‹ Histoire du Protectorat de Richard Cromwell et du rétablissement des StuartChapitre 42 sur 131 · LIVRE I.— RÉACTION CONTRE LE · texte numérisé non relu

LIVRE I.— RÉACTION CONTRE LE

désigné et investi de tous les pouvoirs nécessaires pour une complète et sévère instruction1.

De toutes les mesures que la Chambre pouvait adopter dans cette occasion, celle-là était peut-être la plus périlleuse, car c'était une menace plutôt qu'un coup, et une menace suspendue sur la tête, non pas du major général Butler seul, mais de tous les officiers qui avaient servi Cromwell et sa tyrannie. La réaction contre ce régime devenait de plus en plus passionnée; la lutte entre la Chambre des Communes et l'armée était flagrante. Les presbytériens, puissants dans la Chambre, lui firent prendre des résolutions qui réveillèrent encore d'autres animosités. Elle ordonna la stricte exécution des actes qui interdisaient l'usage de la liturgie et tout le culte de l'Église anglicane ; elle chargea deux de ses membres de chercher des moyens efficaces pour supprimer toute réunion des papistes, des quakers, des antitrinitaires, des juifs. Les libres penseurs n'étaient pas plus ménagés que les sectaires; le républicain Nevil avait tenu, disait-on, en matière de foi, quelques propos peu orthodoxes ou peu respectueux ; on l'accusait entre autres d'avoir dit « que la lecture de Cicéron le touchait plus que celle de la Bible; » il fut dénoncé dans la Chambre des Communes 2 comme suspect d'impiété et d'athéisme, et ses amis eurent grand'peine à obtenir? qu'on laissât tomber cette accusation. On voulut avoir un jour

* Journal* of the h. ofC, t. VII, p. 636-637; — Burton, Atari/, t. IV, p. 403-412 ;— Clarendon, State-Papers. t. III. p. 454 ;— Bordeaux à Mazarin, 24 avril 1659 (Documente historiques , n° XXII).

* Le 16 février 1659. — ' Le 36 février 1659.

fîOUVERNEMENT DE CROMVVELL. 105

de jeûne et de prières publiques dans tout le pays pour demander pardon à Dieu des schismes, des hérésies, des blasphèmes qui s'élevaient de toutes parts, et de la mollesse du pouvoir civil à les réprimer; la déclaration qui l'ordonnait fut l'objet d'un vif et long débat 1 où reparurent les dissentiments, les prétentions et les alarmes de toutes les Églises et de toutes les sectes que Cromwell avait contraintes au silence ou à la tolérance. La fermentation religieuse se joignait de nouveau à la fermentation politique, et la liberté de conscience se sentait en péril comme la révolution : « Toutes les querelles « s'échauffent parmi nos ennemis, » écrivait Mordaunt à Hyde f ; a rien ne peut rétablir leurs affaires, sinon « quelque folle tentative de notre part. 11 y a quelques « téméraires qui voudraient se lancer dans l'action; « mais trois royaumes sont trop précieux pour qu'on se « hasarde si légèrement*. »

Comme Mordaunt, Thurloe aussi croyait que les conspirations et les insurrections des Cavaliers pouvaient seules sauver le gouvernement du Protecteur; et comme il n'avait pas plus de scrupules que d'illusions, il faisait tous ses efforts, non-seulement pour y faire croire, mais pour les provoquer : « 11 veut absolument un complot, » écrivait à Hyde l'un de ses amis*; « il remue ciel et

* Les 30 mars, 2, 4 et 5 avril 1659.

* Le 14 avril 1659.

* Burton, Diary, t. III, p. 403, 296, 501; t. IV, p. 300, 328-349 Journal* ofthe h. ofC, t. VU. p. 622-625; — Clarendon, State-Papers, t. III, p. 450, 454.

* Le 13 avril 1659.

« terre pour y parvenir ; il affirme qu'il y a un grand « projet, que beaucoup d'officiers du roi sont arrivés « pour y concourir, qu'il y en a au moins deux cents à « Londres ; il demande qu'on bannisse de la ville tous « les royalistes. Je com iens que, par malheur, trop de o royalistes sont venus ici dans les derniers temps ; leur « détresse en est, je le sais, la cause ; ils cherchent du « pain; mais, quand ils sont h boire, leur langue fait « beaucoup de mal. C'est le sentiment de tout le parti « du roi, mylord, qu'il faut se tenir tranquilles; per- « sonne ne doute que nous n'ayions bientôt une occasion « bonne à saisir pour les affaires de Sa Majesté. » Les royalistes se tenaient tranquilles en effet, en attendant l'occasion, et Thurloe ne trouvait pas matière au complot dont il avait besoin1.

