‹ Histoire du protestantisme en TouraineChapitre 4 sur 30 · IO · texte numérisé non relu

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membres du concile de Tours qui ne voulaient pas "être accusés de faiblesse, persuadés d'ailleurs qu'il était conforme au droit et parfaitement raisonnable de châtier les hérétiques, se séparèrent bien décidés à rechercher les coupables et à frapper impitoyablement les audacieux qui menaçaient l'église d'une réforme.

Ces résolutions une fois connues suffirentelles pour intimider les luthériens de Touraine et les réduire momentanément au silence ? Peut-être ; mais les violences exercées ailleurs contre les novateurs, le supplice de Louis de Berquin (i), la mort de Jean de Caturce, condamné à Toulouse pour avoir prêché l'Evangile, et proposé la veille des Rois, de substituer aux danses accoutumées la lecture de la Bible, devaient enflammer les passions religieuses. Comme toutes les causes persécutées , la Réforme allait trouver une force nouvelle dans les supplices de ses enfants. Le sang des martyrs est une semence qui germe toujours.

Tant que vécut la reine-mère, Louise de Savoie, les luthériens de France se sentirent menacés par le fanatisme de cette femme, qui

(i) Le 17 avril îbzq. Voir lettre d'Erasme du icr juillet 1529, dans Herminjard, Corresp. des Réf., t. II, p. l83 et ss.

croyait racheter les désordres de sa jeunesse en persécutant les novateurs. Elle mourut le 21 septembre 1 5 3 1 . Les réformés respirèrent. Protégés par Marguerite de Navarre, qui fit prêcher au Louvre son aumônier, Gérard Roussel, ils espéraient pouvoir vivre en paix. Un instant l'avenir leur sourit, et cependant de temps en temps on brûlait encore un hérétique pour la plus grande gloire de Dieu. A Tours, Catherine M areschal fut mise à mort en 1 532 (1), et sa fortune fut réclamée par les religieux de St-Julien. Il est vrai que le roi ne leur abandonna cette proie qu'après qu'ils eurent établi leur droit de haute justice et prouvé que les biens de la malheureuse femme leur appartenaient, « comme ayant esté bruslée et exécutée dans le plein fief de V abbaye pour crime d'hérésie {2). »

L'entrevue que François Ier eut à Marseille

(1) Nous n'avons pas trouvé la date du supplice, mais nous pouvons affirmer qu'il eut lieu en tout cas, avant le 4 février 1 533 ; car ce jour-là, le sieur de la Porte, conseiller au parlement, fut chargé d'ordonner à tous les tribunaux « d'adjourner à la barre du pallais tous ceux qui prétendoient à la confiscation des biens de Catherine Mareschal ». La mort de cette femme remontait donc probablement à l'année précédente. Voir Grands fiefs, ville de Tours et environs, abbaye de St-Julien,

ch. I, p. 3. (Ms., archiv. départ.).

(2) Grands fiefs, ouv. cité. ch. 1", p. 2 et 3.

au mois d'octobre i533 avec le Pape, dont il désirait ardemment l'alliance, fit trembler les novateurs. Sollicité par Clément VII de combattre l'hérésie, le roi enjoignit au Parlement de poursuivre les luthériens ; il écrivit à l'évêque de la capitale de commettre deux conseillers royaux « pour faire et parfaire procez d'iceulx hérétiques ; » et il lui envoya deux bulles « qu'il a pieu, dit-il, à nostre St Père le Pape nous octroyer pour extirper icelle secte luthérienne de nostre royaulme » (i). La persécution semblait devoir recommencer plus violente que jamais ; il n'en fut rien cependant. Les prêtres eurent beau tonner du haut de la chaire contre les hérétiques (2); le roi fit la sourde oreille. Des raisons politiques avaient changé ses dispositions, quand éclata la malheureuse affaire des placards.

Le 1 8 oct. 1 5 34, sur les murs d'Amboise (3), (et c'est ainsi que cette affaire nous intéresse directement), on put lire une affiche qui devait

(1) Herminjard, op. cit., t, III, p. n5 et ss.

