‹ Histoire du Protectorat de Richard Cromwell et du rétablissement des StuartChapitre 123 sur 131 · LE PARLEMENT (13 OCT · texte numérisé non relu

LE PARLEMENT (13 OCT

avec tant de fracas, et le subalterne imitateur de Cromwell, Lambert, resta maître du champ de bataille sans avoir vaincu.

(Pages 11 et 22.)

1° M» de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 15 septembre 1658.

Monseigneur,

Depuis ma lettre du 13, dont le porteur a été arrêté à Douvres, l'ordre y étant arrivé devant son passage de ne laisser sortir aucun vaisseau des ports, il m'a été témoigné de la part de M. le Protecteur qu'il souhaiterait que la cour de France prît le deuil de son père, que ce serait une marque d'estime et un honneur dont il se sentirait fort obligé au roi et à Votre Éminence, étant très-nécessaire à Son Altesse qu'il paraisse que Sa Majesté le considère autant qu'elle a fait les rois d'Angleterre et autres princes souverains amis et alliés de la France. La même personne qui m'a porté cette parole m'a aussi dit que Son Altesse espérait que j'assisterais :à la cérémonie de l'enterrement, et que, suivant l'usage, l'on m'enverrait le deuil. La dernière proposition a été plus importante; elle tend à ce que le roi assiste présentement le Protecteur de 50,000 livres sterling, très-nécessaires pour des dépenses pressantes; comme l'intérêt du présent geu ver-

nement ne veut pas que le Parlement soit encore assemblé et que, sans son consentement, il ne se peut lever de l'argent, le secours des amis est recherché : Ton promet de le rendre dans peu de temps, et même Ton se prêterait à donner quelque sûreté. J'ai, sur les deux premiers points, fait espérer une entière déférence au désir de Son Altesse , ne prévoyant pas que le roi fasse difficulté de prendre le deuil pour un prince qui était dans ses intérêts, ni aussi aucun inconvénient à suivre l'exemple de ce qui s'est passé aux funérailles du roi Jacques où les ambassadeurs de France se trouvèrent. Sur le dernier article, je n'ai pas parlé si positivement, et après avoir représenté notre grande nécessité, j'ai promis que le roi ferait son possible pour correspondre à la confiance que M. le Protecteur prend en son amitié. La somme est si modique, et il est si important que ce régime se maintienne, à quoi il y aurait quelque risque le Parlement ne s'assemblant et l'armée n'étant pas payée, qu'il sera sans doute trouvé à propos d'accorder ce prêt; j'ai fait espérer réponse précise dans peu de jours, et la diligence est essentielle; aussi est-elle stipulée dans l'exécution; les ports étant fermes, il m'a été envoyé des ordres pour le passage de mon secrétaire qui rendra la présente à Votre Éminence. Ma lettre du 13 l'aura informée de la proclamation qui fut faite hier en la même forme que celle du défunt Protecteur et avec encore plus d'acclamations du peuple, et jamais la ville ne parut plus tranquille qu'elle ne l'a été dans ce changement ; au retour de la cérémonie, M. le Protecteur prêta le serment entre les mains du garde du sceau; après un petit discours, les ministres et ensuite le maire de Londres firent le serment de fidélité ; maintenant l'on prépare les funérailles, et les ordres s'expédient pour faire dans les provinces la même proclamation.

Il n'y a rien du dehors qui soit considérable) les ministres de Suède n'ont point encore nouvelle de la prise de Copenhague, mais bien espérance que leur maître en sera maître devant que les Hollandais y envoient du secours.

Je n'ai plus qu'à faire ressouvenir Votre Éminence de la promesse qu'elle a faite au sieur Gédéon, dont les offres méritent quelque reconnaissance ; il sera encore plus en état de servir à l'avenir; et M. de Faulconbridge aura désormais plus de part aux affaires que ne lui en donnait le défunt Protecteur ; il professe de s'en prévaloir pour servir la France et Votre Éminence quand les occasions s'en présenteront.

2° JRf. de Bardeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 29 septembre 1658.

Monseigneur ,

La tranquillité qui a paru les premiers jours que M. le Protecteur a été proclamé dans Londres et dans les autres villes d'Angleterre continue toujours, et il paraît même une générale satisfaction de son gouvernement; les officiers de l'armée professent aussi d'être fort résolus de le maintenir; et quoique l'on n'ait pas encore reçu nouvelle de l'armée d'Irlande, il ne se doute point qu'elle ne soit de même sentiment. Quant à celle d'Ecosse, le général Monk ayant toujours été bien intentionné, et ayant dans ces derniers temps, donné des assurances de sa fidélité, elle n'est point révoquée en doute, et ainsi toutes choses demeureront au même état. Le Conseil s'assemble tous les jours pour régler les affaires ; et le premier acte qui a paru au commencement de cette semaine a été une déclaration qui confirme tous les officiers dans leurs charges; ils ne laissent pas d'être obligés de prendre nouvelles commissions. Avant-hier, le maître des cérémonies vint, de la part du Conseil, me donner avis de la mort du défunt Protecteur et de l'établissement du présent par la nomination légitime qui en avait été faite; il me fit ensuite entendre que l'on espérait des lettres de condoléance et de congratulation de Sa Majesté , comme aussi il était de l'usage que les ministres étrangers eussent de nouvelles lettres de créance; je lui témoignai qu'il en serait usé aussi civilement que Son Altesse pouvait souhaiter. Je crois néanmoins qu'une seule lettre suffira, et

jusqu'à ce qu'elle soit arrivée , je ne demanderai poiut audience; mais je n'ai pas laissé de témoigner au secrétaire d'État les sentiments que le roi et Votre Éminencc auraient du changement arrivé, et d'assurer que Sa Majesté se porterait avec joie et chaleur à tout ce qui pourrait contribuer à la satisfaction de Son Altesse et du gouvernement. Ledit sieur secrétaire a professé que son maître aurait un ressentiment très-particulier de ces offres , qu'il ne serait pas moins zélé pour les intérêts de la France que son père, et que la mort qui était arrivée n'altérerait point l'amitié et liaison qui était entre les deux Étals ; il m'a même, par l'offre de me venir porter ces paroles, engagé à prévenir sa visite pour lui confirmer encore plus particulièrement les dispositions de Sa Majesté en faveur du présent régime. M. Lockharta reçu ordre d'aller en diligence à la cour pour y faire savoir ce qui s'est passé ici, mais principalement pour y appuyer la proposition que je me suis donné l'honneur d'écrire à Votre Éminence par ma précédente; il ne m'en a point été parlé depuis; mais le sieur ambassadeur étant chargé d'en faire la poursuite, l'on témoigne assez que la chose est à cœur, et c'est avec beaucoup de raison. C'est une opinion fort générale que le Parlement ne doit point être encore appelé, crainte qu'à l'ombre de ce corps il ne se forme des factions qui n'oseraient dans un autre temps éclater ; lorsque le gouvernement sera tout à fait établi et qu'il aura pris des mesures pour l'élection des députés, les délibérations du Parlement ne pourront point être suspectes, et l'on pourrait, à toute extrémité, suivre sans péril l'exemple du défunt Protecteur; beaucoup croient que la nécessité d'argent sera capable de forcer celui-ci à prendre une autre résolution. Néanmoins ce besoin ne paraît pas si grand puisque, ces derniers jours, la solde a été augmentée, celle des cavaliers de A sols, cl celle deFinfanlerie de 2 sols par jour, que depuis quelques années l'on leur avait retranchés : cette libéralité augmente la bonne disposition où ils étaient. 11 se dit aussi que le général-major Lambert, dont les inclinations pouvaient être

suspectes, a donné des assurances de sa fidélité, el Ton ne peut voir qu'avec quelque étonnement une soumission si universelle après ce qui avait paru ces dernières années, principalement lorsque le dernier Parlement voulut mettre la couronne sur la tête du défunt Protecteur. Il ne se parle pas encore des affaires du dehors, et l'ambassadeur de Hollande ayant voulu en entretenir cejourd'hui le secrétaire d'État, il l'a remis à un autre temps; nous n'avons aucune nouvelle de Danemark, mais bien des bruits peu fondés que le roi de Suède a été fort maltraité en différentes attaques ; d'autres veulent que la ville de Copenhague soit prise; les ministres de ce prince ont arrêté plusieurs officiers de marine, et entre autres un fort estimé, qui a servi sous le Parlement, pour commander la flotte dans la mer Baltique. . . .

(Pages 16 et 22.)

1° if. de Bardeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 26 septembre 1658.

Monseigneur,

Je n'ai reçu quecejourd'huy la lettre dont Votre Éminenec m'a honoré, en date du 16; elle me met en état de confirmer au secrétaire les paroles que je lui ai déjà portées de la bonne volonté du roi envers M. le Protecteur et des sentiments de Votre Imminence sur tout ce qui regarde l'intérêt du régime d'Angleterre ; je satisferai à cet ordre aussitôt que le sieur secrétaire sera en étal d'être vu, et ne manquerai pas de lui témoigner particulièrement l'estime que Votre Éminence en fait. 11 a tous ces jours gardé le lit; néanmoins sa maladie ne passe pas pour dangereuse. Je ferai aussi les amitiés qui me sont ordonnées pour le mylord Faulconhridgc et le général

Montague. Le premier m'a, en différentes rencontres, renouvelé les assurances de son* zèle, et je ne doute pas que, dans la présente conjoncture, toutes ses offres ne soient fort bien reçues. L'on ne se dispose pas encore à donner des audiences publiques aux ministres étrangers pour les condoléances et congratulations que le changement arrivé semble désirer d'eux ; c'est en partie afin qu'ils puissent avoir tous reçu des lettres de créance de leurs supérieurs, et aussi pour n'être pas, dans ces commencements, obligé de traiter d'affaires, si ce n'est avec ceux dont ils ont besoin; cependant il se travaille aux établissements du dedans, et mes précédentes lettres auront fait savoir que le conseil d'État n'oublie pas de prendre toutes sortes de précautions pour tenir l'armée et la ville dans l'intérêt du présent régime; ces deux corps seuls sont capables d'attirer le reste d'Angleterre, et ils se trouvent par leur propre intérêt engagés à le conserver, par l'avantage qu'ils en retirent et le préjudice que toute discussion leur apporterait. La plupart des officiers de l'armée et de la maison de ville se sont enrichis des biens confisqués dans ces derniers temps, et se trouvent en possession des terres du roi, des évêques et des Irlandais ; d'autres ont été employés en des commissions odieuses; et ceux qui ne se trouvent attachés d'intérêt appréhendent qu'un changement ne puisse arriver sans les exposer à une ruine totale; ce sont les considérations qui tiennent tant la ville que l'armée dans la soumission, et laissent espérer que le gouvernement continuera et s'affermira tous les jours. Les royalistes mêmes, qui sont bien aises d'avoir un honnête prétexte de s'accommoder au temps, trouvent qu'ils n'ont point de sujet de se plaindre de M. le Protecteur, n'en ayant jamais reçu aucun préjudice, et attribuent leurs inclinations passées au rude traitement que leur faisait le défunt. 11 n'y a que quelques républicains qui ne peuvent changer de principe ; mais sans un Parlement ils auront peine à se déclarer, et quoique l'on parle d'assembler ce corps, les plus éclairés ne croient pas que M. le Protecteur s'y doive exposer, ni qu'il en ait la

volonté. Il se parle aussi de la paix avec l'Espagne pour satisfaire le corps des marchands qui la souhaite ; je ne vois pas néanmoins que ce point ait été mis en délibération, et d'ailleurs la guerre n'a pas été jusques à présent si onéreuse à l'Angleterre qu'elle ne trouve autant d'avantage dans la continuation que dans l'accommodement, étant jusliûé par les registres des douanes que, depuis la rupture, il est entré et sorti autant de marchandises que devant la guerre. La seule chose qui peut donner de la peine présentement, est la paye des arrérages dus à l'armée ; l'on les fait monter à un million de livres sterling; j'ai déjà informé des mesures qui se projetaient pour en acquitter au moins une partie ; si les affaires du roi ne lui permettent pas d'accorder la demande qui m'a été faile, les choses sont encore en leur entier, n'ayant rien engagé sur la proposition qui m'en fut faite. Jusqu'au retour de mon secrétaire, j'en userai avec la même réserve. Il m'avait été mandé que M. Lockhart passerait à la cour pour traiter de cette affaire ; mais, soit que l'on veuille savoir ce qui m'a été mandé, ou que sa présence soit jugée nécessaire à Dunkerque, son départ a été retardé jusques à présent; et il est vrai qu'à moins d'envoyer en sa place quelque personne plus vigilante que n'est le commun des officiers anglais, les ennemis auraient assez de facilité, soit en subornant les soldats, ou en les surprenant lorsque l'armée du roi sera éloignée de la côte, de s'emparer de cette ville; je n'ai pas oublié dans ces derniers temps d'avertir qu'il y fallait prendre garde, ayant d'ailleurs entendu que les gardes ne s'y faisaient pas aussi exactement que dans nos places frontières. L'on pourrait bien, lorsque M. le Protecteur sera sorti des affaires plus pressantes, songer à établir un autre commandant que M. Lockhart, s'il préfère l'ambassade à cet établissement; quand ce ne serait que pour faire cesser la jalousie qu'ont quelques Anglais de voir entre les mains d'un Écossais trois emplois si considérables. 11 n'est pas encore temps de songer à ces changements, et M. Lockhart, étant si proche de M. le Protecteur, pourra conserver ce que M. le précédent Protecteur

lui avait laisse. Je ne puis rien dire de certain des fonds qu'il a laissés; le bruit public veut que sa famille soit fort riche, encore qu'il paraisse laisser bien des dettes, dont les créanciers sont autant de personnes attachées au gouvernement présent. Je ne me serais pas, Monseigneur, tant étendu sur ce qui se dit présentement, sans l'ordre que Votre Éminence me donne de 1 l'informer exactement de toutes nouvelles, à quoi je ne manquerai pas tous les ordinaires s'il y a sujet d'écrire, et mon silence sera une marque qu'il ne sera rien venu à ma connaissance. Je n'apprends pas que, depuis ma dernière lettre, ni M. le Protecteur, ni h Conseil qui continue d'agir, aient rien fait de considérable; Son Altesse a reçu tous ces jours les civilités des particuliers et les compliments du maire de Londres. Il a aussi, suivant l'exemple du défunt, passé quelques jours dans la prière, et demain la ville doit être en jeûne sur le même sujet; toutes les relations qui s'écrivent de la campagne assurent que la proclamation s'y est faite avec encore plus de démonstrations de joie qu'à Londres; et l'estime de M. le Protecteur augmente tous les jours, étant vrai que ceux qui l'ont visité en sortent fort satisfaits. Il professe de ne souhaiter que le bonheur de la nation et l'amitié de la noblesse. Après que j'aurai entretenu le secrétaire d'État, je pourrai parler plus précisément de ses dispositions à l'égard du dehors, d'où il est arrivé depuis peu un courrier à l'ambassadeur de Hollande qui assure que Copenhague et Cronembourg peuvent attendre les secours de MM. les États généraux ; un envoyé du roi de Suède, arrivé aussi cette semaine, prétend que la dernière de ces deux places était à l'extrémité lors de son départ. *

2° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 30 septembre 1658.

Monseigneur,

L'indisposition du secrétaire d'État qui continue, et les occupions qu'ont eues les autres que la dernière lettre de

Votre Éminence m'ordonne de voir de sa part, ne m'ont pas encore permis de satisfaire à cet ordre ; mais j'espère que le prochain ordinaire en portera l'exécution. Je n'ai pourtant rien à ajouter à mes précédentes touchant l'état des affaires d'ici, si ce n'est que ces derniers jours les officiers de l'armée ont été donner à M. le Protecteur de nouvelles assurances de leur obéissance; ils l'ont aussi prié de vouloir suivre l'exemple de son père, et de remplir les places vacantes du Conseil et de l'armée de personnes dévouées. Le lieutenant général Fleetwood portait la parole ; ils reçurent une réponse en termes généraux qui les satisfit ; il est arrivé en même temps nouvelle de la proclamation faite en Écosse avec applaudissement de l'armée ; celle d'Irlande n'a pas témoigné moins de joie; ainsi M. le Protecteur et son Conseil n'ont plus présentement d'affaires qui les pressent que de trouver de quoi acquitter les arrérages dus aux troupes. 11 m'a été confirmé que M. Lockhart devait aller à la cour pour faire la même proposition que j'ai déjà écrite; mais devant son arrivée j'aurai >u l'intention de Sa Majesté; et si elle est telle que je la souhaite, Votre Éminence aura sans doute trouvé à propos de me charger de la réponse qui est attendue avec assez d'impatience; le retardement a fait renouveler depuis peu l'ordre audit sieur ambassadeur de partir.

Il se parle assez publiquement parmi les marchands de la paix avec l'Espagne, et quelques-uns veulent que déjà l'ouverture en ait été faite au nom de don Alonzo de Cardenas ; mais le temps n'est pas encore propre à traiter de cette matière.

v J'apprends présentement qu'il est arrivé un courrier de la part du roi de Suède, qui écrit à M. le Protecteur la prise de Cronembourg par capitulation; la même lettre fait attendre dans peu celle de Copenhague. Ce sont les seules nouvelles du dedans et du dehors d'Angleterre.

3«» M. de Hordeaur au cardinal Mazarin.

Londres, 10 octobre 1658.

Monseigneur,

Je ne puis encore écrire à Votre Éminence l'exécution de ce qui m'a été ordonné, le manquement de lettres de créance m'empêchant de voir M. le Protecteur, et l'indisposition du secrétaire d'Etat le rendant inaccessible. Je n'aurais pas laissé de proposer, par la voie de celui qui m'a fait savoir la nécessité d'argent d'ici, le moyen d'en recouvrer en France dont mon père m'a écrit de la part de Votre Éminence, si je n'eusse été assuré que l'on n'y est pas en état de se prévaloir de cet avis, et que quiconque aurait à Londres de bons effets ne manquerait pas d'argent et ne serait pas obligé d'en cbercher ailleurs

Il se parle plus positivement que par le passé de la convocation d'un Parlement, soit que M. le Protecteur ait un véritable dessein et nécessité de l'appeler ou qu'il juge à propos de le faire espérer. Tout le monde néanmoins demeure d'accord qu'il n'est pas encore de son intérêt, bien que toutes les armées et les villes principales professent, par des déclarations qu'elles lui adressent tous les jours, de vouloir donner leurs vies et biens pour la conservation du gouvernement en la forme qu'il est établi; la milice de Londres lui en a depuis peu fait grande protestation aux mêmes termes qu'était la déclaration de l'armée, cl il n'a jusqu'à présent rien paru pour détruire cette union que quelques prêcheurs qui ont déclamé contre M. le Protecteur avec assez de liberté; il ne témoigne pas s'en mettre en peine, et même, prenant une conduite différente de celle du défunt, il a commencé de donner la liberté à beaucoup de prisonniers ; entre autres, le duc de Buckingham l'a eue pour quelques jours, avec espérance de prorogation.

H n'est point arrivé de nouvelles du Nord depuis celles que le roi de Suède a écrites après la prise de Cronembourg.

Ses ministres ont eu quelques conférences avec des commissaires du Conseil, et il se disait aujourd'hui que quatre vaisseaux d'État sortent des Dunes pour aller vers leSund; l'ambassadeur de Hollande demanda aussi, après avoir fait ses compliments, des commissaires pour conférer sur des affaires très- pressantes; ils ne lui ont point encore été envoyés, et Ton pourra bien différer jusqu'à ce qu'il arrive des nouvelles du siège de Copenhague. Le bruit courait ici que le roi de Danemark en était sorti et avait battu la flotle des Suédois ; mais il ne se trouve point d'auteur certain de cet avis

(Pages 18 et 22.)

i° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 3 octobre 1658.

Monseigneur,

La lettre qu'il a plu à Votre Ëminence de m'écrire le 23 me fut rendue hier; j'avais le jour de devant assuré M. de Faulconbridge de la bonne volonté du roi envers M. le Protecteur et de l'honneur que Sa Majesté rendait à la mémoire du défunt en prenant le deuil et professant un regret trèsparticulier de sa mort. Je témoignai aussi audit sieur Faulconbridge l'estime que Votre Éminence en faisait et l'amitié dont elle l'honorait; il reçut ces civilités avec toutes les marques de reconnaissance qui s'en pouvaient attendre et me professa un véritable zèle pour son service et un attachement aux intérêts de la France. Je l'exhortai à persévérer dans ces bons sentiments, lui laissant entendre que ses services ne seraient pas rendus à une cour ingrate; si l'on désire s'en prévaloir, il faut user de gratifications, les Anglais n'étant pas aisés à gagner par de simples promesses, et ledit sieur étant d'humeur à proOler de la conjoncture, de crainte que

le temps ne change. Si Votre Éminence juge à propos de l'attacher dans le service du roi et d'en faire la dépense, je pourrai faire une proposition plus précise, et apparemment elle ne sera pas rejetée ni aussi l'argent mal employé. La bonne disposition où ledit sieur me parut me lui lit demander s'il s'était fait aucune ouverture de paix avec l'Espagne, comme l'on me Pavait rapporté, et si quelques bourgeois de Londres avaient été chargés de la faire espérer; il m'a désavoué le dernier, et est demeuré d'accord que don Alonzo de Cardefias a fait dire que, si ce régime était porté à l'accommodement, il recevrait du roi d'Espagne plus d'avantages que la guerre ne lui en peut produire ; que cette offre a été rapportée sans être mise en délibération, et que les affaires domestiques ne permettent pas de songer encore à d'autres. Il me fut aussi confirmé qu'il y avait grand manquement d'argent et que l'on chercherait toute autre voie que celle du Parlement pour en avoir; il me demanda si je n'avais point eu de nouvelles sur la tentative qui m'avait été faite. Je témoignai que toutes les propositions de cette nature étaient d'ordinaire accompagnées de tant de difficultés que les résolutions étaient fort lentes, et qu'encore que la volonté fût Iwnne, faute de puissance l'effet n'y répondait pas toujours. M. Lockhart, qui doit être présentement à la cour, traitera de cette affaire. Le secrétaire d'État me fit hier savoir qu'il avait ordre de s'y rendre, et portait au roi des lettres de créance en la forme ordinaire que l'on a dans de semblables conjonctures; il s'excusa aussi sur son indisposition de n'être pas venu me voir, me faisant espérer que dans peu de jours il serait en état de m'entretenir des affaires d'ici; je témoignai à son commis grande impatience de lui communiquer ce qui m'avait été écrit de la cour sur ce même sujet, et lui fis promettre de m'entretenir quand sa santé le permettrait. Jusqu'à ce temps, je ne puis exécuter les ordres de Votre Éminence, ni faire autre diligence pour persuader les nécessités du roi, après ce que j'en ai dit à M. de Faulconbridgc ; et dès la première fois qu'il me fut parlé d'emprunt, je répondis

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avec toute la réserve nécessaire pour ne pas engager Sa Majesté à un secours impossible. Il ne me fallait pas consulter mon père pour reconnaître la difficulté qu'il y a de tirer de l'argent du roi ; je ne l'éprouve que trop moi-même, et ello m'oblige encore à demander à Votre Éminence le paiement qu'elle me fait espérer depuis six mois et sans lequel mes lettres de change seront protestées, ne sachant autres fonds pour les acquitter ; si c'est son intention que je sois payé, comme j'ai sujet de l'attendra de sa justice et de sa bonté, je la supplie que ce soit sans remise, et aussi de me mettre à l'avenir en état de ne plus l'importuner^ ce que je fais avec autant de peine que Votre Éminence en peut avoir à donner l'ordre qui m'est nécessaire. .........

2o Jf . de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 24 octobre 1653.

Monseigneur,

Je ne rendrai qu'après-demain la lettre du roi et celle de Votre Éminence à M. le Protecteur; mais dès la semaine passée, je détruisis les impressions que ce retardement pouvait avoir causé, dans la visite que je rendis au secrétaire d'État, par les assurances qu'il reçut de la disposition de Sa Majesté et de Votre Éminence envers le régime d'Angleterre. Je ne manquai pas aussi de lui faire offre de l'amitié de Votre Éminence et de témoigner l'estime particulière qu'elle en faisait ; il professa d'être, aussi bien que Son Altesse, fort persuadé qu'il était de leur intérêt d'entretenir l'alliance que Je défunt Protecteur avait faite avec la France, et aussi de se sentir fort honoré de l'estime de Votre Éminence, sans néanmoins se départir des expressions générales sur la demande que je lui lis de son amitié ; mais aussi n'oublia-t-il rien qui pût me persuader son zèle en tout ce qui regarderait l'intérêt public et celui de Votre Éminence.

. . . Quand au mylord Faulconbridge, je ne doute point que la dépense n'en soit bien employée, et après avoir fait découvrir son sentiment, j'en écrirai plus particulièrement. ..•.•..»••••• ♦ ...»• ... Je n'ai rien à écrire du présent que les assemblées de quelques officiers de l'armée, dans lesquelles ils avaient résolu de demander à M. le Protecteur un général de leur corps, et qu'à l'avenir aucun officier ne fût cassé qiie par le Conseil de guerre; les discours vigoureux que Son Altesse leur a tenus ont un peu dissipé cet orage, et les principaux d'entre eux ont désavoué d'avoir eu part à ce Conseil; c'est néanmoins l'opinion commune que le lieutenant général Fleetwood et le major général Desborough, le premier beau-frère et l'autre oncle, ont suscité les autres; et bien que l'on témoigne aujourd'hui mépriser cette faction anabaptiste et qu'il leur ait été défendu de s'assembler sur ce sujet, il leur sera néanmoins donné quelque satisfaction, et il se parle de leur accorder que ledit sieur Fleetwood, qu'ils veulent pour général, demeure commandant en chef des troupes d'Angleterre et d'Écosse, avec un pouvoir plus grand qu'il n'a présentement. Cette affaire semble avoir un peu éloigné la convocation du Parlement, y ayant danger de l'assembler devant que les esprits de l'armée soient réunis ; il passe néanmoins pour constant que l'on ne peut subvenir aux nécessités de l'État par aucune autre voie. Votre Éminence en aura sans doute entendu parler plus particulièrement à M. Lockhart . .

(Page 22. — Pour les dépêches d^s 15 et 29 septembre, 3, 10 et 24 octobre, voir les n" I, II, III.)

.)/. de Bordeaux au cardinal ftfazarin.

Londres, 31 octobre 1658.

Monseigneur,

Devant que j'eusse reçu la lettre qu'il a plu à Votre Éminence de m'écrire le 26, j'avais, sur la recherche que me fit hier l'un des ministres de Suède, offert de passer tous les offices possibles pour porter M. le Protecteur à secourir d'un nombre de vaisseaux le roi de Suède; mais ayant reconnu, dans la dernière visite que je rendis au secrétaire d'État, le peu de disposition que l'on a ici de contribuer à la perte du roi de Danemark , je ne me serais pas tant pressé de parler de celte assistance si Votre Éminence ne me l'ordonnait. Dès demain je demanderai conférence avec ledit secrétaire d'État et lui représenterai que, le roi de Suède étant à la veille d'être accablé par le grand nombre de ses ennemis, l'Angleterre recevrait plus de préjudice de sa ruine que de celle de son ennemie et n'oublierai aucune raison capable de persuader qu'il faut envoyer en diligence une escadre de vaisseaux que depuis quelques jours on a tenue prête aux Dunes, apparemment pour donner de la jalousie aux Hollandais; mais leur ambassadeur a pu facilement reconnaître que ni la conjoncture des affaires d'Angleterre, ni l'inclination des ministres ne permettaient pas que ce secours fût envoyé; et le ministre de Suède, qui me vint voirhier, m'avoua que, comme Anglais, il ne trouvait pas que M. le Protecteur dût se mêler de cette querelle. Dans mon audience de lundi dernier, il ne se passa rien d'extraordinaire; après avoir rendu la lettre du roi, je présentai celle de Votre Éminence et fis toutes les offres dont

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elle m'avait chargé; M. le Protecteur s'étendit tort sur l'estime particulière que défunt son père avait de Votre Éminence et la confiance qu'il prenait en son amitié; il protesta se sentir fort obligé qu'elle lui continuât les mêmes sentiments, et me pria de l'en conjurer encore particulièrement et de rassurer de ses services eft attendant que lui-même le fit, par la réponse qu'il prétend de rendre à la lettre de Votre Éminence. Les officiers de l'armée ne se départent point de leurs demandes, et même il passe pour certain que M. le Protecteur ne leur a encore rien accordé; il doit leur déclarer que, le Parlement ayant établi le gouvernement, le même corps doit consentir aux changements qu'ils prétendent y apporter. Cette décision donne grande espérance aux républicains, et quelques-uns des principaux sont venus à Londres depuis peu; mais tout dépend de la disposition des troupes d'Écosse, et si elles se trouvent bien intentionnées, comme on le présuppose, il ne sera pas difficile d'arrêter les menées de ces officiers. Maintenant le lieutenant général Flcetwood et le major général Desborough paraissent adhérer à leurs sentiments; c'est un effet de la jalousie qu'ils ont eue de ce que M. le Protecteur prenait plus de confiance à d'autres qu'à eux. Le mylord Faulconbridge est celui qui les a choqués davantage; il faut que dans peu l'affaire soit réglée, et l'assemblée de demain découvrira l'esprit des factieux; les apparences ni la raison ne veulent pas qu'ils se portent aux extrémités. J'ai fait pressentir ledit mylord Faulconbridge sur le présent que Votre Éminence a pensé de lui faire; il le recevra et s'engagera à servir. Quelques pierreries pour sa femme seraient plus propres que de l'argent; il s'était attendu à deux Barbes, la mortalité s'étant mise dans les écuries de M. le Protecteur. Ce présent serait bien venu

(Page 25. —Pour la dépêche du 31 octobre, voir le n» IV.;

1° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londre», il novembre 1 653.

Monseigneur,

Depuis la dernière lettre que je me suis donné l'honneur d'écrire à Votre Éminence, il ne m'a pas été possible d'entretenir le secrétaire d'État des affaires de Suède; mais, ayant eu prétexte de visiter les principaux ministres du Conseil, où maintenant toutes les résolutions se prennent, je me suis prévalu de l'occasion pour leur faire connaître qu'encore que l'Angleterre semble n'avoir pas d'intérêt à favoriser la réunion de la puissance du Nord sous un seul prince, M. le Prolecteur devait employer ses forces navales à la conservalion du roi de Suède qui se trouvait engagé dans une entreprise dont le mauvais succès ne pouvant qu'être suivi de sa ruine entière, ses ennemis se trouveraient en liberté d'assister les nôtres, et d'agir aussi bien contre l'Angleterre que contre la France. Cette considération et les autres raisons dont je me suis servi semblaient avoir porté le garde des sceaux, président du Conseil, et le général Montague dans les sentiments qui s'en peuvent souhaiter ; et, peu de jours après, l'affaire ayant été prise en délibération, les autres ministres se trouvèrent si disposés à suivre leur avis qu'il fut envoyé des ordres à la flotte des Dunes de se tenir prêle à faire le voyage du Sund. Néanmoins, depuis trois jours, toutes ces dispositions sont changées, et il me fut rapporté hier d'assez bonne part que Son Altesse ne se mêlerait de cette querelle, qu'elle attribue en partie à l'aversion qu'ont quelquesuns du Conseil contre tout ce qui est désiré par le lieutenantgénéral Fleetwood, dont le frère agit ici pour le roi de Suède.

11 y a aussi dans le Conseil quelques minisires fort zélés pour les intérêts de Hollande. Les uns et les autres trouvent, dans l'état présent des affaires d'Angleterre, un assez beau prétexte pour empêcher que M. le Protecteur ne s'engage dans une nouvelle guerre. Encore que cette répugnance ne soit pas facile à vaincre, je ne laisserai pas de continuer mes instances pour l'envoi d'un secours de vaisseaux, et si le secrétaire d'État se rend inaccessible, je demanderai audience afin de satisfaire les Suédois qui n'oublient pas présentement de rechercher mes offices, ni moi de les en assurer, et des derniers ordres que j'ai reçus de Votre Éminence.

J'étais en peine de savoir d'où procédait la froideur du secrétaire d'État; mais hier le milord Faulconbridge m'en découvrit sans doute le sujet, m'avertissant que M. Lockhart a depuis peu écrit que Votre Éminence lui avait paru tout autre qu'elle n'était durant la vie du défunt Protecteur ; que Ton était ici fort piqué du refus des cinquante mille livres sterling, cette somme n'étant pas si considérable qu'elle ne pût être trouvée si les dispositions du passé n'étaient pas changées; qu'au reste, M. le Protecteur se serait senti fort obligé de cette assistance, non pas tant pour l'avantage qu'elle lui aurait produit que parce que cela lui aurait été une marque certaine de l'amitié du roi ; et que quand les affaires ne lui auraient pas permis de l'acquitter si tôt, il n'aurait pas laissé d'être en état de rendre à la France des services assez importants pour dédommager Sa Majesté du retardement. Je témoignai au dit sieur Faulconbridge que l'on avait mal reconnu les sentiments de Votre Éminence, et que quiconque en jugerait par ses propres intérêts ou par ceux de la France ne pourrait pas douter qu'elle ne considérât autant l'amitié de M. le Protecteur d'aujourd'hui ; que, quant à l'emprunt, il fallait attribuer à la seule impuissance, et non pas au défaut de volonté, les difficultés qu'avait trouvées M. Lockhart ; et, après avoir employé toutes les raisons qui pouvaient persuader le dit sieur Faulconbridge de l'un et l'autre, je le priai d'en parler aux mêmes termes et

d'effacer les impressions contraires qui avaient été données à Son Altesse (il me le promit), et de m'avertir exactement du succès. Pour l'encourager davantage, je lui laissai entendre que Votre Éminencc songeait à faire faire un présent à sa femme ; ce sera une dépense assez utile ; mais il ne me paraît pas moins nécessaire de faire quelque effort, dans' la conjoncture présente, en faveur de M. le Protecteur; à moins qu'il ne vienne à succomber, il n'y a rien à perdre, et son naturel fort généreux donne sujet de croire qu'un bienfait ne peut être mieux placé.

Les dernières nouvelles que j'ai écrites d'ici auront peut-être fait appréhender quelque notable altération dans l'État d'Angleterre, et il est vrai que la chaleur avec laquelle quelques officiers de l'armée se portaient pour obtenir leurs demandes, et la ferme résolution de M. le Protecteur de ne rien accorder, faisaient faire à tout le monde de mauvais pronostics ; mais, depuis quelques jours, les officiers ont beaucoup changé de conduite, et, soit que les principaux aient été gagnés ou qu'ils jugent ne pouvoir venir à bout de leur dessein sans se porter aux extrémités, ils n'ont fait aucune instance, ni môme remis la proposition sur le tapis dans leurs assemblées, qu'ils continuent tous les vendredis, sous prétexte de dévotion. La semaine passée, le milord Faulconbridgc, le général Montague et deux autres colonels avec des officiers subalternes de leurs amis, y assistaient sans que les autres s'en formalisassent; et, apparemment, ils continueront de s'y trouver afin d'arrêter par leur présence les menées de quelques-uns plus factieux que les autres. Le sieur Flectwood n'a point eu d'autre commission que celle de lieutenant général dont il n'est pas bien satisfait ; Ion veut qu'ayant promis, au nom de M. le Protecteur, à tous les1 officiers, entière satisfaction sur leurs demandes, il ait été désavoué ; la disposition de son esprit ne fait rien appréhender de cette injure, et, suivant l'opinion la plus commune, M. le Protecteur n'aurait pas de peine à dissiper tous ces mécontentements s'il avait de l'argent pour payer les arrérages dus

à l'armée; mais s'il est nécessité d'appeler un Parlement, Ton peut avec quelque raison appréhender que ce corps, se sentant appuyé d'une partie de l'armée, n'affaiblisse son autorité, encore que les Presbytériens et toute la noblesse lui soient entièrement favorables. C'est tout ce qui se peut écrire présentement des affaires du dedans d'Angleterre. . . .

2° M. de Bordeaux au cardinal 3fazarin.

Londres, 18 novembre 1653.

Monseigneur,

J'avais espéré de faire savoir à Votre Érainence, par l'ordinaire d'aujourd'hui, en quelle disposition le secrétaire d'Etat m'avait paru touchant les affaires de Suède; mais il a encore év ité tous ces jours de me voir, sous prétexte de sa mauvaise santé et des affaires ; les ministres de Suède n'ont pas trouvé plus de facilité à l'aborder, et ses fuites semblent ne pouvoir procéder que d'une résolution déterminée de n'accorder aucun secours ; comme l'on attend tous les jours des nouvelles de ce qu'aura fait la flotte de Hollande, que d'ailleurs la saison d'envoyer des vaisseaux dans la mer Baltique se passe, ce régime peut avoir la pensée de gagner du temps, afin de se défendre avec plus de couleur de nos instances. Dans cette impossibilité de rien avancer par mes offices, je ne puis que faire connaître aux susdits ministres suédois mes diligences et ma bonne volonté; ils témoignent être persuadés de l'un et de l'autre; j'ai aussi quelque soupçon que le secrétaire d'État m'évite, prévoyant l'embarras où il se trouverait si je le mets sur la négociation du sieur Bodkins qui m'a rapporté que, depuis deux jours, ledit sieur secrétaire d'Etat lui parait incliner à l'accommodement avec l'Espagne, et lui a promis dans peu une réponse précise avec des dépêches pour Flan* dre; suivant son rapport, le sieur Downing aura ordre d'entrer en conférence avec don Estevan de Gamarre, et M. le Protecteur se contentera d'abandonner les conquêtes de l'Amérique pour la liberté à quelques vaisseaux anglais d'y trafiquer.

Les bruits publics sont assez conformes à cet avis; et le mylord Faulconbridge me représentant la plupart des minisires du Conseil assez enclins à l'accommodement, il v aurait lieu de croire que cette disposition serait affectée afin d'échauffer la volonté du roi en faveur de ce gouvernement, s'il n'était certain que le parti anabaptiste de l'armée et les républicains souhaitent la paix, qu'aussi la nécessité de l'argent est telle que l'espérance d'en retirer de l'Espagne fera écouter à M. le Protecteur toutes ces propositions, et que tant lui que les autres veulent se rendre agréables au peuple. Ce n'est pas néanmoins une affaire à être traitée présentement ni à être résolue si tôt; je tâcherai de découvrir certainement ce qu'il en est, après avoir traversé cette résolution

Je ne laisse pas d'être persuadé de quelque altération dans les esprits d'ici à l'égard de la France; il n'y a pas moins de sujet de croire que M. le Protecteur pourrait bien souffrir grande diminution dans son pouvoir; les officiers de l'armée n'ont point tous ces jours renouvelé leurs prétentions et paraissent fort soumis; mais les principaux ne sont point encore satisfaits, et l'on les voit tous les jours en conférence avec les chefs du parti républicain ; il se remarque aussi que quelques-uns des ministres du Conseil, qui étaient fort zélés pour l'intérêt du Protecteur, s'en détachent, craignant de succomber avec lui; d'autres, plus fermes dans leurs principes, sont menacés d'être chassés avec quelques officiers de l'armée bien intentionnés, et il ne se prend aucune résolution pour dissiper cette faction, ce qui fait appréhender qu'enfin elle ne prévale, nonobstant la bonne volonté que les Presbytériens et la noblesse témoignent à M. le Protecteur. II laisse présentement agir le Conseil avec entière liberté et autorité, et la plupart des résolutions se prennent suivant le désir des officiers de l'armée; on veut que leurs desseins éclateront après les funérailles qui se devaient faire demain; mais elles ont été remises, sans marquer un autre jour

3° M . de Bordeaux à M. de Brierme.

Londres, 27 novembre 1658.

Monsieur,

J'ai enfin entretenu le secrétaire d'État la semaine passée. Comme les intérêts de Suède étaient le principal motif qui me faisait souhaiter cette entrevue, ils ont aussi fait la principale partie de notre conversation. Je le priai de faire savoir à Son Altesse et au Conseil que le roi, voyant ce prince à la veille d'être accablé par le grand nombre de ses ennemis, et l'Angleterre seule étant capable de le garantir d'un si grand danger par ses forces navales, il m'avait été ordonné d'inviter Son Altesse à lui donner toute l'assistance que l'état de ses affaires permettait, n'étant pas moins l'intérêt de l'Angleterre que de la France de conserver un prince dont la puissance divertit nos ennemis communs et les empêche de tourner contre nous leurs forces. Le dit sieur secrétaire me répondit qu'il était vrai que jusqu'à cette heure Son Altesse n'avait pas jugé à propos de prendre part en la querelle du roi de Suède, qu'elle était peu satisfaite de son entreprise et de la manière dont il en avait usé, rompant un traité si solennel , fait par l'entremise des ministres d'Angleterre, sans donner aucune participation du motif d'un si grand changement; qu'aussi ce n'était point l'intérêt d'ici de favoriser la réduction de tous les pays septentrionaux sous l'obéissance d'un même prince, et que Sa Majesté n'ayant point jusqu'à cette heure paru vouloir appuyer cette conquête, M. le Protecteur n'avait pas cru y devoir contribuer; mais que s'y voyant maintenant invité, il mettrait en délibération et déférerait sans doute aux considérations que j'avais touchées et au désir du roi. J'assurai que Sa Majesté prendrait en fort bonne part cette complaisance, bien que le fruit en dût rejaillir principalement sur l'Angleterre. J'avouai aussi que d'abord le procédé du roi de Suède n'avait point été approuvé en France, mais que tous les ressentiments devaient céder à l'intérêt que nous avons tous de maintenir ce prince, et je priai le dit sieur secrétaire

de représenter à Son Altesse que désormais il ne se pouvait plus différer de prendre résolution sans s'exposer à de grands inconvénients; il en demeura d'accord et me promit une réponse précise le jour même, ou tout au plus tard le lendemain. Il me demanda ensuite si nous ne faisions pas état de continuer les assistances que Sa Majesté avait données au roi de Suède par le passé ; ce discours m'ayant fait juger qu'il pouvait avoir la pensée de demander cet argent pour le remboursement de la dépense que coûterait l'armement naval , je voulus lui éloigner cette espérance en lui témoignant que les efforts du passé pourraient bien avoir mis le roi hors d'état de rien faire présentement, et que notre nécessité était grande puisqu'elle n'avait pas permis d'accorder à Son Altesse l'emprunt qu'elle avait demandé, à quoi sans doute le roi se serait porté plus volontiers qu'à l'assistance du roi de Suède ; je trouvai que mon pressentiment n'était pas tout à fait mal fondé, et le dit sieur secrétaire me déclara assez ouvertement que c'était sa visée, m'exagérant la grande nécessité de son maître, et qu'il n'était pas juste de lui faire porter toute cette dépense; mais lui ayant fait considérer que jusqu'à présent l'Angleterre ne s'était mise en aucuns frais et que néanmoins elle avait tiré tout le fruit de la diversion que les Suédois avaient faite en Allemagne puisque, sans elle, Dunkerque n'eût pu être pris, que Sa Majesté avait déjà déboursé cette année jusqu'à 400,000 fr., et qu'en invitant M. le Protecteur à secourir un ami commun, je ne prétendais pas lui demander assistance pour la France ; il n'insista pas davantage sur cette proposition et me laissa espérer que la résolution de M. le Protecteur serait conforme au désir de Sa Majesté

Cette conférence arriva le 21 au soir ; le lendemain ledit sieur secrétaire, au lieu de m'cnvoyer réponse, me proposa une autre conférence pour le 23, me conviant, à cause de son indisposition, de me rendre chez lui; à quoi ayant satisfait, je le trouvai avec l'un des gardes des sceaux, et ils me décla-

rèrent que Son Altesse ayant été informée de ce que Sa Majesté m'avait ordonné de lui faire savoir, elle les avait députés pour recevoir encore de moi plus particulièrement ses intentions ; je leur fis les mêmes ouvertures, et ils me tinrent aussi les mômes discours que j'avais entendus dudit secrétaire, se plaignant toujours du roi de Suède. J'entrai dans leurs pensées et professai que le roi n'avait pas plus de sujet de s'en louer, mais que ce n'était pas le temps de témoigner notre ressentiment, qu'il fallait plutôt songer à donner de l'occupation aux troupes d'Allemagne, à moins que nous ne voulussions exposer nos conquêtes de Flandre à un danger très-certain; enfin, après beaucoup de raisonnements, lesdits commissaires me demandèrent encore si Sa Majesté ne continuerait pas d'assister le roi de Suède; et ce qu'elle ferait en cas que l'envoi d'une flotte attirât la guerre entre l'Angleterre et la Hollande, comme il y avait assez d'apparence, remontrant qu'il ne serait pas juste que Son Altesse soutînt seule cette guerre et fût abandonnée de la France; je leur parlai du premier point aux mêmes termes que j'avais déjà fait au sieur secrétaire d'État, et leur ôtai l'espérance que nous voulussions acheter le secours d'Angleterre; mais sur les suites qu'il pourrait produire, je lis entendre que Sa Majesté s'intéresserait en tous les événements, après néanmoins avoir déclaré que je n'avais aucun ordre de rien avancer, n'ayant pas été prévu que Son Altesse dût appréhender la rupture avec les Provinces-Unies pour envoyer du secours à un prince de ses amis, l'usage observé entre toutes les nations le permettant et les Hollandais même en donnant l'exemple. Lesdits sieurs commissaires me demandèrent par écrit cette assurance, et m'en étant défendu sur ce que mes ordres ne s'étendaient qu'à les inviter à secourir le roi de Suède pour leur propre intérêt, enfin nous demeurâmes d'accord que je leur donnerais seulement ma proposition pour servir de fondement à la délibération du Conseil, qu'il me serait fait une réponse contenant le désir de Son Altesse, sur laquelle je déclarerais mon sentiment, et qu'aussitôt je dépêcherais encore pour sa-

voir plus particulièrement les intentions de Sa Majesté sur le traité de garantie que Son Altesse désire devant que de s'engager au secours du roi de Suède. Tous ces papiers ont été envoyés de part et d'autre depuis hier au soir, et ledit secrétaire d'État m'a encore, en recevant les miens, pressé de dépêcher un exprès, crainte que le roi étant éloigné de Paris, les lettres ne demeurent en chemin trop longtemps et que cependant les affaires des Suédois ne dépérissent. C'est, Monsieur, ce que je n'ai pas refusé pour ne pas donner un titre au régime d'Angleterre de différer plus longtemps la résolution dont je le presse. Comme les Hollandais sont entrés dans Copenhague et que de quelques jours ils ne seront pas en état d'y transporter un second secours, soit qu'ils le prennent de l'armée de Brandebourg ou de leur propre pays, les Suédois étant encore maîtres de la mer Baltique, suivant les avis de leurs ministres d'ici, l'on aura le loisir de conclure le traité proposé dont j'aurais souhaité que lesdits sieurs commissaires m'eussent donné des articles pour les envoyer; mais ils ne veulent pas entrer plus avant devant que d'être assurés de la volonté du roi, et que j'aie un pouvoir. 11 n'y a pas aussi d'apparence que l'on s'expose ici à de nouvelles guerres devant que d'être assuré de la jonction de la France ; et comme toutes les dépêches qui m'ont été écrites m'ordonnent de faire des instances en faveur du roi de Suède, et qu'il est aujourd'hui réduit à ne pouvoir pas souffrir l'effort de ses ennemis sans l'appui de ses amis, j'ai cru agir suivant les intentions de Sa Majesté en faisant espérer qu'elle se joindra avec l'Angleterre si son assistance lui attire une guerre. D'ailleurs nos intérêts sont aujourd'hui si unis que les uns ne peuvent être choqués sans que les autres s'en ressentent. Ces considérations feront sans doute approuver un traité de garantie; et en cas qu'il s'y remarquât des inconvénients que je ne prévois'pas, il se pourra facilement éluder en y insérant des clauses dont l'effet donnerait tout loisir à ces deux rois de terminer leur querelle devant que la France et l'Angleterre s'en mêlent. Je ne fais point de doute que, si Sa Majesté t, î, 47

jugeait à propos de moyenner quelque accommodement entre Jesdits rois de Suède et de Danemark, M. le Protecteur ne préférât ce parti, ses ministres étant persuadés, aussi bien que tout le reste de la nation, que ce n'est pas leur avantage de favoriser la conquête des côtes de la mer Baltique; et cette maxime aurait assez de force sur les esprits pour arrêter le secours d'Angleterre si Sa Majesté ne le pressait, et s'il n'avait été représenté ici que la ruine du roi de Suède est encore plus à craindre que sa trop grande puissance ; il sera donc nécessaire, si les ouvertures qui m'ont été faites sont agréables, de m'envoyer un pouvoir et de me faire savoir en même temps jusques où Sa Majesté veut s'étendre, afin que l'attente de nouvelles instructions ne fasse pas perdre l'occasion du secours, et que les ministres de ce Conseil, qui peuvent y être contraires, n'aient pas lieu de rendre la bonne volonté des autres infructueuse. J'ai même quelque soupçon que la proposition de ce traité ne procède de ce principe; mais quoi qu'il en soit, il n'est pas facile de porter ce régime à d'autres résolutions. La copie de l'écrit qui m'a été envoyé et de ma réponse fera voir l'état de cette négociation, et il ne me reste aucun éclaircissement à donner, si ce n'est que j'ai fort nettement fait entendre que le roi ne voulait pas s'obliger à aucun secours d'argent, qu'il en userait comme par le passé si ses affaires domestiques le permettaient, et que ce n'était point son intention de payer la flotte d'Angleterre; qu'ainsi le traité ne peut regarder que la garantie et un engagement à entrer en guerre avec les Hollandais en cas qu'ils la fassent à l'Angleterre. Je n'ai aussi rien à dire sur les offices que M. le Protecteur désire être passés à La Haye, ne jugeant pas qu'ils reçoivent de la difficulté; et il y aurait même sujet d'être surpris si la France et l'Angleterre, agissant de concert, les États Généraux osaient former des desseins^ qui les choquassent ouvertement, et ne s'appliquaient à la réconciliation des deux rois du Nord. 11 est vraisemblable que, sans l'assurance qu'a donnée leur ambassadeur en Angleterre que l'on ne se mêlerait point ici de la guerre de Suède, ils ne se fussent

pas engagés si avant, leurs forces n'étant pas suffisantes pour prévaloir sur celles d'Angleterre et de Suède; c'est ce qui doit faire attendre grande facilité à les porter dans d'autres conseils. Je n'ai point encore communiqué aux ministres suédois résidant ici ce qui s'est passé entre les commissaires de Son Altesse et moi, ayant été requis de ne leur en point parler jusqu'à ce que nous fussions tout à fait d'accord. Cet engagement au secret ne m'a pas néanmoins empêché de leur témoigner en général que les dispositions d'ici étaient fort bonnes et que dans peu ils en verraient les effets; ils ont aussi reçu du secrétaire d'État les mêmes paroles, et professent que le changement procède des offices de la France, la nécessité les rendant plus reconnaissants qu'ils ne le sont dans la

prospérité

... Je n'ajouterai aussi rien à mes précédentes touchant les affaires d'ici, n'y étant arrivé aucun changement; quelques-uns veulent toujours que M. le Protecteur viendra enfin à bout de la faction anabaptiste de l'armée, et d'autres en jugent bien différemment; cependant toutes choses demeurent au même état, et le Conseil, dans lequel le parti de l'armée a grand pouvoir, continue d'agir à l'ordinaire ; il pense maintenant à la convocation du Parlement , le paiement des arrérages dus à l'armée ne se pouvant différer plus longtemps sans quelques inconvénients; l'on publie même qu'il a été appréhendé que les soldats n'arrêtassent le corps du défunt Protecteur pour sûreté de leur dette, et que ce soupçon est la seule cause qui l'ait fait enterrer la semaine passée à une heure après minuit; l'on ne laissa pas de laisser son effigie exposée au même lieu où elle était et de continuer les préparatifs pour la cérémonie des funérailles.

&° M. de Bordeaux à M. de Brierme.

Londres, 2 décembre 1658.

Monsieur,

Les dispositions d'ici sur les guerres du Nord sont bien différentes de ce qui m'avait paru; ce changement doit être

attribué aux instances que j'ai faites de la part du roi, et sans doute M. le Protecteur et son Conseil ont dû être touchés des considérations qui leur ont été mises devant les yeux pour leur faire prendre plus de part aux intérêts du roi de Suède; la nouvelle du combat de sa flotte avec celle des Hollandais, étant arrivée au même moment, a pu avancer la résolution que je pressais, et, la semaine passée, sur l'avis que les Hollandais devaient transporter en toute diligence dans la Zélande une partie de l'armée de Brandebourg, les vingt-deux vaisseaux qui avaient été équipés furent commandés et sortirent des Dunes ; ils doivent être présentement à la hauteur de Yarmouth , et le vent leur est fort favorable pour le Sund ; leur ordre est de combattre les Hollandais en cas qu'ils portent du secours par voie d'hostilité. L'ambassadeur de Hollande en a eu communication, et le sieur Downing doit être chargé d'inviter MM. les États Généraux de ne se plus mêler de la guerre de ces deux rois. Ledit ambassadeur m'est venu voir et n'a pas manqué de me mettre sur ce sujet, ni moi de lui faire connaître que, si ses supérieurs avaient intérêt d'empêcher la ruine du roi de Danemark, l'Angleterre ne devait pas moins appréhender celle des Suédois. H n'a pu contester cette vérité; mais il a fait son devoir pour me persuader que l'un el l'autre se pouvaient garantir par un accommodement dans lequel tous les amis trouveraient leur compte, qui détacherait rélecteur de Brandebourg du parti des Autrichiens et laisserait aux Suédois assez de puissance pour occuper celle des ennemis. J'ai professé que le roi contribuerait avec joie à une telle paix; il ne serait pas difficile de porter ce régime dans de semblables sentiments, encore qu'aujourd'hui il fasse paraître assez de chaleur pour l'intérêt suédois. Si la saison continue aussi rude qu'elle est, cette bonne volonté sera inutile, et la glace donnerait à l'électeur de Brandebourg le moyen d'exécuter son dessein. L'un des envoyés du roi de Suède est aussi parti avec environ trois cents matelots et quelques officiers de marine, dont le chevalier Ayscougii efet le principal et doit servir de vice-amiral dans la flotte

suédoise ; sa réputation est fort grande, et lorsqu'il prit congé de M. le Protecteur, il le régala d'une bague et lui recommanda l'honneur de sa nation. Les autres ministres de Suède restés ici m'ont fort remercié de mes offices; le roi de Suède reconnaîtra que l'entremise de Sa Majesté a entièrement déterminé ce régime à lui accorder ce secours; de cette complaisance l'on peut juger que le refus de l'emprunt de cinquante mille livres sterling n'a pas produit si grand ressentiment, et qu'il sera en partie attribué à impuissance, encore que M. Lockhart, arrivé àLondres, nous représente fort riches.

La cérémonie des funérailles du défunt Protecteur se fera demain ; l'on veut qu'aussitôt il se prendra des mesures pour arrêter les divisions de l'armée, et M. le Protecteur commença dès vendredi dernier à parler aux officiers de l'armée avec vigueur, les avertissant de ne pas abuser du titre de dévotion pour faire des assemblées séditieuses, et de prendre garde que leur conduite ne fasse point deux armées pour une. Ce discours les a un peu aigris ; néanmoins, il reste toujours une grande espérance d'accommodement. L'assemblée du Parlement ne se peut éviter et donne plus d'alarmes; nous en devons aussi appréhender quelque altération de l'alliance étroite qui est entre la France et l'Angleterre, étant vraisemblable que ce corps fera paix avec l'Espagne. 11 s'en parle même déjà beaucoup, et je suis averti de bonne part que la proposition en a été faite, qu'elle n'est point rejetée, et que quelques-uns du Conseil y sont fort enclins. La mémoire du défunt Protecteur n'est pas seule capable de les en détourner, l'état présent des affaires d'Angleterre pouvant donner lieu de changer la conduite qu'il avait tenue de son vivant, outre que, dès lors, la plupart des ministres y étaient contraires. Si l'Espagne est en pouvoir de donner de l'argent, la tentation sera encore plus grande; et pour combattre ces raisons, il faudra appuyer les nôtres de quelques gratifications, les Anglais étant trop intéressés pour en devoir rien attendre s'ils ne sont bien payés; prenant ce

chemin, mes oppositions seront plus efficaces. Je ne saurais même concevoir comment il est attendu que j'aie des nouvelles bien certaines des délibérations d'ici sans que le roi fasse fonds pour quelques pensionnaires. Lorsque le défunt Protecteur vivait, comme il agissait de son chef, cette dépense a été épargnée avec moins d'inconvénients ; maintenant que l'autorité est partagée et que le Conseil y a grande part, il est nécessaire d'en user autrement pour peu que cet État soit considéré.

5° M . de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres , 2 décembre 1658.

Monseigneur,

Le duplicata de ma lettre à M. le comte de Brienne fera savoir à Votre Éminence l'exécution de ce que Sa Majesté désire de l'Angleterre pour la conservation du roi de Suède, et que le secours qui sortit des Dunes sur la fin de la semaine passée peut arriver au Sund devant que la flotte des Provinces-Unies ait transporté l'armée de l'électeur de Brandebourg; l'avis que l'on a reçu ici de ce dessein a fait avancer le départ de celle d'Angleterre, et déclarer à l'ambassadeur de Hollande que l'on ne pouvait abandonner l'intérêt de la Suède; il ne s'était pas attendu à cette résolution j je l'en trouvai hier fort mortifié, et toutes ses réflexions tendent à me faire connaître qu'il est de l'intérêt de la France de s'entremettre d'un accommodement entre les rois de Suède et Danemark qui garantît l'un et l'autre d'une ruine entière; que l'état de leurs affaires donnerait le temps de faire celte négociation, et que l'électeur de Brandebourg se détacherait facilement de l'intérêt de l'Autriche, pourvu qu'il fût assuré de la garantie de la France et de l'Angleterre contre les entreprises des Suédois. Apparemment les États-Généraux contribueraient au succès d'un tel traité, la puissance d'Angleterre leur faisant perdre l'espérance de sauver le roi de Danemark. Je témoignai audit ambassadeur que le roi s'entremettrait aussi avec joie pour un accommodement si raisonnable; et si Sa Majesté le

jugeait utile au bien de ses affaires, il serait facile de faire entrer le régime d'Angleterre dans un semblable sentiment ; mais jusqu'à ce que ses intentions me soient connues, je m'abstiendrai d'en faire aucune ouverture. Les lettres dont Votre Éminence m'a honoré les 3 et 25 novembre me donnent lieu d'ajouter que M. Lockhart, qui me vint voir hier, ne m'a pas paru si satisfait qu'elle le croit des offres de ses pierreries, m'ayant dit sur ce sujet que la France ne manquait point d'argent quand elle voulait assister ses amis, sans laisser aller aucunes paroles qui témoignassent que M. le Protecteur dût se sentir obligé des avances de Votre Éminence. Je trouvai ledit sieur fort réservé sur toutes les autres affaires dont je lui parlai \ il n'est pas à croire que ce soi t un effet de quelque altération des esprits d'ici à l'égard de la France, bien que de différents endroits il me soit rapporté que Ton écoute les propositions d'accommodement avec l'Espagne. Je n'apprends pas néanmoins que la résolution soit prise d'entrer en traité, et le sieur Fleetwood, ministre de Suède, après m'avoir assuré que l'ambassadeur de Hollande avait aussi fait quelques ouvertures, me laissa entendre que son frère, qui a grand crédit, n'est pas pour la paix. Comme il se dit qu'après la cérémonie des funérailles , qui se feront demain, l'on doit ici entrer en délibération sur les affaires concernant l'établissement du régime d'Angleterre, et que le traité est une des principales, il se peut attendre bientôt éclaircissement des inclinations du Conseil. Suivant la voix publique, il se prendra aussi des mesures pour réunir les ofûciers de l'armée qui ont continué de s'assembler tous les vendredis, mais sans renouveler leurs propositions; M. le Protecteur leur parla fort aigrement devant qu'ils s'assemblassent la semaine passée, et bien que son discours les ait mécontentés , il n'en paraissait encore aucun mauvais effet. , Cependant les républicains sont pleins d'espérance, et ils ont depuis peu publié le formulaire d'un gouvernement à leur gré; si le parlement était convoqué devant cette maligne disposition, l'autorité présente serait exposée à quelque dan-

gcr; c'est ce qui en fait douter, encore que les ministres du Conseil le représentent proche.

Je ferai espérer au mylord Faulconbridge la gratification que Votre Éminence trouve à propos de faire à sa femme ; à moins que M. le Protecteur ne succombe, ce sera une dépense fort bien employée, et je croirais que le présent ne doit pas être au-dessous de mille pistoles

6° M. de Bordeaux à M- de Brienne.

Londrei, 9 déeembra 1658.