Au milieu de cette fermentation et de cette immobilité également hostiles, la perplexité de Richard était extrême. Sociable et facile, détestant l'effort et le combat, il voulait vivre en rapports agréables, ou du moins en paix, avec tous ceux à qui il avait affaire, et il s'appliquait à les attirer ou à les retenir auprès de lui en entrant dans leurs sentiments et en se prêtant à leurs conseils. Son esprit modéré et l'urbanité de son caractère lui avaient valu, de la part de quelques-uns des anciens et meilleurs amis de son père, notamment de Pierrepoint et de Saint-John, un zèle affectueux pour son service : « Vous ne le croirez peut-être pas, » écrivait l'un

i Clarendon, Statc-Papers, t. III, p. 45G-457; — Bordeaux à Mazarin, 28 avril 1659 (Documents historiques, nn XXIII).

des plus intimes correspondants de Hyde1, « mais réela lement ils lui sont plus attachés qu'au défunt Protec- « leur, dont le tempérament s'accordait mal avec leurs a prudents ménagements, et qui, sur quelque inspira- « tion soudaine dont ils ne pouvaient se rendre compte, a les précipitait tout à coup dans des hasards dont l'idée « seule les faisait trembler, et que leur épargne la moo dération du jeune prince, aujourd'hui Protecteur. » Tel qu'il se montrait avec les amis de son père, tel était aussi Richard avec ses propres compagnons; par ses goûts aristocratiques, par ses relations de jeunesse, par les bons offices qu'il leur rendait souvent, il avait continué de vivre dans une bienveillance presque familière avec beaucoup de Cavaliers ; à ce point qu'ils étaient toujours persuadés qu'au fond de son âme il désirait le rétablissement du roi , et qu'il y concourrait volontiers si ses intimes conseillers, Thurloe et Saint-John surtout, pouvaient être amenés à y consentir. On écrivait sans cesse à Charles II et à Hyde pour leur faire partager cette confiance , et les presser d'encourager, par quelques voies indirectes, des dispositions si favorables. Ni le roi ni Hyde n'ajoutaient foi à ces rapports, et ils avaient raison, car, au même moment, Henri Cromwell écrivait à Tliurloe *: a Selon moi, il n'y a pas d'extrémité qui ne « soit plus acceptable que le retour de Charles Stuart. a Tous les autres revers sont temporaires et peuvent « être réparés; .celui-là, non. Je sais que c'est aussi votre

* Le 18 mars 1659.

» Le 21 mars 1659.

« avis. » Richard ne pensait pas autrement; mais soit laisser-aller, soit calcul, il entretenait les royalistes dans leurs illusions, s'en promettant quelque appui dans les difficultés de son gouvernement, et peut-être aussi quelque adoucissement aux conséquences d'une chute qu'il était de plus en plus enclin à prévoir*.

Avec les républicains, sa situation n'était ni plus franche ni plus simple : ils lui étaient antipathiques, et il n'avait à attendre d'eux que des ennuis, des humiliations et des combats. C'était toujours, entre eux et lui, une rivalité cachée, une lutte sourde pour la souveraineté. Richard avait, contre eux, dans le Parlement, une majorité à peu près assurée ; mais, même vaincus, ils demeuraient rudes, arrogants et susceptibles, et il était contraint de subir en silence leurs prétentions et leurs coups, pourvu que les prétentions restassent à peu près stériles et que les coups ne lui fussent pas mortels. Le r» avril, au moment où la Chambre des Communes venait de voter la déclaration qui ordonnait un jour de jeûne et de prières publiques, Haslerig interpella brusquement l'orateur : « J'ai entendu dire, » lui dit-il, « que depuis « que vous êtes orateur de cette Chambre, vous êtes allé « à la cour, ce que vous n'auriez pas dû faire; vous êtes « le plus grand personnage de l'Angleterre.... Toute la « Chambre doit vous suivre quand vous allez là. » Une surprise tumultueuse s'éleva : « Ce gentilhomme sort de

i Clarendon, State-Papers, t. III, p. 440-442, 444, 445, 452,454, — Thurloe, State-Papers, t. VII, p. 635 ; — Noble, Memoirs of the Protectorat house ofCromioell, t. I, p. 159.