(2) A Tours, pendant le Carême de l'année l534, on prêcha tous les jours dans l'église de St-Martin contre les hérétiques « qui infestaient le peuple. » Voir St-Martin, t. 111. Extrait du Registre capitulaire, 074 à i562, 1° 271. (Mss., Bibl. de Tours).

(3) On sait que les placards furent affichés aussi à l 'iris, à Orléans et dans plusieurs autres villes de Fiance. Voir Herminjard, op. cit., t. III, p. aa6, note 5.

soulever bien des colères. C'était les « Articles véritables sur les horribles, grans et importables abus de la messe papale, inventée directement contre la Saincte Cène de Nostre Seigneur, seul médiateur et Sauveur Jésus Christ. » — Ce factum, dont le titre seul nous indique la violence, était l'œuvre non pas de Farel, comme on l'a souvent répété, mais du Neuchâtelois Antoine de Marcourt (i). Le texte nous en a été conservé dans le martyrologe de Crespin.

« J'invoque le ciel et la terre en tesmoignage de vérité, contre ceste pompeuse et orgueilleuse messe papale, dit l'auteur en commençant, par laquelle le monde (si Dieu bien tost n'y remédie), est et sera totalement désolé, ruiné, perdu et abysmé : quand en icelle nostre Seigneur est si outrageusement blasphémé et le peuple séduit et aveuglé. Ce que plus on ne doit souffrir ni endurer. » — Puis, dans les quatre paragraphes dont se compose ce pamphlet, l'auteur affirme: i° que Jésus-Christ « a baillé son corps, son âme, sa vie et son sang pour nostre sanctification en sacrifice très par-

(i) Voir la savante note de M. Herminjard (Corresp. des Réjorm., t. III, p, 225), sur l'auteur des placards, à propos du Petit Traite tris utile, et salutaire de la Saincte Eucharistie de Nostre Seigneur Jésus Christ, par Antoine de Marcourt.

fait; » et que « ce sacrifice ne peut et ne doit iamais estre réitéré » ; — 2° que « ceste malheureuse messe a plongé et du tout abysmé quasi l'universel monde en idolâtrie publique, quand faussement on a donné à entendre que sous les espèces de pain et de vin Jésus Christ est contenu et caché corporellement, réellement et personnellement en chair et en os: — 3° que « c'est doctrine de diables contre toute vérité et apertement contre toute l'Escriture » que la doctrine de la transsubstantiation, d'après laquelle, quand « ces sacrificateurs aveugles » ont soufflé ou parlé sur le pain et sur le vin, « il nv demeure ne pain ne vin; » — 40 que « le fruict et l'usage de la messe est bien contraire au Iruict et à l'usage de la Saincte Cène de Jésus Christ... » Celle-ci réjouit l'âme du fidèle et la remplit de consolation, d'humilité, de foi et de charité ; mais « le fruict de la messe est bien autre; car par icelle, dit le pamphlétaire, dont la plume ne respecte rien, toute cognoissance de Jésus Christ est effacée, la prédication de l'évangile est reiettée et empeschée, le temps est occupé en sonneries, hurlements, chanteries, vaines cérémonies, luminaires, encensemens, desguisemens et telles manières de sorceleries, par lesquelles le povre monde est (comme brebis ou moutons), misérablement trompé, entretenu et pourmené, et par ces loups

ravissants mangé, rongé et dévoré... > En somme, s'écrie-t-il en terminant, emporté par sa colère, « vérité leur défaut, vérité les menace, vérité les pourchasse, vérité les espouvante : par laquelle en brief leur règne sera détruit à iamais (i). »

