Histoire du protestantisme et de la Ligue en Bourgogne
Le seizième siècle, presque dès ses premières années, vit se propager ces funestes doctrines qui ont été la source des discordes civiles de cette époque et qui sont encore le principe des révolutions modernes. Des sectaires impies prêchaient la révolte dans l'Eglise et attaquaient l'autorité dans ses premiers fondements en cherchant à ébranler le trône de Saint Pierre et à ravir le sceptre de la main de ses successeurs pour le briser et en disperser les débris aux révoltés. A ces tentatives ne devaient pas se borner leurs efforts; la conséquence de leurs maximes les porta bientôt à s'en prendre aux institutions sociales et à tourner leurs armes contre tous les pouvoirs établis.
Leurs manœuvres valurent à la France un demisiècle de désordres sanglants et de nombreuses années de délire.
J'entreprends de raconter, sur des documents puisés dans des archives publiques ou particulières de la province et pour la plupart inédits, ce qui se passa en Bourgogne pendant ces temps néfastes.
Toute circonscrite qu'elle soit dans les limites
d'une simple province, cette histoire se rattache trop étroitement à celle de la France entière, de toute la chrétienté même, pour que celui qui veut l'écrire puisse négliger de rappeler sommairement l'origine et les développements de cette immense révolution qui bouleversa le monde occidental et dont, après trois siècles écoulés, il ressent encore les tressaillements convulsifs.
Afin d'apprécier sainement les hommes de la réforme, leurs actes et les systèmes si variés qui leur ont survécu, remontons un peu dans l'histoire. Et d'abord, consacrons quelques lignes à résumer succinctement la décadence de l'esprit chrétien depuis le xni" siècle jusqu'au xvi''; viendront ensuite des aperçus sur l'histoire religieuse de la première moitié du xvi" siècle en Allemagne, en Suisse, en Angleterre et dans les pays qui ont résisté avec bonheur aux innovations des hérétiques.
Décadence de Fesprit religieux
A l'époque où comtnence cette histoire, on était loin déjà du siècle de saint Louis; de ce siècle d'unité catholique où les rivalités nationales et les ambitions personnelles qui, dans tous les temps, ont agité les peuples et les rois, se soumettaient à l'arbitrage des Souverains-Pontifes. Les rébellions sanguinaires et impies de Frédéric II, empereur d'Allemagne et roi de Sicile, qui avait lancé dans
l'Italie et dans les États de l'Église ses hordes de Sarrasins, n'avaient abouti qu'à faire successivement sortir de Rome les papes Grégoire IX et Innocent IV : le principe de l'autorité pontificale n'en était pas moins universellement reconnu et respecté, comme émanant de Dieu même.
Avant la fm du siècle, c'est un roi de France qui, à son tour, se montre hostile au pouvoir temporel des Pontifes romains. Philippe-le-Bel, reprenant le système d'oppression de l'empereur d'Allemagne, porte à ce pouvoir une atteinte funeste.
Sans parler de ses violencees sacrilèges contre Boniface VIII, c'est lui qui, par un artificieux manège, contraignit le Saint-Siège à se transférer à Avignon.
Quoique cette ville n'appartînt pas alors à la France, par sa situation entre le Languedoc, le Dauphiné et la Provence, on pouvait la considérer comme une ville française, et les autres Etats catholiques de l'Europe pouvaient douter de Timpartialité des Papes qui l'habitaient. Les rois de France n'avaient-ils pas, en effet, toute facilité pour obtenir des concessions uniquement à leur avantage au détriment des autres pays catholiques?
Pendant les soixante-dix années que dura cette émigration, on ne fit élection que de papes français; le Sacré-Collège fut en majorité composé de prélats également français; néanmoins la liberté spirituelle de l'Église fut sauve. Ce n'est guère qu'au retour des Papes dans la Ville-Eternelle que l'on ressentit les tristes conséquences de la translation du Saint-Siège à Avignon.
Alors commença le grand schisme d'Occident qui donna le scandaleux spectacle d'antipapes opposés
aux Papes légitimes et de Conciles se proclamant supérieurs aux Papes ; les anathématisant, les déposant, déclarant les fidèles relevés de toute obédience envers eux.
Toutes ces choses ne firent naturellement qu'augmenter le désordre qui cessa un instant, reprit le dessus un peu plus tard avec l'appui du roi de France Louis XII et disparut enfm sous le pontificat de Jules II (1512).
« On put respirer après l'orage, » pour nous servir des expressions poétiques d'un éminent écrivain, « mais les dévastations restaient profondément tracées sur toute la terre catholique ; et qui pourra dire tout ce qui s'était brisé dans la tempête? » (1) L'autorité du chef de l'Église, du père commun des lidèles était toujours la même, mais de nombreux fils rebelles n'écoutaient plus sa voix. Le schisme avait eu pour effet de développer et d'exalter l'esprit d'indépendance inhérent à la nature humaine, et aussi de multiplier, à la faveur de l'anarchie régnante, les désordres qui s'étaient glissés dans la discipline et dans les mœurs du clergé. La réformation de ces abus fut dès lors l'objet de la préoccupation des Papes et des Conciles.
