XII. — massacre de Sens
« Le fait de Vassy n'estoit rien, disait-on, au « regard de celui de Sens, dont les Protestans « vouloient imputer la faute au cardinal de « Lorraine, qui en estoit pour lors archevesquc. « Le prince de Conclé se plaignoit grandement de « cet accident, l'appellant massacre et grande « cruauté. (2).
Jean de Serres et de Thou ont donné à ces expressions la sanction de leur autorité d'historiens, et de nos jours même, clés écrivains sérieux ont fait du massacre de Sens, le point de départ de la guerre civile. En 1860, M. Joseph de
(1) Th. de Bèze. — Histoire ecclésiastique, livre IV.
(2) Mémoires de Castelnau, dans le Panthéon litte'raire.
Croze écrivait encore : « un cruel massacre de « protestants, à Sens, réveilla le souvenir de
« Vassy En apprenant ce massacre, les pro-
« testants, déjà excités par le manifeste du prince « de Condé, n'hésitèrent plus. Ils se soulevèrent « partout. (1).
La question me paraît mériter d'être étudiée plus en détail.
Il ne devrait point entrer clans le cadre de cette histoire de parler de Sens, l'une des principales villes de la Champagne, laquelle était régie par certaines lois autres que celles du duché de Bourgogne et ne jouissait par des mêmes privilèges que cette dernière province : mais les fausses appréciations de quelques auteurs sur les déplorables événements dont Sens fut le théâtre, nous déterminent à nous y arrêter quelques instants.
Pour juger sainement des faits, il ne faut pas perdre de vue l'état général des esprits, particulièrement dans le Sénonais, au printemps cle
Personne ne pouvait ignorer les prétentions et les agissements des révoltés.
Sur la fin cle mars, le 27, Condé avait adressé de Meaux à toutes les Eglises réformées du royaume, une lettre circulaire invitant leurs adhérents à « se saisir des villes et passages, » et à se tenir sous les armes. (2). Quelques jours plus tard, il avait fait appel aux plus notables de son parti pour aller délivrer le roi, prisonnier, disait-il, de
(1) Joseph de Croze. — Les Guises, les Valois et Philippe IL
(2) Théodore de Bèze. — Histoire ecclésiastique, livre VI.
ses ministres et des Guises. La cour était en ce moment à Fontainebleau, à onze lieues anciennes au-dessous de Sens.
On ne tarda pas à savoir comment, avertie à temps, elle avait pu déjouer les entreprises des huguenots, fuir de Fontainebleau où déjà s'acheminait une noblesse rebelle, gagner le sombre château de Melun, et enfin rentrer à Paris. Condé, aidé de d'Andelot, s'était alors tourné contre Orléans, et le 7 avril, s'en était emparé. Là, il convoqua sans perdre de temps tous ses partisans réformés ou mécontents, et le lendemain envoya son fameux manifeste.
Une armée se forme sous les murs d'Orléans. Les routes sont garnies de gentilshommes qui arrivent en armes de toutes les provinces.
Ces prises cle villes, ces mouvements de troupes étaient bien faits pour jeter l'alarme parmi les populations : et coupables eussent été les magistrats qui ne se seraient point émus de ces symptômes de révolte et n'auraient pas pris des mesures pour en prévenir les effets.
Il est loin de ma pensée d'excuser à l'avance d'odieux forfaits : j'expose simplement les circonstances qui provoquèrent l'irritation et la défiance, mais ne justifient pas les excès.
Malgré l'interdiction portée par Fédit de juillet contre les réunions publiques ou privées des calvinistes, « quelques-ungs » à Sens, étaient parvenus à tromper la vigilance cle la police et à éviter les poursuites des officiers municipaux, en se réunissant de nuit, dans certaines maisons particulières. Lorsque parut Fédit de janvier qui donnait au
218 chapitre iv. — (1561—1562)
nouveau culte une sorte d'existence légale, ils se montrèrent au grand jour. Contenus jusqu'alors par la fermeté du maire, Robert Hémard, mais depuis, encouragés par l'exemple et l'attitude des chefs du parti, ils se mirent à bâtir « en un beau « lieu joignant les fossés de la ville, un parloir « fermé, pour l'exercice de leur religion. » Cet édifice, construit sans cloute à la légère, puisqu'il paraît n'avoir été commencé qu'après le 22 février 1562, était achevé avant la fin de mars de la même année. Pour y tenir une assemblée publique, il fallait faire la déclaration de la réunion projetée à l'autorité civile, qui avait le droit d'envoyer ses agents veiller à ce que rien ne s'y passât de contraire à la paix publique. Les sectaires remplirent cette formalité; mais Fédit, bien qu'enregistré depuis le 6 mars au parlement de .Paris, n'avait encore été ni expédié, ni publié à Sens.
