‹ Histoire du Protectorat de Richard Cromwell et du rétablissement des StuartChapitre 41 sur 131 · RÉPUBLICAINES · texte numérisé non relu

RÉPUBLICAINES

et ses démonstrations étaient une arme usée , qui inquiétait sans intimider1.

Mais autant les pétitions étaient décriées quand elles visaient au rétablissement de la république, autant elles étaient accueillies quand elles portaient sur des actes d'iniquité et de tyrannie de Cromwell ou de ses serviteurs. Les républicains, impuissants à se relever euxmêmes à l'aide de cette arme, s'en saisissaient alors avec ardeur pour en frapper leurs ennemis. Quand le Parlement s'ouvrit, des prisonniers d'État avaient été et restaient encore arbitrairement détenus, par ordre de Cromwell; on en comptait vingt-cinq à la Tour de Londres, et quelques autres dispersés dans les places fortes ou dans les îles anglaises de la Manche. Le 2 février, le gouverneur de la Tour, le colonel Barkstead, informa Thurloe que plusieurs d'entre eux s'étaient empressés de demander, soit aux cours de justice, soit au Parlement, leur mise en liberté, et il lui témoigna quelque inquiétude des poursuites auxquelles il pourrait, à ce sujet, être lui-même exposé. Dès le lendemain, en effet, la Chambre des Communes ordonna que le gouverneur de l'île de Jersey, le capitaine Richard Yardley, eût à amener à sa barre l'ancien major général Overton, mis en prison, sous sa garde, en janvier 1655; et le 23 février, Barkstead eut aussi ordre de comparaître devant le comité des griefs, avec son prisonnier,

* Journal* ofthe h. ofC, t. VII, p. 601, 604, 640; — Burton, Diary, t. III, p. 152-155, 988-296; t. IV, p 440-445 ;- Thurloe, State-Papers, t. VII, p. 617-618;— Bordeaux à Mazarin, 27 février 1659 {Documents historiques, n° XIX).

John Portman, ancien secrétaire de l'amiral Blake, détenu à la Tour depuis plus d'un an1.

Barkstead, soldat brave et dévoué à son général, mais embarrassé et craintif quand il avait affaire au pouvoir civil, aurait bien voulu se dispenser de paraître devant le comité, et n'envoya d'abord que l'ordre d'emprisonnement qu'il avait reçu de Cromwell et qui lui enjoignait « d'arrêter le major général Harrison, MM. Feak, Rogers, Portman, Carew et autres chefs des hommes de la cinquième monarchie. »Mais le comité exigea qu'il vînt en personne. 11 était membre de la nouvelle Chambre des Lords. On refusa de l'appeler lord Barkstead : « Il ne convient pas, » dit M. Terrill, « qu'un lord de « l'autre Chambre soit geôlier. » Trois jours après, le comité fit à la Chambre son rapport, déclarant que « l'emprisonnement de M. John Portman par le licute- « nant de la Tour avait été et était injuste et illégal, et a qu'il devait être immédiatement mis en liberté, sans o aucune charge ni redevance à acquitter. « Les Cromwelliens firent des objections 2 « Portman, » dirent-ils, « quand il avait été arrêté, était sur la liste des hommes « de la cinquième monarchie qui se préparaient à se « lever en armes; le Protecteur avait agi dans l'intérêt « de la paix publique; on ne pouvait blâmer sa vigi- « lance; son ordre avait été rendu à cinq heures du

i Thurloe, State-Papers, t. VII. p. 598, 605-606 ; — Journals of the house of C, t. VII, p. 597, 607; — Burton, Diary, t. III, p. 45, 448; — Bordeaux àMazarin, 13 mars 1659 [Documents historiques, n° XX\

« matin ; à coup sûr, s'il n'eût pas eu de bonnes raisons, il « n'aurait pas rompu ainsi son sommeil. » Vane et Nevil eurent peu de peine à réfuter ces arguments au nom de la loi. La Chambre adopta la proposition de son comité; et Barkstead, de plus en plus alarmé, écrivit à Thurloe 1 : « Je prévois que je serai remis en scène par plu- « sieurs autres des prisonniers placés sous ma garde.... « Je prie humblement Votre Honneur de vouloir bien se « souvenir que je n'ai fait qu'obéir strictement , et que a je ne dois pas être livré à la malice des mécontents'.»

