‹ Histoire du protestantisme en TouraineChapitre 3 sur 30 · LES ORIGINES · texte numérisé non relu

LES ORIGINES

« La peste luthérienne va croissant outre mesure et répand partout son venin, » écrivait en i523, TEveque de Meaux, Guillaume Briçonnet. En effet, depuis quelques années la Réforme, qui a été un élan de liberté et une affirmation des droits de la conscience et de la pensée, avait fait de nombreuses conquêtes dans toutes les classes de la société française. Des savants et des littérateurs, des seigneurs et des artisans avaient adopté les idées nouvelles et saluaient l'avenir avec joie. « Dieu renouvellera le monde, » disait Farel à Le Fèvre d'Etaples ; « La vérité revient de l'exil, » écri-

vait à Erasme Guillaume Budé, et d'autres ajoutaient : « Elle illuminera nos ténèbres. »

La Touraine, avec ses grands seigneurs indépendants et lettrés, avec sa population sceptique et railleuse, ses savants, dont Rabelais est resté le joyeux représentant, ne devait pas repousser la Réforme. On respirait sur les bords de la Loire un air trop libre pour se laisser effrayer par les hardiesses des novateurs (i). Elles eurent d'ailleurs de bonne heure tout l'attrait du fruit défendu.

Nous aimerions savoir comment et par qui la doctrine luthérienne a été introduite en Touraine. Malheureusement, les origines premières du mouvement religieux, qui se produisit au xvie siècle dans notre province, sont enveloppées de ténèbres profondes. On peut affirmer cependant que la Réforme a eu des partisans à Tours dès i 5i5 .

Nous en avons trouvé la preuve dans un manuscrit latin, que nous citerons plus d'une fois, dans Y Histoire de la très célèbre église de St-aMartin de Tours, par Rodolphe Monsnier, prêtre de cette église. L'auteur devait être bien renseigné et son témoignage en pareille matiè-

(i) Parmi les défenseurs de Reuchlin, Le Feue d'btaples cite un Tourangeau, Guillaume Chastel (Casta<-

lius), (i Arckidiacônus turonensis ». Ilerminjard, Corr. des RiJ., t. 1er. page H").

re ne saurait être suspect. Or voici ce qu'il dit:

« Jusqu'ici la Sle-Basilique de S'Martin avait conservé intacte la foi catholique des anciens. Aucun des siens n'avait été' souille, que nous sachions, par l'une des hérésies, qui au cours des siècles ont paru dans l'Eglise, quand, au mois de décembre i5j5, par un juste jugement de Dieu, elle fut déchirée par l'hérésie luthérienne qui était alors pleine de force. Quelques prêtres habitués, ayant plus de goût pour ces nouveautés, qu'il ne Vaurait fallu, prêchèrent certains dogmes luthériens au grand dommage de Véfjlise et de la foi catholique (i). » — Les premiers prédicateurs de la Réforme en Touraine sont donc sortis de l'abbaye de St-Martin. D'ailleurs, il n'y a rien dans ce fait qui doive nous surprendre. La bibliothèque de la collégiale possédait les Bibles les plus rares et les commentaires les plus précieux (2). On y trouvait en particulier plusieurs exemplaires des

(1) Voir le texte tout entier un peu plus loin. Cf. St-Martin, t. III. Extrait du registre capilulaire 1:74 à 1062, f" srôjj (Bibl. de Tours).

[%) L'un des traducteurs de la Bible les plus connus, Jehan de Rely, « grand annonciateur de la parole de Dieu, » dit Le Kèvre d'ÉtapIcs avait été doyen de St-Martin de Tours. Voir Ilerminjard, op. c, t. I", p. 1G0; cf. Pctavel, La Bible en France, p. 54 et ss.

