‹ Histoire du priviláege de Saint-RomainChapitre 22 sur 27 · POUR LE MOINS IL Y EUST UNE MEURE ENTRE DEUX · texte numérisé non relu

POUR LE MOINS IL Y EUST UNE MEURE ENTRE DEUX

VERDES , ce seroit cause de faire casser et annuller vostre privilège. Je tasche, par tous les moyens, de leur renions trer de quel zèle et de quelle affection toute la compaignye y procède ; et croyez qu'il est besoing d'amys. »

C'était , il nous semble , ne pas trop exiger des chanoines que de vouloir que , sur les choix de trois années , il y en eût un qui fût supportable ; toutefois l'avis ne leur profita guères; en effet, dans la quelle de ces deux classes des meures et des verdes, les lecteurs rangeront-ils l'élection qui fut faite par le chapitre, cette année même, huit ou dix jours seulement après avoir lu la lettre qui précède ? En La fierté accor- 1579, dans un après-dîner d'été, en plein jour,

dee aux ailleurs . . -, , A ,. T I . ■» «-

d'nndoubiemenr. les sieurs Jérôme May net et le capitaine Maynet !TtTTrle de la Vallée, son frère, étaient allés attendre sur le

pont de Rouen, " "

en plein jour. DOnt fe Rouen des gentilshommes avec lesquels

(0 Le lire, fin 26 avril I58D.

ils avaient eu querelle. Le pont avait été choisi pour la vider. Là, en plein jour, les épées avaient été tirées ; on s'était battu , cinq contre cinq , longtems et avec acharnement, en présence de la foule qui affluait sur le pont, à cette heure, « pour se pourmener et prendre le frays. » Les sieurs De Lisle et De Vieufossé avaient été tués sur la place. Jean Bellet, domestique du capitaine Maynet la Vallée, qui avait mis l'épée à la main avec ses maîtres, et tué lui-même le sieur De Vieufossé , obtint la fierté pour lui et pour les deux sieurs Maynet qui se cachaient. L'impunité d'un double meurtre commis avec tant d'audace indisposa plus que jamais les membres du conseil ; et l'abbé De la Roque entendit des paroles qui le firent trembler pour le privilège. Toutefois, à ces angoisses, il y avait des compensations. Cette même année 1580, le pape LepapcG.é- Grégoire XIII écrivit , dès le mois de juillet « à ses chers fils les chanoines de l'église de Rouen», pour leur recommander un gentilhomme, et les prier de lui accorder, l'année suivante , le bénéfice du privilège de la fierté. Ce gentilhomme était du pays de Bretagne et se nommait Du Plessis Mélesse. Après avoir servi dans les armées catholiques sous le sieur de Martigues, et s'être distingué aux batailles de Montcontour , de Saumur , de Châteauneuf , et au siège de Saint-Jean-d'Angély , il s'était retiré aux environs de Rennes. En 1 570, accompagné de huit

XIII solli cite la fierté pour un gentilhomme breton.

ou dix personnes , il tua le sieur De la Haye Saint- Hilaire , protestant , en voulant se saisir de lui pour le livrer au roi, comme rebelle aux édits. De là il s'était enfui à Padoue où il tua un gentilhomme padouan, nommé Horatio Merserro , « dans ung combat , en chemise , avec une espée et ung poignard , en pleine place publique , en présence de cent ou six vingtz gentilzhommes françoys. » En 1 577, traversant le village de Milecru ou Mileru, près de Séez , à la tête de gens de pied qu'il avait levés pour le service du roi , et se voyant attaque' par des cavaliers et des gens du pays qui lui tuèrent deux de ses soldats, il fut force de combattre, et il y eut plusieurs de ces villageois tue's , tant par lui que parles siens. En 1 574, e'tant retiré dans le faubourg Saint-Germain, à Paris, « en une chambre secrète, à cause des querelles qu'il avoit, il fut attaqué par des incongnus; contrainct de mettre la main à la dague , il frappa celuy qui le tenoit, puis s'enfuyt par une fenestre , ne saichant s'il avoit donné ung coup mortel. » — « Grandement contrict et marryde tous ces crimes, et en sentant sa conscience chargée , Du Plessis Mélesse s'estoit retiré par devers monsieur le pénitencier de Romme , qui luy avoit enjoinct pour pénitence aller visiter les sainctz lieux en Hiérusalem , ce qu'il avoit faict; et, au retour, estoit allé baiser les piedz de sa saincteté nostrc Sainct Père le Pape , auquel il avoit rendu raison de son

DE SAINT BOMAIN. 3^9

voyage ; et luy ayant faict congnoistre les nécessitez aux quelles il s'estoit trouvé , à cause de ses précédentes fortunes , sa sainctete' luy avoit enfin promis le favoriser de son auctorite' pour la recouvrante de sa liberté'. » Le souverain pontife tint parole ; et il adressa aux chanoines de Rouen , un bref que je traduis exactement ; « Chers fils ,

» Salut et bénédiction apostolique.

» Jean Du Plessis, de la province de Bretagne, a la réputation d'un bon catholique et d'un sujet fidèle au roi très-chrétien. Accusé , depuis longtems , d'un meurtre et d'autres crimes , et ne voulant point courir les chances d'un jugement au parlement de Rouen , dont les membres lui sont suspects, il a recours à votre protection , et attend de vous l'impunité et une sécurité entière. Il m'a exposé qu'en vertu d'un ancien privilège, vous avez le droit de délivrer tous les ans des prisons , et de mettre en liberté , un prisonnier accusé d'un crime capital , et que vous choisissez ainsi que bon vous semble. Il vous supplie de lui conférer, l'année prochaine , le bénéfice de ce privilège. Nous recommandons à votre charité cet homme que l'on dit n'être pas indigne de la faveur qu'il sollicite , et dont on nous assure que les services ne sont pas inutiles au roi très-chrétien.

» Donné à Rome, à Saint-Pierre, sous l'anneau

du pêcheur, le â3e. jour de juillet 1580, et la neuvième année de notre pontificat. »

Le cardinal de Bourbon reçut personnellement du souverain pontife un bref dans le même sens et presque dans les mêmes termes. Trois cardinaux e'cri virent, de Rome, au chapitre, en faveur du sieur Du Plessis Mélesse. Peu de tems après , Henri III e'crivit au chapitre , en faveur du même gentilhomme , auquel il s'intéressait « à cause des signale'z services que le feu roy Charles , son frère, et luy-mesme avoientreçeus de luy. Désirant singulièrement de le voir hors d'un procès qu'il avoit à cause d'un homicide qu'on luy imputait , procès qui empeschoit qu'il ne peust librement luy faire service aux occasions qui se présentoient , le monarque pryoit bien affectueusement le chapitre de permettre , pour l'amour de luy, au sieur Du Plessis (lequel pour sa valeur il estimoit beaucoup) de lever la fierté à Rouen, afin que , joyssant du privilleige, il demeurast absous du dict homicide ; et de le préférer à tout aultre , pour luy faire congnoître (disait le roi) que nostre recommandation ne luy a esté inutille en vostre endroict; dont nous recevrons 153/. ung grand plaisir et contentement. » L'année suivante , quelque tems avant l'Ascension, le roi , qui était à Blois, envoya au chapitre de Rouen un gentilhomme nommé La Saulsaie , avec une lettre close encore plus détaillée et plus pressante que

celle qui précède. Il y parlait de la prière que « riostre sainct père le Pape luy en avoit faict faire. » Il se prévalait de « l'affection qu'il avoit tousjours portée à la conservation du privilège de sainct Romain, et des arrests favorables a ce privilège, qu'il avoit faict rendre par le conseil. » Le jour même de l'Ascension , le cardinal de Bourbon montra une troisième lettre de Henri III, écrite de la propre main du monarque, et une lettre de la reine mère. Le vicaire-général de Pontoise , envoyé à Rouen par le roi , harangua le chapitre au nom de sa majesté. Jamais prétendant à la fierté n'avait été protégé par des patrons aussi puissans, et recommandé avec tant d'instance , que le fut, en cette occasion, le sieur Du Plessis Mélesse ; aussi leva-t-il la fierté cette année.

En 1 58â , le clergé de Rouen recueillit les fruits 1 582. de sa condescendance aux désirs du roi. Le choix du chapitre était tombé , cette année-là, sur Claude D'Aubigny, baron de la Roche, chevalier de l'ordre, qui s'était rendu coupable d'un grand nombre de meurtres , dans ces combats entre des bandes de gentilshommes , comme on en voyait tant alors. Il serait trop long de détailler ici tous ses meurtres ; je me bornerai à en raconter deux.

Les sieurs De la Baulée, De la Bellière et autres avaient été condamnés à être exécutés en effigie pour des crimes commis envers les sieurs De

Pennentëz; mais, la nuit, ils abattaient et brisaient les effigies; et un jour, par vengeance, ils brûlèrent une maison du sieur De Pennentëz. Ce dernier réso lut de les surprendre. Accompagné de plus de trente gentilshommes , parmi lesquels était D'Aubigny, baron de la Roche, il alla se mettre en embuscade pendant la miit , non loin d'une place où de nouvelles effigies avaient été exposées. Vers minuit, les sieurs De la Baulée ne manquèrent pas de venir en cet endroit , accompagnés de quarante ou cinquante cavaliers armés ; au moment où ils se met taient en devoir de briser encore une fois les effigies, les sieurs De Pennentéz, D'Aubigny et leurs compagnons , sortirent de leur embuscade , et tirèrent sur eux des coups d'arquebuse. Le sieur De la Lusignière , blessé mortellement , mourut presqu'aussi-tôt. Passons au récit du second fait.

D'anciennes querelles existaient depuis lo ngtems entre lui et le sieur De la Ptoche d'Aillon ; et , sachant que ce dernier marchait toujours accompagné de trente gentilshommes armés et à cheval , dans l'intention de l'attaquer , D'Aubigny ne sortait, de son coté, qu'assisté d'un nombre égal de gentilshommes. Un jour, ces deux bandes étant venues à se rencontrer, elles s'attaquèrent au même instant « et se chargèrent les ungs les aultres, de telle sorte que du party du sieur D'Aillon, il en

demoura sur la place troys qui furent tuez, assavoir le sieur De Millepicd, ung nommé Le Gascon, le sieur De Bigarreau , et envyron dix ou douze blesse'z. » Le sieur De la Roche d'Aillon eut les deux bras cassés d'un coup d'arquebuse ; D'Aubigny reçut un coup de pistolet au visage , et deux autres de sa troupe furent blessés. Après l'action , on sut qu'un basque du sieur d'Aubigny, qui s'était écarté pour accoupler les chiens, avait eu la gorge coupée par le sieur De la Roche d'Aillon. Aux grands jours de Poitiers , on avait réuni les deux procès criminels instruits contre D'Aubigny, à raison de ces deux meurtres, à trois ou quatre autres procès pour des crimes du même genre , commis par lui antérieurement, et il avait été condamné par contumace à la peine capitale et à la confiscation.

Le baron de la Roche vint à Rouen solliciter la fierté; il était chaudement appuyé par le duc de Guise , qui écrivit au chapitre en sa faveur.

Bientôt, averti que le chapitre faisait difficulté de rien promettre au baron d'Aubigny « pour ung mauvais rapport qui luy avoit esté faict de la religion de ce gentilhomme » , le prince se hâta d'écrire au chapitre : « Je vous dis avec toute vérité que jay tousiours veu et congneu le baron de la Roche, tant aux batailles de Jarnac et Montcontour que aultres occasions, s'employer avec aultant de zèle et affection pour le service du roy et de nostre religion

catholicque, qu'aultre que je sçaiche; vous pouvant rendre ceste asseûrance , comme tesmoing oculaire. C'est pourquoy je vous prie, messieurs, ne retarder, pour ce subiect, la bonne volonté que je me promectz de vous en cest endroict. » C'était le cardinal de Bourbon, qui, sur des rapports inexacts, avait pris et donne' à son chapitre des impressions défavorables au sieur De la Roche. Enfin, désabuse, ou ne voulant point se mettre en opposition avec le duc de Guise , il e'crivit au chapitre ;

«Puisque monsieur mon nepveuafaict cest honneur au sieur baron de la Roche , d'avoir voulu tesmoigner du contraire de ce que l'on m'avoit voulu rapporter, qu'il estait de la religion , je vous prye de faire , en ce qui luy est nécessaire , tout ce que vous pourrez, à ce qu'il puisse obtenir ce qu'il désire , mais si doulcement et accortement que per sonne ne puisse congnoistre l'affection que je porte à ceste affaire; les lettres que j'ay par cy-devant escriptes au contraire , a esté sur lesrapportz qu'on m'avoit faictz qu'il estoit de la religion réformée ; de quoy j'ay esté, depuis, satisfaict du contraire. » Cette lettre rendait au chapitre sa liberté, et il choisit le baron de la Roche pour lever la fierté. Le parlement le délivra aux chapelains de saint Romain; mais l'arrêt de délivrance était conçu en des termes qui semblaient déceler une arrière-pensée el des desseins ultérieurs. En effet, le sieur D'Àubigm

ne tarda guères à être inquiété par la justice. Il recourut au chapitre, qui lui promit de se plaindre au roi ; mais par qui faire appuyer , en cette circonstance , ses doléances auprès du monarque? Le cardinal de Bourbon, malgré sa dernière lettre, passait toujours pour contraire au sieur DAubigny. Mille bruits divers avaient circulé, à ce sujet, dans le chapitre et dans la ville , lors de l'élection de ce gentilhomme. Heureusement, on finit par découvrir que ces bruits avaient été méchamment semés par des compétiteurs intéressés à le faire exclure. Plusieurs , députés du chapitre, qui avaient été envoyés à Gaillon pour pressentir le prélat, rapportèrent à Rouen les paroles les plus favorables à l'élection qui avait été faite. Le cardinal n'en était pas resté là. Dans une lettre (du §4 juin) il exprimait son chagrin de ce qu'on eût pu « doubter de sa vraie intention, encore que sa lettre en rendist certain tesmoignage. Et, davantage, ajoutait-il , je vous diray qu'en eslisant le sieur D'Aubigny, vouz avez faict chose qui ma esté tres-agrèable ; ce que vous congnoistréz en l'affection que j'emploieray pour assister ceulx qui ont charge de faire poursuyte auprès du roy pour la confirmation de vostre nomination. » L'effet suivit de près la promesse ; et , le 1 8 septembre 1 58â, grâces au prélat , le chapitre obtint de Henri HT des lettres -patentes, où on lit : « Disons et déclarons que nostre vouloir

et intention est que le dict droict et privilège de la châsse et fierté sainct Romain de Rouen soit inviolablement entretenu, suivi et garde' , et que d'icelle les archevesque , chanoines et chapitre du dict Rouen , ensemble les dictz D'Aubigny, prisonnier dernier élu , avec ses complices , jouyssent et usent comme il a esté fâict de tout temps et ancienneté'. » C'était une nouvelle confirmation du privilège, aussi formelle qu'aucune de celles obtenues jusqu'alors par le chapitre.