Monsieur,

J'appréhende que mon secrétaire, en passant à Paris, ne vous ait pas rendu ma dépêche, puisque vous n'en accusez pas la réception ; il doit avoir cru que vous fussiez à la cour où je l'avais chargé d'aller tout droit, la diligence m'ayant été recommandée ; s'il a fait cette faute , mes lettres de l'ordinaire précédent l'auront en quelque façon réparée en vous informant du sujet de son voyage ; elles auront fait savoir le départ de la flotte d'Angleterre dont il n'y a aucune nouvelle. Mais si les avis que l'ambassadeur de Hollande me vint communiquer avant-hier sont véritables, ce secours ne sera pas capable de rétablir les affaires du roi de Suède, ni d'empêcher les États Généraux d'envoyer d'autres troupes au roi de Danemark. La dépêche de M. le chevalier de Terlon donnera sans doute tout éclaircissement de l'état des affaires de ces quartiers; ce qu'il m'en a écrit m'a fait demander aujourd'hui une entrevue avec le secrétaire d'État pour aviser au moyen de réconcilier ces princes; et bien que, apparemment, aucune résolution déterminée ne doive être prise ici devant la réponse que j'attends, il ne laisse pas d'être à propos, tout retardement pouvant apporter quelque préjudice, de presser ce régime d'examiner la matière , afin qu'il prenne des mesures pour l'exécution de ce qui sera jugé capable d'établir la paix entre les princes du Nord, ou de garantir le roi de Suède de la perte dont il est menacé. Je vois dans les lettres de M. de Thou qu'il a déjà fait des diligences avec

M. Downing pour retarder l'envoi du second secours; mais les Provinces-Unies semblent être bien intéressées dans la conservation du roi de Danemark, et ont déjà trop offensé son ennemi, ces derniers temps, par l'assistance envoyée à Dantzick et Copenhague, pour ne pas continuer dans leur dessein, à moins que l'Angleterre ne leur fasse appréhender l'emploi de toutes ses forces navales en faveur des Suédois, ou qu'il n'y ait certitude à un accommodement. L'on peut aussi attendre que M. le Protecteur, ayant si bien commencé, persévérera dans les mêmes sentiments que ses ministres m'ont témoignés, si Sa Majesté veut entrer dans un traité de garantie qui ne peut apporter aucun préjudice à la France et engagera d'autant plus l'Angleterre dans nos intérêts. Si les bruits publics étaient bien fondés, M. le Protecteur songerait présentement à s'en retirer et à s'accommoder avec l'Espagne; mais je n'apprends point que cette disposition soit si prochaine, et vraisemblablement, avant que d'entrer dans aucune négociation au dehors, Ton voudra mettre ordre aux affaires du dedans. Il ne parait pas que l'on y ait encore mis grand ordre, les ofGciers de l'armée continuant de témoigner du mécontentement et de s'assembler; d'où les républicains conçoivent de grandes espérances, si une fois le Parlement peut être convoqué. Il se dit toujours que ce sera dans fort peu de temps, et peut-être le fait-on espérer pour contenir la milice et les autres créanciers de l'Etat. lie danger de cette assemblée est si certain, au jugement des plus clairvoyants, qu'à moins d'une extrême nécessité, ce corps ne doit point être appelé. Le Conseil d'État a d'ailleurs sujet de l'appréhender, et son autorité est aujourd'hui fort grande, jusqu'à pourvoir aux charges de judicature par forme de présentation approuvée, et à donner les ordres pour l'élargissement des moindres prisonniers d'État, dont quelques-uns s'étant pourvus pour leur liberté devant la justice ordinaire, le gouverneur de la Tour n'a pas osé les retenir. Toutes ces entreprises contre l'autorité du souverain procédant de la division des officiers de l'armée, elles n'auront pas de suites

aussitôt qu'ils seront réunis, et c'est présentement la principale atfaire d'ici. La cérémonie des funérailles fut faite le 3e de ce mois 3 il ne s'y passa rien de considérable ni différent des actions de cette nature : sa magnificence consistait en la quantité du deuil qui marcha depuis Somerset jusqu'à Westminster entre deux rangs de mousquetaires, et devant l'effigie du défunt Protecteur, revêtue d'un manteau royal, ayant le sceptre en une main, le globe en l'autre, et la couronne en tête. Le général Fleetwood suivait le chariot, comme représentant l'héritier, et avait à ses côtés le vicomte de Faulconbridge, gendre du défunt, et l'un des ministres conseillers d'État ; le troisième gendre menait en main un cheval, faisant la fonction de grand écuyer; les ambassadeurs eurent quelques questions avec les envoyés de Suède sur ce que ceux-ci prétendaient être au rang des autres, et non pas à celui des ministres subalternes, fondant leur prétention sur la place honorable que le roi leur maître donnait à l'envoyé d'Angleterre, et aussi sur ce qu'étant ablégats extraordinaires, ils devaient être autant considérés que l'ambassadeur de Hollande. Les commissaires établis pour régler la cérémonie avaient déféré à leur désir en les plaçant immédiatement après l'ambassadeur de Hollande et devant les gardes des sceaux d'Angleterre ; mais il me fallut suivre l'exemple de ce qui s'était passé à l'enterrement du roi Jacques, et contester cette égalité, les gardes des sceaux, de leur côté, ne voulant être précédés que par les ambassadeurs ; enfin, après quelques allées et venues, ils s'en relâchèrent avec protestation pour l'avenir, et je fus prié de trouver bon que, pour mettre quelque différence entre lesdits ministres et les ambassadeurs , néanmoins sans leur faire autre injure que de les déplacer d'un rang qu'on leur avait accordé, le maître des cérémonies avec ses officiers se missent entre eux et nous : à quoi je consentis. Il y eut - aussi quelques légères contestations entre les autres ambassadeurs et moi sur ce que je voulus marcher seul et non pas entre celui de Portugal et de Hollande, qui à la fin s'accom-

modèrent à mon désir. La première question fut en partie cause que la cérémonie ne s'acheva que la nuit; et ne l'ayant pas prévu, il ne se trouva pas une chandelle dans régi i se de Westminster pour éclairer la compagnie et conduire l'effigie dans une manière de chapelle ardente qui avait été dressée; il n'y eut aussi ni prières, ni sermon, ni oraison funèbre, et, après que les trompettes eurent sonné peu de temps, chacun se retira sans ordre. 11 fut jeté ce jour-là force imprimés, tant contre la vanité et la dépense de cette pompe funèbre que contre la validité de tous les actes passés en Angleterre depuis la dissolution du grand Parlement, et aujourd'hui tout le monde se donne grande liberté de dire ses sentiments.

7° M, de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 9 décembre 1658.

Monseigneur,

Il ne s'est rien passé ici qui me donne lieu d'ajouter au duplicata de ma lettre à M. le comte de Brienne touchant les affaires du Nord et du dehors d'Angleterre ; seulement ai-je appris que la flotte envoyée au secours du roi de Suède a été repoussée sur les côtes d'ici par le mauvais temps ; et il est appréhendé que la saison ne lui soit désormais fort contraire. Je remets aux dépêches que M. de Terlon m'a depuis peu adressées à informer Votre Éminence du véritable succès du combat dont l'ambassadeur de Hollande m'est depuis peu venu faire une relation bien éloignée de celle que les ministres de Suède avaient d'abord publiée. Si la défaite de leur flotte est si grande, M. le Protecteur sera plus obligé de faire effort pour secourir le vaincu ; j'ai envoyé cejourd'hui demander conférence avec le secrétaire d'État, à dessein d'en faire prendre la résolution, en attendant la réponse à la dépêche que mon secrétaire doit avoir rendue.

Les divisions du dedans sont toujours au même état, et tout le monde est en attente du Parlement, duquel il semble que le repos ou le désordre dépendent. Cependant le Conseil continue d'agir avec la même autorité. M. Lockhart m'est venu voir ce soir, et m'a chargé d'une lettre pour Votre

Éminence; il m'a aussi témoigné du déplaisir de ne pouvoir rendre le service qu'elle avait désiré de lui sur le sujet des vaisseaux anglais qui sont à Toulon ; la division entre les officiers sert de prétexte à ce refus, et Ton fait état de les rappeler tous, n'y ayant point d'autre moyen de rétablir entre eux l'ordre et l'obéissance.

J'ai parlé audit sieur ambassadeur de la nécessité qu'il y avait, si les ennemis, pendant l'hiver, faisaient quelque entreprise en Flandre, que la garnison de Dunkerque assistât nos troupes; il m'a témoigné être très-disposé à le faire ; que néanmoins je devais en parler afin que Tordre lui en fût donné : ce sera pour la première fois que je verrai le secrétaire d'État. Le marquis de Carracena demande un passe-port à M. le Protecteur pour don Juan d'Autriche, qu'il dit être rappelé par le roi d'Espagne pour commander l'armée opposée au Portugal ; cette civilité ne sera pas refusée.

8° M. de Bordeaux à M. de Brienne.

Londres, 16 décembre 1658.

Monsieur,

Les dernières lettres que j'avais reçues de M. de Terlon m' ayant fait connaître en termes fort exprès que ce serait rendre un grand office au roi de Suède de le sortir de la guerre du Danemark et lui procurer une bonne paix, je jugeai à propos de communiquer ce désir au secrétaire d'État, afin que M. le Protecteur prît des mesures promptes pour avancer la réconciliation de ces deux princes ou pour relever le parti suédois. Il ne me fut pas difficile de persuader l'un ou l'autre, et je trouvai encore plus d'inclination à procurer la paix; l'on est seulement en peine à quelles conditions elle se pourra faire, et s'il faudra appuyer sur l'exécution du traité de Roskield ou porter le roi de Suède à se départir de la plupart des avantages qu'il en a reçus, en cas que celui de Danemark ne puisse être induit à s'en contenter; ledit sieur secrétaire me demanda mon avis sur ce point ; je ne crus pas devoir rien décider avant que d'avoir reçu la réponse à mes précé-

dentés dépêches; je lui proposai de faire pressentir, par les minisires de France et d'Angleterre servant auprès du roi de Suède, quelle peut être sa disposition, et savoir aussi précisément sa présente condition devant que de déterminer les conditions; je jugeai aussi que cependant il fallait faire à U Haye tout devoir par M. de Thou et le sieur Downing pour arrêter le départ du second secours, et persuader que le roi et M. le Protecteur veulent travailler sérieusement à la pacification de ces princes. Ces ouvertures étant approuvées, nous demeurâmes d'accord d'écrire en conformité à La Haye et en Danemark, et qu'il ne laisserait pas d'être passé outre, aussitôt que le pouvoir m'en serait envoyé, à un traité tendant à la conservation du roi de Suède , comme aussi que Son Altesse chercherait les moyens les plus prompts d'y parvenir en cas qu'une paix avantageuse à nos deux nations ne pût être établie en ces quartiers du Nord. Ce fut le résultat de la conversation que ledit sieur secrétaire d'État et mo i eûmes sur cette matière; je n'y puis rien ajouter, si ce n'est qu'il me parait fort enclin à l'accommodement et me dit plu* sieurs fois que c'était l'intérêt d'Angleterre. Il me confirma aussi ce que j'avais déjà appris d'ailleurs que la flotte d'ici avait été repoussée sur les côtes de Norfolk, et que difficilement elle pourrait en cette saison continuer son voyage. Je le priai de suite de faire donner ordre à M. Lockhart d'assister de sa garnison les troupes du roi qui sont restées en Flandre si les ennemis y faisaient quelques entreprises durant le quartier d'hiver, offrant à la pareille l'assistance de nos garnisons si les Anglais étaient attaqués; il convint de ce mutuel secours

On est à la veille dHin Parlement qui doit avoir grande autorité et sera assez enclin à s'accommoder avec l'Espagne. La convocation en a été solennellement résolue dans le Conseil la semaine passée; et les ordres seront envoyés au premier jour, afin qu'il puisse être assemblé le 7 du mois de février. Le secrétaire d'État en fit la proposition, et l'accompagna de

toutes les considérations qui obligent d'avoir recours à ce remède pour acquitter les dettes publiques et affermir le gouvernement. L'on ne laisse pas d'être étonné que cette résolution se prenne devant que les esprits de l'armée soient réunis ; et bien que ceux qui sont pour le Protecteur paraissent en plus grand nombre, les autres seront en état de traverser son autorité si le Parlement est rempli de républicains. Ce danger étant certain, il y a lieu*de croire, et aussi est-ce l'opinion de quelques-uns, que les officiers factieux seront réformés ou que l'on se tient assuré de faire choisir par les provinces des personnes bien intentionnées, et il est vrai que la généralité du peuple, la noblesse et les ministres sont fort contraires à l'autorité que partie de cette milice veut s'attribuer. Il y eut encore la semaine passée grand bruit entre le général major Desborough, l'un des chefs, et le général Montague, le premier s'étant publiquement plaint que l'autre avait formé le dessein , avec le sieur Faulconbridge et quelques officiers, de l'enlever, et le lieutenant général Fleetwood, et de les mener au château de Windsor; cette accusation était fondée sur une lettre d'avis qu'il disait avoir reçue ; l'accusé désavoua le dessein et demanda que l'auteur de la lettre fût nommé, ce que ledit sieur Desborough refusa, et néanmoins insista qu'il lui fût fait raison. M. le Protecteur prit la parole et le parti dudit sieur Montague, et le Conseil se leva sans mettre l'affaire en délibération. Cette aigreur n'est point encore apaisée, et ayant éclaté, il semble qu'elle doive avoir des suites, dont la plus apparente est la ruine dudit sieur Desborough, homme fortaltier, qui doit sa fortune au défunt Protecteur, dont il avait épousé la sœur. . . .

9° M . de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, (6 décembre 1658*

Monseigneur,

11 m'a paru dans la dernière lettre de M. de Terlon que le roi de Suède prendrait en si bonne part que la France et l'Angleterre le retirassent de la guerre où il était engagé, que j'ai

cru devoir communiquer ce désir au secrétaire d'État, qui s'est trouvé fort disposé à suivre cette ouverture, et est demeuré d'accord d'écrire aux ministres de M. le Protecteur résidant à La Haye et auprès du roi de Suède, de faire toute diligence pour y disposer les esprits, et reconnaître à quelles conditions ils pourront condescendre, afin que sur ces informations l'on puisse prendre quelques mesures certaines pour l'avancement du traité, et que ces princes puissent être conviés de s'accommoder s'ils ne veulent s'attirer l'inimitié de l'Angleterre. L'on est ici persuadé que le roi de Suède ne voudra pas dédire Sa Majesté et M. le Protecteur, et que celui de Danemark sera aussi contraint de se réduire à des termes raisonnables si les Hollandais peuvent être détournés de lui envoyer un second secours, soit par voies amiables, soit par force, et il y a toute disposition ici à user de l'une et

de l'autre

La résolution a été enfin publiquement prise dans le Conseil de convoquer le parlement pour le 7e du mois de février ; ce n'est pas que les esprits de l'armée soient encore bien réunis, y ayant eu depuis peu grand bruit en présence de M. le Protecteur dans le Conseil entre le général-major Desborough et l'amiral Montague, sur ce que le premier disait que l'autre avait fait dessein avec le mylord Faulconbridge de l'enlever et le lieutenant général Fleetwood; les deux accusés ont demandé que l'on leur produisit l'auteur de cet avis et qu'ils répondraient; M. le Protecteur parut prendre leur parti, et ledit sieur Desborough s'emporta jusqu'à dire qu'il n'entrerait plus dans le Conseil si le mylord Faulconbridge, qui n'était pas présent, y était admis. La querelle ne fut point accommodée, et le Conseil se leva sans mettre l'affaire en délibération. 11 se dit que depuis l'armée a proposé à M. le Protecteur, pour accommoder tous les différends, qu'il ne pourrait changer les officiers de l'armée que de l'avis et consentement de quatre des principaux qu'elle nommerait, et que l'on est maintenant sur ces termes, et qu'étant nécessaire d'apaiser les aigreurs pour tirer quelque fruit du parle-

ment, cet expédient sera suivi, ou M. le Protecteur sera obligé de faire un coup d'autorité.

10° M, de Bordeaux à M. de Brienne.

Londres, 25 décembre 1658.

Monsieur,

J'accusai par ma précédente la réception de la lettre qu'il vous a plu de m 'écrire le 8; celle du 14 m'a depuis été rendue avec le billet qui m'apprend l'arrivée de mon secrétaire à la cour; le contenu de Tune et de l'autre ne me donne pas lieu de rien ajouter à ce que j'ai déjà fait savoir des dispositions de ce régime touchant les Suédois ; Ton y paraît toujours résolu de les assister, et la semaine passée, le vent ayant changé, la flotte d'ici s'est remise en mer. Les rois de Suède et de Danemark ne laisseront pas d'être conviés à la. paix, et si le dernier se veut tenir au traité de Roskield, son ennemi sera exhorté de l'exécuter, étant jugé de l'avantage d'Angleterre que le passage de la mer Baltique soit sous différentes puissances. Le sieur Downing doit avoir reçu depuis peu de nouveaux ordres de faire tous offices pour porter les États Généraux à entrer dans nos sentiments, et le premier mémoire qu'il a présenté à cette lin avait été concerté ici. Aussitôt que mon secrétaire sera de retour, il se pourra encore prendre des résolutions plus précises sur les affaires de ces quartiers. Cependant la flotte d'Angleterre, jointe à celle du roi de Suède, sera capable d'empêcher qu'il n'entre aucun nouveau secours dans l'île de Zélande , si les quatre mille hommes qui devaient être embarqués en Hollande n'ont gagné le devant, de quoi nous n'avons aucune nouvelle, la poste de Flandre n'étant point arrivée la semaine passée. L'ambassadeur des Provinces-Unies, que j'ai vu ces derniers jours, ne manque pas de professer une grande inclination en ses supérieurs pour l'accommodement, et demeure même d'accord que l'Électeur de Brandebourg doit, par le traité, se détacher du parti de la maison d'Autriche; mais lorsque je lui ai témoigné que l'envoi d'un secours ne s'accordait pas à

cette disposition, que, si elle était réelle, il fallait agir de concert avec nous pour l'avancement de la paix, et non pas travailler à la ruine entière de l'un de ces partis, leur ambassadeur est demeuré sans aucune répartie ; d'où il se peut inférer que la province de Hollande a grande confiance de rétablir le roi de Danemark au même état qu'il était devant que d*entrer en guerre, et qu'elle ne changera pas de conduite si elle ne voit la France et l'Angleterre faire de grands efforts pour la conservation du roi de Suède ; le traité, pour lequel j'attends des ordres, peut leur faire appréhender que la résolution en aura éiè prise ; il servira aussi à engager ce régime dans la continuation de la guerre contre l'Espagne, le peuple d'Angleterre étant assez affectionné à la couronne de Suède pour approuver tout ce qui peut contribuer à sa conservation. 11 ne se doit néanmoins parler avec certitude des inclinations du Parlement devant son assemblée; quelques mesures que M. le Protecteur prenne pour avoir des députés bien intentionnés, un corps composé de cinq cents personnes ne laissera pas d'être bien difficile à gouverner, et les républicains se promettent d'y avoir grande autorité; les ordres pour l'élection seront envoyés aujourd'hui par toutes les provinces. Il n'est pas vraisemblable que cependant l'on entre en négociation avec l'Espagne, et ce serait avec peu de succès si elle prétendait retirer Dunkerque; encore que M. le Protecteur et son Conseil fussent disposés à en tirer de l'argent, ils n'oseraient faire ce commerce, qui les exposerait à un très-grand reproche et donnerait trop d'avantage à leurs ennemis, assez enclins d'ailleurs à faire valoir tout ce qui serait capable de décrier la conduite du présent régime. Ils feront moins de scrupule d'abandonner la Jamaïque, y ayant assez d'autres pays à occuper dans l'Amérique à moins de frais. Si nous avons quelque soupçon que l'Angleterre ne s'accommode avec l'Espagne, elle n'en conçoit pas moins sur ce que les avis de France font faire à M. de Lionne à Madrid, et j'ai déjà été questionné par différentes personnes sur le motif de cette élection ; il ne m'est pas facile de les satisfaire, n'en sachant t. i. é 48

rien de positif et n'ayant pas môme reçu de lettres de la cour depuis qu'elle est à Lyon. M. Lockharl même, en me disant hier adieu, n'oublia pas de m'en toucher quelques mots; je me -défis de lui en le mettant sur les bruits qui courent aussi que l'on se veut accommoder ici avec l'Espagne. . . .

Je ne manque pas, dans toutes les occasions,

de représenter de quello conséquence il est à l'Angleterre de bien traiter les catholiques, et leur condition n'a point empiré sous le Protecteur présent; la plupart des prêtres qui étaient prisonniers ont été relâchés, et si le secrétaire d'Etat m'accorde la liberté de trois que je lui ai demandée, celui que la reine d'Angleterre a recommandé se trouvera élargi, n'y en ayant point d'autre arrêté. Le mylord Henri en a aussi élargi quelques-uns en Irlande sur ma prière, et m'a fait espérer par sa lettre un traitement favorable pour les catholiques; et tant ceux d'Irlande que d'Angleterre doivent bien espérer des inclinations de M. le Protecteur qui suit, en fait de religion, l'exemple du défunt, ne se déclarant pour aucune, afin de les avoir toutes favorables.

11° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 23 décembre 1658.

Monseigneur,

1 1 ne s'est rien passé ici de considérable depuis ma précédente dé pèche, que le départ de la flotte qui se remit en mer la semaine passée; elle a depuis eu le vent assez favorable pour être maintenant au Sund, d'où il n'est venu aucune nouvelle ces derniers jours. Les affaires du dedans d'Angleterre sont aussi dans le même état, la résolution d'assembler le parlement continuant de s'exécuter par l'envoi des ordres pour l'élection des députés; et il semble que le principal soin d'aujourd'hui soit de les avoir bien intentionnés; pour y réussir, la forme des élections a été changée, et au lieu que les comtés dans ces derniers temps s'assemblaient en un seul lieu et corps qui les nommait tous, chaque comté n'en élira que deux, et les villes et bourgs choisirent les autres; l'espérance que l'on a de disposer plus facilement des petites communautés

que de tout un peuple assemblé a fait substituer cet ordre à celui qui s'était observé dans la convocation des derniers parlements, lies officiers de l'armée continuent de s'assembler, mais sans presser leurs prétentions.

M. Lockhart doit repasser demain à Dunkerque ; il ne fait pas état d'aller à la cour devant le printemps; il a eu assez de peine à s'assurer des fonds pour l'entretien de sa garnison et le remboursement de ses avances.

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin et au comte

de Brienne.

Londres, it novembre 1658.

(Voir le n* V.)

M . de Bordeaux au cardinal Mazarin et au comte

de Brietme.

Londres, 2 décembre 1658.

(Voir le n© V.)

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin et au comte

de Brienne.

Londres, 18 novembre 1658.

(Voir le n° V.)

M . de Bordeaux au cardinal Mazarin et au comte

de Brienne.

Londres, 27 notemlro 1658.

(Voir le n° V.)

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin et au cwnle

de Brienne.

Londres, 23 décembre 1658.

(Voir le no V.)

(Page 38.)

1° Jf. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 16 janvier 1659 .

Monseigneur,

Après beaucoup de remises, le secrétaire d'État et le garde des sceaux sont enfin venus chez moi cette après-dînée, et le dernier portant la parole, ils m'ont déclaré que M. le Protecteur avait reçu en bonne part, et comme une marque de l'eslime du roi et de l'amitié de Votre Éminence, la communication que je lui avais donnée des recherches d'Espagne et des dispositions de Sa Majesté touchant la paix, dont ils ne voulaient pas aussi me désavouer que Son Altesse n'eût été recherchée par différentes voies \ qu'elle s'en était toujours éloignée pour ne se point détacher de la France; que maintenant, puisque Sa Majesté jugeait qu'il était du bien de son État de s'accommoder à des conditions raisonnables, Son Altesse entrait dans les mêmes sentiments et était près de convenir d'un traité particulier, préliminaire du général; que cependant Son Altesse ayant remarqué qu'en pressant le retour de M. Lockhart, j'avais parlé de la prochaine campagne et de rétablir le corps d'infanterie anglais , il les avait aussi chargés d'entrer en conférence sur le renouvellement du dernier traité, étant nécessaire de prendre de bonne heure des mesures, et de convenir des desseins qu'exécuterait l'armée de Flandre. Cette dernière proposition, en suite d'une réponse si générale au point principal de ma

dernière audience, m'ayant fait soupçonner que M. le Protecteur et lesdits sieurs commissaires n'eussent pas bien interprété ce que je leur avais dit de la négociation du sieur Pimentel, ou que, l'état des affaires domestiques d'Angleterre ne leur permettant pas de prendre aucune résolution sur une matière de cette importance devant la séance du Parlement, pour éluder l'éclaircissement que Votre Éminence souhaitait d'avoir, ils ne me proposassent des conférences tant sur un traité préliminaire que de campagne, j'ai fait tout devoir pour leur persuader qu'elle ne désirait le retour de M. Lockhart, ou de tel autre qu'il plairait à M. le Protecteur d'envoyer en France, instruit de ses prétentions, qu'aiin de les faire entendre audit sieur Pimentel, et que l'Espagne se disposât à y donner satisfaction, si elle voulait la paix avec la France, devant que l'on entrât dans une négociation publique. Je leur ai aussi renouvelé l'offre que j'avais faite à M. le Protecteur qu'en cas que ses affaires l'obligeassent à s'accommoder promptement, Sa Majesté, pour avancer la paix, se départirait de ses propres avantages autant que la bienséance le permettrait ; et pour faire cesser tout prétexte d'amusement, j'ai assuré que non-seulement elle s'engagerait par un traité à ne s'accommoder que conjointement avec l'Angleterre et à la garantie mutuelle, mais que déjà Votre Éminence avait fait perdre audit sieur Pimentel la pensée de nous détacher les uns des autres; qu'ainsi ne pouvant survenir aucune difficulté sur ce traité que lesdits commissaires appellent préliminaire, il ne devait point empêcher que présentement le régime d'Angleterre ne me Ht savoir à peu près ses intentions, afin que Votre Éminence fût en état d'en parler précisément lorsque ledit sieur Pimentel repasserait en France. J'ai convié lesdits sieurs commissaires d'en user avec la même franchise et sincérité que M. le Protecteur avait pu remarquer dans le procédé du roi, et à se confier que Votre Éminence n'agissait qu'avec un esprit d'avancer le bien commun de la France et de l'Angleterre à qui la paix pouvait être également nécessaire. Il fallait se prévaloir de la conjoncture et du mauvais état de

l'Espagne pour la faire avec plus d'honneur et de profit. Ce discours leur ayant donné lieu de s'ouvrir un peu plus qu'ils n'avaient fait, après avoir conféré ensemble, ils m'ont formé quelques scrupules ; et entre autres, ils ont trouvé que la bienséance ne voulait pas que l'Angleterre fit ses demandes „ devant que l'Espagne eût donné les siennes ; que ce n'était point aussi l'usage qu'un État traitât par la voie d'un autre, quoique son allié; qu'au reste, il serait assez temps d'envoyer un ambassadeur pour la paix quand Ton serait convenu de s'assembler; qu'alors M. le Protecteur expliquerait ses prétentions; et ils m'ont encore pressé de me déclarer sur le traité de campagne dont je n'avais point parlé. Je les ai satisfaits sur tous ces points par l'exemple de ce qui s'était passé entre la France et les autres États alliés dans la plupart des anciens traités de paix, et leur faisant connaître qu'il y avait plutôt de la gloire que du déshonneur à proposer le premier les conditions qu'à les recevoir, outre qu'il était assez notoire que, quand même nous rechercherions l'Espagne, ce ne serait pas par la crainte de sa puissance; qu'au reste il était aussi fort ordinaire de se servir des amis pour faire entendre ses prétentions, et même de convenir ensemble de celles sur lesquelles l'on doit insister, principalement lorsque l'un et l'autre État demeurent d'accord de la garantie du traité qui doit intervenir ; que le roi ne ferait pas difficulté, en pareille rencontre, de la découvrir à M. le Protecteur; que, si néanmoins il ne voulait pas en user avec la même confiance, il pouvait ordonner audit sieur Lockhart d'en user avec telle réserve que bon lui semblerait; et quant à l'assemblée publique des ministres de toutes les nations intéressées pour traiter la paix, j'ai ôté l'espérance qu'elle se pût faire devant que les difficultés principales eussent été réglées, crainte de tomber dans les mêmes inconvénients qui s'étaient remarqués en celle de Munster, où l'Espagne ne songea qu'à détacher les alliés de la France; qu'au reste je n'avais pas demandé un ambassadeur pour traiter delà paix ouvertement, mais quelqu'un qui fût assez informé des inten-

tions de Son Altesse pour, dans l'occasion, les faire savoir; et j'ai encore pressé lesdits sieurs commissaires de porter M. le Protecteur à passer par-dessus tous ces scrupules et à vouloir de bonne foi me déclarer présentement s'il veut s'accommoder, et en ce cas de faire déclarer quel est son intérêt, n'étant pas possible que le roi s'empêche de donner quelque résolution précise audit sieur Pimentel, s'il repasse par la France, à moins de s'exposer au reproche d'avoir rejeté la paix, ce qui tournerait au grand préjudice de la France et à l'avantage de l'Espagne. Lesdits sieurs se sont encore retirés, et, devant que de me répondre, m'ont demandé si nous passerions outre à l'accommodement, encore que l'Espagne ne satisfit pas l'Angleterre. Je leur ai témoigné que, comme le roi ne voulait point traiter sans l'Angleterre, aussi espérait-il que M. le Protecteur réduirait ses prétentions à des termes raisonnables; que ce serait nous engager dans une guerre perpétuelle que la France aurait peine à soutenir. Ils m'ont dit en termes fort précis que présentement ils ne pouvaient me donner tout l'éclaircissement que Votre Éminence souhaitait, mais que, dans peu de jours, je le recevrais ; que M. Lockhart aurait aussi ordre de passer en France, et que je pouvais être assuré que M. le Protecteur était disposé à la paix. J'ai reçu celte réponse en recommandant la diligence et représentant la nécessité qu'il y avait de se déterminer promptement. Lesdits sieurs commissaires m'ont aussitôt remis sur le traité de campagne et demandé si je n'avais pas d'instruction particulière. Je leur ai témoigné que Votre Eminence s'étant attendue d'en conférer avec M. Lockhart, elle ne m'en avait écrit qu'en termes généraux, et que je savais seulement qu'elle souhaitait de rendre le corps anglais complet ; que, s'ils avaient quelque visée, en me la faisant savoir, j'en informerais Sa Majesté. Lesdits sieurs commissaires ont accepté cette ouverture et m'ont convié aussi de presser qu'il me fût envoyé des instructions ; qu'en attendant ils ne laisseraient pas de faire quelque projet et de me Je communiquer. Je ne puis juger tant de tous leurs discours sur le

traité de paix que de leur empressement pour renouveler celui de campagne» si ce n'est qu'encore que M. le Protecteur ne puisse éviter de s'accommoder avec l'Espagne, à moins que ses affaires ne changent de face, il ne saurait néanmoins se déterminer à aucun parti devant le Parlement, et que, n'étant pas le maître du Conseil, sans la participation et avis duquel peu d'affaires se décident, il n'a pas voulu lui donner connaissance de celle-ci, crainte qu'étant mise en délibération, la résolution ne fût contraire à ses desseins particuliers. Il se peut aussi faire que, la guepre avec l'Espagne pouvant servir de prétexte pour tirer de l'argent du peuple d'Angleterre, l'on ne veuille pas entrer si tôt en négociation; ou bien M. le Protecteur appelant le Parlement pour s'en prévaloir contre une partie de l'armée qui oppose ouvertement son autorité, il croit se rendre plus agréable à ce corps en lui remettant la décision de la paix ou de la guerre. Mais, quel que puisse être son motif, il est très-vraisemblable que ses commissaires n'étaient venus qu'avec un esprit d'amusement; et quelque soin que j'aie pris de' leur faire connaître qu'il fallait ou renvoyer M. Lockhart, ou, par quelque autre voie, faire savoir les prétentions de M. le Protecteur, il différera l'un et l'autre jusqu'à la séance du Parlement. Je suis confirmé dans cette opinion par l'assurance que me donnèrent lesdits sieurs commissaires qu'ils n'avaient communiqué à qui que ce soit l'arrivée du sieur Pimentel, étant certain qu'encore que M. le Protecteur ait grande confiance en ses deux ministres, ils n'oseraient tous trois avoir pris une résolution sur une affaire de cette conséquence. Ainsi la proposition qu'ils font d'un traité préliminaire, devant que de s'expliquer sur celui de paix, ne doit être considérée que comme une ouverture faite à dessein de gagner temps ; et quant à celui de campagne pour lequel ils ont tant de chaleur, je crois que leur fin est de s'en servir pour faire voir au Parlement que M. le Protecteur est encore engagé à de grandes dépenses, et faire espérer des conquêtes dans la Flandre par la continuation de la guerre avec l'Espagne, ce qui sera

capable de donner dans la vue de quelques députés de ce corps et de les porter à ouvrir la bourse plus libéralement. Que si Votre Éminence juge à propos de se prévaloir de ces dispositions pour tirer des troupes d'Angleterre, et aussi pour l'engager à ne s'accommoder avec l'Espagne que conjointement avec la France, et à la garantie de la paix, il sera nécessaire d'user de diligence, crainte que le Parlement, qui considérera moins l'intérêt de M. le Protecteur que le repos de la nation, ne trouve plus avantageux de traiter sûrement que de rester toujours engagé avec la France. Je prévois que, par le traité de campagne, l'on stipulera quelque autre place, soit pour la réputation, soit afin de retirer du pays de quoi entretenir la garnison, dont la dépense est beaucoup à charge. Je pourrais aussi avec autant de certitude avancer que l'Angleterre se contentera, dans un traité général, de conserver les conquêtes qu'elle possédera en Flandre ; défunt M. le Protecteur flattait les marchands de l'espérance du commerce dans les Indes pour la restitution de la Jamaïque ; mais le présent régime n'a pas les pensées si élevées, ni la puissance assez affermie pour appuyer de telles prétentions. Tous les avis qui m'ont été donnés, depuis la division des officiers de l'armée, conviennent qu'ils ne sauraient s'empêcher de complaire au peuple, fort enclin à. la paix. Cette nécessité laisse croire que l'intérêt d'Angleterre ne peut pas arrêter longtemps l'accommodement général, et qu'il se peut toujours prendre quelque mesure en attendant que M, le Protecteur s'explique davantage. Je rapporterais exactement ce qui se passa dans l'audience qu'il me donna, s'il s'en pouvait tirer quelque lumière ; mais ce ne fut de ma part qu'une relation exacte des propositions du sieur Pimentel, du jugement que Votre Éminence en avait fait, et de tout le contenu de sa lettre du 17e du passé -, à quoi M. le Protecteur me répondit en des termes généraux pleins de reconnaissance, tant envers le roi que Votre Éminence, et d'assurances qu'il tâcherait de correspondre à un procédé si obligeant, sans néanmoins entrer dans le particulier des affaires que je lui avais commu-

niquées; il remit à s'expliquer après qu'il.cn aurait communiqué à son Conseil. Je ne m'attendais pas à davantage, et même je me serais contenté d'en entretenir le garde- des sceaux et le secrétaire d'État, s'il ne m'eût paru que M. le Protecteur l'aurait pu prendre en mauvaise part. Le premier de ces ministres fut son interprète, et Tautre servit à amuser deux du Conseil dont il ne s'était pu défaire. Quand j'entrai à l'audience, bien que je les eusse avertis de s'y trouver seuls, et qu'ils me l'eussent fait attendre, l'embarras fut tel que le garde des sceaux m'avertit de parler de quelque affaire indifférente en cas qu'ils n'eussent pas la discrétion de se retirer. Je ne fus pas en cette peine : lésdits sieurs commissaires, devant que de se retirer, m'ont rendu le traité de garantie sur le secours de Suède, avec peu de changements aux articles que je leur avais donnés; ils en ont seulement ajouté un par lequel l'Angleterre se réserve la liberté de traiter avec le roi de Suède, qui est sujet' à quelque explication, n'étant pas raisonnable que, si elle prend quelque engagement particulier avec ce prince dont elle retire de l'avantage, le roi soit garant des suites et événements, sous prétexte que le secours en aura été la cause originaire. Je ne fajs point de doute que, dans la première conférence, nous ne convenions qu'au moins, s'il se fait quelque traité, ce soit avec la participation de Sa Majesté, et qu'ainsi cette affaire ne soit bientôt réglée. Mais, quoi que nous arrêtions pour garantir le roi de Suède du danger où il est, l'Angleterre ne pourra envoyer aucune assistance qu'au mois de mars ; et, sans les glaces, sa flotte aurait été entièrement ruinée devant l'arrivée de celle d'Angleterre, qui a empêché, à ce que prétendent lesdits sieurs commissaires, le départ du secours des Hollandais; d'où Ton peut juger que les États Généraux prendront tout de bon le parti de persuader la paix, à moins de quelque changement. Ici la voix publique veut que le Parlement pourrait en produire d'assez considérables, et il se voit, par les élections déjà faites, que les plus factieux du Long-Parlement et quelques officiers de l'armée réformée sont députés. Le général Fairfax est même du

HISTORIQUIS. 283

nombre. Quelques-uns s'imaginent aussi que les Presbytériens ont fait toute diligence pour se faire nommer, à dessein, s'ils ne -se trouvent pas assez puissants d'eux-mêmes pour former un gouvernement à leur gré, de se joindre avec M. le Protecteur contre l'armée. Bien que ees diversités ne soient pas si dangereuses, le présent régime ne laissera pas d'avoir assez de peine, surtout à conserver la chambre des nouveaux seigneurs que le défunt Protecteur a créés. Ce sera la première pierre de scandale. Les députés d'Irlande et d'Ecosse courront aussi risque d'être chassés, étant contre l'usage qu'ils soient admis dans le Parlement d'Angleterre. Ces retranchements affaibliront beaucoup le nombre des amis du gouvernement, qui sera vraisemblablement appuyé par tous les esprits pacifiques. Il a depuis peu été envoyé trois cents hommes de recrues à Dunkerque ; rembarquement s'en fit aussitôt qu'ils eurent été tirés des vieux régiments, crainte de quelque mutinerie, ce service n'étant pas aussi agréable que celui d'Angleterre.

Votre Éminence aura sans doute reçu les mêmes avis qui sont ici de l'arrivée de la flotte des Indes aux Canaries; s'ils • sont bien fondés, jamais elle ne fut si riche ; l'on parle de quarante-cinq millions de piastres, dont n'y ayant eu que huit d'enregistrés, les officiers ont visité les vaisseaux si exactement qu'ils en ont trouvé jusqu'à quarante; ce sont les nouvelles de la Bourse de Londres, auxquelles je n'ai rien à ajouter, si ce n'est que je suis avec respect

La présente lettre n'ayant pu être envoyée par l'ordinaire précédent, j'y ajouterai que, depuis l'avoir écrite, le secrétaire d'État est demeuré d'accord de retrancher du traité de garantie l'article qu'il y avait ajouté, mais qu'il ne me parle point d'y apporter l'éclaircissement que sa dernière visite me faisait attendre. Les mêmes bruits que j'ai déjà fait savoir de l'arrivée de la flotte des Indes continuent, et pour ce qui est du dedans d'Angleterre, toutes choses y sont au même état.

2o M . de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 50 jumer 1659.

Monseigneur,

J'accuserai seulement U réception de la lettre dont Votre Éminence m'a honoré, en date du 14, m'ayant été rendue ceiourd'hui si tard qu'elle n'a pas pu être déchiffrée; je ne ferai point aussi savoir aujourd'hui les sentiments de M. le Protecteur sur les affaires dont j'ai entretenu ces jours passés le secrétaire d'État, encore qu'il me soit venu voir ce soir avec le garde des sceaux ; ils ont remis jusqu'à samedi à me donner l'éclaircissement que la conjoncture des affaires leur permet de me faire savoir, et aussi la signature du traité de garantie; je les ai priés, suivant ce que M. le comte de Brienne m'en avait écrit, qu'il fût envoyé ordre au sieur Downing de représenter à MM. les États-Généraux que l'Angleterre considérant le duc de Neubourg, ce serait choquer Son Altesse aussi bien que Sa Majesté s'ils entraient en guerre avec lui, à moins d'en avoir sujet, ce que sans doute ce prince évitera de donner; cet office a été promis, et s'il est nécessaire, je presserai que l'on agisse avec chaleur en sa faveur. Lesdits sieurs commissaires m'ont dit qu'ils n'avaient autre nouvelle du Nord si ce n'est que le roi de Suède était allé à Frédériskborg, et m'ont encore affirmé que l'Électeur de Brandebourg professait de ne vouloir point s'accommoder sans l'Empereur; le roi de Danemark entrant, comme il y a lieu de le croire, dans de semblables sentiments, il n'y aura autre ressource que d'envoyer le secours naval aussitôt que la mer sera libre. M. le Protecteur professe d'y être résolu. 11 y avait un chevalier anglais, estimé bon homme de mer, qui était engagé dans le service de Suède, et était allé avec la flotte d'Angleterre ; le mauvais temps l'ayant obligé de relâcher, il refuse maintenant, et tous les officiers qui le suivaient, de continuer dans son dessein, d'où Ton peut juger que les affaires de ce prince ne sont pas en bon état.

11 n'y a rien présentement à écrire d'ici, si ce n'est qu'il paraît beaucoup de députés enclins à la paix et que le parti

des mécontents du gouvernement pourra bien être le plus faible en nombre.

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Loodru, S «l 6 f«mer 1659.

Monseigneur,

Ma précédente . lettre aura fait savoir à Votre Éminence que les commissaires de Son Altesse me devaient venir trouver avant-hier; cette entrevue a été remise jusqu'à ce soir qu'ils m'ont apporté le traité de garantie que nous avons signé, et en exécution duquel nous devons écrire, par un vaisseau qui part demain, à M. le chevalier de Terlon et au résident d'Angleterre, pour les faire agir tant auprès du roi de Suède que du roi de Danemark; mais afin de donner plus de force à leurs offices, il est jugé à propos de leur envoyer des lettres de créance pour le dernier de ces princes ; nous n'avons pas cru pouvoir prendre aucune mesure certaine sur les conditions particulières de cet accommodement avant d'être informés de l'état des affaires du Nord; ce sera cependant aux ministres de France et d'Angleterre d'en user suivant la disposition où ils se trouveront présentement. J'en écrirai en ce sens à M. le chevalier de Terlon, qui pourra faire appréhender au roi de Suède l'abandonnement de la France comme à celui de Danemark sa puissance, s'il ne croyait pas porter l'un et l'autre à la paix. Le résident d'Angleterre parlera aux mêmes termes, et ils seront aussi tous deux avertis qu'en cas que le roi de Pologne et l'Électeur de Brandebourg refusent de s'accommoder sans l'Empereur, ils s'appliquent principalement à celui de Danemark comme le plus pressé, et que si leurs soins ont quelque succès, ils fassent rejeter ou au moins si bien expliquer l'article dudit traité de Roskield, où il est parlé du passage par le Sund des vaisseaux des autres nations, que le commerce de France et

d'Angleterre n'en reçoive point de préjudice* Nous sommes aussi convenus en même temps de faire savoir à MM. les États-Généraux la résolution du roi et de M. le Protecteur, L'on s'en est même déjà expliqué au sieur de Nieuport, leur ambassadeur, qui, sur l'avis sans doute du traité, m'est venu assurer depuis deux jours qu'il* était autorisé, pour obliger ses supérieurs, à se joindre avec nous contre celui desdits princes qui refuserait la paix à des conditions équitables. Je lui témoignai que Sa Majesté aurait très-agréable qu'ils prissent ce parti, et le renvoyai au secrétaire d'État afin que, Son Altesse en étant informée, elle nommât des commissaires et que nous entrassions sans perte de temps en matière ; mais il s'est trouvé n'avoir ni pouvoir ni instructions précises, et que MM. les États -Généraux prétendaient régler lesdits princes suivant le traité de Brunnsberg de l'année i645, sans avoir égard à celui de Roskield; ce qui a fait juger ici que les avances faites par ledit sieur ambassadeur n'étaient pas à considérer, et qu'il fallait, avant que de venir avec lui à aucune particularité, que ses supérieurs fussent dans d'autres sentiments. Le traité d'aujourd'hui pourra produire ce changement. Je ne manquerai pas, le prochain ordinaire, d'en faire part à M. de Thou. je me suis aussi chargé de faire savoir au roi de Pologne et à l'Électeur de Brandebourg , par les ministres de France, n'y en ayant point d'Angleterre auprès d'eux, les soins et les diligences que nous voulons apporter pour les réconcilier avec la Suède; et ledit sieur secrétaire doit, par la même dépêche qu'il écrira au sieur Downing en conformité, lui ordonner des offices pour empêcher que les Provinces-Unies ne s'engagent contre le duc de Neubourg. Après que toutes ces informations auront été envoyées, jusqu'à ce qu'il arrive des nouvelles de Zélande, il n'y aura plus rien à faire ici sur ce sujet, ensuite duquel le garde des sceaux m'a dit que Son Altesse lui avait commandé de me confirmer encore qu'elle se sentait fort obligée de la communication que je lui avais donnée tant des ouvertures faites par le sieur Pi m en tel que des instances de l'Électeur de Mayence; mais

qu'il fallait, devant que de prendre ici aucune résolution sur Tenvoî d'un ambassadeur à Augsbourg et que de communiquer les prétentions d'Angleterre, aviser aux moyens de résister aux grands préparatifs que l'Espagne faisait en Flandre, qui semblaient menacer Dunkerque du siège, devant que nos armées fussent en campagne. Ce discours, semblable à celui que j'avais déjà entendu, m'ayant confirmé dans la pensée où j'étais que M. le Protecteur ne pouvait se déterminer qu'après les premières séances du Parlement, j'ai cru me devoir plaindre auxdits sieurs commissaires de ce qu'ils me parlaient avec si peu de franchise, de ne me déclarer pas que Son Altesse ne pouvait présentement songer à la paix, afin que le roi s'accommodât à la nécessité de ses affaires, au lieu qu'en usant avec tant de réserve, c'était nous laisser la défiance que toutes ces remises étaient affectées pour cependant pressentir si l'Espagne n'accordera pas à l'Angleterre quelques conditions plus avantageuses, en s'accommodant sans la France; qu'au reste le traité de campagne ne devait point empêcher que l'on ne s'expliquât sur la paix, non plus que l'assemblée d' Augsbourg n'empêchait la jonction de nos troupes, seules capables de tirer des ennemis des conditions avantageuses et d'arrêter leurs desseins en Flandre, qui ne devaient pas donner jalousie pour Dunkerque, le siège n'en pouvant être fait sans une armée nouvelle plus puissante que celle d'Angleterre; que j'avais déjà informé Votre Éminence du désir de Son Altesse à cet égard, et qu'apparemment dans peu de jours je recevrais des ordres pour en conférer et convenir de ce qui serait possible et raisonnable ; que cependant ils ne devaient pas faire scrupule de me dire si Son Altesse ne pouvait s'expliquer sur la paix générale devant la séance du Parlement, afin que j'écrivisse quelque chose de certain, et que Sa Majesté, qui avait répondu de l'Angleterre, pût à l'avenir parler plus assurément de ses dispositions, leur faisant aussi connaître que si elle difféiait longtemps à se déclarer, nos ennemis communs en tireraient de grands avantages et ne manqueraient pas d'insinuer à tous les princes.

d'Allemagne que, sous le nom de nos alliés, nous formions de nouveaux obstacles à la paix. Lesdits sieurs commissaires, après s'être entretenus ensemble, m'ont d'abord fait de . grandes protestations qu'ils n'avaient point la pensée d'entrer ni publiquement ni secrètement, sans notre participation, en traité avec l'Espagne, que Son Altesse était trop reconnaissante du procédé dé Sa Majesté pour en mal user, et qu'elle n'écouterait ni ne recevrait aucune proposition dont nous ne fussions avertis ; qu'ils m'avouaient néanmoins , sans m'en pouvoir dire les motifs, qu'elle n'était point aujourd'hui en état de prendre aucune résolution, mais qu'apparemment elle le serait dans peu de temps. J'ai reçu cette confession plus ingénue que les autres discours précédents, avec assurance que le roi tâcherait de sa part de tenir tout en suspens pendant quelques jours, et nous nous sommes fait force protestations de demeurer aussi unis dans le traité de paix que nous l'avions été dans la guerre; encore qu'au mois de mars l'une et l'autre nation doivent être en liberté de pourvoir séparément à ses affaires et de chercher ses avantages. C'est tout ce que j'ai pu retirer desdits commissaires, et il n'y a pas sujet d'être surpris que M. le Protecteur diffère à se déterminer jusqu'à ce qu'il sache quelle doit être à l'avenir sa condition. J'avais fait le même jugement dès la première réponse qui me fut rendue, et depuis deux jours j'ai été averti qu'il ne fallait rien attendre qu'après les premières séances du Parlement. L'avis que M. de Turenne m'avait donné qu'il était nécessaire que M. Lockhart nous assistât de cinq ou six cents hommes de sa garnison, si Oudenarde était assiégé, m'a donné lieu de prier le secrétaire d'Etat que l'ordre en fût envoyé à Dunkerque; il me l'a fait espérer, et que généralement nous pourrions disposer de tout ce qui serait en la puissance de Son Altesse. Mais il appréhende que cette garnison ne soit bien faible, à cause que l'on n'a point de nouvelles de cinq compagnies qui devaient passer de France à Dunkerque, quoiqu'elles aient été embarquées il y a quelque temps. Il m'a aussi dit que le commandant des Anglais, qui sont en

quartiers d'hiver dans Tune de ces#deux villes, se plaint fort du mauvais traitement que les habitants leur font, et j'assurai qu'il serait envoyé ordre d'en user mieux à l'avenir. L'avis des projets du duc d'York et l'instance que je fis pour le renvoi de M. Lockhart à la cour mirent fin à notre conférence; le secret me fut promis sur le premier point; et sur l'autre que, dans peu de jours, l'on pourrait envoyer ordre audit sieur ambassadeur de faire un tour à Paris, sans néanmoins se désister de la prière qui m'avait été faite d'écrire à Votre Éminence touchant le traité de campagne, afin que l'on pût de bonne heure prendre ici des mesures pour l'exécution de ce qui sera résolu ; nous avons même parlé des recrues du corps anglais, et lesdits sieurs commissaires n'ont pas témoigné que Son Altesse dût faire difficulté de les accorder. Il faut aussi s'attendre qu'elle prétendra étendre ses conquêtes dans le pays, et en tirer des contributions capables de maintenir en partie la garnison de Dunkerque. Si les intentions de Sa Majesté me sont envoyées, la communication que j'en donnerai avancera les résolutions d'ici, et M. le Protecteur ne faisant rien de son chef, son ambassadeur ne pourra rien déterminer si promptement, ni répondre de son maître présent avec tant de certitude qu'il faisait du défunt; le Conseil même remet depuis quelque temps toutes les affaires importantes jusqu'à la séance du Parlement, dont la conduite est si appréhendée qu'il se parle déjà de le rompre, à moins qu'il ne se soumette entièrement au gouvernement du présent régime; de quoi l'on peut douter, vu les inclinations des principaux députés. Ils professent tant d'aigreur contre la milice et tant de passion pour rétablissement de la république que partie de l'armée, détachée des intérêts de M. le Protecteur, pourra être forcée de se réunir par la crainte que, en appuyant ses ennemis, elle n'en soit à la lin détruite. Si les autres bruits qui courent des sentiments de cette assemblée sont véritables, ils écouteront favorablement l'instance que les principaux marchands d'Angleterre doivent faire pour la paix avec l'Espagne. Mais devant que d'en venir là, il faudra régler

d'autres affaires domestiques dont la décision détruira ou affermira la puissance de M. le Protecteur. Le compte que je rends de ce qui s'est dit et passé aujourd'hui entre les commissaires de Son Altesse et moi ne me laisse rien à répondre au contenu de la lettre de Votre Éminence du 44 janvier, si ce n'est que ses précédentes ont dissipé entièrement les jalousies causées par le passage du sieur Pimentel et le prétendu voyage de M. de Lionne qui avaient, avec quelque fondement, donné de l'ombrage, jusqu'à la communication que Son Altesse a eue des ouvertures faites par l'Espagne; elle paraît bien persuadée de notre sincérité.

Je crois aussi devoir ajouter que, quelque démonstration que fassent les États-Généraux, par leur ambassadeur, de vouloir détacher l'électeur de Brandebourg de la maison d'Autriche, s'ils s'emploient pour y parvenir, ce ne sera qu'à toute extrémité; et lorsque dans la dernière visite que me rendit ledit sieur ambassadeur, je lui témoignai, parlant sur ce sujet, que ses supérieurs avaient tout crédit auprès de ce prince, il s'en défendit fort, et n'oublia rien pour me persuader que maintenant il déférait fort peu à leurs conseils. Pour ce qui est de l'intention de la province de Hollande sur l'accommodement du roi de Danemark, encore qu'elle ne paraisse pas changée dans le discours que ledit sieur ambassadeur a tenu au secrétaire d'État, il y a sujet à croire que l'engagement dans lequel la France et l'Angleterre viennent d'entrer fera perdre la pensée de dépouiller le roi de Suède de tous les avantages que lui a donnés le traité de Roskield, s'il se peut encore maintenir quelque temps, et s'il n'arrive rien en Angleterre qui empêche de lui renvoyer la Hotte.

6 fétricr.

La présente lettre n'ayant pu être envoyée par l'ordinaire précédent, j'y ajouterai ce qui s'est passé aujourd'hui à l'ouverture du Parlement. Les députés se sont rendus dans la chapelle de Westminster, où M. le Protecteur est aussi venu par eau, accompagné de son Conseil, de sa famille et de quel-

ques officiers de Parmée; après avoir entendu le prêche, il s'est retiré dans une chambre où, les nouveaux seigneurs et les députés des Communes Tétant venus trouver, il leur a parlé debout et découvert, après néanmoins s'être assis et couvert un moment. Le commencement de son discours a été une exagération des soins que le défunt Protecteur avait pris pour établir la paix en Angleterre et de l'état où il Pavait laissée au moment de sa mort; il est ensuite passé aux motifs qui Pavaient obligé d'assembler ce corps, professant qu'encore que Dieu l'eût appelé au gouvernement, il ne voulait point se conduire par ses seules lumières, mais par l'avis du Conseil de la nation, et descendant dans le particulier, il a représenté la grande nécessité qu'il y avait de satisfaire l'armée, à laquelle il était dû beaucoup d'arrérages, et a pris occasion de louer sa grande retenue et la patience avec laquelle elle supportait le retardement de sa paye. Il a ensuite proposé trois points sur lesquels on avait principalement à délibérer : l'un est la religion protestante et les moyens de pourvoir aux désordres dont elle est affligée; l'autre est l'intérêt du roi de Suède, dont il a représenté la ruine préjudiciable et honteuse à l'Angleterre, sa ruine ne pouvant que donner le moyen à ses ennemis d'y former des entreprises. Le dernier point a été la puissance de la maison d'Autriche, qui se rendait formidable, par la réunion apparente de la brancfïe d'Allemagne avec celle d'Espagne, à toute la chrétienté et principalement aux protestants. La fin de ce discours a été une exhortation à l'union, sans laquelle il ne pouvait attendre aucun fruit de l'assemblée ; le premier des gardes des sceaux a pris la parole après M. le Protecteur, et ne s'est guère étendu que sur celte même union; cet acte achevé, il s'est retiré de la même manière qu'il était venu, et le Parlement est allé choisir son orateur, qui est un avocat des plus estimés de la nation, sans qu'il ait paru aucune diversité de sentiments sur cette élection.

Londre», 20 février 1659.

Monseigneur,

Les derniers ordinaires ne m'ayant apporté aucune lettre de Votre Éminence, et ne s'étant rien passé ici touchant les affaires du dehors d'Angleterre, j'ai seulement à informer de celles du dedans, qui se réduisent aux délibérations du Parlement. 11 employa les deux derniers jours de la semaine précédente en prières et à nommer des commissaires pour l'examen de plusieurs matières. Il y eut aussi un assez grand débat sur ce que deux députés, dont l'un est le colonel Cook, entrèrent dans l'assemblée sans avoir prêté le serment que les autres ont prêté; ils s'en excusèrent sous prétexte que ce serait blesser leur conscience de les assujettir à aucun engagement. Cette raison ne fut pas bien reçue de tout le corps ; quelques-uns voulaient qu'ils subissent la loi générale, mais d'autres ayant déclaré que c'était seulement une cérémonie peu nécessaire et que, si les députés étaient assez scrupuleux pour ne pouvoir pas donner au serment une interprétation favorable, ils n'y devaient pas être forcés : plutôt que d'entrer plus avant en cette question, Ton les souffrit prendre place, ce qui a servi depuis d'exemple, entre autres au chevalier Vane, l'un des plus signalés républicains de toute la nation, qui entra le premier de la semaine. Ce même jour, l'acte de reconnaissance fut relu, et il ne s'est parlé depuis d'aucune autre affaire, sans que néanmoins Ton soit encore venu au particulier de la question. Toutes les séances se sont passées en harangues fort libres de la part des républicains, et réponses que les affectionnés au gouvernement y ont faites ; les plus modérés des premiers prétendent que ce sera bien l'avis d'accorder à M. le Protecteur les mêmes prérogatives et conditions que le roi défunt accepta quand le Long Parlement traita avec lui dans Pile de Wight; cette proposition étant

assez plausible et conforme aux inclinations de la milice, en ce qu'elle détache le commandement de l'armée du chef magistrat, il semble qu'elle doive être enfin suivie, encore que présentement le plus grand nombre des députés soient aveuglement portés à maintenir l'autorité de M. le Protecteur, qui recevrait une grande atteinte par cette séparation, pour laquelle appuyer il parut hier à la porte du Parlement quelques bourgeois qui demandaient à présenter une requête, tant en leurs noms que de beaucoup de gens de bien. L'on leur manda que présentement le corps ne pouvait écouter aucune autre affaire, mais qu'après la conclusion de la délibération qui était sur le tapis, ils pourraient être entendus; il était néanmoins tout public que cette requête avait été signée par quinze ou vingt raille personnes, et tendait à la diminution du pouvoir de M. le Protecteur; d'où l'on peut juger que ses amis prévalent ; et il se pourrait dire que de leur fermeté sa grandeur dépendrait, s'il est vrai, comme le général major Lambert l'a avancé, que l'autre Chambre, composée des principaux officiers de l'armée, se soumettra sans peine aux résolutions de celle des Communes. Ce serait faire une relation ennuyeuse que de rapporter tous les autres discours libres qui se tiennent; il suffira, pour faire connaître l'esprit de quelques républicains, de toucher quelques passages de la longue harangue du chevalier Vane. Après une exacte déduction de ce qui s'était passé dans les derniers mouvements auxquels il avait eu grande part, il demeura d'accord que M. le Protecteur défunt avait pu mériter, en travaillant, comme il l'avait fait, à la ruine de la monarchie, l'autorilé que le dernier Parlement lui avait confiée ; mais venant au fils, il ne trouva en lui aucun titre pour y succéder; et examinant toutes les voies légitimes qui peuvent porter les hommes légitimement à l'autorité souveraine, tâcha de persuader que M. le Protecteur ne pouvait appuyer la sienne d'aucune raison bien solide. Ce discours n'a pas manqué de répartie, y ayant, parmi ses amis, des avocats fort illustres, et ce n'est pas la croyance que les républicains aient la pensée

de le détruire, les trois quarts du corps étant favorables à sa conservation; seulement prétendent-ils de borner son pouvoir et détacber la milice. Cette délibération durera encore quelques jours, quelque diligence que Ton y apporte pour y mettre fin, crainte que les ennemis du Parlement ne gagnent, avec le temps, d'autres députés moins fermes dans leurs sentiments. Le bruit avait couru ces derniers jours que l'armée d'Écosse voulait faire une déclaration de soumission au Parlement; mais jusqu'à cette lieure, elle n'a point paru, et c'est encore la créance commune que tout se passera, soit dans les troupes, soit dans le Parlement, suivant le désir de M. le Protecteur, que j'apprends avoir donné des ordres très-précis pour mettre vingt-huit vaisseaux en état de faire voile vers le Sund aussitôt que la saison le permettra. Il m'est aussi assuré que M. Lockhart pourra partir dans la fin de ce mois, et son secrétaire est venu poursuivre ici des ordres; j'attends avec impatience ceux de Votre Éminence sur mon paiement, et qu'elle me continue l'honneur de sa bienveillance, me faisant la justice de croire que je suis, etc.

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 10 février 1650.

Monseigneur,

La lettre que Votre Eminence m'a fait l'honneur de m ecrire le 30 janvier ne venant que de m'être rendue, j'en accuserai seulement la réception aujourd'hui, et le prochain ordinaire en portera la réponse ; je n'ajouterai rien aussi à mes précédentes touchant les affaires dont elles ont rendu compte. Le parlement occupe trop le régime d'Angleterre pour permettre présentement aux ministres du Conseil de s'appliquer au dehors ; ce n'est pas néanmoins que, depuis l'ouverture de cette assemblée, dont j'ai informé Votre Éminence, il s'y soit pris aucune résolution considérable. La première a été que

vendredi prochain serait un jour de jeûne et d'humiliation pour le corps; il fut ensuite établi un comité pour examiner les élections contestées, et ce matin la liste des députés a été lue, ce qui a donné lieu à une question assez importante, savoir si les trente nommés pour l'Écosse, en pareil nombre pour l'Irlande, doivent être admis; ceux qui veulent leur exclusion prétendent qu'ils ne sont point appelés par aucun acte des parlements précédents, ni même par l'usage, mais qu'ils n'ont pour titre qu'une ordonnance du conseil d'État, dont le pouvoir ne s'étend pas jusqu'à régler les parlements; que, d'ailleurs, l'union de ces deux nations à l'Angleterre n'a point été faite, et qu'elles se doivent plutôt considérer comme provinces conquises, et que, s'il était en la puissance du souverain d'ajouter un si grand nombre de députés, il serait le maître absolu des parlements, puisque, parla même ordonnance, soixante députés sont réputés représenter tout le corps, et qu'il éloignerait les autres, suivant l'exemple pratiqué si souvent par le défunt Protecteur. L'on avaittoujours prévu que ce serait une difliculté très-grande, et elle a été formée ccjourd'hui; demain elle s'agitera et donnera lieu de reconnaître les bien intentionnés au gouvernement, encore que quelques-uns d'entre eux soient contraires à cette nouveauté. L'établissement de la Chambre créée par le précédent parlement sera ensuite examiné et ne trouvera guère moins d'opposition; aussi se peut-il dire que, si M. le Protecteur fait décider ces deux points suivant son désir, tout le reste lui sera fort facile. .

