LUI
« traindre à violer les immuables commandements « de Dieu. »
A cette réponse inattendue, le roi bondit de colère. Un ministre, la gloire de son règne, le cardinal de Wolsey, avait combattu ses inclinations et opiné contre le divorce : il fut disgracié. Un prêtre apostat, Cranmer, marié à la sœur du luthérien Osiander, que, dit-on, il avait séduite, entra dans les faveurs du prince et ne tarda pas à être fait archevêque de Cantorbéry (1533). Un intrigant, Thomas Cromwell, Tun des employés du cardinal de Wolsey, s'était hâté, après la disgrâce de celuici, de rechercher la protection de la maîtresse du roi, et fut admis au conseil privé.
Ces deux derniers, Cranmer et Cromwell, succédèrent en crédit et en autorité au cardinal et furent les instruments les plus puissants de la révolution religieuse qui commençait à envahir l'Angleterre. Sur leur conseil, Henri VIII prit d'abord le titre de protecteur et chef de VEglise angliccine sous Jésus- Christ; (1) puis trompant par un mensonge la bonne foi de son chapelain, fit célébrer, le 25 janvier 1533, son mariage avec Anne de Boleyn, dont la position ne pouvait plus souffrir de retard, si l'on voulait, pour nous servir des expressions de M. l'abbé Petit, éviter le « scandale d'une naissance illégitime. »
Cranmer, nouvellement créé archevêque de Cantorbéry, commença une instruction illusoire contre Catherine d'Aragon. Après des formes insidieuses de procédure, il prononça la nullité de son mariage sous le faux prétexte, qu'au point de vue canonique, il avait été illégalement contracté. Henri VIII fit
(l) BosBuet.
alors connaître officiellement sa nouvelle union avec Anne de Boleyn.
Le Saint Siège ne pouvait plus garder le silence. Clément VII, dans un consistoire solennel, cassa, comme entachée d'injustice et de tyrannie, la procédure instruite par Cranmer, et, par une sentence définitive, déclara le mariage d'Henri VIII avec Catherine d'Aragon valide et légitime, ordonna au roi de rétablir celle-ci dans ses droits d'épouse et le menaça d'excommunication, s'il ne se séparait d'Anne de Boleyn.
Le roi répondit à cette sentence en faisant abolir par ses Chambres de parlement la juridiction spirituelle des papes dans son royaume et lui substituant son autorité royale.
Ainsi commençait à l'état de schisme la révolution religieuse de l'Angleterre.
Le pays se divise en deux camps. Les timides et les ambitieux se soumirent aux prétentions tyranniques du roi : mais un grand nombre resta fidèle à l'autorité pontificale. Alors commença l'ère des persécutions.
Le vertueux et illustre Fisher, évêque de Rochester, vieillard de quatre-vingts ans et le chancelier Thomas Morus, « les deux plus grands hommes « d'Angleterre y>, dit Bossuet dans Ses Variations, furent les premières victimes, bien qu'ils se fussent jadis distingués l'un et l'autre en prenant la défense de Henri VIII contre les injures de Luther. Sur leur refus de prêter le serment exigé par la nouvelle constitution, ils furent jetés dans les cachots de la tour de Londres. On leur fit leur procès et on leur donna pour juges Cranmer et Cromv^ell.
Le premier, le vénérable évêque de Rochester,
après être resté un an sur la paille humide de sa prison, en fut tiré le 22 juin 1535 pour monter sur réchafaud. Il avait été condamné comme « coupable de haute trahison, pour avoir dit que le roi n'était pas le chef de l'Eglise. » Sa tête fut exposée au bout d'une pique sur le pont de Londres et son corps, entièrement nu, livré aux outrages de la populace, puis enterré sans cercueil ni drap mortuaire. Cinq semaines auparavant (12 mai 1535), le pape Paul III dans l'admiration de sa vertueuse constance, voulant lui témoigner de son estime et de ses sympathies, lui avait envoyé le chapeau de cardinal : ce qu'apprenant, Henri VIII s'était écrié, « je m'arrangerai pour qu'on ne trouve pas de tête « pour le porter. »
Le second, Thomas Morus, pressé par ses juges, par ses amis, par ses parents, par sa femme môme, de reconnaître la suprématie du roi et d'adhérer à sa volonté, répondit toujours avec courage, « qu'il se défierait de lui-même s'il était seul contre le Parlement ; mais que, s'il avait contre lui le grand conseil d'Angleterre, il avait pour lui toute l'Église, ce grand conseil des chrétiens. » (1). Il ne fut pas moins admirable sur l'échafaud, lorsque, se tournant vers le peuple, il fit une profession de foi catholique, apostolique et romaine, qu'il signa du sang de son martyre.
Ces hideuses exécutions répandirent la terreur dans le royaume et furent une source de défections dans le peuple et dans le clergé même; mais, comme au temps des empereurs romains, le sang des martyrs fut aussi une semence de chrétiens.
(1) Boasuet.
Cromwell, nommé par Henri VIII son vicaire général au spirituel et visiteur de tous les couvents et privilégiés d'Angleterre, avait rédigé une divine et pieuse institution du chrétien : malheur à qui ne s'y conformait pas ! Les prieurs des chartreuses de Londres, d'Axiholm et de Belval, pour le seul fait d'avoir voulu exposer au prétendu vicaire général les motifs de conscience qui les empêchaient de reconnaître la suprématie du roi, quatre moines et un prêtre séculier pour avoir sollicité la permission de porter aux condamnés les secours de la religion, subirent le dernier supplice infligé avec un rafïinement de cruauté qui fait frissonner d'horreur. « On les pendit d'abord, on les décrocha vivants, on leur arracha les entrailles, et leurs membres mis en pièces furent jetés sur la voie publique. »
Que dire encore de l'exécution de la comtesse de Salisbury, ce dernier rejeton des Plantagenets ? La noble dame fut pendant un an gardée en otage au fond d'une prison, pour répondre de la conduite de son fils, le cardinal Polus, proche parent de Henri VIII, qui s'était ouvertement prononcé contre le divorce et s'était soustrait par la fuite à la vengeance du roi. Sous le spécieux prétexte qu'une insurrection aurait été fomentée par le cardinal, « la malheureuse mère alla expier sur l'échafaud « le crime que l'on imputait à son fils. (1).
