L.a Réforme en Suisse
En Suisse, la réforme était plus favorablement accueillie par une partie notable de la population, quoiqu'elle n'eût plus, comme en Allemagne, le puissant patronage de la noblesse. Si la réforme en Allemagne était une œuvre aristocratique, elle était toute démocratique en Suisse. Ici, ce sont des magistrats élus du suffrage universel qui demandent à une religion nouvelle de les affranchir non seulement des devoirs religieux si pesants pour les consciences chargées, mais encore de certains droits féodaux envers leurs barons et leurs évêques. Ils s'en prirent particulièrement aux terres de ces derniers et firent, dit le protestant Ruchat, « des règlements « pour les biens qui avaient été donnés à l'Eglise « pour des usages superstitieux, et pour la resti- « tution de ces biens aux familles qui les avaient « légués, jusqu'à la quatrième génération. » (1)
(1) Ruchat, Histoire de la réformaiion de la Suisse, t. I, p. 193 et t. IV, p. 104.
Des treize cantons dont se composait alors la Confédération helvétique, sans y comprendre les pays alliés ou sujets, six abjurèrent le catholicisme. Devra-t-on s'en étonner, sachant que dans certains d'entre eux (Appenzell, Glacis, Zug, Uri, Underwald), les jeunes gens de seize et même de quatorze ans avaient droit de suffrage aux assemblées où se traitait la réformation de la religion et de la société ?
Ulrich Zwingle, nommé curé de Glaris à l'âge de vingt-deux ans, et qui apostasia quelques années plus tard pour se marier, jeta, dès l'année 1516, les premières semences de l'hérésie dans sa paroisse et le pays environnant. Ces semences germèrent lentement et mirent dix ou douze années à se développer. En 1528, au commencement du carême, des statues et des tableaux religieux furent jetés au feu dans plusieurs bourgs du canton. C'était le prélude des drames impies dont la Suisse allait être le théâtre.
L'agitation fut grande entre les catholiques défendant leur foi et les réformés cherchant à imposer leurs doctrines par le désordre et la force. On en vint aux mains et il y eut effusion de sang de part et d'autre dans plusieurs villes et villages. (1)
Après dix années de ministère, chassé de Glaris, selon Hartmann et Hunger que Ruchat traite d'imposteurs, Zwingle passa à Einsiedlen, gros bourg du canton de Schwitz. Là, se trouvait une abbaye de bénédictins visitée par de nombreux pèlerins
(1) Voir Ruchat, t. 1, p. 7 et 323; t. II, p. 253-256; t. III, p. 63 ; t. IV, p. 177-179.
qui venaient y prier aux pieds d'une image miraculeuse de la Sainte Vierge ; et il espérait recruter parmi ceux-ci un certain nombre de prosélytes. Mais ce fut en vain qu'il y prêcha contre les pèlerinages, les indulgences, les images, le purgatoire, le canton de Schwitz resta catholique.
De guerre lasse, il transporta sa chaire à Zurich et à Berne, où il entraîna le Sénat de ces deux cantons à interdire tout exercice de la religion catholique, à ouvrir les portes des couvents, à condamner le célibat des prêtres et des religieux.
Sa doctrine différait de celle de Luther en ce qu'elle niait la présence réelle et l'efficacité de la plupart des sacrements admis par le moine saxon, et n'était pas encore celle de Calvin que nous verrons plus tard professer la prédestination absolue et nier le libre arbitre.
Les deux sectaires se lançaient l'un à l'autre l'anathême. Luther avait banni Carlostad, son ancien professeur et ami, devenu l'allié de Zwingle, moins, selon Mélanchthon, « par zèle pour la vérité que par haine de son ancien disciple. » Carlostad était venu mourir de faim à Bâle, après avoir été successivement catholique, luthérien, anabaptiste, sacramentaire. Zwingle, au colloque de Marbourg (27 septembre 1528), avait traité Luther de misérable, parce que celui-ci avait refusé de s'allier avec lui.
Si l'esprit d'intolérance et de haine divisait de la sorte les apôtres de la réforme, que ne dut-il pas être et que ne fut-il pas à l'égard des catholiques?
Les magistrats de Zurich, après avoir, par un édit du mois d'avril 1525, aboli la messe dans la ville et dans le canton, avaient été jusqu'à refuser
aux catholiques d'avoir une église à eux : ceux de Baie firent défense aux citoyens d'aller dans un autre canton remplir leurs devoirs religieux (1). Un édit de Berne (31 juillet 1531), tout en visant particulièrement les anabaptistes, imposait à tous les citoyens, sous peine de bannissement et même de noyade, d'assister aux offices des réformés. (2)
Ces vexations et ces oppressions tyranniques provoquaient à des représailles ; et tous ces blasphèmes de prêtres renégats, de réformateurs sans mission, ces tabernacles profanés, ces croix et ces autels renversés, toutes ces ruines enfin d'objets religieux brisés, lacérés, incendiés, demandaient une juste réparation. Les cantons catholiques devaient l'exiger. Une interdiction de commerce avec les habitants de ces cantons, résolue par les réformés dans une diète tenue à Zurich en 1531, fut le signal de la guerre. Elle fut fatale à ces derniers. Zwingle y perdit la vie dans la journée de Cappel; et elle se termina par un traité déploré par le protestant Ruchat, sur ce ton larmoyant : « Il est « fâcheux, dit-il, pour les réformés qu'il leur ait « fallu un traité de paix, extorqué par la force, « pour leur apprendre les règles de la tolérance « chrétienne envers les erreurs , et la patience « envers les errans. » (3)
Les catholiques célébrèrent leur victoire par un pèlerinage à Einsiedlen, où ils se rendirent à Jeun pour rendre grâce à la Sainte Vierge de l'issue de leur entreprise. (4)
(1) Ruchat, t. IV, 160-164.
