H HISTOIRE DU PRIVILEGE
venant d^irne coutume des Juifs, qui , tous les ans,
délivraient un prisomiier en mémoire de leur miraculeuse sortie d^Égypte ; et il parle de cette coutume, sans alléguer sur ce sujet Texemple , si analof^, du privilège de saint Romain. Est-il presumable qu'il y eût manqué si le privilège eût existé de son tems?
En 4 108, dans rassemblée convoquée à Lillebonne par Guillaume-le-Conquérant , pour relier lous les privilèges généraux el particuliers de la province, il ne se dit pas m mot du privilège de «aint Romain ; et cependant l'archevêque de Rouen était présent. Auiait-ii gardé le silence , si ce privilège eut eûsté.'' Si le miracle de la gai*gomlle était vrai , disoqs-le avec un écrivain du XVI*. siècle, judicieux autant que savant, «ce ne seroit pas un miracle moindre que nulz des anciens autkeurs ou modernes n*en eussent £ùct aucune mention, ores que (quoique) quelques uns ayent, avec tout honneur, solenmiaè la mémoire, de ce grand sainct Romani »>.
Mais que dire surtout du silence^^ saint iXien, évéque de Rouen , successeur immédial de saint Romain? Ce prélat a laissé une vie fcurt détaillée .de saint Éloi, son confrère dans l'épiscopat et son amr; nous avons de lui un autre livre intitule ;
1) £titcimei?ai^piMri dernier diajpiUe àcttêJiechenhejf de laFrfuue.
De animé Dagoberii; et.dans ce* deux ouvrages, ou il rapporte tint de chosea «ur l'histoire reli*
gieiise du tem^ , il ue parle pas plus du prétendu mirade de son pvédëcessear, que des efforts heureux l|ae lui-nièine aurait faits pour en perpétuer, à jamais la mànpire. EsUil possiUe de croire qu'il n'aurait point rapporté l'éclatant miracle du dragon I s'il en eût été question alors, ^ qu'il n^aurait rien dit du privilège de Péglise de Rouen, s'il eut existé de ^on teœ^, soit qu'il Teâ^ lui^ même obtenu du roi « coimme le prétendent quelques écrivains f ou qu'il eût été accordé à saint Romaui, son prédécesseur immédiat, comme le veulent d'autres légendaires? Et en outre, si le privilège eût ^sté, comment concevoir que, pendant un si long espace de tems , on n'en eut point parié Plus tard^ lorsqu'il est en vigueur, el dès le commeocement du zm*. siècle, nous voyons naître iréquemment, de son application, des différends animés entre le chapitre et les magistrats de Rouen. S'il eut existé dès le VII*. ^îècle, serait^ possible qu'il n'y eût eu, dans l'espace de cinq à six cents ans , aucune contestation entre l'église de Rouen et les officiers du roi; ou, des différends de cette nature ayant eu lieu, qu'il ne s'en trouvât pas la trace la plus légère dans les historiens du tems, pas même dans les annalistes et chroniqueurs normands, qui,
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de préférence « aimaieat à racouier des tàii& religieux? « Monstres^ionsancun juge qui ait contredit el empesché 1 exécutioa de iiostre privilège, depuis saint Romain jusqu'à Philippe-Auguste * » disait naguère le chapitre de Rouen à Denys BouthilUer son adversaire Mais Bouthillier n*aurail-il pas pu rétorquer Tai gument , et , de ce silence même sur ks débats dont le privilège de la fierté n'aurait pas manqué d^élre l'occasion, s'il eât existé, conclure, avec certitude, qu*il n'avait pas existe dans les tems où il n'avait pas été contesté? «c Depuis qu'on parle de ce privilège (disait Sacy au conseil , en 1687 **^),
11 a été perpétuellement contredit par ceux qui sont tenus de conserver Tautoritè du roi et de veiller au salut des peuples. » Sacy avait raison ; le privilège , pendant toute sa durée , a été l'oc^ casion de tant de débats , qu'on peut bien dire , avec certitude : De tel siècle à tel siècle nous ne voyons ni discussions ni disputes sur ce privilège ; donc il n'existait pas.*
C'est en 1 394 que , pour la première fois , nous trouvons une ^lenûon de la gai^puille et du mîrade de saint 'RMiain. Cette amiée-lli, ime enquête dont nous parierons au long, pkis tard, eut lien, sur le point de savoir >si les oompliees du
(4 D^inse du PrMIégt dê ia FferÊi, page 23.