L'affaire du major général Overton eut encore plus d'éclat. Quand la Chambre décida5 que le gouverneur de Jersey recevrait Tordre de le lui amener, le colonel Alured demanda qu'on lui envoyât une frégate, car il ne pouvait venir sans danger, à cause des pirates : « C'est « triompher avant la victoire, » dit Trevor. — « Le ma- « jor général Overton est un habile homme de guerre,» reprit M. Nevil; « les Espagnols pourraient le faire pria sonnier et eh tirer bon parti ; je désire qu'on envoie « une bonne et forte frégate ; » et la frégate fut en effet votée. Dès qu'on sut Overton arrivé à Londres*, on de-

manda qu'il vînt à la barre : « 11 est si faible, » dit Vane, « après ses quatre années d'emprisonnement, qu'il peut « à peine marcher; avez la bonté de ne le mander « que lundi. » Overton se rendit, le 16 mars, au Parle-

« Le 24 février 1659.

* Burton, Diary, t. III, p. 448, 494-498;— Thurloe, State-Papers, t. VII, p. 623.

s Le 3 février 1659.

* Le 11 mars 1659.

ment; quatre ou cinq cents personnes à cheval et une foule nombreuse portant des branches de laurier lui avaient fait cortège; son attitude devant la Chambre fut modeste et douce : « C'est une grande grâce de Dieu « qu'après plus de trois années de prison, venues à la « suite de quatorze années passées à votre service, je « sois amené à la barre de cette honorable Chambre. a Comme j'ai été, pendant quatre ans, dans une condi- « tion très-douloureuse, je désire rester en repos.... « J'aurais mieux aimé être mis en pièces par des che- « vaux sauvages que de souffrir un tourment si rude ; « c'eût été l'affaire d'un moment... J'espère que je n'ai « rien fait de contraire à mes premiers engagements et « à la cause pour laquelle j'ai combattu. Vous êtes mes o juges: je remets humblement, moi et mon sort, entre « vos mains. Je n'entreprendrai pas de me justifier; tout « mon vœu, c'est d'être traité, bien ou mal, selon ce « que j'ai fait; » et il se retira de la salle, a Je ne con- « naissais pas l'homme, » dit M. Broughton; « je ne race vais jamais vu. J'avais beaucoup entendu parler de sa « vertu. On n'aperçoit point de motif à son emprison- « nement; ne lui faites pas attendre une heure ce qui « lui est dû depuis tant d'années, sa liberté. » Pourtant un débat sérieux s'engagea : « Prenez garde, » dit Whalley; « le major général Overton n'a pas été arrêté pour « des faits civils, mais comme militaire; vous paralyse- « rez tous vos officiers si vous les exposez à être pource suivis pour de tels actes; ne découragez pas votre « armée; si vous aviez encore la guerre, ce serait très-

ARBITRAIRES DE CKOMWELL. 93

« dangereux.» — «L'opinion était très-montée enÉcosse « contre le major général Overton, » dit le beau-frère de Monk, le docteur Clargis; « et on disait que c'était, « de la part de Son Altesse, une grande indulgence de ne « pas le traduire devant un Conseil de guerre. » Thurloe prit la parole : « Je vous engage à tout entendre et à o bien réfléchir avant de décider : cette affaire-ci a comte mencé en temps de guerre et dans des circonstances « critiques. On découvrait chaque jour des complots. De « grands efforts étaient tentés pour engager une partie « de l'armée contre le gouvernement. Les hommes de « guerre, en temps de guerre, s'inquiètent plus du fond « que de la forme. » — « Je propose, » dit le major Ashton, « que le major général Overton soit mis en liée berté; mais pour l'honneur de l'homme quivousacon- « duits à la conquête de vos libertés à vous, et qui n'est « plus, je demande que vous ne le censuriez pas expres- « sèment en qualifiant son ordre d'illégal et d'injuste.» Haslerig se récria : « Jamais, » dit-il, « depuis que le roi « Guillaume a conquis cette île, il n'y a eu un ordre de « détention si illégal; un ordre donné par le Protecteur « seul, sans aucune raison exprimée ! S'il était vivant, a je parlerais; mais il est mort, je n'en dirai pas dav ance tage.... Le major général Overton n'était plus alors un « militaire, mais un homme du peuple anglais. J'ai re- « marqué qu'il avait été emprisonné sous le nom de « Robert Overton; relâchez-le sous le même nom. » On était sur le point de prononcer; un incident s'éleva qui embarrassa un moment la Chambre, et Haslerig lui-