(2) Id. t. m, p. 281.
(3) Id. t. III, pr 345.
(4) Id. t. III, p. 48-2.
Au Sud-Ouest, le pays de Vaud, qui appartenait alors au duc de Savoie, était vivement agité par les prédications de Farel.
Guillaume Farel était fils d'un notaire de Gap, appelé Fareau. D'un caractère irascible et violent, il souleva souvent contre lui l'indignation de ses auditeurs et fut forcé plus d'une fois de prendre la fuite pour éviter leurs mauvais traitements. Œcolampade chercha en vain à le contenir et à le modérer; et Erasme, qu'il était allé voir à Bâle, pour discuter avec lui, écrivit à son sujet : « Je n'ai « jamais vu homme plus menteur, plus violent, « plus séditieux. » Son histoire pourrait fournir un chapitre à celle de la Suisse-Romande (1) : contentons-nous de le suivre seulement dans quelquesunes des localités qu'il parcourut pour y répandre sa doctrine.
Farel avait fait ses études à Paris et fut quelque temps régent au Collège du Cardinal Lemoine. Les maximes qu'il commençait a enseigner le firent distinguer par l'évéque de Meaux, Briçonnet, qui, partageant un peu ses idées, l'appela auprès de lui pour prêcher dans sa cathédrale. Mais bientôt, des poursuites commencées par le Parlement de Paris, obligèrent Briçonnet à se rétracter et Farel à s'expatrier. 11 se retira d'abord dans sa province où il fit quelques prosélytes, puis se mit à parcourir en missionnaire plusieurs villes de l'Allemagne et de la Suisse. En 1523, on le trouve à Strasbourg, en commerce d'amitié avec Bucer et Capiton, à Wittemberg, en conférence avec Luther;
(1) Partie occidentale de la Suisse, ainsi désignée à cause du € patois welche ou romand » que Ton y parle, (Malte-Brun).
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et peu après il se fait chasser de Baie par les catholiques, malgré la protection des magistrats de cette ville (1).
L'appui du Sénat de Berne ne le mit pas à l'abri des insultes et des actes de violence que lui prodiguèrent les peuples d'Olon, où il fut battu par les femmes (2), de Neuchâtel, d'Aigle, de Morat, de Lausanne, de Vallangin. Il vit souvent se tourner contre lui les colères qu'il s'efforçait d'exciter contre Rome et contre les catholiques.
A Vallangin, il entra un jour dans une église pendant que l'on y célébrait la messe et monta en chaire avec l'intention de troubler et de faire cesser l'office : c'était au moment solennel où le prêtre présente le corps de Notre Seigneur à l'adoration des fidèles prosternés. Un de ses disciples, son compatriote, court en furieux à l'autel, se jette tout-à-coup sur l'officiant et lui arrache la sainte hostie en proférant d'horribles blasphèmes. Les assistants révoltés veulent se saisir, les uns de l'audacieux sacrilège, les autres du prédicant : le tocsin sonne à toutes les cloches, le tumulte est à son comble. Farel se sauve; mais il est pris « dans un chemin étroit près du château » . Assailli de coups de pierres et de bâtons, il est conduit tout meurtri dans un cachot de la ville. Sa détention ne fut pas de longue durée. Les autorités de Neuchâtel, servilement soumises à celles de Berne, le firent élargir et le recueillirent dans leur cité qui ne tarda pas à être menacée de semblables malheurs (3). L'église collégiale, entre autres, y fut
(1) Ruchat, t. I, p. 237.
(2) Id. t. II, p. 222-228.
(3) Id. t. III, p. 179-180.
souillée par de nombreuses profanations et les plaintes des catholiques n'obtinrent d'autre résultat que de faire intervenir, mais comme toujours en faveur des protestants, le Sénat de Berne. Le 4 novembre 1530, trois délégués de Berne convoquèrent une assemblée générale de la bourgeoisie de Neuchâtel qui proclama, sous leur pression, à une majorité de « 18 ou 19 voix », que « la messe ne serait plus célébrée dans la ville » . Déjà, douze jours auparavant, les hérétiques avaient gravé cette inscription qui existait encore dans l'église au commencement du siècle derniei*, époque à laquelle Ruchat faisait imi^rimer son Histoire de la, réforma,tion de la Suisse : Le 23 octobre 1530, fuT ôtée et
ABOLIE l'idolâtrie DE CÉANS, PAR LES BOURGEOIS.
Après le départ des députés, le gouverneur protesta et en appela à un scrutin plus libre; mais les Bernois s'y opposèrent et écrivirent au conseil de Neuchâtel de « réprimer les bourgeois catholiques », qui tenteraient de faire revenir le pays sur le vote du 4 novembre.