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 20 février 1659.

(Voir le no XIII.)

(Pages 73, 79 et 90.)

1° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londrei» 6 mars 1659.

(Il rend compte de la conférence qu'il a eue avec le secrétaire d'État.)

Je donnai aussi avis du dessein qu'avaient les

ministres d'Espagne de faire passer en Flandre de l'infanterie, et de se servir du duc d'York pour exciter en Angleterre quelques divisions durant la séance du Parlement. Il me dit que M. le Protecteur serait toujours prêt de favoriser les recrues, quand Sa Majesté serait entièrement déterminée de les faire, et qu'il renverrait dans peu M. Lockhart à Paris pour recevoir ses commandements ; qu'encore qu'il fût peu vraisemblable que les Espagnols voulussent hasarder un corps d'infanteriu considérable dans la Manche, il ne laisserait pas d'être ordonné à tous les vaisseaux anglais de faire garde bien exacte; et que, pour les desseins du duc d'York, quoique quelques députés du Parlement (désignant les républicains) les appuyassent, Son Altesse n'avait pas sujet de les appréhender. Notre conversation finit de ma part après avoir fait savoir les ordres envoyés à Amiens en faveur des régiments anglais, cl par des instances réitérées que M. le Protecteur eût à renvoyer au plus tôt M. Lockhart instruit de ses sentiments, ou à me les déclarer. Ledit sieur secrétaire me confirma que j'aurais aujourd'hui de ses nouvelles, et me lit force protestations que Son Altesse n'aurait point de réserve pour Votre Éminence et ne prendrait aucune résolution pour la paix que de concert avec la France.— Cette même déclaration m'a été si souvent et si solennellement faite ces derniers temps que je n'ai pas eu lieu de me plaindre ni de stipuler pour l'avenir une autre correspondance, et je demeure persuade que l'incertitude de la condition de M. le Protecteur est

seule cause de ce qu'il ne s'explique pas plus ouvertement. C'est à quoi il faut attribuer que M. Lockhart ait différé son voyage, et c'aurait été une conduite hasardeuse de quitter Dunkerque dans le moment que toute l'armée se voulait déclarer contre le gouvernement, la garnison de cette place étant composée d'officiers aussi assurés à M. Fleetwood qu'à M. le Protecteur. Je n'ai rien à ajouter à mes précédentes touchant les procédés dudit sieur Lockhart, si contraires à ses protestations, si ce n'est que l'avis qui m'a été donné s'est trouvé fort conforme aux discours que lui-même m'a tenus. Je ne puis aussi rien dire encore sur la pensée qu'a Voire Éminence de traiter de Dunkerque. 11 est bien certain que M. le Protecteur ne considère pas tant cette conquête que faisait le défunt Protecteur, n'ayant pas des desseins si relevés. Le Parlement même la regarde comme un sujet de dépense et de querelle, et depuis deux jours, un des députés, assez accrédité de soi-même, m'a dit que c'était l'intérêt de la nation de vendre cette place à la France ou à l'Espagne. Néanmoins le conseil d'État aura peine de prendre la résolution s'il n'est pressé par une grande nécessité, crainte de donner prise sur sa conduite. Je ne laisserai pas de tenter, par quelque voie particulière, cet accommodement aussitôt qu'on verra plus clair dans l'établissement du régime; et les Anglais sont assez mercenaires pour ne pas négliger une occasion de profit, pour peu de couleur qui se puisse donner à cette proposition. Le traité de paix en fournira. Il y aurait encore plus de facilité de réussir dans ce dessein si l'on fait entendre que l'Espagne insiste sur la restitution, et s'en départirait plutôt en faveur de la France, à cause de l'intérêt de la religion. Si le Parlement venait à se brouiller avec M. le Protecteur, devant que de lui accorder de l'argent, il y aurait encore plus de facilité de réussir dans ce dessein, à l'avancement duquel je m'appliquerai avec toute diligence. Je n'ai pas cru devoir approfondir de nouveau la pensée qu'ont eue les commissaires de Son Altesse, en me proposant un traité préliminaire. Outre que cette ouverture me parut être

faite seulement pour amuser, je déclarai dès lors qu'il n'y avait autre précaution ni engagement à prendre ensemble qu'à nous obliger de ne point traiter séparément, et de demeurer réciproquement garants du traité de paix. Les deux commissaires tombèrent dans mon sentiment, et depuis il ne s'en est plus parlé. Si la même proposition se remet sur le tapis, j'en userai suivant les ordres de Votre Éminence. . .

11 ne me reste, pour satisfaire entièrement au contenu des deux lettres de Votre Éminence, qu'à lui dire que M. Faulconbridge ne sera pas difficile à contenter sur la figure°du diamant, pourvu qu'il soit de mille pistoles. Le sieur Gédéon n'est pas plus délicat; et encore que l'autorité de M. le Protecteur puisse être affaiblie, la dépense en sera très-utile, et le présent mieux venu dans la conjoncture présente qu'après raffermissement du régime. — Je dois aussi promettre à Votre Éminence les avis qui me seront donnés tant des dispositions de l'armée que du Parlement. Pour mes jugements sur la conduite de l'un et de l'autre, j'en ferais grand scrupule, à moins d'un accommodement exprès , reconnaissant que les événements y peuvent être contraires, n'étant pas toujours informé par ceux qui conduisent les affaires, et euxmêmes changeant de conduite fort souvent. Il s'est pu remarquer de mes lettres que, devant la séance du Parlement, M. le Protecteur était menacé d'une liaison entre les officiers de l'armée mécontents et les députés républicains, et que ces deux partis joints ensemble seraient capables d'altérer le gouvernement. Tout le monde, même les plus éclairés ministres de l'État, avait lors cette appréhension; et, dans les premières séances, on a vu qu'elle était bien fondée, grand nombre de députés s'étant ouvertement déclarés pour la république, les sectaires ayant présenté une requête tendant à ce même dessein, et l'armée en ayant aussi, dans ce même temps, projeté une semblable. Pour dissiper tous ces orages, il n'a point été trouvé d'autre voie que celle de réunir les principaux officiers qui fomentaient le soulèvement des au-

très; et aussitôt que la réconciliation a été faite, les affaires ont changé de face, le parti de M. le Prolecteur s'est fortifié dans le Parlement, ses ennemis ont perdu cœur, voyant leur nombre le plus faible et l'armée réunie, et l'acte de reconnaissance ne trouva plus tant d'obstacles. 11 se peut même dire que le Parlement, jusques avant-hier, paraissait disposé à lui accorder plus qu'il ne désirait, le rétablissement de la maison des seigneurs ayant été résolu sans que les républicains se missent en devoir de l'empêcher, et la communication dudessein de la flotte ayant été reçue en si bonne part que, le premier jour de cette semaine, il ne se faisait pas de difficulté qu'il fût remis à M. le Protecteur et à son Conseil de conduire cette affaire comme ils trouveraient à propos, ce qui donna lieu à un des députés de me mander que le renvoi lui en avait été fait. Néanmoins, depuis deux jours, leurs esprits ont paru un peu altérés (j'entends parler de ceux qui avaient été attachés aux intérêts du gouvernement). Leur mécontentement procède de ce qu'ils s'étaient imaginé qu'en rétablissant la Chambre haute, elle serait composée des vieux seigneurs et sur l'ancien pied. Mais ils ont trouvé que M. le Protecteur voulait maintenir celle que le défunt a faite, ce qui non-seulement excluerait l'ancienne noblesse, mais aussi détruirait l'autorité du Parlement, en ce que cette Chambre aurait la voix négative sur les Communes, et serait remplie de personnes choisies par le souverain, au lieu que les anciens seigneurs y venaient de leur propre droit. Ce dessein ayant paru avanthier, lorsqu'il fut question de régler le pouvoir de celte Chambre, il y eut des menaces et reproches entre le parti modéré et les courtisans, sans que les républicains se mêlassent de la querelle ni que la question fût décidée. Elle se doit encore traiter demain. Cependant il fut résolu que la flotte s'équiperait pour être employée suivant ce qui serait jugé à propos. C'est maintenant la question qui est sur le tapis. Le ministre de Danemark a fait, de son côté, courir quelque écrit pour garantir son maître de cet orage; et les Suédois n'oublient pas non plus de faire entendre leurs rai-

sons; mais ils les accompagnent d'une ostentation de leur puissance plus propre à aliéner qu'à concilier les inclinations. Pour moi, j ai témoigné à quelques-uns qui m'ont vu que le désir de la France était de concourir avec l'Angleterre à la réconciliation des États du Nord, et que pour y parvenir il fallait envoyer avec la flotte des commissaires pour les y convier. Ce parti pouvait bien être pris, mais les républicains ne peuvent consentir qu'elle aille au nom de M. le Prolecteur, prévoyant que ce serait lui donner le commandement des forces. C'est ce qui fait grande la difficulté, comme aussi l'espérance d'emporter ce préjugé a pu porter les ministres du Conseil à faire cette tentative. Du succès, il se pourra juger si le parti de M. le Protecteur est affaibli. Les républicains n'ont d'autre ressource que de le diviser, et difficilement se peut-il connaître s'ils y ont réussi; mais généralement l'on peut dire que la confusion règne encore dans ce corps composé de courtisans, républicains et modérés, qui veulent un gouvernement dont le pouvoir soit borné et n'appréhendent pas moins de tomber sous la milice que sous les républicains. Cette crainte et la croyance publiquement établie que M. le Protecteur n'a pu regagner les chefs de l'armée sans se remettre entièrement entre leurs mains, sont encore capables d'aliéner les inclinations de beaucoup, et il n'est pas facile de former un jugement certain sur des dispositions si confuses. Je dirai néanmoins qu'il me paraît que l'armée convient avec M. le Protecteur sur quelques points du gouvernement, et consentira à la dissolution du Parlement s'il ne s'y peut pas conformer; que la Chambre nouvelle fait parti, et que les principaux officiers la composant, ils prétendent la maintenir et par là s'attirer toute l'autorité ; que déjà, dans les affaires du dedans , les sieurs Fleetwood et Desborough s'en attribuent beaucoup, et que M. le Protecteur ne peut éviter la subjection du Parlement sans tomber sous celle de l'armée qui est d'ailleurs toujours divisée, les subalternes étant enclins à un pouvoir plus républicain que les chefs ne souhaitent pas. Il faut espérer que l'ordre s'engendrera de

HISTORIQUES. 30l

ces désordres, et qu'enfin tous conviendront à former un gouvernement sous lequel chaque parti trouve son compte.

2o M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londru, 13 nur« 1659.

Monseigneur,

Ma lettre de Pordinaire précédent aura informé Votre Éminence de ce que le secrétaire d'État m'avait le même jour mandé et qu'il devait encore me venir voir hier; son indisposition l'en ayant empêché, je l'allai trouver et me plaignis à lui de ce qu'après m'avoir fait écrire que M. le Protecteur me déclarerait ses intentions sur la paix, il ne m'était donné qu'une réponse encore plus générale que les précédentes, et de laquelle il ne se pouvait pas môme juger si Son Altesse était en résolution de traiter, au lieu que j'avais attendu qu'elle me communiquerait ses prétentions, ou qu'au moins elle ne ferait pas scrupule de découvrir confidemment quel est son présent intérêt ou désir, afin que Sa Majesté en étant avertie pût prendre une conduite qui ne leur fût pas préjudiciable, et aussi se garantir du reproche qu'elle ne saurait éviter en différant de répondre aux empressements que l'Espagne témoigne avoir pour la paix; je conviai donc ledit secrétaire, par toutes les considérations qui pouvaient le persuader, à me mettre en état de sortir Votre Éminence de la peine où elle me témoignait être par toutes ses dépêches. Il ne me fut pas néanmoins possible d'en retirer qu'une réponse semblable à celle que son commis m'avait apportée; il m'avoua bien de m'en avoir fait espérer une plus précise et particulière, mais que c'était sur la créance que les affaires du dedans de l'Angleterre mettraient M. le Protecteur en état de se résoudre; qu'aujourd'hui, comme je le pouvais savoir, sa condition n'était pas plus certaine, qu'il dépendait des délibérations du Parlement, qu'il y avait lieu d'espérer que dans peu de temps tout s'accommoderait et qu'alors je serais averti des intentions de Son Altesse; que

cependant je pouvais assurer qu'elle se sentait obligée de la manière dont nous en usions , et ne se séparerait point des intérêts ni de l'amitié de la France; et il se tint toujours dans ces protestations générales , sans que je le pusse faire descendre dans aucun particulier éclaircissement, bien que je le pressasse de me dire s'il était désiré ici que le roi tint le traité en suspens pour quelque temps, témoignant que Votre Émincnce tâcherait de le ménager; sur quoi ledit sieur secrétaire me laissa seulement aller que, puisque M. le Protecteur ne voulait point traiter sans la France, il était à croire que nous en userions aussi aimablement, et persista de se défendre contre tout ce que je lui pus alléguer pour lui faire connaître que Votre Êminence ne pouvait pas s'empêcher de rendre quelque réponse certaine au sieur Pimentel, par cette même déclaration que les affaires du dedans ne permettaient pas de songer à celles du dehors, et qu'aussitôt qu'il se pour* rait M. le Protecteur s'expliquerait par moi ou par M. Lockhart. N'en pouvant tirer autre satisfaction, je lui parlai des recrues pour le corps anglais, le priant de m'avertir ingénûriient si ledit sieur ambassadeur devait bientôt repasser en France, afin que Votre Éminence qui l'attendait put prendre des mesures certaines pour la campagne prochaine; il me dit qu'encore que ce fût le dessein de M. le Protecteur de le renvoyer, son retour pouvait être différé, et qu'il était à propos que je fusse informé du nombre de soldats que nous désirions et des intentions particulières de Sa Majesté sur le traité de campagne, afin que M. le Protecteur, ayant digéré la matière, pût l'arrêter ici, ou renvoyer ledit sieur Lockhart tout instruit pour en convenir avec Votre Éminence. Je me chargeai d'écrire cette proposition et passai ensuite aux affaires du Nord, en faisant savoir audit sieur secrétaire que la ratification du traité de garantie m'avait été envoyée, accompagnée d'ordres très -exprès de représenter à Sou Altesse de quelle importance il était pour l'intérêt commun de s'appliquer sans remise à la réconciliation des rois de Suède et de Danemark, afin que le premier fût en état d'era-

HISTORIQUES. m

pêcher le secours que l'empereur projetait de jeter en Flandre; qu'à cet effet il devait être détourné de s'attacher davantage à la conquête du Danemark, crainte cependant que la maison d'Autriche, se prévalant de la conjoncture, n'attirât beaucoup d'autres États et princes dans son parti, et n'exécutât son dessein, au hasard même du Danemark dont la conservation ne lui était pas tant à cœur que celle de la Flandre. Je touchai aussi quelque chose des jalousies que les États Généraux avaient d'un traité secret entre M. le Protecteur et le roi de Suède, par lequel quelque place du Sund ou de l'Elbe devait être remise entre les mains des Anglais pour les engager à favoriser la conquête de Gopenhagen, et fis remarquer qu'entre autres inconvénients de cette liaison, elle était bien éloignée de la fin que nous nous étions proposée par le traité de garantie, et que pour faire cesser ces défiances auxquelles les discours mêmes des ministres suédois, résidents à Londres, donnent lieu, et qui étaient capables d'aliéner les États Généraux et les porter à quelque extrémité, il était nécessaire de déclarer, tant ici qu'à La Haye et au roi de Suède, que la France et l'Angleterre ne prétendent se mêler des guerres du Nord que pour y mettre fin, que M. le Protecteur ne songe point à s établir dans ces quartiers, et que le secours naval que l'on prépare en Angleterre doit être employé contre celui des deux rois qui refusera de s'accommoder à des conditions raisonnables. J'assurai que les ministres de France avaient ordre de parler en ces termes, et insistai que semblables instructions fussent envoyées à ceux d'Angleterre. Je laissai aussi entendre, pour découvrir quel en pouvait être le fondement, l'avis que l'un des envoyés de Suède a donné à son maitre, que la France était cause qu'il n'eut • pas été ici pris plus tôt une résolution de l'assister . Ledit sieur secrétaire me dit, sur le sujet du traité de garantie, que la ratification de M. le Protecteur serait prête dans deux jours, que c'était sa résolution de l'exécuter ponctuellement, et de suivre en cela les mouvements de la France, comme elle avait fait dès le commencement, étant très-constant que sans

Timitation de la France il ne se fût point mêlé de cette querelle, que les ministres d'Angleterre avaient ordre de parler en celte conformité, et que, quelque bruit qui courût, aucune place n'était offerte à M. le Protecteur, et que ce ne serait pas même de son intérêt d'en accepter, mais que c'était aux Hollandais que l'on proposait de donner les châteaux de Cronembourg et Glûckstadt pour les assurer du remboursement des grandes dépenses qu'ils faisaient; qu'au reste il paraissait de grandes difficultés dans l'accommodement des rois de Suède et de Danemark, l'exécution du traité de Roskield n'étant agréable ni à l'un ni à l'autre, le premier de ces princes prétendant être en état de conserver Cronembourg, et l'autre de recouvrer, avec l'assistance tant desdits Hollandais que de ses autres alliés, les pays qu'il a perdus par ledit traité de Roskield. Il me communiqua aussi les avis qu'il avait eus de Zélande , par lesquels il paraissait que le roi de Suède devait donner un assaut général à Copenbagen avec grande espérance de succès. J'assurai que le roi apprendrait avec beaucoup de joie la disposition où était Son Altesse de rejeter toutes les olfres qui lui pourraient être faites et de ne songer qu'à la réconciliation desdits princes; et prévoyant que cette prétendue oifre des Hollandais pouvait être un prétexte recherché, je lis connaître qu'il y avait peu d'apparence que le roi de Danemark se voulût dépouiller des deux principales places qui lui resteraient quand il serait délivré de son ennemi, et persistai à ce que l'on pressât l'un et l'autre de ces princes de déférer à leurs amis; que si la flotte d'Angleterre se met en mer, elle soit chargée, devant que d'agir, de proposer l'accommodement, que MM. les États Généraux soient conviés d'agir de même, et d'envoyer ordre à leur ambassadeur résident à Londres d'y convenir des conditions auxquelles chacun doit porter son allié. Ledit sieur secrétaire demeura d'accord de tenir cette conduite , et me dit que la flotte d'Angleterre ne se mettrait pas en mer de quelques jours, bien que son rendez-vous soit au 20 de ce mois, et que l'amiral Montaguc doive partir demain. C'est à

peu près le résultat de l'entretien que j'eus avec lui sur cette matière. Il s'en peut inférer que l'on ne songe point ici à l'acquisition d'aucune place dans le Nord, encore qu'il me soit rapporté de bonne part que l'offre en a été faite, et d'abord accueillie avec assez de chaleur; mais que depuis quelques jours les commissaires de Son Altesse avaient répondu, sur l'instance qui leur était faite de conclure, que M. le Protecteur en enverrait l'ordre à son ministre résident auprès du roi de Suède. Il paraît aussi de ces discours que l'on souhaite ici l'accommodement, qu'il ne s'omettra rien pour y porter lesdits princes , et qu'il n'a été donné aucun sujet d'écrire des offices de France en des termes dont la fausseté se découvre dans le traité de garantie. Je n'ai pas laissé de désirer que dans l'occasion ledit sieur secrétaire d'État effaçât les impressions que l'un des ministres suédois , qui entretient la correspondance avec le sieur Courtin, que j'apprends être aussi peu équitable juge des actions de la cour de France, peut avoir données, dans la pensée de s'attribuer tout le mérite des résolutions d'ici, où je ne vois pas qu'il y ait maintenant rien à faire touchant la paix du Nord jusqu'à ce que l'on en reçoive des nouvelles. Si M. de Terlon est retourné en Zélande, il y aura trouvé mes lettres, et môme aura pu commencer l'exécution du traité de garantie devant l'assaut qui se devait donner à Gopenhagen. Le mauvais succès de cette entreprise peut rendre le roi de Suède plus trai table. Mais s'il vient à bout de ses desseins, Ton ne doit plus s'attendre h l'accommodement ; au moins c'est l'opinion dtu secrétaire d'État qui me professa encore, en nous séparant, que Son Altesse, soit dans le traité de paix avec l'Espagne, soit dans l'intérêt du septentrion , déférerait aux désirs de Sa Majesté. Il me témoigna aussi espérer une heureuse fin des délibérations du Parlement, que toute la semaine a été occupée sur la Chambre des seigneurs sans avoir beaucoup avancé ; seulement a-t-il réduit le débat à cette question , savoir si la maison traitera avec les personnes qui composent présentement l'autre Chambre comme avec l'une des Chambres du t. i 20

Parlement. Il est bien certain que l'inclination générale de toute rassemblée en est bien éloignée. Néanmoins la soumission aveugle de quelques dépulës et la crainte que les autres ont de l'armée est capable de les faire voter contre leurs propres sentiments pour détruire les anciens seigneurs qui ont un grand , crédit dans l'élection du présent Parlement, et s'en sont prévalus pour nommer les députés contraires au gouvernement républicain , sans considérer que celui qu'on veut établir ruine entièrement leurs prérogatives; ils s'en aperçoivent maintenant, mais bien tard, et le mieux qui leur puisse arriver sera que quelques-uns d'entre eux soient mêlés avec les nouveaux seigneurs. Le Parlement continuera d'agiter demain cette affaire, et tout le monde demeure d'accord que, si elle est décidée suivant l'intention de la cour, rien ne lui peut être après difficile; je suis aussi persuadé que M. le Protecteur pourra peu après découvrir ses pensées sur la paix. L'armée demeure cependant dans le silence j il s'en attendait une déclaration qui fît voir au public qu'elle était résolue de maintenir le gouvernement comme il est établi ; mais les principaux officiers n'ont pas voulu faire cette démarche, bien qu'en effet ils conviennent en ce point avec M. le Protecteur. J'ai déjà écrit que le gouverneur de la Tour de Londres avait été abandonné à la justice ordinaire pour avoir retenu des prisonniers sur les ordres du défunt Protecteur qu'il produisit au Parlement. Ce renvoi met tous ceux qui ont de son temps été emprisonnes en liberté d'en demander la réparation, et il semble que l'on ait voulu immoler à la fureur du peuple ce gouverneur, originairement orfèvre, depuis colonel, maintenant l'un des nouveaux sei-i gneurs, pour laisser quelque ombre de liberté. Il se <}it aussi que le secrétaire d'État pourrait être attaqué comme ministre des violences qui ont été exercées en ces derniers temps; ii est très-bien avec son maître, et le Parlement se trouve trop soumis pour s'en prendre à son principal officier, à moins que l'armée ne l'entreprît. Dans cette longue séance qui dura jusques à minuit, il y a huit jours, dont j'ai déjà écrit Par-

rôté, l'un des principaux républicains parla contre la France lui attribuant le dessein que M. le Protecteur avait de secourir le roi de Suède, et condamnant cette grande liaison que l'Angleterre avait avec nous; il se mit même en devoir de persuader que notre amitié était peu constante, que notre traité avec l'Espagne était signé et que l'acquisition de Dunkerque était désavantageuse à l'Angleterre. Ce discours ne fut appuyé d'aucun autre, et le secrétaire d'État me témoigna hier qu'il n'avait fait aucune impression. Aussi ne doit-il être considéré que comme fait à dessein seulement de condamner la conduite du gouvernement , le même qui en est l'auteur s'étant déclaré , lorsque j'arrivai en Angleterre, le plus porté à l'accommodement de la France, et ayant empêché que le Parlement n'envoyât un secours à Bordeaux, à quoi le conseil d'État était lors fort enclin.

(Pages 74, 79, 89.)

\° M. de Bordeaux au cardinal Masarin.

Londres, 24 février 1659.

Monseigneur,

Les questions qui étaient agitées la semaine passée dans le Parlement pouvant donner quelque curiosité à Votre Eminence de savoir quelle en a été la résolution, je ne laisserai point passer cet ordinaire, quoique je n'aie point reçu de ses lettres, sans l'informer de ce qui en est venu à ma connaissance. Le 21 de ce mois, l'on continua de débattre si le Protecteur serait reconnu ou non. Les républicains ayant, à leur ordinaire, consommé toute la séance en de longues harangues, la délibération fut remise au 22, sans encore que ce jour elle pût être achevée, et le temps fut perdu en débats sur l'exclusion de deux députés, qui furent chassés pour avoir été autrefois du parti du roi. La matière a donc été remise aujourd'hui sur le tapis, et il s'est encore formé un nouvel

incident sur les termes auxquels la question devait être conçue. Biais après beaucoup de contestations,- le corps étant demeuré assemblé jusque à ce soir, les bien affectionnés à M. le Protecteur ont prévalu de trente voix, dont il se préjuge que la question sera décidée à leur désir, c'est-à-dire qu'il passera à reconnaître M. le Protecteur. Mais la grande difficulté sera sur son autorité, et à obtenir la voix négative sur le Parlement et le gouvernement de la milice, qui sont deux points fort essentiels.

J'apprends de bonne part que les républicains ont gagné temps tous ces jours, dans l'espérance qu'une partie de l'armée, ménagée par le major général Lambert, ferait une adresse au Parlement, et elle s'est même publiée depuis peu ; mais M. le Protecteur étant averti que la plupart des officiers qui l'ont résolue étaient chez le lieutenant général Fleetwood, il les y alla trouver et leur fit entendre qu'il se porterait à toutes extrémités plutôt que de souffrir que leur requête fût présentée; cette espèce de menace ne les a pas tout à fait rebutés et l'on attend à tout moment qu'ils se présentent au Parlement. M. le Protecteur semble de son coté être résolu en ce cas d'y aller avec tous ses amis pour les chasser, et quelques-uns croient que la crainte de cette rencontre a fait reculer ledit général Fleetwood et le major général Desborough, chefs des officiers. Ces différentes dispositions ne laissent pas de causer ici quelques alarmes et de faire appréhender du désordre, les troupes étant assez partagées dans leurs sentiments, et M. le Protecteur n'ayant pu s'empêcher de souffrir à Londres dans cette conjoncture les régiments dudit sieur Fleetwood, bien que, suivant la règle de leur service, ils fussent en tour d'être à la campagne ; il faut que dans peu tous ces nuages se dissipent et que l'un ou l'autre parti prévale entièrement ; si c'est celui des républicains, M. le Protecteur n'aura pas plus d'autorité que le duc de Venise, et c'est à quoi tend la requête des officiers. Les ministres du Conseil n'ont pas laissé, durant tout cet embarras, d'écouter les propositions des ministres de Suède, et l'on

rapporte que, pour engager M. le Protecteur à l'assister de toute sa flotte à la conquête de Copenhagen, ils lui offrent la forteresse de Gluckstadt, se faisant fort de la prendre dans peu de temps avec les vaisseaux anglais. Gomme cette proposition est splendide et peut faire concevoir au peuple d'Angleterre de grands avantages pour le commerce d'Allemagne, je vois assez d'inclination, si les affaires du dedans le permettent, à quelque traité sur ce fondement avec les Suédois, et l'on fait beaucoup de diligence pour mettre la flotte en état de sortir dans trois semaines. Je n'ai pas néanmoins communication de tous ces desseins ni par les ministres de Suède ni par le secrétaire d'Etat, ce dernier n'ayant point envoyé au sieur Downing aucun ordre pour parler à MM. les États-Généraux sur le dernier traité de garantie, quoique nous en fussions demeurés d'accord. J'en conçois quelque soupçon que le gouvernement d'Angleterre ne diffère à passer des offices de pacification jusqu'à ce qu'il ait vu quelles mesures se peuvent prendre avec le roi de Suède. La ratification dudit traité me donnera lieu de découvrir ce qui se projette, et si Votre Eminence me fait savoir les intentions du roi, j'agirai en conformité, soit pour l'avancer ou pour l'arrêter, ou pour faire connaître que Sa Majesté ne se tiendra pas obligée d'en garantir les événements. J'avais écrit que M. Lockhart passerait bientôt à la cour, mais M. de Faulconbridge me dit avanthier que son départ était différé pour quelques jours, et d'ailleurs la conjoncture semble ne lui pas permettre de quitter sa place; nous n'avons rien du dehors d'Angleterre.

2° M» de Bordeaux au cardinal Mazarin.

tondrai, 27 féTrier!659.

Monseigneur,

Les dispositions 6? ici sont aujourd'hui bien différentes de ce qu'elles paraissaient sur la fin de la semaine passée; une partie de l'armée était alors résolue de présenter au Parlement une requête tendant à la diminution du pouvoir de M. le Protecteur; mais aujourd'hui les sieurs Fleetwood et

Desborough les ayant désavoués publiquement, et même s'étant réunis à Son Altesse, les républicains, dont l'espérance était en partie fondée sur le mécontentement de la milice, se trouvent bien éloignés de leurs desseins, et le parti de la cour a toute liberté d'agir. Je fis savoir, par ma précédente, Tune des résolutions qui fut prise lundi dernier dans le Parlement, dont la séance ayant ce même jour continué jusqu'à dix heures du soir, il lit un autre arrêté assez considérable; les termes du premier sont que ce soit une partie de l'acte de reconnaissance de reconnaître et déclarer Son Altesse Richard, seigneur Protecteur delà république d'Angleterre, Écosse et Irlande, pays et terres qui en dépendent; le second porte que, devant de commettre cet acte de reconnaissance, la maison déclare que les clauses qui pourront borner la puissance du chef magistrat et pleinement assurer les droits et privilèges du Parlement et les droits et libertés du peuple, feront partie dudit acte, et que le présent, ni aucun autre préliminaire qui est ou sera fait sur le sujet dudit acte, ne sera d'aucune force ni obligation pour le peuple jusques à ce que ledit acte entier soit passé; d'où il semble que la condition de M. le Protecteur ne soit pas encore bien établie. Aussi a-ce été l'intention d'empêcher qu'il ne se prévalût du premier résultat devant que sa puissance fût réglée; mais comme ses amis ont déjà prévalu dans ces délibérations sur les républicains qui ne voulaient point passer aucun résultat qui préjugeât la question et donnât un titre à M. le Protecteur, il est à présumer que, les mêmes demeurant fermes dans leurs sentiments, la puissance du gouvernement n'aura point d'autres limitations que celles dont M. le Protecteur sera satisfait, nonobstant la requête de ces sectaires qui s'étaient, dès la semaine passée, présentés au Parlement. Us y retournèrent avant-hier, et étant admis dans l'assemblée, l'un d'eux délivra la requête sur laquelle il y eut quelques débits, les républicains voulant que , suivant l'usage observé dans le temps du Long Parlement, les pétitionnaires fussent remerciés de leur adresse et soumission;

les courtisans s'y opposant, il fut arrêté que l'orateur leur déclarerait que partie des demandes contenues en la requête avait déjà été prise en considération, que les autres y seraient prises en leur temps, et que la maison attendait d'eux l'acquiescement conforme à leurs expressions. L'adresse de cette requête était au Parlement de la république d'Angleterre, sans faire mention ni dans le titre ni dans le contenu de M. le Protecteur, et conçue aux mêmes termes qu'était celle qui obligea le défunt de rompre le précédent Parlement, tendant à ce qu'il soit établi en Angleterre un gouvernement tel que le peuple puisse jouir de ses libertés ; que les consciences tendres ne soient point forcées; que l'on ne puisse plus retomber dans les inconvénients qui ont causé les dernières guerres; que s'il est nécessaire d'entretenir une armée pour la sûreté de la nation, le commandement en soit donné à telle personne qui ne s'en puisse pas servir pour opprimer la liberté du peuple; qu'aucune levée ne soit faite sans le consentement des Parlements , sur lesquels il ne soit aussi exercé à l'avenir aucune violence, ni contre les particuliers qui s'y adressent, et que même réparation soit faite de celles que quelques pétitionnaires souffrirent du dernier Protecteur. En considération d'une semblable requête , celle des officiers de l'armée avait à peu près les mêmes fins et aurait été de plus grand poids si M. le Protecteur n'en eût empêché la présentation par l'accommodement avec les chefs, dont l'on publie que l'un doive être général et l'autre lieutenant-général de l'armée. Cette réunion semble faire cesser tout le danger où M. le Protecteur était ces derniers jours, et fait perdre cœur aux républicains, dont la seule ressource est de traverser l'établissement d'une trop grande puissance. La séance d'hier fut consommée par une accusation faite contre un grand républicain ; l'on lui reprochait, et il y avait des témoins tout prêts de déposer, qu'ils lui avaient entendu dire que la lecture de Cicéron le touchait plus que celle de la Bible; cette dénonciation attira des menaces d'autres dénonciations contre les courtisans , et même M. le secrétaire d'État fut nommé par

giî DOCUMENTS

l'un des républicains qui lui imputa à crime l'entreprise de la Jamaïque; il fut enfin jugé à propos de ne pas entrer dans ces débats, y ayant d'ailleurs assez d'aigreur contre les députés qui se partagent sur les moindres propositions. Ce matin il a été résolu d'examiner demain l'acte de reconnaissance; et sur la lettre écrite par M. le Protecteur qui invitait le Parlement à pourvoir promptement aux fonds nécessaires pour l'entretien de la flotte qu'il faut mettre en mer pour assister le roi de Suède nonobstant l'opposition des républicains, il a été établi un comité pour voir les comptes des trésoriers. Le même député qui fut hier accusé a pris celte occasion pour parler de la paix avec l'Espagne et après avoir exagéré les préjudices de la guerre, il a assuré que l'Espagne ne manquerait pas d'envoyer des propositions d'accommodement aussitôt qu'elle saurait les dispositions d'Angleterre. Le secrétaire d'État a pris la parole et représenté la différence de la condition où cette nation se trouvait aujourd'hui de celle où elle était quand le défunt Protecteur vint au gouvernement; auquel temps il y avait guerre avec toutes les autres nations et paix avec l'Espagne seule, au lieu que maintenant il y a paix avec toutes, hormis avec l'Espagne, dont la guerre avait été si avantageuse à la religion et si glorieuse à l'Angleterre que le Parlement ne se porterait pas si facilement à la paix après y avoir fait une sérieuse réflexion; que néanmoins dans son temps il s'en pourrait parler et que M. le Protecteur soumettrait cette affaire au Parlement. De ce discours, Votre Éminence pourra juger que les réponses qui m'ont été ci-devant faites, sur les ouvertures de paix que j'ai communiquées, ont eu leurs motifs, et que Ton n'est pas encore pressé ici de voir la conclusion de ce qui peut être désiré par la France ; mais comme peu de temps doit mettre M. le Protecteur en plus grande liberté, l'on sera bientôt assuré de ses prétentions. Cette longue relation de ce qui s'est passé ici depuis trois jours ne me laisse rien à ajouter pour faire connaître quelle est la présente condition du régime d'Angleterre. Les apparences sont tout à fait favorables, et à

moins de quelque nouveau mouvement de l'armée, il n'y a rien à craindre; ce n'est pas que son autorité ne puisse être bornée; mais celle des rois l'était aussi ; et pourvu que la milice lui demeure, il sera plus absolu qu'ils n'ont été, quand même la voix négative sur les Parlements lui serait ôtée et que son Conseil serait établi par ce corps. Ce sont les trois points qui se traiteront désormais sans intermission. Je n'ai pas, devant toutes ces occupations domestiques, jugé à propos de presser une conférence avec le secrétaire d'État, quoiqu'elle m'eût paru assez à propos pour apprendre l'état de la négociation des ministres de Suède , que l'on me confirme avoir fait les offres que Votre Éminence aura vues dans ma précédente lettre; la diligence qu'il apporte pour lever des matelots confirme aussi quelque dessein , encore qu'elle puisse être affectée pour avancer les délibérations et le secours du Parlement. J'ai aussi vu cejourd'hui l'ambassadeur de Hollande qui se défle de quelque traité secret, sans néanmoins qu'il ait pu découvrir rien de particulier, et l'appréhension que le roi de Suède ne remette aux Anglais quelque place du Sund lui fait parler avec grande chaleur d'une ligue défensive avec la France et l'Angleterre; il exagère aussi fort le grand préjudice que nous pourrions recevoir un jour de cette grande liaison entre la Suède et l'Angleterre; néanmoins ses supérieurs ne lui ont point envoyé le pouvoir qu'il attendait pour convenir avec nous des moyens d'avancer la paix des princes du Nord; il dit que ses supérieurs appréhendent que quelques provinces affectionnées au marquis de Brandebourg, à cause de la maison d'Orange, ne fassent difficulté de le presser à aucun accommodement sans la maison d'Autriche, et aussi de solliciter le roi de Danemark d'aucun traité sans ledit Électeur; mais il croit que si nous faisions entendre aux États Généraux que nous avons trouvé à propos de presser lesdits princes de s'accommoder, même suivant le traité dernier de Roskield, ils prendraient cette occasion pour inviter les provinces à concourir avec nous pour l'avancement de cette paix; et enfin du discours dudit ambassadeur, il me parait

que lui ou se» supérieurs ont grande alarme. Je l'ai assuré que le prétendu traité de Suède ne m'était point connu , que Sa Majesté n'était point dans le sentiment, en assistant le roi de Suède, de rien faire dont ses autres alliés pussent recevoir du préjudice, mais que toute sa fin était de réconcilier les États du Nord ; que quant à la ligue défensive , sans doute M. Borel, qui avait eu ordre de la proposer, trouverait toutes dispositions favorables, et que pour moi il m'était ordonné d'employer tout le crédit du roi auprès de Son Altesse pour maintenir l'intelligence entre l'Angleterre et les Provinces- Unies; que si M. le Protecteur voulait convenir de presser l'exécution du traité de Roskield , j'en demeurais aussi d'accord, et que M. de Thou recevrait ordre d'agir à La Haye en conformité des résolutions prises ici. Aussitôt que la ratification du traité de garantie m'aura été envoyée, je me prévaudrai de l'occasion pour parler avec le secrétaire d'État de toutes ces affaires, et presser l'envoi des ordres dont nous étions convenus avec le sieur Downing , s'ils ne sont déjà partis, de quoi il y a sujet de douter, vu les propositions des ministres de Suède et l'armement qui se fait

S uri 1650.

La présente lettre n'étant point partie par le précédent ordinaire, je dois y ajouter que le secrétaire d'État m'a fait attendre tout aujourd'hui de ses nouvelles sur l'audience ou conférence que je lui ai demandée pour satisfaire au contenu des deux lettres de Votre Éminence, sans m'en avoir donné; et que je suis, par cette remise, obligé de différer jusqu'au prochain ordinaire l'éclaircissement qu'elle attend ; j'ajouterai aussi que, sur la fin de la semaine passée, le Parlement résolut qu'il serait à l'avenir composé de deux chambres, et remit à demain de régler le pouvoir de la nouvelle, sans que les républicains s'opposassent à cette résolution , voyant leur parti de beaucoup plus faible que celui des courtisans. II y aura néanmoins quelques questions sur la composition de

cette chambre nouvelle, M. le Protecteur voulant maintenir celle que le défunt a composée et la plus grande partie du Parlement étant portée à rétablir les anciens seigneurs , à l'exception de ceux qui ont été en armes pour le roi. Son Altesse semble moing désapprouver la proposition qui se fait de joindre les uns avec les autres , crainte que ceux-ci, étant en plus grand nombre, ne favorisent un jour le retour du roi. Ce matin M. de Buckingham a obtenu sa liberté du Parlement, et le secours pour le roi de Suède ayant été mis en délibération, il a été trouvé à propos de remettre cette affaire au Protecteur et à son Conseil.

1° M. de Bardeaux au cardinal Mazarin.

Londru, 2 jtnïier 1659.

Monseigneur,

J'ai depuis peu reçu les dépêches dont mon secrétaire a été chargé, celle qui regarde principalement le traité de garantie, qui ne me donne pas lieu de rien ajouter à ce que mes précédentes lettres ont déjà fait savoir des dispositions d'ici sur cette affaire. Votre Éminence y aura vu l'exécution de ce qu'elle juge à propos d'être fait pour porter les rois du Nord à la paix et détourner l'assistance des Hollandais, et qu'elle approuve les réponses que j'ai faites aux demandes des commissaires de M. le Protecteur. Le mauvais état où il a cru les Suédois a fait avancer le départ de la flotte, sur la confiance que Sa Majesté ne me désavouerait pas, et ses ministres résidents à La Haye et auprès du roi de Suède ont en même temps reçu des ordres très-exprès de presser l'accommodement. 11 a même été déclaré par un écrit à l'ambassadeur de Hollande que l'on ne pouvait abandonner un allié si considérable, et que ses supérieurs devaient joindre leurs offices aux nôtres pour faire cesser une guerre dont les suites ne pouvaient qu'être préjudiciables aux uns -et aux autres. La personne de

l'électeur de Brandebourg n'a pas été oubliée, et lorsque les commissaires de Son Altesse et moi avons parlé des moyens de mettre le roi de Suède en état d'occuper toutes les troupes de l'empereur en Allemagne, il ne nous en a point paru de plus solide que de détacher de ses intérêts ledit électeur. A quoi il semble nécessaire que les États généraux concourent. Je n'ai pas aussi manqué de professer que Sa Majesté souhaitait avec autant de chaleur l'accommodement de la Pologne, et sans doute M. le Protecteur ne refusera pas de seconder ce désir, fondé sur des considérations qui doivent toucher le régime d'Angleterre. Ce n'est pas que jusque à cette heure les affaires d'Allemagne aient causé une grande inquiétude, et le défunt Protecteur, auquel j'ai souvent voulu donner jalousie de la puissance de l'empereur pour l'engager à secourir les Suédois , ne m'a paru en aucune manière s'en mettre en peine; en effet, il ne considérait que les États maritimes, sachant bien que les autres n'étaient pas capables de traverser son établissement. Depuis la prise de Dunkerque Ton est un peu plus intéressé aux guerres de ces quartiers ; néanmoins, la conservation de celte place n'est pas tellement à cœur qu'elle eût seule produit la résolution de secours qui a été prise , sans les instances de la France et les reproches auxquels le conseil d'État se voyait exposé, s'il abandonnait un prince qui a toujours été uni à l'Angleterre ; ce motif étant encore plus puissant à la veille du parlement et devant servir de titre aux demandes d'argent qui lui seront faites, l'on peut attendre que les commissaires de Son Altesse entrent dans tous les expédients capables de garantir les Suédois d'une ruine entière, et qu'à moins de quelque occupation bien pressante, le traité qui m'a été proposé sera bientôt conclu, n'y paraissant aucune difficulté, et n'étant reslé,dans ma dernière entrevue avec le secrétaire d'État, qu'à résoudre à quelles conditions l'on obligerait le roi de Suède à s'accommoder, je crois qu'avec justice l'on peut désirer qu'il se tienne au traité de Roskield, et si l'espérance d'être assisté de ses amis lui donne de plus grandes prétentions, la menace

de l'abandonner le réduira à des ternies raisonnables; ses ministres sont si hauts dans la moindre prospérité que Ton pourrait bien être contraint de venir à cette extrémité. Quant au roi de Danemark, il aura peine à se défendre de la loi qui lui sera donnée, voyants, la France et l'Angleterre conspirer sa ruine ; en cas de refus, et aussitôt que le traité de garantie sera signé, je ne manquerai pas d'en informer M. de Thou et le chevalier de Terlon, afin qu'ils agissent suivant les résolutions prises ici. Le dernier aura déjà su en général les diligences que je faisais et leur effet, lui ayant écrit par l'envoyé qui s'en retourna auprès du roi de Suède avec la flotte d'Angleterre. Il ne me reste, Monseigneur, pour répondre entièrement à ce que Votre Éminence m'a écrit sur ce traité, qu'à l'assurer que j'ai déjà dans mes premières conférences fait entendre aux commissaires que la garantie ne pouvait avoir lieu qu'en cas que l'envoi du secours produisît la rupture entre l'Angleterre et les États généraux, et qu'il était assez ordinaire que les princes et États assistassent leurs amis sans entrer en guerre ; ils sont demeurés d'accord de cette maxime; mais la crainte que, dans la suite, l'aigreur s'augmentant, la guerre ne se déclarât ouvertement, leur a fait désirer la précaution dont il s'agit aujourd'hui ; j'espère que, devant la clôture de la présente, le secrétaire d'État me fera savoir de ses nouvelles sur la conférence que je lui ai proposée, et l'audience que j'ai en même temps demandée pour satisfaire au surplus du contenu des lettres de Votre Éminence ; et vraisemblablement j'aurai dans peu occasion d'informer Son Altesse des desseins du duc d'York, de l'envoi d'infanterie qui se projette en Espagne, et des ouvertures faites par M. Pimente!. Sur le premier avis, il se peut dire que ce ne serait pas une mauvaise fortune pour M. le Protecteur si la famille royale formait quelque entreprise dans la conjoncture présente, le défunt Protecteur n'ayant point eu de plus prompts ni assurés moyens de réunir son armée que de lui faire appiéhender semblables desseins; et il est de ma connaissance que dans les premiers mois de sou établissement, sans un

soulèvement de quelques royalistes, il courait grand risque d'être entièrement ruiné, la plus grande partie des officiers qui étaient contraires à sa puissance et à la veille de se déclarer en ayant été retenus par la crainte du retour du roi ; je ne doute pas néanmoins que M. le Protecteur ne se sente obligé de l'avis, ni qu'il manque de donner ordre à ses vaisseaux d'observer exactement tout ce qui se passera par la Manche. Quant aux dispositions à la paix avec l'Espagne qui ont paru ici, et aux défiances que l'on y a conçues du séjour du sieur Pimentel à Lyon, je remets de rendre compte à Votre Éminence de ce qui sera venu à ma connaissance jusqu'au prochain ordinaire ; cependant M. le Protecteur me donnera lieu de l'entretenir; je ferai en sorte que ce soit seulement en présence du garde des sceaux et du secrétaire d'Etat par les mains desquels toutes les affaires passent ; mais, le Conseil gouvernant, ils auront peine à n'en pas faire part à d'autres ministres : M. Lockhart s'en étant retourné il y a huit jours à Dunkerque, je ne puis m'adresser à lui; ce serait d'ailleurs choquer le secrétaire d'État, son seul protecteur, que de prendre d'autre voie que la sienne, et quelque confiance que Votre Éminence ait audit sieur ambassadeur, il est certain que ses relations ont excité ici beaucoup de froideur, et même des plaintes contre Votre Éminence, tant par ses lettres que pendant son séjour, l'avis m'en ayant été donné par le milord Faulconbridge qui est de ses amis. Je tâchai de le découvrir moi-même lorsqu'il fut arrivé à Londres, et l'ayant mis à dessein sur les offres de pierreries que Votre Éminence lui avait faites, il me répondit que la France ne manquait jamais d'argent quand elle voulait en trouver, sans lâcher une parole qui témoignât que cette offre eût été prise en bonne part.

11 faut voir la séance du Parlement devant que de

décider qui aura plus de crédit en Angleterre ; quoique certainement la plupart de la noblesse soit bien intentionnée pour M. le Protecteur, si les provinces choisissent pour leurs députés des républicains, son autorité sera un peu exposée ;

comme son bien et son mal dépendent de cette élection, il se fait de grandes diligences pour remplir ce corps de gens bien affectionnés, et les seigneurs de paroisses sont fort recherchés. Ceux qui avaient la principale autorité dans le Long Parlement espèrent aussi être députés, et les officiers de l'armée briguent de leur côté ; l'on croit que la ville de Londres embrassera les intérêts de M. -le Protecteur, ce qui lui serait trèsavantageux pour s'en concilier l'affection : il a depuis peu, au préjudice des prérogatives de la milice, renvoyé au jugement du peuple un cavalier qui en faisant sa garde a tué un bourgeois de la ville, après en avoir reçu des coups de bâton ; et dans toutes les rencontres l'on tâche de satisfaire les bourgeois. C'est à quoi il faut en partie attribuer ces menaces de lettres de représailles, et le procédé si fier du Conseil contre les Hollandais sur la restitution de trois vaisseaux pris à Bantam

11 est arrivé nouvelle que la flotte d'Angleterre était le 20e du passé à la hauteur de Schagen, qui est la pointe du Jutland, et qu'elle était résolue de se retourner en Angleterre à cause des glaces et de la rigueur de la saison; mais le temps s'étant un peu adouci, l'on ne sait si elle n'aura point continué son voyage.

2* M. de Bordeaux au cardinal Mazarin et au comte

de Brienne.

Loadres, 5 férrier 1659.

(Voir le n* XII.)

3° if. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

tondre* 1659.-15 fémer.

Monseigneur,

J'espère que mes dépêches des i6, 27 janvier et 6 de ce mois feront cesser la surprise où Votre Éminence me parait être par sa lettre du 30 du passé, et qu'elle reconnaîtra que j'ai accusé la réception de ses précédentes, satisfait au con-

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tenu, et rendu compte exact des réponses que les ministres de!M. le Protecteur m'ont données. Comme il ne m'est rien échappé de ce qui s'est passé dans nos conférences, ayant même touché les considérations qui m'ont servi à presser ici une prompte résolution sur les ouvertures du sieur Pimentel et les poursuites de l'électeur de Mayence, je ne crois pas mieux satisfaire à l'attente de Votre Éminence qu'en lui envoyant le duplicata de mes précédentes lettres, si la première des siennes n'en accuse point la réception. Elle y trouvera aussi mes sentiments sur les différentes propositions des commissaires de Son Altesse conformes à ce qu'eux-mêmes m'ont enfin déclaré assez ouvertement. Mais ma pensée n'a pas été que, pour remettre jusqu'à la séance du Parlement à se déterminer, M. le Protecteur voulût faire part à tout ce corps d'une négociation qui doit être secrète. Il était plutôt à présumer que l'incertitude de sa condition et la confiance de tirer avantage de la continuation apparente de la guerre pour rétablissement du dedans d'Angleterre, faisaient suspendre l'éclaircissement désiré. Le discours de M. le Protecteur au Parlement ne peut que confirmer le jugement que j'avais fait, et se remarquant que la puissance de la maison d'Autriche et le commerce de la mer Baltique ont servi de prétexte à la convocation de l'assemblée et à la demande d'une assistance d'argent, il n'y a pas de quoi s'étonner que Ton ne se soit pas expliqué qu'en des termes fort généraux, ni que le voyage de M. Lockhart se soit aussi différé jusqu'à ce que l'on lui pût donner des instructions précises ; la disposition que M. le Protecteur professe cependant d'avoir et les prétentions à la paix qu'il me semble devoir appuyer, peuvent faire prendre des mesures assez certaines en attendant que sa conduite lui permette de parler ouvertement, ce qu'il y a lieu d'attendre dans peu de jours. Quant à ce qui regarde l'intérêt des rois du Nord, le traité, que Votre Éminence aura présentement, justifie que j'ai exécuté les derniers ordres qui m'ont été envoyés. Il se prépare maintenant un nombre de vaisseaux assez considérable pour l'opposer aux

Hollandais s'ils prenaient le parti d'assister le roi de Danemark. Leur ambassadeur professe qu'ils ne songent qu'à la réconciliation, et hier il me vint assurer d'avoir écrit la déclaration que je lui ai faite, après en être convenu avec le secrétaire d'État, que, quand il aurait pouvoir de convenir avec les députés de Son Altesse et moi des moyens d'avancer cet accommodement, nous serions prêts d'entrer en conférence, et même de résoudre à peu près les conditions auxquelles chacun de nous tâcherait de porter nos alliés. 11 croit que cette ouverture sera embrassée par ses supérieurs, mais qu'ils ne peuvent pas envoyer un ambassadeur devant que d'être informés des présentes dispositions du roi de Suède après ce qui s'est passé de part et d'autre, y ayant grand sujet de douter que la médiation soit agréable. Ledit sieur ambassadeur m'a ensuite dit avoir ordre de témoigner ici, comme le sieur Bord le devait faire en France, que les Provinces-Unies entreraient volontiers dans une ligue défensive awc la France et l'Angleterre, et sur ce que je lui ai demandé 'quelle en pouvait être la fin, il ne m'en a proposé aucune autre que la cessation de beaucoup de jalousies que nous avions les uns des autres. Je n'ai pas laissé de lui faire espérer que Sa Majesté écouterait avec joie cette proposition, et de lui confirmer <jue ses ordres m'obligeaient d'employer tout son crédit pour prévenir les sujets de mésintelligence entre eux et l'Angleterre. J'avais en effet, dans mes précédentes conférences, convié les commissaires de Son Altesse d'accommoder le différend qui regarde la prise de trois vaisseaux anglais devant Bantam, et aussi, sur le désir dudit ambassadeur, représenté les mauvaises suites qui pourraient arriver si M. le Protecteur permettait à ses sujets d'armer sous les commissions du roi de Suède. Le secrétaire d'Etat me promit que le sieur Downing aurait des ordres de terminer le premier point, que pour l'armement, il ne savait pas qu'aucun Anglais en eût pris la liberté, et nous demeurâmes d'accord d'en user avec- les États généraux de telle façon qu'ils n'eussent pas prétexte de prendre aucune liaison avec l'Espagne. t. i. 21

Je continuerai d'agir sur le même principe, et s'ils envoient ici ordre de traiter sur les affaires du Nord, je ne doute point que nous ne convenions des moyens de rétablir la paix, crainte de s'engager contre un État puissant sur mer, outre que Ton ne croit pas ici l'avantage de la nation de ruiner entièrement le roi de Danemark. Je juge aussi, des discours dudit ambassadeur et de ses fréquentes visites depuis la résolution du traité de garantie, que ses supérieurs veulent éviter les occasions de rompre avec la France et l'Angleterre. Ces belles apparences ne retarderont pas les préparatifs d'ici, et les apparences veulent que M. le Protecteur aura le pouvoir d'exécuter ce qu'il projette. Le Parlement est mieux disposé en sa faveur que l'on ne s'était imaginé ; au lieu d'agiter avant-hier l'exclusion des membres d'Écosse et d'Irlande, comme il était attendu, le secrétaire d'État proposa un acte de reconnaissance de M. le Protecteur, prenant pour prétexte que les princes étrangers ne sauraient que juger du gouvernement d'Angleterre jusqu'à ce qu'il parût avoir été reconnu par l'assemblée, et que ce pourrait être un préjudice trèsconsidérable à la nation si dans la présente conjoncture ils refusaient de traiter avec Son Altesse. Cette proposition fut d'abord éloignée par quelques républicains; mais leur nombre se trouva si peu considérable quand l'acte fut lu pour la première fois, et renvoyé à lundi prochain pour être relu, étant de l'usage, devant que de venir aux suffrages, de les relire trois fois. Il a depuis été aussi propose que les États voisins de l'Angleterre étant en guerre, et donnant, par leurs grands préparatifs, occasion d'appréhender quelque entreprise, il fallait pourvoir au plus tôt à ce qu'il y eût un fonds capable d'équiper une flotte considérable, sur quoi la résolution a été que de lundi en huit jours les trésoriers apporteraient leurs comptes, afin que le Parlement, étant informé des deniers levés, pût mieux reconnaître la nécessité présente. Ce sont les principales affaires qui ont été tous ces derniers jours sur le tapis; le reste du temps a été employé à examiner la plainte d'un des membres du corps contre un major de Tannée qui

a été envoyé à la Tour de Londres, et la requête du major général Overton, prisonnier d'État depuis quelques années dans le château de Jersey, dont il a été ordonné au gouverneur de représenter au Parlement le prisonnier. 11 fut aussi fait hier une harangue par l'un des plus illustres républicains de l'Assemblée, tendant à séparer le commandement de la milice du gouvernement politique, mais sans être suivi, d'où il se reconnaît que le parti de M. le Protecteur est le plus fort, et qu'il pourra faire prendre des résolutions favorables à ses desseins; encore que l'on croie qu'il se projette une requête au nom de beaucoup de peuple, tant de Londres que de la campagne, tendant à la diminution de son autorité. Cet acte de reconnaissance fera éclater dans peu tous les mécon- • tentements. Cependant la Chambre des seigneurs n'a aucune correspondance avec celle des Communes, et Ton évite d'entrer dans cette question, qui pourrait aliéner beaucoup de personnes bien intentionnées au gouvernement et contraires au nouveau établissement

4° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin et au comte

de Brienne.

Umànt, 8 mari 1659.

(Voir le n° XVI.)

5° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

LonJres 16W.—7 mari.

Monseigneur,

J'ai reçu la lettre que Votre Éminence m'a fait l'honneur de m'écrire le 29e du passé, dont le contenu ne me donne rien à ajouter à ce que ma précédente lui a déjà fait savoir de la négociation du colonel Walter, n'en étant rien venu à ma connaissance depuis qui puisse détruire les avis que Votre Éminence a reçus, ni aussi convaincre le secrétaire d'État d'une fausse franchise dans la protestation qu'il m'a faite que ledit colonel n'a eu aucune commission de M. le Protecteur.

Je dois seulement confirmer qu'il ne me parait point que le père Talbot, jésuite, ait été en Angleterre, ni par quels motifs le régime d'Angleterre voudrait traiter séparément avec l'Espagne, maintenant qu'il reconnaît que le roi désire la paix, que sa condition n'en sera pas meilleure, et qu'il est certain qu'il est de son intérêt particulier de conserver l'amitié de la France, bien loin de lui donner sujet de plainte, et un titre de favoriser un jour le roi d'Écosse dont le retour sera plus facile lorsque les deux grandes couronnes seront d'accord. C'est la seule ressource des royalistes, et soit qu'elle soit bien fondée ou qu'ils se flattent d'une vaine espérance, le parti de M. le Protecteur semble appréhender encore plus de traverses dans son établissement lorsque les États du dehors seront sans occupation, parce qu'ils pourront assister • plus facilement sous main son ennemi, et les mécontents du gouvernement d'Angleterre seront plus hardis à former des entreprises s'ils le croient abandonné de la France que quand elle sera dans ses intérêts. Je suis demeuré quasi persuadé par ces considérations, et par les discours qui ont été tenus dans le Parlement, que M. le Protecteur ne se détacherait point de la France, que son empressement pour la paix n'était pas si grand; que les réponses vagues du secrétaire d'État ne procédaient pas moins de sa froideur que de l'incertitude des affaires du dedans, et qu'il ne prendrait point ici aucune résolution précise jusqu'à ce que sa puissance fût un peu plus affermie. Il est vrai que, pour correspondre à la confiance et sincérité dont Votre Éminence a usé depuis que le sieur Pimentel est arrivé à Lyon, M. le Protecteur devait parler plus ouvertement que ses ministres n'ont fait, et ne pas professer une si grande disposition à la paix, si elle était si préjudiciable à ses desseins que le secrétaire d'État m'a laissé entendre dans notre dernière entrevue , depuis laquelle je n'ai pas reçu de ses nouvelles, encore qu'en nous séparant il se fût engagé de m'en donner, et que le dernier jour de la semaine passée, ayant reçu la lettre de Votre Éminence, je lui aie mandé l'impatience où elle était d'être certaine des

HISTORIQUES. 3î5

intentions de Son Altesse; il remit à cette âprès-dinée de me rendre réponse; mais je doute que le Parlement se lève assez tôt pour lui donner le temps de satisfaire aujourd'hui à sa promesse, ni ne puis rien assurer si ce n'est que je continuerai de faire connaître qu'il ne se peut plus différer de rendre réponse au sieur Pimentel. Les avis qui s'écrivent du dehors de l'accommodement d'entre la France et l'Espagne, et le succès de la délibération présente du Parlement, pourront porter M. le Protecteur à se déclarer. Quelques marchands de Londres lui ont aussi depuis peu présenté un écrit contenant l'avantage et le préjudice que l'Angleterre reçoit de la guerre avec l'Espagne, et cette remontrance peut être suscitée pour tirer quelque mérite de la resolution qui ne se peut éviter; il s'est même publié que le sieur Whitelocke, ci-devant ambassadeur en Suède et garde des sceaux d'Angleterre, était destiné pour traiter de la paix; mais si l'on en était venu si avant, M. Lockhart en aurait déjà porté la nouvelle, et son retardement doit être en partie attribué à l'irrésolution des ministres d'ici, n'étant pas en effet de bonne grâce de le renvoyer dans la présente conjoncture sans des instructions touchant la paix. Il ne s'est rien passé tous ces jours, touchant celle des princes du Nord, qui soit venu à ma connaissance, et j'attends toujours ledit sieur secrétaire pour presser le départ de la flotte et lever les scrupules qui le pourraient retarder ; si ce que s'en publie est vrai, le vent seul l'empêche présentement de se mettre en mer. Il n'est pas néanmoins à présumer que ce soit devant l'échange des ratifications de notre traité de garantie, et que nous soyons demeurés d'accord des instructions qui doivent être envoyées aux ministres de France et d'Angleterre résidant auprès du roi de Suède. L'ambassadeur de Hollande m'a dit depuis deux jours qu'il avait entretenu le secrétaire d'État sur les ouvertures faites à La Haye par le pensionnaire de Hollande sans en retirer rien de positif, ce qui fait juger que l'on n'est pas encore bien déterminé si le roi de Suède sera pressé de se relâcher d'une partie des avantages du traité de Roskield.

