurs railleries insultantes , et reçurent les épithètes de capitaines des neiges, de petits galands qui navoient point le droict de porter Vespée argentée. Ces gentilshommes , si odieusement outragés , étaient allés au château trouver M. De Malherbe, chevalier de l'ordre, capitaine de la ville et du château de Vire, et se concertaient avec lui sur les moyens de réprimer ces insolences , lorsque survinrent « maistres Loys Gaudry et Thomas Mariette , vicaires de l'esglise de Vire, et avec eux le sieur Annette , eschevin de la confrarye de la Passion de nostre Seigneur Jésus-Christ. » Sur leurs visages se
peignait l'effroi, et ce sentiment n'était que trop de saison ; car les gentilshommes huguenots venaient d'entrer dans l'église de Vire, dans ce temple que naguère ils avaient dévaste'; et quel pouvait être leur dessein? Le sieur De Bressey, l'un d'eux, était tenu à de certaines rentes envers la fabrique ; n'y avait-il pas lieu de craindre qu'il ne fût venu, ainsi accompagné, pour enlever les titres de ces rentes? Cette appréhension paraissait d'autant plus légitime, que le sieur De la Forêt, gendre du sieur De Bressey, venait de placer des soldats tout près de la trésorerie où étaient les contrats de l'église. De plus, le bruit courait que le beau-père et le gendre voulaient s'emparer d'une obligation que le comte de Montgommery avait signée, pour tranquilliser les habitans, lorsqu'il avait enlevé les reliques de l'église de Vire. Les trois députés supplièrent M. De Malherbe et ses amis de venir au secours de l'église, menacée encore une fois par les huguenots. La religion à défendre, leurs injures personnelles à venger, il n'en fallait pas tant. Malherbe « partit de cholère», suivi de ses amis au nombre de quinze ou dix-huit. Comme il entrait dans l'église, le sieur De Villiers, l'un des gentilshommes protestans, le frappa dans l'estomac en lui adressant des injures; alors « Malherbe tira sa dague, et luy donna une estocade dont il mourust à l'instant mesmes. » Des ecclésiastiques , des gentilshommes , des
artisans à qui l'on avait dit que les huguenots saccageaient l'église de Vire , y e'taient accourus avec des armes, au son du tocsin, et l'église devint un champ de bataille. Plusieurs personnes périrent dans la mêlée. Martin Néel, curé de Placy, y fut vu l'épée à la main, avec deux autres prêtres , défendant l'église, dont ils croyaient, dirent-ils depuis , que les huguenots voulaient enlever les contractz. Enfin le peuple les sépara; et « ils s'en allèrent, ayant trémeur (tremblans de crainte) pour raison du lieu où ils estoient. » Poursuivis par la justice et condamnés à mort par contumace , ils vinrent à Rouen solliciter la fierté. Les sieurs DeFlorimont, parens d'un des homicides, avaient obtenu du roi une évocation au parlement de Paris, et l'ordre de faire amener sûrement Malherbe et ses complices aux prisons de ce parlement. De plus, avertis que leurs adversaires auraient recours au privilège de la fierté, ils obtinrent du roi une défense formelle, adressée au chapitre de Rouen, d'élire le sieur De Malherbe et ses complices. «Nostre intention (leur écrivit le roi) est que le contenu en nos lettres d'évocation ait lieu et porte effect, et que justice soit faicte des dessus dicts, selon le mérite de la cause. Nous vous enjoignons expressément, par ceste présente signée de nostre main, de ne concéder ny promettre la fierté aux dietz Malherbe et complices, ains laisser îe différend des dictes parties au jugement de nostre
court de parlement de Paris, à la quelle nous voulons et entendons que toute court et jurisdiction en soit entièrement attribuée. » Cette lettre, en date du 1 I mai et donnée au bois de Vincennes , dut parvenir au chapitre avant l'Ascension, qui ne tombait cette année que le âO du même mois. Mais ni le parlement ni le chapitre n'eurent égard à ces défenses. Charles IX se mourait; et on tenait peu de compte de ces actes in extremis , surpris à son état de faiblesse et d'épuisement. Au parlement, il fut décidé « que les prisonniers que le sieur De Florimond prétendoit faire enlever de la conciergerie y demeureroient jusques à ce que le privilège eust sorty son effect, nonobstant les lettres d'évocation et de jussion obtenues par le dict sieur De Florimond. »Le chapitre, charmé de cet arrêt, ordonna « que de sa part seroit délivré à monseigneur le premier président deux gallons de vin et ung pain ; à messieurs l'avocat et procureur du roi chascun aultant, et à monsieur Godefroy, commisgreffier à la grand' chambre , ung gallon de vin et ung pain. » Le jour de l'Ascension, les suffrages unanimes du chapitre tombèrent sur le sieur De Malherbe et ses complices. Au parlement, ces prétendans, au nombre de dix, ayant été interrogés minutieusement, il résulta de l'ensemble de leurs réponses qu'il n'y avait eu aucune préméditation de leur part; que le danger qui avait paru menacer
Abus, multi plies du privi
l'église de Vire les y avait seul attirés, et avait amené une rencontre dont les suites avaient été si funestes. En conséquence , il fut arrêté que Malherbe jouirait du privilège de saint Romain, ainsi que ses complices, à la charge que ceux d'entre ces derniers qui étaient à Rouen et sollicitaient aussi le privilège, assisteraient tous à la procession du jour, une torche à la main.