Ces ordres tyranniques mettaient le comble à l'exaspération du peuple, et, selon Ruchat, un complot d'extermination des hérétiques, dont l'exécution était projetée pour le jour de Noël, allait ensanglanter la ville, sans les mesures sévères qui furent prises par les Bernois et le firent avorter. (1)
Granson, Avenches, Payerne, Orbe eurent aussi leur temps d'épreuves, que ne put adoucir la catholique Fribourg, dominée qu'elle était elle-même par l'hérétique Berne, ennemie tellement acharnée du catholicisme qu'elle eût voulu partout l'anéantir.
(1) Ruchat, loco citato.
Le traité de paix de 1529, qui liait déjà ces deux villes, venait d'être rafraîchi pour les localités communes entre elles; mais dans des termes qui leur donnaient des droits bien inégaux. Tout en proclamant d'abord la liberté religieuse dé chacun, il y était stipulé qu'en cas d'appel au suffrage universel, là où la majorité se prononcerait pour la réforme, tout exercice du culte catholique serait interdit, les biens des églises, les vases sacrés, « comme calices, ciboires, aubes, etc., » seraient vendus et le produit de la vente partagé entre les deux villes ; là, au contraire, où le peuple se prononcerait pour le maintien de l'ancienne religion, les protestants n'en resteraient pas moins libres d'y prêcher publiquement et d'y officier à leur manière. (1) Les Bernois en usèrent largement.
Le dimanche des Rameaux 1531, t les ambassa- « deurs de Berne et de Fribourg arrivèrent à Orbe, « amenant avec eux un prédicant nommé Guillaume « Pharel (Farel) «.... lequel, après que vespres « furent dittes, avec audace présomptueuse, sans a demander congé à personne, s'en alla mettre en a chaire à l'Eglise pour prescher; et lors chascun a le suivit, hommes et femmes et enfans qui tous « et un chascun crioyent et siffloyent pour le « destorber avec toute exclamation, l'appelant « chien, mastin, hérétique, diable et autres injures, « en sorte que l'on n'eust pas ouy Dieu tonner. » (2)
Le lendemain et les jours suivants, les mêmes scènes se renouvelèrent sur la place publique. Le Sénat de Berne adressa alors aux administrateurs
(1) Mémoires de Pierrefleur, p. 5, Ruchat, t. III, p. 20,
(2) Pierrefleur, p. 21.
d'Orbe un « mandement » portant sommation de donner « audience, puissance et faveur » à Farel. Le peuple^ à la lecture de cet ordre et sans attendre la réponse des magistrats, se mit à crier : « Qu'il « s'en allast, que l'on n'avoit cure de luy ni de sa « prédication. »
La résistance du peuple enflamma la colère du grand conseil de Berne. Celui-ci condamna la ville d'Orbe à une amende de « deux cents escuz au « soleil, » et dénonça que sa volonté « estoit que « tout chef d'Ostel, hommes, femmes dussent aller « au sermon » de Farel, dont « le plus n'estoit c< sinon de appeler aux prestres et à toutes gens « d'église, disant : ces brigands, ces larrons, ces « meurtriers. » (1) Les mêmes sommations faites aux religieuses de Sainte-Claire, forcèrent bientôt ces saintes femmes de s'expatrier et d'abandonner leur couvent à une garnison de luthériens. (2)
Cependant le peuple avait pris spontanément les armes, montant la garde à la porte des églises, escortant les processions et les convois d'enterrement, défendant les prêtres et les religieuses menacés.
Pour en terminer, le conseil d'Orbe convoqua une assemblée générale des habitants pour leur faire dire « si tous estoyent tousjours persistans en « ce bon vouloir, vivre et mourir en la saincte foy, « comme aviont fait leurs anciens pères, et avoir « la messe... Chacun leva le doigt en signe de ser- « ment, disant que tous vouloyent vivre et mourir « comme leurs anciens pères et suyvre leurs mœurs
(1) Pierrefleur, p. 33-36.
(2) Id. p. 63-63.
« et gestes... et que, si la bourse de la ville ne « pouvoit satisfaire (aux besoins du culte), que l'on « dusse emprunter, se soubmettait ledit peuple à « toutes tailles et gistes plustost que de perdre le « sainct service. » (1) Il en était de même à Granson, à Payerne et dans tout le canton de Fribourg.
De la part de la masse du peuple, l'opposition à l'introduction de la réforme était, on le voit, ferme, formelle, manifeste : malheureusement, cela n'empêcha pas que l'audace croissante des novateurs, la pression constante des Bernois ne finissent par l'emporter dans une grande partie du pays. Il fut fait des ordonnances qui lixaient dans les églises catholiques d'Orbe et de Granson, entre autres, les heures des sermons et des cérémonies des protestants.
Les autels furent presque partout renversés, les croix des carrefours et des cimetières brisées : il n'était épargné que celles où l'on voyait « un diable peinte. » C?)
Singulier et remarquable respect des protestants pour le patron des révoltés !
Arriva le temps où Genève entra en discussion avec le duc de Savoie. Les Bernois vendirent leur concours à la cité et profitèrent de cette alliante, ainsi que des discordes civiles dont elle était agitée, pour y envoyer Farel et Antoine Saulnier, son
(1) Pierre fleur, p, 53-54.