91 LIVRK I. — DÉBAT SUR LKS ACTES

même; en même temps qu'Overton, Cromwcll avait fait arrêter et conduire aussi à Jersey, où il était encore détenu, sir Thomas Armstrong, royaliste, fort compromis dans les troubles d'Irlande : « Que votre ordre de mise a en liberté ne soit pas général,» dit M. Weaver; « qu'il « ne s'applique qu'au major général Overton; Arm- « strong est un homme dangereux. r> Plusieurs membres réclamèrent : « Je demande qu'on fasse justice égale, » dit le colonel Morley. — «Si l'ordre est illégal pour l'un,» ajouta M.Trevor, « il l'est aussi pour l'autre. » — « Il y a « encore plus de raison de déclarer Tordre illégal pour « les autres détenus, » dit le jeune lord Falkland, digne héritier du nom qu'il portait, « car le major général « Overton aurait pu être mis en prison par son général, « comme officier inférieur. » La Chambre hésitait; les » chefs républicains se montraient divisés : «Débarrassez- « vous de cette affaire, » dit Vane, le plus conséquent et le plus généreux d'entre eux; « déclarez le mandat in- « juste et illégal, et qu' Armstrong soit relâché. » — « Je « ne voudrais pas, » reprit Haslerig, « que vous missiez « en liberté, sans y regarder, des rebelles irlandais.... « L'affaire du major général Overton vous est seule souo mise; c'est à lui seul que vous êtes appelé à faire jus- « tice. — J'ai à vous présenter aussi, au nom de votre « comité, mon rapport sur sir Thomas Armstrong, » dit le colonel Terrill;« mais j'admets qu'on peut voter isolé- « ment sur le major général Overton. » Cet expédient fut adopté; la Chambre ordonna, en qualifiant le mandat d'injuste et illégal, la mise en liberté immédiate d'Over*

ton; puis le colonel Terrill lit son rapport sur sir Thomas Armstrong; mais la peur haineuse deHaslerig remporta sur l'équité de Vane ; la Chambre ne prononça point, et Armstrong resta en prison1.

C'était un acte d'hostilité bien ardente que d'attaquer ainsi le gouvernement d'un homme que son fils remplaçait à la tète de l'État, et dont les compagnons formaient, presque seuls, l'une des deux Chambres, étaient nombreux dans l'autre, et dirigeaient les Conseils du pouvoir. Cependant ces attaques ne s'adressaient encore qu'à Cromwell mort, et ses conseillers ou ses officiers, en se faisant honneur de le défendre, pouvaient laisser tomber sur lui le poids des actes dont ils n'avaient été que les instruments. Mais on en vint bientôt à les attaquer eux-mêmes, pour leurs propres actes, et bien plus violemment qu'on n'attaquait Cromwell, car, du fond de son tombeau, un grand homme se protège encore lui-même, et impose à ses ennemis une certaine mesure de justice et d'égards.

Le 25 mars, le comité des griefs fit à la Chambre son rapport sur deux pétitions, Tune de soixante-douze personnes, l'autre d'un individu isolé, Rowland Thomas, se plaignant tous d'avoir été, en 1655 et 1656, après l'insurrection de Salisbury, arbitrairement transportés et vendus comme esclaves à la Barbade « au taux de 1,550 livres pesant de sucre, plus ou moins, selon leurs

1 Journals of the h. of C, t. VII, p. 614; — Burton, Diary, t. III, p. 45-48 ; t. IV, p. 120, 150-161 ; — Bordeaux à Mazarin, 20 mars 1659 (Documents historiques, n° XXI).

facultés de travail; on n'avait épargné ni les vieillards, ni les ecclésiastiques, ni les officiers, ni les genllemen; ils avaient été employés soit au moulin, soit au fourneau, soit aux travaux de la terre, n'ayant que des patates à manger et de l'eau à l>oirc, outre le pain et les larmes de leur douleur; puis, achetés et vendus de planteur en planteur, saisis comme des bestiaux pour les dettes de leurs maîtres, fouettés au poteau comme des vagabonds, selon le bon plaisir de leurs maîtres, couchés dans des étables pires que celles des cochons en Angleterre, et bien d'autres souffrances au delà de tout ce que peuvent dire ou imaginer des chrétiens. » Plusieurs membres de la Chambre étaient désignés comme les auteurs de ces actes odieux. C'était àThurloc personnellement que Rowland Thomas imputait son expatriation violente et sa servitude1.

