Histoire du protestantisme français au Canada et aux États-Unis
Nous sommes arrivés à une époque à laquelle on pourrait donner le nom d'un homme pour la désigner dans rhistoire. Cet homme dont toute la presse canadienne s'est occupé qu'il s'agisse de le louer ou de le dénoncer à la haine des fanatiques, occupait dans la pensée de ses compatriotes une trop grande place pour que la révolution religieuse qui a coupé sa vie en deux parties absolument distinctes, le prêtre devenu pasteur, ne provoqua pas, à côté des pires colères, au moins la curiosité ; il a fait plus, il a suscité l'admiration et la sympathie.
Charles Chiniquy, nous l'avons vu précédemment, était un des meilleurs orateurs de l'Eglise catholique ; il s'était fait alors un nom tout à fait à part comme apôtre de la tempérance. L'ardeur et la fougue qu'il apportait à dénoncer les méfaits de l'alcool, il les avait souvent mis au service de son Eglise pour combattre les protestants qu'il ne connaissait pas; ce qui
^ Quand il est question de discours ou de répliques de Chiniquy, c'est en général un résumé que nous avons fait en employant autant que possible les mots et les tournures de phrases qu'il affectionnait.
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est bien le cas de la presque unanimité des prêtres qui les dénoncent comme des ennemis de Dieu. Comment est-il passé des ténèbres à la lumière ; comment sa logique puissante quand il combattait Thérésie protestante, a-t-elle pu se mettre ensuite au service de rhérésie. Cest ce que nous verrons dans la suite. Pour comprendre l'évolution de cette conscience il faut assister à sa formation et suivre Charles Chiniquy du foyer de sa famille au collège, au séminaire et jusque dans son ministère qu'il consacra aux occupations du prêtre catholique et aux efforts du missionnaire antialcoolique. A le suivre de la sorte, nous nous rendrons mieux compte de la grandeur et de la beauté de cette âme d'élite que les calomnies cléricales n'ont jamais pu atteindre.
Son autobiographie dans laquelle nous avons puisé largement^ révèle bien des misères morales au sein du catholicisme; nous ne nous arrêterons pas à les examiner, car il n'est pas parfaitement équitable de juger d'un système par les écarts de ceux qui le défendent. Une religion peut être meilleure que ses prêtres et, parfois, les prêtres meilleurs que leur religion.
Charles Chiniquy eut le bonheur d'avoir une mère pieuse comme il s'en trouve souvent dans l'Eglise catholique. Sa piété était aveugle, mais elle était sincère et c'est ce qui explique qu'elle ait eu sur l'âme du jeune homme une influence si profonde. C'est sur les genoux de sa mère que Charles Chiniquy apprit à lire ; son premier Hvre, ce fut une Bible ! un cadeau qui avait été fait à la famille par un ami qui avait voulu lui témoigner son estime. M""^ Chiniquy choisissait à l'avance les passages qu'elle croyait à la por-
tée de son enfant; puis elle les lui faisait lire et apprendre par cœur. Ce détail explique qu'on trouve dans les discours catholiques du père Chiniquy un si grand nombre de citations bibliques. Tout jeune, il se les était appropriées, les traduisant dans sa langue d'enfant à la grande joie des amis de la famille qui admiraient le précoce développement intellectuel du petit Charles.
La mort vint mettre fin à cette éducation si intime; M. Chiniquy père fut rappelé à Dieu et avec lui s'en alla l'aisance de la maison. ObHgée de se disperser, la famille vit son intimité brisée; un oncle se chargea de Charles; tandis que la veuve et deux autres enfants plus jeunes allèrent vivre à Saint-Thomas chez une sœur qui y était étabhe.
Le jeune garçon.