François Ier était à Amboise, quand parurent ces placards (2). Un exemplaire en fut apposé sur la porte même de sa chambre à coucher. On devine sa colère. Attaquer la messe était déjà une faute à ses yeux ; mais qu'on eût osé venir dans son château, malgré murailles, grilles et sentinelles, afficher à l'entrée de ses appartements privés un audacieux factum, voilà ce qui l'irritait le plus. C'était la majesté royale qu'on avait insultée. Il jura de se venger. L'événement prouva que François Ier savait quelquefois tenir un serment. Un chantre de la chapelle du roi, particulièrement compromis dans cette affaire, fut arrêté ; les cachots se remplirent et les exécutions commencè-

(1) Histoire des tesmoins de la vérité de l'Evangile (Crespin). ii)7o, f° 79 b. et ss. — Ces placards ont été réimprimés dans la France protestante, pièces justificatives, et dans les Chroniques du Roy François, Ier de ce nom, publiés par GifTrey, Paris 1860, p, 464 et ss.

(2) Herminjard, Corresp. des Réform., t. III, p. 221, note 1 1 , et Journal d'un bourgeois de Pa7-is, p. 442 et

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rent(i). Une procession expiatoire eut lieu à Paris le 29 janvier suivant. Le roi y assistait. Dans sa fureur il affirma que si « ses propres enfants étaient si malheureux que de tomber en telle exécrable et maudite opinion, il les voudrait baillerpour en faire sacrifice à Dieu. » Dix luthériens furent brûlés ce jour-là et les supplices continuèrent jusqu'en mai.

On jetait dans les flammes avec les condamnés les pièces de leur procès. Anéantir le corps des hérétiques ne suffisait pas à leurs bourreaux. Il fallait faire disparaître jusqu'aux documents qui contenaient les preuves de leur foi et de leur inébranlable courage. Aussi, bien qu'à cette époque on ait brûlé beaucoup de luthériens, ne connaît-on les noms que de quelques-uns d'entre eux.

Ces supplices multipliés émurent les princes allemands, « de l'amitié desquels, dit un chroniqueur, le roy avoit lors à faire. « Ils se plaignirent, et François Ier, sentant le besoin de s'appuyer sur eux pour lutter contre Charles-Quint, s'excusa dans un manifeste adresse le ier février 1 535 aux Etats de l'Empire, se disant calomnié et affirmant n'avoir

(1) HerminjarJ, Corresp. des Ré for m., t. III, lettre 498, note 8 ; — Cf. Bulletin de l'Histoire du Protestantisme, t. XI, p. 1?-, et Matter, Histoire du Christianisme, t. IV p. i3o.

frappé que gens séditieux, voulant bouleverser le royaume.

C'est ainsi du reste que les religionnaires ont été dès le début jugés par la royauté. Celle-ci n'a jamais compris ce qu'il y avait de profondément religieux dans la Réforme naissante. L'indépendance des novateurs , proclamant les droits de la conscience envers et contre tous, semblait menacer l'autorité suprême. Les luthériens parlaient trop de liberté pour que les rois ne vissent pas dans leur triomphe le prélude d'une véritable révolution. Le pouvoir absolu aurait sombré, si la Réforme eût promené son drapeau victorieux à travers les provinces. C'est là ce qui explique, en partie du moins, les persécutions'du xvie siècle. La royauté n'a pas d'autre excuse devant l'histoire. Si elle a écouté avec une bienveillance extrême les conseils intéressés que lui donnait le clergé, menacé lui-même dans son existence, si elle a livré au bourreau ceux que l'Eglise appelait de damnés hérétiques, des cancers sociaux, des pestes publiques, elle l'a fait parce qu'elle les regardait comme des séditieux.

Ceux-ci, animés de sentiments bien différents de ceux qu'on leur supposait, ne mesurant pas d'ailleurs la portée de leurs revendications, incapables de se rendre compte des consé-

