‹ Histoire du protestantisme français au Canada et aux États-Unis (volume 2)Chapitre 14 sur 17 · I. Bruneau · texte numérisé non relu

I. Bruneau

Grenville.

Dans un endroit reculé du canton, loin de l'église paroissiale, vivait, il y a une quarantaine d'années, toute une colonie catholique fortement désireuse d'avoir une église toute proche, afin de mettre fin aux longues courses qui leur étaient imposées pour assister aux services de l'église paroissiale. Nous l'avons déjà dit, dans la province de Québec, quand le curé veut faire construire ou réparer l'église ou le presbytère, il s'entoure des marguilliers, généralement des hommes entièrement à sa dévotion ; ces messieurs qu'il dirige établissent un état des dépenses à faire, puis ils répartissent la dite dépense en annuités garanties par un impôt qui sera prélevé sur la propriété catholique de la paroisse ; ils font approuver leurs comptes par le tribunal et à partir de cette décision, la créance qu'ils ont établie sur la propriété devient une créance hypothécaire.

La colonie n'eut pas recours à ces procédés ; les contribuables bâtirent une chapelle à leurs frais, étabUrent un autel, puis ils appelèrent un prêtre qui fit le reste.

Un jour, le futur desservant de la petite paroisse apporta avec lui un objet étrange ! C'était une plaquette en marbre dans laquelle il avait fait sceller l'os d'un saint dont on n'a jamais su le nom. C'était comme une purification de la construction ; alors, il apporta le saint ciboire et le déposa dans le tabernacle où il voisina avec le « Bon Dieu » qu'il y enferma aussi, afin qu'il fût témoin de la dévotion des fidèles. Notez que, contrairement aux usages, on

ne parla pas de remettre entre les mains de Tévêque les titres de la propriété.

Un jour, M. Vernon, en tournée missionnaire, s'arrêta providentiellement chez l'un des principaux bourgeois de la communauté (M. Beauchamp). La conversation s'engagea; elle se prolongea fort avant dans la nuit et fut reprise pendant plusieurs jours de suite. Frappé par l'argumentation du missionnaire, vivement impressionné par sa piété, M. Beauchamp eut l'idée de proposer à M. Vernon de venir exposer ses idées dans la petite chapelle.

M. Vernon accepta cette occasion inespérée d'annoncer l'Evangile.

La réunion décidée, on fit connaître aux amis l'heure et le jour choisis et personne ne manqua au rendez-vous.

Pauvres gens ; il y en avait qui étaient absolument terrifiés à l'idée de voir un hérétique prendre la parole dans la petite chapelle ; la fermeté du plus grand nombre dissipa leurs craintes et voyant le ^< Bon Dieu » enfermé dans le tabernacle garder le silence on en conclut qu'il approuvait et tout le monde écouta avec intérêt.

Comme au temps de Calvin, de Farel et de Viret, alors que la prédication du vieil Evangile retentit sous les voûtes immenses des grandes cathédrales échelonnées sur les rives des lacs de l'Helvétie, on entendit dans la petite chapelle le chant encore timide de ces

J.-A. Vernon.

courageux colons, et les échos des collines voisines répétèrent à l'envi les paroles qui finirent par monter hardies vers le ciel : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, paix sur la terre et bonne volonté parmi les hommes ! »

Le prêtre ne revint plus ! Aujourd'hui c'est une nouvelle génération qui se réunit dans l'humble chapelle des pères, et les fils ont gardé fidèlement l'héritage qu'ils en ont reçu.

Pierre Beauchamp, un fils de l'initiateur du mouvement, fut Tun des premiers fruits de la petite école protestante qu'on ouvrit pour la colonie. De bonne heure, il se fit remarquer par le sérieux de son caractère^ ce qui décida ses parents à l'envoyer à la Pointeaux-Trembles. Après quelques années de séjour dans l'Institut missionnaire, il fut admis au Collège presbytérien où il fit de bonnes études. Aujourd'hui, il est pasteur de l'église de Sainte-Anne de Kankakee dans rillinois ; son ministère y est fort apprécié et béni.

En dépit des belles promesses du début, l'œuvre d'évangélisation à Grenville n'a pas donné tout ce qu'on était en droit d'en espérer : la foi des pères ne s'est pas refroidie, mais les jeunes gens, attirés par les immenses avantages qui leur sont offerts dans les provinces en formation de l'ouest canadien, y sont allés planter leur tente. Ils sont là, disséminés mais fidèles. Nous croyons que dans ces milieux nouveaux que viendront peupler les immigrants, ils sauront exercer une influence religieuse; nous demandons à Dieu de les garder, afin qu'ils conservent le bon dépôt de cette vérité qu'on leur a fait connaître dans la petite chapelle qu'avait bâtie leurs pères. Bien ou mal

entourés, il est bon qu'ils sachent dire ce que TEvangile a fait pour eux, répétant avec saint Paul : « Je n'ai pas honte de l'Evangile de Christ, car c'est la puissance de Dieu pour le salut de celui qui croit. »

Namur.

Le nom donné à cette petite colonie, trahit l'origine de ses fondateurs. Des Belges étaient venus là pour arracher à la terre de quoi vivre et de quoi élever leurs familles. Si l'on se demande, connaissant le pays, pourquoi ces hommes pratiques choisirent ainsi la partie la moins accessible, juchée sur les plateaux élevés et de beaucoup inférieure comme rendement aux terres de la plaine, on ne trouve qu'une expHcation et c'est la bonne ! Ils s'établirent là, parce que ces terrains étaient offerts à des prix accessibles à leurs bourses, et puis il y avait des lacs dont les poissons abondants apporteraient quelque variété à leur table, des bois dans lesquels de temps en temps on irait chercher un peu de gibier.

Ces pionniers étaient catholiques et, dès le début, ils se mirent au travail avec un courage qu'on ne saurait trop admirer. Il y avait alors parmi les chefs de famille, les Collard, Edam, Frison, Girard, Pinon, Roquel et quelques autres. Ils abattirent les premiers arbres afin de se faire une petite place sur laquelle ils construisirent les premières cabanes.

Trois ans après cette installation bien primitive, deux chefs de familles françaises et catholiques, Michel Favier et Louis Cachet, vinrent augmenter le contingent de la colonie qui grandit encore en 1876 à la suite

de nouvelles arrivées des familles de Jean Foucher, Joseph Armand, Auguste Lamoise et Hippolyte Rault. Il y avait avec ces dernières venues un missionnaire, homme de Dieu auquel le Seigneur allait confier la charge d'ensemencer pour lui un sol passablement difficile. Cet homme c'était G.-C. Mousseau ; il organisa d'abord une école du soir dans un « camp » et, tout en enseignant, il annonça l'Evangile. Comme Mousseau était parmi les derniers venus, les Français, les Belges, les premiers occu-

Hpants, en éprouvèrent du dépit et ils le firent voir en troublant les assemblées. Les auditeurs attentifs s'intéressèrent assez vite aux enseignements du missionnaire ; ils les contrôlaient en recourant à la Bi- 1 ble; aussi il y en eut plusieurs qui

G.-C. Mousseau. crurcnt au Seigneur et se convertirent à lui.

Ce renouveau moral, qui aurait dû réjouir les cœurs de tous, inspira des sentiments de jalousie à ceux qui s'étaient volontairement tenus à l'écart de « la messe protestante » et ils travaillèrent pour organiser une opposition. Comment cela se fit-il, on ne sait, mais le clergé qui ne s'était guère occupé de ces disséminés, eut tout d'un coup pour eux des tendresses de mère et il s'alarma de ce qu'un « loup était entré dans la bergerie » — une bergerie que le prêtre n'avait pas souvent visitée ! — Comme il fallait s'y attendre, l'ingérence du clergé en l'affaire amena des persécutions et les petites mahces des premiers jours finirent par prendre des proportions alarmantes ; il y eut des vies

qui furent en danger. Cette intervention, qui aurait pu tout compromettre, hâta les décisions; et, après avoir vu à l'œuvre l'esprit de Rome et celui de Christ, les timides se prononcèrent pour ce dernier. La sincérité de ces conversions consenties presque sous le feu de l'ennemi, montra la valeur de la foi des prosélytes, et leur constance unie à leur douceur, — ils ne rendirent jamais le mal pour le mal, — finit par avoir raison des plus farouches, qui déposèrent les armes. La paix allait régner parmi ces exilés qui n'avaient pas voulu se comprendre.

Dans le calme, l'Evangile gagnait les cœurs, l'œuvre du missionnaire prenait de la consistance. Bientôt d'autres familles vinrent du dehors s'établir à Namur et furent gagnées à la cause de Christ par la conduite des colons au milieu desquels elles avaient trouvé un bien cordial accueil ! Citons parmi ces nouveaux venus, lesDole,Pickouce, Raymond, Blanc, Brugnier, Harton, Gillot, Desfroment, Marion, Loignon, Demoorse, Besson, Diringer, Delmas^ Désiré, Van Vanious, Ronveau, Piaza, Goulier, Dauphin, Lods, Fluhmann et, enfin, les Mac Laughlin, représentants de la première famille anglaise qui s'est fixée à Namur.