(2) Id. p. 42. — Cea croix n'étaient pas très-rares autrefois : dans son Dictionnaire d'architecture, M. Viollet-Leduc donne la description d'une croix de bronze que l'on voyait encore à Troyes sur la fin du dernier siècle. Cette croix était décorée, dit-il, de nombreuses figurines parmi lesquelles on distinguait Satan et Simon le magicien que les Troyens appelaient Simon Magut.
compatriote. Quelques personnes, «dévie dissolue,» avoue Ruchat, leur firent bon accueil; mais le conseil, tout en évitant de froisser ses nouveaux alliés, s'opposa à leurs prédications et les somma de sortir de la ville. Ils furent forcés de s'enfuir, poursuivis par le peuple qui ne voulait rien moins que les jeter dans le Rhône. (1).
Farel eut recours alors à un stratagème qu'il avait déjà employé à Aigle. Jetant les yeux sur un autre de ses compatriotes. Froment, dont « le nom n'avait point encore fait de bruit dans le monde », et qui pouvait être reçu sans défiance, il le fît se présenter à Genève comme médecin et maître d'école. Celui-ci réussit peu à peu à former un noyau de réformés qui, dès l'année suivante, était devenu assez fort pour donner de sérieuses inquiétudes. Les catholiques se liguèrent et sept cents d'entre eux complotèrent l'extermination des hérétiques. De part et d'autre on prit les armes ; mais après quelques jours d'émotion, ce soulèvement s'apaisa sans conflit, par l'entremise de négociants frambourgeois, alors à Genève pour leurs affaires (30 mars 1533).
Fribourg, engagée comme Berne dans l'alliance avec les Genevois, menaçait de se retirer, si ceux-ci ne mettaient fin aux progrès de l'hérésie. Le duc de Savoie, qui, de son côté, protégeait les catholiques de tout son pouvoir, avait bien obtenu des treize cantons réunis à Thonon, le 26 novembre 1534, de faire interdire Genève aux protestants; (2)
(1) Ruchat, t. IV, p. 301-307. — Audin, Histoire de Calvin, t. I, p. 201.
(2) Pierrefleur, p. 107.
mais son crédit était en baisse, et les complications politiques aidant, l'hérésie parvint à s'en faire ouvrir les portes. Farel, Froment et un jeune homme d'Orbe, nommé Viret, gagné aux idées nouvelles, y vinrent prêcher dans les tavernes, les églises leur étant fermées. Il y eut encore quelques tumultes sanglants, à la suite desquels les protestants obtinrent un temple pour les conférences de leurs prédicants, et la messe fut abolie. La voie était ouverte à Calvin.
Jean Calvin est né à Noyon, dans la Picardie, le 10 juillet 1509, d'un procureur fiscal nommé Claude Cauvin et de Jeanne Le Franc. Destiné par ses parents à l'état ecclésiastique, un sien protecteur lui acheta, en 1521, la prébende de Notre-Dame de Gésine. En 1527, il fut pourvu de la cure de Marteville qu'il échangea plus tard contre celle de Pont-rÉvêque : cependant, il ne s'engagea pas dans les ordres au-delà de la tonsure. Après sa première éducation faite avec les fils de la famille de Mommor, il alla étudier à Paris, à Orléans, et à Bourges où il se lia avec Melchior Wolmar et Théodore de Bèze. Devenu homme, ce n'était qu'un cœur sec, orgueilleux, hargneux, vindicatif et cruel. Audin, dans son histoire, rapporte les sentiments qu'avaient de lui ses contemporains : « Mélanchthon lui reproche une morosité que rien ne peut fléchir; Bucer, une maladiede médisance passée dans le sang, comme la rage dans le chien; Papire Masson, un insatiable appétit d'orgueil et de sang sous un masque de modestie et de duplicité ; Baudouin, une suffisance intolérable dont tout le monde se plaint. » (1) Ses
(1) Audin, — Histoire de Calvin, t. II, p. 382-383.
doctrines ne sont pas moins haïssables que son caractère : elles sont la négation du dogme eucharistique et de la hiérarchie sacerdotale; elles proclament une prédestination absolue jusqu'à cet horrible blasphème renouvelé de nos jours par Proudhon : « Dieu, dit Calvin dans son institution chrétienne, en tirant ses créatures du néant, a une double volonté, sauver les uns et damner les autres ; c'est donc lui qui nous stimule au péché, qui le veut, qui le prescrit. Quand il dirige sa voix sur les pécheurs, c'est pour qu'ils deviennent plus sourds ; il allume la lumière, mais pour qu'ils soient rendus plus aveugles; il déploie sa doctrine, pour qu'ils soient plus rebelles; il offre le remède pour qu'ils ne soient pas guéris... Si Absalon souille la couche paternelle, c'est l'œuvre de Dieu. » (1)
En 1532, Calvin avait quitté l'Université de Bourges, était revenu à Paris et commençait à y dogmatiser secrètement devant une jeunesse avide de maximes faciles, qui venait l'entendre de nuit dans les caves ou dans l'arrière-boutique d'un marchand luthérien. Cependant la police veillait. Un novateur, Nicolas Cop, recteur de l'Université, ayant prononcé, le jour de la Toussaint, un discours préparé par Calvin, le Parlement commença des poursuites qui obligèrent Cop et Calvin de se sauver. Cop s'enfuit à Bâle, sa patrie; Calvin alla se réfugier dans la Saintonge auprès de Du Tillet, frère de l'évêque de Meaux et du grefTier en chef du Parlement de Paris. Là, il composa de « courtes instructions en forme d'homélies pour les donner à
(1) H, de Riancey. — Histoire du Monde, t. X, p. 162.