quences lointaines que devait produire la reconnaissance du droit qu'ils réclamaient d'adorer Dieu selon leur conscience, ne pouvaient comprendre qu'on les regardât comme des révoltés. Chaque fois qu'ils en eurent l'occasion, ils protestèrent avec une grande énergie et une loyauté parfaite de leur respect pour la royauté. Ils entendaient conquérir la liberté de l'âme, mais ils n'en demandaient pas davantage. Calvin a exprimé cette pensée dans une lettre à François Ier, qui sert de préface à Y Institution chrétienne. Après avoir supplié le roi d'examiner sérieusement la doctrine nouvelle, il déclare que les accusations lancées contre les luthériens « de ne tendre à autre fin, sinon que tous règnes et polices soyent ruinées, la paix troublée, les lois abolies, les seigneuries et possessions dissipées, bref que toutes choses soyent renversées en confusion, », ne sont que pures calomnies. Les luthériens de cette époque ne voulaient en effet ni se révolter, ni bouleverser Tordre établi ; ils ne demandaient qu'à jouir de leurs droits, et ils oubliaient que le vin nouveau fait éclater les vieilles outres. La société de cette époque ne pouvait les tolérer qu'en se transformant elle-même : elle essaya de les écraser. Quelques mois avant la publication du grand ouvrage de Calvin, deux rubaniers de

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Tours avaient été arrêtés à Paris pour cause de religion. Ces jeunes gens, qui revenaient des Flandres et d'Allemagne, avaient introduit en France des livres luthériens. Ce crime les conduisit au bûcher. Le 18 septembre i535, ils eurent la langue coupée et furent brûlés vifs (i).

Sur ces entrefaites, François Ier déclara la guerre à Charles-Quint; mais quel que fût son désir de ménager les princes allemands, il n'en laissa pas moins les Parlements condamner les hérétiques de France. Dans un certain nombre de villes, des luthériens subirent le dernier supplice et l'exode du peuple réformé commença. La Suisse ouvrit ses portes aux proscrits. Un Tourangeau, qui s'appelait Pierre Pineau ou Bineau, était en 1 5 38 étudiant à l'Université de Bâle (2) ; en 043 Jean Chappron de Tours, habitait depuis quelques années les rives du lac Léman (3), et en 1544 (le lundi 4 août) Pierre Nynault, de Preuilly, fut nommé pasteur de Genève (4;. Pendant les 'années suivantes, le nombre des luthériens ne fit que croître sur les bords de la Loire. Nous savons que ceux de

(1) Herminjard, Corresp. des Rcform., t. III, p. 365.

(2) Voir le Livre du Recteur de VUniversité de Baie.

(3) L'Ecole historique de Jérôme Bolsec, p. 63.

(4) Annales Calvini (Corpus Reformatorum), col. 341.

Tours eurent à souffrir pour leur foi : un registre des comptes de la ville, de 045, nous en fournit la preuve (1). Il est vrai que ce document ne renferme aucun détail. Nous ne connaissons ni le nom des victimes, ni leur nombre. Rien n'est resté de ces martyrs. Le vent, qui dispersa leurs cendres emporta jusqu'à leur souvenir.

Un an plus tard, le massacre des Vaudois, l'attentat le plus odieux qui pèse sur la mémoire de François Ier, lit naître d'ardentes svmpathies pour la cause persécutée. Les conversions se multiplièrent tellement à Tours, qu'en iSqj le roi envoya dans cette ville plusieurs compagnies de gens d'armes pour intimider les réformés. Il n'y réussit qu'à demi ; car peu de temps après sa mort, quelques exaltés croyant faire œuvre pie, brisèrent dans le faubourg Saint-Eloi les statuettes de saints et de saintes que les gens bien pensants avaient placées au-dessus de leurs portes. C'était une faute grave. Les luthériens auraient dû respecter les symboles du culte catholique. Ces excès d'ailleurs étaient bien faits pour irriter leurs ennemis et amener de sanglantes représailles. On se serait battu, si les catholiques du quar-

(1) Comptes de 1 544- 1 348. t. j3, f» 3 (Archives de la mairie de Tours.)

tier saisis de terreur, n'avaient couru tout tremblants se mettre sous la protection du corps de ville. Le maire fit jeter les émeutiers en prison (i).

Quel fut le sort de ces malheureux ? Recouvrèrent-ils leur liberté'? — Peut-être ; mais rien ne prouve qu'ils n'aient pas été condamnés au feu, comme le fut en 048 un marchand lapidaire de Tours.