DE RICHARD CKOMWELl. 10U

« table, » dit M. Swinfen; « c'est probablement là qu'il « a entendu ce rapport. Monsieur l'orateur, c'est vous « harceler de questions inconvenantes pour l'honneur de a la Chambre ; ne répondez pas. Je n'ai jamais été à la « cour; je ne connais pas le Protecteur; mais je sais que « vous pouvez y aller sans manquer aux privilèges de « la Chambre. » Un débat s'engagea sur cette question ; on soutint et on nia tour à tour, en alléguant des précédents, que l'orateur fût dans l'usage d'aller à la cour : « En 1654, » dit M. Bulkeley, « sous feu Son Altesse, il a y est allé plus d'une fois. Je suppose que les personnes « qui vont le moins à la cour iraient plus souvent si les « portes leur en étaient ouvertes. La séparation engen- « dre l'hostilité. J'ai été envoyé ici pour rapprocher la « cour et le pays. » Ncvil et Vane essayèrent de soutenir, ou du moins d'excuser Haslerig. L'orateur voulait s'expliquer; on ne le souffrit pas, et l'incident tomba sans autre suite. Mais la Chambre, qui repoussait les brutalités de Haslerig, n'en empêchait pas l'explosion, et Richard n'inspirait ni assez de respect ni assez de crainte pour la prévenir*.

Dans l'armée, il avait, il pouvait du moins se croire un parti. Parmi les troupes d'Angleterre, huit régiments, quelques-uns commandés par des chefs intelligents et hardis, Whalley, Howard, Ingoldsby, Faulconbridge, se montraient dévoués à son service. L'armée d'Irlande, sous les ordres de son frère Henri, ne lui don-

« Journal* ofthe h. ofC, t. VII, p. 625-626 Pari hist., t.XXl p. 319;— Burton, Diary, t. IV, p. 334-350.

nait point d'inquiétude. Monk tenait d'une main ferme eelle d'Ecosse, et n'iiésitait pas à en répondre : « J'ap- « prends avec chagrin,» écrivait-il àThurloe1, a que a deux de mes officiers qui sont à Londres , le colonel a Ashfield et le lieutenant-colonel de mon propre régies ment, font de la faction et vous tracassent. S'ils étaient « ici, ils auraient bien peu d'importance, pas plus que les « deux premiers officiers venus. Je voudrais que Son Al- « tesse leur enjoignît de retourner a leurs commande- « ments. Quant à ce qu'ils disent que les troupes d'Écosse « partagent leurs opinions, je vous assure qu'ils se trom- « pent fort; il n'y a point de troupes plus tranquilles « que celles-ci, et elles seront satisfaites de tout ce « qu'ordonneront Son Altesse et le Parlement. » Lockhart témoignait, dans les corps qui formaient la garnison de Dunkerque, la même confiance. Richard prenait lui-même des soins assidus pour plaire aux soldats; il passait des revues; il se montrait préoccupé de leur bien-être et de leur solde arriérée. Thurloe faisait, à la Chambre des Communes8, de continuels efforts pour en procurer le payement. Enfin, Mazarin chargeait Bordeaux de dire au Protecteur que, s'il avait besoin d'appui, celui de la France ne lui manquerait pas. Mais toutes ces forces, tous ces témoignages rassuraient peu Richard, et il avait raison. Étranger toute sa vie à l'armée, il n'avait sur elle aucune influence, ni pour elle aucun attrait; par ses opinions, |>ar ses relations, par ses

» Le 22 mars 1659.

* Entre autres, le 9 avril 1659.

mœurs, il lui était même suspect; les vieux soldais ne voyaient pas en lui un compagnon ; son titre et son pouvoir déplaisaient aux républicains ; les puritains austères le trouvaient peu croyant et licencieux; tous lui reprochaient son goût et ses faveurs pour les Cavaliers. Richard accréditait quelquefois lui-même ces accusations en s'en défendant avec une légèreté dédaigneuse ; il fit venir un jour à Whitehall un sous-officier qui s'était exprimé avec amertume à ce sujet, et lui demandant raison de ses plaintes : « Est-ce qu'on voudrait, » lui ditil, « que je ne donnasse d'avancement qu'il des saints? a J'ai ici Dick Ingoldsby, qui ne sait ni prier ni prêcher , « et pourtant je me fierais bien plus à lui qu'à vous tous. » Les grands mécontents de l'armée, les meneurs ambitieux des réunions deWallingford-House, Desborough, Fleetwood, Lambert, Kelsey, Sydenham, exploitaient, dans les régiments, ces impressions populaires. Ils étaient, de plus, malgré leurs méfiances et leurs animosités mutuelles, entrés en relation secrète avec quelquesuns des chefs républicains de la Chambre des Communes, Ludlow, Scott, même Haslerig et Vane ; leurs intérêts révolutionnaires les rapprochaient en dépit de leurs luttes politiques; et dans leur égale haine pour Charles Stuart, ils s'étaient promis, tout en se combattant sur le régime constitutionnel, de concerter au besoin leur action contre l'ennemi commun. Desborough était toujours, de tous, le plus rude et le plus acharné; à la faveur des liens de famille, il assiégeait tour à tour le Protecteur de ses menaces et de ses ottres, tantôt lui