En 1540, le visiteur des couvents et des privilégiés avait presque terminé sa tâche : la sécularisation des couvents était accomplie; les religieux et les religieuses qui ne s'étaient pas soumis à la consti-
(1) W, Cobbett. — Histoire de la réforme en Angleterre, letti'e quatrième.
tution nouvelle ou que la fuite n'avait pas mis à l'abri de la fureur royale, étaient morts, les uns clans les prisons, les autres sous la hache du bourreau et leurs biens avaient été confisqués au profit du roi. On fouilla les tombeaux des saints sans en excepter celui de saint Austin, l'apôtre de l'Angleterre, et les richesses qui couvraient leurs châsses passèrent dans le trésor royal. De la seule châsse de saint Thomas de Cantorbéry, on obtint des sommes immenses. Selon Cobbett, « les pierres précieuses, l'or et l'argent que l'on en retira remplirent deux immenses coffres, et pour le transport de chacun de ces coffres, il fallut employer dix hommes !»(!).
(1) W. Cobbett. — Histeire de la réforme en Angleterre, lettre sixième.
Les moyens dont on usa pour s'emparer de cette dernière châsse, s'ils n'étaient aussi odieux, pourraient être qualifiés d'actes de la plus insigne folie. On ne pourrait y croire si les pièces d'une procédure engagée contre saint Thomas de Cantorbéry, mort depuis près de quatre siècles (1170), n'existaient encore.
Le 24 avril 1538, l'avocat royal déposa sur la tombe du saint la citation suivante dont nous empruntons le texte à l'historien de Henri VIII :
« Henri, par la grâce de Dieu, roi d'Angleterre, de « France et d'Hibérie, défenseur de la foi, et chef suprême « de l'Eglise d'Angleterre, par la teneur des présentes, nous « te citons devant notre Conseil souverain, toi, Thomas, « autrefois archevêque de Cantorbéry, pour rendre compte « des causes de ta mort ; de tes scandales contre les Rois, « nos prédécesseurs ; de ton insolence à t'arroger le titre de « martyr, quand tu souffris la mort bien plus comme « rebelle à l'autorité de ton seigneur et maître, que comme « défenseur de la foi catholique, et désobéissant aux lois < d'un prince souverain juge, comme nous le sommes, en
Pendant les dix années qui s'écoulèrent depuis le divorce du roi et sa rupture ouverte avec l'Église, jusqu'à sa mort, ce prince fît exécuter « deux reines, un cardinal, deux archevêques, dix-huit évoques, treize abbés, cinq cents prieurs et moines, trente-huit docteurs, douze ducs et comtes, cent soixante-quatre gentilshommes, cent vingt-quatre bourgeois, cent dix femmes. »
La cruauté d'Henri VIII n'avait d'égales que sa luxure et sa débauche. Le 19 mai 1535, il faisait mettre à mort sa seconde femme, Anne de Boleyn, coupable d'adultère, et déclarer illégitime la naissance d'Elisabeth, issue de ce mariage. Le lendemain
« matières ecclésiastiques. Et comme tes crimes ont été € commis contre cette majesté royale dont nous sommes « revêtu, nous te citons pour ouïr prononcer ta sentence. Si « aucun fonde de pouvoir ne se présente en ton nom, il a sera passé outre, suivant les lois du royaume. Londres, « le 24 avril 1538. »
a Après un délai de trente jours donné au saint pour qu'il se choisît un procureur et préparât sa défense, la cause fut appelée ; Thomas Becket ne sortit pas de son tombeau. Afin qu'on ne dît pas qu'il avait été condamné sans être entendu, le roi lui donna un conseil.» Trois semaines après, le 11 juin, le tribunal se réunit de nouveau à Westminster, et rendit un verdict contre le contumace. « Ouï la cause de a Thomas : considérant que personne ne s'est présenté pour
a le défendre, attendu que la Souveraineté de l'Eglise
« appartient au Roi et non à l'Evêque de Rome, ainsi a qu'il le soutenait; attendu que le peuple le tient pour « martyr, et qu'il regarde comme digne de vénération ceux « qui luttent et succombent pour l'autorité de l'Eglise « romaine; et afin que des crimes semblables ne restent « pas impunis , que les ignorants reconnaissent leurs 4c erreurs et cessent d'être victimes d'abus introduits dans
matin 20, il épousait Jeanne Seymour. Celle-ci mourut le 19 octobre 1537 en donnant le jour à un prince, et, le 6 janvier suivant, Henri contractait avec Anne de Clèves, une nouvelle alliance qu'il fit annuler par le Parlement six mois après. Le 8 août 1540, Catherine Howard succède à Anne de Clèves pour six autres mois : elle est décapitée le 13 février 1541 , sous un grossier prétexte. Enfin Catherine Parr ne craignit pas de monter sixième, sur ce trône ensanglanté, son arrêt de mort était, dit-on, signé, lorsque Henri VHI mourut lui-même, le 27 janvier 1547, âgé de 57 ans.
Tel fut, avec Cranmer, le fondateur de la réforme anglaise; et tels furent les moyens employés pour
« le royaume, nous jugeons et statuons que ledit Thomas, « autrefois archevêque de Cantorbéry, cessera de porter le a nom de saint, de martyr ou de juste; que son nom et ses < images seront enlevés des églises et disparaîtront des « livres, calendriers ou litanies, et qu'il est convaincu du « crime de lèse-majesté, de trahison, de parjure et de « rébellion. En conséquence, nous ordonnons que ses os a seront arrachés de son sépulcre et brûlés publiquement, « afin que les vivants apprennent par le châtiment d'un « mort à respecter nos lois et notre autorité. L'or, l'argent, « les pierres précieuses, et les autres bijoux, qu'une piété a trompée apportait à son sépulcre, comme à celui d'un a saint, sont confisqués au profit de la couronne. Nous « défendons, sous peine de mort et de confiscation, qu'au- « cun de nos sujets le traite désormais de bienheureux, lui « adresse des prières, porte ses reliques, l'honore directe- « ment ou indirectement, faute de quoi le coupable sera « considéré comme conspirateur contre notre royale per- « sonne, ou fauteur ou complice de la révolte. »
Wilkins, Recueil de pièces officielles dans Audin. — Histoire de Henri VIII, t. II, p. 263, 267.
l'introduire dans le royaume. C'est partout en substituant d'abord à l'autorité du chef suprême de l'Église, celle des novateurs, rois, princes ou prési» dents d'états démocratiques, que l'hérésie s'est établie. Nouveaux pontifes soi-disant infaillibles, ils revisaient les décisions des conciles sur les articles de foi, réglaient les services du culte, ordonnaient et révoquaient à leur gré les évêques ; et le temps n'était pas loin où l'on allait voir cette suprématie infaillible devenir l'un des attributs d'un enfant de dix ans, puis des reines d'Angleterre.
Edouard VI, fils de Jeanne Seymour, succède à Henri VIII, au détriment de la catholique Marie Tudor, fille de Catherine d'Aragon. Un testament de son père l'avait ainsi réglé et avait établi un conseil de régence, dont Edouard Seymour, duc de Sommerset eut l'autorité principale avec le titre de protecteiu' du royaume.