Sous le pontificat d'Eugène IV (1431-1437), le cardinal Julien, dit Bossuet au premier livre de ses Variations, représente déjà au Souverain- Pontife les désordres du clergé, principalement de celui d'Allemagne. Il prédit une immense a désolation dans l'ordre sacré », si l'on ne se hâte de la prévenir par la réformation des moeurs. « On rejettera, »
(1) H. de Riancey. — Histoire du Monde.
continue le grand cardinal, « la faute de tous ces « désordres sur la cour de Rome, qu'on regardera a comme la cause de tous les maux, » parce qu'elle aura négligé d'y apporter le remède nécessaire. La même nécessité est exposée tout particulièrement au Concile œcuménique de Latran, cinq ans avant les prédications de Luther dont nous parlerons plus loin.
Ce Concile s'ouvrit le 3 mars 1512. Le général des Augustins y prononça le discours d'ouverture et s'exprima ainsi sur les maux de l'Église :
«.... Peut-on voir aujourd'hui sans gémir et sans « verser des larmes de sang les désordres conti- « nuels et la corruption de ce siècle pervers, le « dérèglement monstrueux qui règne dans les « mœurs, l'ignorance, l'ambition, le libertinage, « l'impiété triompher dans le saint lieu d'où les « vices devraient être éternellement bannis ?. . . . « Contre ces maux, toute la république chrétienne « a recours à vous; elle implore votre protection, « car il n'y a qu'un Concile qui puisse remédier au « déluge de misères qui l'inonde et la désole. » (1)
Il y a loin de la réforme demandée par le Concile à celle que prêchèrent les novateurs ; son but était de redresser les mœurs et les abus introduits par le temps dans l'administration de l'Eglise, tandis que ceux-ci s'en prenaient aux dogmes et à la foi, quoique ces dogmes fussent transmis sans altération à travers les siècles.
Déjà l'anarchie qui régnait dans le monde catholique avait donné libre carrière à ces hommes que l'orgueil ou les cris d'une conscience troublée pous-
(1) L'abbé Fleury.
sent trop souvent à s'affranchir des censures de l'Église en niant les droits divins de celle-ci, et en s' instituant ses réformateurs.
L'Angleterre avait été la première à en fournir l'exemple. Jean Wiclef, né en 1324, au village de Wickleff, dans le comté d'York, avait été élu, vers 1365, principal du collège de Cantorbéry, à Oxford. S'étant élevé contre les droits de la Tiare, il ne tarda pas à être révoqué par l'archevêque de Cantorbéry, qui saisit même les revenus de sa charge. Wiclef en appela au Saint-Siège ; mais le Pape confirma sa révocation et la nomination de son successeur.
Enflammé de colère et de vengeance, Wiclef attaqua l'autorité pontificale au spirituel et au temporel, traitant le Pape de l'Antéchrist : et, s'en prenant à Dieu, à l'Eglise et à ses dogmes, il s'égara jusqu'à d'horribles blasphèmes, aboutissant à cette déduction que Dieu est par 7iécessité obligé cTobéir au Diable {\), nia la transsubstantiation, la nécessité de la confession pour qui a la contrition, et enfin posa les bases des nouvelles maximes que Jean Huss, Luther et Calvin professèrent après lui. Ses enseignements attaquaient à la fois la religion, la morale et la société. Son système politique était une sorte de communisme. Cent mille pauvres à son appel s'étaient soulevés contre les riches et avaient partout répandu la terreur. Il fut condamné dans un concile de Londres, que le Pape Urbain VI approuva, forcé de quitter son professorat et enfin se retira à Luttervorth, où il mourut d'apoplexie, en 1384.
Protégé par le duc de Lancastre, dont il avait su
(1) Bossuet. — Histoire des Variations.
conquérir l'amitié, par l'Université d'Oxford qu'il avait soutenue contre les moines, par le Roi Edouard III, lui même, dont il avait défendu les prétentions contre le Pape, Wiclef avait vu ses disciples se multiplier d'une manière prodigieuse en Angleterre; et l'un d'eux, un gentilhomme de Bohême, sorti de l'Université d'Oxford, ayant emporté les livres du professeur dans son pays, y fit naître une secte que l'on appela, du nom de son propagateur Huss, la secte des hussites.
Jean Huss était un prêtre indigne. A peine ordonné, il embrassa les doctrines de Wiclef et se mit à les professer en Bohême, en 1407. Il fut bientôt excommunié par le Pape Alexandre V, ce qui redoubla son ardeur impie. L'un de ses disciples, Jérôme de Prague, orateur, dit-on, d'un talent remarquable, qui avait pris ses grades de bachelier et de maître en théologie dans les Universités de Paris, d'Heidelberg, de Cologne et d'Oxford, vint lui offrir le concours de sa parole. L'un et l'autre furent appelés au Concile de Constance, pour rendre compte de leurs actes. Ils y soutinrent leurs erreurs avec une opiniâtreté que ne purent vaincre ni les exhortations, ni même les prières des Pères du Concile. Convaincus de prédications hérétiques, et d'excitation au mépris de l'Église et de ses dogmes, ils furent livrés comme tels aux juges sécuhers et la peine du feu fut prononcée contre eux.