déclarant que l'armée l'abandonnerait s'il continuait de ménager à ce point le Parlement et les Cavaliers, tantôt lui promettant, contre les prétentions de la Chambre des Communes, le ferme appui de la nouvelle Chambre des Lords, pourvu qu'il alxrfît, envers et contre tous, ce titre de lords qui offusquait la fierté démocratique de ce brutal soldat. On dit qu'il avait poussé ses menées jusques dans le petit corps d'élite qui formait la garde de Richard, et qu'à l'intérieur même du palais, il était mieux informé et plus puissant que le Protecteur1.

Situation impossible et qui marchait rapidement vers une catastrophe. Cromwell avait pu, bien qu'à grand'peine, caresser et malmener tour à tour la révolution qu'il avait faite et l'armée qu'il avait conduite à la victoire : quelque humeur qu'elles ressentissent contre lui, l'une et l'autre, dans leurs périls, pouvaient se confier et se confiaient en effet en lui. Parlementaires ou soldats, les révolutionnaires l'acceptaient tous en définitive pour arbitre, car ils l'avaient tous eu pour maître. Mais ni pour le parti qui avait renversé la royauté, ni pour celui qui avait soutenu la tyrannie, Richard n'était rien : l'ombre d'un grand nom peut suffire pour s'élever au pouvoir, non pour l'exercer ; Richard rencontrait, dans le Parlement et dans l'armée, une opposition, forte et jalouse qui s'attaquait, avec passion, bien moins aux

» Thurloe, State-Papers, t. VII, p. 466, 495, 411, 638, 566; — Clarendon, State-Papers, t. III, p. 444 ;— Ludlow, Mémoires, dans ma Collection, t. II, p. 428; — Burnet, Histoire de mon temps, ibidem t. I, p. 179 ;— Bordeaux à Mazarin, 7 et 31 mars 1659.

DE RICHARD CKOMWELL. J13

actes de son gouvernement qu'au régime même dont il était l'héritier. Et quand, à l'aide des alarmes du moment et des serviteurs de son père, il avait triomphé de ses ennemis , c'était pour lui une victoire inutile , car cette armée et ce Parlement, au sein desquels il avait obtenu la majorité, se faisaient, l'un à l'autre, une guerre mortelle; et placé entre eux comme un modérateur impuissant, il voyait infailliblement approcher le jour où il tomberait victime des coups que se portaient mutuellement ces deux grands corps, car il ne pouvait ni les concilier, ni choisir entre eux sans péril.

Vers la fin du mois de mars, Fleetwood et Desl)orough allèrent trouver le Protecteur, lui représentèrent, comme des amis à la fois inquiets et offensés, l'extrême agitation qui régnait dans l'armée point payée, et irritée des attaques auxquelles ses chefs étaient en butte et des airs de triomphe des Cavaliers; et à force d'insistance, ils obtinrent de lui la convocation d'un Conseil général - des officiers, appelés à s'entendre, entre eux et avec le Protecteur, sur les moyens de mettre un terme à la détresse des troupes et d'assurer, à la cause commune, les garanties dont elle avait besoin1.

En apprenant cette concession inattendue et faite à leur insu, le3 conseillers intimes de Richard, lord Broghill entre autres, se récrièrent et lui en signalèrent tout le péril; mais il était trop tard; dès les premiers jours

1 Ludlow, Mémoires , dans ma Collection, t. II, p. 425-434;-- Oldmixon, Hist. of the Stuarls, p. 432; — Morrice, Mémoire of Roger Boyle, Earl of Orrcry, c. V. p. 27; Londres, 1742.

Page 1