1575. Nous voici arrivés à une époque où l'on abusa du
privilège de la manière la plus scandaleuse. La preiége. mière élection qui eut lieu sous Henri III ne fut que
le prélude de choix plus crians encore. Vers 1 567, Claude Du Lac, jeune gentilhomme de l'Orléanais, avait reçu un coup d'épée du sieur De la Landre, gentilhomme de ses voisins , sans doute par suite d'une querelle antérieure. Pendant six années entières , Du Lac dissimula son ressentiment. Enfin, vers Noël 1 573 , averti que De la Landre était seul dans sa maison de la Regnardière , il sortit de son château de la Guette , accompagné de Bertran et Hector Du Lac ses frères, et de Pierre Delaporte son domestique. Il arriva au château de la Regnardière, situé à une demi-lieue du sien; il n'était que sept heures du matin ; on leur dit que le sieur De la Landre était encore couché ; et sans doute ils l'avaient espéré ainsi; ils montèrent, en toute hâte, à sa chambre où ils le trouvèrent au lit; tous quatre fondirent sur lui , l'épée à la main. De la Landre
s'efforça de se lever pour prendre son épée et se mettre en défense ; mais ses quatre assassins ne lui en laissèrent pas le loisir; ils le percèrent de coups d'épée , et l'infortuné expira peu d'heures après. En 1 576, Pierre Delaporte, domestique et complice des sieurs Du Lac, fut envoyé à Rouen pour y solliciter la fierté, tant pour eux que pour lui. Les sieurs Du Lac étaient neveux du sieur De Chardon, chevalier de l'ordre du roi, l'un des chambellans du cardinal de Bourbon ; l'un d'entre eux était gentilhomme de la chambre du cardinal. Ce prélat écrivit au chapitre une lettre très-pressante en faveur des trois frères. Pas un mot, dans cette lettre, qui ait trait à l'horreur , à la lâcheté d'un assassinat commis , avec la plus coupable préméditation , sur un homme nu et désarmé; non. « Je suis bien asseûré, écrivait le prélat à son chapitre , que , pour la seule considération du rang que les sieurs DuLac tiennent près de moy, vous ne vouldréz faillir, a ce besoing , faire sortir les effectz de la bonne affection que vous m'avez tousiours monstrée à l'endroict de tous mes domestiques ; si veulx je bien vous prier avoir le dict Du Lac (Claude) en sy estroicte recommandation , qu'il ne soit frustré de l'espérance qu'il a fondée sur vous (l)». Le chapitre ne put résister à une sollicitation si pressante; mais le parlement,
('ï Lettre du 13 mai 1575.
pap encore , dans la personne de Jacqueline ( ou Jac- - quemine) Du Boysrioult, dame noble du pays de
moins facile, ordonna, vu la préméditation du crime, que Delaporte ne serait délivré que par provision.
1576. Ce succès incomplet ne rebuta point le chapitre ;
u fier* accor- etj l'année suivante, il fit un choix plus scandaleux
<lec a une dame noble , du de Bretagne , qui avait l'ait assas- Muer sou mari.
Bretagne.
