SUR L'ORIGINE
'il est vrai que saint Roinaîn , ëvêque de Rouen dans le siècle , ait délivré miraculeusement celte ville d'un dragon qui la désolait ; s'il est vrai qu'en l'honneur de ce miracle un roi de France ait, soit pendant la vie du prélat, soit peu de tems après sa mort, accordé à l'église de Rouen le droit de délivrer , chaque année , un meurtrier ; ce fait , le plus extraordinaire, le plus merveilleux de l'histoire du saint pontife, dut faire, dans le tems où il se passa, une
s HISTOIRE DÛ PRIVILEGE
sensation vive et profonde. Nécessairement « les hâ^îo^raphes contemporams du saint, ceux qui ont écrit daus les tems les plus rapprochés de 1 époque de sa mort, les historiens, les chroniqueurs qui écrivaient alors, et ceux des tems immédiatement postérieurs, ont du signalet ce miracle comme le plus éclatant de tous ceux attribuas à saint Romain. De même, ils n^ont pas pu oublier le privilège de délivrer tous les ans un meurtrier, privilège exorbitant , qui , à en croire la légende , aurait du sa naissance k ce miracle mème«
Mais, en revanclie, si les plus anciens hagiographes qui aient parlé de saint Romain; si les historiens et les chroniqueurs contemporains du prélat, ou ayant écrit dans les tems qui ont suivi sa* mort ; si les annalistes français .et surtout normands, qui ont vécu aux époques les plus rapprochées de celle où existait le saint, n*ont parlé ni du miracle du dia^oii, ni du privilège dont, plus tard^ on voulut trouver le principe dans ce fait merveilleux; évidemment, le mirade ^ura été inventé à plaisir, et le privilège , destitué de cette origine fabuleuse, en aura cpielque antre qu'il faudra s'efforcer de découvrir.
Voyons donc, d'abord, les plus anciennes vies
de saint Iloiiiaiu , et cherchons- y les preniiers récits du miracle de la gargouille, et de Torigine ^ de la délivrance annuelle d*un prisonnier. •
BK SAINT AOMAllf . * 3
hxx Vin*, siède, c'est^-ii-dire dana celui qui ftoWît imm^iatement la mort de saint Roiiàain, arrivée m tiiâ, il parut une vie du saint prélat, écrite en yers latins, ou , pour parler comnle les auteurs de ï Histoire liHéraire de la France, « en prose mise en mesures. » £lle avait été composée ci apf es» une vie en prose latine , plus ancienne encore. Au x^ sièolo, Hugues III, archevêque de Rouen, ayant su que Gérard, doyen de Saint- Médard de Soîssons, possédait ces deux vies du saint pontife son prédécesseur, écrivit k ce 'religieux une lettre pressante , pour le prier de les lui confier. Le manuscrit de celle en pcose étant dans un état de vétusté et de dépérissement qui ne pcnnettait pas de le déplacer sans danger, Gérard aina mieux rédiger lui-même , tant «d'après la vie en vers que d après celle en prose , une troisième yie du saint qu'il dédia et envoya à Hugues WL iT lui adressa, en même tttins, le manuscrit original delayie envers^ « afin, lui disait<-il, que tout le monde puisse voir que je u ai lien inventé, rien écark de mensonger^' ^ »
Les doctes bénédictins Dom Martène et Dom Durand découvrirent, en 1717, et publièrent la
<•> m Ut wmâàk ctmeun wuaam tit t\ubà nufla iniv«ntioMiiii vobw
vie en vers écrite au vm'. siècle; elle est cer* tainement Touvrage d*an' auteur normand. Les miracles de saint Homain y sont racontes au loag« dans'le style pompeux et emphatique de la poësie du tems. Mais , il faut le dire , on n'y trouve pas un mot du miracle de la gaigouîUe , non plus que du ppvilëge de la ikrie. La vie en prose latine, écrite antérieurement, en parlait^-elle? Gérard, doyen de Saint-Médard de Soissons » qui la possédait, dit que c*est sur cette vie qu'avait été composée celle en vers; or, cette dernière ne parlant ni du miracle, ni du privilège, ou peut condure avec certitude que celle en prose n'en parlait pas davaulage. Car, dans le cas contraire, le moyen de croire que le poètes ou, si Ton^^eut, le versificateur ktin , eât négligé un bit si important ^et qui prétait si bien d'ailleurs à une description poétique ?
