CHAPITRE VII
A travers la moisson.
Une conversion occasion d'un procès important.
Il y a conversion et conversion ; on change d'opinions à la suite de comparaisons qu'on a été amené à faire entre celles que l'on abandonne et celles qu'on adopte; parfois aussi parce qu'on a reçu de nouvelles lumières. La conversion religieuse est généralement le résultat d'un tel travail, mais il faut, pour qu'elle soit complète, qu'il y ait eu l'intervention de l'Esprit de Dieu. Sans cette influence d'en haut, il y a conversion intellectuelle, mais le cœur n'est.pas changé. C'est ce dernier changement qui importe pour que la conversion produise tous ses effets. C'est à l'une de ces conversions modèles, qui abondèrent dans les premières années de la mission, que je voudrais faire assister le lecteur maintenant, afin qu'il puisse comprendre ce qu'étaient les difficultés que les prosélytes devaient surmonter pour rester fidèles.
L'inconduite du prêtre de la paroisse de Saint C. était un fait public; elle faisait l'objet des conversations tenues par les adultes, surtout chez les hommes. Les
personnes pieuses qui connaissaient quelques détails en étaient attristées et n'arrivaient pas à concilier Finconduite de leur curé avec la sainteté de sa vocation. Un jour, M'"'' Barnabe Bruneau, qui était de celles que troublaient les propos circulant sur le compte de son curé, entendit parler des missionnaires de la Grande-Ligne et elle manifesta à l'ami qui lui faisait visite le désir de voir ces personnages qu'on disait étrangers. M. Rouss}^, ayant appris j la chose, se rendit à Saint C. en se
a faisant accompagner par Eloi Roy.
M. B. Bruneau les reçut avec toute ' l'amabilité habituelle du Canadien
PtBlii. français, c'est-à-dire cordialement.
Madame avait sans doute entretenu son mari des gens de la Grande- Ligne, en sorte qu'après la première prise de contact, ce que désiraient les missionnaires et les amis visités, c'est qu'on en vînt au sujet intéressant. ]y[me Bruneau avait hâte de savoir si la Bible que M. Roussy tenait dans la main était bien une Bible approuvée; on mit fin à ses inquiétudes et, rassurée, elle demanda à ses visiteurs de bien vouloir accepter l'hospitalité sous son toit. Les missionnaires acceptèrent de grand cœur et ils y passèrent la nuit et même quelques jours. M""^ Bruneau voulait étudier sous la direction de ses hôtes; comme une Béréenne, elle écoutait, comparait. Peu à peu la vérité pénétra dans son cœur et éclaira son âme ; convaincue, elle prit les devants et consulta son mari sur l'opportunité d'une rupture immédiate avec l'Eglise. « Nous aviserons
B. Bruneau.
M. le curé que nous n'avons plus besoin de ses services. » M. Bruneau, en qui durent s'éveiller de vieilles origines huguenotes, — sa famille était venue de La Rochelle pour échapper aux ennuis qu'on ne ménageait guère « à ceux de la religion prétendue réformée, » — fut trop heureux d'accepter le conseil de sa femme ; toute la famille, — ils étaient quinze, — huit filles et cinq garçons, fut acquise à la cause évangélique. La famille du frère de M. Bruneau suivit et on eut d'emblée un groupe protestant fort intéressant.
De ce que les événements se précipitèrent avec une telle rapidité, il ne faudrait pas conclure que la conversion des Bruneau était peu solide, un feu de paille qui allait bientôt passer, un moment d'enthousiasme dont la plus petite opposition aurait facilement raison. D'autres l'ont pensé sans doute; mais le Seigneur qui avait besogné dans les cœurs, allait leur donner l'occasion de fournir des preuves de la sincérité de leur conversion et montrer une fois encore qu'il fait toutes choses à merveille.
Pour se conformer aux exigences de la loi et pour n'avoir pas à payer la dîme au curé, M. Bruneau accompagné des témoins nécessaires porta lui-même sa démission au prêtre. Celui-ci reçut le pli mais se garda bien de faire la moindre remarque. Le dimanche qui suivit^ le bon apôtre annonça du haut de la chaire : « que les deux familles Barnabe Bruneau et Médard s'étaient rendues coupables du plus odieux des crimes. Eux, leur femme et leurs vingt enfants s'étaient détachés de l'Eglise catholique apostoHque et romaine, celle « hors de laquelle il n'est point de salut ». M. Barnabe Bruneau, propriétaire dans trois
paroisses, avait dû aviser les curés de chacune de ces trois paroisses; on comprend que cela dût faire du tapage.
Pour les lecteurs étrangers aux coutumes canadiennes, quelques mots d'explication sont nécessaires. Nous avons vu au début de cet ouvrage qu'au moment où l'on organisa en paroisses les environs de Québec, l'évêque de Saint- Vallier avait réussi à obtenir du gouverneur de la province une loi contraignant les habitants à porter à la cure le vingt-sixième minot (double décalitre) de tout grain battu et vanné. Ce privilège fut confirmé lors de la cession du Canada au vainqueur. On stipula en effet que le traité de Saint-Germain en Laye obligeait tout habitant à cet impôt ecclésiastique. Pour n'avoir pas à le payer, tout catholique qui se sépare de l'Eglise est obHgé d'informer le curé de sa séparation. L'avis doit être donné par écrit et remis devant témoins. Si la dette qu'on a contractée pour la construction de l'église où du presbytère n'est pas encore payée, la propriété foncière qui a été. frappée comme d'hypothèque continuera à payer l'impôt jusqu'au temps qui a été fixé. Même si la dite propriété a été acquise par un protestant, le nouveau propriétaire est tenu de payer cette redevance. La démission présentée exempte de la dîme, mais elle ne supprime pas la charge, s'il y en a une, qui pèse sur la propriété foncière.'Pour qu'une charge soit mise sur les immeubles, il suffît d'une délibération du conseil de paroisse que préside habituellement* le curé. On le voit, en plein vingtième siècle et dans un pays protestant, le clergé catholique a des privilèges qu'il a perdus depuis longtemps dans les
pays où il est au service de la majorité des citoyens.