Comme les arrivées d'immigrants continuaient, le gouvernement, mis au courant des faits, consentit à faire les frais nécessaires à la construction d'un immeuble qui servirait comme pied-à-terre aux nouveaux arrivants. Ce fut comme un essai de communisme ; les immigrants qui avaient quelque chose partageaient avec ceux qui n'avaient rien. Néanmoins, comme cela ne pouvait pas durer ainsi et qu'il fallait un toit pour chaque famille, on renonça à l'habitation

commune et chacun installa tant bien que mal son propre foyer.

Se représente-t-on les privations des premiers jours, quand une ou plusieurs familles sans ressources viennent s^établir sur des terres nouvelles, au milieu d*une forêt vierge où il faut abattre les arbres pour faire place à une Log house qui abritera la mère et les enfants une dizaine d'années? En attendant qu'une scierie dans le voisinage puisse livrer planches et bois de construction indispensables, les habits et les souliers s'usent et on ne sait comment les remplacer. Sur la table, le café manque, le pam n'abonde pas ; la huche est souvent vide. La forêt fournit bien quelques fruits sauvages dans la belle saison. Les lacs sont une grande ressource avec leurs si délicieuses truites. Mais où prendre ces mille et une petites choses qui ne comptent pas et qui sont pourtant nécessaires au confort : le sel, le poivre, par exemple. Il n'y a pas de magasin, pas d'épicerie à moins de vingt à trente milles de distance.

Telle était la condition de ces hardis et courageux colons belges qui .vinrent fonder Namur en souvenir de la patrie.

]y[me Marie-Célonie Graham née Brunelle de La Sablonière, fut leur providence. M"'' Brunelle, élevée dans une famille catholique, était sincèrement attachée à son EgHse. Durant toute sa jeunesse, elle fréquenta régulièrement celle de son village (Saint-Césaire), où son père exerçait la profession de notaire. — Son grand-père était seigneur de Chiboitte. — Ayant perdu son premier mari, M. Dugas, elle épousa, en secondes noces, Thomas Graham, protestant honnête et pieux, dont la douceur et le sérieux exercèrent

h IMMIGRATION HUGUENOTE

sur elle une bienfaisante influence. De cette union naquit un fils. C'est alors que, dans ce foyer paisible, commencèrent les luttes morales, dont la femme n'osait pas toujours révéler les secrets. Quelle serait la religion de l'enfant ? Il y eut, à cette occasion, des combats où la générosité inspira des sacrifices mutuels. L'enfant fut baptisé catholique. En grandissant, il subit l'influence protestante du père. — Un fils issu d'un premier mariage et converti à l'Evangile, sans que la mère en eût connaissance, laissa, un jour, sur sa table un Nouveau Testament. Ce fut le moyen dont Dieu se servit pour amener la mère à la connaissance de son Sauveur. Elle se rattacha à l'Eglise Saint-Gabriel, dont le D*" Campbell était le pasteur. Dès lors, elle s'intéressa à l'évangélisation de ses semblables.

En 1874 et 1875, 1^ Russell-Hall était devenu le centre d'une grande agitation religieuse. Elle entra dans le mouvement, y prit une part active. C'est vers cette époque que la Colonie de la Nouvelle-Belgique, comme on appelait alors le Namur d'aujourd'hui, abattit les premiers arbres, érigea les premières Log houses et commença la grande lutte de la civilisation contre la nature vierge.

Informée par le missionnaire M. Mousseau, des souffrances et des privations de ces colons, M""^ Graham vint à leur secours ; elle passa souvent ses vacances au milieu d'eux, et fut pour la colonie un ange consolateur, qui relevait les courages, faisait naître la confiance en Celui qui nourrit les petits

Mme Graham.

oiseaux ; elle s'occupa surtout des enfants, auxquels elle procura souvent des vêtements et des douceurs fort appréciées par les mères ; par là elle gagna leur confiance.

Pendant qu'on s'occupait de l'installation matérielle, on n'avait pas abandonné « la seule chose nécessaire »; le nombre des chrétiens ayant augmenté, le missionnaire dut songer à construire un lieu de culte. Il fit connaître son projet aux amis et ceux-ci se mirent à l'œuvre, donnant leur travail sans marchander. On construisit une maison à la fois confortable et suffisamment grande. On installa le logement du pasteur au rez-de-chaussée et la chapelle au premier étage. Pendant trente-cinq ans on s'est servi de cette construction un peu primitive ; aujourd'hui le pasteur est mieux logé, le temple mieux aménagé.

Nous avons vu que les moyens de communications étaient absolument nuls ; autour de Namur c'était à peu près le désert. Chêneville et Saint-Emile n'étaient pas encore fondées et le chemin de fer qui traverse Papineauville devait se faire encore attendre. Pour avoir son courrier il fallait faire un voyage de neuf milles et encore ne pouvait-on l'avoir qu'une fois par semaine. Quant aux provisions, il y avait un magasin à quatorze mille et les vivres qu'on pouvait en rapporter en les payant à des prix exorbitants, devaient être portées à dos d'homme. On le voit, c'était tout à fait primitif. D'autres se seraient découragés et s'en seraient allés chercher une vie moins pénible, sous des cieux plus cléments. Nos colons restèrent et, sans aucun secours du dehors, sans subside gouvernemental, ils ouvrirent des routes, celles dont on se sert de

nos jours. Les conditions ne sont pas encore brillantes après presque un demi-siècle d'améliorations, mais ceux qui se rappellent les difficultés des premiers temps savent se réjouir des progrès réalisés.

En 1878 Mousseau, appelé ailleurs, quittait Namur, emportant les regrets de ses paroissiens ; d'autres vinrent continuer son œuvre et comme lui, parce que fidèles, ils furent bénis. De ces ouvriers la plupart sont entrés maintenant dans la gloire, ils se reposent de leurs travaux mais leurs œuvres subsistent. Rappelons pour mémoire le nom de quelques-uns : MM. Omer Camerle, ancien prêtre 1878-1879; Vessot père, les deux années qui suivirent; L. Dionne, A. B. Clément, Israël Matthieu jusqu'en 1887 ; Th. A. Bouchard; H.-O. Loiselle, Emile Fliihmann père, qui fut instituteur pendant sept ans.

De mai 1889 ^ mai 1902 M. J.-E. Cote est pasteur à Namur. Dès son arrivée, frappé par la trop grande modestie des constructions de la première heure, il entreprit de les remplacer par des édifices mieux appropriés à leur destination. Avec le concours de M. Cruchon, alors instituteur, — il est devenu pasteur plus tard après des études régulières au Collège Presbytérien^ — M. Cote dota sa paroisse d'une maison d'école conforme aux exigences de l'hygiène et à partir de ce ni^ment-là, la colonie franco-belge protestante de Namur eut à son service un temple et une école qui lui font grand honneur.

Le zèle de MM. Cote et Cruchon fut soutenu par les conseils sympathiques, les prières et les dons de leur amie M™^ Graham de Montréal et du pasteur de la « Crescent Street-Church » également de Montréal.

Si les premiers occupants revenaient dans leur Petite-Belgique, ils auraient de la peine à s'y reconnaître, tant les choses sont changées ! Les montagnes et les lacs, les cours d'eau et la plaine sont encore là qui rappellent le passé, mais que de transformations le tout a subies! On a construit de belles maisons dont la couleur, souvent ravivée, tranche sur le paysage ; sur les cours d'eau que l'on traversait en se servant de vieilles poutres, ce qui n'empêchait pas toujours de prendre des bains forcés, on a jeté des ponts; et la solitude d'autrefois est troublée par le bruit des scieries hydrauliques et d'un moulin à vapeur. On a installé une fromagerie, un atelier de forge et de carrosserie. Les magasins se sont rapprochés; trois fort bien aménagés, étalent avec fierté le nom de leur propriétaire. Toutes ces industries, tout ce commerce est entre les mains des protestants qui ont tout créé et que le Seigneur a bénis.

Le chemin de fer ne trouble pas encore la tranquillité des habitants de Namur, mais cela viendra; en attendant, ils se servent des cours d'eau et des lacs pour le transport des bois, ce qui constitue une source de grands bénéfices et fournit, par l'abatage qui se fait, en hiver, un travail rémunérateur.

Comme dans les Etats-Unis où l'on compte quelques colonies franco-belges, nos colons ont fait l'esssi de l'acclimatation de la vigne ; l'honneur en revient à un Français M. Michel Favier. Il a fallu se dépenser beaucoup pour venir à bout des difficultés de tout genre; mais l'école du début avait formé les caractères et maintenant sur les coteaux qu'on avait privés de leur bois s'étalent vigoureux des pampres qui fournis-

sent d'abondantes vendanges. On dirait, quand vient rautomne, un vrai coin de France; il fait toujours l'admiration des voyageurs et des citadins qui viennent à la belle saison chercher quelques semaines de repos dans le calme et la tranquillité.