Charles Chiniquy avait entendu dire bien des choses dans son village, mais il ne les avait pas toujours comprises, aussi était-il fort timide. Après ses larmes d'orphelin sa première grosse émotion lui vint de la confession. Quand il sut qu'il devait aller à confesse, sa petite âme en fut complètement bouleversée ; on lui avait dit: Cet acte doit décider de ton bonheur ou de ton malheur éternel, et le pauvre petit se prépara de son mieux. Chaque fois qu'il s'adonnait aux exercices préparatoires de la confession : examen de conscience, acte d'humiliation, etc., etc., « sa mémoire se troublait, sa tête tournait, son cœur battait avec une vitesse qui l'épuisait; » sa conscience troublée lui disait «que sa confession serait mauvaise, qu'il oubhe-
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rait quelque péché. Il ne connaissait pas ce Jésus qui appelle à lui les enfants.
Le jour qu'il attendait avec tant d'angoisse arriva enfin ; il se rendit à l'église, se jeta aux pieds du prêtre, le représentant de Dieu sur la terre, et la confession commença... Pauvre garçon, bientôt sa pensée, son imagination furent entraînées dans un bourbier d'idées impures qu'il n'avait jamais soupçonnées et il en fut scandalisé. Les questions répugnantes du confesseur lui firent horreur ; elles lui inspirèrent un tel dégoût^ qu'il pria son tortionnaire de ne pas continuer à remuer cette fange qui lui était inconnue. Ce fut la première grande douleur de l'enfant; elle le fit pleurer ; il pensa beaucoup à sa mère qui aurait été désolée d'apprendre qu'on ait voulu salir l'âme de son enfant ; il s'imagina que tous ses amis allaient apercevoir sur son visage la trace des malpropretés avec lesquelles on venait de détruire la pureté de son imagination et de son cœur. Plus tard, au souvenir de ces premières impressions, quand pendant vingt-cinq années de prêtrise, il aura entendu la confession des prêtres et des laïques, des jeunes gens et des jeunes filles, Chiniquy écrira, se plaçant devant Dieu :
« Jamais l'antiquité païenne, malgré l'horrible corruption de ses mœurs, n'a eu d'institutions plus propres à corrompre le cœur et l'esprit que la confession auriculaire.
» Si les nations chrétiennes connaissaient mieux ce qu'elles doivent de protection et de respect à l'enfant, à la fille, à la femme, elles feraient un crime capital à l'homme non marié qui les aurait invitées à le constituer le confident de toutes leurs pensées les plus
secrètes, de tous leurs désirs les plus cachés, de toutes leurs actions les plus intimes. Il viendra un jour où elles prohiberont aussi la confession auriculaire; car elle livre plus que le corps, elle livre Tâme, le cœur et la pensée des femmes et des filles entre les mains d'un homme.
» Dira-t-on que cet homme est un prêtre ? Mais au nom du sens commun, comment trouverez-vous dans ce mot prêtre une garantie contre les penchants les plus naturels et les plus irrésistibles du cœur humain? Dira-t-on qu'il est tenu par les serments les plus sacrés d'observer la continence et la chasteté les plus parfaites ? Mais peut-on se figurer que ces terribles serments donnent à l'homme des forces contre Dieu? Car la lutte du prêtre n'est pas contre les hommes^ elle n'est pas contre des lois humaines. 11 pourrait alors rester vainqueur; un homme peut toujours sinon vaincre au moins résister ; mais la lutte du prêtre est contre Dieu, elle est contre des lois immuables que Dieu a mises en lui ; les faits sont là... Dans ce combat, la plupart sont vaincus, terrassés brisés dans des efforts qui quoique souvent héroïques ne sont pas moins téméraires et impuissants. »
Jeune et frappé par l'estime qui entoure le ministère du prêtre, attiré par la grandeur du dévouement qu'il suppose, Charles Chiniquy, arrivé chez son oncle Dionne à Kamouraska déclara vouloir étudier, afin de devenir prêtre. En vue de seconder sa vocation naissante, on lui donna pour tuteur et maître M. l'abbé Morin, vicaire de Kamouraska, qui passait pour être un érudit.
A l'occasion d'un grand repas donné au presbytère
par M. le curé, Charles Chiniquy vit des choses troublantes et dont le souvenir devait faire naître plus tard de bien sérieuses réflexions.
Au petit Séminaire.