Ce duc de Sommerset qui fit exécuter son propre frère « sur de simples dépositions et sans écouter ses défenses, et monta, lui aussi, sur l'échafaud en 1549 pour crime de trahison, était l'ami intime de Cranmer. Ils firent, l'un et l'autre, élever le jeune roi dans la haine du catholicisme et passer la révolution religieuse, de la hiérarchie et de la discipline aux dogmes et aux croyances.
Par édit du roi, il fut « défendu de prêcher sans sa permission ou sans celle de ses visiteurs, de l'archevêque de Cantorbéry ou de l'évêque diocésain. » Puis bientôt cette permission fut donnée à « tous ceux qui se sentiraient animés du Saint- Esprit. » (1).
(l) Bossuet, — Yariations.
Pierre Martyr et Bernardin Ochin, moines apostats et mariés, avaient été appelés pour établir cette réforme. L'adoration de Jésus-Christ dans le mystère eucharistique fut supprimée, la messe abolie, le mariage des prêtres autorisé. Ces lois, commodes pour ceux qui supportent péniblement la continence, entrainèrent les trois quarts du clergé anglais, où l'on comptait environ seize mille ecclésiastiques, à renoncer au célibat (1). Sous le seul règne d'Edouard VI (lo47-1553) que d'églises profanées, de croix renversées, de statues brisées, de tableaux lacérés! La charité chrétienne elle-même fut bannie des mœurs.
Depuis la suppression des couvents où les pauvres et les infirmes trouvaient leur subsistance, les villes étaient remplies de mendiants tellement nombreux, qu'une loi fut édictée pour leur interdire d'implorer la pitié publique. En vertu de cette loi, « on marquait d'abord les mendiants avec un fer rouge, après quoi on les réduisait à l'esclavage pour deux années, pendant lesquelles leur maitre avait le droit de leur faire porter un collier de fer, de les nourrir au pain et à l'eau et de les priver de viande. En cas de désobéissance, d'insubordination ou de tentative d'évasion, le malheureux restait esclave pour le reste de ses jours. » (2).
C'est là la loi d'amour et de liberté que le protestantisme apportait au monde !
A la mort d'Edouard VI en 1553, Cranmer, intéressé à perpétuer l'hérésie en Angleterre, avait déterminé le roi à signer un testament qui changeait
(1) Bossuet. — Variations.
(2) W. Cobbett.
Tordre de succession à la couronne, écartait Marie Tudor du trône et y appelait Jeanne Grey, nièce de Henri VIII et luthérienne. Celle-ci fut pendant neuf jours reine d'Angleterre; mais Marie Tudor marcha avec quarante mille volontaires sur Londres qui lui ouvrit joyeusement les portes. Elle y entra avec sa soeur Elisabeth, convertie pour quelque temps au catholicisme, se fit couronner selon le rite catholique et rétablit la religion romaine dans le royaume.
Cranmer convaincu de haute trahison et d'hérésie fut enfermé à la tour de Londres. Il chercha vainement par deux abjurations successives, interrompues par une nouvelle apostasie, à se racheter du supplice : il porta sa tête sur l'échafaud, ainsi que Jeanne Grey et la plupart de ceux qui avaient introduit l'hérésie en Angleterre et avaient fondé leur fortune sur la ruine des couvents et des églises.
Les réformés ont essayé de flétrir Marie Tudor du nom de sanguinaire; mais le docteur Lingard, entre autres, a rétabli la vérité à son égard, et le protestant Cobbett, après quelques précautions de forme pour ne pas être accusé de chercher à faire l'apologie des exécutions judiciaires qui eurent lieu sous le règne de Marie, lui rend cette justice, que ces exécutions n'atteignirent presque toutes que a d'atroces scélérats, continuellement occupés à « machiner la mort de la reine, et qui, sous le spé- « cieux prétexte de la liberté de conscience, cherce chaient une nouvelle révolution, qui leur donnât « occasion de piller de nouveau la nation. » D'ailleurs ces exécutions sont à peine, dit-il quelques pages avant, « dans la proportion d'un à mille, « si on les compare à l'innombrable quantité de « meurtres juridiques commis par les partisans ou
« ministres de l'Eglise établie par la loi, depuis sa « création jusqu'à nos jours. » (1).
Elisabeth, dit encore ailleurs le même auteur, « fît mettre à mort, en une seule année de son « règne, vingt fois plus de catholiques, pour les « contraindre à renoncer à la foi de leurs pères, « qu'il ne périt de misérables pendant les trois ance nées que Marie resta sur le trône, pour avoir exce ploité tour à tour l'apostasie et l'assassinat aux ce dépens de leurs concitoyens... » (2).
Le 17 novembre 1558, dix mois après la reprise de Calais sur les anglais par le duc de Guise, Marie Tudor, délaissée de Philippe II, son mari, mourut de consomption et de chagrin, laissant le trône à sa sœur consanguine Elisabeth, fille de Anne de Boleyn, qui jura à la mourante de rester inviolablement attachée à la religion catholique, apostolique et romaine.
Les évêques anglais, réunis à Londres, refusèrent d'abord de couronner Elisabeth; mais, sur son serment de maintenir les droits et les libertés de l'Église catholique, l'un d'eux se décida à accomplir cette cérémonie (3). Quelques mois étaient à peine écoulés que, se parjurant de nouveau, la nouvelle reine violait tous ces droits. Une loi rétablissait sa suprématie spirituelle, et les persécutions recommencèrent. Comme à Genève, il fut établi un tribunal d'inquisition composé d'évêques réformés et de laïques, dont la juridiction s'étendait sur
(1) W. Cobbett, Histoire de la réforme en Angleterre, lettre huitième.
(2) Cobbett, lettre neuvième.
(3) Id. id.
tout le royaume et sur toutes les classes delà nation. Ces juges avaient le pouvoir « d'employer l'emprisonnement plus ou moins limité et toute espèce de tortures. Dès que leurs soupçons s'arrêtaient sur quelqu'un, ils lui déféraient le serment appelé exoffîcio, par lequel cet homme était obligé, sous peine de mort, de révéler ses pensées les plus intimes sur lui-même, sur ses parents, sur ses amis. » (1).
Telle était la législation en usage sous le règne d'Elisabeth pour affranchir l'humanité de l'intolérance catholique et lui faire embrasser les doctrines conciliantes du protestantisme !