xu
lire à quelques curés, au milieu de leurs ofTices. •» (1) Il se rendit ensuite à Nérac, auprès de la reine de Navarre, vers laquelle Jacques Lefèvre d'Estables, fugitif comme lui, avait déjà trouvé rejuge. Réconcilié par Marguerite avec la Cour de France et avec l'Université, il reparut quelques instants à Paris, puis passa à Bâle où il fit imprimer son Institutio christiana qu'il eut l'audace de dédier à François I", alla à Ferrare fortifier la duchesse dans ses sentiments pour la réforme et enfin rentra une dernière fois en France, afin d'y vendre ses bénéfices et d'y régler ses affaires. Il avait, dit-on, l'intention de se fixer à Bâle ou à Strasbourg ; mais en passant par Genève, il fut retenu par Farel et Viret. C'était au mois d'août 1536 (2).
La guerre avait été malheureuse pour le duc de Savoie. Les Bernois s'étaient rendus maîtres de tout le pays de Vaud : ils faisaient outrager les prêtres, pillaient les églises d'Yverdun, de Lucens, de Lutry, de Villette, de Saint-Saphorinet de tout le bailliage de Lausanne qui luttait en désespéré pour le respect de sa foi. (3) Ils avaient convoqué à Lausanne une assemblée générale de « tous prestres, moines, « chastelains, officiers, gouverneurs des villes et « villages » du pays conquis, pour y disputer de matières rehgieuses; et ils en obtinrent la conclusion que tous ceux « qui ne voudraient tenir et vivre « en ladite réformation, devaient laisser et aban- « donner le pays » dans le délai de trois semai-
(1) Th. de Bèze, Ruchat, t. V, p. 616. — Audin. Histoire de Calvin, I, p. 67.
(2) Ruchat, t. V, p. 621.
(3) Ruchat, t. VI, p. 333-334.
lies (1). A Yverdun, ils avaient rendu une ordonnance interdisant « à tous leurs subjects d'aller à la « messe, de se confesser, de faire cérémonies ecclé- « siastiques ou s'y trouver », sous peine de dix florins d'amende pour les hommes et de cinq pour les femmes (2).
A Genève, les règlements portèrent sur l'exercice du nouveau culte et la réforme des mœurs. « On dé- « fendit les jeux de hasard, les jurements et blas- « phêmes, les danses, les chansons lascives, les far- « ces et les mascarades. On ordonna à tous les « particuliers de fréquenter les sermons et autres « exercices de piété, et de se retirer le soir dans « leurs logis à neuf heures, » le tout « sous de c< grosses peines. » Enfin, on exigea delà bourgeoisie de s'engager « par serment à rejeter la doctrine de l'Église romaine, la messe et tout ce qui en dépend » (3j.
Calvin ne s'était pas fait prier pour rester à Genève : on lui donnait, avec de beaux appointements, le double titre de prédicateur et de lecteur en théologie. Admis par le Conseil, il appesantit encore, autant qu'il lui fut possible , le joug de fer que, tremblants, subissaient les Genevois. Il établit une inquisition à laquelle est loin d'être comparable l'inquisition espagnole et qui faisait de chaque citoyen un espion obligé, sous les peines les plus sévères, de dénoncer pères, frères ou amis ne partageant pas les sentiments des réformateurs. Pour les raisons les plus futiles, il faisait condamner à des
(1) Mém. de Pierrefleur, p. 166.
(2) Mëm. de Pierrefleur, p. 160.
(3) Ruchat, t. V. p. 588.
peines infamantes quiconque semblait faire mépris de ses ordonnances tyranniques : et le Sénat obéissait! Un jour, c'est une jeune « épouse sortie le dimanche avec les cheveux plus abattus qu'il ne se doit faire :... on la fait mettre en prison avec les dames qui l'ont menée et celle qui l'a coiffée. » Une autre fois, c'est un jeune homme que l'on attache au pilori, parce qu'on l'a trouvé nanti d'un jeu de cartes (1). Porter « des souliers à la mode de Berne, » était encore un délit punissable de prison.
Ces actes de la plus hideuse intolérance et bien d'autres semblables épuisèrent la patience du peuple jusque-là courbé par la crainte sous le poids d'une pareille oppression : il secoua sa torpeur et puisa de nouvelles forces dans son désespoir même, pour mettre fm à la tyrannie protestante. Le jour de Pâques 1538 (2), vers le temps où l'assemblée de Lausanne venait de décréter l'abolition de toutes les fêtes, ne conservant que le dimanche, les ministres trouvèrent le peuple ameuté sur la place publique et criant, avec une colère menaçante : « Au dia- « ble les ministres et leurs excommunications; « nous n'en voulons plus ! » Calvin s'enfuit à Strasbourg, Farel se sauve à Baie et Viret à Lausanne.