Charles Chiniquy avait treize ans quand il franchit, pour la première fois, le seuil du collège de Nicolet, où il allait pendant trois années se familiariser avec la grammaire latine et la grammaire française ; puis il passerait dans les classes de rhétorique, enfin dans celles de philosophie. Cela prendrait sept ans^ et Chiniquy devait dire de ces années, qu'elles sont presque du temps perdu, car les « maîtres semblaient plus occupés à tuer le temps qu'à développer les intelligences; ils la dénonçaient, Tintelligence, comme l'un des plus dangereux ennemis de l'homme». Chaque jour il entendait dire que la raison ne nous a pas été donnée pour nous guider, mais uniquement pour nous permettre de reconnaître la main de celui que Dieu nous donne pour guide et cette main infaillible est toujours en dernier lieu la main du pape.
Tous les efforts des professeurs tendent à prouver que la raison doit se prosterner aux pieds du souverain pontife, source unique de lumières, donnée aux hommes pour les sauver, centre autour duquel doivent graviter toutes les intelligences; soleil du monde, base de toutes les civilisations.
Charles Chiniquy en était arrivé à croire toutes ces choses. Parfois il y avait bien en son esprit des velléités de révolte ; mais on lui avait appris la soumission et chaque lutte se terminait par. la victoire du saint-
père aux pieds duquel il revenait en fils obéissant^ respectueux et soumis. Un jour il confia à son professeur de philosophie des doutes qui lui étaient venus sur la nécessité absolue pour un inférieur de soumettre sa raison à son supérieur:
« Lorsque j'aurai soumis mon intelligence à celle de mon supérieur, s'il abuse de son autorité sur moi pour me tromper par de fausses doctrines, ou me commander des choses qui, suivant moi, sont mauvaises et malhonnêtes, ne serai-je pas perdu en obéissant? N'aurai-je pas à rendre à Dieu un compte terrible pour m'être ainsi laissé tromper ? »
Le professeur à qui on n'avait probablement jamais fait de telles objections, ne se laissa pas démonter par la nouveauté de la chose et répondit : « Non, vous n'aurez jamais à rendre compte à Dieu des actions que vous faites par ordre de vos supérieurs légitimes. S'ils se trompent, ils sont seuls responsables. »
On conçoit que la conscience du jeune lévite n'ait pas été satisfaite de l'affirmation, pourtant catégorique, de son professeur; il s'en ouvrit à un Père très estimé lui déclarant qu'il lui répugnait d'admettre de tels principes, puisque si on les poussait jusqu'à leurs extrêmes limites, ils avaient pour conséquence l'esclavage de l'intelligence et de la raison.
Le Père donna à peu près la même réponse que le professeur : « En se soumettant à Dieu qui nous parle par le pape, on marche dans la vérité ; mais on s'égare et on périt le jour où, mettant sa raison au-dessus de celle de ses supérieurs unis au pape, on refuse de leur obéir. »
Chiniquy reprit alors :
— Si ma raison me dit que le pape ou mes supérieurs se trompent, ne serai-je pas coupable en leur obéissant ?
— Vous supposez une chose impossible, répartit le Père ; le pape et l'Eglise ont la promesse de ne jamais faillir et d'être toujours dans le vrai. Et si la chose était possible^ Dieu ne vous demandera jamais compte d'une erreur ou d'un péché commis en soumettant votre intelligence à l'intelligence de l'Eglise.
C'est à de telles conclusions qu'aboutissent tous les entretiens possibles avec les membres du clergé cathoHque quand c'est sur les questions de morale et d'autorité qu'on a réussi à mettre la conversation. La plupart des grands génies dont s'honore l'humanité qui ont voulu reconnaître les droits de la raison et de l'intelligence ont dû se séparer de Rome. Combien ont dû accepter la même discipline barbare et contre nature ! Rome ne veut pas que la terre tourne autour du soleil; il est vrai que son opposition ne l'empêche pas de tourner.
