LIVRE 1.— DÉBAT SUR LES ACTES
Thurloc avait dépassé la mesure ; l’arrogance du pouvoir, se confiant dans sa force ijour couvrir scs méfaits, irrite les cœurs généreux ; Vane se leva : « Je ne regarde « pas ceci, » dit-il, « comme une affaire de Cavaliers; il < s’agit de la liberté du peuple d’Angleterre.... Je suis « charmé d’entendre professer tant d’attachement à la a vieille cause, charmé que nous ayons un sentiment si « vif et un tel dégoût de la tyrannie du feu roi.... Mais « de même que je me réjouis de vous voir ardents à « décourager les Cavaliers, de même je voudrais vous « voir indignés contre ceux qui marchent sur les traces « de Charles Stuart, quels qu’ils soient.... Ce que je (I déteste dans les Cavaliers, c’est leur cause. Ne nous a laissons pas égarer à ce point qu’on puisse un jour « infliger à nos meilleurs citoyens le traitement qu’oii a destine aujourd’hui aux plus mauxais.... N’ayouspas a de nouveaux comme d’anciens Cavaliers, et détestons a leurs pratiques chez leurs imitateurs comme chez « eux-mêmes'. »
De part et d’autre, le branle était donné et la passion allumée : Cromwelliens et opposants irritèrent à l’envi ce débat, se rejetant les uns aux autres leurs souvenirs et leurs alarmes, leurs vérités et leurs colères : a Ce a Parlement ne siégerait pas maintenant ici, » dit le major général Kelsey, « nous n’aurions pas été préservés « d’un nouveau déluge de sang, si feu Son Altesse et le « Conseil s’étaient toujours gouvernés d’après les strictes
' Burton, Diary, t. IV, p. 262-263.
• maximes de la loi.... Vous précipiterez celte nation « dans un incendie que x’ous ne pourrez plus éteindre. « Il y a aussi la pétition de Lady.... et d’autres encore. «■ La prochaine pétition sera, je pense, de Charles Stuart, a Je ne sais ix)int de loi qui le bannisse si la force n’a a pas fait loi depuis 1648. Je demande qu’on s’assure de a ces gens qui sont à notre porte et qu’on repousse a leurs pétitions. » — a Si vous ne le faites pas, » ajouta le major Knight, a dussiez-vous siéger toute l’année, a vous n’aurez pas le temps d’entendre toutes les péli- 0 lions des Cavaliers; que ferez-vous de celles des Écos- « sais pris à Duubar et à Worcester? Beaucoup d’entre a eux aussi ont été envoyés à la Barbade; admettrcza vous leurs réclamations? « — a Je suis contre les Cavaa liers autant que nul autre dans cette enceinte, » s’écria M. Boscawen, a et personne ne soutiendra plus a énergiquement que moi la vieille cause ; mais c’est a la cause de saint Paul qui se débat devant vous : a Esta il permis de fouetter un citoyen romain sans qu’il a soit condamné? » Nous sommes de misérables esclaves a si cette liberté ne nous est pas assurée. » — a J’espère, » dit sir John Leuthall, a que nos guenes n’ont pas eu cet a effet de faire des hommes une marchandise. i> — a Nous a n’avons pas même eu de guerre depuis sept ans, » reprit Ilaslerig; a une petite insurrection, il est vrai, a que quelques personnes ont payée de leur vie; mais a ces hommes-ci nient qu’ils aient jamais été condamnés a ou seulement accusés, ou trouvés en armes; quelm ques-uns même avaient été mis hors de cause. Et ils
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« ont été vendus en esclavage, comme des animaux ! Je ■ pouvais à j)cine m’empêcher de pleurer en entendant « leur pétition... Nos ancêtres nous ont laissés des hom- « mes libres; si nous n’avons combattu que pour livrer « nos fils à l’esclavage, nous sommes les plus misérables * des mortels. » — o J'approuve la tendresse de cœur de a l’honorable gentilhomme, » dit sir George Booth; a mais il pourrait se rappeler que, sous le Long Parle- « ment, deux ou trois mille protestants ont été aussi « envoyés à la Barbade. » A ce poignant souvenir, le républicain ne répondit point. Dure condition que d’avob* à baisser la tête sous les mêmes coups dont on accablait scs ennemis'.
La Chambre se sépara sans rien ordonner. Cinq jours après*, Thurloe releva lui-même la question; et à force d’insistance, après être entré, sur le compte du pétitionnaire Rowland Thomas, dans de longs détails qui montraient en lui un conspirateur acharné au profit de Charles Stuart, il obtint que la Chambre donnât à son orateur l’ordre de le faire arrêter. Mais on ne le trouva point à la porte du Parlement, où il s’était, plusieurs fois, hardiment présenté, et tout indique qu’on ne le chercha guère ailleurs. Les Cromwelliens essayèrent, mais en vain, de faire prendre ù la Chambre, contre leurs ennemis, des résolutions plus rigoureuses; elle était lasse et triste de tout ce qu’elle avait entendu, et pressée de mettre fin à ce débat dout il ne resta rien
> Burton, Oiary, t. IV, p. 263-273.