Suivant le précepte des doctrines luthériennes, « qu'un prédicant est un homme à qui la femme est plus nécessaire que le pain quotidien « (3), les trois
(1) Tir^ des registres de la république à la date du 20 mai 1537, par Audin. Histoire de Calvin, t. I, p. 292-293.
(2) Mém. de Pierrefleur.
(3) Prœdicans lutheranus est vir, uxore magis necessariâ instructus quam pane quotidiano. — Laurentius Forer, cité par Weislinger et par Audin, Histoire de Calvin, t. 1, p. 359.
ministres expulsés s'engagèrent, la même année 1538, dans les liens du mariage. Calvin épousa à Strasbourg la veuve d'un anabaptiste, nommée Odette de Bure; Pierre Viret se maria à Elisabeth Turtaz d'Orbe; et Guillaume Farel, âgé de 69 ans, déjà le dos courbé, la barbe et les cheveux blancs comme neige, prit pour femme Marie Torel de Rouen, bannie de la ville pour son esprit réformateur.
Le départ des ministres avait laissé Genève dans l'agitation. Les politiques et ]es pi-udents, sous l'intimidation des seigneurs de Berne, faisaient en vain entendre leurs voix en faveur des « brouillons » exilés : ils s'efforçaient en vain d'exposer les conséquences d'une rupture avec leurs alliés : le peuple, quoique divisé au point de vue de la politique, restait inébranlable dans ses sentiments hostiles aux ennemis de sa foi. Plusieurs fois il y eut dans les rues des rixes sanglantes, « des morts et des bles- « ses. Les uns vouloyent estre subjects aux sei- « gneurs de Berne, les autres au roy de France, « autres à l'Empereur, autres au duc de Savoye, « et les autres ne vouloyent point avoir de seigneurs, « mais vouloyent estre seigneurs d'eux-mesmes, « comme sont encore de présent » (1).
Le Sénat cr'ut tout apaiser en rappelant « le « grand et savant docteur. » Calvin affectait une certaine hésitation : on lui offrit un traitement double de celui que Lutlier touchait de l'électeur de Saxe : cinq cents florins par an, douze coupes de blé, deux tonnes de vin, et une maison avec jardin, dans une situation des plus agréables (2).
(1) Mém. de Pierrefleur.
(2) Picot, cité par Audia. I. p. 537.
Pour donner à son retour une certaine solennité, on lui envoya un « Hérault de cheval, » une voiture pour sa femme et un fourgon pour transporter son ménage. Malgré cet apparat, le peuple resta froid, » ne se transporta pas sur son passage , ne fit en- « tendre aucun cri de joie, ne témoigna ni surprise, « ni allégresse. »
Calvin se vengea de l'antipathie manifestée par la population en remettant en vigueur les règlements rigoureux dont l'exécution avait soulevé l'indignation po^Dulaire et l'avait fait chasser de Genève trois ans auparavant. Sa nouvelle législation ordonnait « de manger de la viande le vendredi « et le samedi, sous peine de prison; » portait « défense aux hommes de danser avec des femmes, « de faire des chausses et pourpoints chaplés, ni « iceux porter doresnavant, sous peine de soixante « sols; » réglait le nombre des mets à la table des riches (1).
Il avait gagné par l'insistance suppliante du gouvernement pour le faire rentrer à Genève, un ascendant tel que le Sénat adoptait et sanctionnait sans résistance toutes ses propositions. C'est encore ainsi qu'il institua, sous la dénomination de consistoire, une sorte de tribunal composé mipartie d'ecclésiastiques protestants et de laïques dits ctnciens (2) et chargé de contrôler les actes
(1) Audin. Histoire de Calvin^ t. II, p. 194, 143, 181.
(2) La constitution de l'église Genevoise règle ainsi l'ordre ecclësiastique : le ministre ou pasteur, le docteur, l'ancien, le diacre. Le pasteur confère les sacrements ; le docteur donne des instructions orales; les anciens veillent sur les mœurs, ils sont à la fois inquisiteurs et délateurs ; les diacres prennent soin des malades et des pauvres, et distribuent des aumônes régulières. — Audin.
et les mœurs publics ou cachés de chaque citoyen. Ce tribunal s'assemblait tous les jeudis, appelait les pécheurs à sa barre, les jugeait et les condamnait ou les faisait condamner par le Conseil à des peines plus ou moins dures, selon la nature ou le degré du délit moral dénoncé par les anciens. Les registres de l'État sont remplis de condamnations prononcées par ce tribunal pour infractions aux règlements et aux lois de Calvin. Condamnation à l'exil pour quiconque restait une année sans participer à la cène ou n'assistait pas aux prônes; condamnation à la prison contre qui plaisantait de Calvin ou d'autres ministres ; condamnation au feu contre les sorciers et magiciens; à la noyade dans le Rhône contre les adultères. On vit le conseil des deux cents reviser sur appel un jugement du petit conseil qui n'avait prononcé que la peine du fouet contre un adultère et lui appliquer celle de mort; et un nommé Michel-Pierre Roseti, SOUPÇONNÉ de paillardise, être mis en prison. Dans l'espace de soixante ans, cent cinquante individus furent brûlés pour crime de magie (1).