Il semble aussi, par le discours dudit ambassadeur, que ses supérieurs ne veulent retenir leur secours qu'à cette condition, et il parle de cette affaire avec tant d'emportement que je ne l'ai point trouvé capable de goûter les raisons qui nous devaient empêcher de forcer ce prince à un traité si désavantageux, si nous ne l'y pouvions volontairement porter; c'est une des principales difficultés que le secrétaire d'État m'a formée, et qui est à résoudre. Il n'y a rien de plus considérable à écrire d'ici que la résolution qui fut prise la semaine passée de laisser la séance aux députés d'Irlande aussi bien qu'à ceux d'Écosse, sans entrer dans la question s'ils étaient bien ou mal appelés, ni les priver du suffrage dans leur propre cause. Les autres séances de la semaine furent employées par quelques affaires particulières, et plaintes d'un colonel de l'armée contre un secrétaire du mylord Henry, qu'il accuse de concussion et malversation. Il a été ordonné que ledit secrétaire se présenterait au Parlement. Un gentilhomme, autrefois major dans les troupes du roi, s'est aussi plaint de ce que sans condamnation ni jugement il a été relégué en l'île de Barbade, et là vendu en plein marché comme un esclave; ce traitement a excité quelque bruit, môme contre le secrétaire d'État, sans que néanmoins l'on soit venu à aucune résolution. Quelques marchands ont aussi présenté requête au comité du commerce que le Parlement a établi, tendant à ce que, durant la guerre avec l'Espagne, le transport des marchandises qui en proviennent, comme la vin et les fruits, soit défendu ; en même temps d'autres ont demandé à M. le Protecteur la paix avec i' Espagne. Présentement la question de la Chambre nouvelle est en débat, et l'opinion générale veut qu'elle sera maintenue. Les presbytériens demeurent fermes dans les intérêts de M. le Protecteur; l'on veut que les principaux aient été gagnés par des promesses de leur donner jwirt au gouvernement, appelant les uns au Conseil et les autres dans l'armée, que les anabaptistes et autres sectaires soient aussi retenus par l'espérance d'entrer en autorité si la Chambre des seigneurs, composée

de leurs chefs, est conservée. Ces deux partis étant d'accord, M. le Protecteur ne peut présentement trouver aucune difficulté à ses desseins. Il ne laisse pas de caresser les soldats, et ce matin il s'est trouvé au lieu où la montre leur a été payée 5 il l'a accompagnée de paroles de confiance et d'amitié. . . • «•••••...«••...•., Je n'ai point ouï parler du secrétaire d'État, mais j'apprends qu'il a enfin passé, de 474 à 130, que les nouveaux seigneurs seront reconnus; beaucoup d'autres députés se sont absentés pour ne vouloir approuver cet établissement, et n'oser aussi s'y opposer.

6° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres 1659.— 10 mars.

Monseigneur,

J'ai attendu jusques à dix heures du soir le secrétaire d'État ; au lieu de m'apporter, comme il me l'avait mandé ce matin, la réponse que j'attendais, son premier commis m'est venu dire de sa part que Son Altesse était si fort embarrassée des affaires domestiques qu'elle ne pouvait prendre encore aucune résolution sur celle que je lui avais communiquée, et que même l'importance dont elle était ne lui permettait pas de la déterminer sans le conseil de son Parlement; que néanmoins M. Lockhart allait recevoir ordre de passer à la cour, et qu'il serait pleinement instruit des intentions de Son Altesse, tant sur cette affaire que sur les recrues dont j'avais parlé audit sieur secrétaire dans notre dernière entrevue; j'ai témoigné audit commis que j'avais fait espérer, suivant la promesse qui m'en avait été faite, quelque chose de plus positif; que Votre Éminence ne pourrait recevoir cette réponse que comme un amusement; que même j'y trouverais de la contrariété en ce que M. le Protecteur déclarait ne pouvoir rien résoudre sans l'avis de son Parlement, et néanmoins promettait d'envoyer présentement M. Lockhart avec pleines instructions; que je priais ledit sieur secrétaire de me donner quelque chose de plus positif à écrire; ledit commis, après

avoir lu un papier contenant son instruction, m'a dit que c'était tout l'éclaircissement qu'il me pouvait donner, et qu'à la vérité, il avait, comme moi, trouvé de la contrariété dans le discours de son maître. Pour en être éclairci, je l'ai chargé de l'aller trouver et de lui faire savoir la peine où il me mettait; qu'il était à propos que je le visse tant sur cette affaire que pour l'échange de la ratification du traité de garantie, et qu'il me fit savoir si je n'avais point d'autre éclaircissement à promettre à Votre Éminence, qui l'attendait avec grande impatience. Ledit commis vient présentement de me rapporter que son maître ne manquerait pas de me voir aprèsdemain ; que cependant je vous pouvais transmettre la réponse qu'il m'avait déjà envoyée, ajoutant qu'à la vérité M. Lockhart n'avait pas encore reçu ordre de partir et que même son voyage pouvait être différé quelques jours, avant lesquels il espérait, avec l'assistance du ciel, que M. le Protecteur serait en état de prendre sa résolution et de m'en informer aussi bien que ledit sieur Lockhart. Ce sont les termes de l'un et l'autre message, dont sans doute Votre Éminence ne restera guère plus satisfaite qu'elle ne l'a été des précédentes réponses. Il n'y a pas néanmoins sujet de s'étonner de ces remises, vu l'état des affaires du dedans, qui sont toujours assez incertaines ; ce n'est pas que jeudi dernier le Parlement ne résolût, à minuit, après beaucoup de contestations, que M. le Protecteur exécuterait la résolution prise par la maison de mettre en mer une flotte considérable pour la défense de la république et conservation du commerce, sans préjudice de l'intérêt du Parlement dans la milice et du droit de faire la paix et la guerre. Cet arrêté passe pour trèsavantageux à Son Altesse en ce qu'il le maintient dans la possession des forces; et quoique la dernière partie semble, par la réserve, établir aussi le droit du Parlement, cette clause est seulement considérée comme un adoucissement pour faire passer le renvoi à M. le Protecteur, et par là non-seulement le reconnaître, mais aussi lui donner la disposition des plus importantes forces de la nation. Les républicains n'étaient

pas de ce sentiment; d'autres voulaient que Ton laissât les princes du Nord vider leur querelle, et que, si la flotte était envoyée, ce fût au nom du Parlement, et pour offrir des conditions d'accommodement devant que d'appuyer aucun intérêt. Tous ces avis différents ont été appuyés par beaucoup de débats, mais le nombre des courtisans a prévalu ; il est encore à remarquer que le Parlement a voulu faire le renvoi à M. le Protecteur seul, sans faire mention du Conseil, pour ne pas autoriser le gouvernement en la forme qu'il est établi, et a seulement parlé de l'exécution de la résolution qui avait été prise la veille d'équiper une flotte. L'on n'a pas d'ailleurs voulu parler de l'assistance d'aucun des princes du Nord pour ne rien préjuger, mais seulement de l'avantage du commerce ; ce sont les réflexions sur cet acte duquel chaque parti prétend tirer de l'avantage. Le reste de la semaine, il ne s'est rien passé de considérable, et aujourd'hui l'on a recommencé à parler de la Chambre des Seigneurs. La voix publique est contre l'établissement nouveau, et il se dit que M. le Protecteur le veut maintenir, ce qui pourrait causer quelque division entre lui et le Parlement, qui a aussi ce matin entendu le gouverneur de la Tour de Londres, sur la plainte faite contre lui par un gentilhomme prisonnier qu'il n'avait pas remis à la justice ordinaire suivant l'ordre qu'il en avait reçu ; sa défense a été une lettre du défunt Protecteur portant qu'il eût à le remettre entre les mains d'un officier pour le transporter en quelque île. Le Parlement n'a pas trouvé cette excuse valable, et a permis au prisonnier de poursuivre les dommages et intérêts contre ledit gouverneur. Il se dit que maintenant l'armée est en meilleure disposition et que les officiers devaient aujourd'hui signer une déclaration pour dissiper les impressions que le public a conçues de leur division.

7° M» de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londrei 1659. -17 mars.

Monseigneur,

Les deux dernières lettres des 8 et 12 de ce mois que

Votre Éminence m'a fait l'honneur de m'écrire ne venant que de m'être rendues, j'en accuserai seulement aujourd'hui la réception, et remettrai au prochain ordinaire à l'informer du succès des instances qu'elle m'ordonne de réitérer sur le sujet de la paix. Ce n'est pas que le dernier entretien du secrétaire d'État donne lieu d'espérer encore aucune solution, à moins que les délibérations du Parlement ne la fassent prendre. Ce n'a point été le manquement de temps qui l'a retardée jusques à cette heure. M. le Protecteur ne fait rien de son chef , et le secrétaire , qui semble avoir la direction des affaires du dehors, m'a souvent insinué que ce n'était pas encore Pintérôt de ce gouvernement de parler de la paix, hien que, suivant les avis qui me sont donnés, Son Altesse y soit fort portée. J'avais bien eu le soupçon que, sous le prétexte des occupations domestiques, il différait de me rendre une réponse précise pour cependant traiter secrètement avec l'Espagne; le voyage du colonel Walter ne m'avait aussi été caché, non plus que les propositions du père Talbot; il m'a môme été rapporté depuis deux jours que M. le Protecteur était pressé par un autre émissaire d'Espagne de se déclarer, et qu'il l'avait renvoyé au secrétaire d'État j et sur ce qu'il se plaignit que ce ministre n'avait aucune inclination à la paix, Son Altesse répondit qu'il était mal informé cl que ledit sieur secrétaire la souhaitait plus qu'il ne croyait. Mais les mômes qui m'ont donné ces informations m'assurent aussi que, tant le secrétaire que les autres ministres du Conseil auxquels la proposition a été faite, ne rendent que des réponses illusoires et qui laissent seulement espérer que, quand notre traité de campagne sera expiré, M. le Protecteur pourra songer à l'accommodement. Le secrétaire d'État m'avait aussi fait savoir la proposition du père Talbot, cordelier réputé fort fripon, qui vint avec Bodkins; et comme les uns et les autres avis se sont trouvés conformes, je jugeai que l'on pouvait se fier aux assurances, qui m'ont été si solennellement réitérées, que l'Angleterre ne traiterait point sans la France 5 je ne vois pas d'ailleurs que ce Boit son intérêt

d'en user autrement, à moins que le roi ne refusât de traiter, étant bien plus avantageux pour rétablissement de M. le Protecteur d'engager Sa Majesté à la garantie de la paix que de se reposer sur la bonne foi de l'Espagne, sans retirer aujourd'hui plus de profit d'un traité séparé qu'il ne s'en pourra ménager demeurant uni avec la France. Je ne m'appuyerai pas néanmoins si fort sur ces considérations, ni sur les avis qui me sont donnés que dans la première occasion je ne tâche de découvrir du secrétaire d'État s'il agit avec la bonne foi qu'il professe. Les offres d'un secours d'hommes que Votre Éminence m'ordonne de faire , et dont j'avais déjà fait avance lorsque les officiers* de l'armée commencèrent à se diviser, me mettront en état de traiter cette matièje. 11 s'en peut parler sans scrupule, étant certain que le voyage du colonel Waller a été fort public; et comme on me rapporte qu'il n'avait ni ordre ni commission, je n'y ferai pas beaucoup de réflexion. Pour ce qui est des affaires du Danemark, ma précédente aura fait savoir que j'en ai parlé au secrétaire d'État suivant les intentions de Sa Majesté, et qu'il m'a désavoué le traité secret dontnéanmoinsj'avaisété averti de fort bonne part. En délivrant la ratification, il y a lieu d'insinuer encore que ce n'est pas l'intention de la France de dépouiller le roi de Danemark , ni de favoriser aucune entreprise capable d'apporter de nouveaux obstacles à la paix du Nord, que l'Angleterre a encore plus d'intérêt de souhaiter que la France. Depuis quelques jours , le bruit s'est répandu que Copenhagen avait été forcé, et cette nouvelle s'attribue à un envoyé de Pologne arrivé depuis peu. Cependant la flotte demeure en même état, et le général Montague est encore à Londres; l'on veut que ce soit faute d'argent qu'il ne soit pas parti dès ia semaine passée; mais M. le Protecteur pourrait bien attendre ce que feront les États généraux et si les ordres qu'a eu le sieur Downing de les convier de concourir avec nous à la réconciliation ne produiront pas quelque effet , devant que de s'exposer à une guerre qu'il a intérêt d'éviter, quand son naturel ne serait pas fort pacifique, son établis-

sèment n'étant pas si solide qu'il ne doive appréhender une puissance maritime. Il est bien vrai que le Parlement est composé de membres bien intentionnés, mais l'armée est toujours divisée en différentes factions, et le Protecteur aura peine à s'affranchir du pouvoir du premier de ces corps sans tomber sous la sujétion de l'autre. Il ne fut encore rien conclu la semaine passée sur la question qui est agitée depuis quelques jours, mais apparemment elle sera décidée aujourd'hui, suivant le désir de la cour, ayant passé ce matin, contre l'avis des républicains, que le Parlement se rassemblerait cette après-dînée pour y mettre fin , et quelques chefs presbytériens ayant fort harangué en faveur de cette Chambre des nouveaux seigneurs. Cette affaire terminée, il semble que les autres ne puissent pas recevoir beaucoup de difficulté; aussi tout le monde est en attente de la présente délibération.

80 M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres 165».— 27 et 31 nuri.

Monseigneur,

La lettre que Votre Éminence m'a fait l'honneur de m'écrire le 22€ de ce mois m'ayant été rendue aujourd'hui au moment où j'allais chez le secrétaire d'État, je me suis trouvé en condition de satisfaire au contenu, en pressant avec instance la résolution que l'on a différée jusques à cette heure de me donner, et faisant entendre, qu'encore que le sieur Pimentel ait été renvoyé en Flandre, comme ç'a été avec assurance que dans peu le roi serait informé des prétentions du régime d'Angleterre , Sa Majesté ne pouvait, sans s'exposer aux reproches de toute la chrétienté , demeurer plus longtemps dans l'incertitude où elle était de ses sentiments. Je me suis même réduit à ce que, s'il n'était pas possible à M. le Protecteur de se déterminer encore, au moins il découvrît en général son inclination, et je n'ai enfin oublié aucune des raisons que Votre Éminence a touchées dans toutes ses dépêches pour tirer l'éclaircissement qu'elle sou-

haite. Ledit sieur secrétaire ne m'a néanmoins rendu d'abord qu'une réponse semblable aux précédentes, et a continué d'attribueç aux embarras domestiques Pirrésolution de son maître, non que le temps de songer aux autres affaires lui manquât, mais pour ne pouvoir prendre aucun parti devant que le Parlement ait achevé les délibérations qui sont sur le tapis. Il s'est aussi étendu sur les différentes dispositions de cette assemblée à l'égard de la paix, représentant les républicains fort portés à la conclure, même quelques-uns à rompre avec la France, et les autres députés soumis entièrement à la volonté de M. le Protecteur. Ce discours m'ayant donné lieu de demander quelle elle était, ledit sieur secrétaire, après s'être un peu défendu, se voyant pressé , m'a déclaré fort nettement que la nécessité le pouvait forcer à la paix, mais que ce serait contre son inclination, ce qui m'a un peu Surpris après des sentiments si contraires qu'il avait professés dans nos autres conférences, et j'ai cru lui devoir dire que, bien que Sa Majesté désirât conserver l'étroite union qui était entre la France et l'Angleterre, et s'accommoder aux affaires de M. le Protecteur, néanmoins la constitution de celles de France ne lui permettant pas de faire une guerre perpétuelle, il était à souhaiter que M. le Protecteur entrât dans cette considération et se disposât de son côté à la paix J'ai aussi pris cette occasion de parler du voyage qu'a fait le colonel Walter en Flandre , témoignant que, si ce que l'on m'en avait rapporté était vrai, il n'y avait pas ici tant de répugnance à traiter que ledit sieur secrétaire professait. Il m'a fait mille protestations, me priant d'y prendre confiance, que jamais ledit colonel n'avait eu commission de faire aucune ouverture , que l'on lui avait à la vérité donné permission d'aller poursuivre le paiement d'une somme considérable qui lui est due par l'Espagne pour le transport de quelques Irlandais, mais que, bien loin de s'en être servi, l'on lui avait refusé la liberté d'entrer en Flandre; qu'au reste c'était un homme trop imbécile pour être chargé ne commission de cette importance, qu'il y avait bien

d'autres personnes en Angleterre propres à être employées avec moins de bruit, et que je pouvais promettre sans crainte d'être exposé à aucun reproche, ni désavoué de deçà, que M. le Protecteur ne recevra ni n'écoutera aucune proposition sans en faire part au roi. Ces assurances m'ont été données en des termes si positifs que je n'ai pu m'empêcher de les recevoir comme très-sincères, et suis retombé sur les instances qui avaient été faites par le sieur Pimentel et les paroles que Votre Éminence lui avait données en suite de celles que j'ai reçues ici que M. le Protecteur n'était pas moins porté à la paix que Sa Majesté. Ledit sieur secrétaire, adoucissant la déclaration qu'il venait de faire, m'a témoigné que Son Altesse tiendrait la même conduite que la France ; que dans peu de temps elle pourrait être en état de s'en expliquer davantage , que présentement il ne fallait pas attendre plus d'éclaircissement, et m'a néanmoins demandé si nous conserverions toutes les conquêtes de Flandre, alléguant pour prétexte de sa curiosité que , si l'on était ici informé des conditions auxquelles la France voulait traiter, il se prendrait des mesures plus certaines pour l'accommodement d'Angleterre. Je me suis déclaré peu instruit de ce particulier, faisant espérer que Votre Éminence n'en refuserait point la communication au ministre de M. le Protecteur, et n'ai pas laissé de dire que, suivant mon sentiment, la plupart des places que le roi avait conquises étant de l'ancien domaine de France, elles ne pouvaient être avec justice redemandées; que, pour les autres, elles se pourraient échanger avec celles que nous avons perdues, et qu'apparemment ce point ne recevrait pas beaucoup de difficulté. Ledit sieur secrétaire n'a point approfondi davantage cette question, et ne voyant pas jour de retirer de lui plus de satisfaction sur le traité de paix, je suis passé aux offres que Votre Éminence m'avait chargé de faire en cas que M. le Protecteur eût besoin d'un secours de France; elles ont été reçues avec grande démonstration de reconnaissance , et promesse d'en informer Son Altesse. J'ai ensuite voulu parler des affaires du

Nord, et ledit sieur secrétaire a d'abord pris la parole pour me faire part des avis qu'il reçut Lier du sieur Downing par un exprès; comme ce n'est que le résultat d'une conférence que ce ministre a eue à La Haye avec le pensionnaire de Hollande dont M. de Thou doit avoir rendu compte, je m'en remets à ce qu'il en aura écrit. Il serait aussi superflu de rapporter à Votre Éminence la longue conversation que nous avons eue sur ce sujet ; seulement dirai-je que ledit sieur secrétaire d'État m'a encore solennellement déclaré que M. le Protecteur n'avait aucune pensée de faire des conquêtes en Allemagne ni sur les Lords de la mer Baltique, et qu'il n'avait armé qu'à l'instigation de la Fiance pour garantir le roi de Suède contre ses ennemis; que les propositions faites par ledit pensionnaire de Hollande lui paraissaient captieuses , et faites à dessein de gagner temps pendant lequel les Provinces-Unies achèveront de mettre leur flotte en état d'assister puissamment le roi de Danemark; que l'on caressait fort à La Haye M. de Thou pour le faire tomber dans le piège; qu'à la vérité le traité de Roskield devait servir de fondement à celui que nous voulions faire entre ces princes, mais qu'il était à craindre que ni l'un ni l'autre ne l'acceptât; que nous devions résoudre si en ce cas nous appuierions la conquête de Gopenhagen quand même ce serait le fait du roi de Suède ; que nos offices communs ne produiraient point la réconciliation, si l'on l'abandonnait en laissant aux Hollandais la liberté déporter leur secours au roi de Danemark, sur l'assurance qu'ils donnaient de n'avoir autre prétention que de rétablir lesdits princes au même état qu'ils étaient devant cette dernière guerre. Il m'a encore proposé, pour un troisième parti, de convenir avec les États généraux que ni la Fiance, ni l'Angleterre, ni les Provinces-Unies n'assisteraient leurs alliés d'une année pendant laquelle il démêleront seuls leur querelle ou s'accommoderont; il adésiré mon avis afin que M. de Thou et le sieur Downing parlassent en conformité et que les instructions leur en fussent envoyées dès ce soir. Toutes ces ouvertures ont été en des termes qui font paraître que l'in-

clination d'ici est de favoriser les desseins du roi de Suède, quels qu'ils puissent être, et bien que ledit sieur secrétaire m'ait souvent déclaré que notre seule considération faisait agir l'Angleterre, qu'elle ne devait pas supporter seule la dépense de trois cent mille livres sterling, à quoi se* monte l'armement de la flotte, et que si nous ne souhaitions que d'exécuter le traité de Roskield', il ne fallait point se mettre en si grands frais, il m'a semblé que , pour suivre les intentions de Sa Majesté, je ne pouvais donner les mains aux deux dernières propositions, ni aussi demeurer d'accord que le roi de Suède fût laissé en liberté de préférer la conquête du Danemark aux autres entreprises plus avantageuses à la cause commune qu'il pourrait former. Et après avoir fait connaître que M. le Protecteur serait encore plus exposé que nous si les Suédois ne donnaient des affaires à l'empereur, j'ai dit que Sa Majesté de son côté faisait des dépenses plus grandes que l'Angleterre pour les mettre en cet état, et qu'au reste la continuation de la guerre de Danemark était contraire à la lin que nous nous étions proposée par le traité de garantie en ce qu'elle aliénerait toute l'Allemagne, et qu'au lieu de produire une diversion qui empêchât l'empereur d'envoyer des troupes en Flandre, elle le mettrait en état d'exécuter le dessein qu'il en avait fait à la sollicitation de l'Espagne moins intéressée au salut du roi de Danemark qu'à la perte des Pays-Bas; que cette même guerre engageait la France entièrement et les Provinces-Unies, quelques assurances que nous puissions leur offrir de les maintenir dans le commerce de la mer Baltique, avec autant de franchise qu'ils en ont eu par le passé, si le Sund tombait en la puissance du roi de Suède, ce que ledit sieur secrétaire d'État m'avait proposé comme un moyen de leur faire poser les armes. J'ai été d'avis qu'il faut absolument porter le roi de Suède à l'accommodement; pour y parvenir et éviter le piège que les Hollandais pouvaient tendre, la flotte d'Angleterre se devait mettre en mer au plus tôt pour passer le Sund et empêcher le secours des Hollandais; qu'en même temps les ministres de France

el d'Angleterre aient ordre de convier les rois de Suède et de Danemark à l'exécution du traité de Roskield, et fassent perdre au premier de ces princes toute pensée que nous voulions favoriser la conquête de Copenhagen, ni ses autres desseins sur le Danemark, s'il rejette le conseil de ses amis; qu'ils fassent aussi savoir à son ennemi que ladite flotte* n'entreprendra rien à son désavantage s'il ne rejette point cet accommodement, et en effet qu'elle n'agisse pas jusqu'à ce que l'un et l'autre ait fait sa déclaration; que cependant les États- Généraux seront avertis de cette résolution, et conviés de ne point envoyer leur flotte aiin d'éviter toutes les occasions d'hostilité, mais plutôt fassent passer des offices auprès du roi de Danemark pour le bien disposer. Ledit sieur secrétaire n'est point tombé dans mon sentiment; il veut que, si la flotte se met une fois en mer, elle appuie les desseins du roi de Suède encore même qu'il refuse la paix et persiste à la conquête de la Zélande, vu que l'Angleterre ne se mêle point de la querelle, et sur ce fondement il n'approuve pas que l'on convienne ici des modifications que les Hollandais veulent apporter au traité de Roskield

Je ne puis dire si la flotte partira, ledit sieur secrétaire ne m'ayant pas répondu catégoriquement sur la demande que je lui en ai faite. Notre différend ou les affaires domestiques pourront bien l'arrêter quelques jours, et Votre Éminence aura, si je ne me trompe, le temps de résoudre mon scrupule causé principalement par ce qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire de la guerre du Danemark. Je pressai ensuite le renvoi de M. Lockhart, témoignant que l'espérance de son prompt retour l'avait empêché de m'envoyer instructions sur le renouvellement du traité de campagne. Ledit sieur secrétaire d'État m'assura que dans peu de jours il partirait, me laissant néanmoins aller que les affaires d'ici le retenaient.

J'ajouterai à cette relation, qui fait voir les dispositions d'ici touchant la paix avec l'Espagne et celle du Nord, que, m'ét. i. ' 22

tant ces jours passés exactement informé de la négociation du père Talbot, jésuite, j'avais trouvé qu'il n'est point en Angleterre et n'y a été depuis longtemps, que c'est son frère le eordelier qui a fait quelques propositions, entre autres celle du mariage du duc d' York avec la sœur du Protecteur, que l'on a traitée ici de ridicule, et que ne pouvant trouver aucune créance, il a repassé en France avec cet archevêque d'Irlande que Votre Eminence m'avait recommandés pour chercher meilleure fortune. Ces mêmes avis m'avais été donnés par Bodkins, et ils me sont confirmés de si bonne part qu'ils doivent passer pour véritahles. Je crois d'ailleurs que, si ce régime voulait traiter avec l'Espagne, il ne prendrait pas la voie des prêtres, en ayant beaucoup d'autres. L'ambassadeur de Hollande même a autrefois fait entendre que ses supérieurs n'auraient pas désagréable de rendre un si bon service. Pour ce qui est des inclinations de Son Altesse, elles sont à la paix; mais comme elle se laisse conduire, ses sentiments ne sont pas à considérer, et ses ministres, dont le secrétaire d'État est le principal, jugeant à propos de continuer la guerre, l'accommodement de la France ou le Parlement sont seuls capables de produire d'autres résolutions, et l'on peut prendre des mesures certaines sur les protestations qui m'ont encore été cejourd'hui renouvelées que l'Angleterre ne se détachera point de la France, s'il n'arrive quelque changement dans le gouvernement. Il me paraît aussi , à l'égard des guerres du Nord, que l'on se défie fort de la conduite des Hollandais, et qu'il se professe de ne vouloir point rompre avec eux; néanmoins, l'on ne laissera point d'envoyer la flotte dans le Sund. Mais je ne puis m'empecher d'avoir toujours ombrage de ce dessein d'appuyer la conquête du Danemark si le roi de Suède ne se peut portera la paix; j'attends avec quelque impatience la conférence dont le secrétaire est demeuré d'accord pour en être plus éclairé; et après avoir solennellement déclaré que, si l'Angleterre s'engageait en quelque nouvelle guerre par un trailé qui lui donnât des places sur les côtes de la mer Baltique, la France ne se croirait pas obligée de

HISTORIQUES. m

suivre la même fortune, il y aura moins d'inconvénients de laisser agir la flotte d'Angleterre en toute liberté que de refroidir cette ardeur qui paraît et donner un titre d'abandonner à la bonne foi des États-Généraux les affaires du Nord. Comme les ministres de Suède ne m'ont point vu depuis les funérailles de M. le Protecteur, toutes ces négociations se sont passées sans leur participation, et je n'espère pas (jue leur conduite soit plus louable que celle du sieur Courtin, puisque l'un d'eux témoigne dans ses lettres tant de mauvaise foi. Le traité de garantie effacera l'impiession qu'elles ont causée, encore que les ministres de cet État ne publient pas comme il faut que la France a fait prendre la résolution d'envoyer une flotte dans la mer Baltique, ce qui a donné lieu à quelques-uns du Parlement de parler contre notre étroite liaison, et de dire que, quand l'Angleterre se serait engagée, nous l'abandonnerions. L'ambassadeur de Hollande n'a pas de sa part manqué de nous attribuer l'envoi de ce secours, et le roi de Suède serait le seul qui n'en serait pas persuadé. J'ai assez informé M. lecbevalier dcTerlon pour le mettre en état de faire connaître la vérité. Il me reste, Monseigneur, à parler des affaires d'Angleterre; elles sont encore au même étal que mes précédentes lettres ont fait savoir, le Parlement n'ayant rien résolu tous ces derniers jours de fort considérable à cause de la maladie et mort du dernier Prolocuteur. Un troisième fut hier élu et l'on traita de la liberté du général major Overton qui fut sur l'heure trouvée juste, quoique le secrétaire d'État demandât que l'affaire se remît pour quelques jours. Il fut ensuite ordonné que tous les autres prisonniers d'État détenus dans les îles et châteaux éloignés seraient présentés au Parlement et qu'il serait fait un acte pour empêcher à l'avenir semblables emprisonnements comme contraires aux libertés du peuple. Cejourd'hui l'on a remis sur le tapis la queslion touchant les membres d'Écosse et d'Irlande; il s'agit de régler s'ils auront voix délibérative dans leur propre cause, et apparemment Ton aura peine à les en exclure. Il s'est proposé dans la chambre nouvelle un acte qui supprime

le titre de seigneur tant aux nouveaux qu'aux anciens, laissant cette prérogative au seul Protecteur et aux grands officiers. Mais l'ouverture n'a pas été suivie , bien qu'elle soit faite par le major général Desborough. La même chambre a passé un acte conforme à celui de la maison des Communes touchant la disposition de la flotte, la renvoyant à M. le Protecteurj et au lieu que ci-devant la chambre des seigneurs servait d'exemple à celle du peuple , aujourd'hui les nouveaux seigneurs s'y conforment fort régulièrement, passant les actes que les Communes ont arrêtés, et dans les mêmes termes. Quant à l'armée, elle est toujours au même état, et quelquesuns s'imaginent que les mécontentements éclaterout lorsqu'il se parlera de milice, et de la voix négative; il est en effet trèscertain que la faction opposée à M. le Protecteur subsiste toujours et que l'accommodement des chefs n'est pas aussi solide qu'il serait à souhaiter; la flotte n'est pas encore toute à son rendez-vous, quoique le sieur Montague y soit arrivé.

Le dernier mars 1659.

La longueur de la présente lettre ayant empêché qu'elle n'ait été envoyée assez à temps à la poste de la semaine passée, ce retardement me donne lieu d'ajouter que le Parlement a décidé que les députés écossais demeureraient , eux donnant leurs suffrages dans leur cause. 11 se doit demain parler des Irlandais apparemment avec même succès; la chambre des seigneurs a aussi de son côté rejeté l'acte qui exterminait les seigneurs tant nouveaux que modernes, pour se rendre plus agréable à celle des Communes. Je n'ai point eu de nouvelles du secrétaire d'État, quoiqu'il dût me venir voir la semaine passée, et ayant ce soir envoyé chez lui, il s'est excusé sur les grandes affaires qui l'avaient occupé tous ces jours; il m'a aussi mandé que toutes ses lettres de Flandre assuraient la conclusion de notre paix avec l'Espagne, demandant à mon secrétaire si j'en avais l'avis. Je lui ferai savoir ce que les lettres de France m'en disent bien contraire aux bruits qui courent en Flandre. Il n'y a rien de nouveau des

affaires du Nord, si ce n'est que l'ambassadeur de Hollande m'est venu communiquer ce que j avais déjà su du secrétaire d'État, et me prier de vouloir contribuer au dessein de ses supérieurs. Je le lui ai fait espérer, lui témoignant que le vrai moyen d'attirer la France et l'Angleterre était de faire cesser les sujets de défiance que l'on avait de leurs préparatifs, et de n'envoyer aucun secours en Zélande jusqu'à ce que l'on soit informé de l'intention des rois de Suède et de Danemark; il ne m'a pas répondu précisément, et aussi la flotte d'Angleterre s'assemble vers Yarmouth, et Ton fait état qu'elle sera dans peu de jours à son rendez-vous Le mylord Faulconbridge, qui m'est venu voir ce soir, m'a fort parlé de chevaux que Votre Eminence lui avait promis, me laissant entendre que M. le Protecteur, qui les devait voir, l'avait fort raillé cejourd'hui de ce qu'il s'était fait fort de ce présent.

9° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres 1659.— 10 avril.

Monseigneur ,

J'ai tous ces jours attendu le secrétaire d'État, et il devait venir ce soir avec le garde des sceaux, mais celui-ci est venu tout seul et a excusé ledit sieur sccrétaiie sur les grandes affaires qui l'ont occupé dans ce temps, et a remis à lui l'éclaircissement que j'attendais, me disant seulement que M. Lockhart est parti pour la cour avec quelques instructions, mais non pas telles qu'elles se pourront donner dans peu, n'ayant pas encore élé possible de prendre une dernière résolution à cause des affaires du Parlement. Je lui ai fait counaître de quel préjudice pouvait être ce retardement, et l'ai convié de le représenter à M. le Protecteur afin qu'il tire Votre Éminence de l'incertitude où elle se trouve. Ledit sieur garde des sceaux s'est chargé de faire ce rapport et m'a fort assuré que dans peu nous aurions tout éclaircissement. Il m'a ensuite communiqué le départ de la flotte avec des instructions à l'amiral et au ministre d'Angleterre résidant auprès du roi de Suède, conformes à ce que nous avons résolu en

signant le traité de garantie, et a encore remis au secrétaire d'État à mWretenir plus particulièrement sur ce sujet. Je lui témoignai que cette conférence était nécessaire, n'ayant pu écrire ni à M. de Terlon ni à M. de Thou positivement sur les affaires du Nord, à cause de la diversité de sentimens où ledit sieur secrétaire et moi nous nous étions trouvés dans notre dernière entrevue; et j'ai pris occasion de lui dire en quoi ils différaient pour l'obliger aussi à me découvrir plus particulièrement quels ordres ont été donnés à l'amiral Montague ; il m'a confirmé que ce n'était point l'intérêt de l'Angleterre d'appuyer la conquête du Nord et que la flotte n'entreprendrait rien en faveur du roi de Suède s'il rejetait l'accommodement, mais que c'était aux ministres de France et d'Angleterre, qui résident auprès de lui, à régler avec lui les conditions du traité, et non pas à MM. de La Haye. . .

L'on n'est pas encore ici hors d'affaire, quoique le Parlement ait décidé le premier jour de la semaine la question de la nouvelle chambre; il y en a d'autres fort importantes" à la veille d'être débattues ; celle de la milice est remise à demain et l'on croit qu'elle recevra quelque traverse si, comme il se publie, une partie des officiers de l'armée, entre autres ceux qui composent la nouvelle chambre, se joignent aux républicains pour séparer le commandement de l'armée du gouvernement civil. Il ne s'est rien passé de fort considérable dans les délibérations de ces derniers jours; seulement s'est-il ordonné un jeûne et parlé des impositions qui se lèvent sur l'Angleterre, dont l'on veut régler le temps, et ce du consentement même de la cour, qui voit que ce serait choquer quelques députés de les déclarer perpétuelles, quoique l'on fasse état d'en obtenir la continuation à longues années.

10° Extrait et translaté de la lettre anglaise du colonel Talbot au colonel Preston.

BruielleK.f24frili659.

J'ai pensé de vous communiquer une chose pour la dire

à M. le cardinal. Le père Pierre Talbot, jésuite, mon frère, est allé la semaine passée à Londres, employé parle marquis de Caracena et don Alonzo de Cardenas, vers le Protecteur. Le secrétaire d'État Thurloe lui a envoyé un passe-port. Je suis la seule personne qui le sache, outre ceux que j'ai nommés, car ledit père Talbot me dit à son partement qu'il faut que j'obéisse aux ordres du marquis de Caracena. Ainsi ledit marquis et don Alonzo de Cardefias me parlèrent hier en particulier, et me dirent qu'il me faudra aller bientôt à Londres après mondit frère le père Pierre Talbot. Je vous dirai qu'il est chargé de faire de grandes offres au Protecteur de la part dudit marquis de Caracena, et que Newport ou'Ostende lui seront donnés en otage s'ils se peuvent accorder. Je suis résolu de me venger de ceux qui m'ont perdu ici. Je vous prie donc de faire savoir ceci à M. le cardinal et de l'assurer de ma part que, lorsque je découvrirai davantage de cette affaire, je lui en donnerai avis. J 'espérerai que par votre moyen il m'en reconnaîtra quelque jour, car il me doit une récompense de mes souffrances. J'ai été réformé deux fois. J'ai perdu mille hommes que j'avais amenés d'Irlande, j'ai été arrêté et tous mes officiers. Je demande qu'il plaise à Son Éminence écrire à M. de Bordeaux en ma faveur, et à M. le Protecteur, comme Son rtminence a confiance en moi. Je m'assure que vous répondrez bien de moi .à Son Éminence; je vous prie de m'envoyer lesdites deux lettres. Je me tiens assuré de l'ami que j'ai en Angleterre de mener l'affaire à bout. Et si par malheur je manque à faire cette levée, je me rendrai auprès de vous avec ma commission de colonel réformé, et y vivrai comme je pourrai; faites pour moi telle capitulation qu'il vous plaira; je la tiendrai et donnerai aussi bonne caution qu'il y ait en Angleterre. Tenez ceci fort secret; n'en dites rien à M. Talbot, le prêtre: il n'est pas secret. M. le duc d'York n'a pas blâmé ma résolution que je lui ai dite de vous aller trouver.

\i° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londre*,21 avril 1659.

Monseigneur,

Ayant fait savoir au secrétaire d'État que je souhaitais de l'entretenir, il me vint voir avant-hier; je lui parlai de la paix conformément aux deux lettres de Votre Éminence des ixe et xj% exagérant le préjudice que l'irrésolution de M. le Protecteur produisait, et la nécessité où le roi se trouvait d'accepter des conditions raisonnables, si elles lui étaient offertes. Je me plaigois aussi de ce que, nonobstant toutes les assurances qui m'avaient été données de renvoyer M. Lockhart avec des instructions, il avait paru tout nouveau dans cette affaire, et témoignai qu'elle était si fort à cœur au roi qu'encore que ledit sieur ambassadeur eût sans doute rendu compte de la conférence qu'il avait eue avec Votre Éminence, il m'avait néanmoins été ordonné de presser Son Altesse de prendre sa résolution , cramte que Sa Majesté ne fût forcée, contre son inclination, de traiter séparément , à quoi elle ne se porterait qu'à toute extrémité et en prenant toutes les précautions pour procurer aussi à l'Angleterre la paix, lorsque le gouvernement jugerait à propos de la faire. Ledit sieur secrétaire d'État commença sa réponse par des plaintes de la défiance que Votre Éminence avait témoignée, audit sieur Lockhart, d'une négociation secrète, et me réitéra les mêmes protestations qu'il m'avait déjà faites que jamais Walter ni autre n'avait eu commission, et que les avis contraires qui avaient été donnés devaient venir de personnes qui voulaient exciter de la jalousie entre la France et l'Angleterre, étant certain que l'Espagne ne savait pas plus les intentions de Son Altesse que le Turc, et qu'il m'avait toujours été parlé avec très-grande sincérité; que je ferais plaisir à M. le Protecteur d'en renouveler les assurances, et qu'il ne se recevrait ici aucune proposition de paix sans la communiquer à la France ; qu'au reste les grandes instances que j'avais faites ayant obligé M. le Protecteur de considérer quels avantages nous en pouvions rece-

voir présentement, il avait paru que jamais accommodement ne fut plus à contre temps, puisqu'il donnerait à l'Espagne le moyen de rétablir sa grande puissance el de parvenir à la monarchie universelle qu'elle s'est proposée ; que la conquête du Portugal ne lui pourrait pas manquer ; qu'en Allemagne l'Empereur et ceux de son parti n'auraient pas moins de facilité d'accabler le roi de Suède; que les Provinces- Unies ne seraient pas exemptes de danger, et que la France aussi bien que l'Angleterre auraient peine, durant une paix, à se garantir des divisions domestiques ; que M. le Protecteur ayant mis toutes ces considérations devant ses yeux, il ne savait à quoi attribuer notre grand empressement au moment que l'Espagne était dans sa décadence, et que, avec la continuation d'une guerre de quelques années, elle serait réduite à un tel état que ses voisins n'auraient plus sujet de prendre jalousie de sa grandeur. Que Son Altesse néanmoins ne laisserait pas de se conformer aux désirs du roi, et qu'à cet effet, il serait envoyé pouvoir à M. Lockhart de traiter avec le ministre d'Espagne , qui était en France, s'il se trouvait muni d'un pareil pouvoir de son maître, comme il l'avait fait entendre. Je jugeai à propos de repartir audit sieur secrétaire d'État qu'il était vrai que de différents endroits il s'était écrit que l'Angleterre traitait secrètement avec l'Espagne, que je lui en avais même fait des reproches, et que si Votre Eminence en avait encore parlé à M. Lockhart, c'était un effet de la franchise dont elle continuait d'user en déclarant tout ce qu'elle avait sur le cœur; qu'au reste ce soupçon avait été aussi en partie formé par les réponses si indifférentes qui m'avaient été données depuis quatre mois et le peu de confiance que le Protecteur prenait en la France, ne découvrant point ses véritables sentiments; mais que sans doute les protestations qui m'étaient réitérées, dont je me chargeais de rendre compte, dissiperaient entièrement les impressions que nous pouvions avoir. Et quant aux motifs qui portaient le roi à souhaiter la paix, je lui dis qu'il ne serait pas difficile de les pénétrer à ceux qui savaient en quel état la France se trouvait réduite par une guerre de tant

d'années qui l'avait épuisée* d'hommes et d'argent, et qui aliénait tellement l'esprit du peuple que la continuation serait capable d'exciter fles soulèvements et de donner le moyen à nos ennemis de réparer leurs pertes ; que d'ailleurs toute la chrétienté en recevrait tant de préjudice qu'il serait impossible d'éviter que la plupart des États ne se joignissent contre les auteurs de leurs maux et que, sans le» grandes avances qui furent faites à Francfort par les ambassadeurs du roi, du consentement de M. le Protecteur défunt, pour effacér l'impression qu'avait conçue toute l'Allemagne de notre répugnance à la paix, elle aurait pris des mesurés contre nous avec la maison d'Autriche; que le même inconvénient serait encore aujourd'hui à craindre en rejetant un traité honorable dans lequel il se pourra prendre toute sorte d'assurance pour le roi de Suède, les États généraux et nos autres alliés ; que si, au préjudice de ces précautions, la maison d'Autriche faisait quelques entreprises contre eux, la France et l'Angleterre auraient un juste sujet de recommencer la guerre avec l'approbation des autres nations et de leurs propres sujets, qu'elle se pourrait même faire plus avantageusement après quelques années de repos. Qu'à la vérité le roi de Portugal se trouverait en quelque danger, mais qu'outre qu'il ne serait pas raisonnable d'exposer les autres nations à tant de maux pour le conserver, il se pourrait réserver quelque liberté de lui envoyer des troupes auxiliaires et d'en user de la même façon que nous avons autrefois fait en faveur des Provinces-Unies ; que pour ce qu'il était des guerres domestiques, elles nous paraissaient présentement plus à craindre en France que durant la paix, et que si l'Angleterre en était affligée, nous serions aussi plus en état d'assister le présent gouvernement contre ses ennemis. Qu'enfin, nous ne pouvions souhaiter une plus favorable conjoncture pour traiter avantageusement et qu'il ne paraissait aucune raison qui dût empêcher M. le Protecteur d'envoyer au plus tôt des instructions à son ambassadeur et de réduire ses prétentions à des termes raisonnables, insinuant toujours que nous ne pouvions pas différer davantage d'écouter le sieur

Pimentel que j'avais déjà fait revenir de la frontière de Flandre, sur des nouveaux ordres de sa cour, pour m'appuyer dece que j'avais dit de son départ. Ledit sieur secrétaire d'État reçut tous mes discours avec parole précise qu'il en serait usé suivant le désir du roi, sans entrer dans le particulier des conditions de notre accommodement que Votre Éminenee pourra juger n'être guère agréable ici, et je ne sais si ledit sieur ambassadeur n'avait ordre de traîner la fin en longueur autant qu'il pourra. Ses instructions auraient même pu être encore différées sans la crainte que nous ne traitassions séparément, comme il fut publié.

Je passai ensuite aux affaires du Nord et témoignai audit sieur secrétaire qu'ayant fait savoir les sentiments où je l'avais laissé dans notre dernière entrevue, il m'était ordonné de confirmer à Son Altesse que nous jugions l'accommodement du Danemark absolument nécessaire à la cause commune, et que pour y parvenir il fallait ôter au roi de Suède toute espérance de secours, s'il ne se réduisait pas à l'exécution du traité de Roskield; que je savais néanmoins qu'il s'attendait d'être appuyé par l'Angleterre dans la conquête du Danemark; que ses ministres d'ici n'en faisaient pas mystère; que celui de France, qui est auprès de lui, me l'avait écrit, et que je ne pouvais pas dissimuler qu'il ne me parût très-véritable, vu la conduite que l'on avait tenue ici en envoyant cette flotte sans me communiquer les instructions données à l'amiral, quoique nous fussions demeurés d'accord de ne rien faire que de concert ; que si Son Allesse était encore aujourd'hui dans cette disposition, il fallait parler franchement, et lever par là les justes soupçons que nous devions avoir de ses sentiments afin que, s'ils ne s'accordaient pas à nos principes, le roi pût prendre de bonne heure ses mesures et ne se laissât plus amuser davantage par loutes*les paroles qui m'ont été données, ni par le traité de garantie qui semblait n'avoir été désiré ici qu'afin de mieux couvrir les desseins particuliers de M. le Protecteur. Je m'étendis aussi fort sur les préjudices que ta guerre du Nord nous a apportés, les

grandes dépenses que la Fiance avait faites pour maintenir le roi de Suède, sans en avoir reçu aucun fruit et sans espérance d'en tirer d'autres que la diversion des forces de l'Empereur, dont la descente en Flandre n'est guère moins à redouter par l'Angleterre que par la France, encore que nous soyons les premiers exposés. Ledit sieur secrétaire d'État, après m'avoir écouté patiemment, me dit qu'il était aussi venu me voir pour me parler sur ce sujet et me faire des plaintes de ce que Voire Éminencea dit au sieur Borel qu'il y avait de quoi s'étonner de ce que ses supérieurs ne faisaient pas plus de diligence pour envoyer leur secours au roi de Danemark et le garantir d'une ruine entière qui rejaillirait sur leurs sujets; que si les États généraux n'avaient point oublié Jeurs intérêts, ils feraient un dernier effort pour chasser le roi de Suède de ses dernières conquêtes; que la France n'approuvait pas sa conduite, et qu'il fallait aussi prendre gardeà celle d'Angleterre, y ayant un traité secret entre M. le Protecteur et cé prince, et que c'était contre l'avis de la France qu'elle envoyait d'ici une si grande flotte dans la mer Baltique. Lçdit sieur secrétaire d'État ajouta que M. de Thou en avait parlé en des termes fort semblables à La Haye, de quoi Son Altesse était fort surprise; qu'elle ne s'était engagée dans cette affaire qu'à la suscitation de la France ; que j'en pouvais rendre le témoignage puisque c'était moi qui avais fait des instances trèspressantes pour faire armer une flotte sur la fin de l'automne, et pris Dieu à témoin qu'il ne s'était pas fait depuis aucun traité avec la Suède; qu'il n'était aussi arrivé aucun changement dans les desseins du régime d'Angleterre, et qu'il n'avait encore présentement autre but que l'exécution du dernier traité de garantie; qu'à la vérité, dans notre dernière conférence, il ne s'était pas tout à fait trouvé dans mes sentiments, mais que les ordres du général Montague ne laissaient pas d'être tels que je les avais désirés, et que s'ils ne m'avaient été particulièrement communiqués, c'était sa faute; qu'ainsi notre défiance était sans fondement et qu'il y avait plus de sujet de nous soupçonner de changement, ce qui mettait M. le

Protecteur en peine. Je désavouai audit sieur secrétaire que Votre Éminence eût tenu tels discours au sieur Borel, mais non pas qu'elle n'eût pu concevoir quelque défiance d'un dessein particulier de l'Angleterre différent de la fin que nous nous étions proposée, après ce qui s'était écrit de Suède et d'ici; que néanmoins cette jalousie n'aurait pas été capable de faire parler Votre Éminence si positivement, ni de lui faire exhorter les États généraux à prendre des conseils contre Pinlérèt de la France qui ne veut pas la ruine du roi de Suède • qu'il n'était pas à présumer que nous eussions fait autant de dépenses et pris tant de soins pour après contribuer à la ruine de ce prince; que ces avis donnés par le sieur Borel étaient sans fondement et à dessein d'exciter de la jalousie entre la France et l'Angleterre, et que M. le Protecteur était trop avisé pour ne pas découvrir l'artifice, que je le désabuserais facilement s'il se voulait donner la patience de lire tout ce que Votre Éminence m'avait écrit sur ce sujet, offrant audit secrétaire de lui communiquer ses lettres, et enfin je lui témoignai que comme de tous côtés nous avions des défiances, il était nécessaire, pour les dissiper, de parler nettement. Que de ma part je me trouvais assez instruit des intentions du roi pour lui confirmer qu'il était toujours dans le sentiment d'appuyer les intérêts du roi de Suède s'il voulait s'accommoder au traité de Roskield sans aucune modification, mais aussi de lui ôter l'espérance de secours s'il rejette cette proposition • qu'au cas qu'il l'accepte et que son ennemi la rejette, la flotte d'Angleterre agira ouvertement en sa faveur. J'ai aussi fait connaître que nous trouvions l'accommodement de Pologne et de Brandebourg absolument nécessaire, et désirions qu'il fût mandé à Fa m irai Montague d'agir sur ces fondements. Ledit sieur secrétaire d'État me protesta qu'il en avait déjà eu l'ordre en partant , que l'on le réitérerait cejourd'hui par un vaisseau qui devait partir pour le Sund, que l'exécution s'en ferait de bonne foi, et que j'en pourrais par cette commodité informer le ministre de France. Il me convia aussi d'en avertir M. de Thou afin qu'il déclare que le roi et M. le Protecteur

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sont portés d'un môme esprit, et que les États généraux concourent de leur part à la récôncilialion et ne se flattent pas que la France approuvât qu'ils tinssent une autre conduite; je lui fis encore répéter, crainte d'équivoque, en quels termes il écrirait audit amiral, à qui toute la négociation est remise, et les ayant trouvés fort précis et tels que je les venais de proposer, je me chargeai d'en faire parler de même à La Haye et en Suède. Nous convînmes aussi qu'il fallait prendre garde que le roi de Suède n'amusât l'amiral d'Angleterre sous différents prétextes, dans la pensée que sa présence arrêtant le secours des Hollandais, Copenhagen serait réduit par la famine et la peste, que l'on dit y être très grande, à se

soumettre au vainqueur Je ne vois pas qu'il se puisse

désirer davantage de M. le Protecteur que l'exécution de toutes ces promesses; elle ne se fera sans un peu de violence, la paix lui paraissant très-désavantageuse dans la conjoncture présente. Il s'est déjà remarqué que les avis, arrivés ici de différents endroits qu'elle était conclue, ont relevé le cœur aux républicains ; ils se persuadent que le présent régime d'Angleterre ayant plus à craindre du dedans, ne s'attribuera pas tant de puissance. Cette considération peut avoir causé tant de remise et doit faire perdre la croyance qu'il se soit traité secrètement avec l'Espagne. Il m'a aussi semblé que toutes les paroles que m'a données le secrétaire d'État, touchant les affaires du Nord, ne partaient pas d'une volonté bien libre, et je n'ai pas manqué, écrivant aujourd'hui au secrétaire de M. de Terlon, de l'avertir qu'il observât les ministres d'Angleterre , n'étant vraisemblable que le roi de Suède en ait attendu la flotte avec tant d'impatience sans avoir cru qu'elle seconderait ses desseins entièrement éloignés de la paix

•••>..•• ... 11 arriva hier à Londres un envoyé de Danemark auquel on fera entendre les résolutions prises en faveur de son maître et j'ai déjà fait savoir à celui de Pologne la disposition où était M. le Protecteur de s'employer avec la France pour

raccommodement du traité de ses supérieurs. Les apparences de notre paix avec l'Espagne pourront faire prendre ici ce parti et perdre la pensée d'aucun établissement en ces quartiers, l'acquisition et la conservation n'en pouvant qu'être très-difficiles si le roi de Suède seul s'en mêlait. Un officier français, parti d'EIscneur sur le commencement de ce mois, rapporte que son infanterie est trop affaiblie pour entreprendre une seconde attaque sur Copenhagen, mais que si la flotte d'Angleterre empêche qu'il n'y entre des vivres, elle ne pourra pas se maintenir longtemps, ce qui en fait parler ici comme d'une conquête certaine. Le Parlement n'a rien résolu de fort important tous ces derniers jours ; ses principales délibérations ont encore été sur la manière de traiter avec la chambre nouvelle, et il arrêta la semaine passée de n'en point recevoir de parole si elle n'était portée par les membres qui la composent, encore que la chambre des seigneurs eût accoutumé d'envoyer ses messages par des officiers de la justice. M. le Protecteur écrivit aussi vendredi dernier à l'orateur du Parlement en lui adressant la requête de l'armée; l'un et l'autre fut mal reçu, et il fut fort trouvé à redire à la suscription delà lettre en ce qu'elle qualifiait le Parlement de Chambre des Communes. Ces petits chagrins semblent ne pas produire grande altération dans le gouvernement pourvu que l'armée ne soit point contraire. L'on avait cru tous ces jours que les officiers inférieurs publieraient quelque acte à son désavantage, mais il ne paraît point encore, et ceux de la cour sont assez remplis d'espérance d'un bon succès dans tous leurs desseins. Il n'y a aucune nouvelle certaine de la flotte ; l'on ne laisse pas de la croire présentement arrivée au Sund, le vent ayant changé ces derniers jours, et quelques passagers rapportant qu'elle était à la hauteur de Scagey au commencement de la semaine passée.

J'ai fait savoir a M. de Faulconbridge la bonne volonté de Votre tèmhience, dont il m'a prié de lui rendre très- humbles grâces en attendant qu'il s'acquitte de ce devoir.

12° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londre*, 24 tTrîl 1659.

Monseigneur,

J'ai reçu les deux lettres que Votre Éminence m'a fait l'honneur de m'écrire les 16 et 19 de ce mois; mes précédentes ayant assez amplement fait savoir les dispositions qui m'ont paru ici sur la paix d'Espagne et l'accommodement des rois du Nord, je n'ai rien à écrire de l'un et de l'autre, ne s'étant rien passé, si ce n'est qu'hier le garde des sceaux et le secrétaire d'État me confirmèrent qu'il avait été envoyé pouvoir à M. Lockhart et ordre à l'amiral Montague pour agir suivant les résolutions déjà prises, et que nous demeurâmes d'accord de faire demain l'échange de la ratification du traité de garantie ; ils me parlèrent aussi des bruits qui courent que la paix a été conclue à Paris, et je les assurai que tout était en son entier, le roi ayant voulu entendre des nouvelles de Son Altesse devant que se déterminer absolument, comme l'on a envoyé de Flandre même des articles assez vraisemblables, il n'est pas facile de désabuser le peuple de l'opinion qu'il a conçue d'un accommodement fort désiré, si ce n'est par les principaux du gouvernement. Votre Éminence ayant M. Lockhart sur les lieux pourra reconnaître par sa conduite s'ils y sont aussi contraires que le secrétaire d'État m'a paru, sans néanmoins me déclarer que le colonel Walter était présentement à Londres, où il arriva la veille de Pâques. Le même qui m'en a confirmé l'avis que Votre Éminence avait déjà reçu, me rapporte que l'on ne l'a point encore voulu écouter crainte d'offenser la France, mais que le colonel Walter prétendait, si ledit sieur secrétaire remettait plus longtemps de l'admettre, de prendre d'autres voies, et que, si l'Angleterre voulait traiter séparément, l'Espagne ne ferait point la paix avec la France; je fais état de mettre demain ledit sieur secrétaire d'Élat sur ce sujet, et s'il m'en fait mystère, je ne laisserai pas d'apprendre d'ailleurs le train de cette négociation, ayant relation particulière avec celui auquel le jésuite

s'est découvert. Je ne manquerai pas aussi de presser qu'il soit fait un manifeste sur le départ de la flotte; mais il me reste toujours quelque ombrage de la sincérité des protestations dudit sieur secrétaire qui m'était venu voir pour faire instance en faveur des intéressés à la prise faite par le capitaine Laroche, appuyant en même temps les raisons que j'ai écrites à M. le comte de Brienne. Le3 miennes, quoique plus solides, ne les firent pas départir de leurs instances, et après les avoir interpellés de donner, à la clause qui parle delà cessation d'actes d'hostilité, le même sens qu'elle a dans tous les traités qui se sont faits entre l'Angleterre et les autres États, voyant qu'ils parlaient de lettres de marque , je leur laissai entendre que quand le roi n'aurait pu avec la raison et la justice prévenir le renouvellement de ces actes d'hostilités, il se servirait d'autres voies pour en garantir ses sujets ; ainsi nous nous séparâmes sans demeurer d'accord. Le Parlement n'a délibéré ces trois derniers jours que sur des affaires particulières, et entre autres il a déclaré un colonel de l'armée, pour des violences par lui exercées lorsqu'il était major général d'une province, incapable de jamais exercer charge de police en Angleterre ; quelques-uns voulaient le casser de l'armée, mais la pluralité se contenta de le dégrader des autres emplois pour ne pas choquer la milice, d'ailleurs peu satisfaite de voir que le Parlement ne défère point à ses demandes et cherche avec tant de sévérité les actions du passé. Ce mécontentement ou quelque autre dessein a fait assembler les officiers chez le lieutenant-général Fleetwood ; ils commencèrent hier par prières et oraisons; aujourd'hui ils continuent, et quelquesuns d'entre eux rapportent qu'ils projettent d'établir un Conseil d'État tout nouveau, de réformer l'armée, c'est-àdire de casser les amis de M. le Protecteur, de choisir un général et de prendre quelques mesures pour tirer du Parlement leurs arrérages. Je ne veux pas garantir que cet avis soit en tout véritable, mais il semble que cette assemblée doive produire dans peu quelque changement

M* de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 27 février 1659.

(Voir le n« XVII.)

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 13 mars 1659.

(Voir le n° XVI.)

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 1659.— 20 mars.