Dès son jeune âge , Jacquemine Du Boysrioult avait été promise en mariage au sieur De Kargouê't de Vauvert, jeune gentilhomme « à qui elle portoil grande amitié. » Mais les parens de Guy de Guite, sieur de Vaucouleurs, firent tant auprès des oncles de la jeune fille , que ces derniers « rompirent leur promesse , et contraignirent leur nièce de fiancer et d'espouser, à la mesme heure , le sieur De Vaucouleurs. » Elle alla demeurer à Dinan avec son mari. Cette union forcée devait être fatale aux deux époux. Vaucouleurs, non content d'entretenir chez lui des filles de mauvaise vie , contraignait sa femme à les souffrir assises à sa table. Elle n'osait résister, tant elle craignait les violences de son mari, qui souvent « l'avoit chassée hors de la maison, et quelquefois même l'avoit enfermée prisonnière dans une chambre secrète. » De là, dans le cœur de cette femme outragée, une haine violente et une soif de vengeance qui devaient amener une catastrophe. Briant de Chateaubriand, puîné de la maison de Beaufort, venait
souvent chez Vaucouleurs, dont il paraissait rechercher la sœur en mariage. Mais ses assiduités s'adressaientàJacquemineDuBoysrioult,dontil était épris. En proie au désir de la vengeance , Jacquemine Du Boysrioult dénonça un jour a Chateaubriand les mauvais traitemens que lui prodiguait son mari. Elle osa lui demander un crime affreux; sa main, son cœur étaient à ce prix. A peu de jours de là , le sieur De Vaucouleurs fut assassiné, comme il revenait de Broons àDinan; et trois mois après, Chateaubriand était l'époux de Jacquemine Du Boysrioult. Cependant, la justice avait informé sur l'assassinat du sieur De Vaucouleurs. L'horrible vérité avait fini par se faire jour. Chateaubriand et le sieur De Beaucorps , son beau-frère , long-tems fugitifs , étaient, après cinq ans de vaines poursuites , tombés enfin entre les mains de la justice ; et , convaincus de l'assassinat de Vaucouleurs , avaient eu la tête tranchée à Rennes, surunéchafaud. Dénoncée par eux, dans leur testament de mort , Jacquemine Du Boysrioult, qui s'était réfugiée en Normandie , avait été condamnée par le parlement de Bretagne ( le 25 septembre 1574) à estre bruslée vif ce. En 1576, elle vint à Rouen se jeter aux genoux des députés du chapitre, et leur demander la fierté. Elle fut élue.
Amenée devant le parlement, et assise sur la sellette , elle se garda bien d'abord d'une sincérité qui ne pouvait que la perdre.
Elle dit qu'à l'âge de douze ans elle avait été' mariée au sieur De Vaucouleurs , qui « la traictoit mal , vivoit en concubinage avec des filles , et la maltraictoit bien fort. » Après quinze ans d'union , le sieur De Vaucouleurs était mort, lui laissant trois enfans. Quelques mois après, et du consentement de ses parens et de ceux de son mari décédé , elle avait épousé en secondes noces le sieur Briant de Chateaubriand. Mais dans la suite , ce dernier fut accusé d'avoir fait assassiner M. De Vaucouleurs son premier mari. Le parlement de Bretagne lui fit son procès ainsi qu'aux sieurs De Beaufort et Des Noës ses complices ; ils furent condamnés à mort et eurent la tête tranchée. Pour elle , qui avait toujours ignoré le crime de son second mari, elle avait été soupçonnée d'abord de complicité, et même arrêtée; mais, relâchée bientôt, elle s'était retirée chez des parens du sieur De Vaucouleurs son premier mari, qui l'avaient bien reçue, certains qu'ils étaient de son innocence. Depuis quelque tems elle était en Normandie ; et sachant qu'en Bretagne on en était revenu à la soupçonner de complicité dans l'assassinat de son premier mari, et que même le parlement de Rennes l'avait condamnée à mort par contumace, « craignant la justice de Bretaigne, elle estoit venue à Rouen , pour avoir le privilège et éviter la rigueur de justice. » Elle protestait de son innocence, t< n'ayant pas (elle le confessait) esté marrie de la
mort de son premier mary, veu qu'il la maltraictoit, mais n'ayant jamais connivé à cet assassinat qu'elle détestoit et qu'elle avoit même ignore' long-temps. »
L'avocat-géne'ral Bigot dit que Jacquemine Du Boysrioult avouait « qu'elle n'avoitpas este' marrye de la mort de son premier mary » mais niait toute complicité avec les auteurs de l'assassinat ; rien ne prouvait cette complicité' ; et « puisqu'il estoit reçu que les estrangers joyssoient de ceprivile'ge » , il ne s'opposait pas à ce qu'elle fût délivrée au chapitre pour lever la fierté.