Nos colons fidèles aux traditions du vieux pays avaient jusqu'à ces dernières années conservé l'habitude de célébrer par de grandes réjouissances la fête nationale du 14 juillet. Les catholiques y prenaient part aussi, mais n'arrivaient pas, les premiers temps, à comprendre la signification de la fête ; le curé s'était bien gardé de les instruire, sans doute par simple prudence. — Parle-t-on de corde dans la maison d'un pendu? — Mais ils ont fini par savoir et cela ne les a pas éloignés de la fête. Malheureusement ces dernières années, on a voulu faire du progrès et les réjouissances patriarcales du passé ont été augmentées de consommation d'alcool ; on a organisé le bal public et la jeunesse excitée se laissa parfois emporter à de regrettables écarts. Impuissant à modifier ce qu'ils n'ont pu empêcher, les protestants s'abstiennent; ils se contentent de pavoiser leurs demeures et se réunissent en famille.

Aujourd'hui la population est mélangée; il y a à Namur des Canadiens français et des Irlandais catholiques; des Anglais, des Belges, des Français, des Suisses, des Norvégiens protestants et quelques Italiens encore catholiques; tout le monde est franchement libéral et les froissements qui attristent souvent ailleurs y sont rares. Au point de vue administratif Namur, Saint-Emile de Suffolk et Addington forment une même municipalité au sein de laquelle l'élément

protestant constitue la majorité. En dépit de quelques écarts de langage dus à un prêtre trop zélé, les catholiques reconnaissent ouvertement la supériorité de « leurs frères séparés » et ils les consultent volontiers pour la solution des différends qui surviennent entre eux.

Eglise de Namur.

A Toccasion d'un congrès eucharistique qui tenait ses assises à Montréal, un père Pauliste lança cette calomnie : « Le protestantisme est une religion sans âme. » Que n'est-il allé à Namur ! Il aurait pu en rapporter des informations suceptibles d'inspirations meilleures. A la vue des transformations matérielles et morales dont ce protestantisme qu'il déteste a été la

cause, devant la supériorité des protestants, proclamée par les catholiques mêmes, il eût compris que de telles choses ne viennent pas des hommes seulement, mais que Dieu agit en eux et par eux.

On demandait un jour à M. le pasteur Rey, prédécesseur du pasteur actuel de Namur, M. Dubois : Sonne-t-on toujours Tangelus à Namur ? M. Rey répondit : « Personne ne se rappelle l'avoir entendu une seule fois. En revanche, il n'y a pas très longtemps le samedi soir à dix heures la cloche se faisait entendre; c'était une invitation à régler les pendules et les montres afin que personne ne fût en retard pour le culte du lendemain. »

Excellente habitude à laquelle on a eu tort de renoncer et qu'il faudrait introduire ailleurs si on pouvait espérer que cette sage mesure mit fin à la déplorable habitude d'arriver au temple quand le service est commencé.

UEglise de Namur possède depuis 1882 une excellente bibliothèque dont M. Dionne garnit les premiers rayons ; depuis et, grâce à la chrétienne générosité de quelques amis, d'autres livres sont venus s'ajouter à ceux du début ; on les lit avec plaisir et le troupeau en reçoit édification et instruction.

Les écoles de Namur et du Grand-Lac sont soutenues par le produit de l'impôt scolaire auquel vient s'ajouter un fort subside de la Commission française d'Evangélisation. Celle du Lac Rond n'a encore que dix ans d'existence, mais déjà elle a reçu un grand

Jean Rey.

nombre d'enfants appartenant à des familles catholiques. C'est le blé qui lève.

Au Grand-Lac, la vieille église des débuts a fait place à une charmante petite chapelle dans laquelle se continuera avec la bénédiction de Dieu une œuvre d'évangélisation qui a déjà donné de précieux encouragements.

Angers-Perkins et East Templeton.

Les centres d'activité se déplacent, mais l'œuvre continue; il suffit d'un homme pour attirer autour de lui l'attention du missionnaire.

Edouard Jamieson, après avoir colporté dans la ville (Montréal), durant et après ses études, fut envoyé à East Templeton où plusieurs familles avaient été amenées à la connaissance de l'Evangile. Parmi ces nouveaux témoins, il faut citer M. Sichar, un homme fort entreprenant et d'une activité commerciale à laquelle tout le monde était heureux de rendre hommage. Jamieson, installé sur la terre qu'il avait achetée du gouvernement, donna un bel emplacement à la Société franco-canadienne à la condition qu'on lui aidât à bâtir une maison d'école dans laquelle on pourrait aussi avoir des services rehgieux. Bien que l'endroit ne fût pas tout aussi central qu'il eût été désirable, roffi:'e du terrain fut acceptée et en 1887, Duclos qui avait été appelé à visiter cette œuvre nouvelle, célébra le premier culte, qui se tint dans la maison d'école. Comme c'était tout un événement que cette inauguration, les gens vinrent de loin et le local se trouva trop petit pour contenir les auditeurs attentifs.

A la même époque, David Cornu (de Villars-Mendraz, canton de Vaud, Suisse), attiré sans doute par son frère, Jean Cornu, missionnaire au Canada depuis 1853, acheta une propriété sur les rives de l'Ottawa et sut si bien en tirer profit qu'il étonna ses voisins. Il épousa M™"" veuve Clément^ récemment arrivée du canton de Vaud, et attira autour de lui quelques familles protestantes. Il n'en fallut pas davantage pour que le missionnaire qui succéda à M. Jamieson vînt s'établir au milieu de tout ce petit monde et l'Ange-Gardien, nom catholique donné à l'endroit, devint Angers pour les protestants.

C'est dans les années 1876-1877, que M. Samuel Vernier, le plus jeune fils de M. Vernier, vint s'établir comme missionnaire dans cette localité. Il y rencontra, un jour, M Arsène Grandmaison, de Parkins, une toute petite localité cachée dans les montagnes et qui venait seulement de s'ouvrir à la civilisation. Grandmaison ayant invité Vernier à lui faire visite, celui-ci se rendit à Perkins, un dimanche après-midi, et profita de cette journée pour organiser un service religieux auquel quelques familles prirent part avec un extrême plaisir. C'était la première fois que l'Evangile était prêché dans ce district ; Texpérience allait se renouveler et elle serait bénie. De 1878 à 1894, Vernier prêcha dans la vieille maison d'école de Perkins^ ce qui ne l'empêcha pas de continuer les services commencés à East Templeton. C'est pendant ce temps, probablement vers 1880, que fut bâtie l'église^ dite l'Eglise Blanche d'Angers. La congrégation grandit insensiblement; des jeunes élèves de la Pointe-aux- Trembles devinrent des hommes et fondèrent des

foyers. A ces premiers noyaux vinrent s'ajouter des recrues de la mission, quelques familles pieuses canadiennes dont Tâme n'avait pu être nourrie par les pratiques de TEglise romaine : puis, il arriva aussi quelques familles anglaises, et la colonie protestante s'imposa d'emblée à l'attention des habitants catholiques. Elle s'imposa aussi à leur admiration, car c'est parmi les membres de l'Eglise Blanche que furent généralement choisis les magistrats municipaux chargés de veiller aux intérêts de la commune ou du comté.

Perkins est une petite Suisse, avec ses montagnes, ses lacs et ses bois. Mais son importance relative lui vient surtout de ses mines d'où la population tire sa principale richesse. La congrégation est composée de familles canadiennes auxquelles s'ajoutent quelques familles anglaises intéressées à l'exploitation des mines.

En 1906- 1907, M. le pasteur Saint- Aubin, stationné à Angers, dota Perkins d'une jolie église qui a été bâtie au sommet d'une colline, ce qui lui donne fort grand air.

Aujourd'hui, la paroisse Perkins- Angers, — cette désignation n'a rien d'officiel, — est confiée aux soins spirituels de M. le pasteur C.-F. Cruchon, un ancien élève de l'Institut de Ferney et qui a fait ses études classiques à l'Ecole modèle de Mens.

Saint-Aubin.

Cornwall et les environs.

Depuis un demi-siècle, il était de mode pour la jeunesse canadienne française d'aller travailler dans la Nouvelle-Angleterre et même de s'y établir. Il arrivait assez souvent que dans ce nouveau milieu où il était possible de respirer un air saturé de liberté, nos compatriotes se faisaient un bien immense et nous revenaient moins fanatiques, et plus zélés pour la cause de TEvangile, ils s'unissaient alors à Tune des églises protestantes, une raison pour le clergé de dénoncer l'hérésie. Tant que cela ne fut guère qu'un mal local, la hiérarchie laissa à ses desservants le soin d'y porter remède ; mais, quand on s'aperçut que le mouvement prenait de la consistance, les autorités compétentes se mirent à l'œuvre pour entraver l'émigration. Si le mouvement ne pouvait être arrêté, elles voulaient le surveiller afin de garder au service de l'Eglise ceux qui sur une terre plus libre essayaient d'en secouer le joug. On commença par pousser vers l'Ouest les familles protestantes établies dans les cantons de l'Est. Dès qu'une propriété protestante était à vendre, il se présentait un acquéreur catholique, qui offrait un prix avantageux, et comme nul ne soupçonnait une entente, les fermiers qui voulaient agrandir leur champ de travail vendaient. Sur les limites des provinces protestantes^ on conseilla aux catholiques d'adopter la même tactique ; il fallait envahir le sol et bouter hors du pays les hérétiques. La manœuvre eut un plein succès et l'on vit s'éloigner d'un pays au milieu duquel elles auraient été comme un levain spirituel, un

grand nombre de familles écossaises, qui s'étaient enrichies en cultivant les terres fertiles de la province d'Ontario^ s'enfoncer dans des pays neufs où elles se sont établies sur d'immenses territoires.

