IV. — Vote du clergé
Pendant ce temps, la chambre du Clergé, à quelques pas de celle du Tiers, s'occupait aussi de la rédaction de son cahier. Au sujet de la question financière, avertie sans doute de l'orage qui se formait contre elle dans la bourgeoisie, elle crut en détourner les effets, en offrant comme expédient
de mettre « sur tout le clergé du royaulme la
somme de douze millions de livres » à lever pendant dix ans ; mais en échange, elle demandait l'abandon, durant ces dix années, des revenus de tous les titres qu'elle dégrèverait et l'exemption de tout aulre impôt pendant le même laps de temps.
Par le même vote, le clergé de Bourgogne donnait encore pouvoir à son député de prendre à
la charge du corps pour les quatre diocèses de la province, quatre à cinq mille livres clés dettes de l'Etat, sous ces mêmes conditions. Quant à la part que le clergé était d'avis de faire peser sur le Tiers, il la fixait à « huict millions de livres », dont cinq imposés « sur les villes clouzes, » et trois « sur le plat pays, » divisés en dix annuités. C'était à la charge de la Bourgogne, en suivant la proportion de « ung trente-deuxiesme » d'usage en pareil cas, un impôt de 25,000 francs par année, pendant dix ans. (1)
Sur le fait de la religion, le clergé de Bourgogne demande une nouvelle publication et la sévère exécution de redit de Romorantin; les hérétiques abusant de la clémence des magistrats, et se livrant ostensiblement à des propos séditieux et inquiétants.
\. — Vote de la Noblesse, et élection de députés.
La Noblesse de son côté, ne met pas en doute la bonne volonté des ecclésiastiques, attendu, dit-elle, « que tousjours ilz ont secouru les rois en leurs affaires. »
Elle réduit l'impôt sur le peuple à « la somme de cent mil livres payables en deux ans et à deux termes, par égales portions, dont deux tiers sur les villes et l'autre tiers sur les villages ».
Ces votes furent confirmés dans une nouvelle assemblée qui eut lieu le 10 juin suivant, par suite
(1) Pour comprendre comment il est dit dans le même article que le dixième est de 21,250 francs, il faut savoir que la livre était alors de 17 sous tournois.
CIIAP1TRU III — (1561) 17]
de la prorogation des États-généraux reportés au lec août.
Le clergé, tout en maintenant son offre propre, se rangea au vœu de la noblesse et réduisit au chiffre fixé par celle-ci, la somme qu'il avait proposée sur le tiers-état. Ce dernier persista dans ses remontrances du mois de mars.
Après ces différents votes, on s'occupa des élections. Les députés de Bourgogne pour les nouveaux États furent :
Claude Loisel, doyen et officiai de Beaune, élu du clergé;
Nicolas de Beaufremont, baron de Sennecey, élu de la noblesse;
Jacques Bretagne, vierg d'Autun, élu de la bourgeoisie. (1).
VI. — Les Etals- généraux sont ajournés au mois d'août. — Assemblée des Etats à Pontoise.
Loin de se concilier, les partis paraissaient prendre feu, et la tempête devenait imminente pour la session prochaine des États-généraux. Le chancelier de l'IIospital voulut la conjurer en faisant ajourner l'assemblée à trois mois plus tard, pendant lesquels on s'efforcerait de tout pacifier en avisant aux moyens de contenter tout le monde. Renseigné sur la disposition des esprits et craignant des discussions trop vives et contraires à ses sentiments pacifiques, il fit assigner la petite ville do Poissy pour l'assemblée du clergé, et celle
(1) Arch. de la Côte-d'Or et de l'ancienne Bourgogne — Reg. des États.
de Pontoise, à quatre lieues de-là, pour la réunion des deux autres ordres. La cour se tenait à Saint- Germain-en-Laye.
Les députés entrèrent en séance le lor août, et les discussions durèrent jusqu'au 27. Ces discussions n'ajoutent rien à ce que nous ont déjà révélé les cahiers de Bourgogne, et les discours prononcés à la clôture des États en faisant suffisamment connaître l'esprit, je puis me dispenser de m'y arrêter. Lorsque les débats furent clos et terminés, et les cahiers rédigés, le roi convoqua les trois ordres à Saint-Germain, pour qu'ils lui en fissentconnaître les conclusions. Cette séance solennelle eut lieu dans Tune des grandes salles du château, le 27 août 1561.
WII. — Harangue de Kretagne au nom du
Tiers-État.
Bretagne avait développé à Pontoise les mômes doctrines qu'à Dijon. Sa funeste éloquence fut couronnée d'un plein succès ; ses propositions obtinrent la majorité des suffrages et il fut chargé de les présenter au roi, au nom de l'assemblée.
Ce sont, quant au fond, celles que j'ai déjà extraites des délibérations des États de Bourgogne, et elles en varient peu par la forme.