C'est une triste histoire que celle d' Octavien Blondel. Arrêté à Lyon, sur la dénonciation d'un hôtelier dont il avait blâmé « les façons superstitieuses, » il fut jeté dans un cachot. Les sollicitations de ses parents Tébranlèrent, et il renia l'Evangile; mais sa conscience lui fit de tels reproches, qu'il revint sur ses premières déclarations. On le condamna à mort, et il monta sur le bûcher « avec une singulière allégresse (2). » Ses cendres furent jetées au vent.

Ce supplice ne pouvait laisser indifférente la

(1) Cf. Giraudet, Histoire de la ville de Tours, t. I, p. 337. Les Réformés se rendirent plus d'une fois coupables d'actes semblables. Témoin la procession qui eut lieu en oct. 1547 pendant les grands jours, et qui devait venger l'honneur d'une statue de la Vierge insultée dans l'église de l'Escrignole. (Cf. Dom. Housseau, Saint-Martin, Extrait du registre capit., f° 29X).

(2) Crespin, Histoire des Vrays Tesmoins de la Vérité, ib-o, f° i74a.

population de Tours ; car la Réforme avait lait de rapides conquêtes dans cette ville depuis quelques années. La bourgeoisie indépendante et riche avait adopté les idées nouvelles ; une partie de la noblesse était entrée dans le mouvement ; le peuple seul restait fidèle à ses anciennes croyances. Un moine essaya de l'en détacher. Comme Luther il appartenait à l'ordre des Augustins. On le nommait Gerbault (i). Il était prieur de son couvent et de plus, homme de décision et d'énergie. Il prouva d'ailleurs qu'il méprisait le danger. Cependant, s'il faut en croire une tradition qui pourrait bien avoir quelque fondement historique, il s'enveloppa d'abord d'un certain mystère et réunit les fidèles dans les excavations des coteaux de Saint-Georges et de Rochecorbon (2). La mort tragique de Blondel avait pu lui inspirer quelque prudence ;' mais il n'était pas homme à se cacher longtemps. Persuadé que son devoir l'obligeait à combattre ouvertement l'Eglise des Papes, il quitta son habit de moine, et le manteau court sur l'épaule, à la mode des

(1) D'après Chalmcl (Histoire de Touraine, t. II, p. 337), Gerbault et Jean de L'Espine auraient les premiers, à Tours, prêché •! les doctrines de Luther et de Calvin. » C'est une erreur. Il suffit pour s'en convaincre de relire les documents que nous avons cite"s plus haut.

(2) Chalmel, Op. cit., t. II, p. 33y.

ministres de Genève, il se mit à expliquer la Bible au peuple sur les places et dans les rues. Cela se passait vers i55o.

A la même époque vivait à Tours un moine augustin, qui avait un grand renom de savoir et d'éloquence et qui s'appelait Jean de L'Espine (i). Les historiens de Touraine disent qu'il fut le compagnon d'œuvre et l'émule de Gerbault. Cette affirmation est-elle absolument exacte ? On peut en douter. En tout cas, la question vaut qu'on l'examine : nous nous y arrêterons un instant.

A quelle époque remonte la conversion au protestantisme de Jean de L'Espine? Elle n'eut lieu qu'en 1 56 1 . Th. de Bèze l'affirme dans une lettre qu'il écrivit à Calvin au moment où se réunissait le colloque de Poissy (2). Ce n'est pas que depuis longtemps Jean de L'Espine ne fît ses réserves sur l'a valeur de certaines cérémonies catholiques et n'eût adopte une partie des idées nouvelles, mais il cherchait encore sa voie. Une lettre qu'il écrivit à Calvin pour lui annoncer sa décision de rompre défi-

(t) Voir Bulletin de l'Histoire du Protest., 90 année, p. 3i.