Cette législation, dont W. Cobbett n'a donné qu'une analyse mais dont on peut lire les dispositions dans l'histoire de Marie Stuart, publiée en Angleterre, par M. Ch. de Flandre, la reine la trouva trop douce encore pour les Irlandais. Inébranlables dans leur foi et dans leur attachement à l'autorité suprême du vicaire de Jésus-Christ, les catholiques d'Irlande n'hésitaient pas à préférer une vie de misère à l'abjuration. La confiscation de leurs biens, l'exil, la prison, la mort, ils supportaient tout avec le plus vertueux et le plus héroïque courage. Le domaine royal s'enrichit de nombreuses propriétés que beaucoup d'entre eux furent contraints d'abandonner pour payer les amendes auxquelles ils étaient condamnés et qui s'élevaient, dans certaines circonstances, « au bout de l'année, jusqu'à 3,250 livres sterling, représentant aujourd'hui environ 78,000 de nos francs. » (2).
Quant à ceux auxquels on faisait grâce de la mort
(1) Cobbett.
(2) "W. Cobbett, lettre onzième.
OU de Texil, s'ils ne pouvaient payer les amendes qu'on leur infligeait, on les entassait dans les pri sons; et ces prisons ne purent bientôt plus les con • tenir. Le nombre des prisonniers devint si considérable et leur entretien si dispendieux, qu'on fut forcé de les relâcher; « mais on avait soin auparavant de les fouetter publiquement, et de leur percer les oreilles avec un fer rouge ! » (i).
Malgré ces actes de la plus affreuse tyrannie, la religion catholique était encore professée par les neuf dixièmes de la population anglaise (2).
Nous ne suivrons pas Elisabeth jusqu'à la mort de Marie Stuart, sa cousine et sa rivale, qu'elle fit exécuter pour s'assurer la tranquille jouissance du trône : la plume se refuse à retracer tant d'horreurs.
Dans un autre ordre d'idées, cette femme que ses compatriotes ont surnommée /a grande, à cause de l'ordre qu'elle sut mettre dans les affaires de l'État, était aussi dissolue dans ses mœurs, que nous l'avons vue cruelle et sanguinaire envers les catholiques. Pour nous servir des expressions d'un autre protestant anglais, Witaker cité par Cobbett, « sa vie fut souillée par une licence de mœurs effrénée. » Digne fille de Henri VIII, c'est un trait de ressemblance de plus qu'elle eut avec le premier auteur de la réforme anglaise.
Vers le temps où Luther brûlait publiquement à Wittemberg les bulles de Léon X, un jeune gentilhomme écossais, Patrick Hamilton, cherchait à répandre dans sa patrie les doctrines qu'il avait entendu prêcher par le moine Saxon. Pour prévenir
(1) \V. Cobbett, lettre onzième.
(2) Id. lettre dixième.
la contagion de ces dangereuses nouveautés, l'archevêque de Saint- André le fît arrêter, juger et condamner à mort. Un peu plus tard, quoique la France soutint en Ecosse la cause des catholiques, l'hérésie ne tarda pas à y pénétrer et à s'y propager sous une forme nouvelle qui prit le nom ici de 'puritanisme, là de presbytérianisme. Les maximes des presbytériens étaient autant politiques que religieuses, et tendaient à établir une sorte de république égalitaire qui s'attaquait aux grands et aux rois. Sous le rapport religieux, elles n'admettent aucun supérieur ecclésiastique, proscrivent les signes de croix, la liturgie, les jeûnes et toute espèce de culte extérieur.
C'est encore un prêtre marié, Jean Knox, qui est l'auteur de cette réforme. Il suffit de dire que, pour l'établir, il suivit les mêmes errements de barbarie que ses coreligionnaires du reste de l'Europe. Il ameuta les seigneurs en flattant leur ambition et la populace en lui promettant le désordre et le pillage. Il brûla les Églises, fit évacuer les couvents, dispersa les archives et les bibliothèques et couvrit de ruines sa patrie.
Tentatives de réformation dans les états restés catholiques.
Après le récit très-abrégé des scènes tragiques dont le Nord, l'Est et le centre de l'Europe ont été le théâtre, pour la destruction du catholicisme, jetons
un coup d'œil également rapide sur les hommes qui tentèrent des entreprises semblables dans les états restés catholiques, et sur les mesures des gouvernements pour préserver les peuples d'aussi effroyables désastres.
En 1526, on comptait à Locarne, petite ville du Tessin nouvellement cédé à la Suisse, trois réformés, dont Tun était un religieux carme du nom de Balthasar Fontana. Ils s'érigèrent en apôtres, se partagèrent la Péninsule et, selon Ruchat, firent pénétrer les principes de la réforme « assez loin en Italie et jusque dans la Sicile. » (1).
Il faut croire cependant que leurs douteux succès se firent avec lenteur. Vingt ans plus tard, en effet, en 1546, des novateurs, sortis de divers points de l'Italie et de l'Espagne, s'étaient réunis secrètement à Vicence pour arrêter les bases de leurs prédications. Ce sont : le calabrais Jean Valentin Gentilis, l'espagnol Jean Valdès, le florentin Pierre Vermilli qui changea son nom en celui de Pierre Martyr, le toscan Bernardin Ochin, le milanais Jean-Paul Alciat, le savoyard Georges Blandrata, Lœlie Socin de Sienne et plusieurs autres. Informée de leurs conférences mystérieuses, la police italienne intervint, dispersa l'assemblée, opéra des arrestations, fit condamner à mort les plus compromis de ceux dont elle s'était saisie et arrêta ainsi les progrès du mal dès sa naissance.
Théodore de Bèze n'en avance pas moins dans ses écrits, que Jean Valdès et Pierre Martyr étaient parvenus à fonder à Naples '< une église au Sei-
(1) Rachat, t. III, p. 291.
« gneuF;, composée de plusieurs gentils hommes, a clames et damoiselles ; « mais cette affirmation lui valut de la part de son contemporain, Florimond de Rsemond, cette réfutation ironique. « Où est-elle « ceste Église néapolitaine du Seigneur? Elle est « invisible, Bèze; et si elle a esté, elle a tout aus- « sitost disparu , tant les fondements en furent « asseuréz et solides ! on a sceu aussitost sa mort « que sa naissance. » (1).
L'acte énergique de Vicence avait plongé dans la stupeur ceux que la police avait épargnés ou n'avait pu atteindre : un avocat distingué de Citadella, François Spiera, en était mort fou> criant sans cesse « qu'il étoit damné » (2). Quant aux plus marquants de ceux dont nous avons donné plus haut les noms, et que l'on avait laissé fuir, ils avaient pris leur route vers la Suisse, vers la Pologne, vers l'Allemagne, où quelques-uns devinrent chefs de sectes.
Nous avons déjà parlé de Gentilis que Calvin, à Genève, fit condamner à mort pour avoir été d'un sentiment différent du sien, et qui, gracié, se réfugia successivement dans le pays de Gex et à Lyon. Etant ensuite allé rejoindre Blandrata et Alciat en Pologne, il se fit chasser de ce royaume et passa en Moravie. Après la mort de Calvin il revint en Savoie, s'y fit arrêter et fut conduit à Berne pour monter sur l'échafaud en 1566.