Leur supplice fut le signal d'une guerre civile, qui désola pendant de longues années la Bohême, la Moravie et une partie de la Pologne.
Un général d'armée aussi entreprenant que féroce et cruel, Jean Trocznou, dit Ziska, ainsi nommé
parce qu'il était borgne, se mit à la tête des Bohémiens révoltés. Il se forma une armée de quarante mille hommes, avec laquelle il s'empara de Prague, dont il massacra le Sénat et, dans plusieurs rencontres, défit les troupes impériales de Sigismond. Il parcourut en audacieux insurgé les provinces orientales de l'Allemagne, incendiant et ravageant, sur son passage, églises, couvents, monastères, châteaux, villages et villes mêmes. La religion servait de prétexte à cette guerre impie qui n'avait d'autre but que de satisfaire des ambitions personnelles. Vainqueur de Sigismond, Ziska allait être proclamé vice-roi de Bohême, lorsqu'il fut emporté par la peste, en 1424.
Cette mort n'arrêta pas les hussites, et, bien que divisés en plusieurs factions de dénominations diverses, ils continuèrent pendant de longues années encore à dévaster l'Allemagne. Le roi de Bohême, Georges Podiebrad, fut l'un de leurs derniers protecteurs. Ce roi fut déposé et excommunié le jour de Noël 1466, par le pape Paul II. La noblesse de Bohême élut pour son successeur Wladislas, fils d'un roi de Pologne. La voix solennelle des Souverains-Pontifes n'était pas encore entièrement étouffée.
Voici le tableau qu'iEnéas Silvius, alors légat du Saint-Siège à Prague, et qui devint plus tard le Pape Pie II, nous a laissé de ces novateurs :
« Ce fut un spectacle curieux et bien nouveau « pour nous, de voir ce peuple mal vêtu, miséral^lc, « se donner mutuellement le nom de frères, croyant « rappeler par cette sordide communauté les mœurs « de la primitive Eglise. Ils prétendent que la « société doit fournir aux besoins de chacun de ses
« membres ; que les royautés et les supériorités, a de quelque genre qu'elles puissent être, sont des « abus, puisqu'un roi, à leurs yeux, n'est qu'un « membre inutile destiné à profiter seul du travail a de tous les frères. » (1)
Tels étaient les sentiments, sinon de la généralité, au moins de la partie turbulente des peuples dans laquelle se recrutèrent les prétendus réformateurs. Que l'on y joigne l'esprit de controverse religieuse qui est l'un des caractères de l'époque, on aura l'explication de l'ardeur avec laquelle des populations entières allaient entendre et applaudir des dogmatiseurs plus hypocrites que convaincus, qui s'étaient arrogé d'eux-mêmes la mission d'expliquer à leur façon les saintes Ecritures. On vit accourir au pied de leurs chaires, dit Audin, « des moines a apostats qui avaient jeté le capuchon pour obéir « à de grossiers instincts, des religieuses échap- « pées du couvent et qui attendaient l'époux qu'on « leur avait promis, des électeurs qui sortaient de « l'abbaye où ils avaient bu à grandes rasades le a vin des presbytères catholiques, des chevaliers « qui chassaient aux moines sur les grands che- « mins, des docteurs en travail d'une nouvelle a Jérusalem, des jurisconsultes qui voulaient réc( édifier la parole écrite, des juifs qui attendaient « un Messie, des écoliers qui avaient brûlé en place « publique Aristote et les décrétales, des paysans a à qui pesait le joug de leurs seigneurs, de « pauvres âmes à la recherche de la vérité. » (2).
(1) ^neas Silvius dans l'abbé Darras.
(2) Audin. — Histoire de Calvin, t. II, p. 481.
Couiineiiceiuent de la Réforme en Allemagne
Imbu de l'esprit envieux et haineux de ce temps, Luther se donna la triste mission de l'exalter et de le faire croitre encore jusqu'à l'accomplissement des prédictions menaçantes du cardinal Julien.
Luther était né d'une honnête famille de paysans saxons, le 10 novembre 1483 ou 1484. Il fut baptisé le lendemain et nommé Martin, du nom du saint dont on célèbre ce jour-là la fête. Le nom de son père était Hans Luder que Martin changea dans la suite en celui de Luther, parce que, dit Erasme, Luder en saxon signifie mauvais garnement. Peu après la naissance de Martin, Hans Luder abandonna la charrue pour aller dans la petite ville de Mansfeld prendre le marteau de mineur. Là, aidé de sa vertueuse femme et quelquefois du prieur ou du maitre d'école de Mansfeld, il s'appliqua à élever chrétiennement sa nombreuse famille. Les progrès du jeune Martin furent rapides : à l'âge de quatorze ans, ses goi^its le firent quitter le toit paternel pour aller à Magdebourg, puis à Eisenach commencer des études dont la charité publique faisait les frais. En 1501, l'aisance étant entrée dans la famille, son père, dit-il, « lui permit de fréquenter l'Université d'Erfurth où il put achever ses études scolastiques. » Quatre ans plus tard, il
avait pris ses grades en philosophie et promettait déjà un brillant avenir : mais il arriva qu'un de ses amis étant tombé à ses côtés frappé par la foudre, il en fut tellement terrifié qu'il ferma soudainement ses livres, renvoya à l'Université ses habits et ses insignes de maître-ès-arts et, croyant entendre la voix de cet ami lui crier de faire pénitence, il alla s'enfermer dans un couvent d'Augustins où on voulût bien le recevoir. En vain son père, ses amis, ses professeurs cherchèrent-ils à l'en arracher.