La harangue cle Bretagne fit sensation.
Avant cle la prononcer, à l'instar des ministres
protestants, il se jette à genoux et commence son
discours par cette invocation : « Le seigneur Dieu
« me veuille assister par son Saint-Esprit, et par
« iceluy me conduire tellement que tout ce que je
« diray soit à son honneur et gloire et à votre « contentement : au nom de Jésus-Christ son fils, « notre Seigneur. »
Puis s'adressant au roi, # Sire, dit-il, Dieu tout puissant qui vous a créé roi sur nous, face par son immense bonté, grâce et miséricorde, vos » jours longs et heureux et que voyez, durant « vostre règne, en tout amour, dilection et charité, « vos sujetz rendre louange, gloire et honneur au « roy des roys et seigneur des seigneurs, duquel » toutes bénédictions, prospéritez et félicitez pro- « cèdent. »
Il comprend clans son allocution, la reine-mère, roi de Navarre et les princes du sang, et demande, pour la forme, la permission de parler en liberté, des maux du pays, de leurs causes et des moyens d'y porter remède, en priant la cour de ne pas s'en offenser.
Dans ses préparations oratoires, avant d'aborder son sujet, il s'entoure des textes sacrés qu'il tourne contre la possession de biens temporels par le clergé , comme celui-ci : « Les sacrificateurs « lévites et la lignée de Lévi n'auront point part « et héritage avec Israël, mais ils mangeront les « sacrifices faits par le feu ; ils n'auront point « d'héritages au milieu de leurs frères, car le « Seigneur est leur héritage, comme il leur a dit. » et cet autre : « ne possédez or ni argent par le « chemin, car l'ouvrier est cligne d'estre nourry. » Il s'élève contre les juridictions ecclésiastiques, et enfin arrive aux propositions cle séquestre des biens de l'Eglise comme on les a déjà lues dans les délibérations de la province. Ce sont presque
les mêmes termes ; ce qui me dispense de les reproduire.
Toutefois, l'orateur s'est étudié à les revêtir de formes moins âpres, et présente sa pensée sous un langage insinuant.
Qu'il reste seulement constaté que le fond en avait été arrêté dans les États du pays, cinq mois avant l'ouverture des États de Pontoise.
^'avançant ensuite dans le parti de la Réforme d'un pas plus ferme qu'il n'avait osé le faire à l'assemblée préparatoire de Dijon, Bretagne demande la convocation d'un concile national duquel seraient exclus les ecclésiastiques comme y ayant intérests particuliers. »
« Or Sire, dit-il, vous voyez les [divisions et discordes qui pullulent en vostre royaume pour le
fait de ladite religion Les opinions diverses
que tiennent vos sujetz, ne proviennent que du grand zèle qu'ils ont au salut des âmes. Les deux parties, dont l'une suit l'Église romaine, l'autre se dit suyvre l'Évangile et sa parole, confessent un seul Dieu et celuy qu'il a envoyé, Jésus-Christ, son fils ; mais le recognoissent par moyens fort divers et différents, d'autant que ceux qui se dient tenir le parti de l'Évangile, croient ne pouvoir communiquer aux cérémonies de de l'Église romaine, sans jacture de leur salut : l'autre partie se permet mesme condamnation, si elle contrevient aux cérémonies introduites en ladite Eglise romaine.
« A cela, Sire, donnerez ordre facilement, s'il plaist à votre majesté faire cesser toutes persécutions contre les prévenuz et accusez pour le
« fait de ladite religion et, pour tollir et
« estaindre ladite diversité d'opinion, restituer et « remettre ladite religion en sa première splendeur « et pureté de la primitive Eglise, vous plaira indire « et assigner un concile national, libre et légi-
« time auquel concile, comme le précellent et
« oint de Dieu, vous plaise présider avec messei- « gneurs les princes du sang, vos vrais, légitimes « et naturelz conseillers, gens doctes, de bonne vie « et meurs à ce convoquez, et non autres y ayans « intérests particuliers pour y donner voix clélibé- « rative. »
Comme député de Bourgogne, sans aucun doute, Bretagne avait déjà dépassé son mandat; mais comme orateur de la majorité du Tiers-État de France représenté à Pontoise, il s'arrogeait une mission plus étendue. Il ne craint donc pas de s'engager plus loin et va jusqu'à demander des temples pour ceux qui font profession de la religion réformée, en les mettant cependant sous la surveillance des magistrats. « Mais pourtant, Sire, « il ne suffist donner ordre pour l'avenir, s'il n'est « pourveu au mal présent. Voz très-humbles « sujetz sont d'advis qu'il est expédient permettre « à ceux de vostre peuple qui croient ne pou- « voir communiquer en saine conscience aux céré- « monies de l'Eglise romaine, qu'ils se puissent « assembler et convenir en modestie, publiquement « en un temple ou autre lieu à part, soit privé ou « public, en plein jour et lumière, pour là estre « instruitz et enseignez en la parole de Dieu, faira « prières et oraisons en langue vulgaire et intelli- « gible, pour la rémission des péchez, union de
« l'Église, la prospérité et manutention de vostre « Estât royal, pour la Royne, votre mère, le roi « de Navarre, vostre oncle, nos seigneurs les « princes du sang et pour la nécessité de voz « sujetz.