Nous avons également déjà mentionné Pierre Vermilli ou Pierre Martyr qui fut appelé en Angleterre avec Bernardin Ochin, sous le règne
(1) Florimond de Rsemond. — De la naissance de V Hérésie,
(2) Mém. de Pierrefleur.
d'Edouard VI, pour y prêcher la réforme. C'était un moine apostat de Tordre de saint Augustin. Ses succès dans la chaire sacrée l'avaient gonflé d'orgueil.
A Naples, il se lia avec Valdès qui lui procura les ouvrages de Luther, et prépara d'autant plus facilement son apostasie , qu'au vice des anges superbes, il joignait celui de la concupiscence. « Il « souspira tousiours, dit Florimond de Rsemond, « pour ces filles renfermées qui, sous leurs voiles, « conservent plus facilement la beauté de leur teint. « La première qu'il espousa fut tirée du cloistre, « et, celle-là despeschée, une seconde encore. »
Lors des arrestations de Vicence, « Martyr de « nom, qui ne vouloit estre rien moins que martyr, « pensant avoir jà le feu aux talons, se déroba, « .... emmenant en sa compagnie sa nonnain pour « soulager ses veilles et ses travaux. » (1).
Avant son émigration, Pierre Martyr avait déjà été appelé à Rome pour s'expliquer sur les prédications hérétiques dont ou l'accusait. II se tira de cette première affaire et se réfugia à Lucques où il devint supérieur d'une maison de son ordre. Là, il entraîna plusieurs de ses compagnons dans ses erreurs contre le dogme eucharistique et fut bientôt forcé de prendre la fuite. Il passa à Genève, puis à Zurich, à Baie et enfin à Strasbourg, où il épousa la nonne qu'il avait enlevée. Appelé en 1547 en Angleterre, il fut fait professeur dans l'université d'Oxford et y resta jusqu'en 1553, époque où il fut forcé de revenir à Strasbourg et à Zurich. En 1561, on le trouve au colloque de Poissy et, l'année
(1) Florimoad d« R«moad, p. 292-297.
suivante, il mourut à Zurich, de mort violente, à l'âge de 62 ans. Pierre Martyr était né le 8 septembre 1500.
En même temps que la voix éloquente de Pierre Martyr se faisait applaudir dans les églises napolitaines, celle d'un vicaire général des Capucins attirait autour de la chaire sacrée les personnes les plus éminentes par leur vertu, leur science, ou leur position sociale. Cet autre était Bernardin Ochin, né à Sienne vers la fin du xv^ siècle (1); il fut d'abord Cordelier, prit ensuite l'habit de Capucin, vers 1534, et était devenu vicaire général de cet ordre, lorsqu'il apostasia huit ans plus tard.
Comme il en avait été de Luther, les dures mortifications auxquelles il livra son corps pendant les premières années de sa vie monastique n'éteignirent pas les sentiments d'ambition et d'orgueil qui dévoraient son âme. Ne s'étant point vu compris dans une grande promotion de prélats que le Pape Paul III avait faite, Ochin tourna son dépit contre l'autorité pontificale. Il fut cité à Rome pour se justifier de paroles injurieuses envers le pape, et de certaines propositions contraires à la foi émises par lui du haut de la chaire. Ochin allait se rendre à cette sommation lorsque Pierre Martyr, compromis comme lui, le détourna de cette démarche et le détermina à la fuite. Il se fit alors couper la barbe, quitta ses habits religieux, en revêtit de séculiers que la duchesse de Fcrrare lui procura et prit le chemin de Genève où, deux jours après, Pierre Martyr vint le rejoindre. Ochin qui approchait alors
(1) Selon Bayle il avait 76 ans en 1563, lorsqu'il fut chassé de Zurich.
de la soixantaine, avait emmené avec lui une jeune fîlle de Lucques, qu'un peu plus tard, il « épousa publiquement pour donner une preuve authentique de son renoncement à la religion romaine. » (1). Calvin se montra heureux d'abord de cette recrue; mais bientôt froissé de ne point voir l'orgueilleux Ochin se soumettre à sa suprématie, il le fit chasser de Genève. Le moine fugitif alla se réfugier alors à Augsbourg d'où Cranmer l'appela en Angleterre avec son ami Pierre Martyr pour affermir la réforme d'outre-Manche. A la mort d'Edouard VI, forcé de quitter le royaume, Ochin se retira à Strasbourg : il était à Bàle, en 1555, lorsqu'on lui offrit le titre de ministre d'une Eglise italienne à Zurich. Il n'y resta pas plus de huit années, et en fut expulsé pour les doctrines qu'il enseignait de vive voix et par écrit en faveur de la polygamie. Il voulut alors retourner à Bâle, ne demandant à y passer que la saison d'hiver, avec ses enfants; mais les magistrats de Bâle, argumentant comme ceux de Zurich, lui en refusèrent l'autorisation. Force lui fut, au cœur de l'hiver, de porter ailleurs ses rêveries. C'est vers la Pologne qu'il dirigea ses pas. Après y avoir professé quelque temps les enseignements de Loelie Socin, il se vit encore une fois proscrit. Bernardin Ochin alla enfin terminer en Moravie son existence vagabonde : il y mourut , âgé de plus de quatrevingts ans.
Un compatriote d'Ochin, Lœlie Socin, né à Sienne en 1525, et qui avait fait partie des conciliabules de Vicence, avait émigré de l'Italie dès le commenceil) Bayle. — Florimond de Rsemond.
ment des poursuites dirigées contre les membres de cette assemblée. Après avoir erré pendant plusieurs années en France, en Angleterre, dans les Pays-Bas et en Allemagne, il passa quelque temps en Pologne où il importa la secte dite des Sociniens qu'il n'avait pu faire admettre en Italie. Les doctrines de cette secte s'attaquent surtout à la Sainte-Trinité : elles n'admettent comme Dieu, que Dieu le père : le Verbe et le Saint-Esprit ne sont que ses créatures : elles nient le péché originel et la grâce.
Les Polonais ne purent longtemps souffrir la présence de cet hérésiarque dans leur patrie. Lœlie Socin se retira à Zurich auprès d'un certain nombre de ses compatriotes et y mourut en 1563, laissant sa chaire, comme nous venons de le voir, à Bernardin Ochin.
Un péril plus grand, en raison de l'autorité de son auteur, avait surtout menacé l'Italie. Je veux parler du péril que lui causa l'apostasie d'un haut dignitaire de l'Eglise, investi delà confiance de deux papes successifs, du nonce Vergerio.