1583. Mais dans ces tems de troubles, d'inconstance

Assemblée de et d'irrésolution, un point décidé la veille était, le

Saint -Germain- , -. . . . •'•»••

en-Laye, à la- lendemain, remis en question. Ce privilège, si éner- Henriiii. On y giquement confirmé en 158â, reçut, dès 1583, un îé^de il fierté" coup sensible. Dans une assemblée réunie à Saintscene qui en Germani en Lave aux mois de novembre et dé-

resulte. J 7

cembre , et composée des princes , des grands du royaume, d'évêques, de conseillers-d'état, démembres du parlement de Paris , et où il fut question de réformes a opérer dans le clergé , dans la noblesse, la justice , le gouvernement civil et les finances , on parla des droits du roi. « A ce propos , Jean De la Guesle , président au parlement de Paris , fit une harangue dans laquelle il insista sur la nécessité de rétablir l'ordre judiciaire. Il se plaignit de l'impunité des crimes, ce qui le conduisit à parler du privilège de saint Romain. Il se déchaîna avec force contre cet usage, qu'il qualifia de détestable. Le cardinal de

Bourbon avait entendu le commencement du discours avec une impatience trè s -marquée , mais à ce mot de détestable, il entra en fureur (dit le président De Thou); s'élançant de sa place ; il courut se jeter aux genoux du roi , avec autant d'empressement , dit encore De Thou , que s'il se fût agi de sa dignité , de ses biens et de son salut éternel , suppliant humblement sa majesté d'obliger le président La Guesle à lui donner satisfaction, ainsi qu'à l'église de Rouen, sur l'outrage sanglant qu'il venait de leur faire. Henri III, un peu ému de cette scène qui tenait du tragique, se contenta cependant , pour l'heure , de dire au cardinal de se relever et de demeurer tranquille (I). Le faible prélat, qui avait déjà des engagemens avec la ligue , tenait beaucoup à ce privilège , parce qu'il lui donnait de l'importance dans le parti , en lui offrant les moyens de sauver quelques personnages qui avaient servi la cause ou qui s'y attachaient par reconnaissance du bienfait reçu. Tout ce qu'il y avait, en France, de scélérats qui désespéraient d'obtenir leur grâce de la clémence du roi, couraient en foule àcetasyle, etrecher chaient la faveur du cardinal de Bourbon pour y être reçus ; et ce cardinal , que les factieux commençaient à flatter de l'espérance de la couronne, n'accordait cette grâce qu'à leur recommandation. Par ce moyen,

(') De Thou , livre 78e.

ces scélérats, déjà chargés de crimes , ne faisaient aucune difficulté de s'engager à en commettre de nouveaux , et entraient sans peine dans la conspiration formée contre le roi et contre l'état. » On conçoit maintenant l'indignation du président La Guesle contre un usage, source d abus si monstrueux; on conçoit aussi la colère du vieux prélat, en voyant attaquer avec véhémence , la plus belle prérogative de son siège épiscopal, un privilège « dont il faisoit, dit Pasquier , son propre faict envers et contre tous. » En effet, chaque année, comme on l'a vu par ce qui précède , et comme la suite le montrera encore, le chapitre recevait du cardinal de Bourbon, du cardinal de Vendôme, son neveu et son coadjuteur , des ducs de Guise et de Mayenne , les lettres les plus pressantes , presque toujours en faveur des mêmes prétendans à la fierté. Nous avons sous les yeux un nombre considérable de ces missives. Souvent , au bas de ces lettres , minutées par des secrétaires , on voyait quelques mots affectueux et pressans, écrits de la main des prélats ou des princes de la maison de Lorraine. Le cardinal se disait toujours « l'adfectionné confrère et amy de ses chanoines.» Le duc de Guise étoit «leur très affectionné amy àjamays»; le duc de Mayenne, «leur très affectionné, fidèle à leur obéir. » Outre ces formules caressantes, les princes mettaient, toujours de leur propre main, quelques mots, pour montrer

combien ils désiraient que leur recommandation (ût suivie d'un complet succès. Dans une de ces apostilles , le duc de Guise disait : « Messieurs , je vous prie voulloir gratimer ceulx que je vous recommande, car ilz sont mes serviteurs. » Dans une autre, le cardinal de Bourbon disait: «Je nepenseray point que vous m'esmiéz (m'aimiez) sy vous ne faictes ce dont je vous prye en faveur du sieur de .... » Deux cardinaux , issus du sang de nos rois , traitaient de simples prêtres agamis et de confrères. Des princes, illustres par cent faits d'armes , et dès-lors plus puissans que les rois, écrivaient à ces mêmes prêtres dans les termes de la plus affectueuse égalité, et sollicitaient d'eux, avec instance, des grâces pour leurs protégés. C'était de quoi tourner la tête à un aréopage , et le chapitre de Rouen n'y savait pas résister. Aussi , presque tous ceux qui levèrent la fierté à cette époque étaient-ils bien plus les élus de ces princes que ceux du chapitre lui-même, qui, caressé par ces hommes habiles, suivait en aveugle le mouvement qu'ils lui avaient imprimé.

L'élection de 1583 fut encore leur ouvrage. La 1583. fierté fut accordée à Chrestien De Gommer, sieur L«fi«rt««a»rT

dee à deux gen-

du Breuil, et à son frère, coupables d'assassinat innommes q„.

avaient tue Tas-

de guet-à-pens. Mais les circonstances dans les- Sassh> de k». quelles ce crime avait été commis les mettaient hors de ligne. C'étaient des fils qui avaient vengé leur père odieusement assassiné, quelques années avant,

en la présence de l'un d'eux. Ce fait me'rite d'être raconté avec détail. En 1 568, le père de ces gentilshommes, qui était grand-maître des eaux et forêts au duché de Château-Thierry, ayant su que Nicolas Delacroix, abbé (laïque) d'Orbais, recelait chez lui une grande quantité de bois mal pris dans les forêts du roi , alla au château où Delacroix faisait sa demeure, et ordonna, de par le roi, aux domestiques de lui ouvrir les granges. Ce château était un lieu fort; les domestiques se sentant en sûreté , ne répondirent d'abord au grand-maître que par des injures et des menaces. Mais bientôt le guichet s'ouvrit, et on vit sortir du château Delacroix et six domestiques , ce tous garnis d'armes , espieux et hallebardes , signamment (principalement) le dict abbé ayant es mains une espée nue et une rondace, les quelz tous ensemble se jectèrent furieusement sur le sieur Du Breuil et sur ceulx qui l'accompaignoyent. » Un gentilhomme et un sergent restèrent sur la place; plusieurs officiers de la forêt furent blessés et estropiés pour leur vie ; et le grandmaître , le sieur Du Breuil , fut tué « après avoir esté navré (blessé) en plusieurs endroietz de son corps, de huict à neuf plaies , avoir eu les deux yeux crevez , la teste percée de coups de hallebarde , la gorge couppée, et avoir reçu trois ou quatre coups d'espée dans le corps. » Après ce massacre, Delacroix fit assembler plusieurs personnes , entr'autres

des tanneurs, et il leur dit, en leur montrant les eadavres gisans sur la place, que « s'ilz vouloient achapter les peaulx de ces bestes, il leur en feroit bon marche'. » Le jeune Chrestien Gommer, sieur du Breuil (l'un des fils du grand-maître), âge' alors de treize ou quatorze ans seulement, avait été témoin de cette horrible scène. Les assassins de son père l'avaient poursuivi lui-même, malgré son âge tendre, « fouillans partout, jusque es foirres (dans la paille) des lictz », disant, avec d'affreux blasphèmes, que « ce n estoit pas assez d'avoir tué le père, et quilfalloit exterminer toute la race. » Le jeune Chrestien Du Breuil ne dut son salut qu'à la pitié d'une vieille femme qui le cacha dans sa chaumière ; on sut qu'après s'être éloigné quelque tems, l'abbé d'Orbais était revenu, avec ses gens, dans les lieux témoins de ce massacre ; « qu'ils y avoyent faict faire feuz de joye en signe de trophée, dansans autour du feu, ayans des bonnets rouges et plumes de coq, en dérision du sieur Du Breuil et de sa maison. » ( Les bonnets rouges et les plumes de coq étaient alors une partie nécessaire du costume que l'on prenait pour faire des folies, pour jouer la mascarade (I)). — On peut imaginer la vive impression que de pareilles horreurs firent sur un jeune homme de treize ou quatorze ans, sur un fils.

(') Mémoires du duc d'Angoulemc, in fine.

Les magistrats devaient faire justice d'un crime commis avec des circonstances si atroces; et Ton ne peut expliquer que par le désordre affreux qui régnait alors en France la scandaleuse impunité' dont l'abbé d'Orbais continua de jouir long-tems encore. Cependant le fils de sa victime grandissait. « Il se trouvent ordinairement en bonnes compaignyes et avec grandz seigneurs; on luy mectoit devant les yeulx la mort de son père ; on luy disoit que l'abbé d'Orbaiz s'estoit vanté de faire mourir le filz comme le père; et, de faict, le jeune Du Breuil le veoioit souvent passer et rappasser en armes prèz de sa maison. » Plus le jeune homme avançait en âge, plus les instances des gentilshommes pour l'exciter à venger son père, devenaient pressantes. Enfin, à vingt-trois ans, « ne s'osant plus trouver en bonnes compaignyes , pour la vergongne qu'on lui faisoyt, Gommer du Breuil se résolut d'avoir la raison de ce crime , soit par justice , ou autrement. » Dès-lors, il ne marcha plus qu'armé, et accompagné de bon nombre de ses parens et amis, épiant et faisant épier l'abbé d'Orbais. Il sut que ce dernier, averti de ses desseins et de ceux de son frère, avait dit que « ce n'estoit que des enfantz et qu'il leur bailleroit le fouet.» Ces menaces méprisantes, si cruelles pour l'amour-propre d'un adolescent, excitèrent en eux la soif de la vengeance. Un jour, accompagnés de seize à dix -huit cavaliers, ayant

aperçu l'abbé d'Orbais et ses gens, ils se mirent à leur poursuite , et reconnurent , à la piste des chevaux , une maison du village de Verdon où leurs ennemis s'étaient cachés. Ils allumèrent un feu à la porte de cette maison, ce qui effraya un des valets de l'abbé d'Orbais, qui ouvrit la porte pour s'enfuir. Cette porte étant ouverte , l'abbé d'Orbais tira un coup de pistolet sur Du Breuil et sa suite. Chrestien Du Breuil , François De Gommer, son frère, et De Malherbe, leur beau-frère, se précipitèrent sur l'abbé , l'épée et le pistolet à la main ; l'abbé tomba mort.

Ces jeunes gens ainsi échauffés , et les parens de ceux qu'avait tués naguère l'abbé d'Orbais, se précipitèrent sur son cadavre, et criblèrent ce corps inanimé de coups d'épée et d'arquebuse. « Aulcuns d'iceulx marchèrent dessus, le foullant aux pieds. » En ce moment, Chrestien Du Breuil tomba à genoux, les larmes aux yeux, les mains levées vers le ciel, en s'écriant : « D'ores en advant, je pourray aller la teste haulte, ayant eu la raison de V homicide commis en la personne de deffunct mon père ; et, cela faict, s'en alla à son esglise, faire son oraison à Dieu. » Mouvement étrange, qui contrastait fort avec l'assassinat prémédité qu'il venait de commettre! Mais ce mélange d'idées de vengeance et de sentimens religieux peint à merveille l'esprit du tems. En vain l'Evangile avait flétri énergiquement

la maxime : «OEil pour œil, et dent pour dent. » A cet égard , la France, la noblesse surtout, en étaient encore à l'Ancien Testament. Cependant, force fut aux DuBreuil de se soustraire aux poursuites des magistrats. A la vérité' , le duc de Guise et d'autres grands seigneurs n'auraient pas laissé pe'rir sur l'échafaud ces gentilshommes qu'ils protégeaient ouvertement. Mais il fallut se cacher quelque tems , et laisser passer l'orage. « Aulcuns des complices de l'assassinat de l'abbé d'Orbais décédèrent misérablement.. ; aultres estoient fugitifs ça et là, habandonnants père et mère , leurs biens et leur pays. » Les deux frères Du Breuil , et De Malherbe , leur beau-frère , « n'osoientse monstrer, et Chrestienne pouvoit prendre party (se marier), combien qu'il en fûst requis en bons lieux, pour la crainte de la rigueur et sévérité de justice. » Dès 1 58â, ils avaient sollicité la fierté, mais on leur avait préféré le baron de la Roche. Après encore une année de souffrances , ils se présentèrent de nouveau en 1583, et les recommandations ne leur manquèrent pas. Ce fut en leur faveur que le duc de Guise écrivit, de sa propre main, au chapitre de Rouen, ces mots que nous avons déjà rapportés ; « Je vous prye les voulloir gratiffier; car ilz sont mes serviteurs. » Par cette lettre, le prince « prioit les chanoines de Rouen, bien fort affectueusement , de vouloir bien , pour l'amour de luy, avoir les sieurs Du Breuil pour

recommandez , et leur faire tous les plaisirs qu'il/, pourroient. » Le duc d'Alençon, frère de Henri III, et les cardinaux de Vendôme et de Bourbon s'intéressaient aux Du Breuil, et les recommandèrent vivement. On avait dit au chapitre que le sieur De Malherbe , leur beau-frère , nestoit pas bon catholique. Le duc De Guise le sut , et s'empressa de rassurer cette compagnie par une lettre où il se rendait garant des sentimens religieux de ce gentilhomme , qui avait servi sous ses yeux , dans les batailles de Jarnac et de Montcontour. Enfin, chose assez piquante , l'illustre Etienne Pasquier avait écrit , en faveur de ces jeunes gentilshommes , à Emeric Bigot de Thibermesnil, président au parlement de Normandie, son ami, son ancien condisciple (l). De pareilles recommandations méritaient qu'on s'y arrêtât. Des fds qui avaient vengé leur père, assassiné avec tant de barbarie, inspiraient un vif intérêt. On ne ressentait que de l'horreur pour l'infâme abbé d'Orbais, meurtrier atroce, avare sordide et sacrilège, qui avait chassé de son abbaye les quatre moines-prêtres et les deux novices qui la desservaient; à l'époque où il était mort, il y avait huit ans que ces malheureux étaient logés

(') Parmi les complices de Gommer du Breuil , figurait un Pierre Pasquier. N'était-il point parent du célèbre Etienne Pasquier ? et ne serait-ce point cette parenté qui excita ce dernier à faire des démarche-, auprès du président Bigot ?

et nourris chez les sieurs Du Breuil, fils de la victime de l'abbe' d'Orbais. Le chapitre se laissa persuader par les puissans et nombreux protecteurs de ces gentilshommes , et leur accorda la fierté , ainsi qu'à leurs complices.