bAlNT HUMAIN. tf
priiQDnier clâî?re par la fierté ^ participaieiit aui
effels du privilège. Le chapitre , voulant iortiiier, el peal-être ëtendre son privilège, profita de celte occasion pour avancer quelques proposilioiiî» doDt la vérité fat attestée par de nombreux témoins. Sa detnième proposition était oonçiie en ces termes :
« Dît l*cn (Ton dit) communément^ et est bien fttmmt^t
a tenir et a croire pour vente , que le cht prcviiege ikiiMiite. fil ainsi ordené en Pumeor et remembnnce'^mé^
moire) dus aolables et beaux miracles que fist le glorieux saint monsieur saint Romain à la cité do Rouen et à font le paffs de environ. Entre les quieulx, par la ^ce de Dieu , il prinst et mist en snfaîectioQ on grant serpent on draglon qm estok environ Rouen, et dëvouroit et destruisoit les gens et bestes du pau, telmcnt que nuk n*osoit converser ne habiter en icelui païs; et, ensëinent (aassî)y icelui glorieux saint chassa et mist hors d*icehri pm amemis et malvès espéris (diables) qui couversoient et habitoient en icelui païs, teiment tpie ancon ik*j osopt demoimr i>.
C'est ici le plus ancien titre où, à notre connaissance,/il soit question» non dn privilège de la fierté, mais du miracle de la gargouille. Plus tard, enl4â5 (le ââ mai), Henri M rùi de France ei
sion à i'ëvéque de Bayeux et à Raoul-le-Sagc ,
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chevalier f &eigaeiir de Saint -Pierre, « pour informer de Potage et constdme d'exercer le pri-
vilès[e de saint Romain. » Dans cette charte, dont le préambule est évidemment copié» selon l'usage de cette époque , sur Texposé contenu dans la requête du silppliant (et id c'est le chapitre de Kouen), on Ut ce récit, qui diffère de celui de 1394: ^Druueme «( C^cst la voix uotoiie au pays de Mormendie, dehcvsoituic ce privilège avoir esté introduit après voix angëlique venant du ciel, par les mérites du glcNcieux sainct Romain. £n quoy le peuple de la dicte archeveschie et de toute la région de Normendie a toujours prins très grant et singulière dëvocion. 1» En i485, on en revient à l'histoire du dragon.
rreil du miracle ■ I • i
«icjafviomik. Le tems a porté conseil; aussi donne -t^ on de
plus grands détails. C'est au roi Charles Vm, séant en son lit de justice à Téchiquier de Kouen , que s'adresse le rédt qu'on va lire. Le nairaleur est Maître Estienne Tuvache , chancelier et dianoine en r<église cathédrale de Eouen, qui, accompagné de plusieurs de ses confrères , vint , le mercredi 37 avril 1 485 , insinuer le privilège de^aint liomain à l'édiiquier où siégeait le monarque : « Monsieur saint Romain , ditr-il , constant et durant le temps qu'il estoit archeviisque de Rouen, délivra ioelle ville et le païs d'environ, d'un serpent ou dragcm qi^ dévouroit (ainsi comme diacun joi^) phisieuis yirsonnes , ii la grande dâoladon du dit
DE SAINT ROMiOM. U
paSs; le quel serpent ou dragon fat, en le verlH
de Dieu , mis par le dit monsieur saint Romain en telle snligectîon, qu'il en délivra la dite rille et le païs ; et fut , aprèz ce que plusieurs personnes doobtanl (craignant) la mort et danger du dît serpent , cirent ( eurent ) estë reffusans d aler ave<^ttes lui. £t ce vojant le dit monsieur saint Romain, ponr ce qn*3 trouva que deux prison* niers av oient este coudempnéz à mort pour leurs démérites t ieeulx prisonniers lui fiirent bailliés poux aler avec luy, dont Tun d icculsL prisonniers Bst reffiu; et, nëaatmoins, procéda oultre; et, après que mon dit sieur saint Homain oit (eut) ooi^iiré la dicte beste ou serpent, lui mist une estolle an col , et la bailla à mener au dit prisonnier qui esioit en sa compaignie, jusques au pont de Saine ; et, de dessus icehii pont, (îit gectée en la liyièie; et, à ce moyen , depuis ne Est aucun mal ne inconvénient au peuple ; et octroya le roi qm estoit en iceluy temps, que, en nom de Dieu et d'iedui moiisieur saint Komain, seroii délivré ung « prisonmer. »
• Id le chapitre suppose qu'U y avait un pqpt à Rouen, du tcms de saint Romain ; mais nous ferons remarquer, en passant, qu'en 885 , et même en 96â, sous Richard I*'., duc deNormandie , c'està-dire plus de trois cents ans après la mort Je saint * Romain , aucun pont n'a\(ïit encore été construit k