Robert Hémard s'en prévalut pour interdire l'ouverture du prêche. Sa réponse à la requête des protestants, est du reste empreinte de modération et de sages conseils, autant que de courage et de fermeté. (1).
(1) Cette pièce a été produite par M. Challe, dans son Histoire du Calvinisme et de la Ligue, dans le département de l'Yonne, sur la copie que M. le docteur Crou, en avait faite avant qu'elle eut disparu des archives de Sens. Il n'est pas hors de propos de la transcrire de nouveau.
« Réponse de maître Robert Hémard, lieutenant-criminel et « maire de la ville de Sens, à MM. Claude Aubert, Pierre « Guyot, avocats, Jehan Balthazar et Pierre Jamard, procureur « de iceulx qui se disent fidèles de l'Église réformée de Sens ;
« Que ne trouvons et n'y auroit non plus expédient plus cer- « tain et mieux assuré pour le repos public de la ville de Sens
Mais déjà, régnait en ville une certaine agitation.
Le prêche sous les murs (joignant les fossés), n'était pas seulement une provocation aux catholiques, il pouvait, à un moment donné, devenir un poste avancé, menaçant pour la cité. L'inquiétude était générale et les appréhensions du maire allaient être justifiées par les événements.
Au mépris de la défense de Robert Hémard, les réformés avaient fait venir leurs partisans de cinq à six lieues à la ronde, pour l'inauguration de leur salle; et le 29 mars, jour cle Pâques, « environ six cents personnes s'y trouvaient réunies. La journée, cependant, s'écoula sans tumulte. Les portes cle la ville avaient été fermées, à l'exception de la porte commune où était établie une forte
« et entretenement de la paix et tranquillité, que des suppliants, « confessent, par leur requête, y avoir été* continuée jusqu'à ce « jour, que s'abstenir de faire assemblée et presches dans « ladicte ville et faux-bourgs d'icelle, deffendus par les édicts et « ordonnances du roy et inaccoutumez audict Sens: tt au con- « traire que, en y introduisant et faisant nouveaux presches par « les non envoyez è3 lieux où elles ne furent oncques faictes ni « reconnues, on blessera le repos public, on ne prestera l'obéis- « saace due au roy, et il y a crainte de mettre la ville en péril « et dangers par les inconvénients qui peuvent en survenir : que « si les supplians entendent que aucun d'eux se mettent en teste « que par un dernier édict du roy, il leur soit tolli faire et « innover tels presches, ils doivent avoir patience que ledict « édict soit vu, que en attendant publication de la cour de parle- « ment venue jusqu'à nous, cependant se contenter de recevoir la « parole de Dieu qui leur a esté donnée et à leurs prédécesseurs « purement... simplement, et la vérité annoncée jusqu'à ce jour « par ceux qui en ont été appelés selon l'observance de l'Eglise « catholique, sur laquelle les roys de France se sont de tout temps
220 chapitre iv. — (1561—1562)
garde. Mais le lendemain 30, environ vingt-cinq huguenots de Courtenay, traversant les ponts et le faubourg d'Yonne pour s'en retourner, « furent « poursuivis par les mariniers jusque au village « de Paron, distant d'une lieue de la ville. Là, « s' étant jetés clans une maison, » ils y furent tenus assiégés jusqu'à l'arrivée de « quelques gentilsce hommes venus à leur secours. »
« Ce même jour, après cïiner, Hémard, accom- « pagné de Guillaume Poissonnet, archidiacre... et « de Pierre Tolleron, conseiller au bailliage, se » rendit à Melun, auprès du cardinal de Lorraine pour lui faire son rapport et obtenir, par son crédit, que l'édit ne fût point publié, ni les prêches tolérés clans la ville de Sens. (1).