Peu de tems après , Etienne Pasquier, écrivant au président Bigot de Thibermesnil , pour le remercier, lui disait : « Je ne fis jamais de doute que ma requeste ne fust par vous entérinée, non seulement pour l'amitié qui est dès pieça (dès longtems) contractée entre nous , mais aussi pour la justice de la cause qui se présentoit devant vous ; car, encores que le faict, de soy, fust irrémissible, pour avoir esté commis de guet-à-pens, à port d'armes et assemblée illicite , et autres telles circonstances qui rengrége oient (aggravaient) grandement le meurdre , si est ce que puisque le privilège de vostre fierté est introduict pour acquérir pardon et oubliance de tels actes, je croy qu'entre ceux qui se présentent en vostre ville , il n'y en eut jamais un plus excusable que cestuy , entre les inexcusables , parce que, selon les lois de la noblesse de France , il sembloit que ceux dont je vous escrivy dévoient une juste vengeance à la mémoire de leur père qui avoit esté homicide par celuy que , depuis , ils tuèrent (I). » Le nom de ces gentilshommes n'est

(*) Lettres d'Estierme Pasquier. livre 8, lettre §«.

point écrit dans la lettre de Pasquier, et cette lettre n'est pas datée; mais que l'on combine la date de l'élection des Du Breuil avec l'époque où Bigot de Thibermesnil était président au parlement de Normandie (de 1 578 à 1 584 ); que Ton compare le récit du crime des Du Breuil, tel que nous venons de le rapporter d'après leur confession, avec ce qu'Etienne Pasquier écrivit à son ami en faveur de jeunes gentilshommes qui avaient vengé leur père , en tuant son assassin, et on demeurera certain que ce fut bien en faveur de Gommer du Breuil et des siens que Pasquier écrivit au président Bigot. Pasquier avait alors des relations familières avec les princes de la maison de Lorraine, protecteurs déclarés des frères Du Breuil : il était membre du conseil d'administration de leurs biens ; de plus , il possédait la terre du Cbâtelet, dans la Brie, pays de ces jeunes gentilshommes; ces deux circonstances, jointes à son intimité bien connue avec le président Bigot , motivent assez la lettre qu'il écrivit à ce magistrat en leur faveur.

Les élections de 1 584 et de 1 585 n'offrirent rien 1586. de remarquable. Il n'en fut pas de même de celle l» fierté acde 1586. L'élu était un fratricide. Raoul Coignet, coi8nCt,qui avait

, . 1 . -«-, . -~, . p ^ tué son frère.

secrétaire du roi , et rrançois Coignet son irere aine , étaient en procès l'un contre l'autre , relativement à la terre de Pontchartrain , près de Neaufle le-Chàteau, dépendant d'une succession à partager

entre eux. François soutenait que cette terre était un fief , et devait lui revenir, puisqu'il était l'aîné; Raoul prétendait au contraire qu'elle était en roture, et que, conséquemment, elle devait être partagée. L'affaire était pendante au parlement de Paris , qui avait récemment nommé un conseiller commissaire chargé de voir les lieux et d'entendre des témoins. Les deux frères étaient brouillés et ne se voyaient pas. Dans ces circonstances , Raoul Coignet, accompagné des sieurs De Flavigny et Graffort , ses beaux-frères , et de deux autres gentilshommes , étant allé faire visite à un sieur Des Mouceaux , près Neaufle , rencontra sur le chemin François , son frère , et un sieur De Florimont , qui chassaient , suivis de plusieurs chiens. Ils passèrent les uns auprès des autres sans se dire autre chose qu'un froid bon soir. Mais un des chiens de François Coignet étant venu dans les jambes de Raoul , le flairer, le caresser peut-être, ce dernier, « craignant , à ce qu'il dit depuis , que ce chien ne le mordît , luy donna un coup de plat d'espée , dont le chien se print à crier » , et s'enfuit vers son maître , en hurlant. François , se retournant vers Raoul, lui demanda pourquoi il avait frappé son chien ? Sur ces paroles il s'éleva une querelle , et on se battit. Raoul Coignet, accompagné de quatre ou cinq gentilshommes armés , devait avoir le dessus. Le sieur De Florimont, ami de François

Coignet , fut tué sur la place ; et François Coignet lui-même reçut de son frère Raoul une blessure dont il mourut quelques jours après. On peut imaginer le bruit que fit cette affaire. Le parlement de Paris proce'da immédiatement contre Raoul Coignet et ses complices, qui étaient en fuite; ils furent condamnés par contumace à avoir la tête tranchée sur la place de Grève. Ayant en vain sollicité leur grâce du roi , ils recoururent au privilège de saint Romain. Les cardinaux de Bourbon et de Vendôme écrivirent plusieurs fois au chapitre et au parlement en leur faveur ; le cardinal de Vendôme signalait Raoul Coignet comme très-bon catholique, et comme digne, à ce titre, du privilège. Raoul Coignet avait des protecteurs zélés dans « aucuns des premiers du conseil. » Il était surtout recommandé par le célèbre Pomponne Bellièvre, qui, chargé alors de toutes les négociations importantes, jouissait d'un immense crédit.

« Je pense , écrivait le cardinal de Bourbon à son chapitre, qu'obligeans ces Messieurs du Conseil du bienfaict qu'ilz désirent de vous, nous acquérerons beaucoup d'amys et de support pour nostre esglize; c'est pourquoy vous ne me sçauriez faire plus de plaisir que de favoriser le sieur Coignet. » Le prélat avait écrit, de sa propre main, ces mots qu'on lit au bas de la lettre : « Je vous prye , Messieurs , de panser que ce que je vous escrips estpourle honneur

et profict de nostre esglize. » Le chapitre choisit Raoul Coignet; et le parlement le délivra , ainsi que ses complices. Le cardinal de Bourbon s'empressa de remercier le chapitre. « Je vous puis asseurer, écrivait-il , qu'en ce faict, vous avez obligé tant d'honnestes personnaiges de qualité qui avoient en recommandation le sieur Raoul Coignet, que cela pourra beaucoup servir pour le support et conservation du prévilège et tous aultres droictz de nostre esglise. » Raoul Coignet et ses beaux-frères étaient du ressort du parlement de Paris , et souvent déjà la fierté avait été donnée à des hommes étrangers à la Normandie et appartenant à des provinces fort éloignées. Mais , en général , les normands voyaient ces élections avec défaveur. Il leur semblait qu'un privilège particulier à la Normandie, établi, disait-on , en l'honneur et mémoire d'un saint évêque du diocèse de Rouen, devait être réservé pour des habitans de la ville ou du moins de la province. Il leur était pénible de voir monter sur l'échafaud des concitoyens dont les crimes offraient quelquefois des circonstances propres à mériter quelque indulgence , tandis que , grâces à la faveur, à la protection, des étrangers, chargés de crimes souvent horribles, injustement préférés aux enfans du pays, marchaient, absous et couronnés de fleurs, dans une ville à laquelle ils ne tenaient en rien, et sortaient de ses murs , la tête levée , assurés

désormais d'une inviolable impunité. Dans rassemblée des trois états de la province, qui eut lieu à Rouen cette année même (1586), quelques députés Firent mettre, dans le cahier des doléances, une requête tendant à ce que le chapitre de Rouen ne pût dorénavant choisir, pour lever la fierté, que des personnes de la province. Ces députés étaient, en cela, les interprètes de leur province et même de la France tout entière. « Je souhaiterois, écrivait, à cette époque même , le judicieux Pasquier , je souhaiterois que le privilège n'eust lieu que pour les crimes commis dedans la province de Normandie, et pour les prisonniers justiciables , soit en première ou seconde instance, du parlement de Rouen (,). » Mais le chapitre ne pouvait supporter cette idée. Il était si flatteur pour cette compagnie d'être dépositaire et unique arbitre d'une grâce que , chaque année , on venait solliciter humblement de tous les points du royaume , et de pouvoir (bien plus puissante en cela que le parlement) donner le pardon et la vie , là où cette cour souveraine n'avait pas même le droit de punir ! Aussi , le cardinal de Bourbon et les chanoines réclamèrent-ils vivement contre la demande des députés ; « c'estoit , dirent-ils au roi , un vœu émis par gens mal

(') Estienne Pasquier, Recherches de la France . liv. 9, chap. £2 et dernier.

affectionnez envers Pesglise de Rouen et poulse'z de quelque maulvaise passion. » Le privilège de la fierté , ajoutaient-ils , devait s'appliquer à tous les catholiques, de quelque province qu'ils fussent, « puisque, comme catholiques, ils estoient capables des grâces et faveurs de l'esglise. Il se trouvoit, dans les pancartes et registres de l'esglise de Rouen, qu'antiennement le filz d'un roy de Danemarc, réduit en une mise'rable condition , avoit eu recours au dict privilège et joy d'iceluy, comme avoient faict plusieurs estrangers et autres de toutes les provinces de ce Royaulme , au grand honneur d'iceluy et tesmoignage de la piété de nos Roys. » Ils demandèrent que le privilège ne fût point restreint , au mépris de la possession immémoriale où ils étaient de nommer « telles personnes de tel pays qu'ils adviseroient bien estre. Le privilège n' avoit point esté octroyé aux Normantz particulièrement , ains en faveur de l'esglise, pour nourrir la mémoire des vertus et mérites de Sainct Romain. » Le chapitre supplia le cardinal de Bourbon de s'efforcer de parer ce coup. « Il est dur, écrivait cette compagnie au prélat, de voyr le privilège de Monsieur Sainct Romain assailly, en ce malheureux temps , par tant de manières diverses. Nostre espérance est en vous contre tous ces assaulx. Vous avez esté nostre seul rampart; nous vous supplions très humblement de tenir ferme ce que vous avez tant prins de peine

à bien arrester. » Le cardinal intervint à tems ; la demande des députes n'eut pas de suites, et le chapitre ne fut point troublé dans la possession où il était de faire un libre choix parmi les criminels de toutes les provinces.

Ce fut, sans doute, pour mieux constater ce droit , qui lui avait été contesté , que cette compagnie choisit encore, l'année suivante, un prisonnier étranger à la province. En 1587, la fierté fut donnée à Gaspard Des Aubuz, sieur de Morton, gentilhomme des environs de Loudun , coupable de plusieurs meurtres. Dès l'an 1584, ce gentilhomme avait voulu se rendre à Rouen pour solliciter la fierté. Mais le cardinal de Vendôme, qui protégeait un sieur De Beuvereil , avait déterminé Morton à se désister pour l'heure. « Il a sçeu (écrivait alors ce prélat aux chanoines de Rouen) qu'aiant accoustumé de ne disposer de ce privilège que par la voye du Sainct Esprit et selon vostre conscience , vous préféreriés le sieur De Beuvereil qui est de vostre patrie et apporte en cela tous les mérites que vous sçauriés désirer. Il s'est donc désisté de sa poursuite , ce qui faict penser que le Sainct Esprit opère déjà en ceste affaire pour vous délivrer d'importunités , et mettre hors de peine pour la digne ellection que vous sçaurés (je m'asseûre bien) faire du dict sieur De Beuvereil , comme je vous en prie. Le sieur De Morton a pensé que,

la patience estant un moyen pour mériter ceste grâce, il s'en rendroit plus cligne, attendant jusques à Tannée qui vient. » Mais le sieur De Beuvereil n'avait pu être élu ni en 1 584 ni depuis, malgré les recommandations du puissant duc de Guise et du cardinal de Vendôme; et en 1 587, Morton, repoussé les années précédentes , se présentait encore pour solliciter la fierté. Le cardinal de Bourbon , qui , en échange de ses soins officieux pour la conservation du privilège , faisait pour ainsi dire lui seul l'élection des prisonniers qui levaient la fierté , écrivit alors au chapitre en faveur du sieur Des Aubuz. « Je tiendray , disait-il , le privilège fort bien employé en cest endroict , pour l'obligation que vous acquéreréz sur des personnes qui sont de qualité et mérite si grand, qu'il en peut revenir appuy et support pour nostre esglize , et ayde aux procès que nous avons pour le dict prévilleige , pour le quel vous me donnerez encore plus d'affection de m'employer, si vous gratiffiez le dict sieur De Morton pour l'amour de moy, qui vous en prye de tout mon cœur. » C'est que Gaspard Des Aubuz était neveu de M. Barjot président au grand-conseil ; et , vu les chicanes auxquelles le privilège était toujours en butte , le cardinal sentit bien que c'était un coup de partie que l'élection du proche parent d'un président du haut tribunal où tous ces procès étaient jugés en définitive. Sans doute, quoi qu'en

eût dit ce cardinal, Tannée précédente, l'élection de Raoul Coignet avait fait plus de tort que de bien au privilège de la fierté, et il en était resté dans l'esprit du public et des magistrats des impressions fâcheuses. On ne peut attribuer à un autre motif la démarche que fit , cette année , le premier président Claude Groulard, sieur de la Cour. Le lundi qui précéda le jour de l'Ascension, il se rendit au chapitre, où tous les chanoines étaient assemblés. Il leur adressa de « vives remonstrances sur l'abus qu'ils faisoient du privilège , et les advertit demieulx procéder à l'eslection du prisonnier qu'il leur estoit permis d'eslire par leur privilège, qu'ilz n'avoient procédé par le passé , les asseûrant qu'aultrement leur privilège seroit abrogé à cause des abus qui y av oient esté commis par le passé (I). » Que cette remontrance eût ou non pour but secret d'exclure le sieur Des Aubuz , le chapitre n'en choisit pas moins ce gentilhomme pour lever la fierté. Ce choix excita de grands murmures dans Rouen. On avait applaudi , l'année précédente , au vœu qu'avaient émis quelques députés, de voir le privilège réservé désormais pour des Normands; et le peu de succès de cette demande avait indisposé les habitans de Rouen. Le choix de l'année présente mit le comble au mécontentement général. La fierté

(*) Journal ( manuscrit) de la ville île Hou en.

avait été sollicitée pour un jeune homme* de la ville, fils du maître du Chapeau rouge, au Vieux-Marché , qui avait été capitaine des arquebusiers ; on s'indigna de le voir exclure pour un étranger. Le cardinal de Vendôme , qui avait chaudement appuyé le sieur Des Aubuz , écrivit au chapitre pour le remercier de sa déférence à ses sollicitations, ce Vous avez procédé si dignement , leur disait-il, que ny le conseil du roy mon seigneur, ni la court de parlement ne peust en rien improuver ceste eslection. » Mais il n'en avait pas été ainsi à Rouen. Cette préférence donnée à un étranger sur un enfant de la cité, avait indisposé les esprits; il y avait eu « grand bruict dans la ville » , et tout le monde s'était accordé à blâmer le chapitre. Aussi, Tannée suivante (1588), la fierté fut elle accordée à un Normand, Nicolas Auger , de la paroisse de Nolleval.