C'est ainsi que, durant les vingt-cinq dernières années, on a vu se produire des déplacements considérables de familles protestantes dont la place a été prise par des familles catholiques françaises maintenant établies comme chez elles dans nos cantons de l'Est et sur la frontière de l'Ontario.

Quand le mouvement fut assez accentué pour être remarqué par les moins clairvoyants^ les protestants s'en alarmèrent, car il ne constituait rien moins qu'un péril national. Pour obvier aux inconvénients de cette tactique, on pensa que le plus sage serait de travailler à l'évangélisation des nouveaux venus, la lumière de l'Evangile remplaçant le despotisme du clergé ; c'était bien la seule influence qui pût s'opposer au mal. Mais que cette méthode est lente surtout quand c'est avec des populations maintenues dans l'ignorance et soigneusement fanatisées qu'il faut l'employer! On allait bien introduire le Livre dans les familles, mais qui pourrait en faire la lecture?

Sans se dissimuler les difficultés de la tâche, le Presbytère de Glengary prit l'initiative d'un pareil labeur et fit auprès de la commission d'évangélisation de langue française les démarches nécessaires pour avoir un missionnaire dont il prendrait la responsabilité. M. J. Charles, d'origine belge, terminait précisément son cours de théologie au Collège presbytérien de Montréal. On était en 1894; le comité exécutif lui proposa de s'installer à Cornwall et

Charles y ayant vu un appel d'en haut, se mit immédiatement au travail. Pour un débutant, il eut la charge d'une paroisse très étendue et devant lui un travail très difficile qui exigeait du tact, de la fidélité et beaucoup de dévouement. Charles n'était pas au-dessous d'une telle besogne ; il partit en avril de la même année et courageusement s'installa à Cornwall où il reçut d'ailleurs un très chaleureux accueil. Il rappelle volontiers le souvenir du pasteur de l'Eglise Knox et aussi celui d'un prosélyte, Joseph Prieur dit Gogo, qui se donna tout entier à Jésus-Christ et le seconda dans son œuvre.

Avec l'enthousiasme et la ferveur d'un jeune, Charles se mit à l'œuvre, visitant les familles^ dis- Joseph Charles.

tribuant Bibles et traités, causant chaque fois que l'occasion lui en était offerte. Bientôt il y eut quelques familles qui se montrèrent bien disposées ; le soir, autour du feu, on lisait le Livre dont l'enseignement était une nouveauté. Charles sut tirer parti de cet intérêt qu'on ne cherchait d'ailleurs pas à dissimuler et il organisa des réunions qui furent généralement bien suivies. Comme l'œuvre prenait de l'allure et qu'il importait de grouper toutes ces bonnes volontés pour en faire des moyens d'action, le conseil presbytéral de l'Eglise Knox mit un local à la disposition du missionnaire et ce fut pour Cornwall le début de l'Eglise française.

Jeune et plein de zèle, notre homme de Dieu ne se borna pas à exercer une action bonne sur Cornwall

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seulement ; il visita successivement la côte Saint- Georges, Glen Roberstown, Dalhousie, North Lancaster, Alexandria, St-Patrick, Rivière Beaudette, Glen Norman, Martintown.

Partout le missionnaire eut l'occasion de parler du message dont il était porteur; il organisa des réunions et tint des services bilingues.

A Cornwall surtout il rencontra de bien précieux encouragements; il put organiser une école du dimanche qu'il installa au centre de la cité; il eut la joie de voir des âmes se donner à Dieu et posa les fondements d'une Eglise vivante. En 1905, sur la recommandation de son presbytère, Charles était consacré au saint ministère et peu après^ il avait la joie de recevoir à la sainte cène onze catéchumènes adultes qu'il avait eu le privilège d'amener à la connaissance du Sauveur.

En dépit d'une forte opposition des quatre prêtres catholiques de l'endroit, l'œuvre marchait, mais elle marchait lentement; aussi^ en mars 1896, on louait la salle des Royal Templars et l'auditoire s'augmentait sans cesse.

Les succès de Cornwall ne firent pas néghger les visites missionnaires ; Charles était infatigable ; dans la semaine on pouvait le rencontrer sur les routes, cherchant à Martinette, Avonmore, Moosecreek, Lunenberg des âmes pour son Maître.

Mais Cornwall continuait à donner des encouragements ; des dames, de vraies Lydie, renoncèrent aux erreurs de l'Eglise de Rome et vinrent, sans se préoccuper de l'opposition qui grondait autour d'elles, grossir les rangs des témoins de Jésus.

l'immigration huguenote 363

Contrarié, par les progrès de l'hérésie, un prêtre défia publiquement le missionnaire en lui offrant une réunion contradictoire dans une famille que les visites du missionnaire avaient impressionnée. C'était de la part du prêtre un véritable acte d'audace dont il -espérait beaucoup recueillir tout le profit. Mais il représentait une mauvaise cause et le débat, dans lequel il ne sut pas même observer les règles de la bienséance^ lui aliéna la famille qu'il voulait « sauver». Quelque temps après, tous les membres demandaient leur admission dans l'Eglise évangélique.

N'ayant pu les convaincre, notre bon apôtre organisa autour des membres de cette famille toute une conspiration; les persécutions allèrent si loin que, de guerre las, tous prirent le parti d'aller sous un ciel plus clément, chercher une liberté moins chichement mesurée. Un jour ils informèrent leur pasteur et ami qu'ils partaient pour Fall-River aux Etats-Unis. Le fils aîné changea d'idée au dernier moment ; il s'installa dans la maison paternelle et envoya une de ses filles s'instruire à la Pointe-aux-Trembles.

L'insuccès du prêtre ne lui avait pas enseigné la sagesse; il voulut avoir une autre rencontre. Tout était arrangé quand, de l'évêché, arriva l'ordre de garder le silence. Il y en eut beaucoup qui crurent à un arrangement fait d'avance pour jeter de la poudre aux yeux des naïfs ; il leur restait en efiet la consolation de pouvoir dire : « Si l'évêque l'avait seulement permis, on aurait bien vu qui avait raison ! »

Quelque temps après, Mlle Banville revenait de la Pointe-aux-Trembles où sa foi s'était fortifiée ; elle venait pour se marier. Naturellement elle voulut que

ce fût son pasteur qui accomplît cet acte, ce qui mit les prêtres en rage. Au jour fixé, on vit bien ce qu'il peut y avoir d'horrible dans l'âme d'un dévot. La cérémonie était à peine achevée que des centaines de Canadiens soigneusement inspirés par le prêtre qui avait eu le front de les accompagner pour stimuler leur fanatisme, entourèrent la maison, et firent un tel tapage que la police dut intervenir. Il était sept heures du soir, Cornwall est une ville en majorité protestante ; avoir osé une telle démonstration suffit à expliquer la haine de ces gens, pour tout ce qui n'est pas accepté par leur sainte (?) Eglise. La police, différente de celle qu'on rencontre encore de nos jours dans certaines villes de la province de Québec, fit son devoir; elle arrêta les personnes qui troublaient la paix publique; deux prêtres furent appréhendés et cités à comparaître devant le magistrat. Quelles influences furent mises en action, on le devine sans peine; l'affaire fut étouffée et les coupables ne reçurent pas la leçon dont ils auraient eu grand besoin.

En avril 1896, la mission était constituée en Eglise; elle comptait alors vingt-quatre membres communiants, quarante adhérents, et leurs enfants fréquentaient l'école du dimanche.

Mais on rie pouvait plus se contenter du local loué, dont on pouvait être dépossédé au moment où l'on s'y attendrait le moins, il fallait songer à la construction d'un temple au seuil duquel devait se briser, au moins en apparence, l'ingérence cléricale. Le docteur Alguire offrit le terrain et on se mit à recueillir des fonds.

11 semble bien que les bonnes volontés ne man-

quèrent pas; car au mois de décembre de la même année, le vingtième jour, on inaugurait le nouveau temple, coquette construction en briques à laquelle on donna le nom d'église du Rédempteur Ce fut une grande et belle fête; de tous côtés arrivèrent de précieux témoignages d'encouragement ; des amis donnèrent la chaire, d'autres le service de communion et les meubles nécessaires, et le i^'" janvier 1897, on installait les deux premiers anciens de la nouvelle congrégation, MM. Prieur et Charest.

Fortement encouragé dans son œuvre sur laquelle il voyait la bénédiction du Seigneur, M. Charles

travaillait avec son grand cœur et chaque service de communion voyait de nouveaux membres s'ajouter à l'Eglise.

En juillet 1898, l'œuvre allait passer par des moments d'épreuves ; M. Charles recevait un appel de la Pensylvanie pour faire une œuvre d'évangélisation parmi ses compatriotes. Se retrouver au milieu des siens, les entendre de nouveau s'exprimer dans leur langue si pittoresque, c'était pour M. Charles, qui

^.jÉk

Chapelle de Cornwall.

connaissait les besoins de ses compatriotes, une grande tentation : il n'y sut pas résister et tout en s'intéressant à l'œuvre parmi les Canadiens, il s'éloigna pour aller à Charleroi où Dieu l'a favorisé des mêmes bénédictions.