Les terreurs dont son imagination troublée était remplie le faisaient se regarder comme un grand pécheur, et, moins peut-être par amour de Dieu que par crainte de ses jugements, pour détourner la colère divine, il se livrait aux plus rudes mortifications. Par ses jeûnes, ses veilles, ses prières incessantes, il fit l'édification des religieux au milieu desquels il vivait, passant des heures entières, comme en extase, la face contre terre aux pieds des autels.
En 1507, il prononça ses vœux, et la même année fut ordonné prêtre, après avoir obtenu de son vieux père un consentement que celui-ci ne donna qu'en soupirant. « Fasse le ciel, » dit le pauvre vieillard, « que ceci ne soit pas un leurre du « démon. »
Sa piété s'accrut encore dans les devoirs de son nouvel état : on le voyait prier des heures entières, les yeux humides de larmes et fixés sur le Tabernacle. Cet excès de dévotion et les macérations auxquelles il soumettait son corps le firent tomber dans une sorte de marasme qui inspira des craintes pour ses jours. Un savant le représente usé, flétri
et tellement amaigri, qu'on eût pu compter ses côtes.
Comment d'une sainte perfection vers laquelle il semblait aspirer continuellement, le moine Martin tomba-t-il à l'apostasie, au schisme, à l'hérésie, à la révolte contre l'Église? Cette chute fut progressive.
Dès son noviciat, ses supérieurs avaient été frappés d'une tendance dominante à l'orgueil dans le jeune Martin. Ils essayèrent de la dompter par des travaux humiliants comme de balayer le dortoir et d'aller, un sac sur le dos, mendier publiquement. Martin eut un moment de révolte et appela de cette mesure disciplinaire à l'université de Wittemberg qui fit cesser l'épreuve.
Ces sentiments, si contraires à l'humilité d'un bon religieux, s'accrurent encore lorsqu'il reçut, à quelques mois de distance, et après son retour d'un voyage à Rome où il avait été envoyé pour affaires de la communauté, les titres de professeur à l'université de Wittemberg, de prédicateur de la ville et enfin d'inspecteur des couvents de son ordre. Ses sermons, disent les théologiens, laissent percer dès lors des germes d'indépendance contre l'autorité et de doctrines douteuses contre les œuvres de foi; et un religieux qui venait de l'entendre put s'écrier un jour : « Ce Père donnera de la « tablature aux docteurs et soulèvera de grandes « tempêtes. » Paroles prophétiques, qui ne devaient pas tarder à se réaliser.
Le Pape Léon X, qui s'était engagé à contribuer aux frais d'une expédition contre les mahométans et avait entrepris l'achèvement de la basilique de Saint-Pierre, commencée par Jules II, eut recours,
pour ces grandes œuvres, aux aumônes des fidèles. Il leur ouvrait, en récompense, « le trésor des indulgences. » Le droit de les publier et de les distribuer fut déféré, pour l'Allemagne, à l'archevêque de Mayence et celui-ci choisit le dominicain Tetzel pour prédicateur. Jean Staupitz, supérieur des Augustins, jaloux de cette préférence, chargea Luther de combattre les quêteurs. Luther ne s'en tint pas à l'attaque du fait de la distribution, abusif ou non, qu'il appelait un scandaleux trafic; il s'en prit au dogme même de l'indulgence. « Que les ■< âmes, dit-il, soient délivrées du purgatoire par la '( vertu de l'indulgence, c'est ce que je nie. » Et là- dessus il développe tout ce qui fait la base de son système de justification par la foi sans les œuvres. « Il ne s'agissait encore que d'indulgences, « sujet en apparence léger, » dit un auteur avallonnais (1), « mais tous les points de religion se tien- « nent et sont enchaînés ensemble : en sorte que « Luther, après avoir nié les indulgences, dut, pour « parler conséquemment, nier ensuite et l'autorité « du Pape, et la vérité du purgatoire, et l'efficacité « des Sacrements, et la nécessité des œuvres satis- « factoires. »
Tels sont, en effet, les degrés que suit Luther jusqu'à l'abîme. Comme Satan, c'est l'orgueil qui l'entraîne à les descendre, sans lui permettre jamais d'en remonter un seul. De droite et de gauche, il attire à lui la plupart des princes de l'Allemagne, jaloux des possessions et des droits du clergé, en flattant leur ambition et leur avarice; les peuples,
(1) Histoire des indulgences, 1701, sans nom d'auteur : attribuée au chanoiuâ Forestier.
en exaltant leur esprit d'indépendance et leur convoitise contre les riches et contre leurs seigneurs ; il ouvre à la luxure des voies libres que suivront des moines et des prêtres indignes dont il fera ses sectateurs.