Il n'avait pas tenu aux cardinaux de Bourbon et de Vendôme, qui avaient recommandé vivement un sieur De Clavières , parent du maréchal d'Aumont , et sans doute encore étranger à la ville et à la province. « Vous avez peu recognoistre , écrivait au chapitre le cardinal de Vendôme , les peines que monsieur le cardinal mon oncle, et moy, avons tous les ans pour conserver les droietz du prévilège sainct Romain , et qu'à ceste occasion il est besoing quen la liberté de vos suffrages vous faciéz choix de personnes qui se puissent rendre dignes

de ceste grâce ; c'est ce qui adviendra s'il plaist à Dieu disposer vos espritz, comme je le désire de toute l'affection qu'il m'est possible, à favoriser du prévilège de la dicte fierté le sieur De Clavières , parent de M. le maréchal d'Aumont , qui vous aura une extrême obligation, en laquelle mon dict sieur le cardinal mon oncle , qui vous ne escript affectionnément , et moy aussy, participerons pour le recongnoistre de très-bon cueur, en toutes occasions , etc. » — « Je vous prye (avait-il écrit de sa propre main) que l'effect de ce que je vous escrips fasse paroistre vostre bonne affection envers moy. » En effet , le cardinal de Bourbon , « à la prière de quelques seigneurs, officiers de la couronne, ses meilleurs amys » , recommandait aussi le sieur De Clavières. « Ce gentilhomme, disait le prélat, appartient à aucuns d'iceulx officiers de la couronne, qui pourront beaucoup ayder à conserver nostre dict privilège, si Von y vouloit donner quelques traverses, comme Von a faict cy-devant. » Le duc de Guise écrivit aussi au chapitre , mais en faveur des sieurs De la Motte D'Agneaux père et fils, « des plus zéléz en nostre religion » , disait -il ; c'est dire assez que c'étaient de chauds ligueurs ; et De Thou les a en effet notés comme tels. Peut-être ces gentilshommes étaient -ils complices du sieur De Clavières ; car le prince ajoute, dans sa lettre, « qu'il sçayt que monsieur le cardinal de Bourbon aura

agréable ceste eslectiou » ; et comment ce prélat l'aurait-il eue pour agréable , si elle eût contrecarré la sienne?

1589. En 1589 , le chapitre osa donner la fierté à des

prétendans que , dès Tannée précédente , le duc de Mayenne lui avait presque enjoint d'exclure , mais que protégeait , il est vrai , M. De Brissac , dont le crédit était grand alors. C'étaient le capitaine Des Noyers , et le sieur De Blancfossé , enseigne du capitaine Trésaint. « Du Noyer (écrivait M. De Brissac au chapitre) est très-zélé à nostre religion saincte, et m'a assisté en plusieurs expéditions, par le passé, contre les ennemys de la foy. Recevez-le entre les bras de vostre miséricorde, luy qui ne respire que le désir d'assister ceux qui combattent pour l'églize , et qui est recommandable à la patrie par beaucoup de mérites dont il s'est rendu utile à tout ce païs où il a beaucoup de créance entre les gens de guerre , dont maintenant il faut appuyer et défendre nostre bon droict. Ceste considération et celle de ses ennemis qui se sont jette z au party contraire, serviront, s'il vous plaist, messieurs, à vous esmouvoyr à pitié ; vous requérant bien humblement d'ayder à son absolution et luy départir les grâces dont vous avez reculé la mort d'un million de condamnés : vous asseûrant que vostre privilège ne peut estre eslargi à un gentilhomme dont la vie doibve estre

plus chère à la province ne qui soit plus repantant de son pèche'. » Pour être exact , il aurait fallu dire de ses péchés; encore le mot eût-il été doux, caries deux prétendans avaient à se reprocher bon nombre de meurtres. Ils avaient été acteurs principaux dans une sanglante tragédie qui avait été jouée, en 1587 ou 1588, aux portes d'Argentan; et, dans ce conflit, le sieur De Villiers, leur oncle, qui se trouvait parmi leurs adversaires , avait été tué. Dès le â4 mai 1 588 , le duc de Mayenne avait écrit aux chanoines , dans les termes les plus énergiques, pour les détourner d'accorder la fierté à ces deux prétendans. « Ces gentilzhommes , disait-il, sont huguenotz , ainsy qu'on me Ta faict entendre. Vostre privilège est trop sainct et sacré pour estre mis es mains de personnes tant indignes et si contraires à nostre religion. J'espère que vous ne leur donnerez subject de s'en prévaloir; je vous en prie, particulièrement enfaveur du sieur De Maisons (frère du sieur De Villiers, défunt), que vous obligerez infiniment si vous ernpeschéz que ses nepveux huguenotz jouyssent du privilège de Vesglise dont ils

ne sont pas Ce seroit trop clairement en abuser,

et pour leur donner courage de faire une autre fois

plus grand mal J'adjouxteray que le dict sieur

De Maisons , comme bon catholicque , a tousiours porté les armes pour le service de Dieu et de son esglisc, inesme avec inoy eu l'armée qui lut dressée

il y a trois ans; et s'il mérite quelque recommandation pour cela, je me persuade avec raison que ceux qui ont tenu le party contraire n'en me'ritent point; ce que je remets à vostre bon jugement. » Le chapitre, non sans fondement, regarda comme calomnieux les mauvais bruits qui avaient couru sur la religion des deux prëtendans. Pour Du Noyer , l'attestation de M. De Brissac valait un certificat de la sainte inquisition ; Blancfossé pria MM. du chapitre de « considérer comme il s'estoit employé par cy- devant pour batailler contre les rebelles de la foy, ce qu'il désiroit faire jusqu'au dernier soupir de sa vye. » L'argument parut sans réplique ; et les deux cousins levèrent la fierté. 1590. Cependant, Henri III avait péri, poignardé par

Le parlement un fanatiqUe. La ligue régnait en France. Rouen

divisé en deux 1 <-> r>

fractions, dont et beaucoup d'autres villes de la province étaient

Tune reste à

Rouen, et rautre au pouvoir de cette faction. Ceux des membres du

va se fixeràCaen. . . . , .

parlement de Normandie qui avaient embrasse ce parti , tenaient à Rouen un simulacre de parlement sans dignité, sans indépendance, à la merci d'un conseil de l'Union succursale de celui de Paris ; et , comme ces conciliabules , toujours prêt à obéir aveuglément aux inspirations du duc de Mayenne et de ses affidés, Villars et De la Londe. Une autre fraction, restée fidèle à la cause royale, était allée se fixer à Caen , et s'y recrutait , chaque jour , des hommes intimidés ou indécis, qui ne s'étaient pas

déclares tout d'abord. Elle avait à sa tête tous les pre'sidens ; les deux avocats - généraux l'avaient suivie. Reconnus seuls, d'abord par Henri III, puis ensuite par Henri IV, ces magistrats, beaucoup plus nombreux, d'ailleurs, que ceux restés à Rouen, se regardèrent, non sans motif, comme le véritable parlement de Normandie. Pouvaient -ils en effet reconnaître ce caractère dans une faible minorité rebelle à l'autorité royale et employant contre elle les pouvoirs qui lui avaient été donnés pour la représenter et la défendre ? Pouvaient -ils aussi regarder comme un véritable chapitre une compagnie d'ecclésiastiques, composée ou d'énergumènes dont les actions étaient aussi violentes que leurs prédications étaient furibondes , ou d'hommes faibles et pusillanimes qui laissaient tout faire? Ne Le p^nient

de Caen défend à

voyant a Rouen ni parlement , ni chapitre régu- celui de Rouen

. .,1 . 1 f. de délivrer un

lièrement constitues, les magistrats de Caen tirent prisonnier îejour

. .f. 11 • i • t V(\/\ de l'Ascension.

signiner , dans les premiers jours de mai 15^0, aux chanoines de Rouen , un arrêt qui « faisoit inhibition et défense aux doyen , chanoines et chapitre de Rouen, rebelles au roy, de procéder, le prochain jour de l'Ascension, à l'élection et nomination d'aucun prisonnier au prétendu parlement , aussi rebelle , séant à Rouen. » Mais quel résultat le parlement de Caen avait-il pu attendre de cet arrêt? Avant qu'il songeât seulement à le rendre, le capitaine Bosc-Rozay, alors zélé ligueur, célèbre

depuis par son incroyable escalade du fort de Fécamp , e'tait venu trouver les chanoines de Rouen , avec une lettre de M. De Villars , qui les suppliait d'élire, pour cette année, le sieur Du Tot-Mesniel, père d'un des capitaines des troupes de la ligue. « Le sieur Du Tot-Mesniel (écrivait M. De Villars au chapitre) est un gentilhomme très-catholique et aultant affectionné à nostre party qu'aultre que je congnoisse. » Et, comme des ennemis de Du Tot-Mesniel, pour l'empêcher d'obtenir la fierté, répandaient le bruit que son fils avait quitté la cornette de M. De Villars, ce dernier écrivit de nouveau au chapitre, pour lui assurer que « c'estoit ung nommé Du Tot-Beaunay qui avoit quitté sa cornette , et que ce Du Tot-Beaunay n'estoit point parent du sieur Du Tot-Mesniel. « Je vous jure, Messieurs (ajoutait-il), que je seroys très-marry de vous avoir prié pour homme qui fust indigne d'un sy sainct prévilège, quand bien il seroit mon parent. » Nous verrons plus tard si Villars resta fidèle à des sentimens si louables. Quoi qu'il en soit , le chapitre élut , et la fraction ligueuse du parlement lui délivra Antoine Hagues, et le sieur Du Tot-Mesniel son complice « prévenus de grand nombre de meurdres , voleries exécrables , et crimes atroces. » Nos registres ne nous en apprennent pas davantage sur les crimes de ces protégés de Villars. En revanche, ils ne nous disent que trop pour quelle cause

déplorable Jacques Pollart se vit contraint de solliciter la fierté, l' année suivante. Ce Pollart était de la compagnie des arquebusiers de Rouen. Le lundi de Pâques 1591 , il assista, avec ses camarades, à 1591. la messe qui se célébrait chaque semaine, pour La fierté est

1 x x accordée à un

leur confrérie , « en la chapelle Saincte Barbe , au jeune homme d*

Rouen qui avait

collège de l'hospital du Roy. » Après la messe, le tuésonpère. sieur Le Duc , leur capitaine , leur ordonna de se réunir tous, le lendemain matin, « pour accompaigner et assister monsieur nostre maistre Houllé , religieux jacobin,» qui devait aller prêcher à Sainte- Catherine-de-Grandmont. Disons-le, en passant, ce maistre Houllé était bien le plus grand brouillon et le plus forcené ligueur que l'on pût voir dans toute la Normandie, où pourtant il n'en manquait pas. Chassé de Caen, où il avait failli causer une sédition par ses prédications incendiaires , il avait été accueilli avec enthousiasme à Rouen , où la ligue le traitait comme un grand saint et un martyr ; néanmoins il ne plaisait pas à tout le monde, et l'on peut croire que la compagnie des arquebusiers , qui était chargée de le conduire , toutes les fois qu'il allait prêcher aux environs de la ville , n'était guère moins pour lui une escorte de sûreté qu'une garde d'honneur. Quoi qu'il en soit, obéissante aux ordres de son capitaine , et vouée d'ailleurs à la ligue , la compagnie des arquebusiers conduisit, le lendemain, à

oU HISTOIRE DU PRIVILEGE

Sainte-Catherine-de-Grandmont , le fougueux prédicateur. Des sentinelles furent posées aux portes de l'église «pour esviter aux survenues et inconvénients qui pouvoient advenir pendant la prédication, par les adversaires de nostre religion. » A la fin du sermon, quelques arquebusiers allèrent demander au père Houlley s'il resterait à Grandmont pour dîner, ou s'il voulait qu'on le reconduisît à la ville. Le révérend père n'avait garde de laisser partir son escorte sans lui; il leur répondit^ qu'il ne vouloit tarder aulcunement. » — «J'ayme mieulx, ajouta-t-il, estre entre vos mains qu'en celles des raulletz. » On appelait ainsi à Rouen les royalistes, peut-être à cause de Du Rollet , gouverneur du Pont-de-T Arche , dévoué à Henri IV, et qui souvent envoyait des soldats inquiéter les faubourgs de Rouen. « Lors monsieur nostre maistre Houllé fut reconduyt par toute la compaignye , jusqu'à

l'entrée du barc », et là, les arquebusiers prirent

congé de lui. Si nous avons rapporté ces détails, quoique assez étrangers au fait qui va suivre, c'est qu'ils nous paraissent peindre l'esprit et les mœurs du tems. Arrivons maintenant à la catastrophe déplorable qui ensanglanta cette journée. En quittant le frère Houlley, le capitaine Le Duc, Pollart fds et quelques autres chefs des arquebusiers étaient allés dîner au jardin de Pollart père , ancien capitaine de la compagnie ; ce jardin était situé vers

Bonnes-Nouvelles. Après le dîner on s'était diverti ; les uns avalent joué aux chevilles: les autres avaient tiré des armes. Vers quatre heures après midi, quelqu'un vint leur dire « qu'il y avoit des raulletz proche du jardin. » A l'instant , ils prirent tous leurs armes ; mais il se trouva que « c'estoient vingt cuyrasses qui sortaient de Rouen. » Cependant , l'heure étant venue de retourner à la ville , on partit du jardin. Arrivée au bord de la rivière, cette société, trop nombreuse pour qu'un seul bateau pût la contenir, se partagea dans deux barques. Pollart père, le capitaine Le Duc et quelques arquebusiers se mirent dans l'une; Pollart fils se mit dans l'autre, avec le reste de la société. Pollart père conduisait la première barque ; son fils conduisait la seconde. Pour égayer la traversée, on commença par se jeter de l'eau d'un bateau dans l'autre. L'aviron du fils Pollart étant venu à se rompre , un de ses camarades se mit à sa place avec un autre aviron. Lorsqu'on fut fatigué de se jeter de l'eau, on se salua d'une barque à l'autre, à coups d'arquebuse. Le fils Pollart prit la sienne « n'ayant congnoissance qu'il y eust dedans icelle aultre chose qu'une charge de pouldre qu'il y avoit mise au partir de Rouen, et sans aucun plomb. » Mais malheureusement elle était chargée ; il tira , et, chose lamentable! d'un seul et même coup il atteignit à la tête son père et le capitaine Le Duc.