Le parlement commençait à délibérer, et allait certainement rendre un arrêt favorable, lorsque Jacquemine du Boysrioult, qu'on avait fait retirer, envoya un huissier annoncer « qu'elle vouldroit bien dire encore quelque mot à la cour. » Devant les commissaires du chapitre, elle avait confessé son crime ; et l'on vient de voir qu'au contraire devant le parlement elle l'avait nié; mais elle s'en était repentie presque aussi-tôt, et, dans sa perplexité sur l'issue de la délibération de la cour, elle espéra se sauver par un aveu plus sincère. Assise de nouveau sur la sellette, elle dit « qu'elle avoit cédé à ceulx qui avoient faict l'homicide; oultrée qu'elle estoit contre son mary qui luy estoit ainsy maulvais et estrange , qui la battoit , la mettoit en
prison, pour raison des g qu'il avoit avec luy à
pain et à pot chez luy, en sa présence, couchant
avec elles, en sa maison; elle lui avoit faict des remonstrances, mais il ne s'en divertissoit (corrigeait) point. Le sieur De Chateaubriand luy ayant demandé s'elle vouloit qu'il l'en de'livrast , elle s'en estoit rapportée à luy, disant qu'elle ne se soucyoit qui mourust d'eux deux. » Le sieur De Chateaubriand l'avait tué ou fait tuer , mais à son insu ; depuis elle l'avait épousé en secondes noces, du consentement de sa famille et de celle de son mari décédé ; mais « il avoit attendu long-temps après à luy dire qu'il avoit tué le sieur De Vaucouleurs son premier mary. »
Cet aveu imprudent et encore incomplet , changeait bien la face des choses. Emeric Bigot se leva de nouveau et tonna contre l'épouse homicide et sans doute adultère. «Tout ainsy, dit-il, que les Athéniens n'avoyent mis de loys aux parricides, ainsy les rois de France n'en ont faict pour ung cas sy meschant que celuy que vous venez d'entendre. Il y a véhémente présomption d'adultère, Chasteaubriand ayant espousé Jacqueline Du Boysrioult après avoir tué son mary. » L'homme du roi déclara que si la prisonnière était du ressort du parlement de Normandie , lui et ses collègues poursuivraient la punition de ses forfaits ; mais appelé seulement à parler sur le privilège invoqué par elle , il concluait a ce qu'elle fut déclarée incligne de cette grâce.
Le parlement, dont les révélations imprudentes
DE SAINT KOMA1N. 333
qu'il venait d'entendre avaient changé les dispositions, déclara quela«damoyselle JacquelineDuBoysrioultet ses complices et adhérens estaient indignes de joyr du privilège de monsieur Sainct Romain, et que, nonobstant l'eslectionfaicte de sa personne par le chapitre pour en joyr, il seroit procédé contre elle et ses dietz complices , tout ainsy que sy elle n'avoitesté esleue. » Il fut convenu, toutefois, que « Jacqueline Du Boysrioult seroit délivrée par provision pour estre menée en la procession et solennitéz accoustumées, ahn d'éviter a la commotion populaire , à charge d'estre ressaisie ensuite et remise sous la main de justice. » Alors furent introduits les chapelains et les confrères de Saint-Romain ; on ne leur lut que la clause de l'arrêt qui ordonnait que la dame Du Boysrioult serait délivrée par provision. Etonnés de ces expressions , qui leur parurent, non sans cause , cacher quelque arrière-pensée, ils dirent « qu'ilz ne pouvoient prendre la prisonnière à ceste charge. » Mais on leur répondit qu'ils n'avaient pas de procuration du chapitre pour faire cette requête, « et, sans aultrement délibérer per vota, il fut, una~ nimivoto de la compaignye, arresté qu'il leur seroit dict qu'ilz eussent à emmener la prisonnyère. » Jacquemine Du Boysrioult figura donc à la cérémonie du jour, et leva la fierté ; mais les soupçons des chapelains et maîtres de la confrérie de saint Romain ne furent que trop justifiés: et le soir, au
33i HISTOIRE DU PRIVILEGE
moment où la noble prisonnière sortait de la cathédrale , sa couronne de fleurs sur la tête , se croyant libre désormais , elle fut saisie par des archers , et ramenée à la conciergerie du parlement.