Parmi les prosélytes de cette jeune Eglise, mentionnons M. et M™^ Jules Danthenny qui ont travaillé tous deux et pendant un grand nombre d'années à l'œuvre d'évangélisation que la mission méthodiste entretient à Saint-Jovite. Depuis le mois de janvier 1912, ils sont installés à Tarentum, dans la Pensylvanie. M. Danthenny est devenu le collègue du pasteur qui le visitait, sur son lit de souffrance, lui apportant avec sa sympathie chrétienne le salut de son âme.

Signalons aussi M., M""^ et Mlle Ruest; madame Ruest était la sœur d'un chanoine, M. Bouillon, qui enseignait au Séminaire catholique d'Ottawa ; elle accepta la vérité évangélique à l'âge de soixante-trois ans.

Depuis le départ de M. Charles, la congrégation a souvent changé de conducteur spirituel et la vie s'en est ressentie. Elle a eu successivement MM. les pasteurs Paradis, Abram, Curdy, Sincennes et Dayan. Actuellement elle est sous les soins dévoués de M. le pasteur et M""^ J.-P. Bruneau installés là depuis 1910. M. Bruneau aime son œuvre, il s'y est mis de tout son cœur et se sent encouragé. Il a organisé des services en plein air qui sont généralement bien suivis.

l'immigration huguenote 367

Saint-Hyacinthe.

A trente-six milles de Montréal et sur là ligne du chemin de fer du Grand Trunc, sur la rivière Yamaska, se trouve un magnifique chef-lieu de district agricole particulièrement important : quelques filatures, la tannerie Duclos et Payan, deux fabriques d'orgues, deux fabriques de chaussures et une fabrique de tricot occupent toute une population d'artisans. C'est aussi une des places fortes du catholicisme; un évêché, de nombreux couvents, un collège dirigé par des ecclésiastiques, des nonnes et des moines constituent les cadres; quant aux troupeaux, en dépit d'un certain libéralisme, héritage de plusieurs générations, la foule est soumise à l'obéissance la plus absolue. Sur un signe du prêtre, la paix de la rue peut être compromise. Ces dernières années, la puissance occulte du prêtre a perdu un peu de son prestige, elle n'a pas pu empêcher en 1909 l'élection d'un maire protestant, mais elle est grande encore, s'augmentant des agitations malsaines d'un nouveau parti politique dit nationaliste.

C'est dans un milieu aussi dangereux, le mot n'est pas de trop, on le verra dans la suite, que vinrent s'établirent en 1868 M. et M""^ Duclos que nous avons déjà vus à l'œuvre à Joliette et à Montréal. L'activité dans ces deux endroits avait été précédée par le séjour de M. Duclos à la Pointe-aux-Trembles, alors qu'il n'était pas encore marié ; celui-ci était donc un peu de l'endroit; il est né et a vécu longtemps à une douzaine de milles de Saint-Hyacinthe, aussi était-il heureux de se rapprocher un peu des endroits qui lui

étaient si familiers. Mais précisément à cause de cette connaissance des lieux et des gens, son bonheur était atténué par la pensée de travailler dans un tel milieu, c'est ce qui explique qu'il ait hésité quelque temps avant d'accepter le poste d'honneur que le comité lui confiait. Avant de donner une réponse définitive, sa femme et lui connurent les longues nuits sans sommeil ; ils prièrent beaucoup, demandant à Dieu de les diriger, car ils savaient ce qui les attendait. Il n'y a rien d'agréable dans le fait de rencontrer dans la rue d'anciennes connaissannes qui se détournent pour n'avoir pas à vous saluer, ou qui vous disent par leur attitude : Qu'êtes-vous venu faire ici ?

Enfin la lumière se fit dans l'esprit du missionnaire et il écrivit au secrétaire du comité : J'accepte. La famille prit ses dispositions et s'installa à Saint-Hyacinthe.

Dès le début, Duclos ne fut pas complètement seul; il avait trouvé dans son nouveau champ de travail, une famille huguenote de France et quelques familles anglaises qui lui firent un bien cordial accueil. Mais le reste ! Il faut avoir vécu de ces jours-là pour comprendre ce qu'il faut de force d'en haut à nos missionnaires, exposés tout autant, si ce n'est plus, que l'ouvrier de Dieu qui aborde des peuples non civilisés. Avec ces derniers, il est encore au bénéfice de la crainte inspirée par la supériorité du blanc. Au milieu des fanatiques, il ne peut compter que sur le secours de Dieu : sa foi doit le porter.

Comment faut-il commencer ? par où ? Six familles, quatre anglaises et deux françaises^ cela ne faisait pas un auditoire bien nombreux. Le missionnaire loua un

rez-de-chaussée dans la rue Cascade, la plus importante de la cité ; fit aménager le local et quand tout fut terminé, au jour d'ouverture, il eut la joie de voir que chacune des six familles dont nous avons parlé était représentée. Les enfants étaient surtout venus, et en les voyant, le projet d'une école surgit dans la pensée de Duclos. Il se mit à l'œuvre immédiatement et s'assura les services d'une institutrice qui débuta avec dix élèves auxquels vinrent se joindre plus tard deux petites filles de Saint-Liboire. Un jour, dans l'auditoire on aperçut le premier vieillard ; quelque temps après il en vint un autre de Saint-Barnabe, puis un autre de la paroisse neuve. Le travail se faisait lentement, mais enfin il se faisait et c'est là ce qui importait à tous.

Frappé du fait que les familles anglaises désireuses de voir leurs filles capables de parler et d'écrire en français, devaient les confier aux soins des nonnes, qui ne respectaient pas la foi de leurs élèves^ en dépit des engagements les plus précis et les plus clairs (chaque année on apprenait quelque défection religieuse), M. Duclos fit construire de ses propres deniers un pensionnat-collège à Tusage des jeunes filles de la société anglaise ; les jeunes filles canadiennes étaient admises également. Comme on avait compris dans la construction un local assez vaste pour servir de chapelle, on abandonna le premier local dès que le collège fut prêt et ce jour-là il y eut dans les cœurs de la joie, de la reconnaissance et de l'espérance.

Ce qu'avait prévu Duclos arriva. Les familles protestantes préférèrent le pensionnat protestant aux couvents somptueux, dans l'ombre desquels nonnes et

prêtres travaillaient à séparer les enfants de leurs parents. Le clergé s'en aperçut, et naturellement il dénonça le collège.

En 1876, un incendie allumé par une main criminelle détruisit toute la partie sud de la ville; les flammes, qui ne ménageaient pas les maisons qu'avaient bénies le prêtre, s'arrêtèrent précisément à l'endroit où commençait la propriété protestante du collège détesté. On devine la rage de la foule ! Quelques fanatiques disaient à haute voix: «Il ne brûlera donc pas le maudit! » et il semblait que l'on souffrît de voir le désastre se lasser de faire des ruines.

Un trait montrera la mentalité de la foule. Aujourd'hui encore il est admis chez le peuple qu'un prêtre a la puissance d'arrêter un incendie ; tel autrefois le Christ, commandant à la mer, la calma, le prêtre peut limiter l'étendue du fléau. Les prêtres vinrent, mais le vent soufflait avec force et le feu ne s'arrêta point. On alla chercher dans leurs niches saints et saintes renommés par leur puissance miraculeuse et on les promena, les tenant à distance respectueuse, devant les flammes qui avançaient toujours. Pendant ce même temps, — admirez ce mélange d'incrédulité et de foi caractéristique du catholicisme populaire, — par les portes ou les fenêtres qui donnaient sur un côté opposé, on sortait tous les meubles, on sauvait tout ce qui pouvait l'être. Bref, le collège fut épargné, on s'en servit même pour entreposer les objets mobiliers arrachés au feu.

Nous avons encore dans la pensée les cris stupides de la foule malheureuse de ce que le collège protestant ne brûlait point. Une main criminelle allait se char-

ger de satisfaire les desiderata de la sottise humaine ; une année après, un incendie éclata et Ton vit ces mêmes gens qui maudissaient les protestants s'emparer de ce qu'ils pouvaient arracher au désastre pour l'emporter chez eux et le garder. Mais comment les choses s'étaient-elles passées? Il est difficile de le dire. Ce qu'on sait c'est qu'il n'y avait personne dans l'établissement depuis deux mois; quelques élèves étaient déjà arrivées mais personne n'avait pu pénétrer dans la partie de l'établissement où le feu a commencé son œuvre.

M. Duclos avait fondé cet établissement de son propre mouvement, il y avait mis toutes ses ressources. On avait bien pris la précaution de tout assurer contre l'incendie, mais des trois compagnies qui avaient accepté la garantie, l'une fit faillite et les deux autres s'arrangèrent pour payer le moins possible.

Personne, aucun corps constitué ne devait aucune assistance au missionnaire dont le zèle venait de compromettre l'avenir des siens; aussi personne ne songea à lui venir en aide. Ce fut un fardeau pour toute une partie de sa vie. Lorsque vint le moment où il aurait pu donner à sa chère compagne, qui avait partagé ses ennuis, un peu de ce confort qu'elle avait laissé en Suisse pour venir au Canada, le Seigneur lui offrait le confort autrement précieux des demeures du ciel.