Monseigneur,

Je n'ai vu tous ces jours ni le secrétaire d'État ni aucun autre ministre; ils ont été si occupés dans le Parlement qu'avec bienséance je ne pouvais pas demander à les entretenir; et aussi n'y avait-il pas apparence d'en retirer aucune satisfaction, les affaires se trouvant au même état que quand ledit sieur secrétaire a demandé du temps pour faire prendre une résolution sur l'affaire qu'il m'a été ordonné de lui communiquer. 11 ne se peut pas môme juger si le titre de ces remises cessera bientôt, se formant tous les jours de nouveaux incidents qui empêchent que le Parlement ne puisse décider les questions de la détermination desquelles dépend l'établissement du régime d'Angleterre. Votre Eminence aura pu voir, dans la dernière lettre que je me suis donné l'honneur de lui écrire, que le corps s'était rassemblé l'aprcsdînée à dessein de mettre quelque fin sur la reconnaissance des nouveaux seigneurs; mais après avoir été assis jusques à

une heure après minuit, l'indisposition de l'Orateur obligea de mettre la délibération au lendemain, sans rien conclure ; tout ce temps fut consommé par les longues harangues dé tous les partis; il y eut même des reproches et menaces de part et d'autre, et l'un des députés ayant voulu donner de* la terreur en représentant M. le Protecteur armé, le général Fairfax s'emporta fort et se fit tenir, ne voulant plus demeurer dans uu lieu où l'on prétendait faire prendre par force des résolutions. Le secrétaire d'État ne fut pas épargné sur ce qu'il laissa aller quelques paroles contre les républicains; et même, si la question eût été vidée ce soir, le parti de la cour ne l'aurait pas emporté. Le lendemain le Parlement demeura encore assis jusques à dix heures du soir, et il passa seulement d'ajouter à la question : « Sauf le droit des anciens pairs qui n'ont rien fait contre le gouvernement, en cas qu'ils soient légitimement appelés, d'être membres de cette Chambre des seigneurs. » Cet adoucissement fut proposé par le parti de la cour pour donner quelque satisfaction aux vieux pairs, et par cette apparence empêcher beaucoup de députés qui en dépendent de se joindre aux républicains. Il ne passa néanmoins que d'une voix de faire cette addition à la question, ceux qui ne veulent point du tout traiter avec la nouvelle Chambre y étant contraires ; il semblait que le parti de la cour ayant prévalu avant-hier, l'affaire dans le fond ne dût plus recevoir de difficulté et dût être terminée hier; mais il fut formé un nouveau incident, savoir si les députés d Écosse et d'Irlande devaient avoir voix dans cette afîaire, et ce fut apparemment à dessein d'affaiblir, en les éloignant, le parti de la cour. L'indisposition de l'Orateur l'ayant obligé de demander que la compagnie le déchargeât de l'emploi, ou au moins lui donnât du temps pour se recouvrer, son excuse fut admise; un autre fut élu pour servir pendant son absence seulement, et la nouvelle question remise à ce matin; elle s'est agitée et a été remise à demain, sans grande apparence d'être terminée, la matière pouvant donner lieu à tous les orateurs de gagner temps ; ainsi l'on ne peut encore prévoir

quand ce sera la fin de tous ces débals, ni quand M. le Protecteur sera en état de songer à d'autres affaires. Hier, le major général Overton que le Parlement a fait emmener de Jersey, où il était prisonnier, entra dans Londres, ayant un cortège de 4 à 500 chevaux, gens volontaires qui étaient allés au-devant de lui ; Ton ne laissa pas de le tenir encore resserré, et la cour a été peu satisfaite de la vanité qu'il a eue de souffrir que ce peuple raccompagnât et que même la plupart portassent du laurier. Telle fut l'entrée de ces trois particuliers qui avaient été mutilés par le jugement des évêques d'Angleterre devant ces derniers mouvements; mais il n'y avait point en ces temps d'armée pour maintenir l'autorité du roi, et le Parlement était disposé autrement que celui d'aujourd'hui, ce qui ôte tout sujet d'appréhender les suites de ces assemblées populaires. La veuve du ministre Hewett, qui fut décapité l'été passé, a aussi ces derniers jours présenté requête contre ceux qui ont jugé son mari , et il a été fait d'autres plaintes contre les majors généraux qui ont gouverné le pays quelque temps; mais toutes ces procédures ne sont en aucune façon considérées , le Parlement étant bien intentionné. C'est, Monseigneur, tout ce que les affaires ici me donnent présentement sujet d écrire; je remets aux lettres du secrétaire de M. de Terlon à informer Votre Éminence du succès de l'assaut que les Suédois ont donné à Gopenhagen ; leur perte s'est d'abord publiée ici plus grande qu'elle n'est, et pour empêcher qu'elle ne produise quelque mauvais effet, les ministres de cette nation font maintenant courir le bruit que leur roi a depuis emporté la ville; mais le secrétaire d'État n'en a point la nouvelle, et elle est peu vraisemblable. Le général Montague est tous les jours sur le point de partir pour la flotte; je n'apprends pas néanmoins qu'elle se doive encore mettre en mer, et si l'événement de cet assaut n'a fait prendre quelque autre résolution, Ton ne se pressera pas de la faire sortir devant que l'on ait des nouvelles de celle de Hollande

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londrei, 24 ami 1659.

(Voir le n' XVIII.)

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londm,28 ttril 1659.

Monseigneur,

L'ordinaire d'aujourd'hui ne m'ayant point apporté de lettres de Votre Éminence, et n'ayant point vu tous ces jours les ministres de M. le Protecteur, je ne me donne l'honneur de lui écrire que pour, satisfaire la curiosité qu'elle peut avoir pour les affaires du dedans de l'Angleterre. Ma précédente a déjà fait savoir l'assemblée du Conseil de guerre, composé de tous les hauts et bas officiers , même des enseignes, qui se trouvent à Londres, et les matières que Ton m'avait rapporté devoir être traitées. Il y fut en effet parlé de la réformation des officiers peu religieux et qui n'avaient point d'intérêt dans l'armée, même du généralat , comme aussi de demander au Parlement une confirmation de tout ce qui s'est passé devant et après la mort du roi , et qu'il fût pris des sûretés contre les royalistes. La suppression de la royauté fut aussi mise sur le tapis, mais ce fut sans venir à aucune conclusion ; seulement fut-il arrêté de se rassembler après-demain et que cependant un comité de douze officiers examinerait la matière. L'événement de ces délibérations et quelques avis d'un dessein formé de séparer le commandement de l'armée du gouvernement civil, jusquelà qu'il se parlait déjà de faire plusieurs généraux pour affaiblir le pouvoir du Protecteur, ayant donné l'alarme, ses amis ont aujourd'hui fait arrêter dans le Parlement, nonobstant les

traverses des républicains, qu'il sera défendu aux officiers de s'assembler sans le consentement de M. le Protecteur et du Parlement; qu'ils se retireraient chacun à sa garnison, et que ceux qui refuseraient de reconnaître l'un et l'autre seront cassés; qu'il leur sera donné un acte d'indemnité pour les actions passées, qu'il sera pourvu au payement de leurs arrérages et que les royalistes s'éloigneront de Londres ; la Chambre nouvelle doit être conviée de donner son consentement à ces délibérations, et si elle en fait difficulté, il ne laissera pas d'être passé outre à l'exécution. Dans le même temps que ces résolutions se prenaient, M. le Prolecteur a mandé les officiers, sous prétexte de leur faire savoir ce que le Parlement était disposé de faire sur la requête qu'ils lui avaient présentée; et après leur avoir promis satisfaction entière, il s'est plaint de leurs assemblées dernières comme contraires au respect qu'ils lui doivent et au Parlement, leur en a défendu la continuation et commandé de se retirer où leurs charges les appellent. Le major-général Desborough a voulu justifier ce qui s'était passé dans les assemblées ; M. le Protecteur n'a pas laissé de leur réitérer l'ordre de se séparer, professant un oubli du passé; et sur ce commandement ils sont sortis sans répartir, et aussi sans que l'on puisse dire certainement qu'ils y obéiront. L'on me rapporte présentement que M. le Protecteur a été averti d'un dessein formé de l'arrêter celte nuit, et que pour le prévenir tous ceux de son parti ont ordre de se tenir sous les armes. Il est en effet assez vraisemblable que, si l'armée doit agir, ce sera dans peu, crainte que le Parlement lui étant contraire, aussi bien que la ville et toutes les personnes de condition, et la cour ayant aussi quelques officiers fermes dans ses intérêts, tous ces corps joints ensemble ne rompent leur entreprise. C'est aussi l'opinion la plus plausible qu'elle ne se portera pas aux extrémités, les chefs et les moindres officiers étant trop établis pour hasarder sans nécessité leurs fortunes. Il s'en pourra écrire plus positivement par le prochain ordinaire. 11 s'est publié ces derniers jours que l'accommodement

de la France et de l'Espagne était conclu, et quelques-uns s'imaginent que cette créance a pu contribuer au mouvement présent, soit qu'il se juge à propos de l'effacer, soit que les avis en soient venus ; il se dit maintenant que M. Lockhart a écrit, par ses dernières lettres, la rupture du traité. M. le Protecteur a aussi voulu persuader aux officiers un soulèvement des royalistes en Écosse; mais ce parti, par politique ou crainte, n'a pas dans tous ces temps donné le moindre sujet de jalousie, et il ne se parle plus que de celui de l'armée avec laquelle les chefs des républicains passent pour être unis. Il ne s'est point traité d'aucune autre affaire considérable dans le Parlement à qui les Trembleurs présentèrent avant hier une requête pour la liberté de quelques-uns de leurs frères prisonniers, offrant d'entrer en leur place ; après les avoir entendus, il leur fut commandé de se retirer chacun chez soi et de vivre en repos. La Chambre des Communes envoya aussi la semaine passée l'acte du jeûne à la nouvelle maison, qui les reçut fort honorablement et les traita de la même manière que ses députés le seront. Pourvu que l'armée se soumette, tout se passera sans doute avec la satisfaction du régime.

Il n'est point arrivé de nouvelles de la flotte d'Angleterre; l'on ne laisse pas de la croire arrivée au Sund. Quelques vaisseaux venus de la côte d'Espagne rapportent que celle du trésor était arrivée à Cadix. Je n'ai point vu le secrétaire d'État tous ces jours, quoiqu'il m'eût paru dans la résolution* de m'apporter la ratification du traité de garantie : cette remise est excusable dans la conjoncture présente.

i°M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Loodrei, 1659.-I7â»ril.

Monseigneur,

I^es deux lettres que Votre Êminence m'a fait l'honneur de

m'écrire, les ixe et xie, ne m'ont pas été rendues assez tôt pour y répondre cejourd'hui; seulement Passurerai-je que j'userai de toute diligence pour satisfaire au contenu, que ce n'est pas faute de m'être assez expliqué que M. Lockhart n'a pas eu d'autres instructions , et qu'il ne peut affecter d'être si peu informé que pour ménager quelque temps. Je ne désavouerai pas aussi que le régime d'Angleterre n'ait sujet de vouloir traîner PalTaire en longueur , et il sera remarqué dans mes lettres que le secrétaire d'Etat me l'a fait entendre, mais non pas avec toute la contiance qu'il devait prendre, et cette manière d'agir avec tant de réserve est ici fort ordinaire. Je ferai demain tout devoir pour l'obliger de parler plus ouvertement. Je n'ai cependant rien à ajouter à mes précédentes ni sur cette matière ni sur les affaires du Nord, si ce n'est qu'il paraît, par ce que m'a écrit le secrétaire de M. le chevalier de Terlon, depuis peu, que le roi de Suède se persuade fort d'être assisté par l'Angleterre dans ses desseins et qu'il ne prétend pas renoncer à la conquête de Copenhagen. J'avais cru que le secrétaire d'État éclaircirait le doute où j'étais, mais son silence a continué tous ces jours, et il me donne lieu de lui parler avec toute la fermeté qui peut être désirée pour faire prendre ici des résolutions avantageuses à l'intérêt commun.

11 n'a été passé tous ces jours aucun acte considérable dans le Parlement, et il s'est principalement occupé à régler le nom et le titre qui sera donné aux membres de l'autre maison, lorsque les Communes traiteront avec eux, sans qu'aucune résolution ait encore été prise, quelques-uns voulant les traiter de seigneurs et les autres de sieurs ; et quant aux civilités, il a été arrêté que la nouvelle chambre n'en recevrait pas plus qu'elle n'en ferait. Il a aussi été débattu si le Parlement ordonnerait aux ministres d'annoncer le jour de jeûne, ou les convierait; le premier terme a été trouvé le plus convenable. La question des impositions n'est pas encore réglée; les officiers de l'armée ont présenté une requête à M. le Protecteur tendant au paiement de leurs arrérages, à l'assoupissement de toutes recherches contre ceux qui ont exécuté les

ordres du gouvernement dans ces derniers temps, et à la persécution des royalistes qu'ils accusent de faire force menées ; cette remontrance fut résolue dans un conseil d'officiers où les amis de M. le Protecteur se trouvèrent prévaloir en nombre; les autres ne laissèrent pas de témoigner assez de fermeté dans leurs sentiments, et Ton prétend qu'ils se sentent appuyés par la pluralité des officiers subalternes. Cette requête est aussi en des termes qui laissent les prétentions des uns et des autres en leur entier, s'y parlant avec grande vénération des actes du Long Parlement, et faisant paraître un esprit d'agir toujours sur les anciens principes, ce qui fait juger diversement des intentions de toute l'armée. Il n'y a aucune nouvelle de celle de mer depuis son départ, quoiqu'il soit arrivé ces derniers jours un vaisseau du Sund, et les vents ont été depuis quelque temps si contraires qu'elle ne peut y être arrivée à moins puisqu'elle ne s'est pas prévalue du beau temps qu'il a fait la semaine passée.

2° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londre., 24 ami 1659.

(Voir le no XVIII.)

3° M. de Bordeaux à M. de Brienne.

Londres, Î8 ami 1659.

(Voir le n» XXIII.)

Londre», 1er mai 1659.

Monseigneur,

Ma précédente lettre a représenté les affaires d'Angleterre en un état assez incertain, et il semblait alors que dans peu de jours l'on serait éclairé de la fin qu'elles devaient avoir; néanmoins je ne me trouve pas assez informé pour en parler positivement : il paraît toujours de la division dans l'armée

et entre une partie des officiers et M. le Protecteur dont le Parlement continue d'appuyer les intérêts. Mais l'arrêté qu'il avait fait pour dissiper rassemblée des officiers se trouve éludé par les difficultés que fait la Chambre nouvelle de donner son consentement a ces défenses ; il n'y a pas même d'apparence qu'elle les autorise, et quand l'acte lui fut présenté, il ne passa que d'une voix à le lire, partie du corps voulant le rejeter sans l'examiner. Cependant les officiers, le major-général Desborough portant la parole, allèrent hier témoignera M. le Protecteur que leurs assemblées ne portant point de préjudice à son intérêt particulier ni à celui du public, ils croyaient les pouvoir continuer, et l'après-dîner ils se rendirent chez le lieutenant-général Fleetwood sans traiter d'aucune affaire ; il les renvoya en leur disant que pour lors il n'y avait rien à faire ni aussi à craindre : chacun ne laisse pas de se tenir sur ses gardes, 'et l'on veut que M. le Protecteur ait encore été averti d'un dessein sur sa personne, que lesTrembleurs et autres sectaires sont prêts de se joindre à l'armée si elle se soulève, qu'une grande partie des officiers a signé un écrit tendant à l'union, et que même quelques colonels de la milice de Londres ont été assurer le sieur Fleetwood qu'ils étaient résolus de courir la même fortune que l'armée pour maintenir la vieille cause. D'autre côté, le Conseil de la ville se déclare pour M. le Protecteur et le Parlement, sans que néanmoins les uns et les autres viennent à une manifeste rupture ; ils ont tous tant d'intérêt à demeurer unis, étant enrichis des dépouilles du Roi et du clergé, que difficilement se porteront-ils aux extrémités, et le parti qui tiendra le plus ferme attirera l'autre dans son sentiment. Jusques ici M. le Protecteur a parlé avec fierté, et ayant le Parlement, la ville et une partie de l'armée bien intentionnés, il ne semble pas courir grand danger. Celui même où Ton le croit exposé est capable de contribuer à son affermissement et de tirer du Parlement des résolutions qu'il n'aurait pas prises dans une autre conjoncture pour se prévaloir de la présente. I.,a question de la milice a été mise

sur le tapis, et ce corps s'est rassemblé cet après-dîner pour la décider : il s'agit de savoir si la milice dépendra de lui seul dans l'intervalle des Parlements, ou de lui et du Conseil qui lui sera donné. A moins que les inclinations du Parlement changent, cette matière ne sera pas si longtemps en débat que fut l'établissement de la nouvelle Chambre, et si la décision est en sa faveur, il aura gagné sa cause contre l'armée. Je ne laisse pas d'être persuadé qu'il s'accommodera aux désirs des chefs, et préférera ce parti à celui de se remettre entre les mains du Parlement, composé de gens peu solides qui l'abandonneraient dans le besoin, dont quelquesuns ne sont de son côté qu'autant qu'ils croient que leur dessein de rappeler le Roi le permet ; les plus éclairés d'ici sont dans ce même sentiment, et il ne semble pas que l'on puisse juger autrement des dispositions où l'Angleterre se trouve. Ces embarras domestiques n'ont pas empêché de songer au dehors, et le secrétaire d'État me vint hier au soir communiquer le projet d'un traité entre la France, l'Angleterre et les États-Généraux pour l'avancement de la paix du Nord, me conviant de l'examiner et de lui faire savoir ce matin mon sentiment, avec offre d'ajouter ou diminuer ce qui me semblerait à propos ; il me pria aussi d écrire à M. de Thou en conformité de ce dont nous serions demeurés d'accord ici, afin qu'il ne fit pas difticulté d'en convenir avec M. Downing, à La Haye, où il serait dépêché un exprès qui porterait ma dépêche; j'ai satisfait au désir dudit sieur secrétaire, n'ayant rien trouvé dans les articles, dont j'ai envoyé une copie à M. le comte de Brienne, qui ne soit conforme aux intentions du roi et au traité de garantie que j'ai signé, et duquel les ministres de Son Altesse rejetèrent les mêmes articles qu'ils proposent aujourd'hui : elle pouvait avoir en ce temps d'autres visées, mais maintenant il y a lieu de croire qu'elle ne songe qu'à la paix. J'ai témoigné audit sieur secrétaire que la France ne souhaitait pas avec moins de chaleur la paix de Pologne ni ne la croyait moins nécessaire pour l'intérêt commun, et il m'a promis que l'amiral Montague

aurait ordre d'en faire instances très-pressantes auprès du roi de Suède; s'il y avait quelque autre précaution à prendre pour l'avancement de la paix de ces questions, j'en pourrai être averti et faire donner ici des ordres assez à temps, M. de Thou faisant quelque scrupule de signer sans un pouvoir exprès : ledit sieur secrétaire d'État me demanda ensuite des nouvelles de la paix, se plaignant de n'avoir point reçu de lettres de M. Lockhart par la poste, mais bien de Flandre et d'autres endroits d'où l'on écrivait qu'elle était conclue et que nous restituerions toutes les places de Flandre, même Gravelines; je lui avouai que les lettres particulières en parlaient fort positivement, mais que la bonne foi avec laquelle le roi agissait ne permettait pas qu'il vînt à une dernière conclusion devant que l'intérêt de ses alliés fût réglé ; qu'à la vérité, Sa Majesté et toute la France souhaitaient fort la fin de la guerre, et que pour jouir de ce bonheur elle ne plaindrait pas quelques places, pourvu que le Roussillon lui demeurât. Je pris sur ce sujet occasion de lui dire que sans doute M. le Protecteur ne s'attacherait pas aussi à la conservation de tout ce qu'il a acquis dans la guerre; il me témoigna que, bien loin de rien abandonnerai fallait que Ton lui donnât de quoi entretenir Dunkerque, qui serait autrement trop à charge à l'Angleterre. Ce discours me donna lieu de proposer la vente de la place comme le plus sûr moyen à éviter la difficulté qu'une prétention si extraordinaire produirait. Ledit sieur secrétaire d'État ne me rendit aucune réponse sérieuse, et seulement me confirma que M. Lockhart avait ordre très-exprès d'entrer en traité et de se prêter à des termes raisonnables ; il me laissa aussi aller que l'on appréhendait que les troupes débandées ne passassent en Angleterre; je lui avouai que, si elles n'étaient point séparées de la terre par un canal si large, ce danger serait à craindre, mais qu'une flotte nécessaire pour le transport d'une armée ne pouvant être équipée sans de grandes dépenses ni sans le consentement de la France ou de l'Espagne, si elles étaient en paix avec l'Angleterre, un tel armement ne serait pas souffert, et

que même pour plus de sûreté il pourrait y être pourvu par le traité de paii : cette ouverture fut bien reçue. Ledit sieur secrétaire demeura aussi d'accord de celle que je lui fis de publier le traité qui doit être signé à La Haye, pour faire connaître à tout le monde que nous ne songions qu'à la réconciliation des États du Nord ; je lui renouvelai, en nous séparant, les offres de l'assistance du roi si elle était nécessaire pour raffermissement de ce régime dans la présente conjoncture ; ledit sieur secrétaire m'en remercia en termes généraux, sans entrer en matière ni sans me témoigner, comme il avait fait autrefois, aucune espérance d'une heureuse fin des mouvements qui paraissent, bien que son air et son entretien fussent plus riants qu'à son ordinaire, ce qui me laissa quasi persuadé qu'avec beaucoup de fondement l'on le publie être d'intelligence avec les sieurs Fleetwood et Desborough. J'apprends, en finissant, que le Parlement n'a encore rien résolu, et qu'il est arrivé nouvelle que la flotte est entrée dans le Sund.

4° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, l«r mai 1659.

(Voir le n«>XXV.)

2o Le même au même.

Londres, 5 nui 1659.

Monseigneur,

Si mes dernières n'ont point été retenues en Angleterre, elles auront préparé Votre Éminence à recevoir sans surprise les nouvelles de ce qui s'y est passé depuis le premier de ce mois ; il est vrai que le mal ne paraissait pas si présent et que l'on espérait encore ce même jour de trouver quelque voie d'accommodement ; mais les chefs de l'armée se voyant amusés par des négociations, tandis que les amis de M. le Pro-

lecteur pressaient le Parlement à prendre des résolutions tendant à son établissement et à leur ruine, ils jugèrent à propos de pourvoir à leur sûreté et de faire par force ce qu'ils ne pouvaient obtenir de bonne grâce. A cet effet, jeudi, sur le minuit, ils mirent les troupes sous les armes ès-environs de Whitehall, et les principaux d'entre eux s'étant rendus dans Saint-James, sans vouloir admettre dans leur Conseil ceux qui étaient reconnus bien intentionnés pour la cour, ils envoyèrent le major-général Desborough avec une douzaine d'officiers demander à M. le Protecteur qu'il eût à rompre luimême le Parlement dès le lendemain. Ces députés le trouvèrent avec quelque peu d'officiers de ses amis et déjà informé de la résolution prise par le Conseil de guerre, mais aussi déchu de la confiance qu'il avait eue en quelques régiments, dont les officiers subalternes abandonnèrent leurs colonels pour suivre les autres corps, jusque-là même qu'une compagnie de cavalerie refusa de suivre son capitaine qui la menait à Whitehall : quoique M. le Protecteur fût averti de cette aliénation générale, et qu'à peine ses amis avaient pu trouver deux cents hommes dans toutes les troupes disposés à les suivre, il ne laissa pas de témoigner de la fermeté et de déclarer qu'il souffrirait toute sorte de violence plutôt que d'accorder la demande qui lui était faite. Ce refus obligea le- . dit sieur Desborough de venir aux menaces et de lui faire connaître qu'il n'était pas en état non pas même de différer d'une heure la résolution que l'armée avait prise, lui laissant néanmoins la liberté, s'il ne voulait pas aller en personne dissoudre le Parlement, d'en donner la commission à quel- . qu'un de son Conseil ; Son Altesse voyant une nécessité inévitable, et ceux qui étaient auprès de lui étant entrés dans le sentiment de se soumettre à la force, après avoir donné quelque marque de son déplaisir et de sa répugnance, promit ce qu'il ne pouvait refuser : ledit sieur Desborough et les autres députés se retirèrent sur cette parole , et allèrent attendre l'exécution dans une maison ptochc, où le secrétaire d'État leur porta, sur les deux à trois heures du matin, les ordres

adressés au garde du sceau. Dans cet entre- temps, quelques compagnies de cavalerie et d'infanterie entrèrent dans la cour de Whitehall et s'y comportèrent assez licencieusement, surtout dans les caves, et il y eut aussi force allées et venues, et l'on veut qu'il fut convenu de ne point détruire entièrement M. le Protecteur, mais de le laisser gouverner avec le Conseil qui lui sera donné, sans néanmoins qu'il se mêle de l'armée, qui demeura tout le deuxième dans les places de Londres, et proche de Whitehall, vis-à-vis d'où il y avaiUin corps-degarde qui arrêta quelques officiers et soldats réputés être du parti de la cour, qui voulaient y entrer. Ce grand mouvement n'empêcha pas que les membres du Parlement ne se rendissent à l'heure accoutumée dans Westminster. Aussi lorsqu'ils furent assis, le premier garde des sceaux, président de la nouvelle Chambre, y déclara l'intention de Son Altesse, et il fut résolu d'appeler les Communes pour leur faire la lecture des lettres du grand sceau portant la dissolution du Parlement. Mais ce message leur étant envoyé par l'huissier à la verge noire, comme il avait été ci-devant arrêté de ne recevoir aucune parole de cette chambre que par quelqu'un des membres, que d'ailleurs le sujet de l'invitation était peu agréable, après un débat de deux heures, il fut résolu de n'en prendre point de connaissance, et pour empêcher que par quelque autre voie l'ordre de la dissolution ne fût notifié, ils remirent l'assemblée à cejourd'hui, et se séparèrent sur l'heure; dans cette délibération, la violence des officiers de l'armée fut fort détestée; quelques-uns proposèrent de les déclarer tous traîtres, d'autres de demander l'union de la ville de Londres et de s'y assembler. Les presbytériens, entre autres, parurent fort animés, et le général Fairfax fit le mauvais; quelques républicains en affectèrent aussi du mécontentement : néanmoins il ne fut rien conclu, beaucoup de députés souhaitant et ayant sous main fomenté la dissolution du Parlement pour le voir trop aveuglement attaché à l'intérêt de M. le Protecteur. Aussitôt que les Communes furent levées, les gardes des sceaux allèrent dans leur

Chambre et y firent la lecture de la commission de Son Altesse, présupposant qu'il suffisait de déclarer sa volonté danjs le lieu de leur séance. Le reste de ce jour il ne se passa rien de remarquable, si ce n'est que M. Fleetwood allavoir M. le Protecteur qui le reçut d abord fort mal, et ne laissa pas d'entrer après en particulier où ils demeurèrent quelque temps. Le 3* de ce mois, il se tint un grand Conseil d'officiers, où il fut principalement parlé des moyens de trouver de l'argent pour satisfaire les troupes, et établir un comité de dix d'entre eux pour aviser aux affaires les plus pressantes. Il fut ce même jour imprimé une proclamation de la dissolution du Parlement que M. le Protecteur déclara avoir faite pour des considérations importantes, sans dire que ce soit par l'avis de son Conseil. Une grande partie des députés n'a pas laissé ce matin de se rendre à Westminster, où ayant trouvé quelque cavalerie en garde et la Chambre du Parlement fermée, ils se sont contentés de frapper à la porte et de témoigner leur mécontentement. 11 a été aussi publié un commandement à tous les royalistes et catholiques de sortir de Londres, sous prétexte que les uns et les autres cabalent ici pour le roi. La ville de Londres n'a pas été de son côté sans quelque action : le maire et quelques colonels de la milice qui avaient, peu de jours auparavant, fait prendre dans leur Conseil de guerre la résolution de s'unir à l'armée pour le maintien de la vieille cause, se sont rassemblés, et afin de se conformer entièrement à cette première déclaration, ils ont depuis cassé quelques officiers d'entre eux dont les principes étaient différents ; aussi jusqu'à présent il ne paraît aucune opposition à l'autorité des chefs de l'armée. Ce n'est pas que le corps de la ville, composé des presbytériens, n'y soit contraire, et principalement les ministres qui jugent bien que leurs décimes sont en danger si le gouvernement tombait entre les mains des anabaptistes et autres sectaires dont le lieutenant-général Fleetwood est réputé le prolecteur; aussi se dit-il que quelquesuns d'entre eux avaient offert à M. le Protecteur de faire soulever la ville en sa faveur s'il voulait s'y retirer, et qu'il

se serait prévalu de cette bonne volonté si son Conseil ne l'en avait détourné; d'où Ton infère qu'il était d'intelligence avec l'armée. Je ne puis pas parler si certainement de ce qui arrivera que du passé, ni quelle sera la forme nouvelle du gouvernement. Beaucoup sont persuadés que M. le Protecteur demeurera dans sa place au moins quelque temps, que les sieurs Fleetwood et Desborough auront toute l'autorité, que le Conseil continuera d'agir, qu'il s'appellera un autre Parlement mieux intentionné pour le bien public. D'autres croient qu'enfin la république se rétablira, la plus grande part des officiers inférieurs de l'armée souhaitant cette forme de gouvernement, que même ils ont déjà jalousie de leur chef pour le croire dans d'autres inclinations, et qu'ils ont nommé des agitateurs, suivant l'exemple du passé, pour la conservation de leurs intérêts. L'on veut aussi que le major-général Lambert et quelques autres officiers cassés par le défunt Protecteur, prétendent d'être rétablis dans leurs charges, et qu'ayant une partie de l'armée qui les appuie la division se pourra bien mettre entre eux ; que le manquement d'argent est capable de causer le même désordre ; que sans un Parlement, le fonds nécessaire pour payer les arrérages dus à r armée ne se peut trouver; il faudra rappeler le vieux, n'y ayant pas lieu d'espérer qu'aucun autre en accorde. Quelques-uns aussi appréhendent que les troupes d'Écosse et d'Irlande désapprouvent l'entreprise de celles d'Angleterre, et que mylord Henry et le général Monk fomentent de la division. L'on sait d'ailleurs que l'amiral Montague est parti bien intentionné pour M. le Protecteur, et il est vraisemblable que la noblesse et le peuple se déclareraient contre l'armée, soit en faveur du roi dont l'on affecte le retour, soit en faveur de M. le Protecteur, s'ils voyaient le moindre corps appuyer l'un ou l'autre intérêt. Ce sont les réflexions qui se font sur ce changement arrivé qui tient les esprits en suspens, et dont les plus éclairés de tous les partis ne savent quelles seront les suites. Il ne laisse pas de me paraître que M. le Protecteur conservera son titre sans aucun pouvoir, que le Conseil de t. u. 24

l'armée gouvernera sous son nom, que !e sieur Fleetwood sera fait général et le sieur Desborough lieutenant-général, que celui-ci aura la meilleure part au gouvernement, étant plus habile que l'autre, que les officiers qui ont suivi le parti du Protecteur seront cassés, et quelques-uns des colonels réformés par le défunt, rétablis ; que les troupes d'Écosse et d'Irlande ne se détacheront point de la cause commune, quand même leurs chefs les y voudraient porter, ce que Ton ne soupçonne point du général Monk : l'amiral Montague donne plus de jalousie; mais outre qu'il n'est pas absolu dans la flotte, elle ne peut rien faire contre le gouvernement, à moins qu'il n'y eût division dans l'armée, et que pôur ce qui est de l'argent, toutes autres voies que celles du Parlement seront mises en usage. 11 semble aussi que les républicains ne sont pas satisfaits de ces établissements, que néanmoins ils les souffriront avec moins de peine que raffermissement du Protecteur, y ayant plus d'espérance que çe régime tombera enfin en une république, que si tout le pouvoir était entre les mains d'un seul. 11 se projette une déclaration qui, dans peu de jours, donnera lieu de juger plus certainement des choses. Cependant toutes autres affaires cessent, et ayant ce soir renvoyé chez le secrétaire d'État, qui était allé à la campagne, pour lui faire savoir que je souhaitais lui confirmer dans cette conjoncture les sentiments que je lui avais témoignés, il a bien reçu ma civilité, et même m'a mandé que dans un jour ou deux il me verrait ; mais il n'a pas voulu entrer en matière lorsque mon secrétaire lui a parlé des affaires du Nord. Je tâcherai néanmoins, dans la première rencontre, de satisfaire au désir qu'a l'ambassadeur de Hollande de faire concevoir l'article (du traité qui se doit signer à La Haye) concernant la réconciliation des Provinces-Unies avec le roi de Suède, en des termes plus pressants, à quoi je ne vois aucun inconvénient. 11 est vrai que le temps n'est présentement guère propre à faire changer les ordres cn- Toyés au sieur Downing, et le général Fleetwood inclinera sans doute à favoriser la cause des Suédois, pour lesquels son

frère agit à Londres, s'il ne juge nécessaire de rappeler la flotte dont il est venu aujourd'hui des nouvelles

2° Le même au même.

Londres, 12 nui 1659.

Monseigneur,

Je vis le 9 de ce mois le secrétaire d'Etat et lui parlai d'abord de la suspension d'armes aux termes que Votre imminence m'avait prescrits, le conviant de faire prendre, dans le Conseil qui continue de s'assembler, une prompte résolution sur ce sujet. 11 me dit que M. Lockhart lui en avait écrit par le dernier ordinaire, mais que ne faisant point savoir l'état de notre négociation ou trailé avec l'Espagne, et l'Angleterre ne recevant aucun avantage d'une trêve de si peu de temps, M. le Protecteur ne pouvait y entrer; qu'il aimerait mieux la paix ou au moins une suspension d'armes de six mois tant par terre que par mer; que ce serait autrement donner à l'Espagne la commodité de se préparer à l'attaque de Dunkerque et à passer des troupes en Angleterre cet été, ce qui l'assujettirait à être autant sur ses gardes et à tenir la même garnison dans cette place que s'il n'y avait aucune suspension d'armes, et néanmoins le priverait des avantages que la guerre peut produire. 11 me fit aussi quelque plainte de ce que nous voulions comprendre l'Angleterre comme un État allié, sans lui donner le temps de faire un traité séparé, et me rebattit plusieurs fois que Votre Éminence n'avait point communiqué l'état de la négociation du sieur Pimentel, quoiqu'il fût public que la paix était signée ; que dans cette incertitude M. le Protecteur n'avait pu approuver la trêve et qu'il était mandé à M. Lockhart de faire une pareille déclaration. Ce discours m'obligea d'exagérer encore plus particulièrement toutes les considérations que Votre Éminence a touchées dans ses dernières lettres pour faire connaître audit

sieur secrétaire d'État la nécessité d'une courte suspension, et qu'une plus longue donnerait à PEspagne l'avantage d'accabler le Portugal, de soulager la Flandre et de se mettre en état de refuser les conditions qu'elle offrait aujourd'hui. Je relevai ses plaintes, et le faisant ressouvenir de la conduite qui s'était tenue depuis l'arrivée du dit sieur Pimentel à la cour, je lui reprochai civilement que nous avons agi avec plus de franchise et d'ingénuité que l'Angleterre, dont le régime n'avait jamais voulu déclarer ses intentions ; qu'aujourd'hui même M. Lockhart, quoiqu'il professât d'avoir un pouvoir de traiter, agissait de telle manière que l'on ne pouvait pas croire qu'il eût ordre de conclure, et que ces retardements obligeaient en partie Sa Majesté de condescendre à une trêve qui ne pouvait être d'aucun préjudice à l'intérêt de l'Angleterre, soit qu'il voulût la paix ou la guerre, surtout dans la présente conjoncture, étant à présumer qu'elle n'était pas en condition de faire de grandes conquêtes sur l'Espagne, et que M. le Protecteur et le Conseil d'État avaient trop d'affaires domestiques pour s'appliquer avec liberté à celles du dehors devant que les présents démêlés soient apaisés, ce que nous ne pouvions pas attendre sans grand inconvénient, à moins d'une suspension qui laisse toutes choses au même état où elles sont. Je l'ai ensuite assuré que, quand les conditions d'entre la France et l'Angleterre seraient accordées, dont je n'avais aucun avis certain, si nos alliés ne pouvaient obtenir la paix à des termes raisonnables, nous ne les abandonnerions pas \ qu'ainsi en quelque état que fût notre traité, il ne leur devait pas donner de jalousie, et qu'au reste M. Lockhart ne pouvait avec fondement écrire que nous n'approuvions pas qu'il traitât séparément, étant certain que l'alternative lui avait été proposée, comme je lui justifiai par l'article de la lettre de Votre Excellence qui en fait mention, et enfin, après un assez long discours qu'il serait inutile de rapporter, je pressai ledit sieur secrétaire de tirer le Roi de l'embarras où il serait si, ayant une trêve en Flandre, les Espagnols attaquaient Dunkerque ou faisaient quelque entreprise sur TAu-

gleierre ; il parut persuadé de mes raisons et promit que, dès le soir même, il me serait donné quelque réponse précise, sans que j'aie depuis eu de ses nouvelles. Devant que de quitter cette matière, pour découvrir ses sentiments sur le voyage du père Talbot, je lui dis, par manière de raillerie, que j'avais cru le trouver plus disposé à la trêve, ledit père s'étant vanté à quelques-uns de ses amis de l'avoir convaincu que la paix était nécessaire à l'Angleterre ; il me désavoua d'avoir jamais entendu de lui aucune proposition de cetie nature, me protesta encore que M. le Protecteur d'aujourd'hui n'avait eu la pensée de traiter avec l'Espagne si ce n'est depuis que la France l'a désiré, et que, si l'on avait donné des avis contraires, c'était à dessein d'exciter de la défiance entre les deux nations. Je passai après aux affaires du Nord, et, suivant le désir de l'ambassadeur de Hollande, proposai que l'article du traité qui se doit signer à La Haye concernant la réconciliation des Provinces-Unies avec le Roi de Suède fût conçu aux termes que MM. les États Généraux souhaitent; il me dit que le Conseil ne l'avait trouvé à propos, et m'ayant fait voir qu'ils demandaient que non-seulement nous les réconciliassions, mais qu'il fût aussi expressément porté que la flotte d'Angleterre abandonnerait ce prince s'il ne ratifiait le traité d'Elbing avec toutes les dilucidations que les États Généraux y ont ajoutées, et que la France et l'Angleterre demeurassent garantes de l'exécution, je ne jugeai pas non plus que lui de la bienséance d'entrer dans ce détail, et ainsi nous demeurâmes d'accord qu'il serait seulement envoyé des ordres aux ministres de France et d'Angleterre résidents près le Roi de Suède, de favoriser par leur entremise l'accommodement desdites Provinces-Unies à des conditions dont elles aient sujet d'être satisfaites, et dépasser semblables offices avec autant de chaleur pour la Pologne et le Brandebourg. Ledit sieur secrétaire d'État me confirma que les dernières nouvelles qui lui ont été écrites de Zélande représentaient le Roi de Suède fort mécontent de ce qu'on voulait l'obliger à tenir le traité de Roskield ; que néanmoins

M. le Protecteur persistait dans les sentiments qu'il a déjà déclarés ; et pour en donner encore une marque certaine, il me remit en main la ratification du dernier traité dont l'échange avec celle du Roi avait été différée jusques à cette heure. Je finis ma visite par les mêmes offres et démonstrations d'amitié que j'avais déjà fait porter audit sieur secrétaire, le priant d'assurer M. le Protecteur que le roi n'épargnerait rien pour sa conservation. Ledit sieur secrétaire reçut ces civilités avec force remerciements, se chargea de les rapporter à Son Altesse, et me voulut faire croire qu'il y avait apparence de réconciliation, l'armée s'étant satisfaite par la dissolution du Parlement qu'il blâma d'avoir agi avec un peu trop de dureté à l'égard des officiers. Il est néanmoins trèsconstant que dans ce même temps les chefs avaient résolu la convocation du Long Parlement, et que la déclaration s'en imprimait ; l'on veut qu'elle ait depuis été retirée et qu'il se fasse un nouveau projet de gouvernement dans lequel M. le Protecteur aura part en qualité de chef d'un Conseil qui sera composé en partie de ces sectaires de la cinquième monarchie, afin de contenter tous les partis ; mais il n'y a encore rien de bien certain, si ce n'est que les officiers cassés par le défunt Protecteur ont été établis dans les charges de ceux qui avaient paru ennemis de la République, en faveur de laquelle il se publie tous les jours force manifestes et déclarations adressés à l'armée d'ailleurs assez portée à suivre ses anciens principes ; et bien que les chefs qu'ils ont aient d'autres visées et veuillent maintenir la division, il leur sera néanmoins bien difficile de réussir dans leurs desseins pour avoir perdu tout crédit parmi les troupes. Le général Lambert est plus suivi qu'eux. Les sentiments des troupes d'Écosse et d'Irlande décideront la question. 11 s'en parle toujours avec incertitude et l'on ne peut encore en avoir reçu des nouvelles, quoiqu'il ait ces derniers jours couru un bruit que le mi lord Henry était dans la même condition que M. le Protecteur, c'est-à-dire en une manière d'arrêt. Les royalistes sont cependant pleins de grandes espérances, et il est vrai que peu d'as-

sistance serait capable de les mettre en bonne posture. Quelques-uns d'entre eux se flattent que M. le Protecteur et ceux de son parti ne sont pas éloignés de se joindre à eux, et les républicains, pour le rendre odieux, l'accusent d'avoir depuis peu traité avec le sieur Massey, ce qui n'est pas vraisemblable. Il y a plus de sujet de croire que, devant la fin de la semaine, le gouvernement sera établi, crainte que, la faiblesse de l'armée, qui n'est que de sept à huit mille nommes, étant reconnue, les mécontents ne se prévalussent de la confusion et que les factions ne se formassent. Si le Long Parlement rentrait en autorité, il ne différerait pas longtemps l'accommodement avec l'Espagne. Personne ne doute ici que celui de France ne soit signé, ni du mariage du Roi avec l'Infante ; si les avis qui en sont donnés de toutes parts sont bien fondés, j'espère que Votre Émi nonce considérera qu'étant destiné chancelier de la Reine et l'usage voulant que des personnes de ma profession soient employées dans les négociations de cette qualité, j'ai un titre de prétendre la préférence, et qu'il y a quelque justice, après tant d'années de service dans un climat froid, de m'approcher du soleil

Le secrétaire vient de me mander que Son Altesse ayant considéré les raisons que je lui avais dites dans ma dernière entrevue pour lui faire donner les mains à une suspension d'armes, quoiqu'elle eût été dans d'autres sentiments, avait pris la résolution de se conformer à ceux de Sa Majesté, et qu'à cet effet il était ordonné à M. Lockhart d'accepter la trêve, par la lettre qu'il m'a prié de lui faire tenir. Ledit sieur secrétaire m'a aussi mandé qu'il y avait espérance d'accommodement, et il est vrai que les officiers ne paraissent pas être d'accord entre eux-mêmes. J'ai aussi reçu du secrétaire d'Etat deux paquets qui viennent de Zélande et qui feront savoir l'état des affaires de ces quartiers.

1<> M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londrei, S oui 1659.

(Voir le n» XXVI.)

2° Le même au même.

Londre«, 12 mai 1659.

(Voir le n° XXVII.)

4° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 12 mai 1659.

(Voir le no XXVII.)

2° Le même au même.

Londres, 15 mai 1659.

Monseigneur,

Je faisais savoir par ma dernière lettre que les officiers de l'armée n'étaient pas bien d'accord, les uns voulant rappeler le Long Parlement et les autres établir un Conseil dont M. le Protecteur serait le chef. Après beaucoup de négociations entre eux et les principaux républicains, il a enfin été arrêté d'avoir l'un et l'autre; la déclaration s'en dresse présentement et elle sera publiée cette semaine, s'il n'arrive encore quelque changement dans les dispositions d'aujourd'hui peu favorables à M. le Protecteur, cette assemblée étant composée des vieux républicains qui ont détruit la royauté; l'on a jugé à propos de les faire rasseoir afin d'avoir un corps qui, ayant nom de Parlement, pût faire des lois et des levées d'argent; mais ce sera en effet ce Conseil qui dirigera toutes les affaires ; il sera composé des chefs de l'armée, entre lesquels

le général major Lambert a maintenant la vogue, et des plus signalés républicains dont le chevalier Vane est réputé le chef ; ces deux auront grande autorité, et il ne parait rien en Angleterre ni en Écosse qui la doive contester. Le général Monk avait, par sa première réponse, demandé l'interprétation de cette vieille cause devant que de s'expliquer; mais il a depuis, par un exprès, déclaré qu'il ne se détacherait point de l'intérêt de l'armée. Quelques gouverneurs des places d'Angleterre, entre autres celui de Hull que Ton croyait fort ûdèle à M. le Protecteur, ont pris le même parti. Et quant aux troupes d'Irlande, quoiqu'il n'en soit point encore arrivé de nouvelles, l'on ne s'en met point en peine; elles ont tant d'intérêt à conserver ce pays où sont tous leurs biens, que difficilement se pourraient-elles résoudre de le laisser à la merci des habitants du pays pour venir faire la guerre en Angleterre. Ainsi tout se passera sans effusion de sang, quoiqu'il y ait force mécontents et que les presbytériens soient extrêmement contraires à ceux qui entrent en pouvoir ; aussi sont-ils fort disposés à prendre leurs dîmes pour en payer l'armée et à laisser la liberté de conscience. Le prochain ordinaire portera sans doute les particularités de ce nouveau établissement sur lequel il se travaille.

3<> Le même au même.

Londre., 26 mi 1659.

Monseigneur,

Je n'avais pas douté que les agitations de l'Angleterre ne dussent causer de l'impatience d'en apprendre les suites; aussi n'ai-je pas laissé passer aucun ordinaire sans les écrire avec toutes les particularités qui méritaient quelque réflexion. Ma dernière lettre faisait savoir que le Parlement délibérait sur rétablissement des officiers de l'armée ; devant que la résolution finale fut prise, le sieur Lambert, accompagné de 18 autres colonels, a présenté au Parlement les articles que j'ai déjà envoyés et qui avaient été projetés devant la

séance de ce corps, dont une partie a paru prendre en mauvaise part cette adresse qui prescrit la forme du gouvernement -, pour l'adoucir, il se répand que l'armée ne prétend point imposer une nécessité de suivre ce modèle, et que même elle ne désire pas que tous lesdits articles soient approuvés, entre autres celui qui regarde la pension de M. le Protecteur; mais que, par bienséance, elle n'a pu s'empêcher de donner quelque marque d'estime à la mémoire du défunt, et qu'il a fallu aussi, pour ne point passer tout d'un coup d'une extrémité à l'autre, proposer un gouvernement approchant de celui qui a été détruit, et que cette visée a fait demander un Conseil pour coopérer avec le Parlement ; il avait même été résolu d'établir l'un en rappelant l'autre ; mais le sieur Vane et trois autres des plus signalés républicains, dans une conférence qu'ils eurent avec les chefs de l'armée, les persuadèrent de s'en remettre au Parlement peu disposé à former ce sénat qu'il faudrait composer d'officiers de l'armée d'ailleurs assez autorisés; il a été trouvé plus à propos de faire un Conseil d'État de trente et un membres, dont vingt et un seront pris du Parlement et les dix autres du dehors. Le choix de la plupart se fit le dernier jour de la semaine passée et s'est achevé ce matin; il a aussi été arrêté que sept de ce Conseil, dont le sieur Fleetwood serait le chef, présenteront tous les officiers de l'armée, et qu'ils prendront nouvelle commission du Parlement bien résolu de borner si fort le pouvoir, tant du commandant en chef que des autres principaux officiers, qu'ils ne puissent jamais disposer des subalternes fort caressés dans la présente conjoncture. Il se parle même de changer tous les ans de général; mais par les articles que l'armée a présentés, elle reconnaît ledit sieur Fleetwood sans aucune limitation de temps, et difficilement se pourra-t-on dispenser de lui accorder une commission conforme. Il n'a point encore été pourvu aux offices de justice. L'aversion est si grande contre ceux qui ont été en charge sous le Protecteur que, quelque excuse et justification qu'ils aient pu alléguer, et quoique la plupart d'entre eux soient assis dans le Parlement, ils seront dépossé-

dés, et ce matin l'orateur du Parlement a fait la fonction de chancelier par provision, ce qui a empêché le Parlement de s'asseoir cejourd'hui que peu de temps; il s'est levé après avoir résolu de payer les arrérages dus aux armées de terre et de mer, et après avoir ordonné au Comité d'envoyer au fils aîné du dernier Protecteur lui demander l'état des dettes de défunt son père et des siennes, comme aussi son sentiment à l'égard du présent gouvernement. Cette dernière question semble être faite pour avoir un titre de lui refuser sa pension s'il ne se soumet, et il pourra bien en être détourné par les nouvelles arrivées depuis vingt-quatre heures d'Irlande ; elles portent que le milord Henry, nonobstant sa déclaration, s'est fortifié dans Dublin de deux régiments à sa dévotion, qu'il a trouvé le moyen de donner de l'argent auxdites troupes et tiré parole des chefs qu'ils ne recevront ordre que de lui ou de M. le Protecteur, et que les gouverneurs des principales places s'y sont retirés avec ferme résolution de ne point reconnaître aucune autre autorité. Ces avis remplissent tous les mécontents d'espérance d'une guerre civile. Les royalistes se persuadent que cette division favorisera le retour du roi, le milord Henry n'étant pas capable de se maintenir sans quelque autre puissance, et n'y en ayant point sur laquelle il puisse mieux trouver son compte que celle du prince légitime. Les parlementaires ne paraissent pas néanmoins fort alarmés, et se flattent que les troupes d'Irlande suivront l'exemple de celles d'Angleterre lorsqu'elles verront le gouvernement établi et le Protecteur hors d'état de se prévaloir de leur bonne volonté; ils témoignent aussi être persuadés que ces mêmes troupes ne s'accommoderont pas avec le roi d'Écosse, n'en pouvant tirer autre avantage que la confirmation des acquisitions qu'elles ont faites en Irlande, dont la jouissance leur sera plus assurée en se soumettant au Parlement, qui projette déjà des réformations dans la justice. L'armée même semble n'en être pas exempte, bien que la puissance soit entre ses mains et que, si elle avait retiré sa protection, le Parlement ne subsisterait pas un moment, quoique le Conseil de la ville de Londres ait

résolu, sur la proposition du maire, de le reconnaître. C'est, Monseigneur, l'état présent des affaires d'Angleterre ; j'y dois ajouter, pour répondre à la lettre que Votre Éminence m'a fait l'honneur de m'écrire le 21 du courant, qu'il m'avait toujours paru que le roi verrait avec regret l'établissement d'une république en Angleterre, et qu'ayant, dans ces derniers temps, reconnu que l'armée inclinait à ce gouvernement, j'ai souvent renouvelé les offres de l'assistance du roi, croyant que M. le Protecteur, y prenant confiance, se porterait à quelque résolution hardie. Mais soit que le cœur lui ait manqué, comme beaucoup le croient, ou que ses amis n'aient pas voulu s'exposer aux événements d'une guerre civile, il ne m'a jamais été répondu qu'en termes généraux ; et au lieu de m'avouer le danger, le secrétaire d'État, la veille même que le Long Parlement fut rappelé, me manda qu'il y avait grande espérance d'accommodement avec l'armée. Lorsque depuis je lui ai continué les assurances de la bonne volonté du roi, il s'est contenté de m'en remercier et m'a même offert ses offices auprès du nouveau régime. Après un si grand abattement et l'abandonnement dans lequel se trouvait M. le Protecteur, et d'ailleurs sa réputation étant telle qu'il n'est pas à croire qu'aucun homme veuille hasarder pour lui sa vie et son bien, je ne vois pas avec quel succès la France peut entreprendre sa défense. Il est vrai que présentement l'armée d'Irlande témoigne être disposée à sujvre son frère, que l'inclination de la flotte est encore douteuse et que les mécontents d'Angleterre sont en grand nombre. J'avoue aussi que, suivant la voix publique, le présent régime n'a pas encore un solide fondement, que l'armée n'est pas satisfaite de sa conduite, que les petits officiers se défient des chefs, que les presbytériens professent de se ranger du côté de quiconque se déclarera contre le Parlement, et que ces confusions laissent croire qu'il n'y a rien de si facile que la conquête d'Angleterre; plusieurs même m'ont insinué que c'était une belle conjoncture pour la France si elle voulait employer ses troupes pour son compte ou en faveur du roi d'Angleterre ; mais il faut attendre une déclaration plus

expresse des troupes d'Irlande devant que de former des desseins sur leur mécontentement, et il est à craindre que quand elles verront le Parlement agir sans opposition, et les armées d'Angleterre et d'Écosse portées d'un même esprit, tous les officiers subalternes ne suivent leur exemple et n'arrêtent le mi lord Henry. Il est aussi fort incertain que le général Montague dispose de la flotte; son vice-amiral, plus connu et plus accrédité parmi les matelots, est un grand républicain, outre que, sans un grand fonds que la France ou l'Espagne seules peuvent fournir, elle ne peut se tenir en mer. Pour ce qui est des mécontents d'Angleterre, les plus éclairés de la nation sont aussi bien que moi persuadés qu'ils ne sont plus capables d'y exciter le moindre soulèvement, et que quand une armée étrangère y viendrait prendre terre, les uns atlendraient l'événement comme ils firent lorsque le roi d'Angleterre entra avec les Écossais en 1650, et que les autres, par l'aversion qu'ils ont contre les étrangers, surtout contre les Français, se réuniraient pour s'opposer à nos progrès, encore que nous embrassassions le parti du roi. Ces considérations me persuadent qu'il n'y a présentement rien de solide à faire en faveur du Prolecteur qu'à fomenter les divisions d'Irlande et fournir de quoi entretenir les troupes si elles ne se détachent point de ses intérêts \ et après qu'elles se seront, par une rupture ouverte, engagées contre la République, s'il ne paraît en Angleterre aucunes forces qui les appuient, et si le roi aime encore mieux favoriser le rétablissement de celui d'Écosse que de voir l'Angleterre sous une république, il faudra porter le Protecteur à s'accommoder avec ce prince, de quoi il ne s'éloignera pas s'il perd l'espérance de retour. Le milord Henry aura encore moins de peine à prendre ce parti, pouvant mieux y trouver son compte qu'avec le Parlement s'il est une fois entré en une guerre, et c'est aussi le plus grand obstacle qu'on puisse opposer contre la République dont les gouverneurs se réuniront, et, aux dépens de leur autorité, se résoudront à plaire au peuple s'ils voient leur établissement en quelque danger. Je chercherai des voies pour faire connaître à M. le

Protecteur les sentiments de Sa Majesté ; elles se trouveront avec peine, n'y ayant plus ni des amis du défunt , ni de ses propres domestiques ou officiers, que le sieur Fiennes ci-devant garde des sceaux et le secrétaire Thurloe, qui n'aient pris place au Parlement, et fait une espèce d'amende honorable; ces deux - ci même n'auraient pas été plus constants que les autres si l'on les avait voulu recevoir à miséricorde, et ils sont si bien dans leurs affaires que difficilement s'engageront-ils dans aucun parti; le milord Faulconbridge s'est retiré à cent lieues d'ici et il ne reste personne auprès du Protecteur capable d'affaires, ni dont la fidélité soit à l'épreuve. Pour ce qui est de M. Lockhart, l'on ne témoigne pas appréhender ses résolutions quand sa garnison serait en sa disposition; la vente de Dunkerque est considérée comme le plus grand mal qu'il puisse faire et elle se souffrirait sans chagrin; que s'il veut conserver la place, ce ne peut-être qu'aux dépens de l'Angleterre ; et en s'accommodant ainsi, quelque bonne volonté qu'il ait, les effets n'en sauraient être considérables, et l'argent qui lui a été donné ne servira guère au rétablissement de son maître. 11 est même à craindre que l'on n'en ail ici quelque connaissance, les Anglais étant la plupart faux et les Augier grands républicains; je croirais l'emploi des deniers du roi plus utiles auprès du milord Henry pour maintenir ses troupes dans la fidélité, n'y ayant rien à espérer que de ce côté-là; à moins que le roi ne veuille, étant en paix avec l'Espagne, entreprendre la conquête d'Angleterre, dont le régime est assez disposé à prendre jalousie de la France. Pour l'éviter, il est nécessaire de m'envoyer ordre de le reconnaître. J'ai cependant fait dire que sans doute cela ne serait pas différé, et que même je ne laisserais, s'il se présentait quelque occasion pressante, d'agir pour l'intérêt commun des deux nations, d'entrer en conférence et de convenir de ce qui serait jugé convenable à l'un et à l'autre. Le Comité répondit à mon secrétaire que si je voulais que cette offre fût portée au Parlement, elle devait être mise par écrit; je ne l'ai pas jugé encore nécessaire, et il suffit d'avoir fait cette démarche pour effacer la défiance que

Ton pourrait avoir de notre aversion contre le nouveau régime. L'ambassadeur de Hollande communiqua en même temps la résolution de ses supérieurs sur les affaires du Danemark ; et le sieur Downing ayant envoyé avant-hier par un exprès le traité projeté ici , le Comité en donna aussitôt communication audit sieur ambassadeur et l'assura qu'il serait dépêché une frégate avec ordre au sieur de Montague pour agir en conformité ; outre que les ministres d'État d'aujourd'hui ont publié être contraires à l'invasion de la Zélande, l'on peut être ici bien aise d'avoir un si beau prétexte de tenir la flotte éloignée tandis que le gouvernement s'établit. 11 ne me reste rien à ajouter touchant leurs délibérations et les dispositions qui m'y paraissent, ni aucune autre nouvelle, si ce n'est qu'un vaisseau de Biscaye, qui transportait trois à quatre cents Espagnols à Ostende, a été pris dans la Manche, qu'il est arrivé à Plymouth un ambassadeur extraordinaire de Portugal pour France, que les lettres de Lubeck assurent la défaite de l'armée navale du roi de Suède proche l'île Dalsew. Cette disgrâce achèvera de le porter à la paix.

l°'Jf. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londre», 12 mai 1659.

(Voir le no XXVII.)

2° Le même au même.

Londres, 26 mai 1659.

(Voir le no XXIX.)

3° Le même au même.

Londrw, 29 mai 1659.

Monseigneur ,

J'ai cru ne pouvoir mieux m'adresser qu'au sieur Thurloe pour satisfaire au contenu de la dernière lettre de Votre Émi-

nence , et ayant hier ménagé une entrevue avec lui à la campagne, je l'assurai que le roi n'épargnerait ni argent ni troupes pour rétablir M. le Protecteur, s'il y avait jour à y réussir ; que ses amis pouvaient prendre des mesures sur ce fondement, et qu'aussitôt que je serais informé de leurs desseins je les ferais savoir avec tout le secret et la circonspection nécessaires ; qu'aussi de leur part j'attendais qu'ils en useraient de même et ne nous commettraient pas à offenser le présent régime mal à propos. Ledit sieur secrétaire, après une narration de la surprenante et extraordinaire disgrâce de son maître, me dit qu'il lui communiquerait au plus tôt les offres du roi, et que dans deux jours je saurais s'il s'en peut prévaloir, demeurant d'accord que ce serait une entreprise qui tournerait à sa ruine entière et à celle de ses amis, et dont la France pourrait aussi recevoir du préjudice si le succès en était mauvais. Pour reconnaître ce que l'on en pouvait espérer, je demandai audit sieur secrétaire l'état d'Irlande et les dispositions d'Angleterre ; il me parut persuadé que le milord Henry était absolu sur son armée, que les inclinations de celle d'Écosse étaient douteuses et que les mécontentements augmentaient tous les jours en Angleterre, les officiers ne trouvant pas dans le Parlement les facilités qu'ils s'étaient proposées et le peuple ne croyant pas la conduite du Parlement différente de celle qu'il tenait devant sa dissolution ; que d'ailleurs toute la nation était bien affectionnée au Protecteur; qu'aussi rien ne manquait que de l'argent pour entretenir les uns dans leur bonne volonté et fomenter parmi les autres de la division ; que néanmoins il ne pouvait pas encore me parler bien positivement de l'avenir devant que d'avoir entretenu Son Altesse. Je ne le pressai pas aussi davantage, et seulement lui fis-je connaître qu'il était à propos, dans une affaire de cette qualité, d'agir de concert avec toute confiance, d'ouvrir son cœur et de découvrir le mal comme le bien; que c'était la plus sûre voie de porter le roi à faire tous les efforts dont la France serait capable ; au lieu que s'il ne voyait pas un procédé correspondant à ses avances, il pourrait

prendre d'autres conseils et abandonner l'entreprise, qui ne peut qu'être très-difficile et de grande dépense. Ledit sieur Thurloe protesta qu'il en serait usé aussi bien que nous pouvions souhaiter de la part de M. le Protecteur, que son propre intérêt ne lui permettait pas de s'engager dans une guerre domestique à moins de voir grande apparence à une heureuse fin; il me recommanda même de ne le point nommer, et par tous ses discours témoigna tant d'appréhension des événements, que sans doute il ne hasardera rien témérairement. Je lui demandai ensuite si M. Lockhart ne lui avait rien écrit en parlant de Paris ; il me dit que son secrétaire était arrivé et lui avait donné une lettre en créance, mais qu'il n'avait pu encore l'entretenir, et même me demanda des nouvelles de la paix avec l'Espagne en des termes qui laissent croire qu'elle n'est pas jugée favorable à nos desseins présents, de quoi je tâchai de le désabuser, après néanmoins quelques reproches de ce qu'il ne m'avait pas parlé sur ce sujet franchement lorsque nous pouvions éloigner le traité. Nous nous séparâmes sans plus longue conversation, la remettant à un autre jour, et convenant de nous revoir avec telle circonspection que le présent régime n'en puisse prendre jalousie, ce qui ne manquerait pas d'arriver s'il se savait que nous eussions été deux fois ensemble. J'avais ce même jour fait dire au sieur Fiennes, ci-devant garde du sceau, que je souhaitais de le visiter, le jugeant assez attaché au précédent gouvernement pour lui confier les sentiments de Sa Majesté; il se défendit de me recevoir, et dans l'entretien qui se lit avec mon secrétaire il parut sans espérance de retour, parlant du mi loi d Henry comme s'il n'était pas capable de maintenir la division de l'armée d'Irlande; mais aussi ne croit-il pas que le Parlement s'accorde longtemps avec les officiers de guerre, les uns et les autres voulant s'attribuer l'autorité entière ; il est vrai que jusques à cette heure l'union n'a point été parfaite, les grands officiers prétendant l'établissement d'un sénat qu'ils composeraient d'eux-mêmes, les inférieurs inclinant à une république gouvernée par les t. i. 25

Parlements successifs, dans l'intervalle desquels il y aura un Conseil d'État avec pouvoir d'exécuter leurs lois et statuts. Le Parlement est aussi assez partagé, quelques-uns étant vrais républicains et les autres n'en ayant que le nom. Quant aux armées éloignées, quoi que m'en ait dit le sieur Thurloe, Monk et les autres officiers des troupes qu'il commande ont écrit depuis peu une lettre au Parlement, pleine de soumission, et je ne vois personne qui doute qu'elle ne soit conforme à leurs inclinations, cette armée étant composée de tous les régiments que le défunt Protecteur savait être portés à la république et qu'il éloignait exprès crainte d'en être traversé dans ses desseins. M. Lockhart et sa garnison en ont écrit une semblable au Parlement dont son secrétaire a été porteur; elle est encore trouvée plus soumise que l'autre, et l'on prétend qu'il n'a pas été en état d'en user autrement, n'étant pas le maître de ses troupes. Le sieur Thurloe ne m'avait point fait part de cette déclaration qu'il pouvait savoir, encore qu'elle ne fût pas venue jusqu'à moi quand je le vis, et Votre Éminence jugera si elle est conforme aux engagements dudit sieur Lockhart. Il n'est point arrivé de nouvelles d'Irlande depuis celles que j'ai déjà écrites, et l'on croit que les lettres de ce quartier étant supprimées, les affaires n'y doivent pas aller suivant le désir du régime ; que néanmoins le milord Henry ne tirera autre avantage de la bonne volonté de ses troupes qu'un accommodement avantageux, n'ayant qu'environ douze mille hommes dont la plus grande partie est nécessaire pour la conservation du pays ; si l'on lui donnait le moyen de les augmenter et de passer un corps en Angleterre, il y aurait lieu d'en attendre quelque chose de plus considérable, et les mécontents se réuniraient, surtout s'ils voyaient la France appuyer ce même parti ou celui du roi d'Écosse ; je n'oublierai pas , lorsque le sieur Thurloe me rendra réponse, devant que de rien engager, de faire tout devoir pour découvrir si ses projets ont des fondements solides, et j'en puis cependant surseoir toute résolution. Je n'ai rien à écrire si ce n'est que ces derniers jours le Parlement s'est occupé à

chercher le moyen de payer les armées; que la vente de Whitehall et Somerset-House , maisons royales, a été le premier qui se soit présenté ; aussi a-t-elle été ordonnée ; il s'est fait sur ce sujet quelques discours fort aigres contre le Protecteur défunt ; Ton a aussi entendu la requête d'accusation présentée contre l'un de ses plus affidés ministres, quoiqu'il ait pris séance dans le Parlement. L'examination des articles de l'armée a été remise à samedi. Il y a eu quelque mécontentement des soldats sur ce qu'il se faisait difficulté de payer une partie de leur solde qui avait été retranchée par le défunt Protecteur; ils furent aussitôt apaisés par l'assurance que l'on leur donna d'une entière satisfaction. 11 se dit que les subalternes officiers ont projeté une requête contre les chefs, entr'autres les sieurs Fleetwood et Desborough, les accusant de vouloir maintenir la tyrannie. Le Conseil d'État ne s'est point encore assis, et le comité a été continué pour le reste de la semaine. L'ordre que le Parlement lui avait donné d'envoyer à M. le Protecteur le qualifiait seulement de fils aîné du dernier général des forces d'Angleterre; cette commission n'est pas encore exécutée. Ce même comité a nommé trois commissaires pour conférer sur le traité signé à La Haye avec l'ambassadeur de Hollande qui m'est venu ce matin faire des civilités de la part de ses supérieurs sur les soins que j'avais pris ici pour l'avancement dudit traité, où il se trouve encore quelque clause de garantie mutuelle touchant le commerce et les impositions du Sund, à laquelle il n'avait pas été jugé ici à propos de s'engager. Ledit sieur ambassadeur m'a aussi témoigné que les États Généraux prévoyaient une grande difficulté à porter le Roi de Danemark de traiter sans ses alliés; je suis demeuré d'accord que c'était un grand obstacle et que la France ne souhaitant pas moins l'accommodement de Pologne que celui de Danemark , le roi ne refuserait pas d'ordonner à son ambassadeur d'agir avec autant de chaleur pour l'un que pour l'autre, et que si le régime d'Angleterre voulait entrer dans de pareils sentiments et envoyer les mêmes ordres à l'amiral Montague,

le roi de Suède aurait peine à s'en défendre. C'est en effet le seul et assuré moyen d'empêcher la continuation de la guerre de Pologne, étant fort vraisemblable que ce prince ne quittera la Zélande que pour poursuivre ses conquêtes en Prusse. Si le Parlement confère avec moi, je lui parlerai en ces termes. La nouvelle du combat des flottes de Hollande et de Suède se trouve fausse ; celle-ci s'est retirée, à l'approche de l'autre, auprès des Anglais.