C'était , en deux années , deux échecs que recevait le privilège. Au chapitre, on se plaignit fort de « messieurs de la court qui ne taschoient que a énerver, voire du tout anéantir le dict privilège. » Le chapitre écrivit au cardinal de Bourbon, et le pria de solliciter du roi « des lettres qui enjoignissent au parlement de faire joyr du privilège ceux qui estoient esleuz, suyvant l'octroy d'icelluy, sans y mectre aulcunes modifications. »
confirmation Le cardinal de Bourbon eut recours à Henri III, Henri iii.8e P qui, dès le mois de juin, donna des lettres-patentes plus favorables, ce nous semble, au privilège qu'aucunes de celles émanées des rois ses prédécesseurs. « Considérant , dit-il , que si les homicides pour pensez (prémédités) estoient distraictz du privilège sainct Romain , il seroit du tout inutile , estant les autres homicides remis par la voie ordinaire de nostre puissance, et, par ce moyen, la grâce du bénéfice d'iceluy privilège seroit abolie.... Ensuivant la saincte intention de nos prédécesseurs , voulans estre imitateurs de leur dévotion et piété, etc., avons confirmé, ratifié et approuvé le privilège sainct Romain, et les lettres-patentes du feu roy nostre trèshonoré sieur et frère, du mois de mars 1559;
voulons qu'elles sortent leur plein et entier effet , sans aucune restriction et modification ; que le chapitre puisse élire tous les ans un prisonnier, quelque crime qu'il ait commis , réserve' le crime de lèze-majesté divine et humaine , et que le prisonnier délivré soit mis en toute liberté sans pouvoir être puni ni recherché pour les crimes auparavant faicts. » Le roi, par cet édit, mettait au néant les arrêts rendus en 1575 , relativement à Delaporte , et en 1576, relativement à Jacquemine Du Boysrioult ; il ordonnait la mise en liberté immédiate de ces prisonniers, et la main-levée de leurs biens.
Certes, il ne se pouvait rien de plus favorable au privilège que cet acte royal. Depuis les deux édits de Louis XII, le privilège n'avait pas encore été confirmé d'une manière si formelle. Louis XII lui-même, inspiré par le cardinal d'Amboise, n'avaitpas poussé les choses à une précision si rigoureuse , et il faut en louer le monarque et son ministre. Ne doit-on pas s'étonner, en effet, de voir dans des lettrespatentes cette clause en forme d'argument : « Si les homicides pourpenséz estaient distraictz du dict privilège , ce privilège seroit du tout inutile , les autres homicides estant remis par la voie ordinaire de la puissance royale ; et ainsy la grâce du privilège seroit abolie. » Le privilège ne devait donc être donné qu'à des assassins, c'est-à-dire à des hommes coupables d'homicides commis avec la plus grande
réflexion, avec la plus froide pre'me'ditation; certes, on ne pouvait le dire plus clairement. Ainsi , audessus « de la voie ordinaire de la puissance royale», il y avait le privilège du chapitre de Rouen ; et un roi parlait de cela naturellement, et comme de la chose la plus simple du monde! Enfin, il ordonnait la mise en liberté de Pierre Delaporte complice des Du Lac, et celle de la dame Du Boysrioult; et, pour tout finir en une fois , et n'être plus contraint de revenir sur ce sujet , il ajoutait qu'on devait s'empresser de «délivrer de mesme ceux qui , dans l'avenir, seroient dans le mesme cas. » Assurément, on ne pouvait faire une condition plus favorable aux assassins , ni meilleur marché des droits de sa couronne et de la sûreté publique.
Le 1 A mai 1 577 , le parlement ordonna l'enregistrement des lettres-patentes données par Henri II en 1559, et par Henri III en juin 1576, pour en jouir par le chapitre de Notre-Dame de Rouen , « saouf, toutes foys , en jugeant par la cour les cas particuliers, d'avoir esgard aux circonstances d'iceulx, ainsy qu'il appartiendroit par raison. » Le parlement , conformément aux ordres du roi , fit mettre en liberté Pierre Delaporte et ses complices. Mais Jacquemine Du Boysrioult, dont le roi avait aussi ordonné la mise en liberté , fut retenue dans les prisons , malgrer les lettres-patentes qui ordonnaient si expressément sa délivrance.
Elle ne fut relâchée qu'en juin 1578, en vertu de nouvelles lettres-patentes , plus énergiques encore que les premières ; et encore ne recouvra-t-elle sa liberté qu'à la charge « qu'elle assisteroit, par quatre années prochaines , portant ung cierge à la main , en la procession qui se faict par chascun an , par le clergé , le jour et feste de l'Ascension. » Elle y assista une année ou deux , et y envoya à sa place , les années suivantes. Nous avons vu plusieurs actes signés d'elle , qui se rattachent à cette obligation, qu'on lui avait imposée, de figurer à la procession , une torche à la main ; et à la permission qu'elle demanda , plus tard , de s'y faire remplacer par des personnes munies de sa procuration.