Non seulement le collège avait disparu, mais le temple aussi; alors se posa pour la congrégation la question importante : Faut-il renoncer aux joies spirituelles que nous avons partagées, ou faut-il aller de l'avant? On n'avait pas prêché en vain, et la réponse unanime fut : En avant et bon courage, l'Eternel com-

battra pour nous ! Avant que ce beau zèle ne se refroidît, car Satan n'aime pas les enthousiastes, on décida d'acheter un terrain sur lequel on pourrait bâtir le futur temple. M. Duclos ayant été appelé à

Eglise presbytérienne à Saint-Hyacinthe.

Québec en 1877, on lui donna pour successeur M. C. Amâron, alors candidat en théologie. C'est lui qui entreprit la construction du temple et du coup d'essai fit un coup de maître ; il se révéla bon collecteur, bon organisateur et habile administrateur, aptitudes qu'il a toujours cultivées et qui ont fait de lui un homme très utile.

En 1879 M. E. D. Pelletier devient pasteur à Saint- Hyacinthe ; l'église enfin terminée est consacrée au culte en esprit et en vérité, et la joie des fidèles est augmentée du fait que la dette qui pèse sur l'édifice n'est pas lourde. Certainement le ministère de M. Pelletier fut béni, mais, comme les peuples heureux, ce ministère n'a pas d'histoire; il prit fin en 1884.

1883-1884, date triste dont on voudrait pouvoir effacer les douloureux souvenirs qu'elle rappelle ! Au départ de M. Pelletier, on confia la desserte de cette Eglise à un ancien prêtre M. Cauboue ; au début, il parut que son ministère serait, comme les précédents, un ministère béni pour le salut des âmes, mais les événements allaient apporter une grande déception. On ne sait à la suite de quelles réflexions, ou de quelles promesses, peut-être conviendrait-il de parler de menaces, M. Cauboue disparut. Comme le chien retourne à ce qu'il a vomi, ainsi il retourna à l'Eglise, qu'il avait quittée et qu'il avait combattue. On ne sait ce qu'il est devenu.

1885-1892, sept années de paix et de recueillement; sous la direction spirituelle de M. le pasteur Seylas que secondait admirablement une compagne dévouée, l'œuvre, un instant compromise par le scandale dont nous avons parlé, reprit vie et les âmes se réjouirent encore d'entendre les appels de la grâce et d'y répondre en se donnant au Sauveur.

1893-1900, un nouveau ministère de sept ans ; M. Boudreau travaille avec zèle et fidélité. Encouragée par la marche progressive de l'œuvre, la congrégation construit un presbytère et, inspirée par son conducteur spirituel, homme toujours exact et d'une

austérité puritaine, elle croît en stature et en grâce. C'est sous le ministère de M. Boudreau que le Seigneur ouvrit les yeux de Thonorable M. Malo, ancien député au pariement provincial; il habitait alors Saint-Hilaire. On ne sait pas exactement comment M. Malo fut amené à mettre en doute les enseignements de son Eglise, ni à la suite de quelles directions humaines il en vint à désirer connaître ceux de TEglise évangélique. Ame d'élite, il ne pouvait pas se contenter du ma-

Moïse Boudreau. , . • i- • • r •- i r i

teriansme grossier qui tait le tond de la religion des peuples catholiques. Le Seigneur lui indiqua dans quelle voie il avait à marcher pour arriver à la possession de la glorieuse liberté de ses enfants. Sans avoir eu avec son curé le moindre frottement, par simple besoin religieux, il partit, conduit par l'Esprit de Dieu, à la recherche de la vérité. Un jour, il arriva à Saint-Hyacinthe; il voulait voir le pasteur. S'étant fait indiquer sa demeure, il se présenta; le pasteur l'accueillit avec une extrême courtoisie et pendant des heures tous deux s'entretinrent des grandes vérités qui sont à la base du christianisme. Ils parlèrent du pardon de Dieu qui est en Christ, des exigences de la conversion, et de la vie chrétienne. Ces entretiens se renouvelèrent ; il y eut des échanges de lettres et, un jour, M. Malo, convaincu, se rattacha à l'Eglise de Christ en faisant une profession publique de sa foi. Depuis lors, et malgré les quinze milles qui le séparaient de Saint-Hyacinthe, chaque dimanche, il occupa sa place au temple.

Sa famille, qui n'avait rien compris à la décision de son chef, lui fit une opposition dont on peut difficilement se faire une idée; on fit le vide autour de lui; on ne lui ménagea aucun de ces coups d'épingles qui font plus souffrir que la blessure d'un poignard. L'affection de son épouse, l'amour et le respect filial, furent tués par le fanatisme. Cela dura des années. Quand la maladie l'empêcha de se rendre au temple, le vide dont nous avons parlé se fit plus sentir encore, on le laissa seul. D'autres auraient peut-être sacrifié leur foi à la paix des derniers jours ; lui, resta ferme. Il informa les anciens de son Eglise des choses qui se passaient sous son toit : ceux-ci remplacèrent auprès de lui sa famille ingrate et jusqu'au moment où son corps fut confié à la terre la solitude lui fut épargnée. Ses derniers jours furent pour tous ceux qui osèrent l'approcher des jours d'édification et de joies spirituelles ; son corps faibHssait, mais sa foi devenait plus sûre d'elle-même, puis, comme le Sauveur qui l'avait arraché aux ténèbres, il remit son esprit entre les mains de son Dieu.

1900-1907, nouveau septennat sous la direction spirituelle de M. le pasteur S. Rondeau, qui continua les traditions glorieuses de ses prédécesseurs. Prédicateur de talent, il sut attirer autour de sa chaire ceux qui aiment un enseignement clair, précis et fidèle. Il quitta son Eglise pour se consacrer à la direction de la vaillante petite feuille d'évangélisation, V Aurore, dont il assure encore la publication en collaboration avec ses collègues pasteurs et quelques laïques qui s'intéressent à l'œuvre d'évangélisation par le moyen de la presse.

C'est M. Henri Joliat, qui avait exercé un véritable apostolat dans les instituts de la Pointe-aux-Trembles^ qui est venu continuer l'œuvre de M. Rondeau. Homme de cœur, dévoué, ayant foi en l'avenir, il

s'est mis au travail avec tout l'enthousiasme d'un jeune. Pour l'aider^ il a su choisir une compagne qui aime le Seigneur et peu après son installation à Saint-Hyacinthe, il a eu le grand honneur de faire de son Eglise la première Eglise française qui a pu se passer des subsides de la Commission d'évangélisation. Quoique peu nombreuses les familles ont pris à leur charge toutes les dépenses qui constituent le budget annuel et nous croyons que le Seigneur a béni leurs efforts.. Puisse leur exemple faire naître l'émulation et bientôt amener d'autres Eglises à marcher joyeusement vers Tindépendance.

Ottawa.

Samuel Rondeau.

En février 1867, Duclos recevait une lettre du secrétaire de F. C. M. S. le priant de passer quelques jours à Ottawa en revenant du Grand-Lac et d'East Tempiéton. Il le fit, visita quelques familles connues, convoqua des réunions dans une chapelle que l'on avait mise à sa disposition. Le rapport qu'il fit de sa

visite à Ottawa encouragea le comité et dans la même année, Marc Ami quitta Joliette et vint s'installer à Ottawa. Il commença son œuvre par renseignement du français les jours de la semaine ; le dimanche il présidait des réunions dans la grande salle de TUnion chrétienne de jeunes gens. Suffisamment encouragé par des auditoires qui grandissaient, le comité pria Ami de donner tout son temps à Tévangélisation et à la prédication pour lesquelles il était admirablement doué.

Le moment arriva où il crut devoir faire les démarches nécessaires en vue de la construction d'une chapelle et il fit à Ottawa ce qu'il avait si bien fait à Joliette : l'œuvre pénible du collecteur. Il était jeune et plein d'enthousiasme, aussi réussit-il. En peu d'années il disposa des fonds nécessaires et bientôt après il eut la joie de voir une jolie chapelle érigée puis consacrée aux services rehgieux. Les fidèles partagèrent sa joie et leur zèle en fut augmenté ; l'œuvre naissante prit de l'extension. Les changements sont souvent soudains et imprévus ; Ami annonça un jour qu'il allait partir pour les Etats-Unis, d'oia lui était venu un appel.

Ce fut S. Rondeau qui vint le remplacer; les fidèles avaient contracté quelques habitudes qui ne plurent pas au nouveau missionnaire. Réformer est souvent chose difficile. Rondeau, qui le savait, ne recula pas devant ce qu'il considérait comme un devoir. Il réussissait quand il fut appelé à Sadbus}^ pour y prendre la direction d'une œuvre bilingue.

M. et M""^ Seylas, qui avaient donné plusieurs années de leur vie à Saint-Hyacinthe, acceptèrent

Tappel du comité et partirent pour Ottawa. Dans ce nouveau champ plus vaste, ils furent bénis et se créèrent de nombreux amis qui leur furent souvent de bien précieux auxiliaires. Uœuvre prospérait, mais les ouvriers s'épuisaient et le travail en souffrait. Cest alors que M. Seylas demanda et obtint sa retraite; des amis généreux rendirent la chose possible et no? missionnaires purent prendre un peu de repos.

Elie Seylas.

Esflise Saint-Marc, à Ottawa.