4» Le même au même.

Londres, 1 jnin 1659.

Le silence du sieur Thurloe ne peut que surprendre Votre Éminence; il ne m'a point fait savoir de ses nouvelles depuis notre entrevue dont j'ai rendu compte, et je ne saurais attribuer cette conduite qu'à la crainte qu'il a de s'engager dans une affaire dont l'événement soit douteux, n'étant pas à présumer que, s'il voyait jour au rétablissement de son maître, il refusât l'assistance du roi ; après lui avoir offert si positivement, il ne me reste rien à faire que d'attendre sa résolution. Je me trouve cependant assez en peine de satisfaire à l'ordre qui m'est réitéré, par la lettre de M. le comte de Brienne du 25% de traverser l'établissement de la République, n'y ayant aucune apparence d'y réussir si ce n'est que M. le Protecteur eût un parti en Angleterre ou que ses amis se rangent du côté du roi d'Écosse. Je suis averti, par une personne qui se prétend bien informée , que c'est leur résolution, n'y ayant rien à faire sans le nom du Protecteur, que l'on assure aussi être dans le même sentiment. Il est assez vraisemblable que l'Angleterre retombera sous sa puissance, ou qu'il s'y formera une parfaite république, et que pour la faire rentrer dans sa première condition, la division d'Irlande doit être fomentée. Comme jusques à cette heure il ne m'a pas paru que la France voulût appuyer les intérêts du roi d'Angleterre, je n'ai pris aucune mesure avec ceux de son parti ; et même depuis notre alliance avec le défunt Protecteur, ils m'ont considéré comme

leur ennemi. Il ne serait pas difficile aujourd'hui de trouver créance auprès d'eux si l'on était porté à les appuyer. J'attendrai des ordres exprès devant que de leur faire aucune avance, cette démarche étant fort délicate et l'événement assez incer-

tain ; beaucoup parlent ou font du bruit sans dessein de s'exposer, et à moins que les forces d'Angleterre ne se divisent ou qu'un corps de l'armée d'Irlande ou des troupes étrangères n'y fassent descente, il ne faut pas attendre que ni les presbytériens qui sontles plus anciens, ni les royalistes prennent les armes; encore est-il à craindre que les uns et les autres n'attendissent l'événement d'un combat devant que de se déclarer ; c'est l'opinion des plus sensés d'entre eux-mêmes. Je crois aussi qu'il faut ménager le temps si l'on veut rien entreprendre; * Autrement, ce régime, s'il n'est prévenu, s'armera assez puissamment pour opprimer ses ennemis, réunira les esprits de l'armée d'Angleterre en lui accordant partie de ses demandes, et ménagera celle d'Irlande, dont personne ne croit que le milord Henry soit capable de maintenir la division. Les derniers qui en sont venus assurent que huit régiments se sont déclarés pour lui et quatre contre, et que toutes les villes, excepté celle de Drogheda, ont suivi l'exemple des premiers, et qu'il est résolu de ne se point soumettre au Parlement. Je suis aussi assuré que quelques-uns des principaux officiers sont fort enclins à rappeler le roi ; mais en ce pays ils ne sont que rarement suivis des subalternes, et ceux-ci des soldats, si ce n'est que le commandement des uns soit conforme aux principes des autres. L'exemple de cette indépendance se voit tous les jours à Londres, où les caporaux s'assemblent et délibèrent sur les affaires publiques; les officiers, d'un autre côté, tiennent leurs conseils, et tous témoignent appréhender une oligarchie et demandent une république, qui compâtirait difficilement avec la disposition présente des esprits d'Angleterre. Le Parlement ne laisse pas de considérer leurs inclinations, et la semaine passée il commença de délibérer sur les articles de l'armée ; ceux qui regardent la forme du gouvernement, la liberté de conscience et la réformation des lois n'ont point

reçu de difficulté; il a aussi été arrêté que l'on bornerait la séance du Parlement; les autres articles sur lesquels il écheait plus de débat, entre lesquels se trouve celui qui parle de la pension de M. le Protecteur, ont été remis à mercredi. L'on attend que cependant il donne sa réponse aux demandes que le sieur Vane et deux autres députés lui portèrent la semaine passée, suivant l'arrêté de la compagnie que j'ai déjà fait savoir; ils ne le traitèrent point de seigneur mais de Str, qui revient à Monsieur, et lui dirent qu'ils venaient, de la part de leurs maîtres, lui présenter un écrit dans lequel il n'y avait rien qui ne tendît au bien de la République et à son propre avantage, et qu'il eût à donner sa réponse par écrit, ce qu'il leur promit au plus tôt; elle était attendue cejourd'hui, et il aura peine à refuser l'acte de soumission que l'on désire de lui, se trouvant dans le pouvoir du Parlement et toujours logé à Whitehall, où le Conseil d'État commença de s'assembler la semaine passée et continua hier^ quoique dimanche, sur le sujet d'une conspiration découverte dont il ne se dit aucune particularité, si ce n'est que quelques armes ont été découvertes en différents endroits d'où elles ont été enlevées, comme tout ce qui s'est trouvé chez les marchands et armuriers. Il a aussi été tiré ce matin, de chaque compagnie de cavalerie, dix maîtres pour être envoyés en quelques provinces où l'on appréhende un soulèvement. Il avait été résolu, devant cette défiance,d'équiper un nombre de vaisseaux considérable, les côtes d'Angleterre en étant dépourvues, et il se fait des levées d'infanterie pour fortifier l'armée de terre. Ces préparatifs donnent créance aux bruits qui courent d'un prompt soulèvement, et que le roi est déjà embarqué avec des troupes pour faire descente en Angleterre. Quoique tout le monde paraisse persuadé de la vérité de ces avis et qu'ils me soient confirmés de différents endroits , j'ai néanmoins peine à y ajouter foi, et les républicains pourraient bien affecter ces alarmes pour réunir les esprits de l'armée, suivant la pratique ordinaire du défunt Protecteur, qui trouvait d'ordinaire des complots à la veille de sou établissement. Le soulèvement d'Irlande est le

plus certain obstacle que le Parlement trouvé à ses desseins et qu'il espère néanmoins surmonter aisément. J'avais cru recevoir aujourd'hui des lettres de créance pour le saluer de la part du roi, n'y voyant aucun inconvénient, quels que puissent être son inclination et ses desseins, n'étant pas possible que mon séjour ne cause grande jalousie, à moins de reconnaître la seule autorité qui est en Angleterre; comme je ne serais pas autrement souffert longtemps, quelque disposition qu'il y eût à un soulèvement, il faut faire cette démarche ou me rappeler. J'apprends que le père Talbot a déjà entretenu un des ministres de l'État, et lui a offert la continuation de la guerre entre l'Espagne et la France si le Parlement voulait remettre les choses au même état qu'elles étaient devant la guerre que l'Espagne prétend n'avoir point eue contre l'Angleterre, mais seulement contre le Protecteur; la proposition ne fut point rejetée mais remise à quelques jours à cause de l'embarras. 11 se dit même que depuis l'un des White est passé en Flandre, et je ne doute point que l'on ne se porte ici à tout ce que la bienséance permettra pour avoir la paix avec l'Espagne, étant un des plus solides moyens de gagner l'affection du peuple, surtout de Londres, outre que l'on professe de désapprouver la conduite du défunt Protecteur ; je ne puis pas espérer que tout ce qui se passera sur ce sujet vienne à ma connaissance, étant assez vraisemblable que les résolutions seront prises entre quelques particuliers devant que d'être portées dans le Conseil et le Parlement, où il sera peut-être assez à propos de faire quelques pensionnaires; Votre Éminence connaît mieux que moi l'utilité que l'on en peut retirer. Il ne me paraît rien de résolu pour les affaires du Nord. L'ambassadeur de Hollande prend le soin de solliciter la ratification et l'exécution du traité signé à La Haye, et pour ne laisser rien qui retarde l'un et l'autre, ses supérieurs lui ont envoyé par un exprès des lettres de créance qu'il doit au premier jour présenter; il se parle toujours incertainement des inclinations de la flotte d'Angleterre qui est dans le Sund, d'où il n'y a point de nouvelles. Ma précé-

dente a fait savoir la déclaration soumise à M. Lockhart ; son secrétaire est toujours à Londres et demande le remboursement des avances qu'il a faites pour maintenir sa garnison et pour fortifier Dunkerque.

Londrei, 26 et 29 mai 1659.

(Voir les n- XXIX et XXX.>

1° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 17 juillet 1659.

Monseigneur,

J'ai reçu aujourd'hui la lettre que Votre Éminence m'a fait l'honneur de m'écrire le 10 du courant, avec la copie de la réponse au Conseil d'État, qui était arrivée dès la semaine passée ; sa lecture et la relation que M. Lockhart a faite des sentiments où il avait trouvé Votre Éminence ont entièrement satisfait le Parlement, et l'un de ses députés m'a, depuis, témoigné tant de joie de voir la France si bien intentionnée qu'il ne se peut pas douter que cette assemblée ne fût auparavant dans de grandes jalousies des inclinations de sa Majesté, quelques paroles que j'eusse données pour les dissiper.

Les ordres qui ont depuis été envoyés audit sieur Lockhart de se rendre à Bayonne aussitôt que le roi lui aura donné audience, sont des marques que la confiance s'établit, et j'y avais attribué les ouvertures que me fit, il y a trois jours, l'un des ministres du Conseil pour ajuster le différend arrivé dans ma réception; le même m'exagéra fort la manière obligeante dont Votre Éminence avait usé sur le sujet de la

suspension d'armes, et me laissa persuadé que désormais il sera facile de porter ce régime dans les sentiments que la France peut souhaiter; il semble néanmoins avoir depuis désapprouvé les avances qui m'avaient été faites pour faciliter mon audience; l'honneur que recevra M. Lockbait achèvera de le porter à la raison. Je n'ai cependant rien à négocier puisque la suspension d'armes est acceptée et que les plénipotentiaires sont partis pour la Suède avec des instructions conformes au traité signé à la Haye; j'en ai donné avis à MM. de Thou et Terlon, et si les paroles qui m'ont été portées sont sincères, tout s'y passera de concert avec ce dernier.

L'autorité du Parlement s'affermit, quoiqu'il soit toujours fort divisé sur le sujet du gouvernement; les vrais républicains s'opposent au sieur Vane, qui veut établir une manière d'oligarchie composée de sectaires de la cinquième monarchie; Lambert et quelques autres officiers de l'armée s'accordent avec lui en ce point. Les officiers subalternes conviennent avec les purs républicains, et ceux-ci ont suscité depuis deux jours, une requête, au nom de quelques gentilshommes, tendante à leur dessein; beaucoup se persuadent que cette diversité d'inclinations produira une notable division, mais il me semble que les plus résolus attireront les autres plutôt que de les aliéner. Cependant, les mécontentements du peuple augmentent, et, pour s'en garantir, ils se mettent entre les mains des sectaires. Pour ce qui est des royalistes, ils attendent à tout moment un soulèvement général des presbytériens ou nouveaux royalistes ; mais à moins de quelque descente de troupes du dehors d'Angleterre, qui n'est pas apparente, ou d'une division, ils sont trop riches pour s'exposer. J'avoue que j'ai plus écouté, dans ces derniers temps, que parlé de leurs projets, sans néanmoins laisser aller un mot qui fit croire que la France voulût s'engager contre le présent régime. Ma conduite a été fondée sur ce qu'il m'a été ordonné de ménager tous les partis et de faire savoir quelles mesures il se pouvait prendre pour traverser l'éta-

blissement de la République. Quoique j'en aie usé avec telle circonspection qu'il n'en pût arriver aucun inconvénient, je serai désormais encore plus réservé, puisque les sentiments d'aujourd'hui sont changés. Il ne se parle plus de vendre les meubles de Whitehall, mais bien de Hamptoncourt, encore avec assez d'incertitude; aussitôt que la résolution en sera prise, j'en enverrai l'état ; je puis par avance avertir qu'il y a neuf tableaux du vieux Mantegna, qui représentent les triomphes de César, et deux tentures de tapisserie fort estimées; M. le duc de Créqui pourra "s'en souvenir. Comme je pourrais n'avoir pas le temps de recevoir des ordres de Votre Éminence devant son éloignemént, il serait à propos que M. Colbert sût ses intentions, et même fût autorisé pour payer ce qu'elle désire acheter.

2° Le même au même,

Londres, 18 août 1659.

Monseigneur,

Je n'ai encore rien à écrire d'ici que la continuation du soulèvement arrivé dans le comté de Chester; tous les avis veulent que le parti se fortifie tous les jours, que la province de Lancashire soit aussi en armes, et que les dispositions de la principauté de Galles ne soient guère meilleures, que même les soulevés se soient rendus maîtres de quelques autres places et châteaux, mais de peu de considération, et qu'il se fasse des attroupements en beaucoup d'autres provinces. Ces nouvelles peuvent être crues puisqu'elles ne sont pas désavouées par les ministres du gouvernement , et qu'il s'est imprimé que les soulevés étaient déjà jusqu'à 4 ou 5,000 hommes, outre ceux de la duché de Lancashire. Le Parlement a, pour les dissiper, fait partir, dès la semaine passée, trois régiments d'infanterie et autant de cavalerie qui doivent joindre d'autres troupes sur leur chemin; le rendezvous est au 27 de ce mois, à la ville de Coventry, assez loin de Chester. Le major-général Lambert sortit hier de Londres, et Ton fait état que ce corps d'armée de 5,000 hommes

sera, dans le commencement de la semaine prochaine, proche des ennemis. I^e colonel Desborough a aussi été envoyé avec d'autres troupes vers les provinces de l'Ouest, dont l'on a quelques jalousies; et comme ces détachements laissent la ville de Londres et les provinces voisines assez dégarnies, il se délivre des commissions pour des levées nouvelles de régiments volontaires. Les trois régiments qui étaient dans le service de France ont aussi été mandés. Cependant la milice de cette ville est sous les armes, et il n'en sort personne sans passe-port; l'on continue aussi d'arrêter la noblesse, et il n'y a plus assez de prisons pour la loger ; cette précaution semble avoir été assez nécessaire, étant certain qu'il se devait faire des assemblées en différents endroits assez proches, si les troupes ne se fussent trouvées au rendez-vous. Il y a quelques chefs illustres de presbytériens que l'on ne saurait avoir, et dont l'éloignement donne beaucoup d'ombrage pour être personnes fort accréditées et mal intentionnées. Le général Fairfax, qui s'en était allé aux bains, a été mandé et est retourné. Le dernier Protecteur s'est aussi justifié du soupçon que l'on avait de lui ; mais quelques-uns des officiers qui ont été cassés pour être attachés à ses intérêts ne se trouvent point, et il en a été pris qui n'ont pas désavoué d'être complices de la conspiration, dont il semble que les suites ne soient plus tant à craindre si la ville de Londres ne s'émeut. Le maire et beaucoup d'autres bourgeois, surtout les sectaires , sont fort affidés au gouvernement ; mais le parti presbytérien, bien plus considérable, est peu satisfait, et les ministres ne manquent pas de fomenter leur mécontentement. Il s'est proposé à la maison de ville de présenter une requête au Parlement tendant aux mêmes fins que la déclaration du chevalier Booth, qui professe de se soumettre à un Parlement libre, et prétend que celui d'aujourd'hui ne peut exercer une autorité légitime, puisque la plus grande partie des membres en sont chassés. C'est la substance des écrits qui se sont publiés sous son nom, et auxquels il n'est pas facile de répondre. Si la maison de ville entrait dans ce même

sentiment, il serait difficile de refuser cette demande ; mais Ton prétend de dissiper la pensée que quelques uns en peuvent avoir, fomentés par les ministres presbytériens fort intéressés en cette insurrection, quelques-uns d'entre eux ayant excité le peuple comme à une guerre sainte. Ceux de Londres prêchent un accommodement, et ils ont raison d'appréhender la ruine d'un parti qui attirerait sans doute la leur.

Le Parlement n'a, tous ces jours, été occupé qu'à donner des ordres sur l'affaire présente; il s'y était proposé de donner pouvoir audit sieur Lambert de faire quelque accommodement avec les soulevés, mais celte ouverture n'a pas été suivie ; il s'est aussi mis en délibération de rétablir quelque officier de l'armée depuis peu cassé, sur l'assurance que donnait le lieutenant-général Fleelwood de son affection à la république, sans que son appui ait pu rien gagner ; et l'aversion qu'a ce corps pour les officiers qui ont été favorables au gouvernement d'une singulière personne excite de la jalousie dudit sieur Lambert, qui n'aurait point été employé si les officiers n'avaient témoigné le désirer.— Je n'ai reçu que cejourd'hui de nouvelles lettres de créance, et comme M. le comte de Brienne me mande que Votre Éminence juge de la bienséance que je ne prenne point l'audience si le Parlement ne met de la différence dans ma réception, ce sera un sujet de négociation avec les ministres du Conseil pour les faire convenir de quelque distinction qui soit proportionnée à la dignité du roi et de la France.

Je n'apprends pas qu'il soit arrivé des nouvelles du Sund depuis ces derniers jours, ni qu'il se soit passé rien de remarquable, que la mort du prince de Wurtemberg, qui était en France l'hiver passé.

J'ai reçu la lettre que Votre Eminence m'a fait l'honneur de m'écrire le Ie* du mois ; le contenu me donne seulement lieu d'ajouter qu'il ne se parle présentement d'aucune vente, et que quand la résolution s'en prendra, je ferai toute diligence pour en informer Votre Éminence, que je supplie de

vouloir donner les ordres qu'elle m'a depuis peu fait espérer.

Il m'est rapporté présentement que des nouvelles viennent d'arriver au Conseil qui l'assurent que le nombre des soulevés est bien moindre qu'il ne croyait, et ne peut au plus être que de 2,000 hommes.

3° if. de Bordeaux à if. le comte de Brienne.

Londres, 18 août 1659.

J'ai reçu les deux lettres dont vous m'avez honoré, en date du 9e d'août, qui accompagnaient celle du roi au Parlement ; le contenu des premières me confirme qu'il a été jugé que je n'avais pas mal à propos fait difficulté d'être traité d'égal avec l'ambassadeur des Provinces-Unies, et que c'est encore le sentiment de Son Eminence que j'insiste sur le nombre ou la qualité des membres qui me doivent venir prendre ; je tâcherai d'en faire convenir les ministres du Conseil devant que de prendre audience, et elle ne se différera pas beaucoup si M. Lockhart a parlé suivant les ordres de ses supérieurs quand il a promis toute sorte de satisfaction ; il semble d'ailleurs que le présent régime ne soit pas en état de refuser une civilité qui sera désirée absolument de la France. . . .

if. de Bordeaux à if. de Brieime.

Londre», 10 juillet 1659.

Monsieur,

Le démêlé que j'ai eu avec le Parlement est toujours au même état, et le Conseil a dépêcbé un exprès à M. Lockhart sur ce sujet; jusqu'à son retour, ce différend ne prendra pas de fin, encore que l'on reconnaisse d'avoir agi avec beaucoup d'emportement. Pour sauver ce procédé du blâme que

lout le monde lui donne, les ministres du régime veulent établir qu'ils m'ont fait savoir la résolution prise, il y a dix ans, de ne mettre point de différence dans la réception des ambassadeurs, que ceux d'Espagne s'étaient soumis à cette loi, et que j'ai refusé l'audience; en quoi il n'y a mot de vérité ; et le maître des cérémonies soutient n'avoir rapporté au Parlement et à moi que ce qui se sera vu dans ma précédente dépêche, depuis laquelle il m'a encore élé insinué que le régime négocierait par M. Lockhart si je ne voulais pas demander audience au Parlement, et qu'il s'attendait que, si la France n'avait pas d'ailleurs résolu de faire la guerre â l'Angleterre en faveur de la famille royale, comme beaucoup d'avis le veulent, le roi m'ordonnât de passer sur ces formalités. J'ai témoigné me mettre peu en peine par qui les volontés d'ici fussent portées, et que, si Sa Majesté voulait user de complaisance envers ce régime, je n'aurais aucune répugnance à exécuter ses ordres; mais que devant qu'ils me fussent envoyés, je ne pouvais avec honneur me départir d'une demande si raisonnable, après le bruit qui s'était fait. Il me semble aussi plus à propos que, si le roi ne se soucie pas qu'il soit apporté de la différence entre ses ministres et ceux des autres États, l'on lui en ait toute l'obligation. Ces considérations et le désir qui m'a paru que j'éloignasse, autant qu'il me serait possible, la reconnaissance du présent régime, me feront attendre sans inquiétude les ordres de Sa Majesté. Je suis certain, et il se peut reconnaître par Je soin qui a été pris ici de dépêcher un exprès en France, que, quelque fierté que professent les ministres de l'État, ils sont en peine de la manière que sera reçu leur manquement de respect, qui fait concevoir aux mécontents de grandes espérances. J'ai déjà écrit les plaintes contre ma lettre de créance; elles se continuent publiquement, et il s'établit que c'était par civilité seulement que j'étais reconnu ambassadeur; et dans la réponse que le Conseil d'État fit hier à ce que je lui avais écrit touchant la suspension d'armes, il ne me donna pas le titre dû à cette qualité, me traitant de lord simple-

ment, ou seigneurie, au lieu d'excellence ; l'adresse même n'est pas aux termes qu'elle devait être, bien que, n'ayant pris dans mon écrit que le titre d'ambassadeur de France, sur ce que l'un des ministres du Conseil témoigna qu'il était désiré que je me qualifiasse ambassadeur du roi de France auprès du Parlement de la république d'Angleterre, je n'en eusse pas fait difficulté. Ce sont de petites chicanes qui font connaître les dispositions des esprits d'ici, et leur pente à recevoir ombrage des moindres bagatelles dans le temps qu'ils donnent tant de sujet de trouver à redire à leur procédé; je ne manquai pas hier au soir d'en faire des reproches assez forts au même ministre du Conseil qui me vint trouver, et de lui déclarer que, quand le Conseil manquerait à son devoir envers la France, elle n'en perdrait pour cela rien de sa dignité ; il attribua fort nettement cette façon d'agir à l'aigreur causée tant par la lettre du roi que par le refus que j'ai fait de prendre audience; il prétendit encore me prouver que je n'étais point établi ambassadeur auprès du nouveau régime. Cette question donna lieu à un long raisonnement qu'il serait ennuyeux de rapporter, et nous le finîmes sans conclusion, ledit ministre soutenant toujours la conduite du Parlement

Il n'oublia pas aussi ce dilemme que la France voulait faire la guerre à l'Angleterre ou entretenir la bonne intelligence; qu'au premier cas, quelque civilité dont il fût usé en mon endroit, elle ne changerait point notre dessein, et qu'au dernier, nous ne romprions pas sur une cérémonie ; qu'ainsi le Parlement attendait le retour du courrier dépêché. Nous passâmes ensuite au sujet qui avait amené chez moi ce ministre, le premier des plénipotentiaires destinés pour la paix du Nord ; c'était pour savoir les particularités de la suspension d'armes que le Conseil d'État m'avait demandées par son écrit, et dont j'avais remis à l'informer par les ministres qu'il me députerait. Sa plus grande peine fut d'entendre ce qu'emportaient ces mots : jusqu'à nouvel ordre; je

I ui dis que la surséance n'ayant pas été déterminée à cause de l'incertitude du temps auquel la paix serait conclue ou la négociation rompue, il avait été jugé nécessaire de parler indéfiniment, et que l'intention était de ne rien entreprendre les uns sur les autres jusqu'à ce que l'on fût mutuellement convenu de rentrer en guerre, ce qui dépendait du succès qu'aurait le voyage de Son Éminence. Ledit ministre me demanda aussi la copie de l'acte arrêté par la France et l'Espagne, présupposant que le Parlement ne pouvait délibérer sans le voir ni sans en savoir le contenu ; je ne me trouvai pas en état de le satisfaire, mais je lui promis d'écrire le désir d'ici, qui me semble assez raisonnable. Il se peut cependant voir, de la réponse du Conseil d'État, qu'il accepte la suspension d'armes. Je reconnus aussi, par le discours de ce même ministre, que M. Lockhart a ordre de retourner auprès de Son Éminence après qu'il aura présenté sa lettre de créance au roi \ que toutes les instructions et dispositions des plénipotentiaires d'ici sont expédiées, et qu'ils doivent partir demain ou après-demain ; mais il ne s'ouvrit pas sur le particulier ; et je n'apprends pas de l'ambassadeur de Hollande, ni d'ailleurs, que leurs ordres publics soient différents du traité signé ; la ratification a été résolue mutatis mutandis. Le sieur Downing doit rester à la Haye pour faire les changements, qui ne sont que du nom de Protecteur en celui de la république d'Angleterre. 11 a été proposé ce matin que, pour bien établir l'amitié entre les deux républiques d'Angleterre et de Hollande, il fallait envoyer à celle-ci des personnes bien entendues et qualifiées. Cette proposition, suivie de la nomination du chevalier Vane à cet emploi, est considérée comme un prétexte recherché pour l'éloigner d'Angleterre par ceux qui sont jaloux de son crédit, que l'on prétend diminué depuis que, parlant dans l'assemblée de la forme du gouvernement, il avança que le peuple étant fol, l'autorité ne lui devait pas être confiée, mais bien à des personnes pieuses et saintes, sous le nom desquelles sont entendus les sectaires de la cinquième monarchie auxquels il

prêche fort régulièrement. Cette ouverture ne fut pas suivie, et il n'est pas encore certain quelle sorte de république agréera au Parlement, les sentiments des membres étant assez différents; la matière n'a point depuis été remise sur le tapis, et la plus considérable résolution de ces derniers jours a été la confirmation du payement des dîmes aux ministres jusqu'à ce qu'il se soit trouvé quelque autre fonds pour les maintenir. Les trembleurs ne sont pas satisfaits de cet acte, mais il est prudent de contenter les presbytériens, dont le nombre excède de beaucoup celui de tous les autres sectaires ensemble. 11 se fait d'autres propositions pour acquitter les dettes publiques ; mais elles ne sont point encore trouvées considérables, n'étant que des recherches contre ceux qui ont été dans l'emploi ces derniers temps. L'acte d'indemnité n'est point encore passé, et l'on parle d'en excepter cinq ou six personnes dont le secrétaire Thurloe est du nombre, quoique suivant l'opinion publique il ait fait tout devoir pour se concilier avec le gouvernement, jusque même à donner des avis très-salutaires, entre autres que, dans l'assemblée qui se fait à Bayonne, il y doit être traité du rétablissement du roi d'Angleterre à condition qu'il donnera aux catholiques libel lé de conscience et abolira les lois pénales faites contre eux. Ce bruit sans fondement semble donner de l'alarme au gouvernement; au moins en témoigne-t-il avoir, et sur ce prétexte presse l'établissement des milices du pays. Les lettres du milord Henry ont été lues dans le Parlement; elles assurent son passage en Angleterre et qu'il s'est démis du gouvernement ; celles de l'armée ne font pas paraître moins de soumission, et Ton travaille à la réformation des officiers dont grande partie doit être changée, pour rétablir ceux que le Protecteur défunt a chassés de l'emploi. Il est arrivé nouvelles de Dunkerque qui assurent que la mutinerie des soldats, causée par le défaut de payement, est apaisée, et Von n'a pas laissé d'y envoyer d'ici quelques commissaires.

1° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londre», 12 et 26 mai 1659.

(Voir les XXVIII et XXIX.)

2« Le même au même.

Londre», 2 juin 1659.

(Voir le no XXX.)

3» Le même au même.

Londres, 3 juin 1659.

Monseigneur,

Je crois devoir envoyer après l'ordinaire qui est parti cette nuit, et s'il se trouve avoir passé la mer, jusque en France, pour faire savoir à Votre Éminence que ce malin le Parlement a reçu une lettre du milord Henry, dont l'adresse était au comité, pleine de soumission, et que la même fait espérer une pareille déclaration des officiers de l'armée, qui étaient assemblés pour la résoudre. 11 s'ajoute que l'arrivée de la déclaration du Parlement a produit ce grand changement, et qu'aussitôt qu'elle a paru les plus affidés dudit milord se sont rangés du côté du nouveau Parlement. Ces particularités sont de peu de conséquence, mais l'on regarde cette réunion des troupes comme le dernier coup que pouvait recevoir M. le Protecteur; aussi a-t-il ce même matin envoyé sa réponse par écrit, par laquelle il se soumet au Parlement et au gouvernement, lui offre ses services et en demande la protection. Cet acte était accompagné d'un état de ses dettes et de ses biens. La compagnie en est demeurée satisfaite, aussi bien que de la dépêche de son frère. Il ne reste rien désormais à désirer pour l'établissement de la république, si ce n'est l'uniformité de sentiments entre ceux qui la composent; comme ils voient un grand obstacle levé, leur autorité de-

meurera plus absolue, et Ton attend que toutes les villes suivent l'exemple de quelques-unes qui ont déjà fait des adresses au Parfement. Londres n'a pas encore fait cette démarche, quoique la résolution en ait été prise il y a quelques jours dans le conseil de la bourgeoisie. Les alarmes d'un soulèvement semblent s'être dissipées à la lecture de ces deux actes, et il s'est proposé ce matin dans le Parlement de passer un acte d'oblivion pour tout le passé. L'ambassadeur de Hollande a eu aussi audience publique dans la compagnie et s'est fort étendu sur les affaires de Suède. Il sera sans doute jugé à propos de me mettre en état de faire la même démarche, et c'est en partie le motif qui me fait dépêcher un exprès, prévoyant que toute remise causerait de la défiance, et que d'ailleurs Votre Éminence peut souhaiter, dans la conjoncture présente, d être précisément informée de ce qui se passe ici.

M . de Bordeaux à M. de Brienne.

Londres, 7 juillet 1659.

Monsieur,

Je croyais rendre compte aujourd'hui de l'audience que j'attendais avant-hier, mais il se forma un incident qui la fit remettre, et à moins que le Parlement ne change de sentiment, elle pourra bien être différée encore jusqu'à ce qu'il m'ait été envoyé des ordres sur la question dont il s'agit. Aussitôt que la lettre de créance du roi m'eut été rendue, j'en donnai avis à un des ministres du Conseil, et après lui avoir déclaré ce que Sa Majesté désirait du Parlement devant que de le reconnaître, je lui fis aussi entendre qu'il se devait apporter quelque différence à la réception d'un ambassadeur de France et à celle de celui d'un État inférieur, suivant l'usage observé autrefois en Angleterre et dans les autres États; suggérant que si la distinction ne s'établissait pas dans la qualité des membres du Parlement qui me de-

vaient venir prendre pour m'introduire à l'audience, elle devait au moins être dans leur nombre , afin qu'il parût au dehors que l'Angleterre considérait d'une autre façon la France qu'un royaume ou république inférieure en puissance. Je proposai aussi de mettre quelques troupes sous les armes au lieu des gardes du corps à qui l'on fait prendre les armes en France pour honorer les ambassadeurs des premiers États. Ma prétention fut reçue sans contredit, et même avec un aveu assez exprès de sa justice; néanmoins le maître des cérémonies m'étant venu avertir le 4 de ce mois que le Parlement me donnerait audience le lendemain matin sur les dix heures, je le trouvai tout neuf et il me déclara n'avoir ordre d'en user autrement que comme il s'était pratiqué avec l'ambassadeur de Hollande, ce qui m'obligea de le charger de marquer au Conseil que cette grande égalité blessait un peu la dignité de la France, et qu'il en devait être usé en droit avec la même différence qui serait apportée entre l'ambassadeur d'Angleterre et ceux de quelque prince ou république moins considérable , insistant à ce qu'au moins il me fût envoyé plus grand nombre de députés au Parlement pour m'accompagner à l'audience. Il me promit de faire ses diligences sans me former aucune difficulté ; je n'eus point néanmoins de ses nouvelles jusques au lendemain qu'à l'heure destinée pour l'audience, il vint seul me dire que messieurs du Conseil n'avaient pu changer les ordres donnés pour ma réception , étant émanés du Parlement, qu'il était aussi trop tard pour faire prendre dans cette assemblée une nouvelle résolution; que tout ce qui s'était pu faire avait été d'augmenter le nombre des soldats et des carrosses qui furent employés à l'audience de l'ambassadeur de Hollande, mais qu'il n'y avait que trois commissaires et que le chef était le même qui lui avait été envoyé. Je crus devoir insister sur la différence que j'avais, dès le commencement, proposée, et priai encore le maître dis cérémonies de s'en retourner au Parlement pour y exprimer mon désir, et que j'aimais mieux différer mon audience d'une heure, même d'un jour ou deux,

et Pavoir plus honorable ; que je me satisferais quand , au lieu de trois commissaires, il m'en serait envoyé quatre, et que le roi n'avait pas moins sujet de se formaliser que l'on affectât ici un traitement si égal entre la France et les autres États inférieurs, que si l'ambassadeur d'Angleterre était reçu de la même manière que celui de Gênes ou de quelque autre État inférieur. Aussitôt que cette proposition eut été rapportée au Parlement, quelques-uns prirent occasion de déclamer contre la France et son inclination envers le présent régime; et au lieu de mettre l'affaire en délibération, il fut ordonné de congédier les carrosses, de quoi le maître des cérémonies me vint donner avis comme de soi-même et sans ordre. Ce procédé assez brusque fut d'abord publié partout Londres et jugé un peu violent , même imprudent, étant toujours observé, en Angleterre plus qu'en un autre État, de distinguer les ambassadeurs, et le nouveau régime n'ayant pas de sujet de prendre en mauvaise part mon insistance, ni de se cabrer sur une occasion si légère et dans le temps qu'il a besoin de ménager ses voisins, surtout la France, seule capable de traverser son établissement. Ces mêmes considérations m'ayant fait douter que le maître des cérémonies n'eût dans son rapport aigri les esprits, j'envoyai hier chez le même ministre du Conseil , pour lui témoigner que j'étais surpris de ce grand emportement et que l'on donnât si mauvaise interprétation à ma conduite après avoir apporté toutes les facilités possibles pour m' accommoder au désir du régime et m'être si bien expliqué à lui sur ma prétention ; il m'a mandé qu'à la vérité la manière de me recevoir avait été réglée par le Conseil en son absence, et que, s'il eût été présent, cette question aurait été prévenue, aussi bien que beaucoup d'autres difficultés qu'il avait faii éviter; que mes lettres de créance ne s'étaient point trouvées, ni dans la forme ni dans la substance, telles que le Parlement en pût être content, jusque-là que beaucoup avaient prétendu qu'elles ne m'établissaient pas ambassadeur, mais seulement présupposaient que je l'avais été du temps du Protecteur, ce qui ne me pouvait pas

servir de titre aujourd'hui , que d'ailleurs il avait été donné des avis ici qui confirmaient notre mauvaise volonté envers le régime, et que, s'étant trouvés si mal disposés, peu de chose avait été capable de faire prendre telle décision; qu'au reste le maître des cérémonies avait rapporté que je ne me satisfaisais ni du nombre ni de la qualité, quoique autrefois l'ambassadeur d'Espagne n'eût pas été traité plus honorablement, et que l'Angleterre n'ayant jamais mis de la différence entre cette couronne et celle de France, nous n'avions pas intérêt s'ils rendaient plus ou moins d'honneur aux autres États, et qu'il ne fallait s'attendre que le Parlement changeât ses ordres quand môme il devrait avoir la guerre. Ce discours fort fier m'a obligé de renvoyer ce matin au même minisire pour l'éclaircir premièrement sur le fait, et aussi lui faire entendre que la France n'était pas en état de recevoir la loi; que si d'abord le Conseil eût envoyé quelqu'un pour conférer sur cette difficulté et m'eût apporté de bonnes raisons, je m'y serais rendu; mais que maintenant, après l'éclat qui s'était fait, je ne pouvais, sans diminution de la dignité de la France, me relâcher, et qu'il y avait moins d'inconvénient que le Parlement rendît la civilité qui en était désirée; qu'ainsi je le conviais de prendre quelque résolution convenable à l'intérêt que les nations ont de vivre en bonne intelligence et de suivre de meilleurs conseils que ceux qui peuvent être suggérés par la colère ou par la défiance mal fondée; qu'au reste c'était une grande délicatesse de trouver à redire que les lettres du roi me supposassent ambassadeur, et de vouloir que , me trouvant ici revêtu de cette qualité, Sa Majesté parlât comme si elle m'envoyait tout de nouveau en Angleterre; qu'il n'y avait pas plus de sujet de se plaindre de ses expressions bien qu'elles ne fussent pas peut-être si affectueuses que celles du roi de Suède et autres Etats, comme il m'avait été remarqué, cette différence ne procédant que de la mauvaise condition où se trouvaient ceux-ci, outre que nous n'avions guère accoutumé de prendre le style des autres nations; j'ai ajouté à cette répartie , qui m'a semblé devoir être proportionnée

au discours du ministre, qu'en mon particulier jetais fort fâché que Ton fût ici fort enclin à mal interpréter tout ce qui procédait de la France, que j'aurais souhaité trouver quelque voie honorable pour sortir de ce démêlé, et qu'il ne m'en paraissait aucune; mais que le Parlement pouvait avec bienséance prendre d'autres résolutions s'il considérait que je n'étais pas ici en qualité d'ambassadeur ordinaire, tous les pouvoirs en vertu desquels j'ai traité me qualifiant extraordinaire, et ma lettre de créance leur étant en quelque façon relative. Cette ouverture m'a semblé la plus capable de donner ici un titre de rentrer en soi-même, étant certain que, sans quelque diminution d'honneur après un si grand bruit, je ne puis me satisfaire d'une réception semblable à celle de l'ambassadeur de Hollande. J'ai aussi fait dire au même ministre que, voyant mon audience différée, je ne voulais pas néanmoins remettre l'exécution des ordres qui m'avaient été envoyés d'avertir le Parlement que la suspension d'armes entre la France et l'Espagne a été prorogée, et que, si l'Angleterre la veut continuer, il fallait le déclarer par quelque acte. Je n'ai pas laissé d'en écrire ce matin au Conseil d'État, le conviant de prendre une prompte résolution; elle sera sans doute envoyée à M. Lockhart à cause de la querelle qui a donné lieu à l'ambassadeur de Hollande de me visiter aujourd'hui, sous prétexte de m'entretenir des affaires du Sund, mais en effet à dessein de me parler de ce qui s'était passé, dont il s'est trouvé bien informé de toutes les raisons que peut alléguer le Parlement pour justifier son dernier procédé à mon égard; elles se réduisent à l'usage observé depuis son établissement de traiter tous les ambassadeurs également, quoique néanmoins en ma considération on avait fait mettre sous les armes un régiment et augmenté le nombre des carrosses, au lieu qu'à son audience il n'y avait que quelques files de mousquetaires ; il a aussi voulu adoucir l'aigreur que le Parlement a témoignée ; la lin de sa conversation a été de me porter à l'accommodement, duquel je ne me suis pas éloigné, pourvu que ce fût en conservant la dignité de la France ; il

ne me semble pas néanmoins à propos de témoigner de l'empressement, et puisqu'il ne m'a point été donné de réponse, je dois attendre devant que de faire aucune autre démarche, crainte qu'elle n'augmentât la fierté de ce régime qui, dans cette rencontre, est tout extraordinaire. 11 s'en peut inférer que l'on n'est pas ici bien persuadé des intentions du roi, et que les différents bruits qui courent que la France songe à rétablir celui d'Angleterre ont fait grande impression ; il est aussi certain, l'ayant appris de différents endroits , que ma lettre de créance a été trouvée fort froide, que même il avait été remis au Conseil à considérer si elle devait être reçue, et qu'encore qu'il eût arrêté de dissimuler, il ne laissait pas de conserver assez de chagrin, dont je n'avais pas été particulièrement informé. La copie de ma lettre n'ayant été vue qu'au moment que l'audience m'a été assignée, le mécontentement doit avoir contribué au refus de la civilité particulière que je prétendais, puisque les ministres du Conseil, à qui je m'en étais auparavant expliqué, n'y avaient point trouvé à redire ; s'ils eussent formé quelque difficulté , ou si même le Conseil m'eût payé de raison, j'aurais évité la question; mais le maître des cérémonies ne m'ayant allégué que le temps, et ne voyant pas que les ordres du roi me pressassent fort de prendre audience , je n'ai pas cru me devoir départir si légèrement d'une prérogative qui s'accorde aux ministres de France dans les autres États. Si le Parlement tient son cœur, je serai aussi bien en état dans quelques jours qu'aujourd'hui de le voir. La pensée m'est venue, pour sauver les apparences et lui donner un titre de mettre quelque différence dans ma réception, de prendre qualité d'ambassadeur extraordinaire; il serait en ce cas à propos de m'envoyer nouvelle lettre pour user même de quelque complaisance envers le régime; il se pourrait apporter quelque changement dans le style, et au lieu de renfermer ma créance à ce qui regarde les affaires de Suède, de quoi l'on se plaint ici, de la concevoir en termes généraux. Encore que le gouvernement ne soit pas si établi ni en tel état que l'on le doive

appréhender, la division étant toujours grande entre ceux qui le composent elles chefs de l'armée, jusque-là que le général Fleetwood offrit , il y a deux jours, de remettre sa commission, néanmoins, si le roi le veut ménager, il faut prendre cet expédient, le Parlement étant composé d'esprits assez extravagants pour oublier en cette occasion, aussi bien qu'ils font dans beaucoup d'autres affaires, leur propre intérêt. II sera aussi à propos de témoigner à M. Lockhart, s'il se trouve encore à la cour, le sentiment de Sa Majesté sur cette rencontre qui empêchera que les plénipotentiaires destinés pour le Sund ne me voient. Leur instruction de\ait être levée ce matin dans le Parlement, après quoi ils doivent partir. Les ministres de Suède, dans leur première audience, ont fait instance pour obtenir une entière assistance d'Angleterre, et leur discours tend à persuader que leur maître maintient seul l'intérêt protestant, que la France et l'Espagne ont été portées, par les intrigues des jésuites, à faire la paix dans le temps que la maison d'Autriche était armée, afin qu'elle eût toute facilité de l'opprimer; il accuse aussi les Provinces-Unies d'être entrées dans ce même intérêt, et nous reproche d'avoir apporté du retardement et de l'obstacle aux desseins de leur roi ; il y a de quoi s'étonner que, recevant tous les jours toute sorte d'assistance de la France, ses ministres osent parler en ces termes. L'ambassadeur de Hollande ne manque pas de les relever, et je ne vois pas que l'on les art ici fort approuvés. Le Parlement a, ces derniers jours, continué de travailler sur les moyens d'avoir de l'argent, et a résolu de lever eu quatre mois l'année entière; il a demandé un emprunt à la ville de Londres sans l'obtenir; l'acte d'indemnité a aussi été remis sur le tapis sans avoir été arrêté. Les Trembleurs ont présenté une requête tendant à la cassation de tous les ministres anti-christians; après un long débat il passa de les remercier. Lemilord Henry a encore renouvelé les assurances de sa soumission et qu'il viendrait en Angleterre. L'on continue de mettre les milices en état dans toutes les provinces.

5» M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 29 juillet 1659.

Monseigneur,

Je suis toujours en même état avec le Parlement, et les dernières lettres de M. le comte de Brienne ne'me donnent pas lieu de redemander audience devant que d'avoir reçu des ordres; cette froideur n'a pas empêché que le chevalier Vane et deux autres ministres du Conseil ne soient venus ce jour chez moi. Après quelques civilités et démonstrations de reconnaissance des sentiments du roi envers le régime d'Angleterre, ils m'ont parlé des affaires du Sund et proposé que la difficulté qui se présentait sur la restitution de Bomholm et Drontheim étant de telle conséquence qu'elle pourrait arrêter les médiateurs s'ils n'avaient des instructions précises de leurs supérieurs, il était jugé ici à propos de leur en envoyer, et afin de ne rien résoudre que de concert avec la France, de savoir mon avis. J'ai déclaré n'avoir point d'information sur ce point assez précise pour donner l'éclaircissement qui m'était demandé, mais que notre pensée avait été, en convenant du traité passé à la Haye, que les ministres de France, Angleterre et Hollande ajustassent sur les lieux les difficultés qui se présenteraient dans cet accommodement, en se conformant autant qu'il serait possible au traité de Roskield, ce qui ne les empêchait pas de pourvoir à- la satisfaction des deux rois par quelque échange ou autre récompense, une paix de cette qualité ne se devant pas retarder pour une place de plus ou de moins ; que sur ce fondement Sa Majesté ne dédirait pas l'Angleterre si elle jugeait nécessaire dt prendre quelque expédient, et qu'il fallait seulement éviter le reproche auquel nous serions exposés si nous contribuions à dépouiller le roi de Suède des conquêtes qu'il a faites dans la première guerre. Lesdits ministres ont paru entrer dans ces sentiments plutôt par leur contenance que par aucune réponse positive, n'ayant fait que recevoir mon discours et professer que jusqu'à présent, sans la flotte d'Angleterre, le roi de

Suède aurait été accablé par ses ennemis, ce qu'il reconnaissait bien. La fin de cette Conversation a été une assurance très-précise qu'il ne "se passerait rien, ni à la Haye et en Zélande, que de concert avec les ministres de Sa Majesté, et que l'intention du Parlement était de pacifier ces quartiers du Nord le plus tôt qu'il se pourrait, afin de se décharger de la grande dépense qu'apporte la flotte. J'ai aussi fait espérer que les ministres de France correspondraient à cette conduite, et croyant'fâire tomber sur les difficultés de mon audience, j'ai passé aux nouvelles que le Conseil avait reçuesde M.Lockhart, leur demandant s'il n'avait point encore présenté ses lettres de créance; ils n'ont pas approfondi cette matière, et après m'avoir dit qu'il avait ordre de se rendre à Bayonne aussitôt que l'audience lui aura été donnée, ils m'ont renouvelé les protestations du désir qu'a le Parlement de bien vivre avec la France et d'agir en toutes rencontres de concert

Il y a, ces derniers jours, eu grandes alarmes ; l'on croyait l'armée si mécontente qu'elle eût résolu de rompre le Parlement cette semaine; mais cet orage est dissipé; cette mésintelligence semblait procéder des longueurs qui s'apportaient à l'acte d'indemnité, à la remise du paiement des arrérages dus à l'armée et à rétablissement de la milice. Pour faire cesser ces sujets de plainte, le Parlement a enfin passé cet acte d'oblivion ou d'approbation de tout ce qui a été fait sous les Protecteurs, à la réserve des charges et honneurs conférés; il a aussi fait espérer satisfaction sur le second point, et les officiers subalternes ont été persuadés que la milice ne tendait qu'à la sûreté du pays contre les ennemis du gouvernement, entre autres les royalistes, contre lesquels il se projette un acte de bannissement de tous ceux qui n'ont point été reçus autrefois à composition. Soit qu'en effet ils aient eu quelque dessein ou qu'il ait été jugé nécessaire de le faire croire, l'on a fait tous ces jours de grandes recherches dans Londres, et les troupes ont été les nuits sous les armes. Cette rumeur est aujourd'hui apaisée, et le Parlement paraît sans

défiance de l'armée ; il n'a pas laissé de mettre sur pied une compagnie de 160 maîtres pour sa garde.

6° M* de Bordeaux à M. de Brierm».

Londres, Si juillet (659.

Monsieur,

J'avais remis à cejourd'hui de répondre plus particulièrement à quelques points de la lettre qu'il vous avait plu de m'écrire le 20 du courant; celle du 27 qui m'a depuis été rendue traitant des mêmes matières, la réponse que j'y ferai m'acquittera de ce devoir et fera savoir qu'ayant voulu conformer ma conduite à vos sentiments et donner lieu au Parlement de faire quelque démarche qui me permît de demander encore audience avec bienséance, le chevalier Vane, auquel je me suis adressé, m'a mandé que M. Lockhart avait eu un si bon accueil en France qu'il était juste d'user de pareille civilité à mon endroit et de chercher quelque expédient pour me satisfaire, mais qu'il était à propos de ne rien presser devant la réception des nouvelles lettres de créance que ledit sieur Lockhart a assuré me devoir être envoyées, afin que le Parlement eût un titre de revenir et se portât à ce que j'en puis désirer. Ce discours, accompagné d'offres de ses offices particuliers, me ferait espérer lesdites lettres si votre dernière dépêche ne me paraissait assez éloignée de cette résolution, quoique ce soit la plus honnête voie pour sortir de ce démêlé, et que Sa Majesté puisse, avec moins de préjudice, faire une réponse obligeante à la lettre du Parlement et me donner une qualité dont ledit sieur Lockhart se trouve revêtu, que de souffrir une égalité entre ses ministres et ceux des États de moindre dignité, surtout après que la question a été émue. Je ne connais pas bien quel fondement a eu M. I^ockhart d'écrire qu'il y avait disposé la cour de France, mais il est bien certain que le régime d'Angleterre l'attend, et que, jusqu'à ce qu'il soit désabusé, bien loin de faire aucune démarche pour avancer mon, audience, il l'éloignera voyant que son

ambassadeur n'en est pas plus mal regardé. Ainsi Ton ne doit pas se persuader que je sois recherché, et il faut me soumettre au traitement commun à tous les ambassadeurs ou m'envoyer des lettres plus agréables au Parlement; j'ai quelque impatience de savoir lequel des deux partis sera jugé moins déshonorable, et d'être par là en état d'agir autrement que ces derniers jours dans les affaires qui se présenteront. J'avais pris occasion de faire parler audit sieur Vane sur ce que M. de Thou m'avait mandé que, dans la ratification du dernier traité signé à la Haye, le Parlement avait oublié de donner au roi les titres qui lui sont convenables, plutôt faute d'y avoir pris garde qu'à dessein, comme il a paru par la facilité que j'ai trouvée à faire concevoir cet acte aux termes qui peuvent être désirés. Les plus éclairés du gouvernement reconnaissent trop l'intérêt qu'ils ont de ménager Sa Majesté pour ne lui pas complaire, et il se sera pu remarquer dans mes dépêches, aussi bien que dans les discours de M. Lockhart, qu'ils sont portés de cet esprit. Je ne voudrais pas assurer que notre traité avec l'Espagne ne leur donnât quelque jalousie. Les différents entretiens que j'ai eus avec quelques ministres de l'État me laissent croire que c'est leur plus grande alarme, et ils auraient de la peine à n'en point prendre en entendant tous les bruits qui se répandent. Que si leur ambassadeur les représente pleins de grande confiance et assez bien établis pour n'avoir rien à craindre du dedans de l'Angleterre, c'est un discours plus politique que véritable ; il ne faut pas lui ajouter plus de foi que quand il parle avec tant d'indifférence de la paix d'entre l'Angleterre et l'Espagne ; je suis assuré qu'elle est fort souhaitée, et ledit sieur Vane, dans sa dernière visite, ne m'en fit point de mystère, me confirmant encore que ce régime ne songeait qu'à bien vivre avec tous les États voisins et qu'à assurer le dedans, persuadé qu'il ne peut être considéré au dehors tanl que son autorisé ne sera pas bien affermie. Tant que M. Lockhart demeurera dans ces termes, il doit trouver créance, mais non pas lorsqu'il affirmera que le Parlement se tient au-dessus de tous les revers

dé la fortune, se pouvant dire aujourd'hui qu'il paraît autant de disposition à un changement que j'en aie vu depuis mon séjour en Angleterre; tout le monde y est mécontent; les inclinations même de l'armée sont assez partagées, et sans la crainte que la division ne rappelât le roi, elle n'aurait pas tant attendu à chasser le Parlement, en soi-même assez peu uni, y ayant deux factions formées, dont l'une est d'accord avec l'armée et l'autre ne songe qu'à la ruiner. Les premiers officiers se sont vus, celte semaine, accusés d'avoir voulu rappeler le mi lord Richard au gouvernement; la dénonciation a été entendue dans le Conseil et dans le Parlement, mais on n'a pu justifier ce fait, qui s'est trouvé n'avoir autre fondement que sur un bruit public. La ville de Londres avait aussi professé ces derniers jours de n'être pas satisfaite de l'ordre du Parlement qui l'oblige de mettre la milice sur pied, et elle présenta.une requête tendante à la diminution du nombre de la cavalerie, et à ce que, sans son consentement, elle ne pût être employée dans aucun service; l'un et l'autre lui ont été refusés, et elle obéit. 11 y a eu proche de Londres quelque soulèvement des paysans pour lesquels dissiper l'on a envoyé d'ici trois compagnies de cavalerie. S'il fallait croire les royalistes, l'on serait tous les jours à la veille d'une émotion générale de ceux de leur parti, et je suis quasi persuadé que, pour peu de secours qu'ils crussent avoir de dehors, ils se porteraient à quelque entreprise contre le gouvernement, que la levée de cette nouvelle milice rend encore plus odieux, étant assez onéreuse au peuple et de peu de profit. C'est la condition présente du Parlement, dont les assemblées n'ont produit tous ces jours aucune résolution considérable; il doit s'appliquer sans intermission à régler la forme du gouvernement et pourvoir à la sûreté publique et faire fonds pour les dépenses.- J'apprends que depuis peu le Conseil a dépêché un vaisseau à la flotte avec quelques instructions. Le ministre de Suède, en ayant eu l'alarme, m'est venu voir, après une interruption de visite pendant huit jours, et a fait tout devoir pour tirer de moi quelque éclaircissement des intentions d'ici,

se plaignant de ce que, dans les dernières conférences qu'il a eues, Ton lui a témoigné de la disposition à obliger son maître de se départir de quelques avantages du traité de Roskield. Je n'ai point guéri ni augmenté ses défiances, me tenant dans des termes généraux; je Pai assuré d'avoir, suivant les ordres du roi, passé les mêmes offices sous le présent gouvernement que du temps des Protecteurs pour porter l'Angleterre à s'armer en faveur de son maître, non pas afin de favoriser la conquête du Danemark et de la Pologne, mais bien pour le garantir de tant d'ennemis que celte guerre lui avait suscités et lui procurer une paix honorable, et sur ce que présentement les médiateurs étaient sur les lieux et que sans doute ils chercheraient tous les moyens de satisfaire les deux partis. J'ai ensuite convié ledit ministre d'écrire en cès termes à sa cour afin de la désabuser des impressions qui lui avaient été données que nous traversions ses desseins. Il a bien entendu que je lui reprochais d'avoir donné ce faux avis, et s'en est voulu justifier en le désavouant et professant de reconnaître que j'avais agi fort avantageusement pour son maître; mais quoiqu'en effet ce dût être son sentiment , il a tenu un langage bien différent dans ses lettres. Le surplus de sa conversation me laissa persuadé que son maître ne s'accommoderait pas avec la Pologne si facilement que nous le croyions s'il est obligé de faire la paix avec le Danemark. Je lui témoignai que la France ne souhaitait pas moins l'une que l'autre et que ce serait un traité de peu de force s'il n'était général. Cette raison ne sera pas de grand poids, à moins qu'elle ne soit secondée par la nécessité de déférer au désir des autres nations, et il est à craindre que l'Angleterre ne s'intéresse pas tant à la paix de Pologne qu'elle veuille la presser avec autant de chaleur que celle de Danemark, pour laquelle il a été ordonné des instructions très-précises aux plénipotentiaires d'ici ; et si celles qui leur ont été envoyées depuis peu les mettent en liberté de laisser au roi de Danemark Drontheim et Bornohlm, à quoi je vois toute apparence, il né fera pas scrupule de traiter sans ses alliés, en ayant un

assez beau prétexte; c'est la pensée des ministres d'ici et de l'ambassadeur de Hollande qui m'a, dans notre dernière entrevue, déclaré que le roi obligerait ses supérieurs trèssensiblement s'il donnait ordre à son ambassadeur d'acquiescer à ces conditions de paix. Je l'assurai que M. de Terlon se porterait à tout ce que la bienséance permettrait pour les satisfaire, et ce fut ensuite de cet entretien que les ministres du Conseil me vinrent trouver au commencement de la semaine pour savoir mon sentiment sur ce sujet. Les intérêts de l'électeur de Brandebourg n'ont point été mis sur le tapis ; il est considéré seulement comme allié des Polonais ; ainsi son accommodement sera remis après celui de Danemark, que les grandes dépenses des deux flottes obligent de presser plus que les autres. Quant au Portugal, il ne faut attendre rien d'ici; la déclaration m'a souvent été faite que l'on souhaitait fort la conservation de cette couronne, mais non pas jusques à vouloir continuer la guerre avec l'Espagne. L'on peut seulement espérer que les États généraux soient invités de s'accommoder. Je pourrai, étant en état d'agir, ménager les oflices sans crainte qu'ils nous soient reprochés. Je ne vois pas tant de nécessité de m'employer en faveur des catholiques : le Parlement ne songe point à les tourmenter; si les principaux osaienl, il leur donnerait toute liberté. La proposition fut même faite hier de les décharger des taxes qu'ils payent et de s'assurer d'eux par quelque voie ; mais l'on craint d'exciter trop de clameurs des presbytériens et autres sectaires qui voient bien que ce serait leur ruine, les désordres présents de la religion faisant connaître le développement de la nation. Quelques bruits se sont répandus que le roi persécuterait les sujets religionnaires, mais c'est avec si peu de fondement qu'ils ne font aucune impression. Il est arrivé cejourd'hui des nouvelles de Sund qui représentent le roi de Danemark comme toujours ferme dans la résolution de ne point traiter sans ses alliés, quelques instances que les commissaires hollandais lui aient faites. Ceux d'Angleterre n'étaient point encore arrivés.

7° M, de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Loadre», 7 tout 1059.