Chassé une première fois de Genève, Calvin faillit payer de sa vie tant d'ordres despotiques et tjTanniques. Le supplice de Gruet (juillet 1547) qui avait affiché sur la chaire de Saint-Pierre un placard en patois savoyard sur lequel on lisait :.... « Après « qu'on a prou endura, on se revange; » le bannissement du médecin Bolsec qui avait émis des idées contraires à celles de Ciilvin sur la prédestination; la peine humiliante infligée au conseiller Pierre Ameaux qui avait, à table, aigrement raillé
(1) Audin. — Histoire de Calvin, t. II, p. 128, 180, 133.
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le réformateur; la dégradation du capitaine général Amy Perrin, dont celui-ci demandait la tête parce qu'il ne cessait de l'appeler « caffard, » et dont la fille s'habillait à la mode de Berne et dansait malgré les ordonnances, toutes ces causes réunies avaient en ville soulevé des tempêtes. Le peuple ameuté criait : « à bas Calvin ! à bas les réfugiés ! « mort aux ministres ! » Dans la salle du conseil, le tumulte n'était pas moindre, le sang allait couler. Calvin,prenant par le brae un conseiller qu'il entraine pour s'en servir de protecteur, se présente aux insurgés, leur adresse quelques mots et apaise la foule qui fmit par s'écouler en silence : des arrestations parmi les plus opiniâtres firent le reste.
L'italien Gentilis fut condamné à mort pour avoir contredit Calvin au sujet de ses doctrines impies sur la Sainte Trinité (1), et l'espagnol Servet subit le supplice du feu pour avoir fait de ces mêmes doctrines, la base de son enseignement anti-tri nitaire.
Michel Servet, médecin Aragonais, avait connu Calvin à Paris (2) : il resta pendant un temps en commerce d'amitié avec le réformateur ; mais lorsqu'il voulut aussi développer ses opinions personnelles, il se brouilla non seulement avec lui, mais encore avec Œcolampade et Bucer. Ce fut surtout la réfutation ironique qu'il fit des doctrines calvinistes qui lui valut l'inimitié, la haine implacable de son ancien ami. Dès 1546, Calvin écrivait à Farel : « Servet promet de venir ici, si je l'agrée;
(1) Sa peine fut commuée à Genève en celle de l'exil, mais il alla plus tard mourir sur l'écliafaud, à Berne.
(2) Théod. de Bèze. — Histoire ecclésiastique.
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« mais je ne veux point engager ma parole, car s'il « vient, et si mon autorité est considérée, je ne « permettrai point qu'il en échappe vivant (1).
Servet vint se livrer à lui. Il s'était échappé des prisons de Vienne, en Dauphiné, où Calvin, au moyen de délations occultes et de lettres qu'il avait fait écrire au lieutenant catholique, était parvenu à le faire enfermer. Il fuyait en tremblant vers les états Napolitains avec le projet de s'y fixer comme médecin. Dans la crainte d'être découvert, il cheminait avec précaution et sans demander son chemin; ce qui fit qu'après trois mois de marche, et après de nombreux détours, il se trouva le 15 juillet 1553 à Genève, où il se tint encore caché jusqu'au 13 août. Il se disposait à remonter le lac en bateau aussi loin que possible pour prendre ensuite la route de Zurich, lorsqu'il fut découvert par les espions de Calvin.
Le voilà de nouveau conduit en prison sous l'inculpation d'un crime d'hérésie commis en dehors du pays où il allait être jugé. Calvin tenait sa proie ; et, pour qu'elle ne pût lui échapper, il se fit lui-même inquisiteur. Il a bourré le dossier de l'anti-trinitaire, de lettres autographes, d'opuscules imprimés, de feuilles volantes, les unes sans nom d'auteurs, les autres sous les pseudonymes de Villeneuve ou de Revès. Après de longs débats, dans lesquels cer-
(1) Si mihi placeat hue se venturum recipit. Sed noîo fidem meam interponere ; nam si venerit, modo valeat mea authoritas , viviim exire nunquam patiar. — Cette lettre parut d'abord controuvée à quelques-uns ; mais Yarillas, Grotius, UUembogoert en avaient eu connaissance, et enfin Audin parvint à la retrouver à la Bibliothèque nationale sous le n° 101-102 de la collectiou Dupuy. — Audin, Histoire de Calvin, t. II, p. 326.
tains juges, comme Amy Perrin, demandèrent vainement à se dessaisir de l'affaire et à la renvoyer au conseil des deux cents, une sentence capitale par le feu fut prononcée contre le malheureux accusé.
Le 26 octobre, Servet monta sur le bûcher dressé pour assouvir la haine et la vengeance de Calvin. Celui-ci voulut encore jouir des horreurs du supplice : il resta à sa fenêtre ouverte jusqu'au moment où, après les plus atroces souffrances, le corps de Servet fut réduit en cendres.
Le peuple de Genève, naguère si énergique pour la défense de sa foi et de ses libertés, atterré par tant de cruautés, finit par courber la tête sous le joug de ses nouveaux tyrans. Il se soumit quoique frérïiissaint à leurs règles despotiques.
La croix était bannie des églises, le culte de la sainte Vierge et celui de tous les saints abolis; toute espèce de symbole catholique détruit. La Réforme était accomplie.