Tous deux tombèrent, l'un dans la Seine, l'autre à la renverse dans le bateau. Tous les deux étaient morts avant que l'on touchât le quai. Jacques Pollart se précipita dans la barque où gisait le cadavre de son père , et montra un violent désespoir. Sur le quai, il fut arrêté et conduit dans les prisons. Beaucoup de circonstances donnaient à ce double meurtre l'apparence d'un acte involontaire. Jacques Pollart, marié, père de quatre enfans en bas âge, demeurait, depuis neuf ans, avec son père; ils ne faisaient qu'un ménage , et paraissaient avoir toujours vécu dans le plus parfait accord. Le capitaine Le Duc était un de ses amis les plus familiers; récemment sa femme « avoit aydéà donner la chrestienneté à ung des enfans de Jacques Pollart » , c est-à-dire qu'elle avait été sa marraine. Mais l'horreur insurmontable qu'inspirait un parricide même involontaire , et peut-être quelque incertitude sur l'innocence du prisonnier, déterminèrent le parlement à prononcer que Pollart ne serait délivré que par provision. Cette clause choqua beaucoup le chapitre , qui envoya aussi-tôt au Palais des députés chargés de réclamer contre l'arrêt. Mais le parlement avait levé l'audience ; les députés se rendirent donc chez M. Le Chandelier, doyen des conseillers , qui avait présidé la cour , lors de la délibération sur le cartel. Ils lui dirent que le chapitre les avait chargés de déclarer à la

cour « qu'ilz ne pouvoient recepvoir le prisonnier par eulx nomme' , suivant le dict arrest, lequel implicquoit contrariété. Le chapitre supplyoit la court, pour éviter scandalle, de leur faire délivrer le prisonnier purement et simplement, en la forme accoustumée. » — « Pour ce qu'il concerne la vye de Poullart, Jeur répondit M. Le Chandelier, la court l'a délivré purement et simplement , et l'a jugé digne de joyr du privillége ; la réservation qu'elle a faicte par ce mot: par provision, est pour réserver le jugement de la succession , ou quelqu'autre ordonnance d'envoyer le dict prisonnyer cy-après par devers monseigneur le duc de Mayenne , pour luy faire service en son armée , et le tirer des yeux du peuple qui luy a veu commettre ung tel patricide. » Cette réponse ne satisfit point le chapitre: et les deux députés revinrent bientôt déclarer à M. Le Chandelier « que leur compaignye ne se contentoit de la dicte délivrance , ains désiroit le dict prisonnyer estre délivré purement et simplement pour joyr du privilège monsieur sainct Romain; aultrement n'estoient délibérez aller en la procession. » Ils demandèrent que la cour fût assemblée pour « luy faire entendre la dicte délibération, afin d'y pourveoir. » Bientôt, deux autres députés allèrent au palais , où enfin le parlement s'était réuni au nombre de huicf, et lui déclaré - « rent que le chapitre n'entendoit procéder aux

;i88 HISTOIRE DU PRIVILEGE

cérémonies accoustumées à la délivrance du prisonnier esleu , ny faire célébrer la messe, jusques à ce que ces motz ; par provision , fussent biffez de l'ar rest. » Les huit magistrats s'y refusèrent, en déclarant ces mots ; « par provision , ne concernoient le crime , et quilz en feroient délivrer acte par leur compaignye , lors quelle seroit assemblée en plus grand nombre. » Après avoir délibéré sur cette réponse, le chapitre arrêta « que l'on ne célébreroit, ce jourd'huy, la messe, ny se feroit aussy la procession et aultres cérémonies accoustumées à la dicte délivrance, si non qu'il seroit dict présentement tierce, sexte, none etvespres.» On appela le coutre , et on lui fit défense « de sonner aucunement, ce jourd'huy ny demain, jusques que aultrement en eust esté ordonné. » — « Ce faict , messieurs levez , et , à l'instant , entrez en chœur pour dire et chanter ce que dessus, ainsy que le peuple estait grandement esmeu et quasy prest à sédition » , arriva M. De la Londe, seigneur très-accrédité et très-puissant à Rouen, sous la ligue, et qui se mêlait de tout. De son chef, il était allé au palais, avec les maîtres de la confrérie de saint Romain, demander à la cour la correction désirée par le chapitre.... On lui avait promis de réformer la clause, dès le lendemain. « Pourquoy il supplya grandement messieurs les chanoynes de passer oultre aux cérémonies , disant estre envoyé de la

part de la court, qui luy faisoit dire qu'elle réforîneroit demain son arrest, et feroit oster ces mots; par provision. » M. De la Londe déclara « qu'il proinettoit luy-mcsme le faire faire , fcust par force ou aultrement , offrant signer au registre, en cas de doubte. » Le chapitre ne demandait pas mieux. M. De la Londe écrivit donc et signa immédiatement le billet suivant, dont j'ai l'original sous les yeux: « Je promectz à messieurs du chapitre de Rouen fayre rayer ces mots qui sont à l'arrest de la court, donné ce jourdhuy pour la délivrance de Jacques Poullart, prisonnyer : par provision. Faictce jour de l'Ascension, le â3e. de may 1 591 . A. Delà Londe.» Le chapitre n'avait plus rien à désirer. Aussi, « encores que huict heures du soir feussent sonnées, la procession se rendit de Nostre-Dame à la Vieille- Tour, et la cérémonie eut lieu paisiblement et sans murmure. »M. De la Londe avait agi en homme sur de son fait; mais il n'avait pas trop promis. Dès le lendemain , par un nouvel arrêt , le fantôme de parlement ordonna que « Jacques Pollart jouiroit définitivement du privilège de monsieur sainct Romain , à la charge qu'il feroit service pour la défense de la saincte unyon des catholicques, près de monseigneur le duc de Mayenne , ou en ville de l'unyon aultre que ceste ville de Rouen. » Néanmoins, l'arrêt le déclara « indigne de la succession du dict deffunct Guillaume Pollart son père. » On

voit à quel degré de servilité et d'abaissement étaient descendus ces magistrats , après avoir secoué le joug de l'autorité légitime.

1595. Le chapitre, un peu plus rétif, ne donnait pas

La fierte accor- toujours la fierté aux protégés des chefs de la ligue.

déc aux auteurs r\r\

d'unassassinatde En 1 59§ , un sieur De Mantrevîlle , gentilhomme

guet-à-pens, corn- 1'» 1 11 • • *1> 1

misdans Rouen, normand, était venu la solliciter, muni cl une lettre du duc de Mayenne , qui le recommandait dans les termes les plus flatteurs. «Encores, disait ce prince, que l'affection que le sieur De Mantreville a toujours monstrée , par ses effectz et continuelz services , avoir à nostre saincte religion soit assez suffisante pour vous inciter d'user de toutes sortes de gratifications en son endroict; toutes fois, estant tesmoing oculaire de ses comportemens et de l'assistance qu'il nous a toujours faicte en toutes les occasions qui se sont présentées pour ce sainct party, je le vous ay bien voulu recommander par ceste-cy, et vous prier, comme je fais, affectueusement, de le préférer à tous aultres, au privileige de monsieur sainct Romain, et le mettre hors de peine du malheur auquel il est tombé il y a long-temps. Il est gentilhomme de la patrie, et autant favorable que nul aultre. Je l'ay, jusques à présent, retenu près de moy, sur ceste occasion de bataille; ce qui l'a gardé de plus tost vous aller trouver pour impélrer ceste grâce qu'il attend de vous. » Malgré ce témoignage d'un vif intérêt donné au sieur De

Mantreville par le chef de la ligue, le chapitre préféra au protégé du duc de Mayenne, un jeune homme de la ville , nommé Thierry Polys ; et la ligue n'avait rien à dire ; car les Polys « estoient sept frères, portant, tous sept, les armes pour la saincte unyon. » Leur affaire, pourtant, n'était pas des plus favorables. Pour se venger du sergent Yvon Gaudissart qui avait battu l'un d'eux, ils s'étaient postés au coin de la rue de la Jouste, vers la harenguerie, par où leur ennemi devait passer; et, au moment où il avait paru , s'élançant de leur embuscade, « poulséz qu'ilz estoient du maling esprit (dirent-ils eux-mêmes dans' leur confession) » , ils s'étaient jetés sur lui , et l'avaient tué à coups d'épée et de dague. Ce meurtre sentait bien son guet-à-pens ; mais il avait été commis

un Mardi-Gras Tous ces jeunes gens avaient

fêté le patron du jour ; « ils av oient pris leur vin de quatre heures » , leurs têtes s'étaient montées ; et puis le moyen de tenir rigueur à sept jeunes hommes de la ville , à sept frères « portans , tous sept, les armes pour la saincte unyon » î Le chapitre leur accorda la fierté, et le parlement s'empressa de ratifier ce choix.

Mais c'était en 1593 que l'esprit de la ligue de- 1593. vait se montrer h découvert dans un choix déshono- Assassinat a

Du Hallot-3Ioiit

rant pour elle, déshonorant pour le chapitre qui se mo«cncy, ra le laissa imposer, pour les magistrats qui n'euren

<TAlef;re et srs orapliccsi

pas honte de lui donner leur sanction. C'est ici un des faits les plus remarquables de l'histoire du privilège ; on nous pardonnera des détails.

Dans les combats que Henri IV avait eu à soutenir contre la ligue , dès les premiers jours de son avènement, au trône, il avait e'te' seconde' surtout par François De Montmorency du Hallot. En Normandie « c'estoit ce seigneur qui, le premier , s'estoit oppose' aux ennemys du roy, et leur avoit tellement résisté , que leurs efforts pour occuper en entier ceste vaste province avoient été rompus (I). » A la bataille d'Arqués , il s'était battu comme un lion, auprès du roi, qui voulut reconnaître son dévoûment et sa bravoure. Le gouvernement de Gisors était alors dans les mains de Christophe II, marquis d'Alègre, baron de Saint- Just, que ses violences et sa tyrannie avaient rendu l'effroi du pays. Pour ne citer qu'un seul fait, qui suffit pour peindre ce gentilhomme, M. Frontin, lieutenant-général , ayant résisté à un de ses caprices, on l'avait vu faire attacher ce vieillard à un poteau, le faire asseoir sur un baril de poudre; une mèche brûlait auprès ; et si , avant qu'elle se fût éteinte, le vieillard ne cédait pas, le baril allait sauter. La constance de ce digne magistrat, dans une circonstance si critique, avait provoqué dans

(') Denys Bouthillier , Plaidoyer.

le peuple , d'abord des murmures d'admiration , puis, auprès du gouverneur, des instances énergiques , auxquelles il avait bien fallu céder (I). Enfin, les plaintes s'e'tant multiplie'es, le roi, contraint de remplacer un gouverneur détesté de tous, avait donné le gouvernement de Gisors à Montmorency du Hallot , comme une récompense de ses services. Le marquis d'Alègre, se voyant ainsi destitué, conçut une haine violente contre Montmorency du Hallot , son successeur , et jura de se venger sur lui tôt ou tard d'une disgrâce dont ce gentilhomme profitait sans l'avoir provoquée. D'Alègre ne fut que trop fidèle à ce serment. Dès lors, il ourdit la trame dont son ennemi devait être la victime. Dans son château de Blainville, voisin de Rouen, il avait, le jour et la nuit, de longs et mystérieux entretiens avec le comte de Saint-Pol, un page nommé Marché, et d'autres domestiques. L'air sombre de D'Alègre et de ses confidens, l'expression sinistre de leurs visages, annonçaient quelque noir dessein. Enfin, le 1 â septembre 159â, le marquis partit, très-matin, de son château de Blainville , accompagné de quinze ou seize

l1) Histoire (manuscrite) du château de Dangu , in-£°. Cet ouvrage m'a été communiqué par M. De Stabenrath , juge au tribunal civil de Rouen. — Essai généalogique sur la maison d'Alègre , manuscrit de la bibliothèque du roi. Ce manuscrit m'a été communiqué par M. Laçabanc , employé dans cette bibliothèque.

gentilshommes et domestiques à cheval. Cette troupe chemina jusqu'à Vernon-sur-Seine, où elle arriva à six heures du soir , et descendit à l'hôtel du Gros Tournois. François de Montmorency était venu récemment en cette ville, de sa maison du Hallot. La nuit se passa tranquillement ; mais le lendemain matin, vers six heures, le marquis d'Alègre fit venir quatre des gentilshommes qui l'avaient accompagné, et leur dit ; « Je m'en vays en ung certain lieu où il fauldra jouer de l'espée et se battre... venez avec moy vous me debvéz ceste assistance. » Ils lui promirent de le suivre. Alors il leur apprit qu'il s'agissait d'assassiner Du Hallot « qui (disait-il) luy avoit faict une perfidie », et, de nouveau, ils lui promirent leur concours. On déjeûna; pendant le repas, D'Alègre fit accommoder les pistolets des hommes de sa suite. Bientôt toute la troupe de D'Alègre monta à cheval , et se rendit à la maison du sieur Du Hallot où l'on s'arrêta. D'Alègre et les siens demandèrent à parler à ce seigneur. Un page leur dit qu'il allait venir. En effet, on vit presque aussi-tôt le sieur Du Hallot descendre de sa chambre, appuyé sur des béquilles, à cause de blessures graves qu'il avait reçues au siège de Rouen, où il avait eu un cheval tué sous lui (I). D'Alègre et quelques uns des siens mirent

(') De Thou, livre 103; Valdory, Discours (in siège, de Rouen, F». 76 x>\

pied à terre et donnèrent leurs chevaux à tenir a leurs laquais. Du Hallot , la main au chapeau, souhaita le bonjour au marquis d'Alègre. Mais celui-ci , la teste couverte , lui dit : « Ilfault mourir » ; et tirant son poignard , lui en donna plusieurs coups dont il mourut peu de tems après , achevé' à coups d'épée par les amis du marquis , tandis que les autres desarmaient les deux gentilshommes qui accompagnaient Du Hallot (I). D'Alègre et les siens remontèrent à cheval , et gagnèrent au grand trot la porte de la ville , où trouvant la herse abaissée, ils parvinrent à la hausser, malgré les sentinelles, s'échappèrent tous, et s'en allèrent droit au château de la Roche-Guyon, où ils dînèrent; le soir, ils étaient tous de retour au château de Blainville. Ce crime avait été commis le dimanche 13 septembre 1592. Dès le 17, la dame Du Hallot, veuve de l'homicide, les dames De Mollac et De la Vérune , ses nlles , prosternées aux pieds du parlement de Caen, lui dénonçaient l'horrible assassinat de Vernon , et lui demandaient justice. Ce parlement ordonna qu'il en serait

(') On montre encore , à Vernon , la maison où fut commis ce mémorable assassinat. Elle est situe'e rue Allais . près la Fausse-Porte , et connue sous le nom de Maison carrée , ou Château. Je dois ce renseignement à M. Dumesnil, membre de l'Académie de Rouen, qui, domicilié autrefois à Vernon, a habité la maison dont il s'agit, et a toujours vu les habitans de Vernon l'indiquer comme celle où Montmorency Du Hallot fut assassiné.

informe. Comme on s'occupait de l'instruction , le procureur du roi à Vernon envoya un renseignement qui prouvait, avec plus d'évidence encore, la longue préméditation du crime. Peu de teins auparavant, un sieur D'Amonville, ligueur forcené, plein de haine pour les royalistes , apprenant la mort de Larchant, capitaine des gardes de Henri IV, arrivée au siège de Rouen , avait dit ; « Larchant est mort, Du Hallot sera bientost de mesme (I). » Prédiction ou menace qui ne s'était que trop fidèlement accomplie'. L'instruction languit quelque tems, soit à cause de l'importance et de la complication du procès , soit parce que tous les coupables étaient en fuite, ou retirés dans des villes au pouvoir de la ligue. Mais ces procédures effrayaient D'Alègre, et il songea a se mettre en sûreté. A jamais perdu dans le parti royaliste , par l'exécrable forfait qu'il venait de commettre et dont avait péri victime un homme cher au roi, il vit qu'il ne lui restait plus d'autre ressource que la ligue, dont, long-tems, il avait été l'un des adversaires les plus acharnés. De son château de Blainville, situé à quatre lieues de Rouen , assez forte place défendue par des tours nombreuses et environnée de vastes fossés, naguère il avait fait, avec quelques soldats attachés

(') Registres secrets du parlement royaliste séant à Cacn , 26 sep tembre 159-2.