(2) « Eodem die Johannes a Spina totus noster est factus, conf'essioni nostrae suscripsit, seque totum ecclesiae judicio submisit. » Voir Corpus Reformatorum, Joli. Calvini Opéra, t. XVIII, n° 35 14, col. 686.

nitivement avec l'Eglise de Rome, nous révèle ses scrupules et nous explique ses hésitations. Nous en citerons quelques lignes : il est intéressant de connaître les pensées intimes de l'un de ces moines du xvie siècle, que leur conscience poussait hors de l'Eglise, mais que leurs goûts, leurs habitudes et le soin de leur tranquillité, retenaient dans le sanctuaire. « Je te supplie, écrivait de L'Espine à son illustre correspondant, de ne pas attribuer ma lenteur à l'astuce ni à quelque dessein mauvais et caché. Je te dirai en effet devant Dieu, en toute vérité et du fond du cœur, que si j'ai tellement différé à entrer dans vos églises, je l'ai fait d'abord pour ne pas disperser par ma présence ces saintes assemblées, et en second lieu parce que je n'étais pas encore sûr que je dusse abandonner tout à fait l'Église des Papes pour fonder de nouveaux groupes... J'ai toujours pensé que l'on devait réprouver ouvertement et fortement toutes les choses qui, dans cette stupide religion humaine, sont contraires à la parole de Dieu ou bien y ont été introduites par un autre conseil (que celui de Dieu), mais de façon cependant à conserver tout ce qui de l'institution de Christ y est demeuré intact (i).»

(i) « Semper fui in ea scntentia ut palam et fortiter omnia improbarcntur quce contra verbum Dei in ea stulta

— De là ces he'sitations sans fin, naissant « des longues et âpres batailles de ses pensées (i). » Calvin, dont la volonté n'eut jamais de défaillances, ne pouvait comprendre les tergiversations d'un esprit qui ne savait prendre une résolufion. Aussi, lui écrivait-il quelque temps avant sa conversion : « En tout cela, tu ne prends conseil que de la peur (2). » Jugement trop sévère peut-être, mais un peu mérité. Depuis longtemps en effet, de L*Espine, s'il avait eu plus de courage, aurait rompu avec le catholicisme. C'est en 046 qu'il avait fait la connaissance de Calvin. En revenant d'Italie, il était allé le voir à Genève et depuis lors, séduit par la noblesse de sentiments et la puissance intellectuelle du Réformateur, il lui avait voué une affection profonde. « Je ne trouverai de repos, lui écrivait-il, à son retour, que lorsque le Seigneur m'aura uni à toi par une amitié éternelle. En attendant je te prie de

hominum religione aut alio consilio introducta essent; s-d ita tamen ut quae in illa adhuc superessent ex institutionc Christi retineantur. » Corpus Reformatorum, Calvini Opéra, t. XX, Spina Calvino, n° 4202. — Cette lettre est probablement de 1 56 1 .

(1) « Longas et acres cogitationum confiietationes. 0 Calvini Opéra, t. XVIII, Spina Calvino, mars i56i, n° 336 1 .

(2) « Solus tibi metus hac in parte consiliarius est. n Calvini Opcra, t. XVIII, Calvini Spinx, n» 35o5.

m'écrire et (ce qui t'est facile), de m'instruire des choses qui regardent mon salut ou qui touchent à mon devoir. Demandez en outre, dans les prières solennelles de vos églises, que Dieu nous aide à chasser de nos esprits cette torpeur, qui nous prive de la constance et de la grandeur d'âme nécessaire pour le prêcher sincèrement (i). » — Cette dernière phrase contient un aveu de faiblesse et de timidité. C'est en vain que le Réformateur dira : « les circonstances exigent que nous combattions jusqu'au sang, » de L'Espine essaiera de se dérober le plus longtemps possible aux périlleux devoirs que lui eût imposés une rupture publique avec son église. Il avouera bien par exemple en 1548 que les idées de Calvin sur la communion sont vraies ; qu'il les approuve toutes et qu'il est même nécessaire de faire de ces idées une « confession extérieure ; » mais il se demande si cette confession doit être faite devant les impies (autrement dit publiquement), à moins de nécessité absolue (2). On sent qu'il

(1) Oro... prœterea ut nobis in solemnibus ecclesiarum vestrarum precibus auxilium Dei imploretis, ad excutiendum ex animis nostris illum torporem quo ab ea constantia et magnitudine animi revocamur, quœ est necessaria ad sinccram ejus predicationcm. » Calvini Opéra, t. XII, lettre 870.