Monseigneur,

La lettre dont Votre Éminence m'a honoré, en date du 23 juillet passé, me donne lieu de l'assurer que ma conduite a été fort conforme à ses ordres, et qu'il ne m'est point arrivé de laisser aller aucune parole capable de produire de la jalousie ni de faire espérer aux royalistes que le roi appuie leurs desseins ; et je n'entretiens avec eux aucune relation que celle qui est nécessaire pour me mettre en état d'informer Votre Eminence des affaires d'Angleterre. Je ne puis en écrire aujourd'hui qu'une grande disposition à un soulèvement, non pas tant des seigneurs, de ceux qui ont été de tout temps pour la royauté, que de la noblesse commune, réputés presbytériens, que l'on croit assez portés à un gouvernement républicain; et il est certain que, depuis le rappel du Parlement, ladite noblesse a fait grand amas de chevaux, et que, suivant les mémoires qui ont été donnés, il en est parti de Londres pour équiper une armée plus nombreuse que n'est celle du Parlement j que beaucoup de gentilshommes se sont engagés à fournir un nombre d'hommes à proportion de leurs biens, qu'ils ont fait une division des provinces d'Angleterre, et que ces derniers jours chacun s'est retiré dans celle où il doit servir , avec si peu de discrétion que beaucoup d'entre eux ont pris congé publiquement de leurs amis devant que de s'en aller à leur rendez-vous. Il m'est aussi rapporté que l'insurrection devait commencer à la fin de cette semaine, mais elle a été différée jusqu'à la prochaine, faute de munitions de guerre ; que le roi devait passer en Angleterre, mais qu'il lui a été mandé de différer jusqu'à ce que ceux de son parti aient pu former un corps considérable, de crainte que, s'il venait plus tôt, toutes les forces de la république ne se tournassent contre lui et ne l'opprimassent devant que le secours lui pût être donné, ce qui ruinerait entièrement son parti; au lieu que le soulèvement étant génét.i. 27

ral et les corps commandés par des particuliers, la ruine de l'un ne sera pas de si grand préjudice à la réputation du parti, et n'empêchera pas les autres de pousser leur pointe. L'on veut que le Parlement soit assez informé du dessein en général, mais non pas des particularités, et qu'il ne soit pas en état de l'empêcher n'ayant pas assez de forces pour garder Londres et le plat pays. En effet les principaux du gouvernement sont ou affectent d'être alarmés, et tous ces jours le Parlement ni le Conseil ne se sont occupés qu'à prévenir le mal qui les menace. 11 a été fait un acte pour obliger, sous des peines très-rigoureuses, tous les maîtres de maisons, tant de Londres que de la campagne, d'envoyer dans vingt-quatre heures un état de leurs armes et des personnes qui sont chez eux. Il s'est fait des recherches en beaucoup d'endroits, et Ton a trouvé, chez des bourgeois de cette ville, des cuirasses et force balles d'acier. Quelques gentilshommes assez qualiûés ont aussi été arrêtés à la campagne, où l'on a envoyé de la cavalerie, principalement dans les provinces occidentales et méridionales, d'où il se dit que le soulèvement doit commencer. Le Parlement a continué aussi de donner les ordres pour rétablissement des milices et fortifier les vieilles troupes par des recrues. C'est la présenle disposition de l'Angleterre; tout le monde attend la suite, et beaucoup s'imaginent que les royalistes manqueront de cœur quand il faudra venir à l'action, la plupart de ceux que l'on croit engagés étant trop riches pour s'exposer, à moins d'une division de l'armée qui a trop d'intérêt à se tenir unie pour que l'on en représente quelque corps bien intentionné pour la cause du roi. 11 ne se parle même plus, depuis tous ces bruits, de la mésintelligence d'entre les grands officiers et le Parlement. Il faut que dans peu de jours cet orage soit entièrement dissipé, puisque l'emprisonnement de quelques-uns des principaux fera découvrir les autres complices, ou que toute l'Angleterre soit en armes. Je ne laisse cependant de témoigner aux ministres du Conseil le même désir de voir le Parlement; et sur ce que M. de Brienne m'a écrit que Voire Éminence trouvait k pro-

pos que, pour le satisfaire et lui donner lieu de me faire plus d'honneur qu'à un ambassadeur de Hollande, de m'envoyer d'autres lettres de créance, j'en ai fait part aujourd'hui au sieur Vane, le conviant de disposer l'assemblée à correspondre au procédé si obligeant de Sa Majesté; il m'a mandé que je pouvais attendre toutes les civilités que le Parlement pourrait me rendre, et s'est môme fort étendu sur les bonnes dispositions de cette assemblée envers la France, quelle que pût être sa fortune, et soit que l'Angleterre continuât la guerre avec l'Espagne ou qu'elle fit la paix; sur le sujet de laquelle je dois rapporter que quelques autres ministres de de cet État ont laissé entendre que ce n'était pas leur avantage de conserver des conquêtes au delà de la mer, que Dunkerque était à charge et ne servait qu'à entretenir de la mésintelligence avec l'Espagne; qu'ainsi, s'ils en étaient crus, elle n'empêcherait pas la paix. Ce sentiment de quelques particuliers ne doit pas être pris pour celui de tout le corps; il est néanmoins de quelque poids et fait voir que l'accommodement est ici fort souhaité. J'ai reconnu aussi qu'on était depuis peu rentré dans quelque jalousie de la France, et il m'est rapporté qu'elle était fondée sur les avis que M. Lockharl avait donnés par ses dernières lettres; j'y veux attribuer la curiosité que l'on a eue d'ouvrir les miennes de l'ordinaire d'aujourd'hui, entre autres, celle de Votre Éminence dont le contenu doit avoir effacé toutes défiances.

Je n'ai rien, Monseigneur, à ajouter des affaires du dedans d'Angleterre, le Parlement ayant seulement été occupé sur les milices et autres règlements qui regardent la sûreté domestique; il a remis cependant de délibérer sur la forme du gouvernement, quoiqu'il semble que, s'il l'établissait en parfaite république, ce serait apaiser grand nombre de mécontents. Il n'y a rien du dehors que les plaintes qu'ont faites les ministres de Suède au Conseil d'État, de ce qu'après avoir engagé leur maître dans une guerre pour l'avantage de * la cause commune, au lieu de l'appuyer, la République se joignait aux Hollandais pour le priver du principal avantage

de tous ses travaux. Ce discours assez fier n'a pas fait changer les résolutions déjà prises, et ledit sieur Vane m'a mandé que les plénipotentiaires d'ici devaient avoir reçu les dernières instructions qui leur avaient été envoyées touchant le bailliage de Drontheim et les quatre cent mille rixdallers, et qu'ils agiraient en conformité avec toute diligence. L'ambassadeur de Portugal a cette semaine demandé audience du Conseil pour y faire nouvelle instance sur la liaison qu'il a déjà proposée avec l'Angleterre, aux mêmes termes que sa cour l'avait demandé à la France, et aussi aûn d'exciter le présent régime à s'employer auprès des Provinces-Unies pour l'avancement du traité commencé par don Fernando de Tellès; mais il ne croit pas que le roi soit en état aujourd'hui de l'acheter si cher, ayant besoin pour se soutenir de son argent; je ne vois pas de dispositions à lui donner une réponse fort favorable sur la première proposition, au moins devant que Ton ait des nouvelles de M. Lockhart, l'esprit du gouvernement n'étant pas de s'engager dans aucune liaison qui lui produise la guerre

8° Le même au même.

Londres, 18 août 1659.

(Voir le n© XXXII.)

9° JH. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, SI aoAt 1659.

Monseigneur, .

Je n'ai point encore vu le Parlement, n'ayant pas jugé à propos de demander audience devant que d'avoir concerté avec quelques minisires du Conseil ma réception. Le chevalier Vane et un autre me vinrent trouver hier; ils demeurerent bien d'accord de la distinction que je prétends devoir être mise entre les ambassadeurs de France et ceux des autres États de moindre dignité, et professèrent que le Parlement se tenait obligé de correspondre aux civilités qu'a

reçues son ambassadeur; mais ils ne purent convenir des différences que je leur proposai, et même déclarèrent que le Conseil d'État n'était pas autorisé de délibérer sur ce sujet devant que le renvoi lui en eût été fait par le Parlement, et désirèrent que, pour lui en faire prendre la résolution, je fisse savoir à l'Orateur la réception des nouvelles lettres de créance, et que Sa Majesté entendait qu'il en fût usé en mon endroit avec autant de civilité que M. Lockhart en a trouvé en France. Je n'ai pas fait scrupule de suivre cette ouverture ; et si la disposition de ce corps est telle que lesdits ministres l'assurent, il se trouvera quelque expédient qui terminera notre démêlé avec mutuelle satisfaction. Je me prévalus de cette entrevue pour savoir les résolutions qui avaient été prises sur les affaires du Nord, et il me fut confirmé que le Parlement avait approuvé la dernière convention faite à la Haye entre le sieur Downing et les commissaires des États-généraux, que les plénipotentiaires d'Angleterre avaient aussi ordre de presser le roi de Suède de remettre aux médiateurs ses prétentions pour les places qu'il possède en Prusse, mais non pas jusqu'à faire les déclarations qui lui doivent être portées pour mettre fin au traité de Danemark, sur lequel il me fut dit que les deux rois se plaignaient également des deux républiques, mais que l'Angleterre n'était pas en condition d'agir autrement ni de tenir sa flotte plus longtemps en mer. Ainsi Ton peut, avec beaucoup de fondement, attendre que ce traité sera bientôt en sa perfection. Je fis aussi convenir lesdits ministres des réformations nécessaires dans la ratification du traité de la Haye, et ils s'excusèrent du retardement sur les grandes occupations que le Conseil avait eues dans ces derniers temps. Après que j'eus tiré d'eux les éclaircissements que j'en désirais, ils me demandèrent des nouvelles de ce qui se passait entre Votre Éminence et don Louis de Haro, se plaignant de n'en avoir pas reçu depuis le 1CT de ce mois, et ils passèrent ensuite à une espèce de reproebe de la disposition où l'on était en France d'assister le roi d'Angleterre aussitôt que la paix

d'Espagne serait signée, fondant ce discours sur quelques avis qu'ils disaient avoir reçus depuis peu, que déjà il se faisait des préparatifs dans nos ports pour cette expédition. Je leur témoignai que cette défiance ne pouvait être donnée que par des ennemis communs de la France et de l'Angleterre, et qu'il n'était pas à présumer que le roi voulût sortir d'une guerre qui lui pouvait produire beaucoup d'avantages pour entrer dans une autre d'aucune utilité et contre ses alliés, qu'ainsi le Parlement devait seulement se mettre en peine des mouvements domestiques et des mécontentements de la ville de Londres. Cette réponse donna lieu auxdits ministres de parler de leurs affaires, et il me parurent pleins de confiance que la ville ne se soulèverait point, et que le parti du chevalier Booth n'était pas en état d'attendre le corps que commande le sieur Lambert; ils m'exagérèrent aussi les grandes forces qu'a présentement sur pied le Parlement et les grands dangers dont il était autrefois sorti avec bien moins de puissance, y ayant aujourd'hui, compris les milices, plus de cent mille hommes sous les armes. J'assurai que le roi apprendrait avec joie ce bon état et que la tranquillité se rétablit en Angleterre ; elle n'y est pas néanmoins encore puisque les soulevés ne sont pas dissipés et que leur nombre passe pour être plus considérable que les ministres du gouvernement ne le publient ; il est vrai que l'on n'entend point qu'ils aient exécuté encore aucune entreprise, ni même réduit le château de Chester ; ils se sont contentés jusques à cette heure d'envoyer des partis pour ramasser des armes, s'emparer de quelques châteaux et exciter les peuples que l'approche de l'armée rendra plus froids qu'ils n'ont d'abord paru; mais quand cette première chaleur ne serait point passée , il n'est pas à croire qu'à moins d'une fortune extraordinaire les soulevés se puissent défendre contre toutes les troupes du Parlement; et aussi se sont-ils attendus que les autres provinces prendraient les armes en même temps, et principalement la ville, ce qui serait arrivé sans les diligences qui se sont faites pour l'empêcher. H y eut encore avant-hier grande alarme de Lon-

dres, et le Conseil d'Etat manda sur le soir le maire et les échevins; le président leur fit une déduction des dangers où toute la nation avait été, du dessein qui avait été formé de piller la ville et des véritables motifs du soulèvement arrivé dans la province de Chester ; la conclusion fut une invitation de concouru' avec le Parlement pour prévenir de si grands maux, et ensuite la lecture d'un acte du Parlement qui déclare le chevalier Booth et tous ceux de son parti ou qui lui adhéreront traîtres à l'Etat. La lecture en fut faite à l'issue dans toutes les places de la ville en présence du maire et à la tête de deux compagnies de cavalerie; soit que ce procédé résolu ait intimidé les bourgeois ou que d'ailleurs la crainte que la populace ne se prévalût de l'occasion pour les piller ait changé les résolutions, la nuit du mardi au mercredi, qui devait produire une grande insurrection, a été aussi tranquille que les précédentes. Le Parlement ne laisse pas de prendre des précautions contre la mauvaise volonté qui continue, et il a, suivant l'offre que les sectaires ont faite de s'armer, ordonné la levée de trois régiments, dont le sieur Vane commandera l'un. Ceux qui sont venus de France sont aussi entrés dans Londres et il ne se laisse aucune personne suspecte en liberté. Si les presbytériens, que l'on croit intéressés à conserver le parti du sieur Booth, ont à faire un effort, ce doit être bientôt. Autrement ils ne seraient plus à temps; c'est de quoi Votre Eminence sera informée par mes premières.

• 10° Le même au même.

Londres, 1er jeplembr* 1659.

Monseigneur,

Lalettre dontVotre Éminence m'a honoré le 14 août ne parlant que des difficultés qui se présentaient dans ma réception, j'y répondrai en lui faisant savoir que je fus enfin avant-hier averti par lemaître des cérémonies que le Parlement medonnerait audience cematin et que le comte dePembroke, le général Fleetwood et le chevalier Vane m' y conduiraient. Ces deux

derniers ne se sont point trouvés, et en leur place le comte de Salisbury et le chevalier Wentworth ont fait la civilité. Outre la différence qui s'est trouvée en la qualité de ces députés telle que je l'avais d'abord demandée, la compagnie des gardes du Parlement était sous les armes, dans la place de Westminster, depuis l'entrée de laquelle jusques au degré qui conduit à la chambre du Parlement, par la grande salle; il y avait deux rangs de mousquetaires de plus qu'en l'audience de l'ambassadeur de Hollande ni même en celle de l'ambassadeur de Portugal. Il y avait encore, dans la chambre où je me suis reposé, un fauteuil et un tapis de pied d'extraordinaire; le reste s'est passé en la manière accoutumée, et après avoir fait mon compliment et présenté la lettre du roi avec mon discours en français et anglais, l'Orateur ne m'a donné autre réponse si ce n'est qu'il informerait la maison de ce que j'avais dit; je remets à un autre jour à faire savoir si le Parlement en est resté satisfait, pouvant être que ses sentiments auront été différents de ceux des mêmes membres qui m'ont remis chez moi, ou que leur approbation aura été un effet de complaisance; comme ils m'ont témoigné beaucoup de satisfaction, j'en ai aussi de ma part professé une entière des civilités du Parlement, et grande partie de notre conversation dans l'aller et dans le retour n'a été qu'une mutuelle protestation du désir qu'ont le roi et la République de maintenir une parfaite correspondance entre les deux États. Le surplus de notre entretien fera savoir l'état présent de l'Angleterre. Us m'ont assuré que ce matin le Parlement avait reçu la confirmation, par les lettres du général Lambert, d'une nouvelle qui fut apportée dès avanthier au soir, de la déroute du chevalier Booth et des siens, arrivée jeudi 28 du passé, sur les onze heures du matin, proche le bourg de Northwich, à dix ou douze milles de Chester. Devant que de venir au combat, le dit chevalier avait envoyé proposer un accommodement afin d'éviter l'effusion du sang, et offrir de se soumettre à un Parlement libre. Ledit Lambert avait répondu que ses ordres lui donnaient

seulement pouvoir de combattre, qu'il n'y avait point d'autre accommodement que de mettre les armes bas, qu'en ce cas il s'emploierait de tout son cœur auprès du Parlement pour lui procurer sa grâce. Cette proposition ne fut point agréable, et les soulevés, préférant la fortune du combat, vinrent les premiers à la charge; mais après avoir fait leur décharge d'assez loin, tant la cavalerie que l'infanterie, ils se retirèrent en désordre dans la ville de Chester, à la faveur des bois et chemins creux. L'armée du Parlement les a poursuivis, faisant beaucoup de prisonniers et répandant fort peu de sang. Les victorieux ne parlent que de quatre hommes de tués de leur côté, et prétendent que leur nombre était bien inférieur à celui des vaincus, qui avaient deux mille deux cents hommes de pied et environ quatre raille chevaux. Les royalistes ne demeurent pas d'accord de cette histoire, et veulent que le chevalier Booth ait seulement séparé ses troupes, jetant son infanterie dans Chester, et qu'il soit encore en campagne à la tète de la cavalerie, avec dessein d'éviter le combat décisif et 'd'attendre que la ville de Londres ou quelques autres provinces se soulèvent; mais il est peu vraisemblable que les ministres d'Etat annonçassent si positivement une nouvelle de cette qualité si elle n'avait quelque fondement, et il me parait seulement par leur discours que la défaite n'est pas si grande qu'il ne puisse encore rester des corps entiers capables de conserver la ville de Chester et d'entretenir la guerre quelque temps, les généraux de ce pays étant plus propres pour la campagne que pour les sièges. L'envoi de deux régiments d'infanterie, depuis même la venue de ces bonnes nouvelles, laisse croire que la guerre n'est pas encore tout à fait finie, quand la déroute serait véritable comme je le présuppose. Il est d'ailleurs très-certain que depuis deux ou trois jours le Parlement témoigne plus d'alarmes que par le passé, jusques-là qu'il se doit défendre que personne n'ait à sortir de sa maison passé neuf heures du soir; ainsi en usa autrefois Guillaume le Conquérant pour se défendre de la mauvaise volonté des habitants du pays; elle n'est guère

moindre aujourd'hui, et si quelque disgrâce arrivait au régime d'Angleterre, il aurait de la peine d'en revenir. Sa défiance est aussi augmentée par les avis qui lui sont venus que le roi est descendu en Angleterre et que même il est dans Londres, ce qui a donné lieu à des recherches très-exactes toutes ces nuits, sans en excepter les collèges et autres lieux publics où l'on a pris toutes les armes qui se sont trouvées; il ne sera pas néanmoins difficile au roi de se tenir caché ; mais je ne vois pas grande apparence de succès à ses desseins après la disgrâce arrivée au sieur Booth, si elle est telle que l'État l'a publiée, étant à présumer que les mécontents seront bien refroidis, et que ceux qui sont restés en armes se porteront avec joie à les quitter si le Parlement n'use pas de rigueur en leur endroit. Il ne se doit pas néanmoins parler bien positivement de l'avenir jusques à ce que l'on ait des nouvelles plus particulières de cette rencontre dans laquelle peu de personnes ont été tuées de part et d'autre. Je n'ai point appris qu'il soit arrivé aucun avis de Zélande; seulement m'a-t-il été confirmé que partie de la flotte d'Angle- J terre est rappelée et que MM. les États-généraux sont convenus de retirer pareil nombre de leurs vaisseaux. Les commissaires du Parlement n'ont pas manqué de me demander des nouvelles de la conférence de Votre Éminence et de don Louis de Haro ; je leur ai fait savoir ce que les lettres particulières de M. Lockhart m'en ont appris. Le Conseil d'Etat en aura sans doute reçu de plus certaines, mais aucun d'eux n'est de ce corps ; ils m'ont parlé de la paix avec l'Espagne aux mêmes termes que j'avais entendu d'autres, jusques à laisser aller que la conservation de Mardick et de Dunkerque n'était pas assez avantageuse à l'Angleterre pour devoir empêcher l'accommodement. Le chevalier Vane et les autres, qui ont la principale direction des affaires étrangères, peuvent être d'un autre esprit. Je ne manquerai pas de satisfaire à ce que Votre Éminence m'ordonne touchant la vente des meubles du roi, quand il s'en parlera; maintenant Ton ne songe qu'à faire argent du bien des soulevés et qu'à déclarer

traîtres quelques seigneurs qui se sont mis eu armes dans les provinces.

1° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 8 mai 1659.

Monseigneur,

Les trois dernières lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrirc les i6 et 30e du passé et 4e du courant, m'ont été rendues depuis si peu de temps que je n'ai pu faire autre diligence pour satisfaire au contenu que de demander conférence au secrétaire d'État, qui m'a remis à demain. Le prochain ordinaire informera de ses sentiments sur ce que je lui dois communiquer, si déjà M. Lockhart ne ne les a reçus; les embarras domestiques semblent empêcher que l'on ne se détermine ici avec toute la promptitude qui serait à souhaiter; mais aussi laissent-ils lieu de croire que la suspension d'armes n'y sera pas rejetée, et que même elle est assez nécessaire pour donner à M. le Protecteur et aux chefs de l'armée temps de se reconnaître, et de former un gouvernement. 11 me paraît aussi, par le discours de différentes personnes, que l'on juge être de la dignité de l'Angleterre de faire la paix par un traité particulier, et sans doute il sera désiré d'en user de même à l'égard de la trêve; si ledit sieur secrétaire d'État n'avait pas encore envoyé les instructions de M. le Protecteur sur l'un et l'autre point, je le presserai d'user de diligence, et lui ferai entendre qu'au cas que Sa Majesté ne puisse différer la conclusion de la trêve, elle prendra toutes les sûretés nécessaires pour la conservation de Dunkerque, en quoi l'Angleterre est seulement intéressée, puisque la cessation d'armes ne peut point s'étendre sur la mer. Quant aux guerres du Nord, après les ordres qui ont été envoyés au général Montague, les déclarations qu'il a

faites aux rois de Suède et de Danemark, et le consentement que M. le Protecteur a donné à un traité entre la France, l'Angleterre et les Provinces-Unies, pour l'avancement de la paix de ces quartiers, il n'y a rien à en désirer que l'ampliation de quelques articles qui concernent l'intérêt particulier desdites provinces ; leur ambassadeur l'a demandé tous ces jours avec instance, et je me suis engagé d'en parler au secrétaire d'État, ne voyant aucun inconvénient à user de cette complaisance, si ce n'est que le temps n'est guère propre pour traiter ici présentement des affaires du dehors. Ma précédente lettre n'a pu faire savoir l'état de celles du dedans et ne pas exciter quelque curiosité ; il s'y sera remarqué que le Conseil général des officiers avait député dix des principaux d'entre eux pour diriger les matières; leur première démarche a été de faire payer trois mois aux troupes du fonds qui s'est trouvé dans le trésor du public ; ce beau commencement n'a pas empêché que, s'élant reconnu par leurs délibérations et négociations avec M. le Protecteur, qu'ils étaient entièrement portés à lui conserver le titre et les apparences de l'autorité pourvu qu'il renonçât au commandement de la milice, tous les officiers subalternes, de leur propre mouvement ou à l'instigation de quelques républicains, ne se soient détachés d'eux, et s'étant assemblés dans Tune des garnisons, ils se sont ouvertement déclarés pour le rétablissement de la république et le rappel du Long Parlement, à l'exclusion des membres qui furent contre la mort du roi; ils ont aussi professé de vouloir remettre en charge tous les officiers de l'armée cassés par le défunt Protecteur pour ne s'être pas voulus soumettre à son gouvernement. Un troisième corps s'est formé de quelques quartiers -maîtres et caporaux auxquels se sont joints des sectaires de toutes espèces qui sont aussi pour la république. Ces différentes inclinations et la fermeté que les chefs ont reconnue dans les subalternes leur ayant fait perdre l'espérance de réussir dans le dessein qu'ils avaient de gouverner sous le nom de M. le Protecteur, ils ont ce soir pris le parti de s'accommoder à la

multitude pour n'en être pas abandonnés, et à cet effet ont déjà résolu de rappeler le Long Parlement pour gouverner jusqu'au mois d'août, et cependant établir les fondements d'une parfaite république; après quoi il se séparera laissant un Conseil jusqu'à ce qu'un autre Parlement ait été assemblé ; de casser les officiers qui ont adhéré à M. le Protecteur, et d'établir en leur place ceux que le défunt Protecteur avait réformés, ou qui d'eux-mêmes s'étaient retirés pour ne pouvoir souffrir son gouvernement. J'apprends même que déjà le général-major Lambert a eu son régiment que commandait le milord Faulconbrige, qui s'est retiré le jour même de |a dissolution du Parlement ; par ce changement il se peut juger que M. le Protecteur est en mauvaise condition, puisque les plus grands ennemis de sa maison et du gouvernement monarchique rentrent en charge. 11 se voit aussi que les sieurs Fleetwood et Desborough se sont trompés dans leurs mesures, et que par le rétablissement de Lambert l'autorité tombe de leurs mains, étant plus habile et plus accrédité qu'eux dans les troupes ; aussi ne se sont-ils portés à cette résolution qu'à toute extrémité. Il pourra même y arriver encore quelque changement en ce qui regarde le rappel du Long Parlement, pour n'y avoir aujourd'hui que fort peu de députés en état de s'asseoir, et aussi à cause de la grande répugnance que le peuple et partie de l'armée témoignent en avoir; aussi l'on peut encore attendre les nouvelles du prochain ordinaire devant que juger du gouvernement qui doit être en Angleterre, et de la destinée de M. le Protecteur auquel ces divisions laissent quelque espérance; si Parmée d'Irlande ou d'Écosse se déclarait en sa faveur, elle serait mieux fondée. Les officiers d'ici sont persuadés que ni l'une ni l'autre, principalement la dernière, n'entreprendront sa querelle, et néanmoins les courtisans attendent beaucoup du général Monk, et de l'inclination que les troupes ont dans ces derniers temps témoignée au milord Henry. Quant à la flotte, on ne s'en met guère en peine, étant composée d'officiers républicains sur lesquels le général Montague n'aura pas

grand crédit, outre qu'à moins d'une division entre les armées de terre, elle ne peut nuire à aucun parti, si ce n'est qu'elle se rendit au roi d'Angleterre, ce qui n'est pas appréhendé, les chef, officiers et matelots ayant leurs hicns et familles en Angleterre, qu'ils ne hasarderont pas légèrement. Pendant ces agitations et irrésolutions, M. le Protecteur demeure en quelque manière d'arrêt, la garde l'observe, peu de personnes le voient, et ses principaux amis s'éloignent. La ville demeure aussi sans prendre parti ; mais le maire et quelques colonels de la milice se sont déclarés favorables aux desseins de l'armée, et la plupart des autres bourgeois qui se sont enrichis des dépouilles desévôquesetdes biens confisqués, crainte de la division qui ouvrirait la porte au roi d'Angleterre, sont très-disposés à suivre le même exemple; quelques presbytériens seulement paraissent d'humeur plus remuante; mais s'ils prenaient les armes ce serait plutôt pour rappeler le roi qu'en faveur de M. le Protecteur, auquel j'ai assuré le secrétaire d'État que Sa Majesté apprendrait avec beaucoup de regret sa condition présente, et de lui offrir ce qui est au pouvoir de la France, capable de contribuer à la réconciliation et à son avantage; je m'étendrai demain davantage sur ce sujet, évitant néanmoins de rien avancer qui blesse la présente puissance. C'est toute la diligence qui se peut faire dans l'incertitude des événements, dont les peuples en apparence ne sont guère touchés; les changements leur sont si ordinaires qu'ils regardent celui-ci avec un esprit fort indifférent. Je fais état de répondre plus particulièrement par ma précédente au surplus de ce qu'il a plu à Votre Éminence de m'écrire par ses dernières lettres; cependant, je n'ai qu'à la supplier de croire que je suis avec respect, etc.

2° Le même au même.

Londres, 16 join 1659.

Monseigneur,

Je n'ai point été honoré de lettres de Votre Éminence ces derniers jours, et il ne s'est rien passé ici de fort consi-

dérable; mais j'ai, ces derniers jours, vu quelques ministres de l'État et des royalistes; de la conversation des premiers, il me paraît que l'on attend ici que la France et l'Espagne troubleront l'établissement de la république d'Angleterre autant qu'elles pourront, et que le Parlement prend des mesures sur ces mauvaises volontés en mettant une puissante flotte en mer; que même l'ordre a déjà été donné pour croiser devant Ostende et Nieuport ; que, pour ne pas aliéner les Hollandais, ce régime tâchera d'entretenir une parfaite correspondance avec eux et leur donnera toute satisfaction dans le traité qui se doit négocier entre les princes du Nord. Je reconnais aussi que les principaux du Parlement sont d'accord avec les chefs de l'armée , que tous veulent former une république dont ils aient l'administration entière sans laisser au peuple que l'apparence du pouvoir , mais qu'une grande partie du Parlement veut que chacun à son tour vienne au gouvernement, et que ceux-ci fomentent les soldats et officiers subalternes pour repousser le dessein des autres, ce qui pourrait bien produire une dislocation du Parlement, composé de personnes dont les inclinations et intérêts sont fort différents, quoique le nombre ne soit que de quatre-vingts, pour être quelques-uns de ceux qui ont le plus agi sous le Protecteur, par cette considération, dégradés de leurs emplois et missions, les autres de vrais républicains qui parlent contre l'armée avec le même emportement que s'ils ne lui devaient pas leur retour et rétablissement. Le troisième parti est de ceux qui ont contribué avec les officiers à détrôner le Protecteur, et conviennent avec eux pour faire établir un gouvernement tout particulier, et ce sont les plus habiles. Comme ils ne sont pas en si grand nombre que les autres, il leur faut user d'adresse, et beaucoup s'imaginent que, s'ils pouvaient conserver l'autorité, plutôt que de la remettre entièrement aux mains du peuple, ils rappelleraient le Protecteur et gouverneraient sous son nom. Cette diversité de desseins tient les esprits en suspens, et il ne faut point douter que, sans la jalousie du dehors, elle ne causât quelque division considé-

rable. Quant aux royalistes, ils sont persuadés que l'irrégularité du présent régime et la crainte des secousses excitera, en ceux même qui ont été les plus grands ennemis du Roi, un grand désir de le rappeler, que beaucoup de gentilshommes, non pas de la première noblesse fort décréditée, mais considérés dans le pays , entrent dans ce même sentiment, et qu'ils sont résolus de prendre les armes aussitôt qu'ils verront la moindre apparence de réussir. L'on me rapporte que la division dans l'armée, ou une descente d'étrangers que le roi d'Angleterre fait espérer, leur semble nécessaire, et ils auraient peine à se soulever sans l'un ou Tau Ire, la plupart d'entre eux étant trop riches pour se hasarder mal à propos et reconnaissant que ce serait réunir les partis que de se déclarer devant le temps , la ville de Londres se trouvant assez partagée et ainsi peu disposée à s'armer, encore que les troupes de l'armée fussent attirées au loin par un soulèvement. J'ai vu aussi le sieur Fiennes, ci-devant garde des sceaux, pour découvrir s'il restait quelque espérance à M. le Protecteur ; je trouve qu'il blâme sa conduite, la comparant à celle de Roboam ; il me parut avoir quelque connaissance des dernières propositions que j'ai faites au sieur Thurloe, laissant aller que ce ministre n'était pas homme à entrer dans des desseins de guerre et que la Providence divine ayant voulu ainsi disposer du gouvernement d'Angleterre , il n'y avait d'autre parti à prendre que celui de la soumission. Ce n'est pas qu'en même temps il ne professât de croire que la division se mettrait entre l'armée et le Parlement, chacun de ces corps voulant gouverner. De ces discours, il se reconnaît que du côté de M. le Protecteur il y a peu de chose à espérer, puisque ses plus confidents ministres en ont si mauvaise opinion, et que le retour du roi d'Angleterre a plus d'apparence ; que néanmoins tout est fort incertain sans une division. J'ai encore appris que le sieur Talbot a eu ordre de Flandres de ne plus parler d'accommodement avec l' Angleterre jusqu'à nouvel ordre. 11 s'est publié ici que M. Loekhart avait reçu de l'argent du roi devant son départ de Paris,

qu'il devait lui livrer la place et qu'à cet effet les troupes anglaises qui sont dans notre service s'en étaient approchées. C'est sans doute ce qui donna lieu aux ministres du Conseil de me demander si je savais le motif de leur marche. Il est à croire que ledit sieur Lockhart aura dissipé ce soupçon et que, s'il ne me voit pas, c'est pour ne pas en donner de soimême.

11 est arrivé des nouvelles du Sund qui assurent que la flotte commandée par Ruyter était à la pointe Sckagin et que l'amiral Opdam était dans le grand Belt avec les vaisseaux danois; l'amiral Montague, qui se trouve être des colonels réformés, est à Cronembourg; il lui a été dépêché un exprès d'ici depuis peu de jours pour l'informer de la résolution prise d'exécuter le traité signé à La Haye, et qu'il devait être envoyé des commissaires du Conseil, que quelques-uns voulaient avoir aussi ordre de proposer une ligue entre l'Angleterre, les rois de Suède et de Danemark et les Provinces- Unies pour s'opposer à celle que Ton prétend être faite entre la France et l'Espagne, à la ruine des États protestants. Ce n'est qu'un bruit qui ne trouve pas entière créance; mais il ne se doute plus que la paix et le mariage du roi avec l'infante d'Espagne ne soient conclus, ni que Votre Éminence ne parte bientôt pour Bayonne. C'est ce qui me donne lieu de lui demander comme une grâce très-particulière qu'elle me permette d'être du voyage; si mes services étaient nécessaires ici, je ne lui ferais pas cette prière avec tant d'instance, mais dans la conjoncture présente il n'y a rien à faire en Angleterre, et mon absence peut servir d'un prétexte pour différer la reconnaissance du Parlement, s'il n'est pas jugé encore à propos de faire cette démarche

3° M. de Bordeaux au comte de Brienne.

Londres, 16 juin 1659.

Monsieur,

J'ai vu par la lettre qu'il vous a plu de ra'écrire le 8 du t. i. 28

courant que la résolution de reconnaître le nouveau régime 4' AngléjLerre avait bien été prise dans le conseil du Roi, mais qu'il y, avait été. jugé de la bienséance de différer cette démarche jusqu'à ce que le Parlement eût, par quelque écrit, donné des marques de ses inclinations et de son respect envers la France. . . . . . , . ► . . . . »

Je n'ai pas néanmoins manqué, aussitôt que la volonté du Roi m'a paru, de ménager l'entrevue de quelques ministres du Conseil et de leur faire entendre les présentes dispositions de Sa Majesté envers le régime d'Angleterre, et- ce qu'elle en attend . devant que de. lui en donner des démonstrations publiques ; j'accompagnai cette déclaration d'assurances fort positives qu'elle voulait entretenir l'intelligence entre les deux nations,. afin d'éloigner la pensée, que l'on pourrait autrement avoir ici, que nous ne songeons qu'à ménager du temps pendant lequel il se prendra des mesures contre l'établissement de la République, comme le bruit s'en est déjà répandu, et que même il se projetait un traité à cette fin entre la France et l'Espagne, ce qui n'excite pas ici de petites jalousies. Lesdits ministres du Conseil d'Etat reçurent mon discours sans témoigner de prendre én mauvaise part la déférence-que Sa Majesté désirait, et se chargèrent en quelque façon d'y porter lé Parlement, sans laisser connaître au public qu'il- Ht une démarche recherchée. Je me prévalus de la même occasion pour leur parler des affaires de Suède aux termes qui me sont prescrits, et ils me confirmèrent que le Parlement était bien intentionné pour Ja paix du Nord, que pour l'avancer il avait été résolu d'envoyer à la flotte deux conseillers d'Etat dont l'un d'entre eux avait été choisi pour négocier, en qualité de plénipotentiaire, cet accommodement, et qUe devant leur départ j'aurais communication de leurs ordres, qui ne peuvent tendre à favoriser les conquêtes du roi de Suède. Après tant de belles paroles et démonstrations 'd'amitié qui ont été données à l'ambassadeur des États-généraux , dont la puissance maritime ne* pouvait

quatre beaucoup appréhendée dans l'état présent d'Angleterre*, il ne faut pas douter que les Provinces-Unies ne soient fort ménagées et caressées, encore que la France, ne s'entremette pas pour entretenir l'amitié entre lés deux républiques'} ce n.'est pas qu'il ne soit juge que celle-ci dètritira l'autre un jour. Mais ceux qui gouvernent la Hollande aujourd'hui, appréhendant que le rétablissement du roi d'Angleterre ne favorisât 'celui du prince d'Orange > ils songent plutôt à prévenir le mal prochain que de l'éloigner, et ils pourraient bien par ce moyen prendre des engagements" avec - la république d'Angleterre., de laquelle le roi recevrait tout devoir d'amitié et aide, dans ses desseins s'il guérissait les jalousies que l'on a ici dè son aversion contre la forme, .du présent, gouvernement. • Pour se garantir de la mauvaise volonté et des entreprises que les princes du dehors pourraient former à -son désavantagé, ilfai testât de mettre en mer de si grandes -forces navales que les troupes étrangères ne puissent , passer en Angleterre \ pour celles du dedans, elles semblent aujourd'hui si disposées à maintenir la République que le roi d'Angleterre ne 'doit pas attendre qu'elles le rappellent, ni .que la diversité des sentiments qui semblent -être entre les grands et les petits officiers produise jamais de la division entre eux. 11 y a, en effet, plus de.sujet à croire qu'ils s'accordent, et peut-être à la ruine du Parfement dont une partie suscite les derniers afin d'obliger les autres à se. départir des instances qu'ils font sur rétablissement d'un Sénat en pouvoir égal avec lès Parlements. Cette question, n'est point encore terminée et le mécontentement qu'elle produit entre ces deux corps remplit les royalistes de beaucoup d'espérance. Il ne faut pas douter que, tous les vieux seigneurs du pays ne soient dans ce parti; néanmoins la plupart sont si rebutés et curieux de conserver, leurs biens, qu'à moins de .voir un succès certain ils auraient de la peine à se soulever. L'intérêt, du roi- est aussi appuyé par les presbytériens, quoique républicains dans leurs principes, et c'est la seule.crainte de cet-sectaires que les anabaptiste! et autres sec*

taires ne gouvernent qui les porte contre le présent régime ; s'ils avaient les aimes en main et se trouvaient les plus forts, peut-être changeraient-ils de sentiments. Leur mauvaise volonté oblige le gouvernement à mettre les armes du pays entre les mains des sectaires, même des Trembleurs, qui jusqu'à cette heure avaient affecté de ne rechercher que la paix avec la liberté de conscience. L'esprit de Dieu, suivant lequel ils se règlent, leur permet maintenant de se mêler des affaires du monde, et le Parlement semble se vouloir servir d'eux. 11 n'y a rien de fort considérable à écrire des délibérations de cette assemblée ; elle a principalement été occupée la semaine passée sur l'acte d'indemnité que l'armée désire, sans que néanmoins il ait encore été entièrement résolu, à cause des restrictions que les uns et les aulres y veulent apporter, contre les sentiments des officiers qui souhaitent un oubli général de tout ce qui s'est passé sous le précédent gouvernement. L'établissement de la Chancellerie et le choix des gardes du sceau a aussi occupé une partie des dernières séances. Et enfin le sieur Bradshaw qui a présidé au procès du Roi et deux avocats ont été subrogés à la place des anciens officiers, quoique l'un de ceux-ci soit encore du Conseil d'État et même ait été plénipotentiaire pour le traité de Suède et qu'il fût d'ailleurs appuyé par le lieutenant général Fleetwood. Le Parlement a encore, ces derniers jours, résolu d'augmenter la paie à chaque soldat d'infanterie d'un sol par jour, et celle des cavaliers de trois, que le défunt protecteur leur avait retranché!. La ville de Londres présenta une requête, il y a deux jours, tendant à ce qu'il soit établi un gouvernement moins sujet aux changements, que personne ne soit molesté ni inquiété dans sa conscience, que les ministres jouissent des revenus qui leur sont loyalement acquis, qu'il soit pourvu à la sûreté du commerce et à ce que la ville pourvoie aux charges de sa milice; la lecture ayant été faite, l'orateur remercia les députés des expressions affectueuses de la requête, et leur fit espérer qu'il serait pourvu au contenu. Il est aussi arrivé des officiers de l'armée d'Irlande

avec des propositions un peu dures, mais l'on prétend quelle ne désire pas d'obtenir toutes ses demandes, et entre autres celles qui concernent Pinterêt de milord Henry. Le Conseil d'Etat a fait abattre la chapelle où était exposée l'effigie du défunt Protecteur, qui ne paraît plus, et le comité auquel l'examen' des dettes de M. le Protecteur avait été renvoyé a trouvé à propos qu'outre le paiement de ses dettes, il lui fût donné cinq mille livres sterl. de revenu en fonds de terre à perpétuité, et jusqu'à ce qu'il s'en soit trouvé, de lui en assigner dix mille à prendre tous les ans sur les postes. M. Lockhart est arrivé la semaine passée et s'est envoyé excuser sur ses grandes affaires de ce qu'il ne me visitait pas. J'avais parlé de lui en quelques occasions aux termes qui sont désirés, et trouvé assez de disposition à le maintenir dans ses emplois, outre que les sieurs Fleetwood et Desborough, oncles de sa femme, sont encore assez considérés dans le gouvernement, et que sa soumission a fort satisfait; il y a si peu de jalousie de la famille de M. le Protecteur que Ton ne fait pas grand scrupule d'employer ceux qui se tiennent attachés. J'apprends en finissant la présente que le Parlement a résolu aujourd'hui que sa séance ne s'étendra pas au-delà du 1er mai prochain, que le sieur Fleetwood ne sera lieutenant général qu'aussi longtemps que le Parlement sera assis, s'il n'en est autrement ordonné devant sa séparation ; que des sept qui doivent nommer les officiers de l'armée, il y en aura au moins cinq de présents, et que les provisions seront expédiées gratis au nom du Parlement; demain il se doit traiter de la forme du gouvernement.

Londres, 1er septembre 1659.

(Voir le n° XXXIV.)

5° Le même au même,

Londrei, 27 septembre 1659.

Monseigneur,

Je vous ai écrit il y a trois jours par le comte de Fuislem-

bergpour vous saluer. Hier, nos nouvelles de Hollande sont venues, et comme les miennes disent des choses jun peu considérables, je vous écris pour vous, en faire part.

Les ambassadeurs -d'Angleterre et des États généraux, ayànt enfin. disposé le. roi de Danemark à accepter aveuglément la médiation, se .transportèrent près du roi de Suède qui les attendait dans une tente d'armée qu'il avait fait tendre entre son quartier et celui des ambassadeurs , ayant près de lui quelques sénateurs de Suède et grande suite d'officiers ; les ambassadeurs arrivés et reçus- à la conférence et audience, le sieur Sidney, ambassadeur anglais, portant la parole et parlant au roi, lui dit en peu de discours, mais beaucoup de bpnnes raisons, la nécessité qui devait disposer le roi de Suède de faire la paix et celle qui avait porté ses alliés de convenir entre eux de quelques conditions qu'ils avaient jugées utiles pour leurs intérêts communs et pour les siens particuliers ; et après,' lui voulant communiquer ce projet de traité arrête à La Haye en juin dernier entre la France et l'Angleterre et les,Ëtals-Unis; le roi ne le voulut ni voir ni entendre, mais parlant et s'adressant premièrement aux ambassadeurs d'Angleterre, il leur dit: a Je vous accepte bien pour mes médiateurs tant que vous demeurerez dans les termes de bons amis, mais non pour mes arbitres; » et se tournant et s'adressant aur ambassadeurs des États-Unis, iUeur dit i « Je vous refuse- pour mes médiateurs , puisque .vous êtes mes ennemis. ». Sur quoi tous les ambassadeurs se parlèrent ; lui parla aussi à part aux: sénateurs de Suède ; et les ambassadeurs ayant entre eux résolu de se retirer sans parler davantage, se retirèrent et le firent savoir au roi de Danemark qui les a requis que, conformément audit projet, ils veuillent le secourir et agir contre le roi de Suède, leur ennemi commun, ce qui lui a été accordé. Ledit Toi- de -Danemark a aussi et incontinent averti les États généraux de tout, et les prie de l'assister, et il a dépêché vers l'Electeur de Brandebourg pour le prier de retourner avec les forces de la ligue que lés flottes pourront porter partout. . *\'

J'ai oublié ci-dessus qu'après que le roi de Suède eut ainsi parlé, aux Anglais et Hollandais-, il ajouta : a Vous faites des traités, sur vos flottes- et moi je prends mes résolulions sur mon épée. ».

Et les ambassadeurs d'Angleterre ont résolu de renvoyer partie de leurs navires, et d'en laisser \ 5 ou 20, pour demeurer et hiverner/ au secoure du Danemark; les tftais en laisseront autant; avec cela ils en auront assez pour chasser les Suédois de la mer, étant résolus d'envoyer en Angleterre pour le ravitaillemetît de ces navires devant l'hiver, ce qu'ils pourront faire trois fois si ils veulent. Ainsi voilà le roi de Suède attaqué par les Polonais dans la Prusse qui ont assiégé Grau* dentz avec vingt mille Polonais ou Impériaux, ôn Poméraniè par les troupes liguées, et en .Danemark par ses alliés ; si il est ruiné ou abattu, je crois que cela ferait un très-notable changement dans les esprits de nos alliés en Allemagne. Ils ne peuvent rien d'eux-mêmes, et quand ils pourraient, ils ne risqueraient rien contre l'empereur, et si quelqu'un pense autrement, il fera mal son compte, par l'induction d'Angleterre.

6° Le même au même. . . .

Londres, 29 septembre 1Ô59. '

Les défiances que les ministres du gouvernement d'Angleterre affectent ine donnent aujourd'hui plus de sujet d'écrire que les affaires qui se sont passées ces derniers jours; ma lettre de la semaine passée a déjà fait savoir à Votre Imminence qu'il paraissait. .ici beaucoup de jalousie; j'ai depuis été. confirmé que le sieur Vane'et ceux de son parti témoignent ouvertement être persuadés que le roi d'Angleterre était sur les côtes de France dans le temps de la dernièr e insurrection^ que depuis il était passé en Espagne pour ménager, dans l'entrevue de Votre Éminencc çt du seigneur Louis de Haro, quelque traité à son avantage,- et que Sa Majesté était, entièrement portée à entreprendre son rétablissement. Afin de

mieux exprimer au public celte opinion, le Conseil a depuis peu refuse à des infirmes la permission de passer en France, sous prétexte que c'était un pays suspect, et il n'arrive aucun incident qui ne leur serve de titre pour colorer leurs jalousies; j'ai fait tout devoir pour les dissiper, et ayant recherché d'où elles pouvaient procéder, il m'a été dit par des personnes assez éclairées que c'était sans doute une politique.au sieur Vane qui voulait par ses alarmes intimider et retenir ceux qui s'opposent à ses desseins. Cette conduite est entièrement conforme à celle que tenait le défunt Protecteur pour unir l'armée; et le présent régime a, comme lui, la fortune que les royalistes secondent ses artifices en se vantant d'être appuyés de la France aussitôt qu'elle sera dégagée de la guerre d'Espagne. Il se publie aussi en même temps que cette couronne ne veut point la paix avec l'Angleterre, de quoi Votre Érainence élant assez informée, elle jugera par ce fondement, outre ces bruits, quel doit être celui des autres. Il me parait aussi par la réserve dont le Conseil d'État use traitant des affaires du Nord, et par l'entretien que j'ai eu depuis peu avec l'ambassadeur de Hollande, que les ministres d'ici doutent que la France ait procédé sincèrement dans l'accommodement des rois de Suède et de Danemark, et croient que même Sa Majesté a continué d'assister le premier de ces princes de sommes considérables, au lieu de lui ôter toute espérance de secours. Cette espèce de reproche m'a été fait par ledit sieur ambassadeur, en suite des plaintes contre le gouvernement d'Angleterre de ce qu'il avait amusé les États généraux pour les empêcher d'agir lorsque la saison le permettait, et que maintenant l'on les laissait seuls engagés à soutenir le roi de Danemark au préjudice de traités auxquels lesdits Etats n'auraient point consenti si la France ne les y eût conviés ; qu'encore que M. de Thou n'eût pas signé les dernières conventions d'entre les deux républiques, il ne les avait pas contredites et même avait fait espérer que l'ordre lui serait envoyé de les souscrire. Ces plaintes furent suivies d'une déclaration que ses supérieurs ne laisseraient pas de pour-

suivre leur pointe , et n'épargneraient ni le sang ni le bien de leurs sujets pour garantir le Danemark. Je fis entendre audit sieur ambassadeur que, comme les deux républiques avaient pris des résolutions bien éloignées du traité du 21 mai, et en quelque façon injurieuses au roi de Suède, Sa Majesté n'était pas obligée de les appuyer, et avait plutôt sujet de se plaindre d'un procédé qui choquait la bienséance et la bonne foi ; que toutefois M. de Terlon n'avait point agi avec moins de chaleur pour porter le roi de Suède à ce que les autres médiateurs lui proposaient; que ces remises d'argent à Hambourg étaient ou supposées ou faites devant que l'on fût convenu de presser l'accommodement; et quant à la conduite d'Angleterre, que ce n'était pas à moi de la justifier, mais qu elle me paraissait n'avoir eu autre fin que la réconciliation, et qu'au reste il serait bien rude d'exigef d'ici que la guerre s'y déclarât contre un prince pour la conservation duquel il s'était fait tant de dépenses. Je ne doute point que ledit ambassadeur n'ait tenu un langage fort approchant aux ministres du Conseil, et qu'il ne leur soit resté quelque défiance que le roi n'avait pas cette paix fort à cœur, puisque l'on continue de traiter de ces affaires sans m'en faire part, quoique le sieur Yane m'eût assuré qu'il en serait usé autrement. Je ne juge pas à propos de faire plus d'instance pour en avoir communication; et la résolution ayant été prise de ne point renvoyer cet hiver des vaisseaux sur la mer Baltique, il n'y a rien à ménager jusqu'au printemps ; cependant les plénipotentiaires d'Angleterre retourneront, et leur rapport donnera lieu à de nouveaux conseils; il pourrait bien être que le Parlement souhaiterait la continuation de la guerre en ces quartiers, dans la pensée qu'elle en attirerait d'autres et donnerait nouvelle occupation aussi bien aux troupes de France que d'Allemagne, si Sa Majesté prétend obliger l'empereur de retirer ses troupes de la Poméranic. Cette considération est assez puissante pour étouffer le ressentiment que le procédé du roi de Suède envers les plénipotentiaires d'Angleterre a excité, et laisser agir les Hollandais seuls, pourvu

que le Danemark sé puisse maintenir, étant très-certain que sa ruine est estimée préjudiciable au commerce d'Angleterre et«que Ton ne se fie point à l'amitié du roi de Suède.

Je n'ai rien à écrire des affaires du dedans d'Angleterre si ce n'est que le crédit du sieur Vane et des millénaires, autrement dits les saints/ qui attendent le règne de Jésus-Christ, augmente tous les jours, qu'ils ont fait tomber la proposition d'un engagement contre l'autorité d'une personne singulière, et que quelques-uns d'entre eux présentèrent avant-hier une manière de requête au Parlement qui tend à exautoriser ceux: qui ont agi sous les Protecteurs et à former une république dont les vrais élus de Dieu aient l'administration . Ledit sieur Vane passe pour avoir excité cette adresse^ et les chjefs de l'armée pour être joints avec lui, et tous résolus de former un Conseil do quarante personnes de leur sentiment qui auront toute l'autorité et la voix négative sur le Parlement, sous prétexte que, si le peuple était en pleine liberté, il rétablirait ie roi. La faction des vrais républicains traversera cet établissement, capable de produire de la division même dans l'armée. Il n'est sorti tous ces jours aucun acte considérable du Parlement;.ses principales occupations ont été sur les impositions et à. dégrader le comté de Chester dè ses privilèges; il a aussi ordonné que le comte d'Arundel, détenu à Wardour pour être fol, sera transféré en Angleterre, et renvoyé- au Conseil de délibérer tant sur le rappel des ministres qui sont eu Zélande que sur les mémoires présentés par Pambassadeur de Hollande, et la relation de l'amiral Montague qui est retourné sans ordre. L'escadre des huit vaisseaux qui étaient dans la mer Méditerranée ^st de retour aux Dunes. Le général Monk, estimé l'un des meilleurs officiers de l'armée, a depuis peu demandé permission de se retirer sous prétexte d'affaires et maladie, mais vraisemblablement pour n'être pas bien satisfait. Ses amis ont empêché que sa lettre n'ait été lue dans le Parlement et veulent le retenir dans le service. Le sieur Lambert devait arriver aujourd'hui à Londres, après avoir pacitié et désarmé les provinces suspectes.

7° Le même au même*

.Londres,... feplcrabre 1659.

Monseigneur, • La satisfaction que Votre Éminence, par sa lettre du 4e de ce mois, me témoigne avoir eue de. la régularité avec laquelle je l'ai informée de ce qui s'est passé en Angleterre, ne me permettait pas de laisser passer un ordinaire sans avoir l'honneur de- lui écrire si l'état présent de cette république m'en fournissait autant de sujet qu'il y en a eu ces derniers temps. Mais depuis la déroute des soulevés, il n'a paru aucun événement-considérable ni résolution du Parlement qui méritât d'être mandée.- Les affaires du dehors ne m'ont point aussi produit plus, de matière, n'ayant rien* eu à traiter avec les ministres de l'État. Comme ils reçoivent par M. Lockhart toutes informations sur la paix avec l'Espagne, ils se servent sans doute de cette même \*oie pour déclarer à Votre ÉmU nence leurs sentiments.; s'ils sont conformes, à ceux que professent tousles membres du Parlement, le traité d'Angleterre ira. le même pas que celui de France ; ce n'est, pas que la prospérité m? fasse naître à quelques-uns le désjr'de conserver les conquêtes, et qu'il qe së parle aujourd'hui de la Jamaïque comme d'un poste très-avantageux pour, le commerce d'Angleterre.; jusque-là, que quelques marchands ont proposé d'équiper un nombre de vaisseaux' à leurs dépens pour le maintien de cette île, moyennant quelques concessions ; mais il ne leur a point été rendu de réponse, et elle se réglera suivant les avis qui viendront de la frontière d'Espagne. S'il était souhaité de reconnaître plus particulièrement les inclinations du gouvernement d'Angleterre touchant la paix, il me faudrait donner heu d'en parler aux ministres du Conseil. Je fis la semaine passée reproche au chevalier Vane de ce que,.depuis quelque temps, il ne s'agissait plus avec la même .correspondance et concert dans les affaires du Nord qui avait été entretenue, même devant mon audience du Pàrlement, ne m'étant fait aucune part du retour de la flotte ni

des derniers ordres envoyés aux plénipotentiaires d'Angleterre. Ledit sieur me manda que, si le Conseil avait pris de nouvelles résolutions, elles m'auraient été communiquées, et quant à la flotte, qu'il n'en pouvait encore parler avec certitude; néanmoins ! l'avis était venu lors de son arrivée; le général Montague est depuis deux jours ici; il a été entendu par le Conseil, et a fait approuver sa conduite, quoiqu'elle ne fût pas entièrement conforme à ses ordres qui l'obligeaient à laisser quinze vaisseaux dans le Sund, où il n'y en a maintenant que trois pour le transport des ministres d'Angleterre. Je ne puis attribuer le désaveu que m'en faisait ledit sieur Vane, ni la réserve dont tant lui que les autres ministres usent maintenant, qu'au dessein qu'ils ont de laisser aux Hollandais toute liberté de forcer le roi de Suède à l'accommodement; et comme ils s'imaginent que la Fiance souhaiterait que les deux républiques ne se portassent pas à l'extrémité, ils veulent éviter les instances que j'en pourrais faire en me tenant leurs résolutions secrètes. Celte même considération doit aussi avoir fait différer jusqu'à cette heure, contre l'usage, de m'avertir que le Parlement a autorisé le Conseil pour traiter avec moi. Je ne laisserais pas néanmoins de passer sur cette formalité s'il me paraissait que les sentiments de Sa Majesté, touchant la paix du Nord, fussent différents de ceux où se trouvent aujourd'hui les deux républiques, et que l'on dût obtenir de celle de l'Angleterre une plus grande modération que d'abandonner, les Suédois après être convenu de se joindre avec les Hollandais contre celui des deux rois qui refusera la paix, surtout dans une conjoncture qui ne permet pas au Parlement d'entrer en guerre avec un autre État puissant sur mer, en faveur d'un prince dont le dernier procédé a été un peu choquant, et dont la trop grande puissance est capable d'exciter de la jalousie. Il est même fort vraisemblable que, si la flotte d'Angleterre ne se fût pas trouvée dans le Sund lorsque le présent régime est rentré dans l'autorité, elle n'y aurait pas été envoyée, et l'on m'a quelquefois voulu faire croire que la considération de la France

empêchait qu'elle ne fut rappelée. 11 n'en serait pas usé aujourd'hui avec tant de complaisance, s'il est vrai, comme quelques-uns me l'ont représenté, que les principaux du gouvernement soient entrés en méfiance des inclinations de Sa Majesté envers la république ; je ne puis pas pénétrer sur quel fondement, n'étant rien venu à ma connaissance qui doive donner ces impressions et assurances. Les autres nouvelles qui se peuvent écrire aujourd'hui sont peu considérables, et le Parlement a continué tous ces jours de traiter des mêmes matières qui étaient auparavant en agitation, sans rien conclure ni sur l'union de l'Écosse à l'Angleterre, ni sur la forme que doit avoir la république. L'examen de cette dernière question a été remis à un comité pour faire son rapport dans un mois; il y a eu grand débat sur l'engagement contre la famille royale et le gouvernement d'une personne singulière que quelques-uns de l'assemblée ont proposé, quoiqu'il soit conforme aux déclarations du Parlement ; néanmoins le sieur Yane et les sectaires de la cinquième monarchie, qui attendent le règne de Jésus-Christ, s'y sont fort opposés; les principaux aussi de l'armée, et ceux qui appréhendent quelque révolution, n'en font pas moins de scrupule, et il y a eu, entre les chef 3 de parti, des paroles assez aigres la dernière fois que celte question fut agitée. Ledit sieur Vane offrit la semaine passée une armée qui ne coûterait rien à la république ; il entendait sans doute la composer de ceux auxquels il prêche d'ordinaire et qui, dans le temps du dernier soulèvement, étaient déjà disposés à composer trois régiments; mais l'on ne se prévaudra pas aujourd'hui de leur bonne volonté, l'armée étant suffisante pour la garde du pays. Jacques Nayler, cet illustre Trembleur, a été mis en liberté par acte du Parlement, et le mairede Londres continue dans sa charge pour être très-affectionné à la cause. Il ne s'est point encore procédé au jugement des prisonniers, dont le nombre augmente tous les jours des personnes les plus qualifiées du pays ; le sieur Faulconbridge entre autres a été mandé depuis peu, et le chevalier Booth a remis entre les mains de ses commissaires une

liste de beaucoup de personnes qui devaient .prendre les armes; la difficulté sera de les convaincre, et- 4e Conseil est présentement occupé sur cette affaire.

8° Le même, au même.

" ' • ' * . * Londres,' 6 oetobçe 1«59. .

Monseigneur, m Je ne saurais- mieux, informer Votre Éminence de ce qui" s'est passé à Londres ces. dermers jours qu'en lui envoyant le duplicata de -nia lettre .à M. de Brienne; elle fer*a savoir les prétentions de quelques officiers de l'armée et. la soumission du Conseil de guerre au Parlement. Le sieur Lambert, soupçonné d'iiyoir en grande-part à ce dessein, s'en justifia fort, et même pria le lieutenant-général Fleetwood. de demarjdér pour lui au Parleînent la permission de se retirer; afin de faire cesser les jalousies, que la continuation de- ses services dans Farinée pourrait causer. Ledit sfeur Fleerwood ne se chargea point de cette commission, et il rte paraît plus maintenant ni d'altération ni diversité de sentiment entre, ces deux corps, l'aiimée professant de vouloir demeurer ferme dans les intérêts du Parlement; jL se dit que ces mêmes propositions ont été envoyées en Écosse et en Irlande; niais la dernière déclaration y arriveraaussitôt, et.d'àillèurs ces deux armées sont-en partie composées d'officiers rétablis depuis peu, qui ne ee départiront pas si facilement de l'obéissance. L'on rie laisse pas de crpire que le Parlement a couru quelque danger de perdre son.

' autorité. Il continue de traiter les affaires du Nord sans ma participation, et les avis que Sa Majesté envoie dès troupes dans l'Allemagne pour y faire diversion ne peuvent que con-

' firmer le régime d'Angleterre dans cette conduite si réservée, ' que l'ambassadeur des Provinces^Unies imite fort exactement, s'étant abstenu dans mes dernières entrevues de s'ouvrir sur ce -sujet, Je ne laisse pas d'apprendre que les intentions, d'ici ne sont guère favorables aux desseins du roi de Suède, v .

M, de Bordeaux a M. de Brienne. '

■ ■ Londres, 17 juillet 1659.