Mais les huguenots étaient impatients d'obtenir
« religieusement réglés et heureusement conduitz au repos de « leurs sujecfz. Eu ce faisant, ne sera la condition des supplians « pire que celle des roys, et non pas, comme ils le disent « au commencement de leur requeste, pire que celle des bêtes « brutes,
« Partant les requérons, et faisant néanmoins justice, leur fai- « sons deffense de s'assembler et faire ni souffrir faire nouveaux « presch.es; leur enjoignant d'attendre et de suspendre l'exécu- « tion de leur entreprise première non autorisée, jusqu'à ce « qu'ils entendent certainement de nou*, aussi ce qu'il aura plu « au roy par édict qui sera publié en la cour de parlement, « arrêté et ordonné sur le différend de la religion et repo* « public, et sous les peines portées par le3 edietz du seigneur « roy sur ce faicts et reçus, pa" lesquelz noua ne devons nous « trouver aux presches et assemblées nouvelles mentionnées en € ladicte requeste, d'aultant qu'elles sont prohibées et deftendues. « Leur déclarant qu'au cas où il adviendroit inconvénient, nous « nous adresserions par voie de justice aux principaux et plus « apparents de la compagnie, les rendrions responsables de tous
cette publication. Ils se présentèrent le 10 avril clans l'auditoire du bailliage, pour demander la pleine exécution de l'édit du 17 janvier. Le maire répondit en présentant les lettres suspensives qu'il avait obtenues, et fît opposition à l'objet cle la requête, jusqu'à ce que le roi eût fait « savoir plus « certainement son intention. » D'ailleurs, il était informé, dit-il, « que ceux de la religion avoient « délibéré de faire entrer en la ville, certain « nombre de gens pour s'en emparer, et notâmes ment piller le grand temple et y faire leurs « prêches. » Jean Ménager, élu et avocat, confirma
« ceux y allans sous leur ombre et indue auctorité, ferons dore- « navant entier devoir et de toutes partz ferons cesser toute « émotion de quelque part qn'elle procède. Et, comme nous « sommes avertis qu'à la première émeute qui se fera au nom « des suppôts et adhérens à la religion des supplians, s'y doi- « vent trouver secrètement à leur suite et y sont préparés, « qu'ils nous haïssent, qu'ils doivent nous occire à leur suite et € saccager nos maisons, que ouitre la sûreté que nous, comme « juge établi par la majesté du roy, notre souverain seigneur, « nous devrons maintenir à rencontre de tous autres, déclarons « d'abondant que nous nous mettons en la garde de tous ceux « qui se pourront trouver à cette assemblée ou suite d 'icelle, « au cas que, contre les édietz du roy et deffenses ci-dessus con- « formes à iceulx. elles se fassent ou attentent à se faire. Et, « entéiinant à cet égard la requeste qui, présentement a été « faicte par Me Noël Moncourt, avocat du roy, seront faictes « deffense, sous l'auctorité du roy, par les carrefours de la « ville de Sens, de porter dans ladicte ville et fauxbourgs, « armes et bastons, si ce ne sont le.s personnes auxquelles il « est permis d'en porter par les édicts du roy, sur ce faietz et « dernièrement publiés a Sens, le tout sous les peines y « portées. »
(1) Théodore de Bèze. — Histoire ecclésiastique, livre VI.
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les paroles du maire en disant que lui aussi, « en « avoit reçu bon et certain avertissement. » (1).
L'émotion et les circonstances avaient appelé la foule dans l'auditoire ; et parmi le peuple, circulaient des bruits alarmants.
L'un, arrivant sans doute des environs de Villeneuve-l'Archevêque, avait rapporté « que les alliez « desditz hérétiques et rebelles estoyent par les « champs du cousté de Troyes... pour s'emparer « de ladicte ville; » un autre avait appris sur la route de Montargis, que les campagnes « du Gastinoys » étaient également pleines de soldats en marche sur Sens. (2).
Ces rumeurs n'étaient pas invraisemblables : une entreprise contre Sens répondait à la lettre que le prince de Condé avait adressée quelque jours auparavant (le 27 mars) « aux Églises des principales villes... pour avertir... qu'il étoit nécessaire... « qu'on se saisit des villes et passages. » (3).
D'un autre côté, Théodore de Bèzc fait à ce sujet un précieux aveu. Après avoir traité de mensongères les déclarations de Robert Hémard et de Jean Ménager, il nous apprend, un peu plus loin, en parlant des premiers pillages, que l'amiral de Coligny avait en ville une garnison de sa compa-
(1) Th. de Bèze. — Histoire ecclésiastique, livre VI.