(2) « Restât mihi hic scrupulus an hœc etiam confessio

préfère ne parler que devant des initiés. Au fond, c'est la peur qui l'empêche de voir son chemin. « Je ne sais, écrivait-il en 1549, comment il se fait que nous n'ayons pas assez de courage pour dépasser les bornes que la crainte nous a imposées (1).» Voilà l'homme qui, revenant un peu plus tard à ses vieilles croyances, essaya en 1 552 de convertir au catholicisme le pasteur Jean Rabec. Est-il possible d'admettre qu'entre ces deux dates, c'est-à-dire entre 049 et i552, il ait présidé des réunions publiques à Tours en compagnie de Gerbault ? — Je réponds non, sans hésiter ; mais en relisant ce qu'il écrivait en i55o, au moment où Anne Dubourg venait d'être mis en prison : « Qu'importe que nous périssions cent fois, nous et nos biens, pourvu que la gloire de Dieu demeure sauve (2), » — je ne puis m'empêcher de penser que l'auteur de ces lignes a dû répandre ses principes autour de lui au moins à cette époque-là. Il l'a fait sans doute avec une pru*

coram impiis fieri debeat, si res non postulet. » Calvini Opéra [Corp. Réf.), t. XIII, Spma Calvino, n° 1070.

(1) « Nescio quomodo relinquit nos animus ut metas nobis a timoré positas transgredi non audeamus. » Calvini Opéra (Corp. Réf.), t. XIII, Spina Calvino.

(2) « Centies nos nostraque omnia pereamus, quid refert dum gloria ejus salva maneat. » Calvini Opéra {Corp. Réf.), t. XIII, Spina Calvino, no i33g.

dcnce extrême, mais il l'a fait certainement; car s'il était trop craintif pour parler haut, il était déjà trop croyant pour se taire, et son influence, bien que s'exerçant en secret, n'en fut ni moins profonde, ni moins réelle (i).

Cependant les idées nouvelles s'étaient répandues dans les environs de Tours. Un habitant de Chinon, Jean Godeau, qui les avait adoptées et s'était établi à Genève, eut le malheur de rentrer en France avec un de ses amis, Gabriel Béraudin, de Loudun. Arrêtes à Chambéry et accusés d'avoir « reprins et admonesté un prestre qui blasphemoit le nom de Dieu, » ils furent condamnés au supplice du feu. Godeau fut brûlé vif au mois d'avril i55o, « après avoir purement confessé la doctrine de l'Evangile (2). » C'est ainsi que mouraient les Ré-

(1) Jean de L'Espine(Joannes a Spina, Spina, Spinaeus, Acanthius, \o oc7ro t/,; axavVirj;), naquit à Daon, vers i5©6. 11 devint moine dominicain selon de Thou ; d'autres disent qu'il fût carme; nous croyons qu'il fut augustin. Il était à Tours en ib5o. II fut envoyé à Angers par ses supérieurs en ibbi; maison 1 56 1 il abandonna le catholicisme et fut successivement pasteur de Fontenay-le- Comte et de La Rochelle. A l'époque de la Saint-Barthélémy il était à Paris; île là il se rendit à Montargis et se réfugia à Genève; mais en îbjù il devint pasteur de Saumur, où il mourut en 1 5«»7 . De L'Espine a composé un certain nombre d'ouvrages. Voir pour détails : France protestante, article île L'Espine.