La Chambre fut vivement émue; les membres inculpés plus encore peut-être que leurs adversaires, car les pétitions étaient, dirent-ils, imprévues pour eux, le comité ayant fait son rapport tout à coup et sans les avoir entendus. Ils contestèrent, faiblement, quelquesuns des faits. Ils se récrièrent surtout contre la façon dont l'affaire arrivait à la Chambre : « Ceci, » dit Maynard, « est une grossière violation des privilèges du Parce lement; nous ne sommes pas, dans les comités, juges « les uns des autres; aucun comité ne doit prononcer « sur l'un de vos membres sans votre autorisation. Cette

i Joumalsoftheh.ofC, t. VII, p. 619-620 ; — Burton, Diary, t. IV, p. 253-258.

« pétition est très-irrégulièrement introduite ; le prési- « dent du comité aurait dû l'écarter. Je ne dis rien du a fond ; c'est évidemment une pétition de Cavaliers. » Plusieurs membres partagèrent l'opinion de Maynard ; l'orateur même de la Chambre se joignit à lui : « Aucun « comité,» dit-il, ne peut recevoir une pétition contre un « membre de cette Chambre sans une violation de pri- « vilége. » Haslerig et Nevil contestèrent cette doctrine et appuyèrent les pétitions, mais avec quelque embarras; la Chambre ne se montrait pas favorable; la personne des pétitionnaires décriait leur plainte. Thurloe, saisissant cette impression, prit avec hauteur la parole : « Je « m'entends nommer dans cette pétition, » dit-il; « je « suis de l'avis de ceux qui pensent qu'elle est introduite « contre vos règles fondamentales ; c'est une pétition de « Cavaliers contre vos membres.... Ma surprise est ex- « trème qu'une telle pétition soit présentée ici; je ne « m'étais certes jamais attendu à voir un tel jour pen- « dant que nous avons une armée sur pied et que notre « cause est debout.... Encourager des plaintes de ce « genre, pour d'anciens griefs, c'est jeter parmi vous la « discorde. Ceci n'est qu'une machination du parti du « roi. Pendant que vous écoutez ici ses doléances, il se « prépare à prendre les armes contre vous. Le drôle qui « se réfugie ainsi sous vos ailes en fera mieux les « affaires de son maître. Je demande que vous ordon- « niez son arrestation, et qu'il ne soit pas libre de met- « tre en feu cette Chambre et le pays1. »

' Burton, Diary, t. IV. p. 258-261 ; — Clarendon, State Papers, t. III, p. 447.

Thurloe avait dépassé la mesure; l'arrogance du pouvoir, se confiant dans sa force pour couvrir ses méfaits, irrite les cœurs généreux ; Vanc se leva: « Je ne regarde « pas ceci, » dit-il, « comme une affaire de Cavaliers; il a s'agit de ia liberté du peuple d'Angleterre.... Je suis « charmé d'entendre professer tant d'attachement à la « vieille cause, charmé que nous ayons un sentiment si a vif et un tel dégoût de la tyrannie du feu roi.... Mais « de môme que je me réjouis de vous voir ardents à « décourager les Cavaliers, de même je voudrais vous « voir indignés contre ceux qui marchent sur les traces « de Charles Stuart, quels qu'ils soient.... Ce que je « déteste dans les Cavaliers, c'est leur cause. Ne nous a laissons pas égarer à ce point qu'on puisse un jour « infliger à nos meilleurs citoyens le traitement qu'on « destine aujourd'hui aux plus mauvais.... N'ayons pas « de nouveaux comme d'anciens Cavaliers, et détestons (( leurs pratiques chez leurs imitateurs comme chez a eux-mêmes1. »

De part et d'autre, le branle était donné et la passion allumée : Cromwclliens et opposants irritèrent à l'envi ce débat, se rejetant les uns aux autres leurs souvenirs et leurs alarmes, leurs vérités et leurs colères : « Ce a Parlement ne siégerait pas maintenant ici, » dit le major général Kelsey, « nous n'aurions pas été préservés « d'un nouveau déluge de sang, si l'eu Son Altesse et le « Couseil s'étaient toujours gouvernés d'après les strictes