Longtemps l'interdiction faite aux séminaristes de lire la Bible fut pour Chiniquy chose incompréhensible ; il n'arrivait pas à concevoir qu'on nourrît leur intelligence des chefs-d'œuvre du paganisme : Virgile, Tacite, Cicéron, Homère, Xénophon qu'on tenait pour des modèles de sagesse, d'honneur, de chasteté et de patriotisme aux yeux de leurs contemporains, alors qu'on leur interdisait la Bible sur laquelle Rome prétend cependant faire reposer son enseignement.
Quand les étudiants étaient groupés et qu'ils s'in-
terrogeaient sur des points comme celui-ci, par exemple : Quelle différence y a-t-il entre la religion de la Rome païenne et celle de nos jours ? plus d'un n'osait répondre, le seul changement est dans les mots employés ! Les temples des idoles sont restés debout, les idoles ont conservé leur place des beaux jours. Aujourd'hui comme autrefois l'encens brûle en leur honneur ; les peuples à leurs pieds ont encore le front dans la poussière ; ils leur rendent les mêmes honneurs ; ils en attendent les mêmes bienfaits. Ce qui est changé, c'est le nom qu'on leur donnait alors. Saint- Pierre a remplacé Jupiter; Marie: Minerve ou Diane, etc., etc. Lorsque l'auteur visitait Rome en 1909 et qu'il demanda au guide qui l'accompagnait ce qu'on avait fait des colonnes de tous les temples du paganisme à travers les ruines desquels se promènent les touristes, il répondit: « On s'en est servi pour supporter les voûtes splendides des églises catholiques que vous avez admirées et elles ne sont> pas trop dépaysées. » Si ces colonnes pouvaient parler, elles nous diraient que ce qu'elles voient maintenant elles l'ont déjà vu dans le passé ! C'étaient les mêmes cérémonies et souvent la même exploitation. »
On comprend que Charles Chiniquy ait souffert de ne pouvoir nourrir son âme des lectures pieuses avec lesquelles sa mère lui avait appris à aimer Dieu. Un jour, il aperçut une Bible mêlée à des ouvrages frappés de la censure de l'index ; il nous a dit ce que fut sa joie ! Il prit le saint livre, le pressa sur son cœur, le porta à ses lèvres et se mit à prier. C'est que sa seule vue avait rappelé des souvenirs d'enfance, de ces souvenirs qui ne meurent pas et qui s'imposent
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quand on les croit bien loin enfoncés dans le passé. Le lendemain, le directeur, qui avait remarqué Tabsence prolongée de Chiniquy, le fit appeler dans son cabinet et lui demanda des explications. Le coupable avoua sa faute, et il dit : « Je dois vous avouer qu'il est une chose fort embarrassante pour ma conscience dans les règlements qui nous sont imposés, je n'ai jamais voulu vous en parler, mais puisque vous avez fait naître une occasion de m'expliquer, pardonnez à mon audace. Vous nous mettez entre les mains des livres en partie inspirés par l'enfer et vous nous défendez de lire le seul livre écrit sous la dictée de l'Esprit de Dieu. Cette peur que vous avez de la Bible ébranle ma foi et me fait craindre que nous ne fassions fausse route. »
Le directeur était abasourdi; jamais séminariste ne s'était permis audace pareille et il le fit bien voir. « Ne crains-tu pas d'être victime d'une illusion du démon, dit-il, en te préoccupant de questions si nouvelles et si étranges pour un étudiant qui ne doit penser qu'à obéir à ses supérieurs ? »
La réponse de Chiniquy vaut d'être rapportée inextenso : « Il se peut que je sois le premier qui vous tienne pareil langage, car il est probable que je suis le seul ici qui ai lu la sainte Bible dans sa jeunesse. Mais je puis vous assurer que cette lecture m'a fait un bien qui dure encore. C'est donc parce que je sais par expérience qu'il n'y a aucun livre au monde aussi beau, aussi bon à lire que je me trouve profondément affligé par la frayeur qu'il vous inspire.
» Je vous l'avoue, j'ai passé cet après-midi à lire la Bible et j'y ai trouvé des choses qui ont fait plus de
bien à mon âme que tout ce que vous m^avez donné à lire depuis six ans. »
Pour justifier Tinterdiction de la lecture de la Bible le supérieur parla de passages délicats qui ne peuvent pas être lus par des jeunes gens, à plus forte raison par des jeunes filles.