(2) Extrait des archives de Sens, chapitre 27, dans un manuscrit du XVIII* siècle, appartenant à M. Quantin, ancien archiviste de l'Yonne. — Mémoire de Balthasar Taveau, d'après les pièces justificatives de l'histoire du calvinisme de la Ligue dans le département de V Yonne, par M Challe.
(3) Th. de Bèze, t. 2, p. 4.
gnie. (1) Il n'est pas téméraire de croire et d'avancer que cette garnison devait, à un moment donné, prêter main-forte dans l'intérieur, aux ennemis du dehors. C'est ainsi qu'il en avait été à Orléans et dans presque toutes les villes tombées au pouvoir des rebelles.
A la vue de ce pressant danger, Robert Hémard avait convoqué chez Pierre Tolleron, conseiller au bailliage, une assemblée des échevins, afin de s'y concerter sur les mesures nécessaires au salut public. (2).
Par suite des délibérations prises, on se hâta de rajuster sur leurs affûts les canons des remparts, on renforça la garde des portes, on ne laissa ouverts que les guichets indispensables.
(1) « Furent prises les armes appartenantes à certains gen- « tilshommes de la compagnie de l'amiral étant lors en garnison « en ladite ville de Sens. »
Histoire ecclésiastique, t. 2, p. 244.
(2) Un protestant anonyme qui a laissé des mémoires, affecte de voir, dans cette assemblée, un conciliabule secret où le massacre fut résolu. Voici le texte de son récit extrait d'un manuscrit de la bibliothèque de M. Quantin : « Pour l'exécution « de ce cruel dessein, Robert Hémard, maire par continuation et « nostre persécuteur, ayant la force tn main, l'artillerie, les clés « de la ville et les dixainiers, assembla après le massacre de « Vassy, le plus secrètement qu'il put, dans la maison de Pierre « Tolleron, conseiller ; Baptiste-Pierre Grenetier, Jean Poulangis « dit Bon-Marchand, Joachim du Bourg, eschevins, Etienne « Garnier, procureur de ville et Balthasard Taveau, l'un des 4L principaux séditieux, procureur de la communauté de ladite € ville ; leur remontra être expédient et nécessaire d'avoir la « force en main : A cet effect, eslut chefs de guerre, capitaines et « cantons, esquels fut ordonné de lever secrètement un nombre « d'hommes en toute diligence, pour exterminer nos frères qui « édifioient, et par malice esteindre leur mémoire. »
224 chapitre iv. — (1561—1562)
A chaque phase nouvelle de cette journée si agitée du 10 avril, les esprits s'exaltaient de plus en plus, l'irritation montait.
Dans l'imagination des plus ardents, l'ennemi que l'on avait vu à dix lieues, des côtés de l'est et de l'ouest, était déjà sous les murs de la ville; dans la ville même, peut-être.
Ainsi va l'esprit inquiet et surrexcité des masses : que de fois ne l'avons-nous pas vu !
Vers dix heures du soir de ce même jour, selon Théodore de Bèze, la foule se porta chez quatre des réformés les plus acharnés qui prirent la fuite, à l'exception d'un seul. Ce dernier était un imprimeur nommé Richebois. Surpris dans sa maison, il y fut tellement battu, qu'il y resta demi mort.
La journée du lendemain n'est marquée par aucun incident.
Le dimanche 12, jour de Misericordia, ou du Bon- Pasteur, on faisait à l'église Saint-Savinien, suivant un usage antique, (1) une procession générale à laquelle se joignirent, comme d'habitude, les habitants de quelques villages voisins.
Les huguenots, espérant sans doute tirer avantage du tumulte que pourraient produire de nouvelles provocations, se mirent, selon Claude Haton à « passer par le milieu des catholiques et à les « injurier suivant leur coutume, en les appelant « papistes, trésors du purgatoire du pape, fdo- « lastres et pauvres gens aveuglez et lourdement « abuzez par les caffards de prebstres et autres
(1) Balt. Taveau, dans M. Challe, p. 308.
« injures ; et à les poulser avec les bras et les « épaules fort rudement, jusque à faire tomber « quelques-ungs par terre. » (1).