1 Burton, Diary, t. IV, p. 2C2-263.

a maximes de la loi.... Vous précipiterez cette nation « dans un incendie que vous ne pourrez plus éteindre. « Il y a aussi la pétition de Lady .... et d'autres encore. « La prochaine pétition sera, je pense, de Charles Stuart. • Je ne sais point de loi qui le bannisse si la force n'a « j«s fait loi depuis 1648. Je demande qu'on s'assure de « ces gens qui sont à notre porte et qu'on repousse a leurs pétitions. » — « Si vous ne le faites pas, » ajouta le major Knight, « dussiez-vous siéger toute l'année, « vous n'aurez pas le temps d'entendre toutes les péti- « tions des Cavaliers ; que ferez-vous de celles des Écos- « sais pris à Dunbar et à Worcester? Beaucoup d'entre « eux aussi ont été envoyés à la Barbade; admettreza vous, leurs réclamations? » — a Je suis contre les Cavaa liers autant que nul autre dans cette enceinte, » s'écria M. Boscawen, a et personne ne soutiendra plus « énergiquement que moi la vieille cause ; mais c'est o la cause de saint Paul qui se débat devant vous : a Esla il permis de fouetter un citoyen romain sans qu'il € soit condamné? » Nous sommes de misérables esclaves o si cette liberté ne nous est pas assurée. » — « J'espère, » dit sir John Lenthall, « que nos guerres n'ont pas eu cet « effet de faire des hommes une marchandise. »— « Nous a n'avons pas même eu de guerre depuis sept ans, » reprit Haslerig; « une petite insurrection, il est vrai, « que quelques personnes ont payée de leur vie; mais « ces hommes-ci nient qu'ils aient jamais été condamnés a ou seulement accusés, ou trouvés en armes; quela ques-uns même avaient été mis hors de cause. Et ils

« ont été vendus en esclavage, comme des animaux ! Je « pouvais à peine m'empêcher de pleurer en entendant « leur pétition... Nos ancêtres nous ont laissés des hom- « mes libres ; si nous n'avons combattu que pour livrer « nos fils à l'esclavage, nous sommes les plus misérables « des mortels. » — « J'approuve la tendresse de cœur de a l'honorable gentilhomme , » dit sir George Booth; « mais il pourrait se rappeler que, sous le Long Parle- « ment, deux ou trois mille protestants ont été aussi « envoyés à la Barbade. » A ce poignant souvenir, le républicain ne répondit point. Dure condition que d'avoir à baisser la tête sous les mêmes coups dont on accablait ses ennemis1.

La Chambre se sépara sans rien ordonner. Cinq jours après*, Thurloe releva lui-même la question; et à force d'insistance, après être entré, sur le compte du pétitionnaire Rowland Thomas, dans de longs détails qui montraient en lui un conspirateur acharné au profit de Charles Stuart, il obtint que la Chambre donnât à son orateur l'ordre de le faire arrêter. Mais on ne le trouva point à la porte du Parlement, où il s'était, plusieurs fois, * hardiment présenté, et tout indique qu'on ne le chercha guère ailleurs. Les Cromwelliens essayèrent, mais en vain, de faire prendre à la Chambre, contre leurs ennemis, des résolutions plus rigoureuses; elle était lasse et triste de tout ce qu'elle avait entendu, et pressée de mettre fin à ce débat dont il ne resta rien

» Burton, Diary, t. IV, p. 263-273.

* Le 30 mars 1659.

ARBITRAIRES DE CROMWELL. loi

qu'un redoublement de haine entre les partis et de décri pour le pouvoir, et un pas de plus vers la rupture entre l'armée et le Parlement1.