à sa personne , des sorties fréquentes qui incommodaient fort les campagnes des environs et même la ville de Rouen. Pour recourir a un parti envers lequel il s'était montre' si hostile, il fallait offrir de fortes garanties. Mais l'assassinat de Vernon était un titre qui ne laissait rien à désirer. Meurtrier d'un lieutenant de roi nommé par Henri IV, d'un royaliste éprouvé et redoutable ; poursuivi par le parlement de Caen, fidèle au roi de Navarre : c'en était plus qu il ne fallait pour être reçu par la ligue , à bras ouverts. Au premier mot qu'il dit de la fierté , on lui donna les assurances les plus expresses. Restait à trouver un moyen de jouir du privilège, sans être obligé de se montrer à Ptouen, en personne, ce qui, peut-être, n'eut pas été sans danger pour lui. Ce moyen s'offrait de lui-même. Lors de son expédition à Vernon , le marquis d'Alègre avait été accompagné, entre autres, par Claude De Péhu, sieur de la Mothe, jeune gentilhomme né à Longueil , en Picardie. Péhu avait été, dans son enfance, page du marquis d'Alègre; mais il l'avait quitté après la prise de Dieppe, (en 1589) et s'était attaché à la personne du gouverneur de Gournay, qui tenait pour la ligue. Là « il avoit porté les armes et faict la guerre pour le party de la saincte unyon. » Lors de la prise de Gournay par le maréchal de Biron , Péhu ayant été fait prisonnier, le marquis d'Alègre s'était souvenu de

son ancien page, et avait payé sa rançon. « Depuis iceluy temps, Péhu estoit retourné chez son premier maistre et luy avoit tousiours faict service. » Péhu lui devait tout ; ce fut lui que le marquis chargea d'aller à Rouen se constituer prisonnier , et solliciter , pour lui et pour tous ses complices , le privilège de la fierté. Claude Péhu, lui aussi, avait à produire des titres qui, à cette époque, étaient d'un grand poids. Mais il avait, comme D'Alègre , servi sous le roi de Navarre, hérétique, à V encontre des catholicques ; par là il avait encouru l'excommunication et les censures de l'église : il fallait d'abord se purifier de ces souillures. Avant donc de se faire écrouer dans les prisons , il alla à l'archevêché , se présenter à monseigneur Jehan de Lesselie , èvesque de Rosse , suffragant de l'archevêque, subdélégué du cardinal de Plaisance, légat du saint-siége, envoyé à Rouen par la cour de Rome pour y perpétuer, s'il était possible, l'esprit de la ligue. Admis en présence du prélat , Péhu « demanda, en toute humilité, pardon à Dieu et à l'esglise, et supplia le subdélégué du saint-père de luy donner l'absolution, soy submettant à telle pénitence que cet ecclésiastique adviseroit bien estre , avec protestation de n'adhérer jamays au dict roy de Navarre , ses fauteurs et adhérens , ne porter les armes , ny favoriser , en façon quelconque les hérétiques, ains vivre en lunyon

de l'esglise catholicque, apostolique et romaine, et mourir pour la défense d'icelle. » Le subdélégue' du légat n'avait garde de se montrer difficile. Il enjoignit à Péhu « pénitence salutaire , et lui donna l'absolution, après lui avoir faict jurer sur les sainctes évangiles », et signer en présence d'un notaire, l'engagement qu'il venait de prendre. Un acte en forme constatant cette absolution ; le certificat d'un chanoine en l'église collégiale de Saint- Michel de Blainville , qui constatait que Péhu « estoit bon catholicque , et avoit faict ses Pasques, ceste année , avec toute contrition et repentance » : un autre certificat d'un religieux minime , attestant que le marquis d'Alègre avoit aussi faict ses Pasques, dans les conjonctures, c'étaient là des titres d'une haute importance. Les sollicitations énergiques des chefs de la ligue vinrent leur prêter une nouvelle force. Le duc de Mayenne écrivit au chapitre pour le « prier et conjurer, de toute son affection, de donner la fierté au marquis d'Alègre, gentilhomme de qualité et de mérite , que je désire infiniment, disait-il, estre gratifié de ceste courtoisie. Je vous asseiire , ajoutait le prince , que ne la sçauriéz accorder à personne qui la mérite mieux que luy , ny dont je reçoive plus de contentement. » Que le chef de la ligue reçût , maintenant , beaucoup de contentement du marquis d'Alègre, si zélé naguère pour la cause royale, à la bonne heure;

niais oser dire au chapitre qu'il ne pouvait appliquer son privilège à personne qui le méritât mieux que ce gentilhomme, n'était-ce pas outrager à la fois le chapitre et le privilège , la religion et l'humanité ; et ne croit-on pas rêver lorsqu'on lit cette incroyable lettre ? Mais dans les tems de dissentions civiles , aux yeux des hommes extrêmes de chaque parti, il n'y a plus de bien, de mal, de vice, de vertu; mais, selon les époques, des couleurs ou religieuses ou politiques. Amour et honneur à l'homme méprisable qui arbore celles-ci! haine et injure à l'honnête homme qui arbore celles-là! méconnaissance, mépris et haine pour celui qui ne marche sous aucune des bannières que les partis ont déployées, parce qu'à ses yeux aucune d'elles n'est sans tache; tel est, tel fut, tel sera toujours le cri des factions. Ainsi, au dire du duc de Mayenne , on n'aurait pu trouver un homme qui méritât mieux la fierté que l'odieux auteur de l'assassinat le plus lâche et le plus froidement, le plus long-tems prémédité qui fut jamais. M. De Villars renforçait cette recommandation, et « supplioit le chapitre, en son particulier, de toute son affection , de donner la fierté au marquis d'Alègre. » C'était ce même Villars, qui , trois ans auparavant , avait dit au chapitre : « Je vous jure que je seroys très-marry de vous avoir prié pour homme qui fut indigne d'un sy sainct privilège , quand bien il seroit mon parent. »

Mais quoi , les conjonctures varient, et les hommes avec elles.

La veuve De Montmorency du Hallot et ses deux filles, averties de toutes ces intrigues, faisaient de grands efforts pour empêcher que les assassins de leur mari , de leur père, obtinssent une impunité scandaleuse. A leur demande, M. De Piperey , l'un des conseillers royalistes réfugiés à Caen, avait écrit à Rouen à M. De Thibermesnil son parent, et l'avait prié de tout faire pour empêcher le scandale qui se préparait. Il le suppliait « autant qu'il lui estoit possible, non pas comme pour ses affaires propres, mais encore d'avantaige, d'empescher, par tous moiens, que le dict privilège ne fust baillé au sieur D'Alègre ou aucun de ses complices , pour l'inhumanité et cruel meurtre et assassinat commis au feu sieur Du Hallot. » Un autre conseiller royaliste, M. De Boislévêque , avait écrit à un des capitaines de la ville de Rouen, à peu près dans les mêmes termes; et, dans sa lettre , il touchoit la maison De Montmorency (l), c'est-à-dire , qu'il relevait encore l'horreur du forfait par l'illustration de la victime. Mais que pouvaient contre les chefs de la ligue trois femmes éplorées, qui, encore, n'avaient de protecteurs que dans le parti des hérétiquesPhe chapitre réuni élut, tout dune voix , Claude de Péhu et ses complices ,

(') Registres secrets du parlement royaliste séant à Caen, 1593.

c'est-à-dire le marquis D'Alègre et les quinze ou dix-huit assassins qui l'avaient accompagne à Vernon. Tandis que le parlement, réuni dans la grande chambre dorée , attendait les députés chargés de lui apporter le cartel d'élection, deux gentilshommes, les sieurs Mascarel d'Urville et De Lafons furent introduits, et présentèrent des lettres parlésquelles le duc de Mayenne et M. DeVillars pressaient le parlement « de vouloir faire joyr , ceste année, le marquis D'Alègre , du privilège de monsieur sainct Romain , et d'employer , sur ce, son auctorité. » Peu d'instans après, arrivèrent les députés du chapitre ; ils remirent au doyen, car le parlement de la ligue n'avait pas de présidens , un cartel qui fut décacheté , et se trouva contenir ces mots ; « Claude de Péhu, sieur de la Mothe, prisonnier en la cour des Aides , pour luy et ses complices , de la religion catholicque apostolique et romaine. » On alla chercher le prisonnier à la conciergerie de la cour des Aides (rue du Petit-Salut) où il était détenu. Les registres du parlement nous disent qu'il « estoit accoustré d'ung pourpoinct et hault-dechausses de taffetas grix , avec ung bas de soye verd, et avoit ung manteau de sarge de couleur de grix de guelde bordé de passements grix. » ciami< dep«i,u, Après un long interrogatoire pour la forme, e^sonwmpik" Claude de Péhu fut délivré « pour luy et ses complices tenants le party de la saincte unyon et

lève la fiertt

religion catholique , apostolique et romaine , et en faisant, par eux, profession de foi et le serment de la dicte unyon. » Ce serment , Claude de Pe'hu le prêta, à l'heure même, devant le parlement, avant d'être de'livrë aux députés du chapitre; puis il alla lever la châsse de Saint- Romain, marcha par les rues de Rouen, le front ceint d'une couronne d'innocence, et rentra impuni dans cette société que son crime avait glacée d'effroi. Le lendemain, lorsque, suivant l'usage , Claude de Péhu vint au chapitre, entendre une semonce et recevoir sa pancarte de sûreté, qu'auraient dit les chanoines, si quelque homme grave et d'autorité , justement indigné de l'abus qu'ils faisaient d'un privilège si beau en lui-même, leur eut adressé les paroles que Pasquier écrivait , presque dans le même tems , au président Bigot de Thibermesnil, son ami, et leur eût parlé en ces termes : « Comment se peut-il faire , Messieurs , qu'un si homme de bien comme fut vostre sainct Romain, produise un effect contraire à sa saincteté , et que ceste saincteté soit comme une franchise des meurdres les plus détestables (l). » En entendant cette sévère apostrophe dans la bouche d'un homme dont le caractère et la vertu auraient inspiré un respect involontaire , le chapitre eût été sans doute embarrassé de sa

(') Lettres d'Estienne Pasquier . livre 8 , lettre °S.

contenance , et les nombreux spectateurs de ce dernier acte de la solennité de la fierté , eussent aperçu moins de honte et de confusion dans le prisonnier agenouillé et attendant sa semonce , que dans cette assemblée de cinquante prêtres qui n'avaient pas craint de l'absoudre. Sans doute , et au sein de cette compagnie même , il s'était rencontré des hommes sages qui avaient tout fait pour épargner à l'église de Rouen la honte d'un choix si révoltant, et qui avaient prédit qu'il porterait malheur au privilège. Mais, ditBossuet, « les sages sont-ils écoutés dans ces temps d'emportement , et ne se rit-on pas de leurs prophéties ? » En revanche , il y a une conscience publique à laquelle on ne saurait imposer silence. Tout ce qu'il y avait d'honnête dans la province et dans la France, s'indigna d'un si monstrueux abus d'une chose sainte. Ce fut un grand scandale; mais ce fut aussi un coup terrible porté au privilège même par ce chapitre auquel il était si cher. De tous les argumens que les détracteurs du privilège employèrent plus tard pour le faire modifier , le plus fort , et il était sans réplique, fut l'élection du marquis d'Alègre et de ses quinze ou seize complices ; cet argument, c'était le chapitre lui-même qui l'avait fourni.

Cependant, la famille Du Hallot, indignée, avait eu recours au roi , au conseil et au parlement

de Caen. Un arrêt du conseil déclara que l'assassinat commis sur la personne du sieur Du Hallot, lieutenant de roi , était un crime de lèze-majesté , et que ce crime , en conse'quence , « estoit excepté du privilège de la fierté. »

Le légitime parlement de Normandie , séant à Caen, décida la même chose, le 19 janvier 1594. Dès le 1 3 février précédent, D'Alègre , Péhu de la Mothe, et ses autres complices, tous déclarés atteints et convaincus du meurtre et assassinat « proditoirement, et sous prétexte d'amitié, commis en la personne du sieur De Montmorency du Hallot, homicide à Vernon , où il estoit venu pour le debvoir de son estât et charge » , avaient été (par contumace) condamnés « à être traînés sur des claies, depuis les prisons de la conciergerie de Caen , jusqu'à l'échafaud; là, à être pinces et tenaillez de fers chaulds , par les mamelles , bras et cuisses » ; D'Alègre , « autheur et principal exécuteur du dict inhumain assassinat , tiré et démembré par quatre chevaulx, puis après décapité, et la main dextre coupée, sa teste et sa main attachées par le bourreau, en lieu éminent sur le pont de Vernon ; les autres membres aux quatre principales portes de Caen. » La Mothe Péhu et les autres complices avaient été condamnés « à estre rompus sur ung gril dressé sur Péchafaud , et , par après , à estre jetés vils dans un feu , pour y estre leurs corps bruslés cl

consommés en cendres. » L'arrêt grevait leurs biens d'immenses dommages-intérêts pour la veuve Du Hallot; d'amendes considérables au profit des cordeliers, carmes , jacobins , croisiers, pauvres de Caen; trente mille écus étaient affectés à la fondation et construction d'une église et oratoire en la ville de Vernon, pour le salut de l'ame du sieur Du Hallot; dans cette église, pour perpétuelle mémoire de la condamnation de D'Alègre, et exécration de son crime, devait être placée une colonne où serait attachée une lame ou tableau de cuivre contenant les causes de la fondation et construction. Cet arrêt ne pouvant être exécuté , vu l'absence des condamnés, le parlement décida «que des effigies en bosse, représentant la personne de D'Alègre et ses complices , par tableaux pour ce faictz , seroient pendues à des potences dressées sur la place du marché de Caen et sur celui de Vernon » ; que les noms des condamnés y seraient écrits , ainsi que les causes de leur condamnation. En outre, à cause de l'énormité du crime , le parlement les déclara ignobles et roturiers , eux et leur postérité , et ordonna que « la maison et chasteau de Blainville, où D'Alègre faisoit sa retraicte et résidence , seroit razée , desmollie et abattue, de manière à ce qu'il n'y restât dorénavant aucune marque de maison ni forteresse. »

Le jour même , cet arrêt fut prononcé à la barre

de la salle du Palais. Le 17, il fut exécute' à rencontre de D'Alègre , « en effigie en bosse représentant sa personne ; pour ses complices , en des lableaux qui furent pendus à des potences sur la place du marche' de Caën. »

Mais trois des complices du marquis d'Alègre n'en furent pas quittes pour l'effigie. Dès le mois de juin 1593, à force de recherches, on parvint à découvrir la retraite de l'un d'eux, le capitaine Fremyn de Floques , gentilhomme de Vimeu en Picardie. Il résista, on tira sur lui, et il reçut à l'épaule une blessure qui facilita son arrestation. Il fut amené à Caen , où on lui fit promptement son procès. Le jour de son jugement, la blessure qu'il avait reçue n'étant pas encore guérie , il fut u apporté à l'audience dans ung panyer d'osier, à cause de son indisposition » , et placé auprès du bureau du conseiller rapporteur. Le capitaine Fremyn avait-il été initié par le marquis d'Alègre dans son horrible complot contre Du Hallot Montmorency ? A l'en croire, lui et quelques autres gentilshommes étaient restés à cheval à la porte du sieur Du Hallot, ne sachant rien des projets du marquis ; et, après le crime, le sieur d'Alègre « leur avoit demandé pardon de ce qu'il ne les avoit advertys de son dessein. » Fremyn ajoutait, que lui et ses compagnons n'avaient eu connaissance de l'assassinai du sieur Du Hallot que « par ung grand bruit et

rumeur qui s'estoit faict après le crime. » Alors seulement ils étaient descendus de cheval, et avaient mis l'e'pée à la main ; et, voulant sauver le marquis d'Alègre , l'un d'eux avait poursuivi le trompette du sieur Du Hallot pour l'empêcher d,e divulguer le crime; un autre avait désarme' le maître d'hôtel. Vraies ou mensongères , ces explications ne furent point accueillies par le parlement.