* I.e 30 mars 1659.
qu’un redoublement de haine entre les partis et de décri pour le pouvoir, et un jias de plus vers la rupture entre l’armée et le Parlement'.
Douze jours à peine écoulés’, un nouvel incident vint combler la mesure. L’un des plus dévoués et des plus rudes soldats de Cromwell, le major général Butler, avait commis, l’année précédente, dans le comté de Northampton, des actes brutalement illégaux ; sans y ciiercher, à ce qu’il paraît, aucun profit personnel, mais par violence naturelle ou par un grossier enivrement du IK)uvoir, ne tenant nul compte des droits privés, ni des autorités civiles, et prenant plaisir, en servant son maître, à braver les lois et scs ennemis. Cromwell mort, des pétitions arrivèrent contre les déréglements tyrannitjucs de Butler, et le comité des griefs, avant d’en faire à la Chambre son rapport, fit appeler le major général j>our entendre ses exjdications. Butler, loin de s’excuser, maintint arrogamment ses actes : « Il avait n agi, » dit-il, « en vertu d’une lettre de feu Son Altesse; a il n’avait fait que son devoir, et il le referait s’il avait O à recommencer, n Quand le comité fit son rapjiort, une vive clameur s’éleva dans la Chambre; plusieurs membres demandèrent que Butler fût rayé de la liste des juges de paix du comté, et déclaré incapable de tout emploi civil et militaire : a II faut j)lus que cela, » dit le colonel White ; a je demande que des [wursuites soient
• Burton, Diary, t. IV, p. 301-308 ; — Joumals of Iht h. of (?., t. VII, p. 622.
* 12aTriI1650.
O intentées contre le major général Butler, aussi sévères « que le comporte la nature de ses offenses. Celles de O lord StralTord n’étaient pas si graves; le major gcné- ( ral a dit insolemment qu’il ne disputerait jamais, quel « que ordre qu’il plût au premier magistrat de lui don- « ner. Il s’était déjà tyranniquement conduit il y a a quatre ans, à l’occasion de la taxe du dixième sur le O revenu, et il en avait été excusé, par grande faveur, n C’est abuser de votre indulgence que de retomber « dans les mêmes excès. » Les officiers essayèrent de défendre leur camarade : « Un soldat, » dit Morgan, a ne peut contester les ordres de ses supérieurs. Je me a prononce contre le régime des majors généraux et du a pouvoir arbitraire; j’espère que nous ne reverrons a jamais de telles choses; mais il faut tenir compte des a temps ; rien de ce qui a été fait depuis 1642 n’est mis a en question; regardons en avant et point en .arrière.» —a Si vous frappez le major général Butler,» dit Kelsey, a ce sera frapper feu Son Altesse, qui avait sur lui la a plus grande autorité. » La Chambre courroucée écoutait à peine les défenseurs de Butler : o On dit qu’il a B agi en vertu du pouvoir militaire, » reprit le colonel White ; a en ce cas, le pouvoir militaire a commis un « vol sur le pouvoir civil. » — a On se plaint, » dit lord Falkland, a qu’il y a des Cavaliers dans la ville ; je voua drais qu’il n’y en eût point parmi nous, et point de O ces gens qui, par leur conduite, poussent nos amis à tt devenir des Cavabers. » La Chambre , sans contestation, qualifia d'iqjustes et illégaux les actes sur les-
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quels portaient les pétitions, et en ordonna le redressement immédiat. Puis, elle enjoignit que Butler fût rayé de la liste des juges de paix. L’opposition ne se tint pas IKHir satisfaite; elle insista pour qu’il fût déclaré incapalile de tout commandement militaire : « C’est son O pain , » dirent ses compagnons ; « entendez-le au « moins, avant de prononcer contre lui cette sentence.» Thurloe, qui portait à Butler un vif intérêt, se crut obligé d’intervenir : « 11 s’agit d’un officier de grand O mérite, » dit-il ; « je ne puis me taire. Dépouiller le O major général Butler de tout emploi, c’est, sauf la « mort, la peine la plus dure que vous puissiez lui inlli- « ger. 11 a agi d’après les ordres de Son Altesse, par zèle O pour votre sûreté à tous, à l’occasion d’une insurreco tion imminente, sans aucun profit pour lui-même. 11 « vous a servis fidèlement, honnêtement et vaillam- « ment. Je demande qu’on l’entende avant de le cono damner. » — a La perte de ses emplois n’est point la O peine la plus grave après la peine de mort, » s’écria M. Charlton ; « il y a bien pis ; c’est d’envoyer quelqu’un a à la Barbade. » Le débat se prolongea avec tâtonnement en même temps qu’avec passion; la Chambre voulait arriver à un acte de justice exemplaire dont elle sentait le péril ; elle ordonna enfin a qu’un comité serait « chargé de dresser un acte d’accusation contre le major ï général Butler, et de rechercher comment on devait a procéder judiciairement contre lui et contre tous « autres semblables délinquants; » et le comité, au nombre de cinquante-six membres, fut immédiatement