En 1 58â , elle envoya vingt écus « pour l'augmentation de la confrairie et chapelle de monsieur sainct Romain. » Le chapitre ordonna qu'avec cette somme « il seroit fait une image d'argent , pour mectre sur la châsse de mon dict seigneur sainct Romain. » Mais il paraît résulter des registres du chapitre que ces vingt écus servirent à payer une croix d'argent que le chapitre fit faire à cette époque.
Enhardis par la faiblesse et l'insouciance du Lp chapitre monarque , ceux qui disposaient du privilège sem- ^"'"wn^f blaient prendre à tâche de ne l'appliquer qu'aux prétendans les plus indignes. Le parlement de Pvouen déplorait ces abus: il avait souvent adressé des représentations au roi, et l'avait prié instamment
ge
d'arrêter , de bonne heure , cette impunité qui croissait de jour en jour. Le parlement de Paris, qui voyait le mal s'étendre dans son voisinage , avait fait aussi des remontrances sur cet objet. Le conseil recevait souvent des plaintes (I). En 1577, la fierté fut donnée au sieur Le Marchand du Grippon, qui, de complicité avec six autres , avait assassiné de guet-à-pens le sieur De Villarmois , capitaine des légionnaires de la Basse -Normandie. Dans ces tems malheureux de troubles civils, le sieur De Villarmois, zélé catholique, royaliste fidèle, s'était signalé parmi les gentilshommes qui servaient en Normandie sous M. De Matignon. De Thou le nomme plusieurs fois, et le met de pair avec Fervaques , Lavardin et les autres lieutenans de ce chef militaire. En 1574, il s'était distingué au siège de Domfront , et avait beaucoup contribué à l'importante arrestation de Montgommery(2). M. De Matignon , indigné de cet assassinat, poursuivit activement les coupables. Il parvint à faire arrêter le sieur Du Grippon, « qu'il fist détenir misérablement par force dans les prisons d'Avranches. » En vain le parlement de Normandie évoqua l'affaire; Du Grippon fut retenu prisonnier à Avranches, malgré des arrêts de la cour, qui ordonnaient qu'il serait amené
0> De Thou, livre 78e.
ODe Thou, livre 57e.
à Rouen , à la conciergerie du Palais. M. De Malignon tenta même un jour, mais en vain, de le faire enlever par les vibaillis de Caen et de Cotentin , pour le faire transférer au château de Caen où il l'aurait faict juger à sa dévotion. Ce n'était pas chose rare, alors, que ces enlèvemens de prisonniers par des chefs de parti qui voulaient leur donner des juges de leur choix. Vers 1 56â , les sieurs Chéverie, Putot, De Chus, et autres meurtriers de Pierre Bisson, secrétaire de Montgommery , ayant été arrêtés et conduits à Rouen, Montgommery, « pour empescher que la court de parlement n'en prinst plus avant congnoissance», s'était rendu en toute hâte à Rouen , accompagné de trente ou quarante hommes à cheval, s'était fait livrer, de force, ces prisonniers par les geôliers de la conciergerie du Palais , et les avait menés à Alençon, où le bailli Piabodanges, juge à sa dévotion, s'était empressé de les juger et de les faire décapiter (I). Il était triste de voir de pareils moyens employés par M. De Matignon, lieutenant du roi dans la province. En cela, n'était-il animé que du désir de venger un de ses meilleurs lieutenans , ou voulait-il , comme l'en accusèrent ses ennemis , faire périr le sieur Du Grippon « pour s'accommoder, par après , de la
(') Confession (manuscrite) de noble homme Nicolas De Maduel , srei/r de Chus , en 1 566.
terre du Grippon qui estoit à sa convenance » ? Lorsqu'il apprit que Richard Le Sotynier, complice de Du Grippon , était parvenu à échapper à toutes poursuites, et sollicitait la fierté à Rouen, il lit d'incroyables efforts pour l'empêcher d être élu. Mais il ne fut point écouté. Au chapitre et au parlement , on fut assez peu touché de ses regrets passionnés pour le sieur De Villarmois, « homme fort craint au pays , et qui exécutait ses vengeances promptement. » On se souvint peut-être que ce catholique exalté avait assassiné, en 1562, sur la route de Saint-Lô , le sieur Hermésis , religionnaire , qui allait rejoindre Montgommery , son chef (I). Le Sotynier fut élu et obtint la fierté , pour- luy et ses complices.