œuvres de Nicolas de Lyra, le pre'curseur de Luther, et peut-être quelques prêtres, loin de suivre l'exemple d'oisiveté et de libertinage que donnaient la plupart des moines, avaient-ils passé leur temps à étudier les épîtres de saint Paul, source première de la théologie réformée. D'un autre côté, les livres venus de Suisse, de Hollande ou d'Allemagne n'étaient pas rares. On lisait un peu partout les écrits d'Erasme et de Luther (i). Les habitués de la basilique de St-Martin avaient donc pu s'éclairer facilement sur les grandes questions qui passionnaient les esprits. Ils avaient pris parti pour la Réforme, et en i525 ils en prêchaient les doctrines. Ce zèle pouvait les mener loin. Marguerite d'Angoulême « la princesse très chrétienne ■» , leur protectrice naturelle, était alors en Espagne auprès de François Ier, prisonnier de Charles-Quint depuis la bataille de Pavie. La France était gouvernée par la régente, Louise de Savoie, femme superstitieuse et de mœurs dissolues, qui vou-

(i) Lambert d'Avignon avait traduit quelques livres d'Érasme ( Herminjard, op. c, t. Ier p. 3j3 ), et il est permis de croire qu'il existait des traductions en langue française de plusieurs écrits de Luther ( Herminjard, op. c.,t.r,p. i55, note ci), écrits dont le sucecs était prodigieux. « Nulli libri avidius emuntur » écrivait le i" nov. ibzo Glareanus à Zwingle. (Herminjard, op. c, t. h-r, p. 62).

lant être agréable au pape, avait nommé des commissaires « pour informer, vacquer et entendre à la répréhension, correction et pugnition » des novateurs. Un souffle d'intolérance passait sur le pays tout entier, et tandis que des luthériens étaient jetés dans les cachots de la Conciergerie, la Sorbonne triomphait. Les prêtres habitués de St-Martin durent trembler quand, au mois de décembre, le chapitre de la collégiale les fit sommer de comparaître devant lui. Hérétiques, ils l'étaient. Membres « de ceste damnée secte de Luther » que le pape Clément VII avait déclaré dans sa bulle du 17 mai de cette année là, vouloir « extirper, éteindre et abolir », pouvaient-ils attendre quelque pitié ? Allaient- ils être traités comme Jean Leclerc, le cardeur de laine de Meaux, qui après avoir été fouetté publiquement, avait été marqué d'un fer rouge et chassé du royaume ? Ou bien devaient-ils avoir le sort de maître Jacques, le libraire de Metz, qui naguère, avait été mis au carcan dans une fosse, et avait eu les deux oreilles arrachées ? — Evidemment le chapitre pouvait les perdre. Il se contenta de leur infliger une verte réprimande et les menaça, s'ils ne cessaient immédiatement leurs prédications hérétiques, de les chasser de la Ste-Basilique. — Quel dommage que le clergé de France tout entier n'ait pas eu le bon sens

et la modération de celui de St-Martin ! Que de larmes et que de sang de moins dans notre histoire (i) ! I

« Les hommes veulent être conduits et non traînés, » écrivait un jour Œcolampade à Farel. Belle pensée, que les lutteurs du xvie siècle n'étaient pas en général capables de comprendre ! La violence leur allait mieux que la persuasion, et dans ce temps d'intolérance universelle , le clergé qui se sentait directement menacé, avait moins que personne le goût de la discussion libre, d'où naissent les convictions raisonnées et raisonnables. L'hérésie l'effrayait et il avait juré de la poursuivre sans

(i) Hactenu3 Sta-Basilica Martiana Majorum suorum tklem catholicam inconcusse servaverat, nullos ex suis, quod sciamus, supervenientes in ecclesia catholica decursu temporum hasreses ad hoc tempus fœdaverant, mense tamen Decembri insequentis anni 1 5 2 5 , justo Deijudicio adoritur et lacessitur ab hreresi lutherana tune rigente. Cum enim quidam ex habituatis ejusdem no\ itatis plus quam opertet studiosores dogmata queedam lutherana disséminassent in perniciem ecclesia: et catholicne fidei confestim acnter increpantur a D. D. Decano, Canonicis et Câpitulo, qui, nisi cessent illico ab hujusmodi dogme." torum hajrelicorum disseminatione, confestim in perpetuum a Sta-Basilica fore expellendos ipsis denuntiant. i.'U",! exortam hanc procellam sedavit ad tempus. « Celeberrima sancti Martini Tïironensfs EccleslOÈ lustoria, authore M. Rodolpho Monsnier, presbytero ejusdem Ecclesiee, liber 111, p. 338. (Ilibl. de Tours).

trêve ni merci. Jamais serment n'a été plus fidèlement tenu.