A en croire encore le capitaine Fremyn, le sieur Du Fossey , l'un de ceux qui , comme lui , étaient restés à la porte De Montmorency du Hallot, lui avait dit , après le crime : « Encores que nous soyons du tout innocens , sy est il que nous serons tousiours en peyne , comme sy nous eussions eu congnoissance du crime... Nous sommes misérables à tout jamays ; et nous fault adviser à nostre asseûrance(l) ». Fremyn n'avait pas suivi ce conseil, et ce fut la cause de sa perte. Déclaré « deuement atteint et convaincu d'avoir adhéré et assisté au meurtre et assassinat inhumainement et proditoirement commis au dict feu sieur Du Hallot » , il eut la tête tranchée sur l'échafaud, à Caen. a Son corps, par après, fut démembré et mis en quatre quartiers, les quelz , avec la dicte teste , furent portez et affichez , savoir la teste en lieu éminent sur le pont de la ville de Vernon, et les dictz quartiers es quatre

(') Registres secrets du parlement royaliste se'ant à Caen.

principales portes de Caen ; ses biens confisqués , déduction faite de six mille écus pour les dames Du Hallot , et de deux mille écus d'amende pour la décoration du Palais et affaires de la cour. » En septembre 1 59/î , époque où la fraction fidèle du parlement de Normandie était de retour à Rouen et confondue avec l'aulre, le nommé Dumont-Doubledent, aussi complice du marquis d'Alègre, ayant été arrêté et emprisonné à la requête des dames Du Hallot, le chapitre eut la hardiesse d'envoyer des députés se plaindre au parlement. Dumont fût-il coupable, dirent-ils, «il ne pouvoit nullement estre recherché au moyen du privilège de monsieur sainct Romain , obtenu par Péhu en 1 593 , pour luy et ses complices. » Ils demandèrent que Dumont fût mis en liberté, et que défense fût faite aux dames Du Hallot, de le poursuivre pour le crime de Vernon. « C'est , répondirent les dames Du Hallot , une menée praticquée par le sieur D'Alègre et ceulx qui conduisent ceste affaire pour luy. Par arrêt, tant du conseil privé que du parlement, tous les complices d'ung si atroce , barbare et inhumain assassinat ont esté déclarez indignes du privilège. Au reste l'affaire ayant esté évoquée au conseil privé, elles supplièrent la cour de ne rien ordonner avant que le roi se fût prononcé , protestant prendre les chanoines à partie. » On peut imaginer la contenance embarrassée de ceux des membres du

parlement, présensà ce débat, qui avaient innocenté D'Alègre, Péhu et leurs complices. Les tems étaient bien changés. Il fut ordonné que le chapitre « se pourvoiroit par devers le roy. » Alors, les chanoines pressèrent vivement messieurs de l'Hôtel-de-Ville de Ptouen de s'adjoindre à eux dans ce procès devant le conseil , « y allant , disaient-ils , du plus beau privilège de la ville. » On leur répondit que « la ville interviendroit volontiers si l'on vouloit abroger le privilège ; mais qu'il ne s'agissoit , quant à présent , que d'un faict particulier , et qu'ainsy la ville ne pouvoit donner adjonction (I). » En décembre 1 594 , ce Dumont-Doubledent fut exécuté à mort, à Paris, en vertu d'un arrêt du conseil. Enfin , deux ans après, Le Cadet Lagloë , autre complice du même crime , fut aussi , en vertu d'un arrêt du conseil , puni du dernier supplice. Plus tard nous reviendrons sur cette affaire , qui ne fut entièrement terminée qu'en 1608. I5(J4. L'ordre des tems nous ramène à l'année 1 594-

Le sieur De Coquerel , qui fut élu par le chapitre, cette année-là , était complice d'un meurtre , fruit d'une de ces querelles entre gentilshommes , si fréquentes à cette époque ; et je ne parle de cette; élection que pour faire connaître une clause singulière de l'arrêt du parlement qui ordonna sa

(0 Manuscrits , nibliolhcrjuo «lu roi.

délivrance. Les pre'tendans au privilège de la fierté , qui venaient volontairement se constituer prisonniers à Rouen, dans l'espoir de l'obtenir, se faisaient presque toujours e'crouer par quelques bourgeois de la ville , en vertu d'une prétendue obligation par corps, qu'ils étaient censés n'avoir point acquittée. A ce moyen , le chapitre seul savait quel motif les avait contraints de venir aux prisons ; et la justice ignorant les crimes à raison desquels ces pre'tendans avaient sollicité le privilège , ne pouvait poursuivre , après l'Ascension , ceux d'entre eux que le chapitre n'avait point favorisés. Peut-être aussi cette collusion était-elle nécessaire à l'égard des concierges des prisons. Apparemment ces officiers n'auraient pas écroué les prisonniers volontaires, sans renonciation d'une cause qui motivât l'écrou ; on n'avait garde de leur déclarer la véritable ; et il fallait bien qu'ils ouvrissent les prisons à un débiteur que son prétendu créancier faisait écrouer en vertu d'un titre qu'il exhibait. En 1593, Péhu s'était fait ainsi écrouer à la requête d'un sieur Dufossey, pour une obligation contractée par brevet passé devant les tabellions de Blainville. En 1594, en délivrant le sieur De Coquerel , le parlement « adjugea aux povres prisonniers de la conciergerie la somme de vingt-cinq escus » , pour laquelle il s'était fait écrouer. Le premier président enjoignit aux doyen, chanoines.

chapitre et maîtres de la confrérie de saint Romain « d'icelluy représenter en la dicte court pour le payement de la dicte somme , sur peine d'en respondre en leur propre et privé nom » ; l'arrêt portait, qu'en ce faisant , « Coquerel seroit descharge' de la dicte somme envers le dict Dubosc. » Cette clause étonna le chapitre , qui envoya quatre députés au parlement pour représenter que le prisonnier devait être délivré à pur et à plein, sans aucune restriction. Ces députés ne trouvèrent que le premier président, qui leur répondit que la « court n'entendoit et ne vouloit préjudicier, en aucune manière que ce fust, MM. du chapitre. Seulement elle avoit voulu punir le sieur De Coquerel , qui , interpellé , sous la foi du serment , de dire si la somme de ving-cinq escus pour la quelle il disoit avoir esté écroué, estoit par luy loyalement deue, avoit confessé que non. La court, pour punir le mensonge par luy commis contre Dieu et son sainct esprit, F avoit condamné à payer, effectivement, la somme de vingt-cinq escus, qui seroit appliquée aux pauvres prisonniers et à autres choses pieuses. » Le chapitre , satisfait de cette explication , accomplit la cérémonie de la fierté qui avait été suspendue. 1595. En 1595, le choix du chapitre tomba sur un des

complices d'un assassinat moins éclatant , sans doute , que celui commis en 1 592 par D'Alègre , mais presque aussi prémédité , plus lâche encore,

DE SAINT ROMAIN. il 3

et provoqué par un motif des plus frivoles. Un La fierté

est accordée aux

moine de l'abbaye de Valmont, « Domp Guillaume mcUrtriers <r.m

Im • r 1 1 • • 1 1 1 moine de Val-

je lanneur, passionne pour le plaisir de lâchasse, mont

chassoit souvent aux bestes sauvaiges avec chiens de chasse » , sur des terres du domaine de Valmont. Ces terres , ainsi que le château , appartenaient à la duchesse de Longueville, dame temporelle du lieu, qui, pendant ces tems de troubles, y avait place' quelques soldats. Le sieur De Beaurepaire commandait cette petite garnison , et avait la charge et gouvernement du château. Souvent, à Fen croire , il avait averti Dom Le Tanneur que la duchesse de Longueville trouvait mauvais qu'il chassâtsurses domaines. Ce religieux n'en avait tenu compte ; il chassait toujours, et avait dû même , si ce que dit depuis le sieur De Beaurepaire était vrai, tenir quelques propos injurieux contre lui. Enfin , dans une soirée du mois d'août 159â, le sieur De Beaurepaire « résolut d'aller tuer et homicider le dict religieux » (ce sont ses propres expressions dans la confession qu'il fit au chapitre). Lui , un sieur Thorel De la Garenne , son ami , et quatre soldats , nommés La Scellerye , Argencourt , La Saulsaye et La Cousture, se rendirent à l'abbaye, et entrèrent dans le réfectoire où tous les religieux étaient réunis pour le repas du soir. Le sieur De Beaurepaire saisit au collet Dom Guillaume Le Tanneur, en lui disant de se rendre ; le religieux

h\U HISTOIRE DU PRIVILEGE

résista, et prit lui-même Beaurepaire au collet ; mais Thorel de la Garenne lui fit lâcher prise. Une lutte de quelques instans entre des soldats armés de toutes pièces et des moines désarmés eut l'issue qu'on devait en attendre. De Beaurepaire donna « à DomLe Tanneur ung coup d'espée au travers du corps , dont il mourust la mynuict ensuivant», et le prieur de l'abbaye , âgé de soixante-dix ans, fut blessé en voulant le défendre. Thorel de la Garenne, un peu moins coupable que Beaurepaire , vint à Rouen solliciter la fierté , et fut élu par le chapitre, pour jouir du privilège , lui et ses complices. Mais , «messieurs de la court le délivrèrent pour jouyr du privilège , luy seul, seulement. » Le chapitre , après avoir délibéré sur cet arrêt , « ordonna que la procession seroit faicte pour solemnizer le sainct jour, en la quelle assisteroit le prisonnier esleu, pour évitter au scandalle et révolte du peuple; sans préjudice des droicts d'élection du chapitre. » Deux chanoines furent chargés d'aller à Gaillon, donner avis à M. l'archevêque, de ce qui venait de se passer, « affin de le faire entendre au roy , pour la conservation et manutention du privilège. »

1596. L'élection de 1 596 mérite aussi quelques détails.

La fierté accor- Une vieille haine existait entre les sieurs Du Boys-

dée à des gentils- , .11 -t.

hommes pour un symoii et DeLoiigchamp, gentilshommes du diocèse

meurtre commis 1 . , . , , 1 1 T 1

i r,nsti;,auou dn de Lisieux. Fendant les troubles, Longchamp , !ampDC L°nfi ardent ligueur , s'était signalé par mille prouesses :

si eu

et le parlement de Caen avait rendu contre lui nombre d'arrêts et de décrets de prise de corps. C'était lui qui commandait à Lisieux pour la ligue , lorsque Henri IV était venu assiéger cette ville en 1 589. Il est juste de dire qu'il s'était rendu à la seule approche du canon (l). Mais il était allé ensuite s'enfermer dans le château de Courtonne , d'où lui et les siens avaient fait de fréquentes sorties, funestes aux voyageurs, surtout aux royalistes (2). C'était alors qu'un sieur Du Mouyer , qui était sous ses ordres, était entré de force dans la maison du sieur Du Boyssymon et lui avait pris ses chevaux et ses armes. Jamais , depuis , le sieur du Boyssymon , malgré toutes ses instances , n'avait pu obtenir du sieur De Longchamp la moindre réparation de ce dommage. Un samedi, le valet du sieur Du Boyssymon ayant tué une perdrix sur les terres du sieur De Longchamp, ce dernier survint , à F heure même , et fit des reproches à ce valet, « qui luy cria mercy et luy offrit la perdrix qu'il venoit de tuer. » — « Je ne fès pas comme vostre maistre , lui répondit Longchamp , je ne menge de telle vyande au samedy. » Ces paroles, redites au sieur Du Boyssymon, redoublèrent sa haine pour le sieur De Longchamp. Lui, ses deux frères et quelques amis ne marchèrent plus

(') De Thou , Histoire universelle , livre 97e. (,*) Registres secrets du parlement de Caen.

qu'armés de toutes pièces ; le pistolet au poing ; et c'est ce que firent de leur côté Longchamp et les siens. Un jour , Boyssymon ayant rencontré un domestique de Longchamp , lui dit ; « Dis à ton maistre qu'il ne nous pourra empescher de chasser où il nous plaira ; à trois frères que nous sommes, nous avons moyen d'exterminer la race de Longchamp et celle de ceulx qui l'assistent. » Ces menaces excitaient de plus en plus la haine que se portaient mutuellement tous ces gentilshommes. Les sieurs De Saint-Ouen et La Mothe La Sceaule, amis de Longchamp, « armez de cuyraces et pistolletz », épièrent dans la campagne le sieur Du Boyssymon , et l'ayant trouvé , un jour , seul avec un domestique, l'attaquèrent, tirèrent sur lui, le manquèrent deux ou trois fois , et enfin le tuèrent à coups d'épée ; ce fut un véritable assassinat de guetà-pens. Le sieur De Longchamp ne manqua pas de dire qu'il était entièrement étranger à ce crime; mais il s'en fallait que tout le monde en fut d'accord ; et lorsque les sieurs De Saint-Ouen et La Mothe la Sceaule vinrent à Rouen solliciter la fierté , les amis de Longchamp travaillèrent comme pour lui, et non sans cause; car on croyait généralement que c'était à son instigation qu'avait été tué le sieur Du Boyssymon. Le cardinal de Bourbon , troisième du nom , qui écrivit au chapitre , vanta le zèle qu'avaient , pour le service du roi , non

DE SAINT ROMAIN. il 7

seulement les deux pre'tendans , mais Longchamp lui-même, qui, dans les derniers tems, avait fini par embrasser la cause royale, après avoir tant fait contre elle, « non toutes foys (disait le cardinal) que le dict sieur De Longchamp ayt esté autheur ou présent à l'homicide, mais pour ce que les sieurs De Saint Ouën et La Mothe l'accompagnoyent ordinairement au service de sa majesté, et, à cest effect, se retyroyent dans sa maison ; à raison de quoy, par faux rapport ou autrement , on pourroyt imputer complicité au sieur De Longchamp. Hz estoyent tous très -dignes, ajoutait -il, de la faveur qu'ilz désiroyent. » Elu par le chapitre, le sieur De la Mothe la Sceaulle , qui , à ce qu'il paraît , s'était présenté seul, fut délivré par le parlement.