On ose à peine parler de l'ignoble et scandaleux sermon sur le mariage qu'il prononça en 1522, dans la grande église de Wittemberg, pour faire appel aux passions brutales des uns et des autres, et par lequel il fait une nécessité de l'adultère : on peut en lire des extraits fort adoucis dans l'histoire des variations de Bossuet et dans celle de Luther, par Audin. Le cynisme des termes et de la proposition elle-même m'interdit de les reproduire, si ce n'est cependant en ce qui touche les vœux de continence dont il s'efforce de dégager les prêtres et les religieux des deux sexes. « Satan, dit-il, qui se fait a dans l'homme plus sage que Dieu, trouve des « personnes qui, à ses instigations, renoncent à « créer et à multiplier ; qui s'emprisonnent dans « des toiles d'araignée, c'est-à-dire des vœux et des « traditions humaines, qui s'enferrent dans des « chaînes pour forcer la nature, l'empêcher de « porter semence et de multiplier, au mépris de la « parole de Dieu : comme s'il dépendait de nous de « conserver la virginité, ainsi qu'un vêtement ou « un soulier. S'il ne fallait que des liens de fer ou « de diamant pour faire rebrousser la parole de « Dieu, j'aurais l'espoir de me munir de si bonnes « armures, que je changerais la femme en homme « et l'homme en pierre et en bois. » (1).
Si ces paroles eurent pour effet de faire ouvrir
(1) Audin. — Histoire de Luther, t. II, p. 22.
les portes de plus d'un couvent, comme se le proposait Luther, elles provoquèrent aussi le dégoût chez quelques hommes égarés et les firent rentrer dans la voie qu'ils avaient quittée. Staupitz qui, de supérieur de Luther, s'était en quelque sorte fait son disciple, fut de ce nombre. Il fit réparation à l'Église, retourna dans son couvent et devint plus tard abbé de Sainte-Brigitte, à Salzbourg.
Quelque temps après, joignant l'exemple à la parole, Luther, qui jusqu'alors avait été retenu par la crainte d'encourir la disgrâce du duc de Saxe, son protecteur, et de provoquer les railleries d'Erasme, se maria, le 14 juin 1525, à Catherine Bora, nonne enlevée de son couvent par un jeune Sénateur de Torgau. Érasme, informé de ce mariage, écrivit à ses amis d'Italie : « Luther vient de se « marier avec une fille de vingt-six ans, jolie et « bien faite, mais qui depuis quelque temps a « cessé d'être vestale. Les noces ont été célé- « brées sous d'heureux auspices ; car peu de jours « après les chants d'hyménée, la jeune fille est « accouchée. » (1)
Déjà en révolte ouverte contre l'Église, Luther avait brûlé, aux applaudissements du duc de Saxe et du landgrave de Hesse, la bulle d'excommunication que le Pape Léon X, après avoir usé de tous les moyens de douceur et de conciliation, s'était vu contraint de fulminer contre lui et contre ses adhérents ; et il s'était écrié du haut de la chaire : « J'ai fait brûler l'œuvre satanique du « Pape. Il vaudrait mieux que ce fût le Pape lui- « même, je veux dire le Siège pontifical... Tant que
(1) Audin. — Histoire de Luther, t. II, p. 261,
XVÏII
« j'aurai un souffle de vie dans la poitrine, je & crierai abomination sur Babylone ! »
Ses supérieurs effrayés de son exaltation, avaient essayé de l'apaiser et obtenu une promesse de rétractation et de soumission au Pape. Il les avait à peine quittés, que faisant preuve d'une rare duplicité, il écrivait à son ami Spalatin : « Je me « donnerai bien garde, dans ma lettre au Pape, de « traiter trop rudement le Siège pontifical ; mais « cependant je l'aspergerai de son sel. »
A l'anathème porté contre lui par l'Eglise, vinrent se joindre les condamnations unanimes des Universités auxquelles il avait fait appel ; et cependant, il n'en persista pas moins à présenter comme règles de foi, ses interprétations personnelles des livres sacrés.
Naturellement, la théorie du libre examen avait fait surgir une foule de docteurs improvisés qui avaient chacun sa doctrine. Luther, piqué du mépris que l'on faisait déjà de l'autorité spirituelle qu'il s'était arrogée autant que de la rivalité des nouveaux sectateurs, leur reprocha d'agir sans mission, comme s'ils n'avaient pas le même argument à lui opposer : et la scission persistant à progresser, il s'em.porta jusqu'à dire : « Au reste , si vous « continuez à faire les choses par ces communes « délibérations, je ^ne dédirai sans hésiter de tout « ce que fai écrit ou enseigné : Ten ferai ma « rétractation, et je vous laisserai-là. Tenez-le- « vous pour dit une bonne fois ; et après tout, quel « mal vous fera la messe papale ? » (1) Telle était la fermeté des croyances de cet homme qui se disait appelé de Dieu pour réformer l'Église !
(1) Bossuet. — Histoire des Variations.
Mélanchthon est l'un de ceux qui lui restèrent fidèles. Né le 16 février 1497, à Bretten, dans le bas Palatinat, d'un serrurier catholique et plein de foi, nommé Schwartzerde \\), il n'avait pas encore 22 ans, lorsqu'il fut appelé par TÉlecteur Frédéric de Saxe à professer le grec dans l'Université de Wittemberg.