Cette élection fut, dans le conseil, en butte à de 578. vives attaques. En 1578, quelques jours avant l'Ascension, le cardinal de Bourbon écrivait, de Gaillon, à son chapitre ; « Aux alarmes qui nous sont faictes, nous avons besoing d'opposer ung faict pitoiable (digne de pitié) et nous fortifier de personnaiges qui nous puissent ayder à conserver nostre privilège »; et, comme a l'ordinaire, le prélat indiquait au chapitre un de ses protégés. On va voir ce que c'était que ce cas pitoiable ; ce fait tient encore aux passions de l'époque. Un nommé Verdun , réfugié de la Rochelle , errant, fugitif, était
(') De Thou, livre 3(K
yenu, après la réduction de cette ville , s'échouer à Audierne , petit port de Bretagne. François Du Menez, dit La Montaigne , fils du gouverneur de cette petite ville , se mit dans la tête que ce réfugié était un espion; il fallait le faire arrêter, et sans doute on aurait découvert ses desseins. Mais, dans ces tems de dissentions, les voies de justice n'étaient guère d'usage. Du Menez aima mieux pousser à outrance ce réfugié, le harcelant, l'injuriant, lui prodiguant les menaces et les outrages. Il le contraignit, de son propre aveu, à mettre l'épée à la main , « du premier coup d'estoc il le frappa à l'œil. » Verdun tomba; Du Menez , le voyant à terre « luy bailla encore plusieurs coups d'estoc dans plusieurs parties de son corps. » Enfin, Verdun expira. La nuit suivante , Du Menez et deux de ses amis « le jetèrent , une pierre au col , en la mer. » Mais , le lendemain matin , la mer s'était retirée , et on vit le cadavre gisant sur la grève. Dès 1 577 , le cardinal de Bourbon avait recommandé le sieur Du Menez au chapitre , qui lui préféra les assassins du sieur De Villarmois. En 1 578, le cardinal écrivit de nouveau en faveur de son protégé. « Sa cause estoit si recommandable , disait le prélat, que le chapitre eût bien dû l'embrasser, Tannée précédente (c'est un reproche à peine déguisé sous la forme du regret) ; mais , puisqu'il se présentoit maintenant semblable occasion de gratifier le sieur Du Menez de la
Montagne, il leur recommandoit de nouveau ceste cause si favorable. » — « Je vous prie d'y avoir esgard (ajoutait-il) et considérer qu'aux alarmes qui nous sont faictes nous avons besoin d'opposer ung faict si pitoiable , et nous fortifier de personnaiges qui nous puissent aider à conserver nostre dict privilège. » Au bas de sa lettre, le cardinal avait écrit de sa propre main : « Messieurs , je vous recommande ce personnaige, parce qu'il est très-catholique. » C'était le mot du guet; dès lors, la ligue ne gardait presque plus de mesure , et , dès-lors aussi , être bon catholicque , c'était être voué aux Guise par-dessus tout, envers et contre tous.
Cependant, l'élection de Du Menez était douteuse. Le cardinal fut averti que « aucuns du chapitre s'en proposoient d'autres à leur fantasie , ou à la poursuite de gens qui ne se soucioient à quel prix ils le pouvoient obtenir. » Il était si difficile, en effet, de trouver des prisonniers plus dignes d'intérêt que Du Menez de la Montagne 1 Le prélat se hâta d'écrire au chapitre. « Vous entendrez, disaitil , par le rapport du grand-archidiacre , présent porteur, et par la lettre que m'a escripte M. le cardinal de Birague, en quelz termes les affaires du privilliége de monsieur saine t Romain sont réduiz. C'est à nous à faire eslection, doresnavant, de personnes qui nen puissent continuer ces altérations. L'eslection du sieur Du Menez serait très-agréable
et encore plus favorable au dict privilliége. » Les ducs de Guise et de Mayenne écrivirent aussi en faveur du sieur De la Montagne. Le duc de Mayenne , surtout, s'intéressait vivement à ce gentilhomme, « qui l'avoit, en toutes ces guerres dernières , suyvi , mesmement (surtout) au siège de Brouage où il n'avoit perdu une seule occasion pour le service du roy. » — « Je vous prie bien fort affectueusement, écrivait-il au chapitre, de luy vouloir, pour l'amour et en faveur de moy, permectre de joyr du prévilége de monsieur sainct Romain. »