Tous ces choix, plus mauvais les uns que les Lcs Plaintrs

1 A redoublent contre

autres , étaient peu propres à conjurer l'orage qui, r**»» qu'on fai-

. sa'1 ^u privilège

depuis assez long-tems, menaçait le privilège de <ie saint Romain. l'église de Rouen ; et admirez l'aveuglement du chapilre; jamais il n'avait si scandaleusement abusé de son droit qu'à une époque où les publicistes, les historiens , les jurisconsultes, les savans , attaquaient vivement le privilège en lui-même comme un empiétement, une usurpation sur les droits de la souveraineté. C'était alors que Bodin, dans sa République^ , parlant au droit d'octroyer grâce aux

('ï Livre premier, chapitre dernier.

condamnés, par-dessus les arrestz et contre la rigueur des lois, en faisait une prérogative essentielle et inséparable de la souveraineté, un attribut qui ne se pouvoit communiquer au suject, sans diminution de la majesté royale, ni estre quitté sans la couronne. Il qualifiait à'abus et d' entreprises ces privilèges que s'étaient arrogés des fonctionnaires ou des communautés , de donner grâce en certains cas. « En Testât d'une république bien ordonnée , disait-il, ceste puissance ne doit estre baillée ni par commission, ni en tiltre d'office. » Traitant ainsi cette question à fond, il n'avait garde d'oublier le privilège de saint Romain. « Le pis qu'il y a en ce privilège , ajoutait-il , c'est qu'on ne donne grâce que des crimes les plus exécrables qu'on peut trouver et desquels le roy n'a point accoustumé d'octroyer grâce. » C'était alors que le grave et judicieux De Thou se plaignait énergiquement de ce que « dans ces derniers temps on avoit fait servir le privilège de la fierté à une impunité détestable et sans bornes pour tous les malfaiteurs du royaume, pour tous les crimes les plus abominables (I). »

C'est ce dont gémissait aussi De Bras de Bourgueville , magistrat normand , qui voyait de plus près encore ces crians abus , et craignait qu'ils ne portassent enfin malheur à un privilège qu'il aimait.

(l) De Thou, Mi s foire universelle , livre 78.

« Ce privilège, disait-il, se doit donner en cas pitoyable, et non par authorité ou faveur de seigneurs, à gens qui ont commis tous crimes exécrables et indignes d'un tel pardon (I). » C'était en 1588 que De Bras parlait ainsi. Qu'eût-il dit après l'élection de D'Alègre , assassin de Montmorency du Hallot? Mais , dès lors , il regrettait « qu'il s'y commît le plus souvent des abus », et ajoutait « qu'il y avoit danger que messieurs les ecclésiastiques le perdissent , à cause de l'abus qu'ils en faisoient. Il croyoit, disait-il, devoir donner cest advertissement à messieurs du chapitre. »

Dans le même tems, Etienne Pasquier disait « qu'il ne se pouvoit bonnement résoudre comme il se pouvoit faire qu'un si homme de bien que sainct Romain produisît un effect contraire à sa saincteté , et que ceste saincteté fust comme une franchise des meurdres les plus détestables (2) »; et il faisait des vœux pour que le privilège « ne s'estendît qu'en faveur des délits qui, de leur nature, estoient rémissihles. C'estoit ainsy, disait-il , que l'on fermeroit la bouche à tous ceux qui mesdisoient du privilège (3). » — « Souvent les chanoines de Rouen avoient esté admonestés de procéder à l'eslection d'un prisonnier, avec tout respect et

(0 RechercJies et antiquité z de la duché de Normandie.

Ca) Lettres d'Estienne Pasquier, livre 8, lettre 2<".

(.') Estienne Pasquier, Recherches de la France, livre 9, cliap. dernier.

considération , pour n'attirer l'ire de Dieu sur eux , par la délivrance de ceux qui avoient commis des actes inhumains et exécrables (I). » Mais le chapitre ne tenait aucun compte de tous ces avertissemens. « Nous demeurons d'accord , disaient ces ecclésiastiques , en parlant de l'assassinat de Du Hallot par le marquis d'Alègre, nous demeurons d'accord que c'est un meschant acte , un assassinat, un guetà-pens que l'on ne sçauroit assez blasmer. Mais aussy nostre privilège nest point pour les fautes légères, pour les cas rémissibles, pour les délits communs... : c'est un remède extraordinaire , une grâce du ciel dont la grandeur nesclate , sinon par V opposition de Vènormitè des crimes qui sont esteints et abolis par icelle. Lorsque , pour maintenir tousiours fresche et récente en la mémoire des hommes ceste délivrance esmerveillable du peuple désolé par la gargouille, nos roys octroyèrent ce privilège à l'esglise de Rouen, leur dessein fut de faire quelque chose dont la grandeur approchast au plus près de la grandeur de ce bienfaict, et qui apportast de l'estonnement au peuple , pour le faire humilier devant Dieu et luy faire considérer combien grand estoit ce miracle, puisque , pour en faire vivre la mémoire , l'on faisoit une chose si extraordinaire , en délivrant des criminels atteints et convaincus de

0) Préambule de l'édit de Henri IV, du 25 janvier 1597.

crimes si énormes. C'est pourquoy le privilège ne porte exception quelconque ; et est l'esglise de Rouen en possession de délivrer ceux qui ont commis des assassinats et meurtres de guet-à-pens. // est notoire qu'entre les prisonniers Von choisit touslours ceux qui sont accusez des crimes les plus qualifiez (l). » Ainsi parlait le chapitre ; il regardait cette réponse comme très-péremptoire ; et ces propres paroles que l'on vient d'entendre, il les faisait proférer, en son nom, par son avocat, à l'audience du grand conseil. Etienne Pasquier, qui les entendit, ces étranges paroles , y fut trompé ; il crut que les chanoines de Rouen , « tout mûrement calculé et considéré , dévoient choisir le prisonnier qu'ils trouvoient chargé du crime le plus détestable , et qullz estolent tenus de le faire ainsi, s'ilz ne voulolent contrevenir à leur privilège , ce qui leur eust esté un grand forfaict, voire une forme d'assassinat contre leur ancien institut (2). » Cette règle qu'imaginait Pasquier , elle n'existait pas ; mais, pour peu que le chapitre eût été abandonné vingt ou trente ans encore à son libre arbitre , elle ne pouvait manquer de s'établir. De si monstrueux abus, confessés et préconisés avec tant de naïveté et de candeur , ne pouvaient être tolérés plus long-tems dans une nation où , après de longues et terribles

(') Plaidoyer pour le privilège de la fierté , par Me. Monstreuil. (2) Eslicnnc Pasquier, Recherches de la France } livre IX, chap. h%

secousses , l'ordre commençait à renaître. A la lin de l'année 1 596, pendant la tenue de l'assemblée des notables , Henri IV étant à Rouen , il y eut comme un concert de murmures contre les abus de la fierté. Des familles qui n'avaient obtenu d'autre réparation de l'assassinat de leurs proches, que de se voir insolemment braver parles assassins , fiers de leur scandaleuse impunité , firent entendre au monarque des plaintes énergiques. On lui raconta, de nouveau, dans toute l'horreur de ses détails , l'assassinat de l'infortuné Montmorency du Hallot son serviteur fidèle ; l'assassinat tout récent encore du sieur Du Boyssymon, dont , il y avait cinq mois à peine , les meurtriers avaient levé la fierté. Dans une séance du conseil , tenue à Rouen , à laquelle assistait Claude Groulart de la Cour , premier président du parlement de Normandie , on parla fort au long de ce dernier fait , et le chancelier déclara « qu'il estoit nécessaire d'apporter des modifications au privilège de sainct Romain, et d'en revenir aux quatre modifications adoptées lors des^lettres de Louis XII (l). » Disons, en passant, que ces dernières expressions étaient inexactes , et que les deux déclarations de Louis XII, spécialement relatives au privilège, ne l'avaient en rien modifié.

Cependant, avertis que l'on travaillait à une

(') Mémoires de Claude Groulart , premier président au parlement d< Normandie.

déclaration pour restreindre le privilège , les chanoines s'émurent, et le cardinal de Bourbon avec eux. Ils se hâtèrent d'adresser une supplique au roi, pour l'engager à ne point passer outre. Us le prièrent de se souvenir « quen son joyeux advencment en sa ville de Rouen, il avoit promys, en parolle de roy, de les maintenir en tous leurs privilèges , et leur en donner toutes confirmations nécessaires. Toutes foys, on vouloit aujourd'huy tellement retrancher et diminuer le privilège de sainct Romain par des modifications et restrinctions , que, à la fin, ce privilège n'auroit que le nom et demeureroit sans aulcun effect et valeur envers Dieu et le peuple. Ils insistèrent sur le danger d'indisposer la population de Rouen, qui , de tout temps , avoit eu très grande dévotion au privilège de saint Romain ; ce qui pourroit apporter un grand scandalle , et mesmes préjudicier à l'honneur de Sa Majesté. Ils le supplièrent de maintenir le privilège sans aulcune restriction et modification, excepté le crime de lèzemajesté divine et humaine. » Mais leurs efforts furent inutiles. Le 25 janvier 1597, de l'avis des princes du sang, des membres du conseil, des restreimiep! principaux officiers des parlemens et des autres cours souveraines réunies à Rouen pour l'assemblée des notables , le roi signa une déclaration qui modifiait beaucoup le privilège, et qui continua de le régir jusqu'au moment où il a cessé d'exister.

Declaralioi

de Henri IV, qui

Iégc.

l&k HISTOIRE DU PRIVILEGE

Dans le préambule de cet édit, le roi insistait sur la nécessite' de « retrancher les grands abus et scandales qui se commettaient sous la faveur du dict privilège, de faire cesser les justes plaintes qui avoient esté cy devant faites et plusieurs foys réitérées aux chanoines de Rouen , avec exhortation de procéder à l'élection d'un prisonnier, avec tout respect et considération , pour n'attirer l'ire de Dieu sur eux , par la délivrance de ceux qui avoient commis des actes inhumains et exécrables. »

Par cet édit, 1°. tous ceux qui se trouveraient prévenus du crime de léze-majesté, hérésie , faussent onnoie , assassinat de guet-à-pens ; violement et forcement de filles , étaient déclarés indignes du privilège ; â°. ceux qui voudraient jouir dudit privilège étaient tenus de se présenter eux-mêmes pour demander cette grâce, sans pouvoir se faire représenter par leurs serviteurs ou autres complices ; 3°. depuis l'insinuation annuelle du privilège jusqu'après la cérémonie de la fierté , le parlement devait continuer les procédures criminelles, comme informations, décrets, récolemens, confrontations; seulement les jugemens et exécutions devaient être différés jusqu'après la cérémonie ; 4°. pour être admis à lever la fierté , il fallait avoir été en prison lors et au jour de l'insinuation du privilège. L'édit en déclarait exclus ceux qui n'auraient été constitués prisonniers qu'après l'insinuation ; il défendait au

chapitre de les élire et au parlement de les délivrer. Cette déclaration fut enregistrée le â3 avril suivant, par le parlement de Rouen. On trouve dans l'arrêt d'enregistrement deux ou trois clauses supplémentaires qui rentrent dans l'esprit de l'édit. Ainsi, 1°. les complices d'un crime dont le principal auteur ne se présenterait pas , pourraient , en se constituant prisonniers, jouir du privilège, qui , alors , ne profiterait pas au principal auteur absent; â°. l'individu emprisonné après l'insinuation seulement , mais pour un crime commis depuis l'insinuation, pourrait, à raison de ce crime, solliciter et obtenir le privilège. Du reste , la règle était maintenue; et l'arrêt imposa à tous les concierges et geôliers de Rouen l'obligation de mettre, chaque année, le jour de l'insinuation , par devers la cour, des listes de tous les individus détenus ce jour-là dans les prisons. La déclaration du roi fut signifiée au chapitre , avec l'arrêt d'enregistrement dont nous venons de reproduire les dispositions principales. Il y avait, dans l'édit, une clause évidemment fondée sur une erreur; elle n'échappa point au chapitre. Le roi , immédiatement avant de prononcer que les individus prévenus des crimes de lèze-majesté, d'hérésie, défausse-monnaie, d'assassinat par guet-à-pens, et de viol, seraient exclus du privilège, disait qu'il l'ordonnait ainsi ; c< suivant et conformément à ce qui avoit jà esté ordonné

sur ce par le feu roy Louis XII. » On reconnaît la méprise du chancelier, rédacteur de l'édit, méprise que nous avons déjà relevée. C'était, dans cet édit , une erreur grave ; c'était l'énoncé d'un fait entièrement faux. On l'a vu précédemment, les deux déclarations de Louis XII , relatives à la fierté , n'interdisaient le privilège qu'aux individus coupables du crime de lèze-majesté ; il n'y était nullement question des autres crimes dénommés ci -dessus. Seulement, en 151â, l'échiquier de Rouen, voulant faire acte d'autorité, avait, dans l'arrêt d'enregistrement de l'édit de novembre , exclu , de son chef, la fausse-monnaie , l'hérésie , l'assassinat de guet-à-pens , et encore n'avait-il point parlé du viol qu'y ajouta l'édit de 1597. Le roi donc, ou le chancelier, rédacteur de l'édit de 1 597 , commirent une erreur grave , en donnant la disposition qui exclut ces crimes de la grâce du privilège , comme la reproduction d'une clause contenue dans l'édit de Louis XII, qui n'en parlait pas. Les autres dispositions de la déclaration nouvelle ne choquaient pas moins le chapitre, dont elle restreignait notablement le pouvoir. Mais elle fut préparée et rédigée « sans faire ouïr ny l'archevesque, ny le chapitre , mal voulu d'ailleurs, en ce temps-là , à cause de la ligue (I). » Aussi , les

(') Réfutation de la Tiesponee de Denys Boiithil/icr

DE SAINT ROMAIN. t&l

abbés Péricard , Vigor , Cabart et Throsnel , chanoines de Notre-Dame, qui avaient séance au parlement, en qualité de conseillers - clercs , ne voulurent-ils point prendre part à la délibération de la cour sur cet édit, non plus qu'à l'arrêt qui en ordonnait l'enregistrement. Ils étaient toutefois au Palais , ce jour-là ; mais , quand on vint à cette affaire, ils se retirèrent assez brusquement pour qu'il fût permis de croire que s'ils s'abstenaient de voter, c'était moins encore par scrupule et par convenance que par l'effet d'un vif mécontentement et d'un chagrin amer. Le â8 avril , le chapitre « protesta à l'encontre des modifications mises au privilège de monsieur sainct Romain, lesquelles estaient fort préjudiciables au dict privilège tant excellent de toute antiquité, sy louablement confirmé des feulx roys, comme de chose nulle , l'arrest s' es tant ensuivy sans avoir oy partye , ny le chapitre aucunement appelé ; le tout au grand préjudice des anciennes char très, lettres de confirmation des feuz roys , données pour la manutention du privilège ; veu aussy que M. le chancellier ayant décretté les dictes lettres de modification, en avoit esté fort sollicite par les maheuïllantz contre icelluy privilège , au préjudice de la compaignye^. »

(') Registres du chapitre, 95 et 28 avril 1593

« Il faut que nous souffrions les insultes répétées et réitérées que les officiers du Bailliage et de la Cour des Aides font, sans respect ny considération pour l'église mère et matrice de leur province , contre un privilège altéré, diminué, retranché comme il est , réduit seulement pour les cas les plus rémissibles , c esta-dire à rien, au prix de ce qu'il était autrefois. »

Lettre de M. De Se'ricourt, chanoine de Rouen, 9 juillet 1701.

DU PRIVILÈGE

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