Un protestant, il y a quelques années, a formulé, dans ces termes, son jugement sur le réformateur : « Calvin renversa tout ce qu'il y avait de bon et d'honorable pour V humanité dans la réformation des Genevois, et établit le régime de l'intolérance la plus féroce, des superstitions les plus grossières, des dogmes les plus impies. Il en vint à bout d'abord par l'astuce, ensuite par force, menaçant le conseil lui-même de tous les satellites dont il était entouré, quand les magistrats voulaient essayer de faire prévaloir les lois contre son autorité usurpée. » (1).
(1) Galliffe dans Audin. — Histoire de Calvin, II, 126.
Enfin, le 27 mai 1564, le Saint fondateur du protestantisme à Genève, « usé par une maladie hon- « teuse, mourut en désespéré, marque de la colère « de Dieu. » (1) La nature de sa maladie infâme ne fut un secret pour personne, quelque précaution que l'on prit de soustraire son corps aux regards des visiteurs et de l'ensevelir à la hâte. Un de ses disciples, Jean Harennius, témoin de sa mort, a confirmé ces bruits par les mots que nous venons de citer.
Le Schisme et mérésie en Angleterre
Pendant que la réforme s'opérait en Suisse par le peuple ou ses délégués, qu'elle s'imposait en Allemagne par les « gantelets de fer, » protecteurs de Luther et de ses disciples, elle se présentait en Angleterre sous les auspices de la royauté.
O mystère insondable des desseins de Dieu ! n'estce pas pour une épuration parfaite de la chrétienté que la terrible épreuve embrasse tous les rangs de la société et qu'elle dure encore, malgré les enseignements que l'histoire nous donne sur l'origine et les tendances du protestantisme et sur la valeur des
(1) Calvinus in desesperatione finiens vitam obiit turpissimo et fcsdissimo morho quem Deus rehellibus et maledictis comminatus est, prius excruciatus et consumptus, qxwd ego verissime attestari audso qui funestum et tragicum illius exitum et exitium his vneis oculis prœsens aspexi. — Joann. Harennius, dans Audin, t. H, p. 473.
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hommes qui se sont faits ses propagateurs, dans les nombreux systèmes sortis de leur imagination ou favorables à leurs penchants?
Avant de discuter les dogmes sacrés, l'Angleterre commença par se séparer de l'Église romaine. Le schisme devait fatalement la conduire à une complète apostasie. Pendant ces deux phases de la révolution religieuse, son sol fut rougi du sang de nombreux martyrs, au point d'arracher cet aveu à la plume d'un protestant d'outre-Manche : « La « proclamation des principes de la réforme a été le « signal de l'irruption en Angleterre d'une foule de « religions et de sectes différentes, avec l'immora- « lité et les vices de tout genre, les haines et les « discordes perpétuelles, résultat inévitable et néces- « saire de l'anarchie religieuse. » (1).
C'est à l'un de ses rois, d'abord catholique, qu'est imputable ce changement malheureux.
Lorsque parut un livre de Luther contre les sacrements, les indulgences, le purgatoire et la papauté, intitulé : La captivité de Bahylone, Henri VIII entreprit d'en confondre l'auteur. Il écrivit en latin La défeyise des sept sacrements contre Martin Luther. Ce livre eut un immense retentissement en Angleterre, en Hollande, en Belgique, en Allemagne, en Italie et en France , et mérita à son auteur le titre de défenseur de la foi. Mais ces faveurs et ces éloges, bien mérités du reste jusque-là, prodigués au monarque anglais, lui portèrent au cerveau et le gonflèrent d'orgueil.
A la nouvelle du mariage scandaleux de Luther,
(1) William Cobbett. — Histoire de la réforme en Angleterre^ lettre huitième.
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il écrivit encore une épitre satyrique à l'adresse du réformateur Saxon, ne pensant pas que celui-ci pût être fondé à la lui retourner quelques années plus tard.
Henri VIII avait épousé, avec dispense du pape Jules II, Catherine d'Aragon, veuve de son frère Arthus. Après vingt années de mariage, fatigué d'un bonheur paisible et tourmenté d'une passion criminelle il songea à répudier son épouse légitime, pour donner sa place à Anne de Boleyn, femme aussi connue pour son ambition et sa beauté, que pour la légèreté de ses mœurs.
Pour l'exécution d'un tel projet, il fallait un prétexte : Henri le chercha dans le degré d'affinité qui existait entre Catherine et lui.
On le vit feindre tout à coup, sur la validité de son mariage, quelque dispense qu'il eût obtenue vingt ans auparavant, des scrupules qu'il affecta de soumettre aux casuistes et à la plupart des universités de l'Europe; intimidant les uns, achetant à prix d'argent l'opinion des autres. A l'exception de celles d'Angleterre, les principales universités lui furent défavorables.
La demande en dissolution présentée à la cour de Rome, n'eut pas un succès plus heureux. Le pape Clément VII mit à l'instruire une lenteur calculée, pour donner à la passion du roi le temps de se refroidir : mais enfin, obligé de répondre : « Si nous « sommes prêt, dit le Saint-Père, à user envers le « roi de toute l'indulgence, de toute la faveur com- « patibles avec la justice, nous ne demandons en « retour qu'une seule chose , c'est qu'on veuille « bien, sous prétexte de la reconnaissance que la « sainte Église doit à Henri VIII, ne pas nous con-