Mais ce iait merveîUeuK ûgurait-il dans la vie
composée , au siècle , par Gérard lui-même,
et envoyée par lui à T archevêque Hugues 111? Cette
vie, que Mabillon avait vue<'>, et qui, plus tard i
lorsque las Bénédictins écrivirent VHUêoite liUi-
rairtdelaFranu « ne se retrouvoit pas,» je Tai
retrouvée, ^^ dans un manuscrit du ET. siède, « * •
■' (') Mabilloa, Aiialecta; tome i, pages 107 et 109- ( ) Mistoin Huémirt, lemc rr, page 7E
M sahit WMÊàm, s . «ffpartQMutàhbUiliotbèqiiepubUqiiedeil^
2". dans un manuscrit provenaat de la célèbre biUiolhèque des Bigot, et qui appartient au* jourd'lmi à celle durot^ oh' il porte le n^. J805. Dans ces deux manuâchu diffërens de la ipème TÎe , on ne trouve pas un mot du nirade , pas un mot de la concession du privilège. D^à nous avons dit qu'en l'envoyant à l'aichevéqne Hugues m, Gérard lui envoyait aussi le poème d'après lequel il i*avait composée, a6n, disaiwii, que l'on pût. connaître l*exact!tudé et la sincérité de son récit ; d'où l'on peut conclure avec certitude qu'il avait copié le poète , qu'il l'avait suivi pas à pas ; il n'avait donc garde de mentionner un (ait dont le poète 9e parlait en aucune manière.
Vient, maintenant, la vie de saint Romain, composée au xu^. siècle par Fulbert » archidiacre de l'église de Rouen , publiée pour la première fois, en 1609, par JNicolas Kigault, avocat au parlement de Paris. On ne trouve encore au» cnne mention du miracle dv. la gargouille, soit dans le texte publié par Higault, soit dans un manuscrit de cette même vie de saint Romain par Fulbert^ qui existe dans le JJm d'ivoire appar* tenant autrefois au chapitre , et aujourd'hui à la ' biUiolhèqae publique de la ville de Rouen ; soit
1') Maniucnt n». li),bibliolhè([ae publique ik la ville de Houca.
6 HIS10IBE DU mVILIGE
enfin dus deux antres inaïuiscrits da mine ou- ^ vrage , existant à la bibliothèquii du roi , où l'un porte le n'. 5390, ei Fautif le n\ 5989.
Mais, saint Ouen ëtant -indiqué , dans quelques réàtf^ oomme ayant sollicité et obtenu, pour l'église de Rouen, le privilège du prisonnier, en mànotre du miiade de saint Romain son prédécesseur, oui ne s'attendrait à trouver une mention de ce miracle et du privilège dans les diverses vies de ce saint? £t cependant, qu'on lise sa vie en vers , composée au n*. ou au x*. siède , qui eiisle manuscrite à la bibliothèque publique de Rouen^'^ ; celle en prose, publiée par Surius ; la même, latine et française , . qui existe aussi manuscrite dans la bibliothèque^'^ de Roiien, et Von n*y trouvera rien sur la gargouille , rien sur la délivrance manuelle du prisonnier. Encore, si ce silence unanime des plus anciens hagiograpbes qui ont parlé de saint Romain et de saint Ouen, était suppléé par les auteurs et chroniqueurs de la même époque et des années qui ont suivi immédiatement; mais lises les histoires du tems et des siècles poste'rieurs , Usez Grégoire de Tours , Aymoin , Sjgebert, Bède, mort en 73S, Usuard, q^ vivait • en 770, dans son martyrologe composé par ordre de Gharlemagne , et coinhien d'autres encore ! Au
(0 Maniiitrit no. £0. * Maaitscrit no. 25.
DK SAUiT ROMAIN. 7
teste ^ Ih- quoi bon irais-je itûer les litres de ces
ouvrages et les noms de ces auteurs? Les nommer tons ne senôl que donner nn long ^t &slidieox catalogue de noms propres dont le lecteur n'a que isire. Qa'il noas suffise de dire que pas un seul ae parle de la gargouille, ni de la délivrance annuelle dn prisonnier; « qnoiqae aucun d'eux, oonmie dit Pasquier, n*ait tété avaricieux au récit des miracles des saincts. »
Nous mentionnerons, toutefois , sp^daiement^' nos auteurs normands, dont le si h née est d'un si grand poids dans cette affaire. Dudon de Mnl- Quentin a écrit Thistoire de quatre-vingts ans du X*. siècle; Guillaume de Jumiéges, normand, moine de Fécamp en Normandie , parle de saint Ouen et de la translation du corps de ç& saint; Orderic Vital, dont Phistoire (il le dH Iui*ménm) est « ecclésiastique plus que civile », parle au long, comme nous le Verrons Uentât, de la féte de saint Romain , instituée par Tarchevéque Guillaume- 9o«me-Ame ; et pas un seul de ces auteurs ne laisse échapper un mot , une allusion , si légère qu'elle soit, relatifs au miracle et au privilège auquel on V^ut que ce mirade ait donnë naissance. Anselme, abbé du Bec, commentant, vers la fin du XI*, siède, le vingt'septième chapitre de Pëvangiir de saint Mathieu, dit quelque chose de la délivrance de Barabbas; it la représente comme