Le curé de Saint-C. feignit de croire que la démission n^avait pas été présentée dans les formes voulues ; il espérait effrayer ses anciens paroissiens et les ramener dans le bercail. Peut-être aussi en suscitant des difficultés voulait-il donner un exemple à ceux qui seraient tentés de faire comme les Bruneau. Quoi qu'il en soit, il assigna devant la cour compétente les paroissiens récalcitrants, exigeant qu'ils soient contraints au paiement de la dîme; M. Bruneau comparut devant le juge de paix et naturellement, dans un pays où en plein vingtième siècle et sous le couvert du drapeau britannique on rencontre des juges qui demandent du temps pour consulter le droit canon avant de rendre leur sentence, il fut condamné. Fort de son bon droite Bruneau en appela devant une cour supérieure; le juge Mondelet siégeait. L'influence du clergé était telle, que l'avocat des Bruneau eut peur de gagner leur cause contre le curé, ce qui lui aurait fait perdre sa clientèle et il abandonna ses clients. Heureusement, d'autres avocats se présentèrent en grand nombre pour soutenir le procès. L^affaire venue devant la cour trouva un juge pour rendre la justice en renversant les deux jugements qui avaient insulté aux droits des gens. On comprend que les protestants qui suivaient les débats aient éprouvé un grand soulagement de voir enfin la question résolue, elle était d'une importance capitale pour eux et pour le pays.
Cette victoire redonna du courage à tout le monde^ provoqua la reconnaissance. La famille Bruneau reçut la nouvelle avec joie et en rendit grâces à Dieu.
Le curé avait espéré effrayer les protestants, Dieu
se servit des agissements du prêtre pour réveiller leur ferveur et dans toutes les familles le culte fut célébré avec une piété enthousiaste. Les enfants furent plus attentifs, les parents plus zélés. Pas de veillée qui ne prit fin avant qu'on eût ouvert la Bible; les enfants à tour de rôle en lisaient un verset et les adultes écoutaient avec ravissement. On sentait que l'Esprit de Dieu était à l'œuvre. Les enfants qui grandissaient sous de telles influences faisaient la joie des parents. L'un des fils Bruneau, élève de la Pointeaux-Trembles, y avait déjà présidé quelques réunions d'études bibliques; un jour il confia à ses parents qu'il se sentait appelé au service de Dieu dans l'exercice du saint ministère. Ce fut une joie inexprimable dans la famille et les parents dirent à celui qui se donnait ainsi : « Que Dieu te bénissse, mon cher Ismaël. »
Au printemps, l'école de la Pointe-aux-Trembles, ayant été fermée pour les vacances annuelles, I. Bruneau quitta le Canada pour aller, comme tant d'autres, gagner un peu d'argent dans les Etats-Unis; il se dirigea vers West Randolph dans l'Etat du Vermont. Pendant l'été, il écrivit quelquefois au directeur de la Pointe-aux-Trembles, c'était M. Tanner. Dans la correspondance, directeur et élève, s'entretenaient des missions et disaient : « La moisson est grande et il y a peu d'ouvriers. » Frappé par le sérieux de son élève, M. Tanner lui écrivait en septembre 1873 : « Vous devriez revenir et suivre les cours d'une classe organisée avec quelques jeunes gens qui se destinent au saint ministère » I. Bruneau, qui cherchait sa voie et n'avait pas renoncé au projet dont il avait entretenu
les siens, fut profondément ému; Dieu lui ouvrait le chemin. Cependant il y avait encore de l'indécision en lui. Un dimanche, dans l'après-midi, il chercha la soHtude ; il était parti dans la montagne pour prier et demander à Dieu de lui inspirer la décision qu'il devait prendre. Se tournant vers le Canada, Bruneau, qui ne raconte jamais cet épisode de sa vie sans une vive émotion, vit alors monter à l'horizon comme un nuage noir. Il entendit comme une voix du ciel qui disait « Prends ta part du devoir qui s'impose; va, toi aussi, travailler à dissiper les ténèbres : je serai avec toi et toi aussi tu seras conduit par mon Esprit, tu feras briller dans ton pays le saint flambeau du salut ». Bruneau comprit, sa prière était exaucée. Peu après il partait pour la Pointe-aux-Trembles.
Après quelques années d'études appliquées, Bruneau est admis au Collège presbytérien où sa vocation, s'étant affermie, il prit un grand intérêt dans toutes les discipHnes qui constituent un cours régulier. Il était au terme de ses études quand un appel lui vint de Sainte-Anne d'IUinois pour aller travailler aux côtés du père Chiniquy, qui était passé au protestantisme avec toute son Eglise. Bruneau accepta d'être le collaborateur du géant et, ses études terminées, il entra le cœur joyeux dans l'œuvre où le Seigneur Tavait appelé.
Nous aurons l'occasion de reparler de lui dans la suite.