Cest alors que Chiniquy répondit : « Ces choses d'une nature si délicate dont vous ne voulez pas que le bon Dieu nous instruise, vous savez bien que le démon nous en parle nuit et jour. Or quand le diable attire notre pensée vers une chose mauvaise, c*est pour nous la faire aimer et nous perdre. Tandis que, quand le Dieu de toute pureté nous parle de ces choses mauvaises, mais qu'il est impossible à Thomme de ne pas connaître, c'est pour nous les faire détester et nous donner la force de les fuir.
»Eh bien, puisque vous ne pouvez pas empêcher l'esprit mauvais de nous parler afin de nous séduire, par ces choses si délicates et si dangereuses qui justifient votre interdiction, comment osez-vous défendre à Dieu de nous parler de ces mêmes choses dans le but de nous mettre en garde contre leurs séductions ?
» D'ailleurs quand mon Dieu veut me parler luimême sur une question quelconque, où prenez-vous le droit d'empêcher sa parole toujours plus sainte, de pénétrer jusqu'à moi? »
Le directeur éprouva une surprise indescriptible; il fut un instant comme s'il avait été frappé par la foudre. Chiniquy le vit pâlir, puis soupirer et enfin il l'entendit qui disait : « Mon cher Chiniquy, ta réponse et tes raisons sont d'une force qui m'épouvante ; si je
CANADA II a
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n'avais que mes propres idées pour te réfuter, je ne saurais trop comment m'y prendre ; mais j'ai quelque chose de mieux que mes faibles pensées, j'ai la pensée de l'Eglise et de notre saint-père le pape; il ne veut pas que nous mettions la Bible entre les mains de nos élèves.
» Obéir à ses supérieurs en tout, voilà la règle qu'un écolier chrétien comme toi doit suivre constamment. Si tu y as manqué hier, j'espère que cela ne t'arrivera plus; l'enfant que j'aime plus que moi* même ne me causera plus pareille peine. »
En prononçant ces paroles, il se jeta dans les bras du jeune homme dont le visage fut mouillé de ses larmes. L'étudiant pleurait aussi mais ses larmes n'étaient pas celles de la défaite ; il sortit de cette entrevue plus convaincu que jamais, mais incapable d*oser confier ses inquiétudes à d'autres. Malgré tout, la pensée d'avoir fait de la peine à son directeur qu'il aimait^ lui brisait le cœur. Le besoin d'être honnête vis-à-vis de soi-même lui donnait souvent ces hardiesses qui étonnaient ses professeurs. Puis quand on l'avait rappelé au devoir, remis sous la discipline, il pleurait, regrettait ses accès de franchise et passait des nuits sans sommeil.
Au grand séminaire.
Charles Chiniquy avait terminé ses études classiques. D entra en théologie ; cette époque de transition dans la vie du jeune homme est très importante. Il laisse derrière lui tous ses bouquins sales, déchirés couverts d'indications au crayon qui lui rappellent bien des heures de travail. Il entre dans des salles
nouvelles, plus élevées; il respire une autre atmosphère, surtout quand il passe en théologie. Entrer en théologie ! c'est-à-dire étudier les lois divines ; assurément il fallait rencontrer la Bible quelque part, le livre de théologie par excellence. Grande fut sa surprise quand il se vit en face des ouvrages de Bailly, de Bouvier, de Dens, de saint Thomas et de saint Liguory ! Surprise plus grande encore quand il eut à les parcourir, à se pénétrer de leur esprit et de leurs enseignements, si contraires aux notions de justice, de droiture, d'honnêteté qu'il avait connues sous le toit paternel et dont sa conscience avait gardé le doux souvenir. Quelle surprise, quand il apprit dans Liguory qu'un homme qui a fait serment de garder un secret n'est pas obligé par son serment s'il doit en arriver quelque dommage pour lui-même ou pour d'autres :
«Si quelqu'un fait serment devant un juge de dire la vérité, il n'est pas obligé de dire les choses cachées. » '
« Il est permis de conseiller un crime moindre pour en éviter un plus grand. Il est juste de conseiller à quelqu'un de commettre un vol ou une fornication pour empêcher un meurtre. »
«Un pauvre homme qui a caché les effets volés dont il a besoin, peut affirmer devant le juge qu'il n'a rien. »
« Un enfant a le droit de voler son père ; le pauvre de voler le riche ; un serviteur son maître. »
« Il n'est pas permis de mentir, mais permis de déguiser la vérité, de cacher ce qui est ^ »
^'Liguory, livre II, et ainsi de suite tout le long de l'ouvrage.