C'est du reste le système qu'ils employaient depuis les premiers jours de leur association ; usant « des oultrages, injures et excès » envers « pince sieurs habitans durant lesclits prescbes qui « durèrent une caresme. » (2). « Toutefois », continue Claude Haton, « pour cette première entrée, « n'y eut aucuns coups donnés de lapart des catho- « liques... La procession ne cessa pour ce d'aller « son train par les rues et de suyvre les prebstres « qui marcboient toujours cbantants. La proces- « sion arrivée en ladite église Saint-Savinien, le « prédicateur des catholiques (Begueti, religieux « de l'ordre des Dominicains ou Jacobins) « non « toutefois qu'il les incitât à se jeter sur lesdits « hérétiques,.... advisoit ses auditeurs d'une chose « qui estoit d'être très-vigilants et de provicier (3) « pour se donner garde d'être surprins et saccagez « par iceulx huguenots, remettant devant leurs « yeux et en leurs mémoires les séditions jà aclve- « nues en certains lieux et villes du royaume et « nommément en la ville de Paris... Cependant « que le prédicateur catholique de Sens, admo- « nestoit ses auditeurs,.. . tout en un moment, sans y « penser, les huguenots furent assaillis en leur « presche par gens inconnus des villages et faux- « bourgs qui, si vivement se ruèrent sur eux à
(1) Mémoires de Claude Haton.
(2) Bal t. Taveau.
(3) De providere, prévoir, aviser.
226 chapitre iv. — (1561—1562)
« coups de pierres et de bastons, comme de pieux « de haies et leviers, qu'ils n'eurent le loisir de « mettre la main à leurs pistolles et arquebuses... * fut la meslée fort grande à leur désavantage, qui « en assez bon nombre, furent sur le champ tuez « et leur halle abattue et du tout ruynée en moins « d'une demie heure, sans y demeurer bois entier, « couché ni debout.
« Et advint que les huguenots qui s'estoient
« saulvez de leur presche à la fuite, ayant moyen « de bander leurs pistolles et arquebuses, les desta- « chèrent par les rues sur lesdits catholiques, « aulcuns desquels furent blessez; qui fut cause « d'empirer la sédition, car les catholiques se « voyant attaquez, s'employèrent pour leur défense, « et fut, le reste du temps, la journée si furieuse, « qu'audit Sens ne demeura nulz huguenots que « ceux qui eurent le moyen de se bien celer et « cacher, et estoit mons le huguenot, bien heureux « qui pouvoit gagner la maison de quelque prebstre « son aray pour s'y saulver. Le meurtre fut grand « desditz huguenotz, et ne fut pardonné qu'à ceulx « qu'on ne put avoir, sans distinction d'hommes, « de femmes de prebstres, moynes ni clercs. »
Dans la soirée, quelques cavaliers ayant la garde du prêche, voulurent prendre leur revanche : mais « ils n'allèrent pas loin sans estre chargés et mis « à terre de dessus leurs chevaux, et il ne leur fut « faict pardon, non plus qu'au prédicant.
« Il (le capitaine) à demy-mort, fut prins par les « enfants cludit Sens, après qu'il fut abattu de « dessus son cheval, auquel mirent une corde en « l'un de ses pieds et jambes et le trainèrent par
niAPitRE iv. — (156i— 1*56.2) 2?7
« les rues, de carrefour en carrefour, faisant le « ban et cry, en disant : gardez bien voz pourceaux, « nous tenons le porcher. Et à chacun carrefour, « faisoïent du feu de feurre (paille) sur son corps « pour le brusler. Hz appeloient ledit capitaine le « porcher et les huguenots de Sens, les pourceaux, & d'aultant que leur presche étoit près du marché « aux pourceaux. Les enfants, après avoir bien « traisné et pourmené ledit capitaine par les rues, « l'allèrent jetter avec ses autres pourceaux en la « rivière d'Yonne. » (1).
Ce récit sommaire confond dans une même action les événements des J2, 13 et 14 avril : mais les faits sont développés jour par jour, dans Théodore de Bèze, et dans les mémoires manuscrits de Balthazar Taveau. Selon ce dernier, les catholiques « retournans de la procession... de Saint-
Savinien, allèrent raser et mettre par terre
laclicte grange et logis où se faisoyent lesdicts presches, dont aucuns desclitz hérétiques irrités, usèrent de menasses et parolles arrogantes; s'armèrent et se mirent à tenir fort en quelques maisons , proche de l'église Sainct-Pierre-le- Roncl. Et entre autres un conseiller armé de deux pistolles s'adressa, environ l'heure d'une heure après midy, à quelques vignerons proche de sa maison, assise ou quartier de Saint-Pierrele-Donjon, les injuriant et menassant. De quoyprovocquez s'esmurent et forcèrent la maison cludict conseiller, qui fut mis en prison pour comprimer Fémotion , laquelle toutes foys ne put être
(1) Claude Haton.