Le comité décida alors de donner à cette œuvre deux ouvriers ; M. Bonnenfant^ un humble dont on ne dira jamais assez de bien, qui avait fait ses premières armes dans Tœuvre d'évangélisation de l'est de Montréal comme collègue du pasteur Duclos, s'installa à Hall, grand village bâti sur la rive nord de la rivière et qui fait partie de la capitale tout en dépendant de la province de Québec. Au milieu d'une population ouvrière le missionnaire ne manqua jamais d'ouvrage et il ne recula jamais devant la peine. Aimant la jeunesse et secondé par sa femme, qui partageait ses sentiments, Bonnenfant conçut l'idée d'ouvrir une école dans laquelle il pourrait recevoir quelques enfants pauvres auxquels il donnerait l'instruction, le vivre et le couvert. C'était une tâche fort lourde pour la bourse de nos amis et peu après ceux qui suivaient avec affection le travail qu'ils faisaient sans bruit, s'aperçurent qu'ils ne pouvaient pas continuer dans de semblables conditions. Leur intervention fut pour ce ménage missionnaire une délivrance et un encouragement ; ils s'en étaient remis à Dieu des soins de l'avenir et leur foi n'avait pas été déçue. Comme Fessai avait réussi, on décida l'achat d'un immeuble pour l'école et quelque temps après, l'occasion s'étant présentée, on acheta également un grand terrain ; on espérait alors qu'un jour viendrait où il faudrait construire plus grand. Le Seigneur n'a pas permis que Bonnenfant puisse voir ces choses ; alors que l'avenir s'annonçait sous d'agréables auspices, Bonnenfant fut rappelé près de son Maître et l'école-pensionnat qu'il avait organisée fut transformée en un externat. La mort de cet homme de Dieu fut une grande perte

Charles Vessot.

pour notre œuvre. Charles Vessot qui en était devenu le pasteur le ressentit vivement. Récemment installé à Ottawa, Charles Vessot avait besoin de faire appel aux expériences bénies qu'il avait faites dans sa famille; son père Joseph avait été l'un de nos premiers missionnaires dès 1840. — S'inspirant des traditions familiales, il se mit à l'œuvre avec un nouveau courage et s'occupa de l'école et de l'œuvre pastorale.

Déjà sous le rninistère de M. Seylas, dont M. A.

Mage prit la succession

pendant quelques mois, Ch. Vessot refusa un appel

que la congrégation avait fait au comité en vue de l'avoir comme pasteur définitif. L'œuvre d'évangélisation avait reçue des renforts dans la personne de M. le pasteur Me Faul, qui était au service de la Mission de la Grande- Ligne. Arrivé à Ottawa, il fit l'acquisition d'une gi*ande salle qui se trouvait dans un quartier éloigné de G. R. Me Faul. la missiou déjà existante et

Chapelle Jean-Baptiste, à Ottawa.

commença une œuvre bilingue qui donne de grands encouragements. Entourés de frères anglais, dont la foi est plus forte parce que plus ancienne, les prosélytes se sentent moins isolés et l'œuvre en profite, car à vivre avec des chrétiens qui ont plus d'expérience on échappe à certaines imprudences qui compromettent parfois le travail de plusieurs années. L'œuvre de M. McFaul est encourageante et on a dû lui adjoindre les services d'un missionnaire, M. Poitras, qui concentre son activité à Hull et dans les environs.

Comme cela arrive souvent dans nos villes canadiennes construites hâtivement, en 1901 un épouvantable incendie vint réduire en cendres tout un quartier de la ville et l'église Saint-Marc subit le sort des maisons qui l'entouraient- Assurée contre l'incendie, l'église put être reconstruite sans faire un trop gros appel de fonds ; on fît mieux et plus élégant.

C'est dans le nouveau temple que M. Seylas prêchait quand il prit congé de ses paroissiens ; M. Bonnenfant y a souvent présidé des réunions de prières et dirigé l'école du dimanche. M. Vessot y continue une tradition fidèle et depuis qu'il s'est installé là, de nouvelles familles se sont rattachées à l'Eglise. Il est très encouragé ; les anciens de la congrégation ne lui

marchandent pas leur concours. Ottawa est une station d'avenir ; il est même probable que sous peu les fidèles Canadiens verront leurs rangs grossir à la suite de la venue de quelques familles vaudoises des vallées du Piémont que M. Vessot visite et qui sont installées à quelques milles de la ville.

Québec.

Fière de ses traditions, s'honorant de ses résistances à la prédication de l'Evangile, Québec résiste toujours. Elle reste la citadelle du catholicisme romain dans tout ce qu'il a d'étroitesse et d'intolérance; c'est ce qui explique que certains voyageurs l'aient surnommée la Rome canadienne. Fermée à toute influence qui pourrait venir du dehors, elle vit dans le passé bien plus que dans l'avenir; n'était l'apport forcé du commerce anglais qui stimule un peu les commerçants canadiens français, la ville, qui a des allures d'une cité du moyen âge, en aurait gardé le mouvement, je veux dire le sommeil.

Déjà en 1845, André Solendt, en parcourant les rues de Québec pour offrir de maison en maison l'Evangile, avait attaqué la vieille forteresse. En 1854, j'y rencontrai M. Normandeau et M. Vernon; c'était alors un temps bien difficile. Un missionnaire protestant était imprudent en se risquant dans la rue après la tombée de la nuit. M. Vernon en fit l'expérience. Pourtant, en dépit de l'opposition fanatique, il y eut quelques âmes d'élite qui s'ouvrirent à la vérité ; mais une persécution aussi savante que persistante, — Rome a les dents longues là 011 elle peut imposer sa

L IMMIGRATION HUGUENOÏK

volonté, — les décima; ces familles durent quitter la ville.

Si Rome persiste à préserver contre l'erreur évangélique les âmes qu'elle égare et asservit, les chrétiens de leur côté persistent à combattre son influence et l'évangélisation se continue dans Québec.

En 1868, M. Muraire, secondé par M. Bourgoin, s'installe dans la ville et groupe plusieurs familles dans une salle de culte. M'"'' Muraire ouvre une école et en faisant l'œuvre de Dieu dissipe les ténèbres dont Rome aime à entourer le peuple.

Après Muraire, voici M. Langel, que j'ai eu le plaisir de rencontrer en Suisse où, retraité, il fait de l'apiculture; encouragé par les succès rfiodestes de son prédécesseur, il entreprit la construction d'un temple dans la haute ville, et pendant plusieurs années il fit si bien qu'on crut la cause gagnée ; on pourra désormais prêcher l'Evangile dans la cité de De Laval.

Après le départ de Langel pour la Suisse, d'autres missionnaires ont travaillé dans Québec, mais ils se sont succédé beaucoup trop rapidement. Québec n'offre qu'une hospitalité peu durable aux messagers de l'Evangile; ils s'y usent vite, et pourtant ils ne songent pas à déserter le combat, au contraire. S'il en est qui doivent s'éloigner, d'autres prennent leur place et ainsi Christ ne cesse pas d'être présenté au peuple' qui est malheureusement d'une indifférence alarmante. C'est J. Bruneau, c'est P. Boudreau, c'est Samuel Rondeau qui se succèdent.

On avait évangélisé Québec en commençant par la haute ville. M. Duteaud vint prendre sa part du tra-

vail. Il débuta ^dans la basse ville. Ce serviteur de Dieu connut de bien sombres heures, tant il eut à souffrir du fanatisme qu'on rencontre généralement dans les milieux qui auraient précisément le plus besoin de lumière. Souvent la lie de ce quartier, mal inspirée, assaillit la salle de culte, brisant les vitres à coup de pierres, mettant en danger la vie de l'homme qui venait leur parler de l'amour de Jésus-Christ!

Quand, lassé, Duteaud quitta la place, Lebeau transporta son champ d'action dans la haute ville, là on y était tout aussi fanatique, mais comme on y était moins ignorant, j'allais dire moins rudimentaire , l'œuvre pouvait être tentée avec moins d'ennuis; la police au besoin pouvait faire respecter le droit des gens. Ce qui est décourageant pour l'œuvre missionnaire dans des milieux comme celui de Québec, c'est l'impossibilité dans laquelle on se trouve de faire comprendre aux gens le but que l'on vise. Ah! si on pouvait ouvrir les yeux du peuple ; s'il arrivait enfin à reconnaître que c'est sa cause bien entendue qu'on défend ; si on pouvait créer une mentaHté nouvelle, faire naître le besoin de liberté, le désir d'une

Eglise Baptiste à Québec.

vie supérieure, la cause serait gagnée et les jours de fanatisme et de servitude prendraient fin. Nous croyons que ces temps bénis sont proches et par la foi nous Voyons se lever le jour où le peuple se dressera conscient de ses droits à la vérité, pour dire à ses conducteurs aveugles ou trop intéressés: « Donneznous l'Evangile. Montrez-nous son Christ afin que nous puissions l'aimer. Celui que vous enfermez dans vos vases sacrés n'est ni le vrai Christ, ni le Saint, ni le Juste. Nous ne comprenons pas son enseignement. Il ne nous parle pas de l'amour du Père; son salut n'est pas un don gratuit offert aux âmes droites. Donnez-nous le Sauveur. Il nous suffit. » Mais qui sait, les voies de Dieu ne sont pas les nôtres, peut-être vient-il aussi le jour où le clergé lui-même, lassé des mensonges qu'il enseigne sur l'ordre de ses maîtres, sera éclairé d'en haut, alors c'est lui-même qui fera la révolution morale nécessaire, c'est lui qui donnera aux foules qui se meurent le pain de vie, la source d'eau qui rafraîchit toujours.