(2) Crespin^Jfffafoire des Yrays Tesmoins,.. 1 370, i" 1 8 s .

formés, sans faiblesse ni regrets. Henri II ne voyait dans leur constance qu'une obstination coupable. Il résolut de les en punir. C'est dans ce but qu'il détacha des attributions générales de la chambre criminelle du Parlement de Paris la connaissance des cas d'hérésie et créa, au sein de ce même Parlement, une chambre particulière devant laquelle ne devaient comparaître que des hérétiques. Cette chambre, dont les membres reçurent de bonne heure le surnom de Brusleurs, s'appela bientôt la Chambre ardente, parce qu'elle envoyait sans miséricorde les novateurs au bûcher. Henri II applaudissait à ces supplices. Aussi, quand les bourgeois de Tours, qui étaient presque tous hérétiques, apprirent en 1 5 5 i que ce monarque allait faire son entrée dans leur bonne ville, refusèrent-ils « de se mettre en armes, chacun dans sa compagnie », pour aller au devant de Sa Majesté. Il fallut un ordre exprès du roi pour les y contraindre (i).

Depuis quelque temps, Henri II était en lutte avec le Pape. Il allait s'allier contre Charles-Quint avec les Suisses et les princes protestants d'Allemagne ; mais il n'en fut que plus dur pour les Réformés de France.

(i) Archives municipales de Tours, AA 4., Cf. Giraudet, ouv. cité, t. I, p. 338.

L'Edit de Chateaubriand, qui fut rendu le 27 juin 1 5 5 1 , attribua aux juges présidiaux aussi bien qu'aux cours souveraines le jugement sans appel et le châtiment des crimes d'hérésie ; il prescrivit des mesures sévères contre l'introduction des livres venant de Genève, interdit les imprimeries clandestines, et n'admit dans les écoles et dans les tribunaux que ceux qui produisaient un certificat d'orthodoxie ; confisqua les biens des luthériens fugitifs; décréta des peines contre ceux qui correspondraient par lettre avec eux à l'étranger ou les défendraient en justice, et assura aux délateurs le tiers des biens des proscrits et des condamnés. — C'était le triomphe de l'intolérance. Les documents qui nous ont été conservés, ne nous disent pas comment cet édit de funeste mémoire fut exécuté en Touraine ; mais ce que nous savons, c'est que des réformés de notre province passèrent la frontière en i552 et allèrent demander à la Suisse la liberté qu'on leur refusait dans leur patrie (i).

A cette époque, cinq jeunes Français, qui avaient étudié la théologie à l'Académie de Lausanne et qui rentraient dans leur pays

(i) \nir Appendice n° IV, la liste de? réfugiés tourangeaux à Genève,

pour y prêcher l'Evangile, furent arrêtés et livrés à la justice. C'était Martial Alba, Pierre Scribe, Charles Faure, Pierre Navihères et Bernard Séguin. On les connaît sous le nom des cinq écoliers de Lyon, ville où ils furent longtemps prisonniers avant de subir le dernier supplice. La Suisse ne put les voir mourir sans essayer de les arracher au bourreau. Elle envoya une ambassade à Tours, où se trouvait alors Henri II, pour le supplier de faire grâce et de traiter moins durement les luthériens de France. Les délégués des cantons helvétiques furent mal reçus par le roi.

« J'ai de votre part été plus d'une fois déjà en butte à des instigations semblables, leur dit-il, mais je vous prie de ne vouloir m'inquiéter et induire en erreur dans mon royaume, car je ne vous empêche pas dans votre gouvernement ; et en somme dans mon royaume tous ceux de la' religion sont sujets rebelles et vilaines gens dont je ne veux pas (i) ».

L'émigration continua les années suivantes. Il est probable cependant que la persécution fut moins violente à Tours qu'en d'autres villes du royaume, bien que l'archevêque,

(i) Mœrikofer, Histoire des réfugiés de la Réforme en Suisse, p. '■'< \.

Etienne Poncher, réclamât l'organisation d'unechambre ardente (i .) Les Réformés étaient trop nombreux dans le pays pour ne pas inspirer quelque respect à leurs ennemis.

(3) Archevêché de Tours, Copies et Extraits, t. II F, p. 410. (Bibl. de Tours).

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