Le discours qu'il prononça peu après son arrivée, vers la fm d'août 1518, lui fit dès lors une réputation de lettré. Luther y entrevit des sentiments propres à favoriser ses projets de réforme, et offrit aussitôt son amitié au jeune professeur qui se laissa séduire et subjuguer pour la vie par le moine saxon.
Lui non plus n'eut pas des convictions religieuses tellement arrêtées, qu'à une épreuve suprême il ne les démentit pas. En 1529, il accompagnait félecteur de Saxe, à la diète de Spire. Il profita du voyage pour aller au-delà du Rhin, voir à Bretten, sa mère malade et mourante. Celle-ci, tourmentée d'incertitude et de remords pour l'apostasie que son fils lui avait fait commettre, l'adjura, les mains jointes et « au nom du Dieu vivant » qui devait les juger l'un et l'autre, de la rassurer et de lui dire si elle pouvait mourir tranquille dans sa nouvelle religion. « Ma mère », lui répondit Mélanchthon, avec émotion, « la nouvelle doctrine est la plus commo- « de, l'autre est la plus sûre : retournez à la foi de « nos pères. » (2)
D'un caractère conciliant et modéré, il contint
(1) Le nom de Mélanchthon est la traduction grecque de fils de Schwartzerde que lui donna Reuchlin.
(2) Audin. — Histoire de Luther, t. 11, p. 448.
souvent Luther dans ses emportements ; mais on ne lui reproche pas moins d'avoir conseillé le supplice des trois anabaptistes : Henri Krant, Just Muller, J. Peisker; et d'avoir écrit à Calvin, pour le féliciter du supplice de Servet. (1)
André Bodenstein, plus connu sous le nom de Carlstad, Carlostad ou C'arolstadt, qu'il avait pris de sa ville natale, dans l'ancienne Franconie, était dans les ordres, professeur de théologie et doyen de la faculté de Wittemberg, lorsque Luther y entra comme professeur de philosophie. C'est de lui que celui-ci avait reçu le bonnet de docteur. Enthousiasmé de Luther et ébloui par son éloquence véhémente, il devint son disciple : mais bientôt jaloux des succès du maître et de sa popularité, il voulut comme lui faire secte, et ne tarda pas à le combattre.
Carlostad avait compté sans l'intolérance orgueilleuse du moine apostat. Celui-ci le fit chasser de Wittemberg pour avoir « méprisé son autorité et « voulu s'ériger en docteur. » (2). Réfugié à Orlemonde, dans la Thuringe, puis à Strasbourg et enfin à Baie, il y prêcha successivement les doctrines anabaptistes et sacramentaires. En Suisse même Luther ne cessa de le poursuivre. « Le venin a de Carlostad, » écrivait-il en 1524, a s'est déjà « répandu fort loin : à Zurich, Zwingle, Léon de « Juda et plusieurs autres sont de son senti- « ment. » (3). Ce fut, dit Bossuet, le premier prêtre
(1) Audin. — Histoire de Calvin.
(2) Lettre de Luther dans Bossuet.
(3) Rachat, t. I, 349.
de quelque réputation qui se maria. Il mourut à Bàle la veille de Noël 1541.
Jean Hausschein, qui avait aussi changé son nom et pris celui d'Œcolampade, était également dans les ordres. Il fut fait prêtre en 1522 et apostasia peu de temps après pour se marier. Il embrassa d'abord le parti de Luther, mais l'abandonna ensuite pour suivre celui de Carlostad et de Zwingle.
La discorde, la division, la défection sont déjà partout dans les rangs des luthériens, dont les doctrines comptent à peine cinq ou six ans d'existence. Après Carlostad et Œcolampade, dans la Franconie et la Suisse, et une foule d'autres plus ou moins obscurs, ce sont Munzer et Storck qui, dans la Souabe et la Thuringe, prêchent un second baptême combattu par cet autre sectaire Cellarius. Jean Bockelson (1) surnommé Jean de Leyde, du nom de sa patrie, embrasse leur doctrine, soulève la ville de Munster, s'y proclame roi et y établit en dogme la polygamie; mais il en est chassé en 1535 et condamné au dernier supplice. Jean Mathieu Pavait précédé dans les troubles de la Westphalie et de Munster en particulier. Il fut tué à la première attaque dirigée contre lui pour la reprise de la ville.
A l'exemple de Jean de Leyde, David Georges proclame en Hollande la communauté des femmes. Nous n'entrerons pas dans le détail de leurs orgies et des révoltes aussi hideuses qu'insensées
(3) L'abbé Fleury le désigne sous le nom de Jean Becold. Florimont de Rœmond écrit Berold.