Pierre-Paul Verger, en italien, Vergerio, avait été marié, et, dans sa jeunesse, avait exercé la profession d'avocat. Devenu veuf, il entra dans les ordres, et en 1530 alla soutenir avec honneur, en Allemagne, les intérêts de l'Eglise et de la papauté. En 1535, le pape Paul III le députa auprès de Charles V et des princes de la chrétienté pour leur annoncer la prochaine ouverture du concile œcuménique réclamé par les protestants eux-mêmes. Le légat du pape arriva dans les premiers jours de novembre à Wittemberg, manifesta le désir d'entre-
tenir Luther et poussa l'esprit de conciliation jusqu'à lui envoyer son char et à l'inviter à sa table. Luther répondit à cette courtoisie plus humble que digne, avec une insolence railleuse qui ne put, néanmoins, ébranler ni troubler la sérénité de l'envoyé du Saint-Siège. Pour prix de sa mission, Vergerio reçut, l'année suivante, la mitre et la crosse épiscopale de Campo d'Istria, sa patrie.
Quoique sa doctrine fût déjà suspecte, il assista encore à l'assemblée de Worms où, peut-être, entrant dans la discussion des dogmes, il offrit des concessions tout autres que celles consenties par l'église, en vue de la paix, sur la discipline ecclésiastique, puisque Paul III, à la prière de Charles V et des princes clirétiens, scandalisés des paroles du légat, lui retira ses lettres et le rappela à Rome.
Au lieu de se soumettre et de venir confesser ses erreurs au Saint-Père, Vergerio alla faire part de sa disgrâce à son frère Jean-Baptiste, évêque de Pola, qu'il attira, dit-on, à ses sentiments, et rompit ouvertement avec l'Eglise romaine. Cette détermination l'obligea à chercher son salut dans l'exil : il passa dans les Etats autrichiens et se présenta à Trente où se tenait alors le grand concile œcuménique. Ce fut en vain qu'il sollicita l'honneur de siéger parmi les prélats pour y soutenir ses nouvelles opinions : il se vit contraint de franchir les Alpes ; et l'ancien nonce, l'ancien évêque de Campo d'Istria descendit au rôle de ministre protestant chez les Grisons. C'est de ce canton qu'il écrivit des pamphlets contre la religion, contre le Pape et contre le concile. Enfin, attiré à Tubinge par le duc de Wittemberg, il y mourut le 4 octobre 1565, mésestimé des protestants
eux-mêmes. « Je ne dissimule point, dit Bayle, « qu'il y a des protestants qui avouent que c'étoit « un homme volage, fourbe et ignorant en théo- « logie. »
Il serait trop long de s'appesantir sur des biographies toutes à peu près semblables entre elles, comme celles d'Alciat, de Blandrata et d'une foule d'autres encore. La plupart avaient émigré en Suisse, en Pologne, en Turquie même, et y propagèrent les erreurs des Sociniens.
Plus encore qu'en Italie, la rigueur des lois et la fermeté des magistrats garantirent l'Espagne et le Portugal de l'invasion du terrible fléau qui envahissait le reste de l'Europe. Nous avons bien vu Michel Servet aller expier sur le bûcher de Genève ses rêveries antitrinitaires, et surtout ses discussions avec Calvin ; nous avons vu Jean Valdès hâter par ses discours la défection de Bernardin Ochin et de Pierre Vermilli, tous deux inclinant déjà vers l'abime; mais ni Servet ni Valdès, sortis de bonne heure de leur patrie, n'y avaient laissé de disciples. C'est surtout, disons-nous, à la vigueur de ses institutions législatives que la péninsule hispanique dut ces résultats et son salut. Les chevaliers de la Sainte - Hermandad avaient la police des grands chemins et surveillaient les démarches des étrangers; ceux de la Sainte-Croisade informaient contre les dérèglements des moeurs et contre l'oubli des devoirs religieux : enfin les uns et les autres déféraient aux tribunaux de V Inquisition les individus suspects d'hérésie ; et ceux-ci, selon le degré du crime ou du délit et suivant le plus ou moins d'opiniâ-
treté des accusés clans leurs sentiments, prononçaient les peines méritées par les coupables.
Si l'hérésie était cle la sorte impuissante à infester le pays, elle s'efforça d'employer des voies détournées pour y parvenir. Ici, il nous faut citer un nom français qui, jusqu'à la Saint-Barthélémy, reviendra souvent dans le cours de l'Histoire du Protestantisme et de la. Ligue en Bourgogne, je veux parler de l'amiral de Coligny.
Gaspard de Coligny avait fait entrevoir au roi de France, Henri II, les avantages politiques qu'il recueillerait d'une colonisation française sur les terres nouvellement découvertes par delà l'Atlantique et que se partageaient seuls les Portugais et les Espagnols.
Une petite flotille commandée par Durand de Villegagnon, vice-amiral de Bretagne, fut envoyée en Amérique et alla débarquer, en novembre 1555, dans un ilôt de la baie de Rio-Janeiro, momentanément abandonné par les Portugais. Cet ilôt prit le nom d'Ile Coligny. Aussitôt que le résultat de l'expédition fut connu en France, des compagnies d'émigrants réformés s'organisèrent pour une seconde campagne. Coligny leur donna des ministres protestants qu'il avait fait venir de Genève, dicta ses instructions aux officiers, et de Châtillon-sur- Loing les envoya à Honfleur où les attendaient trois vaisseaux du roi. Les Normands ne virent pas de bon œil arriver ces étrangers : il y eut, entre catholiques et protestants, des discussions, des injures et des rixes. L'un des émigrants fut tué, un certain nombre retourna dans ses foyers, et trois cents à peine persistèrent dans leur aventureuse entreprise. Leur tentative ne fut pas heu-
reuse : la discorde se mit parmi les eolons et moins d'un an après leur arrivée au Brésil, les Genevois particulièrement, profitèrent, pour rentrer dans leur patrie, du premier vaisseau faisant voile vers l'Europe. Villegagnon lui-même avait renoncé à ses idées de propagande calviniste; il revint en France, abandonnant ses anciens coreligionnaires à la fureur des Portugais qui les massacrèrent.