228 CHAPITRE iv. — (1561—1562)
« retenue. Car le peuple... irrité de l'orgueil et « haultesse indicibles desclicts hérétiques, et des « oultrages, injures et excès qu'ils avoycnt faicts à « plusieurs habitans durant lesdicts presches qui < durèrent une caresme, se mit en une extrême « fureur qui dura jusques au mardy, de toutes parts « de ladicte ville. Et pendant ces deux jours, « furent tués onze desdictz hérétiques.
« Le premier desquels fut un nommé Mombault, « homme d'armes, qui le premier, se mit à tenir « fort en sa maison susdite, de laquelle il partit la « hallebarde au poing, dont il tua ung pauvre « vigneron qu'il rencontra ; mais incontinent fut « mis par terre; furent aussy cinquante-cinq de « leurs maisons pillées et forcées, et ne fust « demeuré aucun d'entre eulx, s'ilz n'eussent été « saulvés et cachés par aulcuns de leurs amys. » (1)
Les mémoires d'un protestant déjà cités, désignent par leurs noms dix-sept victimes, savoir : sept pour le premier jour, cinq pour le deuxième jour et cinq pour le troisième jour (mardi). Théodore de Bèze en nomme huit pendant la journée du dimanche, une pendant la journée du lundi et trois pendant la journée du mardi, en y comprenant un marchand « nommé Landry, » et Jean de Longpré, concierge des prisons criminelles, qui paraissent avoir été l'un et l'autre mis à mort, le dernier jour de l'insurrection. Il est à remarquer encore que dans ce nombre se trouvent cinq ou six noms qui ne figurent pas sur la liste clu
(1) Balthasar Taveau, dans M. Challe, p. 306, 307. — Archives de la ville de Sens, chap. 27, dans le manuscrit de M. Quantin.
protestant anonyme ; ce qui porterait le nombre des victimes nommément désignées à vingt-trois. Théodore de Bèze ne termine pas moins en ces termes: «En somme outre trente ou quarante maisons dans lesquelles les séditieux (par cette épithète il désigne les catholiques) furent rembarrés, ils en pillèrent de « quatre-vingt à cent, et tuèrent « environ autant de personnes de toutes qualités.»
Huit jours après les événements, le 22 avril, le nonce écrivant au cardinal Charles Borromée, lui donne les chiffres de quatre-vingts morts et de trente maisons saccagées ou brûlées selon son expression.
Suivant Jean de Serres, « cent personnes de « toutes qualitéz furent tristement occises à Sens... « et leurs maisons pillées. > De Thou reproduit ce nombre et, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, un Sénonais peu connu, du nom de Gressier, amplifiait encore cette évaluation. (1). Je ne crois pas devoir m'y arrêter.
En parcourant la liste desr maisons dévastées, on peut se rendre compte de la gravité du péril où était la ville au moment de l'insurrection, si Ton veut remarquer la position sociale qu'occupaient, en assez grand nombre, les partisans des huguenots, peut-être pourrait-on dire, les conjurés. Dès le premier jour, avant qu'on s'en prit aux personnes, ce sont les demeures de cinq conseillers au bailliage, d'un élu, ou juge en matière de finances, du procureur du roi, d'un avocat du roi, de deux
(l) Un extrait du manuscrit de Gressier, dans le recueil de M. Quantin, mentionne, page 75, un fait de 1568.
230 CHAPITRE iv. — (1561—1562)
ou trois autres avocats, du juge enquêteur, du prévôt de Sens, d'un greffier, d'un médecin et de plusieurs autres notables qui sont envahies. Aucun de leurs habitants ne figure parmi les personnes mises à mort : les uns étaient en fuite, les autres avaient été épargnés ou se tenaient cachés.
Quelques jours plus tard, le prince de Condé, informé des événements, s'en plaignit à Catherine de Méclicis, par cette lettre qui fait aujourd'hui partie de la collection d'autographes de M. le duc d'Aumale, et dont nous trouvons la copie dans le recueil de documents sur Sens, appartenant à M. Quantin.