qui ensanglantèrent pendant plusieurs années la Hollande, les Pays-Bas et la Westphalie. Ces désordres étaient la conséquence logique des doctrines luthériennes. Les arguments fallacieux de Luther contre la suprématie pontificale s'étaient tournés contre lui ; et lorsque les Munzer, les Carlostad, les Bucer, les Bockelson et tous les soi-disant prophètes lui demandèrent ses titres et ses droits à faire prévaloir sur les leurs ses interprétations personnelles des saintes Écritures, ils ne faisaient que suivre ses préceptes. Luther avait donné Texemple de l'insurrection en faisant appel aux convoitises, à l'orgueil, à la concupiscence des peuples pour attaquer de front toutes les institutions sociales par la parole et par les armes même. N'avait-il pas dit et écrit déjà : a Voici que Dieu livre les princes catho- « liques à leur sens réprouvé ; il veut en finir avec « eux et avec tous les princes de l'Eglise : leur « règne est clos; ils s'en vont descendre dans la « tombe couverts de la haine du genre humain, « princes, évêques, prêtres, moines, polissons sur « polissons.... Princes, la main de Dieu est suspen- « due sur vos têtes ; la contemption se répandra sur « vous, vous mourrez, votre puissance fùt-elle au- 'i dessus de celle du Turc lui-même. Déjà votre « récompense est arrivée ; on vous tient pour polis- « sons et bélitres : on vous juge d'après le rôle que « vous jouez : le peuple vous connaît ; et ce châti- « ment terrible que Dieu appelle le mépris, vous « presse de tous côtés ; vous ne pourrez pas le « détourner. Le peuple lassé ne peut plus suppor- « ter votre tyrannie et votre iniquité. Dieu ne le ^ veut pas. Le monde n'est plus le monde d'autre-
« fois, où vous chassiez aux hommes, ainsi qu'aux « bêtes fauves. » (1).
Dès lors, répondant à son appel, une partie des peuples de l'Allemagne lèvent Tétendard de la révolte : des couvents sont pillés, des châteaux brûlés, et Luther s'écrie, pour en faire porter la peine aux princes : « A vous la responsabilité de « ces tumultes et séditions, princes et seigneurs, a à vous surtout, évoques aveugles, prêtres insensés « et moines... Comment gouvernez-vous? Vous ne « savez que pressurer, déchirer et dépouiller, pour « soutenir votre pompe et votre pétulance. Le a peuple et le pauvre sont soûls de vous.
« Le glaive est levé sur vos têtes, et vous croyez « être si fortement assis sur votre siège que vous « ne puissiez être renversés. » (2).
A l'exemple de Luther, l'anabaptiste Pfeifer, moine apostat comme son maitre, se présente en inspiré et jette à son tour à la foule cette provocation. « J'ai vu, dans mon sommeil, un nombre « prodigieux de rats qui allaient se jeter sur une « grange pour en dévorer les grains ! Princes, « vous êtes ces rats qui nous pillez ; magistrats, « vous êtes ces rats qui nous opprimez ; nobles, « vous êtes ces rats qui nous dévorez. Mais je me « suis élancé sur ces bestioles, j'en ai fait un grand « carnage. Aux armes donc! hors de vos champs! tt Israël, à vos tentes! Voici le jour du combat; « tombent nos tyrans et leurs châteaux! Un riche « butin nous attend, que nous apporterons aux « pieds du prophète qui le partagera entre nous.» (3)
(1) Audin. — Histoire de Luther, t. II, p. 91-92.
(2) Audin. — Histoire de Luther, t. II, p. 157.
(3) Audin. — Mémoire de Luther, t. II, p. 159.
C'est la même violence dans la bouche de Munzer. « Nous sommes tous enfants d'Adam ; notre père « commun, c'est Dieu. Et voyez ce qu'ont fait les « grands ! Ils ont refait, les maudits, l'œuvre de « Dieu, et créé des titres, des privilèges, des dis- « tinctions. A eux le pain blanc, à nous les rudes « travaux ; à eux les beaux vêtements, à nous les « guenilles. La terre n'est-elle pas notre bien à « tous, notre héritage commun? et on nous les '( ravit! » (1).
A ces provocations qui retentissent dans la Franconie, le Tyrol, le Palatinat, l'Alsace, la Lorraine, plus de trente mille paysans se soulèvent : leurs loandes sont grossies d'une foule d'aventuriers couverts de crimes qui cherchent l'impunité dans les troubles. Conduits par Munzer et par Carlostad, ils vont, le glaive d'une main, la torche de l'autre, d'églises en églises, de châteaux en châteaux, ne laissant derrière eux que des monceaux de cendres et des mares de sang.
Tant que les réformateurs ne s'étaient attaqués qu'à l'église, les princes d'Allemagne, pour la plupart, avaient applaudi ou laissé faire, pensant bénéficier des dépouilles du clergé chassé des couvents et des presbytères ; seul, le duc Georges de Saxe avait protesté. Mais lorsqu'ils virent le flot révolutionnaire monter et les menacer eux-mêmes, ils firent inviter Luther à apaiser ces foules qu'il avait égarées. Alors le paysan saxon, devenu le moine apostat, l'insulteur grossier des têtes couronnées, qui n'avait plus besoin des bras du peuple pour satisfaire ses haines et son ambition, brise l'instru-
(1) Audiû, — Histoire de Luther, t. I, p. 476.
ment qui a fait sa fortune, clans la crainte de le voir se tourner contre lui. Ses anciens disciples d'ailleurs, Carlostad et Munzer sont maintenant ses ennemis personnels. Courtisan sans vergogne, il s'écrie : « Allons, mes princes, aux armes ! frappez, « aux armes, percez ! Les temps sont venus, temps « merveilleux, où, avec du sang, un prince peut « gagner plus facilement le ciel, que nous avec des « prières. Frappez, percez, tuez en face ou par ft derrière : car il n'est rien de plus diabolique « qu'un séditieux : c'est un chien enragé qui vous « mord, si vous ne l'abattez. » (1)
Paroles au moins inutiles, car déjà la noblesse était à cheval et écrasait les bandes de Munzer.