Quel moyen de résister plus long-tems aux vives instances d'un cardinal de Bourbon, faisant cause commune avec le duc de Guise, le duc de Mayenne , etPuy Gaillart, si célèbre alors par mille excès contre les religionnaires ! Du Menez de la Montagne leva la fierté, et retourna absous à Audierne, que son crime avait épouvanté. A entendre le cardinal de Bourbon répéter si souvent que \ejalct de ce prisonnier estoit pitoiable , on se demande ce qu'il fallait donc avoir fait pour être jugé indigne d'intérêt et de pitié ; et pourtant , il faut bien l'avouer, la fierté fut sollicitée et obtenue, l'année suivante, pour un crime plus odieux encore , en lui-même et par ses circonstances particulières. Dans une nuit du mois d'août 1 577, le sieur De Harcourt de Juvigny avait 1579. été assassiné par les nommés David Hébert et Laurent Quentin , soldés par la femme de ce
gentilhomme pour commettre ce crime. Mais ces scélérats avaient eu deux complices, Jean Lorier, curé de Juvigny, et François Lorier son frère, qui habitaient le château, parce qu'il n'y avait point de presbytère. Ce fut ainsi qu'ils reconnurent l'hospitalité' qui leur était accordée par le sieur De Juvigny; l'un d'eux aida même à enfouîr le cadavre dans un jardin ; puis , trois mois plus tard, à l'exhumer pour l'enfouir dans la campagne. David He'bert et Laurent Quentin, arrêtés peu de tems après l'assassinat, furent jugés à Caen, condamnés, rornpuz etmyssur la roc. On ne voit pas ce que devenait, pendant ce tems, la veuve du sieur De Juvigny ; mais la complicité des frères Lorier se découvrit parles aveux que firent Hébert et Quentin, lorsqu' avant le supplice, on les appliqua à la question. Le curé de Juvigny fut arrêté, et l' on instruisait son procès lorsque François Lorier son frère, qui s'était soustrait aux poursuites, alla à Rouen en 1579 solliciter la fierté, et, chose étonnante! l'obtint sans la moindre difficulté. Mais quoique les chanoines , par leur cartel d'élection , eussent désigné François Lorier et ses complices , l'arrêt de délivrance prononcé par le parlement ne fit mention que de François Lorier seul , en sorte que le curé de Juvigny, qui n'était ni plus ni moins coupable que son frère , se voyait à la veille de périr sur l'échafaud. C'eut été un échec pour le privilège ; et , de plus , il s'agissait d'un prêtre. Le chapitre s empressa
de recourir au roi, qui, par lettres -patentes du 4 février 1 580 , ordonna au parlement de Rouen de faire jouir du privilège de saint Romain tous les complices de François Lorier, que sa majesté déclarait « décharger du dict homicide, crime et délict.» Le 30 avril suivant, le parlement, les chambres assemblées , enregistra ces lettres-patentes , et ordonna que « tant François Lorier que tous autres adhèrens , participais et complices, chargés et accusés de l'assassinat du sieur De Juvigny, jouiroient du privilège de sainct Romain et seroient mis en pleine liberté. » Les termes généraux de ces lettrespatentes et de l'arrêt d'enregistrement semblent se rapporter à d'autres complices qu'au seul curé de Juvigny; et, sans doute , l'effet des lettres et de l'arrêt fut de rendre la grâce du privilège commune à la coupable veuve du sieur De Juvigny.
Tous ces choix discréditaient le privilège de saint Romain dans l'esprit des premiers magistrats du royaume. On s'occupait toujours, au conseil, du procès des assassins du sieur De Villarinois, qui, en 1577, avaient été, quoique fort indignes, admis à lever la fierté. Chacun des choix faits depuis fournissait un argument de plus aux détracteurs du privilège. L'abbé De la Rocque, 1580. chanoine de Notre - Darne de Rouen , envoyé Lc r^.ic^ à Paris pour solliciter l'affaire du sieur Du Grippondans l'intérêt du chapitre, écrivait à ses
menace.
collègues (,) : « Je vous advertis qu'il y a plusieurs du conseil qui me parlent diversement (défavorablement) du privilège, et assez ouvertement, disantz que l'on procède au dict privilège par trop grande faveur. Vous m'excuserez , s'il vous plaist , si je vous dys les propos qui m'ont esté tenus, jusques à me dire que si la compaignye ne regardoit de plus près , et si elle ne faisoit en sorte que