H HISTOIU BU PRIVILEGE
Rouen. C'est ce que M. Deville afort bien établi
dans ses Recherches sur Vaiècien pont de Rouen^*^. Dam on manuscrit latin, envoyé de Louvain rL çIr^iuUe! au chapitre de Rouen en 1609, on lit que «c du tems de Dagobert, îUustre roi de France, ua grand prodige se passa au vu et su des habitans de Houea. U y avait près de Rouen, daus un ^ lieu narécageux, un serpent d*une grosseur exbpaordînaire, qui, depuis plusieurs années, dévorait ks hommes et lesammaux; en sorte qu'il i|'y avaii pas de sûreté pour oeux cpii sortaient de la ville. Saint RoaBoain» évéque de Rouen ^ rempli de Dieu , voyant ce fléau, entreprit d'en délivrer la ville de Rouen. U tire des prisons un scélérat convaincu d'un p!and nombre de vols et de meurtres; et, accompagne de cet homme , il va au repaire du seipent. U fait sur cette béte maostmeuse le signe de la croix , ce qui la rend aussi-t6t douée et paisible comme un agneau ; si bien que le . meurtrier l'emmena sans pein^ dans la viUe, où elle.&l « brûlée en présence du peuple; ses cendres lurent jetées dans la rivière. Le bruit de ce miracle count daus Loui le royaume, et parvint aux oreilles du roi s el de ses courtisans. Le roi , plein d'étojpement, fit venir saint Rmnain à la cour, pour savoir de
(') Précis des Travaux ét f Académie de Rouen, volume de 1831, pa§e« 4664t «lùvaiitet* *
hù les* dëtaila de cette adîon. Seînt Romain itconta
iuoiuiri|ue le fait dans toutes ses circousiaiices, qni excita àm% le roi et dans les seigneOis A/t sa cour autant de joie que d'admiratioii. Maïs, pour que le souveuir d'uu si ^aud miracie ue pot jamais s^effacer ^ Dagobert , de Vavia de DadoQ noa féCérejoulaue (coonu depuii» &ous le nom de fieint Oaën, et qui, danâlaaoite^aiiGoédaànîiU Romain eu quaiîie d^ëveque de Rouen, sous le règne deClovia fila de Dagobert), accorda à Ti^liae cathédrale de Rouen le droit de délivrer , tous lea ana, le jour de rAsceuaion , jour aimiveraake da nuiade , un priaonnier, de quelque crime qu^il fut coiyable. »
Vient eséoi le récit amtenu dans lea kftirea- g»^iua>m patentes de I jtâ, par lesquelles le roi Louis XR oonfima le privilège de la fierté. C'eat le pkia long de tous ;
« £ii.raa 5â0 ou environ ce dkt temps, koss la yîlk et dtë de Ronen et près lea mura d*ii bantoit et habitait une béate horrible et tineiiae, en forme de grand aerpcnt on Aragon , qui, chacun jour, fiadsoit grandz dommaiges et empeach^yaenlB à noatre dide àté de Ronen, habitantz et voisins d'icelle, de'voroit toutes créatnrea tant humainea que antica, fidaoit périr batteaoK et navirea navigana par la rivière de Seine et aultres mauU innumérables à la choae puUicque
iimi
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d'icelle cité el de tout le païs d'environ; tellemetit
que par veoye humaine n'y pouvoît estre douué tàxkxm remède. Jusques à ce que monsieur sainct Romain, lors chancelier de France, soubz nostre prédécesseur de bonne mémoire le roy Qotaire deuxième de ce nom , fut esleu et promeu par la grâce de Dieu au ciici arcbevesché. Lequel glorieux sainct Romain £adsoit par ses mérites et vouloir de Dieu, chacun jour, évidentz el innumérables miiades qui seroient longs à réciter; men de pitié et compassion , et pour aflrandiir son peuple des périls et dangers d'icellui horrible et cruel serpent, se délibéra aller au lieu ou caverne où résidoit icelle beste, pour la double et craincte de la quelle ne trouva le glorieux sainct pour l'accompaigQer
aucune personne au dict lieu ny à renviioii , fors (excepté ) un prisonnier du dict lieu de Rouen, pour lors détenu pour cas criminel pour le quel .il avoit esté condamné à estre exécuté et souf&ir mort , qui luy fut baillé par la justice d*icelui Ueu"^ le quel prisonnier, le dict sainct Roniain mena avec luy au lieu ou esloit la dicte beste; et, par miracle et permission divine, prist celle beste et luy mist son estole au col ; et , lors , toutc^érocité et cnid^të (cruauté) cessant, la bailla au dict prisonnier criminel, qui, en la compaignie du dia sainct,
la mena sans oontredid on résistance jusques en la
dicte cité. Au quel lieu publicquement , et en la
Dt SAINT ROMAIN. 17