Nous avons parlé, sans nous y arrêter, de l'activité déployée par François P"" et ses Parlements contre l'introduction en Finance des doctrines pernicieuses prêchées en dehors du royaume. Des hérétiques avaient été suppliciés à Paris, à Vienne, à Toulouse, et dans plusieurs autres villes. Pour éviter l'œil vigilant de la police, c'était de nuit, dans des caves, dans des maisons à plusieurs issues que les novateurs tenaient leurs assemblées clandestines. De là, des agents allaient colporter dans les ateliers les résolutions arrêtées en commun et provoquer les ouvriers à l'insurrection : des sacrilèges en étaient le fruit et se multipliaient. Au mois de janvier 1535, une odieuse profanation avait été commise à Paris : une image de la Sainte Vierge avait été mutilée et percée de coups de poignard. Le roi, que la légèreté de ses mœurs semblait amollir, se ranima à la nouvelle de cet outrage fait à la religion et notifia à tous ses Parlements de poursuivre les hérétiques. En expiation du scandale, il ordonna une procession solennelle à laquelle il assista « avec ses trois enfans, " cheminans à pied, teste nue, avec cierges de cire « blanche ardens à la main », et suivi de toute sa cour, des ambassadeurs étrangers et de flots de
peuple. Le Saint Sacrement était porté par l'évêque de Paris sous un dais que le Dauphin, les ducs de Vendôme, d'Orléans et d'Angoulême tenaient de leurs mains au-dessus de la sainte hostie. (1).
Après avoir rétabli l'image outragée, la procession entra à l'évêché où le roi fit une harangue et ordonna de sévères poursuites par toute la France.
Cependant la reine de Navarre, Marguerite de Valois, sa sœur, la duchesse d'Etampes, les dames de Cani, de Pisseleu et plusieurs autres, inclinées aux idées protestantes, avaient entrepris de convertir le roi à d'autres sentiments, parce que, dit Florimond de Rœmond, « la rigueur des lois et a règles de l'Eglise, et surtout cette gêne de la « confession, estoit insupportable à plusieurs d'en- « tr'elles. '■ ('2) Elles avaient obtenu de faire venir à la cour le doucereux Melanchthon pour disputer avec les théologiens les plus distingués de la capitale. Le passeport était signé et allait être expédié lorsqu'intervint le cardinal de Tournon, archevêque de Lyon. Il fît comprendre au roi le danger de semblables conférences avec les luthériens, donnant en exemple le résultat des colloques de l'Allemagne, et obtint le retrait de l'autorisation. La reine de Navarre ouvrit elle-même les yeux et rompit enfin avec la réforme.
Si la conduite politique de François P"" eût été à l'extérieur ce qu'elle fut par la suite à l'intérieur envers les hérétiques, de grands désordres eussent
(1) Th. de Bèze, Hist. ecclésiastique. — Florimond de Rsemoûd, p. 860.
(2) Florimond de Rsemond, p. 847.
sans doute été épargnés à la France; mais tandis qu'en France il condamnait ceux-ci aux supplices, il soutenait leur cause en Allemagne, et s'alliait aux Turcs, ces ennemis acharnés du nom chrétien.
Le règne de Henri II diffère peu du précédent : ce sont, en religion et en politique, les mêmes inconséquences, les mêmes poursuites au dedans, les mêmes alliances au dehors.
Cependant, en France, l'hérésie avait changé d'allure : de tyrannique qu'elle avait été en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, elle affecta parmi nous des manières courtoises, elle se mit à la mode, elle fit l'aimable. Chaque soir, on voyait à Paris des groupes de dames rieuses et frivoles, escortées de jeunes élégants, s'en aller joyeusement, sans y voir mal peut-être, entendre au Pré-aux-Clercs les chants des psaumes de Marot, et souvent y mêler leur voix.
Le sombre Calvin avait depuis plusieurs années quitté sa patrie; le sémillant Théodore de Bèze lui succédait dans le parti des réformés.
Théodore de Bèze, né à Vézelay, sur les confins de la Bourgogne, le 24 juin 1519, de parents nobles, avait été doté, dès sa jeunesse et quoiqu'il ne fut pas dans les ordres, des prieurés de Ville-Selves et de Lonjumeau. Il devait cette faveur abusive au crédit dont jouissait sa famille et particulièrement ses deux oncles Nicolas et Claude de Bèze, le premier conseiller au Parlement de Paris, le second abbé de Froidmont. C'était, disent les chroniqueurs du temps, un beau jeune homme, -t d'une belle et « riche taille, bon joueur de paume, fort propre « pour l'entretien des dames et des courtisanes, à
« la parole agréable et de facile abord, avenant « pour l'entregent. » (1) Son esprit, sa fortune, ses airs du beau monde lui faisaient ouvrir toutes les portes, et il savait en profiter pour s'insinuer partout. Néanmoins, tous ces brillants dehors ne rachetaient pas la perversité de son imagination et de son cœur. A l'âge de 29 ans, il fit une maladie sérieuse, causée par la débauche, qui le mit aux portes du tombeau. De retour à la santé, au lieu de rentrer en lui-même et de mieux régler sa vie, il crut étouffer les remords de son âme et s'affranchir des censures de l'Eglise, en niant à celle-ci le droit de le diriger dans ses actions. Bientôt il poussa le blasphème jusqu'à écrire que « Dieu fait « toutes choses selon son conseil défini, voire « même celles qui sont méchantes et exécrables. » (1)
Poursuivi par le Parlement de Paris pour des poésies licencieuses qu'il avait publiées, il se hâta de vendre ou d'amodier ses bénéfices, et s'enfuit à Genève, sous le faux nom de Thibaut de May, avec la femme d'un couturier de Paris qu'il avait séduite.
Avant l'abandon de ses bénéfices, il en avait, dit-on, reçu par anticipation les fermages. Jean Bourbier, son fermier de Lonjumeau, en fit plainte et Piobert, le fils de celui-ci, le poursuivit jusqu'à Genève, sans en rien obtenir. (1) « De quoy nous « fusmes fort empeschez durant le colloque de « Poissy », dit le ministre Launay : « Car l'une a des vesves avec ses enfants, vint crier après luy
(1) Florimond de Rsemond, p. 1046-1047.
(2) Théod. de Bèze : exposition de la foi, cité par Bossuet.
(3) Florimond de Rsemond, p, 1047.
« pour estre satisfaite. J'y fus employé. Geste a pauvre femme me dit, qu'il leur avoit emporté « plus de douze cens livres. »
Si Th. de Bèze conservait encore auprès d'une certaine société cette sorte de prestige que lui donnaient ses manières élégantes et son esprit, il était honteusement dégradé aux yeux des hommes sérieux. Les protestants eux-mêmes l'appelaient « l'opprobre de la France, un Simoniaque et un libertin infâme. » (1)
Le célèbre Henri Etienne, l'avait surnommé le Pantagruel de Genève et le désignait sous le titre de « prince des athées. » (2)
Quoiqu'il fût déjà citoyen de Genève, ce ne fut pas sans difficulté que Calvin le fit recevoir pasteur. Plusieurs des membres du Consistoire s'opposèrent à son ordination, tant à cause de sa simonie, que des airs de « damoiseau... frèzé, frisé, miste poupin » qu'il se donnait encore, quoique loin déjà de la première jeunesse.