. Monsieur,

Je n'avais pas été honoré de vos lettres ni de celles de M. votre fils depuis le départ de Son Éminence jusqu'à cejourd'hui, que la vôtre du { 3e m'a été rendue avec copie de celle que le Conseil d'État d'Angleterre avait écrite à Son Éminence, et sa réponse qui arriva ici dès la semaine passée; la lecture satisfit entièrement le Conseil, et il résolut aussitôt d'envoyer ordre à M. Lockhart de se rendre en-qualité d'ambassadeur à l'assemblée qui se doit faire àBayonne, après avoir eu audience du roi; le rapport en a depuis été fait au Parlement, et a dissipé une partie des défiances que donnait notre paix avec l'Espagne, qu'on craignait qui fût l'avant-coureur d'une guerre en faveur du roi d'Écosse. Au même moment que cette résolution se faisait, l'un des plénipotentiaires envoyés au Sund me vint dire adieu comme ami particulier, et après quelques discours sur le sujet de son voyage, il me fit part des avis que ledit sieur Lockhart avait donnés, et dii bon effet qu'ils avaient produit ici, jusque même à m'avouer que la république n'avait plus rien à craindre puisqu'elle était assurée de l'amitié de la France et des Provinces-Unies, toutes les autres puissances de l'Europe n'étant pas capables de traverser son établissement; cette confession fort naturelle fut suivie de quelque témoignage de déplaisir que le différend survenu en ma réception ne fût point encore terminé, et il me proposa l'entremise de l'ambassadeur de Hollande pour l'ajuster; je professai de n'avoir pas moins de regret de ce petit démêlé, et que, si la bienséance me l'avait permis, j'aurais passé par-dessus toutes ces pointillés afin d'exprimer plutôt les inclinations du roi, mais que la question ayant été une fois émue, il y avait moins d'in-

convcnient au Parlement d'en user avec la civilité que je prétendais, qu'à moi de m'en départir ; qu'au reste ce n'était pas une affaire de si grande conséquence qu'il fallût un médiateur étranger, et que lui-même pouvait bien faire l'accommodement ; il se chargea d'en parler devant son départ à quelques-uns des principaux du Conseil, où il ne pouvait point retourner, en ayant pris congé, et me proposa qu'au lieu d'augmenter le nombre des membres du Parlement, il me fût envoyé l'un des comtes qui prennent place en cette assemblée , ce changement se pouvant faire sous prétexte que l'un de ceux qui me devaient venir prendre était aujourd'hui chef du Conseil, et ne pouvait être employé à cette cérémonie. J'acceptai cette ouverture, et le lendemain l'ambassadeur de Hollande me vint encore offrir ses offices, me faisant entendre qu'il avait vu des ministres du Conseil et les avait trouvés fort portés à me donner tout contentement; je lui rapportai en quels termes j'en étais demeuré avec le susdit plénipotentiaire et lui confirmai que, de ma part, je ferais toutes les avances qui seraient souhaitées pour donner un titre au Parlement de revenir. Il semblait qu'après ces paroles portées, mon audience ne se différerait plus ; néanmoins ledit sieur ambassadeur me vint hier retrouver, et me dit qu'ayant revu les mêmes ministres du Conseil, ils avaient bien offert de faire leur possible , comme particuliers, pour porter le Parlement à suivre l'expédient qui m'avait été proposé, mais que ce n'était pas chose certaine d'y réussir, ce corps étant composé d'esprits fort chatouilleux, et qui pouvaient faire difficulté dem'envoyer une personne plus qualifiée que la première fois; que tout ce qui me pouvait être promis était une audience aussi prompte et honorable qu'elle se donne ici, si je la voulais demander une seconde fois ; je n'ai pas cru me devoir presser sur une oflre de cette qualité devant que d'avoir été informé des sentiments de la cour, surtout voyant que M. Lockhart devait se présenter en qualité d'ambassadeur, et que c'était une conjoncture propre à régler ce différend avec avantage, puisque sans doute il désirera une autre

réception que celle qui se ferait à l'ambassadeur de Hollande, . et que c'est aussi l'intention de Sa Majesté de le traiter plus honorablement. L'on se défend ici sur ce que, dans les commencements de la république , l'ambassadeur d'Espagne n'avait pas été mieux reçu ; mais quand nous demeurerions d'accord de l'égalité, l'honneur qui lui fut fait en ce temps ayant été depuis communiqué aux ministres d'un Etat inférieur en dignité, il y a lieu de ne s'en pas satisfaire. Apparemment le prochain ordinaire lèvera le scrupule que j'en fais; cependant il n'y aura point de commerce entre les ministres de l'État et moi; aussi n'y a-t-il plus d'affaires à traiter, puisque les plénipotentiaires sont partis dès le i4 du courant avec des instructions pour la paix du Nord. Celui qui me vint voir me parut fort persuadé que les rois de Danemark et de Suède n'étaient pas en état de rejeter les conseils de leurs amis, et me confirma que c'était l'intention d'ici qu'ils s'accommodassent promptement; il ne me voulut pas parler précisément de la restitution de Bornholm et de Drontheim, mais je ne laissai pas de reconnaître que le Conseil d'État voulait complaire aux Provinces-Unies en ce point, et si elles insistent à maintenir le roi de Danemark dans ces places quoiqu'il les ait abandonnées par le traité de Roskield, les plénipotentiaires d'ici s'y accommoderont. Il m'a aussi été assuré que tout se passera de concert avec M. de Terlon ; néanmoins, la France n'ayant point de flotte en mer, la voix de son ministre n'aura pas tant de force; je l'ai informé fort exactement de ce qui est venu à ma connaissance, même de mes soupçons, et il ne lui sera pas difficile de pénétrer s'ils seront bien fondés; j'en ai usé aussi régulièrement à l'endroit de MM. de Thou et de Lumbres; il avait été proposé dans le Parlement d'envoyer quelque personne signalée à la Haye pour y affermir l'amitié avec les Étals-généraux, et le sieur Vane fut mis sur le tapis, mais son parti prévalut sur ceux qui v oulaient l'éloigner sous ce prétexte assez spécieux ; l'alliance des Provinces-Unies étant ici considérée comme la plus importante à la conservation du présent régime, leur ambast. i. 29

sadeur l'a proposée en y comprenant la France, et sans doute M. Ix>ckhart aura des ordres sur ce sujet. Les Suédois ne manquent pas de leur côté d'exciter des déûances tant de cette république que de nous; et soit que leur ministre soit offensé de la déclaration que la France lui a faite qu'elle ne l'assisterait plus s'il rejette la paix, ou qu'il s'imagine porter l'Angleterre à embrasser ses intérêts en lui donnant jalousie des autres États, ses ministres parlent de nous avec peu de reconnaissance des bienfaits qu'il a reçus de Sa Majesté. Notre paix avec l'Espagne leur sert d'un grand titre pour insinuer que les États catholiques se vont unir à la ruine des protestants et surtout de l'Angleterre

Les avis que M. Lockhart a écrits de Poitiers ont causé moins de joie aux républicains qu'aux royalistes ; quelque confiance que l'on prenne à la bonne volonté de la France, ils ne laissent pas d'appréhender qu'il ne se forme au dehors des orages capables de changer le gouvernement d'Angleterre, dont tout le monde témoigne d'être mécontent; ce n'est pas que la république soit généralement désapprouvée, mais Ton ne saurait imaginer que ceux qui sont en autorité veuillent s'en dépouiller, et les plus contraires à la monarchie professent qu'il vaudrait mieux rappeler le roi que de souffrir un gouvernement tel qu'ils le projettent. Quelques gentilshommes particuliers présentèrent hier à la maison une requête tendant à lui donner une meilleure forme ; ils furent remerciés par l'Orateur; mais bien que partie de l'assemblée adhère à leurs sentiments, il ne se prend aucune résolution sur ce désir assez général ; elle se remet jusqu'à ce que tous les autres établissements soient faits. Celui de la milice, dans toutes les provinces, est le plus considérable qui ait paru ces derniers jours; beaucoup se persuadent que l'armée en aura de la jalousie, el il semble en effet qu'elle sera hors d'état d'entreprendre contre l'autorité des Parlements si une fois le peuple est armé ; ce sont les anabaptistes et les trembleurs à qui l'on prend la plus grande confiance; les presbytériens en raurmu-

rent sans se soulever, et même il ne s'en parle plus tant depuis que les dîmes ont été confirmées aux ministres; il a été donné cette semaine des avis qui ont produit des recherches dans Londres et la saisie de tous les chevaux pour reconnaître tre leurs maîtres, sans qu'il se soit trouvé personne de suspect; Ton a aussi mis en délibération un acte fort rigoureux contre les royalistes, et celui d'indemnité est toujours en débat. Il a été ordonné que tous ceux qui habitent Whitehall en sortiront dans six jours ; sous cet ordre est compris le milord Richard, et pour le garantir contre ses créanciers, le Parlement la mis sous sa protection pour six mois ; son frère, le colonel Henry, est arrivé à Londres et s'est présenté au Conseil d'Etat, qui, après l'avoir entendu, lui a permis de se retirer en quelqu'une de ses maisons. La Compagnie des Indes Orientales a prêté une grosse somme au Parlement, dont il s'est servi pour payer cejourd'hui les troupes ; il continuera ses soins pour trouver de plus grands fonds, et l'on procède à la vente des maisons royales; les daims de Hamptoncourt y ont même été exposés.

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londr«, 2 juin et 7 juillet 1650.

(Voir les n« XXX et XXXIV.)

1<> M . de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 26 juin 1659.

Je n'ai point encore présenté mes lettres de créance, ayant jugé, du contenu des lettres de M, de Brienne, qu'il était

désiré que j'attendisse jusqu'à ce que le Parlement eût écrit au Roi. Comme les ministres du Conseil savent que cette considération seule m'a retenu tous ces jours, ils n'en doivent pas concevoir aucun ombrage; et même les paroles que je leur ai portées de la bonne volonté de Sa Majesté et les offres de Votre Éminence leur ont, ce me semble, fait prendre la dernière résolution de dépêcher M. Lockhart pour le croire plus agréable qu'aucun autre; il me vint avant-hier faire part de son retour à Dunkerque, d'où il passera en France, sans s'ouvrir en aucune manière sur ses ordres; seulement me paraît-il devoir aller près de Votre Éminence, si elle se trouvait partie de Paris devant son arrivée; il me fit aussi force protestations de sa reconnaissance envers le présent régime qui lui conserve le gouvernement de Dunkerque, et me demanda encore ce qui se ferait en France après que la suspension d'armes serait expirée, témoignant que le Conseil d'État en était en peine ; je ne lui pus donner plus d'éclaircissement que dans sa première visite, et il ne fut point parlé dans toute notre conversation des vingt mille écus, ne l'ayant pas trouvé nécessaire puisqu'il repassait en France , et aussi ne m'en fil— il aucune mention quoique je lui en donnasse assez de sujet. Quelques heures après m'avoir quitté, il me manda par son secrétaire que l'on l'obligeait à partir le soir même et que le sieur Vane viendrait , dans deux ou trois jours, me voir, ce qu'il m'a sans doute annoncé pour me faire entendre qu'il avait rapporté que je ne prendrais aucune connaissance ni de son envoi ni de ses lettres jusqu'à ce que quelques-uns du Conseil m'en eussent fait part, étant de la bienséance, après avoir déclaré que je ne pouvais m'adresser au Parlement devant qu'il eût donné quelques marques de son respect envers la France, que sa résolution me soit communiquée ; aussitôt que celle démarche aura été faite, je me croirai en liberté de le voir et de lui parler aux termes qui me seront prescrits. Je n'ai cependant rien à écrire d'ici, si ce n'est qu'il semble à quelques-uns que le sieur Vane, principal ministre de ce régime, ne porterait point ledit sieur Lockhart,

ni ne le renvoierait en France s'il n'avait donné de grandes preuves de son détachement de tout autre intérêt; jusque-là qu'un grand républicain m'a dit depuis peu que sans doute „ il devait avoir révélé de grands mystères, et qu'il fallait que l'on prétendît ici découvrir par lui les inclinations de la France, puisqu'il était employé, y ayant beaucoup de raisons de le tenir pour suspect et de le traiter de même façon que tous ceux qui ont eu relation avec le Protecteur, quand ce ne serait que pour récompenser ceux qui ont été zélés au parti républicain. Celte pensée peut êtffe mal fondée et ledit sieur Lockhart est trop loyal pour révéler les sentiments que Votre Éminence lui avait déclarés devant son départ de Paris. Néanmoins il est de mon devoir de rendre compte de ce qui m'est rapporté, y ayant plus d'inconvénient à le taire qu'à l'écrire. Je dois aussi faire savoir qu'il passe pour constant, entre les royalistes, que la France prend des mesures pour le rétablissement du Roi d'Angleterre, et que le neveu de milord Jermyn a été renvoyé en Flandre avec quelque proposition bien avantageuse , d'où ils conçoivent de grandes espérances ; et l'un des plus affectionnés à ce parti, soit pour me sonder ou qu'il fût mal informé, me vint hier dire que plusieurs d'entre eux avaient reçu avis de la bonne disposition de Sa Majesté envers leur Prince, que même il lui était permis de passer en France et qu'il se traitait de son mariage avec Mademoiselle, moyennant lequel toute l'assistance nécessaire à son rétablissement lui serait donnée. Le même me représenta aussi que le peuple d'Angleterre était très-mécontent du gouvernement; et que, dans toutes les provinces, les plus accrédités de la noblesse étaient fort près de prendre les armes; il m'en nomma même quelques-uns que je sais être assez contraires au présent régime; et la fin de tout ron discours fut de me persuader que la France pouvait facilement rétablir le roi d'Angleterre et par là s'acquérir l'affection de toute la nation. Je professai d'ignorer les nouvelles qui m'étaient rapportées, sans néanmoins désavouer que Sa Majesté fût fort bien intentionnée; mais je témoignai que, quand elle aurait à s'engager

dans une affaire de cette qualité, ce ne serait qu'après avoir reconnu particulièrement la volonté et les efforts dont les royalistes seraient capables ; j'exagérai ensuite les difficultés qu'il y aurait à passer en Angleterre des troupes, le gouvernement ayant des forces maritimes si considérables et la nécessité qu'il y avait d'un port, tant pour la facilité du débarquement que pour s'y retirer en attendant que le peuple se fût armé; il ne me fut point donné de satisfaction sur toutes ces objections, et je ne trouvai rien de bien positif qu'un grand désir de rappeler le Roi avec disposition au soulèvement général , s'il paraissait le moindre corps qui occupât l'armée tandis que les mécontents s'assembleraient ; sur quoi l'on peut prendre en effet des mesures. Il m'a aussi paru que le mécontentement des principaux officiers donnait quelque espérance ; mais elle est assez légèrement fondée, les subalternes étant entièrement à la dévotion du Parlement qui doit être rempli de grande confiance, puisque ces derniers jours, sur la requête présentée par les habitants d'un des comtés d'Angleterre, il a mis en délibération s'il supprimerait les dîmes, et qu'il ne passa que du suffrage de l'Orateur à traiter cette affaire en grand Comité, ce qui est indirectement rejeter la proposition, au lieu que partie de l'assemblée voulait la renvoyer à un Comité particulier , et par là préjugeait qu'elle n'était pas désagréable. L'acte d'indemnité a encore été débattu ces derniers jours, et les officiers ont continué de prendre leurs commissions des mains de l'Orateur, auquel le général Monk a écrit qu'il plût au Parlement de ne faire aucune réformation dans ses régiments. Il lui a été répondu que la maison aurait égard à sa personne et qu'elle en userait envers les autres officiers selon leur mérite; et quoique celte prière dudit général soit en des termes fort respectueux, elle n'a pas laissé de passer auprès de quelques-uns pour une espèce de menace, et les mêmes s'imaginent que le milord Henry est en état de ne pas obéir à l'ordre qui lui a été envoyé. J^e lieutenant général Fleetwood fil, il y a deux jours, dans le Parlement quelques discours en sa faveur, mais il ne fut pas appuyé et

cette tendresse qui a paru à l'endroit du Protecteur, après sa soumission, n'a pu faire prendre encore la résolution d'acquitter ses dettes suivant l'avis du Comité, quoiqu'avant-hier il se soit vu sur le point d'être arrêté prisonnier par ses créanciers qui avaient envoyé des officiers de justice jusque dans Whitehall pour le saisir ; il se renferma fort à propos dans un cabinet.

Il n'y a rien de nouveau du Nord et les plénipotentiaires d'ici se préparent à partir dans le commencement de la semaine prochaine. L'ambassadeur de Portugal ayant demandé des commissaires du Conseil, ils allèrent hier recevoir ses propositions qui tendent à faire entrer son roi et la république en l'alliance que la France a refusée, et à l'engager dans sa conservation; il m'avait communiqué son dessein que j'approuvai fort, et même j'assurai d'avoir ordre de le favoriser, que j'en avais déjà entretenu quelques ministres de l'État et qu'ils paraissaient assez bien intentionnés. Mais l'offre de ces offices ne guérit pas l'alarme qu'a ledit ambassadeur d'une chute entière de son prince ; et en effet, outre que l'Angleterre ne continuera pas la guerre pour sa seule considération, ses forces ne seraient pas capables de garantir cette couronne.

2° Le même au même.

Londres, 17 juillet 1659.

(Voir le n° XXXII.)

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

LondrM, 26 jnin 1659.

(Voir le no XXXVIII.)

M. de Bordeaux au comte de Brienne.

Londres, 10 juillet 1659.

(Voir le n' XXXIII.)

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 7 août 1659.

(Voir le n» XXXIV.)

1° M, de Bordeaux au comte de Brienne.

Londres, 10 juillet 1659.

(Voir le no XXXIII.)

2<> Le même au même.

Londres, 17 juillet 1659.

(Voir le n° XXXVI.)

lo M . de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 16 juin 1659.

(Voir le n° XXXV.)

2» Le même au même.

Londres, 17 juillet 1659.

(Voir le no XXXII.)

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 5 juin 1659.

Monseigneur,

Les nouvelles que j'écrivis avant-hier et celles que les ordinaires précédents auront portées peuvent servir de réponse à la lettre dont Votre Éminence m'a honoré le 31 mai, puisqu'elles lui font savoir l'état présent de la république d'Angleterre, et que quand la division se mettrait encore entre l'armée et le Parlement, il ne peut arriver aucun changement en Angleterre ni produire que le roi puisse cependant s'empôcher d'en reconnaître la présente autorité , et que pour peu que cette démarche se différât, elle ne manquerait pas de me prescrire un temps pour recouvrer des lettres de créance ou pour me retirer. Ce compliment a déjà été fait ici en pareil cas, et les inclinations de la France sont assez suspectes ici pour n'en pas user autrement, quelques bonnes paroles que je donnasse en particulier aux ministres de l'État. Comme ce n'est pas l'intention du roi de rompre avec l'Angleterre et qu'il n'est point aussi de la bienséance d'attendre jusques à la dernière extrémité , que d'ailleurs tout paraît aujourd'hui soumis en Angleterre et que les autres États ont déjà fait la démarche attendue de la France, il sera sans doute jugé à propos de renvoyer en diligence mon courrier avec des ordres exprès; j'en parlerai même comme s'ils étaient déjà venus, et ménagerai ce temps sous prétexte de préparer mon équipage. Ceux qui gouvernent sont néanmoins assez éclairés pour pénétrer que nous avons voulu voir ce que ferait le milord Henry, et il ne me sera pas facile d'effacer cette impression par les offices particuliers que je pourrai passer auprès de ceux d'entre eux avec lesquels j'ai quelque relation; le sieur Vane n'est pas de ce nombre, s'étant toujours contenté de recevoir et de me faire ses civi-

lités par ses plus proches qui me voient, et excusé des visites durant la vie du Protecteur, sur ce qu'elles lui auraient donné de l'ombrage. Il y a deux autres gentilshommes dont le conseil serait capable de porter l'une ou l'autre couronne, et peut-être toutes deux, si une fois elles se voient en paix, à entreprendre la querelle du prince légitime; mais j'en retirai seulement un aveu qu'il n'y a rien à faire à moins d'une division de l'armée, ou que quelque État étranger ne passe en Angleterre un corps de cavalerie et d'infanterie fort considérable; que cette division ne peut point être produite par les intrigues de dehors, plus propres à réunir les esprits qu'à les aliéner, mais sur les mécontentements domestiques ; que la plupart de ceux qui font du bruit demeureraient dans leurs maisons, attendant l'événementd'un combat, s'il paraissait des forces étrangères; qu'ainsi elles devraient être en élat de soutenir un premier choc, ce qui rend leur

assez difficile sans une désertion de la flotte d'Angleterre en grande partie, tant qu'elle sera seule plus puissante en mer que celles de France et d'Espagne jointes ensemble ; et quant au mécontentement des presbytériens dont la faction est plus considérable que celle du Roi, qu'il ne les portera jamais à s'armer s'il n'y a aussi un corps qui attire et occupe les troupes de la République. Je n'ai pas jugé devoir, sur ces mémoires fort vraisemblables, m'avancer davantage, et puisque ma circonspection se trouve conforme aux sentiments de Votre Éminence, et que Sa Majesté aime mieux dissimuler les siens à l'égard de ce régime que de les témoigner inutilement, je n'ai qu'à observer soigneusement ce qui se passera, et si M. le Protecteur ou ceux de son parti me paraissent en posture d'entreprendre, à les encourager par les assurances du secours de la France, et qu'à témoigner aux royalistes les mêmes dispositions en faveur de leur prince, sans professer moins de bonne volonté publiquement qu'en particulier aux républicains, et à faire savoir, avec autant de régularité que ci-devant, tout ce qui pourra venir à une connaissance, à quoi je ne manquerai de satisfaire. Il ne s'est rien passé ces

deux derniers jours qui me donne lieu d'ajouter à mes derniers avis, si ce n'est que différentes lettres d'Irlande Jes ont depuis confirmés, que les menées de quelques particuliers qui voulaient semer de la division et débaucher les esprits n'ont pu empêcher, aussitôt que la déclaration du Parlement a paru , que les ofliciers de l'armée ne s'y soient conformés et n'aient professé d'adhérer à la vieille cause; que le milord Henry a été obligé de s'accommoder, et que ne restant rien en ces quartiers qui puisse troubler le repos public, le Parlement semble n'avoir plus qu'à ménager l'armée, et à si bien régler le gouvernement que les grands et petits officiers et le peuple en soient satisfaits. 11 se devait hier traiter de l'article qui regarde l'établissement d'un Sénat coordonné avec les Parlements; la question s'est remise, et quelques-uns veulent que l'on travaille à persuader les officiers de n'y point insister, ou qu'au moins ils n'exigent pas que ce corps soit perpétuel, mais qu'à l'exemple des Parlements il s'élise tous les ans, auquel cas la liberté publique n'en recevrait pas tant d'atteinte que si ce sont toujours les mêmes personnes qui le composent; c'est la grande affaire de ce temps. Les autres, dont il s'est parlé hier, ne sont pas fort importantes; l'on projette un acte pour l'établissement des milices du pays , et l'état des dettes particulières du Protecteur, qui est de 30,000 livres sterling, fut lu et renvoyé à un comité, auquel il fut aussi ordonné de considérer quelle honorable subsistance le Parlement assignerait au sieur Richard Cromwcll, fils aîné du défunt, pour en faire le rapport au Parlement. Il avait chargé ces jours passés le Conseil d'État d'examiner l'état de l'Angleterre avec les étrangers devant l'interruption de sa séance, ce qui témoigne un dessein de rentrer dans la même condition, et de renouveler tous les traités faits depuis, pour ne laisser aucun souvenir agréable d'un gouvernement détruit. Il ne m'est pas confirmé que personne ait été envoyé en Flandre, pour traiter de la paix; mais le père jésuite est toujours ici, et ceux de sa compagnie l'ayant voulu renvoyer de là la mer, sur la plainte qu'a faite

le roi d'Écosse de ses négociations, il a fait voir des ordres supérieurs, d'où il se reconnaît que son voyage n'est pas sans commission. Aussi a-t-il eu quelque conférence avec le sieur Scott, qui fait la fonction de secrétaire d'État, et Votre Éminence peut prendre des mesures sur ce fondement que ce régime est tout à fait porté à la paix d'Espagne, et qu'il se parle de celle de France depuis peu comme si elle était fort incertaine; quelques-uns même assurent que les troupes de l'empereur sont en marche; les propositions du jésuite peuvent servir de fondement à ces bruits. J'ai déjà fait savoir l'audience de l'ambassadeur de Hollande; il l'eut hier du Conseil d'État, et le convia de prendre résolution sur le traité signé à La Haye ; l'on lui a demandé sa proposition par écrit ; ce procédé lui fait appréhender de la lenteur dans les délibérations. Il est néanmoins assez vraisemblable que l'on se prévaudra de ce titre pour tenir la flotte éloignée. Ce n'est pas que, quelle que soit l'inclination «le l'amiral et quand tous ses officiers seraient du même sentiment, ils n'eussent peine, à moins d'un parti formé contre la république, à se défendre de lui obéir. Je n'ai rien de nouveau à écrire de M. Lockhart; son secrétaire est toujours à Londres sans me voir; il n'aura pas eu besoin de l'argent que Votre Éminence lui a prêté pour entrer dans Dunkerque; dès Calais, il se déclara prêt à suivie les sentiments de sa garnison; ce fut un moyen plus sûr pour être admis dans la place. J'ai touché quelques mots de ce prêt au sieur Thurloe, qui en parut surpris; il m'a fallu passer par ses mains pour faire savoir la bonne volonté du roi au Protecteur, que l'on a observé depuis que l'armée a levé le masque. Il sera désormais libre, ayant donné la déclaration qui était désirée de lui; c'est une pièce assez authentique et extraordinaire pour pouvoir être jointe à la présente

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres SI juillet et 7 août 1659.

(Voir le n» XXXIV.)

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 29 juillet et 7 août 1659.

(Voir le n° XXXIV.)

i°M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 14 août 1659.

Les nouvelles d'aujourd'hui confirment que les défiances du Parlement et les bruits publics n'étaient pas sans fondement ; il est certain, et les avis en sont arrivés cejourd'hui, que le chevalier George Booth, l'un des membres du Parlement qui en a été rejeté avec le parti presbytérien, se prévalant de l'inclination qui était dans la province de Cheshire à se soulever contre le présent régime, a fait assez grande assemblée de gentilshommes, et qu'ils se sont rendus maîtres de Chester, la ville capitale, peu forte, mais grande et trèscapable de servir de retraite. Le gouverneur s'est retiré dans le château avec peu de soldats, mais sans espérance de le pouvoir défendre jusqu'à l'arrivé du secours, n'y ayant point d'infanterie dans tout le pays ni ès environs. Il y a aussi du monde en armes dans le Lancashire, limitrophe du Cheshire , sans que néanmoins il s'y soit encore rien exécuté de.

considérable. Le Parlement n'a pas sitôt été averti qu'il a commandé trois régiments d'infanterie et le major-général Lambert pour réduire les soulevés, et dès cette après-dînée quelques soldats ont été montes et sont partis. Les suites de cette insurrection sont d'autant plus appréFendées que les cbefs sont fort estimés et de grande fortune ; leur déclaration, qui paraît déjà, ne fait aucune mention du roi, mais seulement des libertés du peuple et privilèges du Parlement qu'ils prétendent avoir été violés par la séance de celui d'aujourd'hui, la plus grande partie des membres en étant chassée. Ils ont avec eux des plus illustres ministres presbytériens, et, dans l'exhortation qui s'est faite aux soldats cette aprèsdinée, le prédicateur s'est fort emporté contre tous ceux de celte secte aussi bien que contre le roi, qui a pensé perdre l'un de ses principaux officiers, le colonel Massey ; les troupes du Parlement l'avaient pris, mais il a eu la fortune de se sauver. Il n'a rien paru dans les provinces voisines de Londres, quoiqu'il y eût quelques rendez-vous assez proches ; la cavalerie s'y étant trouvée, peu de personnes s'y rendirent. Le danger sera plus grand lorsque l'armée sera éloignée. L'on fait état de mettre les milices en campagne en cas de besoin, et de les payer sur le pied des vieilles troupes durant le service. Le Parlement a été si occupé sur cette affaire qu'il n'a pu délibérer sur la forme du gouvernement. L'accord fait à la Haye le mois passé pour avancer la paix du Nord avait été ralitié il y a deux jours; le dernier acte qui oblige l'Angleterre et les Provinces-Unies de se joindre contre celui des deux rois qui refusera de s'accommoder, n'a pas encore été mis en délibération, n'étant arrivé ici que d'hier; mais il ne faut pas douter que le régime n'approuve tout ce qui facilitera le retour de sa flotte, plus nécessaire dans la présente conjoncture sur les côtes d'Angleterre que dans le Sund. Je n'ai point encore reçu la lettre de créance que M. le comte de Brienne me devait envoyer ; après l'avoir fait attendre ici , si elle n'arrivait pas bientôt, le retardement s'attribuerait à un refroidissement causé par l'état des affaires

domestiques, dont je ne manquerai d'informer Votre Éminence par tous les ordinaires.

2° Le même au même.

Loodre*, 18 août 1659.

(Voir le n* XXXIV.)

3° Le même au même.

Londres, 25 août 1559.

Monseigneur,

Les derniers ordinaires ne m'ont point apporté de lettres de Votre Eminence, et je n'ai pas aussi eu des nouvelles du Parlement, quoique l'Orateur ait fait savoir que j'avais de nouvelles lettres de créance à présenter; ainsi, j'ai seulement à informer Votre Éminence de ce qui s'est passé en Angleterre depuis ma précédente. Les avis qui sont venus de Chester et des autres pays voisins veulent que le chevalier Booth se fortifie tous les jours par la jonction de beaucoup de personnes de qualité, et que, pour favoriser le dessein de ceux qui voulaient prendre les armes, il ait envoyé dans les provinces voisines quelques partis dont l'un a été poussé par des troupes du Parlement et a laissé huit prisonniers; que depuis il se soit rapproché de Liverpool, place proche de la ville de Chester, dont le Parlement avait fait démolir les fortifications ; que dans d'autres provinces plus proches d'ici, quelques gentilshommes se soient assemblés, entre autres dans celle de Leicester, où le comte de Stamford, beau-père du chevalier Booth, s'est rendu maître d'un château de quelque défense. Il y avait aussi ces derniers jours un rendezvous à dix lieues de Londres, où le sieur Mordaunt, qui a fait toutes les allées et venues en Flandre, et le frère de M. Dauhigny s'étant trouvés avec environ J50 autres, la milice du pays les a dissipés et pris quelques-uns, mais non pas des chefs; il y a eu, en d'autres provinces, de semblables attroupements avec pareil succès, et le Parlement ayant été

averti qu'il s'en devait faire un assez proche de Londres, dont les chefs n'étaient pas encore sortis, il les fit arrêter avanthier et mettre à la Tour; le comte d'Oxford est du nombre. L'on continue de s'assurer, dans toutes les provinces, de la noblesse, qui passe pour être généralement mal affectionnée au gouvernement et engagée à se soulever. Quant à Londres, il est certain qu'elle était disposée à suivre cet exemple, et que le major Brown, ci-devant marchand de bois, devait se mettre à la tête des mécontents; mais le dessein ayant été découvert, leurs mesures ont été rompues, et les 2,500 hommes de pied qui sont dans les places, outre la milice, dont les officiers sont bien affectionnés au gouvernement, et la diversité des sentiments de la bourgeoisie, semblent la vouloir tenir dans la submission, à moins que les soulevés de la campagne ne fissent quelque progrès considérable et n'attirassent une partie de ces troupes. Le Parlement continue cependant la levée des régiments volontaires de ces sectaires qui ont offert de le servir : ce sont indépendants, anabaptistes, millénaires et trembleurs ; suivant le projet qui se fait, il s'en formera un corps, outre ceux qui seront mis dans la milice du pays dont le gouvernement commence déjà de se prévaloir. Les ministres presbytériens font tout devoir en quelques endroits pour exciter le peuple, et soit que l'on regarde leur conduite ou que Ton considère le chevalier Booth et les autres chefs qui se sont joints à lui, la guerre leur doit être imputée en partie; il paraît peu des anciens royalistes qui soient en armes, et quelques-uns même semblent être assez jaloux de ce que tout se passe sans eux pour ne se guère mettre en peine du succès, que ceux du gouvernement attendent fort prompt et favorable; ils n'avouent que 4,000 hommes en armes, la plupart cavalerie et noblesse, contre lesquels Lambert mène 0 à 7,000 hommes, tant de la vieille armée que des troupes de province, qui ont ordre de le joindre ; il doit être maintenant proche de ses ennemis, et la ville de Chester n'ayant que des murailles sèches, sans remparts, ne passe pas pour être de facile défense, principale-

ment si le château tient encore pour le Parlement. Mais les royalistes veulent que le chevalier Boolh ait 7 à 8,000 hommes bien armés, que l'infanterie soit aussi bonne que celle du Parlement, que le pays soit fort, qu'ainsi difficilement Ton le pourra forcer à un combat, et que tirant la guerre en longueur, les autres provinces d'Angleterre s'armeront contre le Parlement, le nombre des mécontents augmentant tous les jours, faute d'établir une forme de gouvernement auquel chacun puisse à son tour avoir part. 11 n'est pas facile de faire un jugement oertain sur des opinions et relations si différentes; je puis seulement dire que les dispositions sont fort mauvaises, que tout le monde se prépare à remuer, et que, s'il arrivait la moindre disgrâce au Parlement, il aurait de la peine d'en revenir; que même il a jalousie de Lambert, et prévoit qu'il suivra l'exemple du défunt Protecteur. Il y a lieu de croire que les premières nouvelles que Ton aura de Lambert donneront lieu de juger de la longueur de cette guerre qui tient les esprits en suspens avec assez de raison, s'agissant de la ruine de l'un des deux partis, principalement de celui des presbytériens qui composent le plus puissant corps d'Angleterre, les autres n'étant ni si qualifiés ni en si grand nombre. Il s'était parlé de quelque mouvement en Irlande, mais je n'en apprends pas la confirmation. La tranquillité est entière en Écosse, et il a été mandé au général Monk d'envoyer deux régiments en Angleterre. Le bruit s'était répandu que le général Montague avait été mis hors de charge par les plénipotentiaires du Parlement, mais l'on en a été désabusé aujourd'hui par l'arrivée de l'exprès qu'ils ont dépêché. Les lettres que M. de Tcrlon m'a envoyées par lui informeront Votre Éminence de l'étal des affaires de ces quartiers du Nord, sur le sujet desquelles il ne me paraît ici aucun changement, quoique les ministres de Suède se plaignent fort hautement des dernières conventions des deux républiques ; il se dit que leur maître tâchera de gagner l'hiver sans conclure, dans la pensée que, les deux flottes se trouvant obligées de se retirer, il lui restera toute liberté d'achet. i. 3J

ver la conquête de la Zélande. Il me reste seulement à ajouter que, suivant quelques rapports, les lettres de M. Lockhart ont donné ici quelque espérance que le voyage de Votre Éminence sur la frontière n'aurait pas tout le succès que la France en attend j je veux croire que si cet avis a été donné, il se trouvera mal fondé.

i° M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londre», 7, 14, 18 el 25 août 1659.

(Voir les n°* XXXIV et XLVII.)

2» Le même au même,

Londres, il »oôl 1659.

Monseigneur,

Je satisfais à l'ordre que Votre Éminence m'a donné , ne doutant pas que ma précédente lettre n'ait excité quelque curiosité de savoir l'état présent de l'Angleterre. Le Parlement ayant ces derniers jours continué ses soins pour découvrir les particularités du soulèvement projeté, et quelques lettres interceptées lui ayant confirmé qu'il se devait faire aujourd'hui, il s'est mis en état de le prévenir, et à cet effet a envoyé la plus grande partie de sa cavalerie, avec des hommes détachés de l'infanterie qu'il a montés , dans toutes les provinces pour y saisir la noblesse suspecte. Les ordres ont aussi été donnés de mettre en diligence la milice sur pied et les ministres du Conseil ont été autorisés, pour couvrir leurs amis, à prendre les armes. Il s'est en même temps usé de toutes sortes de précautions pour tenir Londres dans le devoir, la milice nouvelle et vieille ayant été sous les armes, les portes gardées aussi bien que les avenues pour empêcher que personne n'en sortit; ce qui a été jugé nécessaire depuis que l'on a reconnu que les apprentis et beau-

coup d'artisans allaient joindre les mal intentionnés de la campagne, et que sous main Ton leur donnait de l'argent pour s'équiper et s'armer; il s'est aussi continué de faire dans la ville de grandes recherches a dessein de s'en assurer, tellement qu'il ne soit plus nécessaire d'y tenir beaucoup de troupes dont Ton pourrait avoir besoin en dehors où l'insurrection doit commencer. Il ne s'est pas néanmoins trouvé de résistance chez les gentilshommes qui ont été arrêtés, dont le nombre est déjà si grand qu'il semble que le dessein doive être rompu. Ceux qui passent pour y être engagés sont jeunes gens fomentés par d'autres que la crainte de la confiscation retient, et il est certain que, depuis les derniers mouvements d'Angleterre, il n'a point paru tant de disposition, dans tous les ordres du peuple, à un soulèvement. L'on devait d'abord prendre pour prétexte le rétablissement des membres du Parlement qui en furent chassés devant la mort du roi, afin de le rendre plus favorable; mais la véritable fin ne parait que trop en ce que l'entreprise est conduite par les royalistes et que déjà l'amnistie s'est publiée ; elle n'excepte que peu de personnes qui ont eu part à la mort du roi défunt. Quelques bruits ont couru que le milord Richard, retiré maintenant à la campagne, était de la partie ; mais c'est avec peu de fondement, bien que quelques officiers de l'armée, de ceux qui ont été cassés pour être attachés à ses intérêts, aient été arrêtés. Entre les prisonniers, il y a la fille du comte de Berkshire qui faisait tenir une lettre d'avis à un gentilhomme de se trouver aujourd'hui au rendez-vous. 11 n'y a point encore d'autre personne fort considérable, mais l'on espère qu'il s'en trouvera et que le trésor public se prévaudra des confiscations. C'est, Monseigneur, l'état présent d'Angleterre qui ne se peut pas dire bien tranquille ) et bien que, suivant l'opinion des plus sensés, le danger soit passé, il se peut différer d'en parler positivement jusques à ce qu'il y ait des nouvelles des provinces. Le Conseil d'État n'a point eu d'autre affaire plus importante à traiter tous ces jours, et le Parlement de son côté n'a songé qu'à remplir les places de la milice, et à

quelques règlements de dedans peu considérables. Il doit s'appliquer dans trois jours à former le gouvernement afin d'effacer les impressions qui se donnent que les chefs de rassemblée ne songent qu'à se perpétuer dans l'autorité, ce qui aliène bien des esprits. J'attends toujours la lettre de créance que M. le comte de Brienne m'a fait espérer pour demander audience ; il n'est point arrivé de nouvelles du dehors et j'ai seulement à faire savoir que l'ambassadeur de Hollande m'a ce matin communiqué que ses supérieurs lui ont ordonné de demander au Conseil de cet État que les plénipotentiaires d'Angleterre aient ordre de convier le roi de Suède à remettre au jugement de la France, d'Angleterre et des Provinces- Unies, la récompense en argent que la Pologne lui donnera pour la restitution des places qu'il possède en Prusse. Je n'ai point rejeté cette proposition, ni aussi ne me suis engagé de l'appuyerj mais s'il m'en est parlé par les ministres du Conseil, je ne m'éloignerai pas des ouvertures qui, sans blesser la bienséance, pourront avancer l'accommodement des deux princes puisqu'il est souhaité par Sa Majesté.

3° Le même au même.

Londres, 4 septembre 1659.

Monseigneur,

La lettre que je me suis donné l'honneur d'écrire à Votre Eminence par le précédent ordinaire l'aura informée de la fuite du chevalier Booth et de ceux de son parti ; elle apprendra par la présente qu'ils ont été entièrement dissipés après que la seule contenance des troupes du Parlement les eut mis en déroule, sans néanmoins autre perte que de trente morts et environ deux à trois cents prisonniers. Le sieur Lambert, pour se prévaloir de leur épouvante, marcha aussitôt vers Chester où la plus grande partie des fuyards s'étaient retirés ; mais la nuit même, tous les chefs, ofiieiers et soldats l'ayant abandonné, il trouva le lendemain les portes ouvertes et y enlra avec quelques-unes de ses troupes, sans souffrir qu'elles y hV

sent du désordre, suivant la parole qu'il en avait donnée aux habitants. Liverpool ayant aussi été laissée en sa liberté, elle manda qu'elle avait toujours tenu pour le Parlement et que même le colonel Irland qui commandait dedans, s'était déclaré pour le même intérêt, quoiqu'il eût pris commission du chevalier Booth ; quelques autres petits châteaux où il avait mis garnison ont aussi été réduits sans combattre, et il ne reste plus en armes que le chevalier Middleton qui s'est retiré dans son château avec quelques troupes, sans autre espérance que d'obtenir capitulation; si ledit sieur Booth eût pris ce parti et tâché de conserver la ville de Chester, il aurait pu se garantir de la disgrâce dans laquelle il est tombé ; voulant se sauver à Londres, déguisé en habits de femme, avec trois valets, il a été reconnu dans une hôtellerie et livré par l'hôte aux soldats qui l'emmenèrent hier dans la tour de Londres où aussitôt le chevalier Vane et Haslerig l'allèrent interroger par ordre du Parlement. Le major général Egerton, l'un des autres chefs, et le colonel de Derby ont aussi été pris, outre beaucoup d'autres personnes de qualité engagées dans la même cause. Par leurs dépositions, ils ne se trouvent point avoir clé si forts que l'on les publiait, ni avoir, en tout compris, plus de trois ou quatre mille hommes. Ce corps était néanmoins capable , en évitant le combat , d'entretenir la guerre quelque temps et de donner cœur aux mécontents des autres provinces qui auraient pu, voyant l'armée attachée à quelque place, prendre les armes; mais pour tenir cette conduite avec succès, il fallait des chefs plus expérimentés que le chevalier Booth, que toute la ville de Londres regrette et dont la chute ruine les espérances des royalistes ; aussi y a-t-il peu d'apparence de ressource, à moins de division entre l'armée et le Parlement. Ce dernier corps a depuis ordonné un remerciement au général Lambert avec un joyau de mille livres sterling ; mais la proposition qui a été faite de lui donner patente de major général de toutes les forces n'a pas été agréable; quelques gratifications ont aussi été ordonnées à ceux qui ont pris lesdits officiers, et en même temps il s'est établi un comité pour

procédera la confiscation du bien des délinquants, que l'on fait monter à trois millions de livres de revenu, si tous les prétendus coupables sont convaincus. II se trouve quelque difficulté sur rétablissement des juges, le Parlement ayant désapprouvé l'usage des cours de justice et étant assez douteux que les douze pairs ou jurés qui doivent, suivant les lois du pays, juger les criminels, se portent à condamner ceux qui ont pris les armes pour avoir un Parlement libre ; cet embarras et les aigreurs que causerait une trop grande sévérité pourront porter le Parlement à la douceur, même envers ledit chevalier Boolh, principalement s'il veut découvrir ceux qui étaient obligés de prendre les armes dans les autres provinces, à quoi il se pourrait bien laisser aller pour sauver sa vie, n'étant pas d'ailleurs obligé de ménager des personnes qui l'ont abandonné après l'avoir embarqué dans une si mauvaise affaire. Mais quelque esprit de douceur que prenne le régime, ce serait contre l'attente de tout le monde si les biens ne souffraient un peu et s'il ne se servait de cet avantage pour acquitter une partie des dettes publiques et diminuer d'autant les impositions qui ont été doublées depuis peu de jours , ce que le peuple supporte avec assez d'impatience ; l'on ne témoigne pas aujourd'hui appréhender sa mauvaise volonté, et toutes ces recherches , gardes extraordinaires , tant dans la ville que dehors, ont cessé j il ne se parle même plus de la descente du roi d'Angleterre, et le Parlement paraît dans une grande confiance, avec quelque fondement, n'y ayant aujourd'hui personne en état de s opposer à la présente autorité. Elle en aura plus de liberté pour agir dans les affaires du dehors. Il est arrivé cette semaine des lettres de Zélande qui représentent le roi de Suède entièrement éloigné de la paix; la lecture en a été faite dans le Parlement sans y piendre aucune résolution; sur ce refus, il est à croire que les minisres du Conseil me donneront quelque communication de leurs pensée devant que de rien déterminer, et je ne manquerai pas en ce cas de faire, suivant les intentions de Sa Majesté, tout devoir pour prévenir qu'ils ne se portent à la guerre contre

les Suédois, comme quelques-uns l'ont déjà proposé ; ce n'est pas que les inclinations générales du présent régime ne soient favorables au roi de Danemark et aux États généraux, persuadés que la ruine de ce dernier prince rejaillirait sur leurs sujets. Cette impression ne sera pas facile à lever et elle les engagera dans de grands efforts, à moins qu'ils ne croient que la France en aurait du ressentiment; à dire vrai nous n'aurons pas sujet de leur savoir mauvais gré quand ils insisteront à l'exécution des traités accordés entre la Fiance et les deux républiques, ni le roi de Suède n'aura rien à nous reprocher si son refus lui attire quelque disgrâce et si, ne déférant point aux conseils de ses amis qu'autant qu'ils s'accordent à son ambition, l'on l'abandonnera à sa bonne ou mauvaise fortune ; la prise de Naskon et l'approche de l'hiver lui font rejeter l'accommodement ; mais les Danois prétendent que quand la saison ne permettrait pas à leurs confédérés de les délivrer cette année, ils ne laisseront pas de se maintenir jusques à ce que la mer Baltique soit navigable, et qu'alors si les Anglais ne s'y opposent point il ne sera pas difficile, avec le secours de dehors, de reprendre Cronembourg et les autres places. Sur ce projet, Ton peut faire état d'avoir encore l'année prochaine , dans ces quartiers du Nord, occasion d'employer ceux qui sont fort enclins à la guerre. Si les avis précédents de M. Lockhart avaient donné lieu de croire que la paix de France et d'Espagne recevrait des difficultés, ses dernières lettres parlent tout autrement et la représentent certaine. J'apprends aussi qu'elles assurent que Sa Majesté n'abandonnera point l'Angleterre si l'Espagne ne voulait pas se porter à des termes raisonnables, et sans doute cette confiance avec le succès des affaires domestiques, rendrait les ministres de celte république plus difficiles à se départir de leurs conquêtes. Il me reste seulement, Monseigneur, à faire savoir que le Parlement parait satisfait de la lettre du roi et de mon discours, et qu'il a remis au Conseil à traiter avec moi sur les affaires qui se présenteront ; elles me manquent présentement.

XTjTXi

1° Jf. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Loodrc», 4 septembre 1659.

(VoirlenoXLVIII.)

2° Le même au même.

Londref, il septembre 1659.

Monseigneur,

Je n'accuserai point la réception d'aucun ordre de Votre Émincnce, et j'ai seulement à lui faire savoir qu'il ne reste présentement personne en armes contre le régime d'Angleterre, le cliàlcau du chevalier Middleton s'etant rendu sans que ceux qui le défendaient aient pu obtenir autre condition que la libellé de se retirer d'Angleterre dans deux mois s'ils ne peuvent, pendant ce temps, obtenir grâce du Parlement, dont les commissaires ont continué d'examiner le sieur Booth. lia r2Connu fort ingénument d'avoir traité avec le sieur Mordaunt, agent du roi d'Anglelerre, et que sa femme avait reçu lettres de celte Majesté j il a aussi découvert tout le dessein, sans néanmoins nommer les auteurs, ayaut désiré de n'être pas pressé de faire une chose qui blesserait son honneur, et l'on a eu jusques à cette heure la complaisance de recevoir ce qu'il a volontairement voulu avouer. Ses discours ont aussi fait voir que la mésintelligence s'était déjà mise entre lui et les autres chefs, sur ce qu'il refusait de proclamer le roi d'Angleterre ; que, contre son avis, ils s'étaient approchés de l'armée du Parlement et engagés au combat, et que, devant qu'il fût arrivé à la tète des troupes, les mêmes qui avaient voulu si opiniâtrement attaquer Lambert s'étaient mis en fuite; que depuis, les ayant voulu rallier dans Chcster pour défendre la ville, ils avaient refusé de porter davantage les armes pour une cause qu'ils disaient être abandonnée de Dieu. Le Parlement a encore reconnu, tant par lui que par d'autres prisonniers,

que beaucoup d'autres provinces et personnes de condition devaient en même temps suivre cet exemple, et il ne faut pas douter que, si tous ceux qui s'étaient engagés eussent tenu leur parole, le roi d'Angleterre ne fût aujourd'hui en état de paraître dans ce pays; mais les uns ont été prévenus et arrêtés, les autres n'ont pas eu le cœur de se montrer, et quelques-uns ont joué à fausse compagnie; tout ce parti est maintenant si mortifié et abattu, que de leur propre aveu il n'en faut plus rien attendre contre la présente autorité , à moins d'une division dans l'armée ou d'un secours étranger. Le Parlement paraît aussi être dans une grande confiance; il a déjà congédié la plupart de la milice du pays pour soulager le peuple de cette charge; il doit même licencier les régiments des sectaires et remettre la garde du pays à la vieille armée, pour le paiement de laquelle l'on fait état de se prévaloir des biens tant des coupables que de ceux qui, depuis l'année \ 648, ont agi en faveur du roi, et déjà la commission est émanée pour procéder à la vente . Le Parlement a encore ces derniers jours repris le débat sur la forme du gouvernement, sans rien conclure, et ce ne sera pas sans peine que ceux qui ont maintenant l'autorité en main condescendront à établir une république parfaite. Les chefs de l'armée entrent dans leurs sentiments, et sous prétexte que le peuple est mal intentionné, ils proposent un sénat eu pouvoir égal avec les Parlements. Cette question semble à beaucoup devoir produire un jour de la division. Il n'est pas moins vraisemblable que quelque officier de l'armée pourra bien, avec le temps, avoir l'ambition du défunt Protecteur, et le sieur Lambert élant considéré comme le seul capable de marcher sur ses pistes, il se prendra toutes sortes de mesures et précautions pour l'arrêter; ainsi son élévation recevra plus de difficulté. Quant au retour du roi d'Angleterre, à moins d'un secours étranger, il paraît entièrement éloigné; ainsi l'on peut, avec beaucoup de raison, croire que les ministres du régime parlent sincèrement lorsqu'ils professent qu'avec l'amitié de la France ils n'ont rien à craindre. Je n'en ai point vu aucun ces derniers

jours, et contre mon attente ils ont, sans m'en faire part, envoyé aux plénipotentiaires de Zélande Tordre d'exécuter les dernières conventions passées à La Haye pour la pacification des rois de Suède et de Danemark. A la vérité ce régime n'était pas en état de prendre d'autre parti, puisque la flotte d'Angleterre avait été mandée. Le sieur Vane m'avait seulement avoué qu'une partie devait retourner et que les Hollandais retireraient pareil nombre de leurs vaisseaux. Mais l'un des membres du Parlement vient tout à l'heure de me dire qu'il est arrivé depuis quelques heures des nouvelles que l'amiral Montague est sur la côte d'Angleterre et qu'il n'a laissé au Sund que trois vaisseaux, quoique les Hollandais n'aient retiré que neuf des leurs, d'où l'on peut juger que le roi de Suède a donné les mains à l'accommodement, en suite de la déclaration faite par celui de Danemark qu'il était prêt de traiter séparément, ou que les plénipotentiaires anglais ont cru que la présence de leur flotte ne pouvait que rendre les Suédois plus difficiles et qu'il n'était pas nécessaire, après les arrêtés d'entre les deux républiques, de tenir en mer un si grand nombre de vaisseaux, surtout dans un temps qu'ils semblaient être plus nécessaires sur les côtes d'Angleterre. Quels que puissent être les motifs, les Hollandais auront maintenant toute liberté d'agir suivant les traités, mais non pas d'aller au delà; c'est de quoi je pourrai écrire plus positivement par le prochain ordinaire.

3« Le même au même.

Locdre», 29 septembre 1659.

(Voir le n»XXXV.)

JW. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londrt». 29 uptembre 1659.

(Voir le n<>XXXV.)

M. de Bordeaux au cardinal Mazarin.

Londres, 7 août 1659.

(Voir le no XXXIV.)

lu

M. de Bordeaux au comte de Brienne.

Londres, 6 octobre 1659.

Monsieur,

Il ne faut pas chercher ailleurs la cause du retardement de mes lettres que dans Tirrégularilé du départ de l'ordinaire de Londres, qui s'avance ou se diffère suivant la disposition de l'air, ce qui m'oblige quelquefois d'envoyer après la poste, lorsque les affaires ou les nouvelles en méritent la dépense. Je n'ai pas eu sujet de le faire ces derniers jours, et mes dépêches auront été trouvées plus pleines de réflexions et de raisonnements conjecturaux que de résolutions prises ici soit pour rétablissement du régime, soit pour l'avancement de la paix du Nord. Je n'ai encore aujourd'hui rien à mander de plus positif sur ce dernier point, et la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 28 du passé, me donne seulement lieu de dire qu'encore que le général Montague s'était bien séparé d'avec le roi de Suède, et que tant lui que les ofliciers de la flotte aient été chargés de chaînes d'or, le Parlement n'en parait pas néanmoins plus enclin à embrasser les intérêts de ce prince, et ses libéralités répareront avec peine le mauvais effet de son emportement; les ennemis mêmes de ce régime louent la fierté avec laquelle le colonel Sidney lui a répondu ; et si ee mécontentement public ne porte pas le Parlement à suivre les inclinations des Provinces-Unies , au moins leur sera-til laissé toute liberté d'assister le Danemark suivant la résolution qu'elles en ont prise, et j'apprends que le Conseil

d'État retire ses plénipotentiaires, ne jugeant plus que leur entremise soit d'aucune utilité ; il se parle aussi de rappeler tous les officiers anglais tant de mer que de terre qui sont au service du roi de Suède, et déjà, sur les instances de l'ambassadeur de Hollande, défenses très-expresses ont été faites dans tous les ports d'Angleterre d'y recevoir ses armateurs qui faisaient grand tort au commerce et avaient été interrompre la pêche du hareng, que font, en cette saison, les Hollandais sur les côtes d'Écosse. Ce dernier ordre procède plutôt de complaisance envers lesdites Provinces-Unies que d'aigreur contre leur ennemi , et ce sera faire un jugement solide des intentions d'ici que de croire les principaux du gouvernement portes à entretenir une entière correspondance entre les deux républiques. Ce sentiment peut compatir au désir de voir la guerre allumée chez tous les autres États de l'Europe, et l'on ne peut blâmer leur politique lorsqu'ils souhaitent les voisins occupés afin que ni la pensée ni le pouvoir ne leur vienne de favoriser le rétablissement du roi d'Angleterre. Si l'Espagne était aussi capable que la France d'appuyer ses intérêts, la paix se pourrait bien acheter aux dépens de Dunkerque et de la Jamaïque; les marchands anglais ne s'y opposeraient pas, et grande partie du Parlement est persuadée que la conservation de ces places est plus onéreuse qu'avantageuse. Mais ceux qui ont la direction des affaires étrangères n'appréhendant pas assez l'Espagne, ni ne considérant si fort le commerce que le déshonneur et le reproche que leur pourrait attirer l'abandonnement de ces conquêtes, à moins que ce ne fût à des conditions qui donnassent dans la vue du peuple, cette restitution pourra recevoir de la difficulté, et apparemment M. Lockhart ne la favorisera pas. Les mêmes professent depuis quelque temps tant de jalousie de la France que ledit sieur ambassadeur pourrait être soupçonné de leur en avoir fourni le sujet par ses informations, s'il n'était pas vraisemblable que ces défiances ont été affectées. Je n'ai pas oublié de faire tout devoir pour les dissiper, reconnaissant assez que, quand Sa Majesté n'aurait

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pas besoin de ménager l'Angleterre, elle devrait éviter que la sincérité des assurances qu'elle donne de son amitié ne fût pas suspecte; et si mes soins ont eu quelque succès, tous ces bruits du passage du roi d'Angleterre par la France et de l'engagement pris par Sa Majesté et le roi d'Espagne en sa faveur n'auront pas produit le fruit qu'en attendent ceux qui les ont publiés. Il semble même que leurs motifs cessent maintenant, puisque leur desseins ont été prévenus; c'était l'opinion de quelques-uns qu'après le retour de Lambert l'armée présenterait une requête au Parlement ; l'avis ne s'est trouvé que trop vrai : trois colonels en avaient la semaine passée été chargés par les officiers qui ont défait le chevalier Booth, et ils devaient la proposer dans le Conseil de guerre devant que d'être portée au Parlement ; elle tendait à l'obliger de faire le sieur Fleetwood général, Lambert lieutenant général, le colonel Desborough major général de la cavalerie, Monk major général de l'infanterie, le colonel Berry commissaire général de toutes les forces de la république. Il était aussi demandé paiement des arrérages qui leur sont dus, jugement des coupables de la dernière insurrection, l'établissement d'un sénat coordonné en puissance avec les Parlements, et que les églises et charges civiles fussent remplies de personnes bien zélées et dévoles, c'est-à dire des sectaires de la cinquième monarchie. Ce projet ayant été découvert par lesdits officiers au sieur Haslerig, chef de la faction républicaine, il en avertit le Parlement le 2e de ce mois avec grande exagération des conséquences de ces propositions ; le sieur Fleetwood, qui était présent, ne les ayant pas désavouées, il fut ordonné que les trois colonels qui en étaient chargés la remettraient; à quoi ayant obéi, le même jour et le lendemain se passèrent en débats, et il fut enfin arrêté que la requête n'était point nécessaire et de dangereuse suite, et que le sieur Fleetwood assemblerait le lendemain les officiers de l'armée pour leur faire savoir la résolution du Parlement, ce qui fut exécuté avant-hier, et le Conseil de guerre demeura d'accord de se conformer au désir du Parlement, dont quel-

ques membres parurent fort emportés dans cette délibération, et proposèrent même de rappeler plutôt le roi que de laisser prendre à l'armée une si grande autorité; d'autres voulurent rejeter toute la trame sur le sieur Lambert, et furent d'avis de l'envoyer dans la Tour de Londres. Le sieur Vane et ceux de son parti, que l'on croit tenir la main aux chefs de la milice, adoucirent les esprits, représentant que le régime n'avait ni dedans ni dehors d'autres amis ni appui, et que ce serait s'exposer à une ruine entière que de la choquer; que les principaux officiers n'étaient pas coupables de la faute des autres inférieurs, et que le sieur Lambert n'avait pas mérité un si mauvais traitement, mais plutôt d'être récompensé des services qu'il a rendus depuis tant d'années. Ces raisons furent goûtées, et présentement le calme est rétabli. Néanmoins ceux qui considèrent que l'armée n'a encore rien commencé qu'elle n'ait achevé, ne regardent sa soumission que comme une cure palliatrice, et croient que les chefs, entre autres Lambert, duquel il se témoigne publiquement grande jalousie, ne font que différer afin de mieux prendre leurs mesures et de ménager les officiers inférieurs, dont grande partie est encore pour une vraie république ; les plus habiles du gouvernement ont d'autres visées et veulent se maintenir en autorité, et s'ils n'en viennent à bout il se formera quelque division notable. Ledit sieur Vane professe déjà d'être peu satisfait, et sous prétexte d'indisposition s'est retiré pour quelques jours à la campagne, peut-être dans la pensée que son absence fera reconnaître la nécessité de sa présence, n'y ayant en effet aucun ministre dans le Conseil si éclairé que lui, principalement sur les affaires du dehors dont il avait l'entière conduite sur les fins de la première séance du Parlement. Au même temps qu'il s'y traitait des prétentions de l'armée, la maison de ville lui vint présenter une requête contre la continuation du présent maire comme contraire à leurs privilèges, auxquels ni les rois ni les précédents Parlements n'ont jamais donné atteinte ; il fut remis à cejourd'hui d'y délibérer ; cependant les bourgeois déclarent

qu'ils ne reconnaîtront plus le maire après le dixième du courant qu'expire son année, quelle que soit la résolution du Parlement. Tous ces démêlés ne peuvent que laisser l'esprit en suspens sur l'établissement du régime d'Angleterre, et satisfaire ceux qui n'ont point intérêt ni inclination de le voir bien affermi. La religion n'est pas en- meilleure condition, et jamais les catholiques ne furent plus remplis d'espérance d'obtenir la liberté de conscience. Mais il faut que les saints prennent le dessus; leurs maximes sont bien plus contraires aux presbytériens, telsque sont les sectaires de France, qu'aux catholiques, et s'ils ne changeaient de sentiment se trouvant dans l'autorité, ils ne persécuteraient personne pour la foi. Les dépositions du chevalier Booth et de plusieurs autres prisonniers furent lues dans le Parlement la semaine passée, et il fut ordonné que le milord Faulconbridge, qui était auparavant sous garde, serait envoyé à la Tour de Londres, quelque instance que fit le sieur Fleetwood pour l'empêcher. Telle est la condition présente de ceux qui étaient les plus accrédités sous le défunt Protecteur, pour être soupçonnés d'avoir trempé, de conseil ou autrement, dans la dernière insurrection, et s'il y avait des preuves suffisantes contre tous, l'État s'enrichirait de leurs biens; mais la plupart ont été assez avisés pour ne communiquer leur dessein qu'à peu de personnes, et il n'y a que Booth qui les accuse.

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