En attendant, il est du devoir des chrétiens évangéliques de répandre un peu de lumière et nous savons que la générosité des fidèles, leurs prières et leur sympathie ne feront pas défaut aux sociétés qui travaillent à l'évangélisation de notre cher pays.

La société de la Grande-Ligne voit prospérer sa mission; les presbytériens ont vendu leur temple qui était sur la rue Saint-Jean, mais ils ne renoncent pas à continuer leur œuvre. Ils ont acquis une propriété qui permet des agrandissements et déjà les plans sont préparés pour faire mieux que dans le passé. M. le pasteur Amaron est à la brèche, c'est l'homme dont

on a besoin. Il aura bientôt un temple auquel il veut adjoindre une salle de lecture pour la jeunesse, il songe à organiser aussi une petite imprimerie et faire de son œuvre une Eglise populaire. Nous faisons des vœux pour que le Seigneur bénisse de tels projets et que sa miséricorde infinie donne à ceux qui sont sur la brèche, la joie de moissonner dans un champ où tant d'hommes ont semé avec fidéhté et dans les larmes.

Cet immeuble est plutôt une maison protestante qu'un temple et il y a lieu de se réjouir de la nouveauté, car une œuvre qui

aura moins les apparences d'une église atteindra plus facilement le grand public et son influence alors ne sera pas seulement d'intérêt local car le bien qu'il en sortira profitera à la province aussi bien qu'à la cité, à l'Etat aussi bien qu'à la province. L'idée d'un semblable travail n'est pas absolument nouvelle; mais, favorisé par les circonstances, M. Amaron a pu, le premier, en faire l'application pratique ; il faut le féliciter d'avoir osé l'entreprendre et attendre dans la foi des résultats qui seront réjouissants.

Cette œuvre est nécessaire surtout pour la province de Québec. Placée entre deux provinces de majorité protestante, la province française est, volens nolens,

p. Boudreau.

E. C Amaron.

une entrave au progrès de la nation. Une minorité importante, qui comprend les hommes les plus intelligents et les esprits les plus observateurs, entrevoit un changement prochain dans l'orientation de la pensée

populaire et exprime, quoique timidement, ses opinions et ses aspirations. Mais, à côté de ces courageux que Texcommunication ne parvient pas à rendre muets, combien qui souffrent en silence attendant une délivrance qu'ils n'ont pas le courage de préparer? Ce qui se passe en Europe est significatif et il n'est pas douteux qu'en dépit de toutes les précautions d'un clergé qui ruse pour conserver les derniers vestiges d'un privilège usurpé, le jour est proche où dans notre province, quand on parlera de liberté de conscience, c'est de la conscience des protestants et des penseurs libres qu'il sera aussi question. Les classes instruites, quoique bien timidement, demandent plus de liberté dans l'expression de la pensée et dans la pratique de la vie ; on réclame de l'Instruction publique une éducation plus laïque et plus pratique ; on voudrait être mûr pour un mouvement progressif. Malheureusement, nous sommes en pays ultracatholique ; le fidèle est si souvent un éternel mineur ; le prêtre le sait et il est convaincu qu'en entravant la propagation des doctrines évangéliques, il retarde d'autant l'heure des comptes à rendre. Quel honneur pourtant si Québec, capitale de notre province française, allait

être le berceau d'une nouvelle réforme ! Et pour nous, protestants français, quelle gloire d'avoir pu faire revivre, à côté des immortels principes de Jésus, les traditions chrétiennes des Demonts, des De Caëns, familles rochelloises dont le nom s'est conservé à travers le temps et les persécutions. Il y a aussi les Dugal, les Duval, les Sigrai, les Mangers, dont les descendants dorment maintenant dans le cimetière de l'église Saint-Matthieu à Québec, et combien d'autres, en dehors des Lods, Romeril, Lemesurier, qu'il faudrait remplacer par des recrues nouvelles en faisant revivre dans le cœur des enfants l'esprit des pères. Pour cela, il faut reprendre au catholicisme ceux qu'il a arrachés à la vérité évangélique par la force, par la persécution ou par la corruption et par la ruse. Pour y arriver, il suffit de placer nos compatriotes en face de l'Evangile, de le leur faire comprendre en le débarrassant de toutes les horreurs sous lesquels le cachent les gens de Rome et d'ailleurs ! Voilà ce que notre protestantisme français essaye de faire depuis trois siècles. L'œuvre des premiers jours a été pénible, mais les travaux du début ne sont pas perdus et l'heure est proche où ceux qui n'ont pas semé pourront moissonner dans la joie et pour le Seigneur-

Qu'on ne nous reproche pas des divisions apparentes, quand toutes nos facultés de théologie sont unies, que l'enseignement de toutes nos facultés presbytérienne, congrégationaliste, méthodiste et épiscopale, — je les indique en tenant compte de leur ancienneté ici à Montréal — est non seulement recommandé aux étudiants de ces divers corps religieux, mais leur est imposé et que les examens portent sur tous les sujets

enseignés. Quand Québec aura compris qu'il peut y avoir unité dans la diversité, quand les hommes qui pensent seront convaincus que là où est FEsprit du Seigneur, là est la liberté ; le grand public suivra et, la capitale, ouvrant la marche, les autres cités entreront en ligne.

Chambly.

Sous ce nom, deux petits villages dont l'un Chambly Bassin et essentiellement catholique, l'autre Chambly canton habité pas une population ouvrière (des tisserands) sur laquelle a passé un vent d'indépendance. Le nom de la rivière Richelieu sur les bords de laquelle ces villages furent érigés, celui du lac Champlain d'où sortent ses ondes un peu troublées parfois, rappellent des souvenirs tristes aux esprits et aux cœurs protestants. Dominant le Richelieu, un fort déjà ancien, construit sous le régime français, commande la grande voie de communication qui existait alors entre la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-France et que suivaient les Indens descendant le fleuve jusqu'à Québec, Montgommery en 1775 dut passer par là. Ce fort, établi au pied des rapides pour arrêter l'envahisseur, rappelle aussi des temps d'agitation et de trouble. L'harmonie a été rétablie dans la seconde moitié du siècle dernier. Attirées par l'industrie créé par S.-P. Willet, longtemps maire du village, bon nombre de familles anglaises protestantes vinrent s'y fixer ; elles bâtirent un lieu de culte. Mais les Français et les Canadiens, n'avaient rien que l'église catholique d'où ne venait guère de lumière pour les âmes^ pour les intelligences. Le propriétaire des usines frappé d'un tel état de

Antoine Boy.

choses invita la commission d'évangélisation à y établir une école et une mission. La chose ne se fit pas trop longtemps attendre.

Plusieurs hommes de Dieu ont travaillé dans ce champ et tous y ont dépensé leurs forces avec joie. Cependant, il convient de citer particulièrement Antoine Boy, qui nous arriva de Glay en 1868. Après avoir travaillé à Trois-Rivières, Duclos, l'envoya de Scottstown à Chambly oij. l'œuvre demandait beaucoup de foi et de courage.

Boy avait la foi^ sa femme l'initiative. Nos ouvriers réunirent immédiatement les familles les mieux disposées et on commença une école pour les enfants. Aux premières recrues vinrent s'en ajouter d'autres presque aussitôt et devant sa famille agrandie Boy comprit qu'il allait falloir construire une salle à laquelle il adjoindrait une école et un presbytère. Secondé par la générosité d'amis chrétiens, soutenu par les offrandes des ouvriers qui travaillaient dans la filature, Boy pouvait regarder vers l'avenir en faisant de beaux projets. Malheureusement sa santé naturellement délicate s'usait, après douze ans d'un travail assidu, au cours desquelles il eut à recueillir les fonds nécessaires à la construction d'une salle de cultes et d'un logement, à enseigner et à prêcher^ Antoine Boy dut mettre bas les armes. La maladie vint le surprendre au milieu d'un travail qu'il faisait avec joie. Il alla mourir le 10 juillet 1905 à

Scottstown, OÙ il avait passé plusieurs années de sa vie.

Chambly, qui par cette mort subissait une perte réelle, devait faire une autre perte; un incendie vint détruire l'usine qui était la source de la prospérité de tous. Pendant quelques mois on espéra que les ruines allaient être relevées, mais il n'en fut rien ; comme il fallait vivre, les familles qui ne pouvaient tirer leur subsistance de la culture s'éloignèrent. Ce fut un véritable exode qui transforma complètement la population du village. Avec de nouveaux venus, il fallut refaire le travail des premiers jours.

Depuis lors les services ont été assurés tant bien que mal par des étudiants ou des pasteurs de Montréal, mais le presbytère qu'entoure un jardin plein de poésie est toujours vide. Il faudrait pour cette œuvre un jeune homme d'expérience, de foi et de grand courage. Puisse le Seigneur y appeler l'ouvrier dont on a grand besoin!

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