Douze jours à peine écoules % un nouvel incident vint combler la mesure. L'un des plus dévoués et des plus rudes soldats de Cromwell, le major général Butler, avait commis, l'année précédente, dans le comté de Northampton, des actes brutalement illégaux ; sans y chercher, à ce qu'il paraît, aucun profit personnel, mais par violence naturelle ou par un grossier enivrement du pouvoir, ne tenant nul compte des droits privés, ni des autorités civiles, et prenant plaisir, en servant son maître, à braver les lois et ses ennemis. Cromwell mort, des pétitions arrivèrent contre les dérèglements tyranniques de Butler, et le comité des griefs, avant d'en faire à la Chambre son rapport, fit apjœler le major général pour entendre ses explications. Butler, loin de s'excuser, maintint arrogamment ses actes : « Il avait « agi, » dit-il, « en vertu d'une lettre de feu Son Altesse ; « il n'avait fait que son devoir, et il le referait s'il avait a à recommencer. » Quand le comité fit son rapport, une vive clameur s'éleva dans la Chambre; plusieurs membres demandèrent que Butler fût rayé de la liste des juges de paix du comté, et déclaré incapable de tout emploi civil et militaire : a II faut plus que cela, » dit le colonel White ; « je demande que des poursuites soient

< Burton, Diary, t. TV, p. 301-308; —Journah of the h. ofC, t. VII, p. 622.

* Le 12 avril 1059.

o intentées contre le major général Butler, aussi sévères « que le comporte la nature de ses offenses. Celles de « lord Strafford n'étaient pas si graves ; le major géné- « ral a dit insolemment qu'il ne disputerait jamais, quel « que ordre qu'il plût au premier magistrat de lui don- « ner. Il s'était déjà tyranniquement conduit il y a « quatre ans, à l'occasion de la taxe du dixième sur le « revenu, et il en avait été excusé, par grande faveur, a C'est abuser de votre indulgence que de retomber « dans les mêmes excès. » Les officiers essayèrent de défendre leur camarade : a Un soldat, » dit Morgan, « ne peut contester les ordres de ses supérieurs. Je me « prononce contre le régime des majors généraux et du « pouvoir arbitraire; j'espère que nous ne reverrons a jamais de telles cboses ; mais il faut tenir compte des a temps ; rien de ce qui a été fait depuis 1642 n'est mis « en question ; regardons en avant et point en arrière. » —«Si vous frappez le major général Butler,» dit Kelsey, « ce sera frapper feu Son Altesse, qui avait sur lui la « plus grande autorité. » La Chambre courroucée écoutait à peine les défenseurs de Butler : « On dit qu'il a « agi en vertu du pouvoir militaire, » reprit le colonel White; « en ce cas, le pouvoir militaire a commis un « vol sur le pouvoir civil. » — « On se plaint, » dit lord Falkland, « qu'il y a des Cavaliers dans la ville ; je vouo drais qu'il n'y en eût point parmi nous, et point de « ces gens qui, par leur conduite, poussent nos amis à « devenir des Cavaliers. » La Chambre , sans contestation, qualifia d'injustes et illégaux les actes sur les-

quels portaient les pétitions,. et en ordonna le redressement immédiat. Puis, elle enjoignit que Butler fût rayé de la liste des juges de paix. 1/opposition ne se tint pas pour satisfaite ; elle insista pour qu'il fût déclaré incapable de tout commandement militaire : a C'est son o pain , » dirent ses compagnons ; <c entendez-le au « moins, avant de prononcer contre lui cette sentence.» Thurloe, qui portait à Butler un vif intérêt, se crut obligé d'intervenir : « 11 s'agit d'un officier de grand « mérite, » dit-il ; « je ne puis me taire. Dépouiller le a major général Butler de tout emploi, c'est, sauf la « mort, la peine la plus dure que vous puissiez lui infli- « ger. 11 a agi d'après les ordres de Son Altesse, par zèle « pour votre sûreté à tous, à l'occasion d'une insurrec- « tion imminente, sans aucun profit pour lui-même. 11 « vous a servis fidèlement, honnêtement et vaillam- « ment. Je demande qu'on l'entende avant de le con- « damner. » — « La perte de ses emplois n'est point la a peine la plus grave après la peine de mort, » s'écria M. Charlton; «il y a bien pis; c'est d'envoyer quelqu'un a à la Barbade. » Le débat se prolongea avec tâtonnement en même temps qu'avec passion ; la Chambre voulait arriver à un acte de justice exemplaire dont elle sentait le péril ; elle ordonna enfin a qu'un comité serait « chargé de dresser un acte d'accusation contre le major « général Butler, et de rechercher comment on devait « procéder judiciairement contre lui et contre tous a autres semblables délinquants; » et le comité, au nombre de cinquante-six membres, fut immédiatement

Page 1