Saint Thomas dit que les hérétiques (protestants) ne doivent pas être tolérés; d'abord excommuniés puis livrés au bras séculier pour être exterminés (vol. IV).
Quand Charles Chiniquy se vit en face de cette morale, de ces miUiers de pages inspirées par le même esprit, il en fut confondu, mais se dit que probablement TEglise et la théologie lui donneraient la clef et les explications de ces iniquités.
Plus tard, il s'écriait : « Sous le manteau de sa théologie, Rome outrage et détruit les lois les plus saintes que le ciel ait léguées à la terre; elle arrache du cœur les sentiments que le Créateur y a déposés; sans s'en douter, le prêtre devient le plus irréconciliable ennemi de Dieu et des hommes. »
La question du célibat provoquait aussi bien des discussions parmi les étudiants. Un jour le supérieur prit pour texte d'un sermon ces paroles de Matthieu, chap. 19, versets 12-13: « Il y a des eunuques qui le sont dès le sein de leur mère ; il y en a qui le sont devenus par la main des hommes ; il y en a qui se sont rendus tels eux-mêmes, à cause du Royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre ceci, le comprenne. » Les arguments présentés par le supérieur, ne parurent pas satisfaisants à son auditoire ; les étudiants se réunirent, causèrent ensemble, étudièrent les textes qu'ils rapprochèrent entre eux ; puis étant arrivés à des conclusions ; ils chargèrent Chiniquy de parler au père supérieur en leur nom.
Après un préambule flatteur, Chiniquy dit : « Vous nous avez assuré que les paroles de Jésus-Christ : Il
y a des hommes qui se sont faits eunuques pour le Royaume des cieux, nous prouvent jusqu'à Tévidence que si nous voulons être prêtres, il nous faut absolument nous faire eunuques par les vœux du célibat. Dans ces paroles, notre Seigneur, nous semble-t-il, n'enseigne pas une pareille doctrine, mais il veut nous prévenir contre une des erreurs qui devaient plus tard mettre en danger le salut du monde. Notre Seigneur en ce texte n'approuve ni ne désapprouve ceux qui se font eunuques avec l'intention d'aller au ciel par ce moyen. Il en est de ce texte comme de celui où Jésus dit à ses apôtres : « Ils vous chasseront des synagogues; même le temps vient où quiconque vous fera mourir croira servir Dieu. » Jean i6 : 2. Permettez-nous de mettre ces deux textes en face l'un de l'autre.
Ils se feront eunuques pour le royaume des cieux.
Matthieu 19 : 12-13.
Ils vous feront mourir pour servir Dieu.
Jean 16 : 2.
» De ce que Jésus a dit de certains hommes qu'ils feront mourir ses disciples pour plaire à Dieu ; concluerons-nous que faire mourir un disciple de l'Evangile soit une chose agréable à Dieu ? Assurément non!
» Il nous semble évident qu'il ne nous est pas permis de penser que le céhbat conduise plus facilement un homme au ciel que l'état dans lequel Dieu créa l'homme primitivement. Il nous semble que le Seigneur a tout simplement voulu dire que certains hommes s'imagineront gagner le ciel en mutilant leur corps. »
« Tu parles comme un véritable hérétique, interrompit le directeur, M. Leprohon ; il est vrai que les vœux du célibat ne se trouvent pas enseignés dans la Bible. Mais la tradition nous renseigne et puisque la saine tradition nous assure que Jésus a recommandé le célibat, nous devons la croire. Celui qui n'écoute pas TEglise doit être regardé comme un païen et un publicain. Il n'y a donc de salut que pour celui qui soumet sa raison à ce dogme de TEglise. Elle ne vous demande pas de comprendre, mais de croire. Votre devoir n'est pas de raisonner, mais de vous soumettre comme des enfants dociles, obéissants à leur mère. »
Ces questions préoccupaient cette jeunesse. Et malgré les invitations du supérieur à la soumission et à l'obéissance, elle n'était pas satisfaite, et pourtant, le dilemme était là implacable; il fallait se soumettre ou se démettre !