Les menaces que le chapitre de St-Martin avait adressées aux prêtres habitués de la basilique, n'avaient pas empêché le mouvement réformateur de s'étendre dans le pays. Les procès-verbaux du concile provincial, qui se réunit à Tours en 028, nous en fournissent la preuve. Nous nous y arrêterons un instant. — Il n'est peut être pas inutile de rappeler que Tannée précédente , au mois de décembre , François Ier avait tenu un lit de justice et demandé aux notables réunis de lui aider à payer la rançon de ses fils, prisonniers de Charles- Quint. Le cardinal de Bourbon avait promis 1 3oo 000 livres au nom du clergé de France, en suppliant le roi de travailler de tout son pouvoir à l'extermination des luthériens. C'est pour ratifier ce marché, que les conciles provinciaux furent convoqués en 1528. L'assemblée de Tours n'eut pas d'autre origine (1). Le roi, qui cependant n'était pas fanatique, — il était trop léger et trop peu convaincu pour être un ardent défenseur de la messe, — voulant gagner les bonnes grâces du clergé, avait écrit au chapitre de Tours pour rappeler qu'on lui avait déjà demandé « de chasser la damnée

(1) Henri Martin, Histoire de France, t. VIII, p. io5.

secte des luthériens » et déclarer qu'il était tout disposé à le faire... Il ajoutait même, qu'il avait ; « comme roy très chrestien » cette chose « très à cœur ... et disait qu'il y tiendroit la main et s'y emploieroit par tous les moiens à luy possibles (i) ». — Les prélats ne demandaient pas autre chose ; mais leur joie ne fut pas généreuse. Suivant le conseil que leur avait donné le pape, ils refusèrent au roi le subside qu'il réclamait : ils résolurent en revanche, comme les pères du concile de Sens, d'extirper le « cancer » de l'hérésie. Les procès-verbaux de l'assemblée de Tours, sont malheureusement très sobres de détails. On n'y trouve le nom d'aucun des chefs du mouvement réformateur. Tout ce qu'ils nous apprennent, c'est que le nombre des luthériens était déjà fort considérable en Touraine, aussi bien que dans les provinces voisines. — « Ils pullulent de tous côtés, » s'écrie le chanoine Bontan, au cours de la discussion, et il supplie les Evêques, « d'accord avec ses collègues chargés de ce soin et députés pour cela, » de s'occuper activement de l'extirpation des idées nouvelles. C'était le conseil qu'avait déjà donné le

(i) Voir Instructiones ex parte Régis ad capituhun turonense, dans les Concilia Provincial Turonensis, ms. t. VI, p. 365. (Bibl. de Tours).

président en disant : « que les Evêques suffragants et autres, autant que cela les regarde et leur appartient, aient soin d'arracher avec diligence les hérésies qui pullulent dans cette province de Tours et dans les diocèses voisins, » et le chanoine Bontan d'ajouter : « il faut châtier les luthériens (i) ».

Paris avait donné l'exemple. Déjà, en 026, Jacques Pavannes, homme intègre et lettré, coupable d'avoir nié l'existence du purgatoire, la vertu de l'eau bénite et la puissance de la Vierge et des saints, avait été brûlé vif en place de Grève; l'ermite de Livry avait eu même sort pour avoir prêché aux paysans la doctrine des gens de Meaux, et Louis de Berquin, qui plus tard paya de sa vie son attachement à l'Evangile, convaincu d'avoir traduit en français quelques opuscules de Luther, avait été mis deux fois en prison et n'avait dû son salut qu'à l'intervention de François Ier. Ces actes d'intolérance avaient excité les esprits, et les

(i) « Dominus vicarius, prxsidens, amicabiliter admonuit et exhortatus fuit pnefatos Dominos suffraganeos et aliosutipsi et eorum quilibet respective in quantum ad eos spectat et pertinet diligenter invigilent et curam adhibeant super hceresibus in hac provincia turonensi et in diocesibus ab ea dependentibus, pullulantibus extirpandis, proût unicuique melius visum fuerit expedire ». Concilia provîncice turonensis, t. VI, p. 097, voir aussi p. 401, 408 et 409 — (Bibl. de Tours).

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