Orléans, 19 avril 1562.
« Madame, la connésance que j'é de vostre bon « naturel, me donne assuirance que sy este an « lyberté, comme il plaist à vostre Majesté nous « faire antandre, que ne léserez ympuny le fait sy « hunumain quy s'ait esséquté à Sans. Vous assu" « rant, madame, qu'yl est besoin d'an faire une « bonne jeustysse pour faire connoistre à tous vos « seugès que se n'et pas vostre voulonté, mais « campt (qu'en) n'estes très-fachée, et pour sela que « leur fairés connestre la faulte qu'il ont faict, de « jurnellement tués vos seugès et rompre vos esdis « pour satisfaire à leur pasion tropt dommageable « pour se réosme, au regard de l'importance « c'aporte après soy tel essemple
Sur cette plainte, et sur le rapport qui l'accompagnait, une enquête fut ordonnée : mais les huguenots de Sens n'ayant pas obtenu le résultat qu'ils en attendaient, deux d'entre eux, Claude Gouste,
prévôt de Sens et Jean Penon, procureur du roi, dont les maisons avaient été pillées, rédigèrent une nouvelle requête, et se faisant accompagner d'un « conseiller du grand conseil, ils la présentèrent au roi. « Le sieur de Charlus fut envoyé « pour informer » de nouveau.
L'information aboutit à une sentence contre les huguenots mômes. C'est un résultat auquel chacun devait s'attendre, si les juges tenaient compte des ordres envoyés le 27 mars par le prince de Condé à ses partisans; des révélations d'un complot contre la ville faites au maire et à Jean Ménager; cle la présence clans les murs, au moment de l'insurrection, d'une garnison à la solde de l'amiral ; clés rumeurs fondées ou non, cle troupes en marche du côté cle Troyes et du Gâtinais et se dirigeant sur Sens; enfin clés provocations des huguenots pendant tout le carême précédent, et à la procession de Saint-Savinien.
La cause entendue, « il fut commandé » aux « réformés « en la présence de Charlus et en Tasce semblée tenue en la chambre de ville, de sortir « delà ville dans deux jours, ou cle se rendre prisonce niers dans la maison archiépiscopale, avec gardes « à leurs dépens. Le lendemain donc, sortit une <( partie d'iceux qui furent fouillés et visités, leur « disant les portiers avoir charge de ne leur perce mettre emporter sur eux plus de cinq sols. » (1).
Plusieurs ne rentrèrent qu'assez longtemps après
(1) Théodore de Bèze, t. 2, p. 247.
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la paix : mais « oncque depuis n'y eust presche « publie de prédicans auclict Sens. » (1).
Les troubles de Sens, que Castelnau qualifiait simplement « d'accident, » étant ce que Ton vient de lire, comment l'épi thète de massacre a-t-elle prévalu? D'abord, c'est l'expression employée par Conclé dans ses plaintes à la reine ; ensuite un pamphlet consistant en une gravure repoussante éditée dans un but de propagande révolutionnaire, comme on en vit surgir en grand nombre à cette époque, a été pris et présenté par les intéressés, pour un véritable document historique. La légende du dessin représentant le massacre, n'est autre chose que le sommaire illustré du récit cle Théodore de Bèze, à peu près clans les mêmes termes et dans le même ordre.
Son titre : Massacre fait a Sens ex Bourgogne, par la populace, au mois cV avril 1562, avant qu'o prinst les armes, écrivait en 1865 M. Blin, d'Auxerre, « est un grossier mensonge historique. » En effet, sans parler des faits antérieurs à redit de janvier, rappelons sommairement quelques dates des entreprises des révoltés. Le 27 mars, appel de Conclé à ses partisans cle se tenir sous les armes; le 30 mars, marche cle Conclé contre la cour réunie à Fontainebleau et poursuite du roi jusqu'à Paris ; 7 avril, prise d'Orléans par les rebelles, après plusieurs jours cle troubles; enfin 12 avril, massacre de Sens.
Massacre ! le mot est dur : il exprime l'idée d'un carnage de gens sans défense ; tandis que le récit
(1) Claude Haton.
des faits démontre une collision de combattants occasionnée par les agressions des huguenots. Ceci dit, cependant, sans atténuer les sentiments d'horreur que font éprouver les actes de barbarie et de cruauté, dont un peuple égaré par une fureur effrénée s'est rendu coupable pendant plusieurs jours.