« Par ce moyen, chacun sera conduit à bonne « fin, formera ses vies et mœurs, selon l'Évangile « et à repos et tranquillité. »
« Nous n'ignorons, très-débonnaire prince, que « telles assemblées soient blâmées par aucuns qui « supposent plusieurs mesfaitz y estre perpétrez :
« Pour à quoi obvier, fermer la bouche aux « médisans et faire punir aigrement tous clôlin- « quans qui s'y trouveroient, commanderez, s'il « vous plaist, à vos oiïiciers et magistratz d'y « assister, et surtout avoir l'oeil auzdites assemblées, « pour vous informer de ce qui aura esté fait, « savoir et cognoistre, si l'honneur de Dieu y est « blessé et vostre authorité royale offensée »
« Or toutes fois, je n'entends par ce propos, oster « au magistrat la puissance du glaive contre les « hérétiques séditieux et perturbateurs de la tran- « quillité publique, quant ils seront tenuz et con- « vaincuz pour telz, par la parole de Dieu bien et
« sainement entendue Quant à la permission
« des assemblées es temples, Sire, aucune division « et tumulte n'en adviendra entre voz sujets; mais « bien un repos public et extinction de toute sédi- « tion populaire. »
Passant ensuite à des intérêts d'un autre ordre, il propose des réformes clans l'administration judiciaire, à peu près comme il en avait mandat par les cahiers d'Avallon. Il recommande l'affabilité
et la douceur aux nobles, la justice et l'intégrité aux magistrats, puis termine par cette péroraison poétique :
« Vous, madame, mère d'un si grand roi, vous « roy de Navarre, et vous noz seigneurs princes « du sang, vraies colomneset défenseurs invincibles « de ce royaume, postposez toutes choses pour* « aider et secourir nostre prince et monarque par « voz bons advis, prudence et conseil... Vos sujets... « s'assurans, très-débonnaire prince, que par telle « réformation, verrez le siècle doré renouvelle, « vostre sceptre royal fleurir sur tous autres, tout « amour et dilection des vostres, l'esprit de Dieu « venir en voz hautz faitz et entreprises, augmenter « de jour à autre vostre grandeur et hautesse ; « pour laquelle prierons incessamment, nous, très- « humbles sujetz, qu'il luy plaise vous illuminer et « assistera toutes voz actions »
« Le roy des roys, le seigneur des seigneurs, le « filz de Dieu vivant, Jésus-Christ, nostre rédemp- « teur, veuille mettre en vous la clémence de « Moïse, la piété de David et la sapience de « Salomon ! Ainsi soit-il. »
I« Louange à Dieu et gloire à toujours mais, « auquel est le règne et la puissance ! » Chaque révolutionnaire a son hymne au trèshaut. (1).
(1) La harangue et remonstrance du peuple et Tiers-État de France prononcée devant le roy très-chrestien, Charles neufiesme, tenant ses Estatz à Saint-Germain-en-Laye, 1561.
VIII. — Bretagne s'adresse à la reine et demande des temples pour les protestants.
Le roi était assailli de requêtes présentées par les réformateurs pour obtenir « des prêches et des temples. » A l'une d'elles, était jointe une « confession de foy » en 40 articles, aussi subtile qu'hypocrite. A l'approche de l'ouverture des États, ou pendant les débats même, il en était arrivé une nouvelle par laquelle les réformés se plaignaient sur un ton menaçant de la lenteur que l'on mettait à leur répondre : « Il est à craindre que la pluspart de
« vos subjectz pourroyent sourdre telz troubles,
« séditions et rebellions qu'il seroit malaisé et « comme impossible d'y remédier. »
Avant de quitter Saint-Germain, Bretagne, ayant obtenu de la reine-mère, une audience, lui fit cette supplique produite par M. Abord, dans son Histoire de la Réforme et de la Ligue, à Autun :
« Ne soyez, madame, retardée ou divertie s'il « vous plait, de faire impartir et octroyer à vos « fidèles sujets, les temples qu'ils demandent es « villes et villages de ce royaume, aux fins de « louer le Seigneur, magnifier son nom, faire pro- « fession publique des articles de leur confession, « prier Dieu pour la santé et prospérité du roi, « la vôtre, celle de nos seigneurs les princes du « sang et pour l'Etat et manutention du royaume ;
« car jamais œuvre plus agréable à Dieu vivant, ne « peut être faite ou consentie » (1).