Bornons-nous à cette esquisse des moeurs et du caractère du trop illustre protestant Vézelien , ce que nous aurons à dire de ses actes religieux ou politiques trouvera ultérieurement sa place dans le récit des événements dont nous entreprenons l'histoire pour la province de Bourgogne.
Nous voici arrivé à une phase nouvelle durant laquelle la politique joue un aussi grand rôle que les rêveries des sectaires.
(1) Galliœ prohrum, Simoniaeus, Sodomita, omnibus vitiis coopertus. — Dans Audin, t. 1, p. 43.
(2) Tiré des archives de Genève, par Audiû. — Hist. de Calvin, t. 2, p. 136.
L'hérésie recruta des auxiliaires parmi des princes mécontents et parmi quelques puissants seigneurs qui embrassèrent la réforme pour des rivalités de familles. Prenant pour prétexte la défense d'une prétendue liberté de conscience, ils en couvrirent leur révolte contre l'autorité royale qui refusait aux prédicants le droit de propager leurs fausses doctrines en France. On vit, disons-nous, jusqu'à des princes du sang prendre part à la lutte et y entraîner une partie de la nonlesse. Voici à quelle occasion.
Deux princes de la branche cadette des ducs qui régnaient sur la Lorraine, avaient commencé, sous Henri II, à prendre part à l'administration des affaires de la France. C'était d'abord le chef de cette branche, François de Lorraine, duc de Guise, qui fut nommé lieutenant-général du royaume en récompense de ce qu'il avait délivré la ville de Metz attaquée par Charles-Quint, et qui, dans son nouveau poste, reprit Calais et plusieurs autres places occupées depuis longtemps par les Anglais. C'était encore le cardinal Charles de Lorraine, l'un des plus ardents à réprimer la propagation des nouveautés religieuses. A l'avènement de François II, l'un et l'autre furent nommés ministres : le duc de Guise eut le commandement des armées, et le cardinal de Lorraine l'administration des finances. Leur élévation fut considérée comme un préjudice causé aux princes du sang et aux principaux dignitaires de la couronne.
Ces princes du sang étaient Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et Louis de Condé, premier du nom. Antoine de Bourbon, prince vaillant à la guerre, mais irrésolu et inconstant dans ses desseins.
flotta longtemps entre la foi cle ses pères, la foi de saint Louis et de Charleinagne, et la nouvelle religion : il finit cependant par se déclarer catholique. Louis de Condé, selon BrantômC; cachait dans un corps frêle et contrefait une âme ardente et un grand cœur, mais n'était animé d'aucune ferveur religieuse : il s'allia aux protestants pour se servir de leur appui dans les complots tramés sous son nom contre le roi et son gouvernement. Il s'attacha Théodore de Bèze comme conseiller intime, et fut par lui compromis dans de graves circonstances.
Les Montmorency et les Châtillons se trouvaient également humiliés et lésés par l'élévation des Guises aux premières charges de l'Etat.
Le connétable Anne de Montmorency avait gagné, par ses mérites personnels, les faveurs de François I"' et de Henri IL Zélé catholique, il avait poursuivi à outrance les protestants; mais cela n'empêcha pas les Guises, parvenus au pouvoir, de le mettre de côté, le dépouillant même, à leur profit, de la grande maîtrise de la maison royale. Montmorency n'en resta pas moins ferme dans la foi de ses aïeux.
Quant aux Châtillons, neveux par leur mère du connétable de Montmorency, ils avaient, depuis quelque temps déjà,embrassé les nouvelles doctrines religieuses.
L'ainé de cette maison était Odet de Coligny, évêque et comte de Beauvais, titulaire de treize abbayes, au nombre desquels on comptait Saint- Bénigne de Dijon et Vézelay. Il avait été créé cardinal par Clément VII, en 1535. Après une apostasie scandaleuse, il s'enfuit en Angleterre, et
s'y maria en habit de cardinal, avec Elisabeth de Hauteville, sa maîtresse.
Venait ensuite Gaspard de Coligny, seigneur de Châtillon-sur-Loing, qui fut successivement colonel et capitaine-général de l'infanterie française, gouverneur de Paris et de l'Ile de France, amiral de France, gouverneur de Picardie et d'Artois. Nous l'avons déjà vu chercher à former dans le Brésil des colonies protestantes; nous le verrons encore prêter son appui à la révolte et à la guerre civile, promener dans sa patrie des armées étrangères; et, plus encore, livrer à la reine d'Angleterre la ville du Havre, dont le roi lui avait confié la garde.
Son frère puîné, François de Coligny, seigneur d'Andelot, lui succéda en 1555, dans la charge de colonel général de l'infanterie française, et, comme lui, tourna ses armes contre le roi. Il avait été le premier d'entre ses frères à embrasser les nouvelles doctrines, et il les faisait prêcher publiquement en Bretagne, où il possédait de grands biens, du chef de Claude de PJeu, sa femme.
Tombé en disgrâce pour ce fait, il fut enfermé dans les prisons de Melun ; mais il en sortit bientôt, sur la promesse qu'il fit d'entendre au moins une messe, sans qu'on exigeât de lui une abjuration plus formelle.
Les Bourbons, les Montmorency, les Châtillons, sans distinction de sentiments religieux, s'unirent dans le but commun de reconquérir sur-Ies Guises leur position politique perdue et de renverser la puissance de cette maison nouvelle.
De l'alliance monstrueuse de fervents catholiques comme le Connétable, avec les protestants, sortit la conjuration d'Amboise, dans laquelle figurent plu-
sieurs Bourguignons, comme les Lafin de Beauvoir, les La Nocle et quelques autres, ainsi que nous le verrons ailleurs.
A la conjuration d'Amboise doit se terminer notre exposé préliminaire. Nous connaissons les principaux acteurs du grand drame de la Réforme en Europe; nous savons que penser de la tolérance protestante; des inquisitions d'Angleterre et de Suisse comparées à l'inquisition espagnole ; de la théorie du libre examen, ce grand levier des innovateurs, et d'où sont nées les doctrines les plus insensées et les plus perverses. Trop souvent céléljré comme une précieuse conquête de l'esprit humain, malgré les ruines accumulées par l'application de ses principes à nos institutions sociales et politiques, le libre examen est, peut-on dire avec plus de raison, l'expression d'un immense orgueil, et la source de nos révolutions modernes.
Maintenant il est temps d'ouvrir les diverses archives de la Bourgogne pour en extraire les documents authentiques de son histoire pendant cette période qui commencera au concile de Lyon en 1527 et se prolongera jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes.
Errata
Page XXVII, ligne 23, après Daneraarck, mettez un point, et au lieu de qui, lisez Christian.
Page LX, ligne 1, au lieu de l'introduire, lisez introduire cette
réforme.
AuxeiTe. — Imp. Vosoien et Thomas.
BîBLlOTHECA
La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance
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