Dès la diète de Nuremberg (1524), où les luthériens se trouvèrent en majorité, le duc Wilhem, le duc Louis de Bavière et l'archiduc Ferdinand d'Autriche, réunis à Ratisbonne, avaient contracté une alliance pour la défense de la foi menacée ; le 6 juillet 1524, les archevêques et les évoques de Salzbourg, de Trente, de Bamberg, de Spire, de Strasbourg, de Constance, de Baie, de Freisingen, de Passau, étaient venus se joindre à eux et offrir leur concours. Sans qu'ils fussent, tant s'en faut, compris dans cette alliance, le landgrave Philippe de Hesse, Henri, duc de Brunswick et Georges, duc de Saxe, sentirent la nécessité de sévir contre les révoltés. Avec des forces considérables, ils vinrent fondre sur eux à Mulhausen (15 mai 1525), et en firent un affreux carnage.
Munzer, couvert de sang et la poitrine brisée, s'était réfugié à Franckhausen. Découvert par des
(1) Audin. — Histoire de Luther, t. II, p. 166.
soldats, il fut pris, jeté en prison et condamné à avoir la tête tranchée. En face de la mort et de l'éternité, il réfléchit, fit appeler un prêtre, abjura ses erreurs, déclara vouloir mourir en fils soumis et repentant de l'Église dont il avait si vivement combattu les doctrines et fut admis à recevoir la communion. Sur l'échafaud, il exhorta les princes et le peuple à rentrer au sein de l'Église catholique, récita les prières des agonisants; puis sa tête roula sous la hache du bourreau. (1)
La révolte des paysans vaincue, les complices de Munzer se réfugièrent en Moravie et en Suisse, où ils fondèrent la secte des sacramentaires. D'autres avaient tenté de s'emparer de Vesoul, dans la Franche-Comté ; mais les habitants, avertis par des lettres de Marguerite de Parme, datées du 10 mai 1525, échappèrent à ce danger. (2)
Les événements d'Allemagne avaient eu leur retentissement en France. Pendant que les princes Allemands se liguaient à Ratisbonne, le parlement de Paris, (mars 1524), rafraîchissait d'anciennes ordonnances pour le procès de « ceux qui se « trouvaient entachés de la doctrine luthérienne et « autres hérésies. » (3) L'année suivante, durant la captivité de François P'", il rendit un arrêt de mort contre deux hérétiques qui furent brûlés, l'un en place de Grève, l'autre sur le parvis Notre- Dame.
(1) Voir Audin. — Histoire de Luther, l'abbé Darras, Histoire abrégée de l'Église, l'abbé Fleury, de Riaûcey, Histoire du Monde.
(2) Dom Grappin. Mémoires historiques.
(3) Dès 1519, la faculté théologique de Paris avait condamné les erreurs de Luther et de ses disciples.
On a parlé et l'on parle encore d'intolérance devant de tels exemples : et cependant, pour préserver les peuples de ces fausses maximes, source de tant de désordres et de calamités, les princes et les magistrats n'ont-ils pas le devoir, lorsque la voix de la persuasion n'est pas écoutée , de réduire par la force les propagateurs de ces erreurs pernicieuses ? Les protestants eux-mêmes, observe Bossuet, reconnaissent « le droit qu'ont les princes chrétiens de se servir de la puissance du glaive, contre leurs sujets ennemis de l'Église et de la saine doctrine. » Mélanchthon, Bucer, Théodore de Bèze, n'ont-ils pas proclamé ce droit; Luther et Calvin n'en ontils pas usé et abusé?
La Prusse, entraînée par l'apostasie d'Albert de Brandebourg, grand-maître de l'Ordre Teutonique, et à son exemple, la Courlande et la Livonie embrassèrent aussi la réforme.
Franchissant la Baltique, l'hérésie alla encore s'offrir aux Scandinaves dans leurs montagnes de neige. Le luthéranisme avait pénétré dans la Suède, dès le court règne de Christian II, roi de Danemarck, qui s'était emparé de cet état par les armes et s'était fait couronner à Stockolm, au mois de novembre 1520; mais il en fut chassé en 1523, pour ses cruautés inouïes qui le hrent surnommer le Néron du Nord. Son vainqueur, Gustave Wasa, acheva son œuvre par la faveur qu'il accorda aux idées nouvelles. Au commencement de l'année 1529, il convoqua à Orebo, dans la Néricie, une Assemblée générale qui établit définitivement le luthéranisme pour religion d'Etat. Ce changement ne se fit pas sans troubles. La Gothie se souleva pour le maintien de la religion
catholique, et ne put être soumise que par la force des armes.
En Danemarck, dès 1527, les États d'Odensée, décrétèrent également l'établissement des dogmes de Luther et condamnèrent le célibat des ordres religieux. Enfin, les Danois imposèrent leur religion nouvelle aux Islandais.