présence du peuple , elle mourut et fut me et
cousonimee par feu. £t, par ce moyen, fut miraculeusement, par les saincts mérites et oraisons d'kceluy saiact, le peuple d'icelle cilë delivrt* et affiranchj du servaige, craincte et subjeciion d'icelle beste et serpent, et des înconvéniens qu'elle faisoit. £t , oultre, pour ce que iceluj prisonnier aToit esté en la compaignie du dict glorieux sainct, et ancu» nemeiil ministre du dict miracle, il fut par luy délivré des prisons, déclaré quicte et descharge' de tous cas crimiiiek quclzconques qu il auroit au précédent commis, sans quelconque punition ou satisfaciion. Et certain temps depuis, advenant décèz et trespas du dict glorieux sainct Romain, que Monsieur sainct Oaën , semblablement chancelier de France soubz nostre prédécesseur de bonne mémoire le roy Dagobert premier dé ce nom, fiit promeu au dict archevesché et feist remonstrancc du dict miracle et autres dignes de mémoire faictz par iceluy sainct Romain au dict Dagobert. En contemplation et considération des quelz, iceluy nostre prédécesseur Dagobert, inspiré du sainct esprit, meu de bonne affection et dévotion , et aflin de réserver le dict miracle à la perpétuelle mémoire des hommes et à la louange de Dieu et du dict glorieux, sainct, donna, à perpétuité, privilège, faculté, authorité et puissance aux archevescfues , doyen et chanoines de la dicte église, et a leurs
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successeurs, trcsllrc en leur chapitre, cliascun an , le jour de l'Âsceiision Nostre Seigneur, un prisonnier ou prisonnière criminel ou criminelle , pour quelconque cas ou crime qu^il soit détenu ou détenue, el icelluy mettre hors des dictes prisons et k pure délivrance. »
Examinons, d'abord, ce dernier récit, le plus détaillé de tous, et consacré, pour ainsi dire, par des lettres-patentes. Chose étonnante ! voilà un acte émané d'un roi, un acte de la plus haute importance relativement au privilège , puisqu il n'a d'autre objet que de le confirmer, de lui donner une force nouvelle ; et cependant , de tous ceux qui se rapportent au miracle de la gargouille , il n*en est pas un qui oflre un plus beau texte à la critique. On Ta vu, selon ces lettres-patentes, le miracle aurait eu lieu en SSO ou environ , « soubz le roi Clotaire deuxième de ce nom » , et le privilège de la délivrance annuelle d'un prisonnier, en mémoire du miracle, aurait tle accordé, depuis, c< pai; le roj Dagobert premier de ce nom , successeur de Clotaire H , à Monsieur sainct Oaën successeur de saint Romain. »
Mais d'abord, en 530, c'était Clotaire V\ qui régnait sur la Neustrie; Clotaire II ne vint qu^environ cent ans plus tard. £n 5âO , le siège épiscopal de Rouen était occupé par saint Godard et non par «aint Romain, qui, alors, n'était pas
D£ SAINT AOMAIM. * 19
në, et qui aiusi ne fut elcve au siège de Rouen qu'un siècle après. Dira-t^n qu'il j a erreur dans les diiffires, et qu'au lieu de 520 il faut lire 620 ? Une erreur semblable doit surprendre daus des lettres-patentes dressées sur Texposë du rhapitre lui-même, surtout lorsque l'on considère que le chapitre fit sonner bien haut ceUe date reculée ^ tant qu*il ne se trouva personne pour signaler les bévues de son récit. Cependant, passons; et, au Keu de 5â0, lisons 690. En 630, Glotaire U était roi de la Neustrie comme du reste de la iraacc ; mais saint Romain n'était pas encore évéque de Rouen : il ne le ilevi^it qu'en 626: encore est-ce selon le calcul de ceux d'entre les chronologistes qui rendent le plus sa promotion h ce siège, car il s'en trouve qui ne la placent qu'cii,b30 ou même en 631 ; et, dans cette dernière hypothèse, on ne pourrait plus parler de Clotaire 11, qui était mort en 6âg. Mais, dira-4--on peut-être, l'expression environ, employée dans le récit, ne permet-elle pas de croire que saint Romain a pu faire le miracle depuis l*an 626 , où il semble être devenu cvèque de Rouen , jusqu'à 628 , époque où mourut Clotaire n ? Passons encore sur cette variante de huit ainiees; mais, alors, nous examinerons le reste du récit , et nous demanderons s'il est vrai que saint Ouen ait, depuis, en qualité de successeur de saiul Romain au siège de Rouen, obtenu de Dagobert,