« N'avez-vous pas honte, leur disait-on, de vouloir interpréter l'Ecriture sainte autrement que les saints Pères? Est-ce à vous ou à l'Eglise que Jésus a promis de donner son Saint-Esprit ? Est-ce à vous de gouverner et à l'Eglise d'obéir ? N'est-ce pas plutôt à vous d'obéir et à l'Eglise de commander? Vous montrez un esprit d'incréduHté qui m'épouvante ; je tremble pour toi, mon pauvre Chiniquy, et pour ceux dont tu es l'organe.
» Si au contraire vous acceptiez les enseignements de l'Eglise, Tépouse de Jésus-Christ, elle deviendra votre épouse ; elle vous prendra dans ses bras ; elle vous pressera sur son cœur ; elle vous élèvera à la sublime dignité de prêtre de la nouvelle alliance du
Nouveau Testament ; elle vous donnera, sur la terre, un honneur supérieur à celui des rois et des empereurs. » ' -
Si Charles Chiniquy eût alors suivi les directions de sa conscience et de son intelligence, il aurait quitté le séminaire immédiatement; mais il était sincèrement catholique romain; il lui fallut donc livrer de nouveaux combats et faire taire en lui ces voix.
Après une nuit d'angoisse, son premier désir fut d'aller se jeter aux pieds de son confesseur, pour lui demander pardon du crime 'qu'il croyait avoir commis. Il pensait que devant sa douleur le prêtre aurait pitié de lui et que son absolution le délivrerait. Il se fit ensuite chez Chiniquy un profond silence, celui de la mort ; son confesseur auquel il était allé^ lui assura que c'était la paix de Dieu; il le crut; il renonça à n'avoir d'autre volonté, d'autre désir, d'autre projet que ceux que ses supérieurs voudraient bien lui suggérer ; il immola sa raison, sa conscience, sur l'autel de son Eglise infaillible.il se résigna à né penser que ses pensées, à ne vouloir que sa volonté, à ne vivre que pour elle, et le i8 mai 1832, il fit le vœu du célibat et reçut l'ordre du sous-diaconat.
Le sous-diacre.
Cette cérémonie lui ouvrait de nouveaux horizons; il allait entreprendre des études auxquelles il n'avait pas songé. Lui et quelques-uns de ses amis pressentaient bien ce qu'il y a de délicat dans le mystère de la confession. Il n'avait pas oublié sa première, mais alors, c'était un homme qui s'entretenait avec un
jeune homme. Quand il comprit et sonda les profondeurs dans lesquelles il aurait à descendre pour connaître les secrets des cœurs et des consciences, il fut épouvanté. Immédiatement après avoir fait vœu de célibat, de chasteté, être obligé d'étudier, d'apprendre par cœur, d'avoir sous les yeux les choses les plus impures, de remplir sa mémoire de pensées d'insinuations les plus propres à exciter ses sens, souiller ses oreilles et son cœur, ce lui fut une révélation bouleversante. Quelques amis causaient de ces choses ; ils décidèrent de s'ouvrir de leurs soucis à leur directeur et de nouveau on chargea Chiniquy d'être le porte-parole. S'adressant à M. Leprohon, il lui dit : « Serons- nous obligés de parler aux femmes et aux jeunes filles que nous confesseVons^ des matières impures et indécentes qui sont mentionnées dans les ouvrages des maîtres que nous étudions ?» — « Sans doute, répliqua le supérieur; il faut de toute nécessité que vous interrogiez vos pénitentes sur ces matières. Car étant timides les femmes n'avouent pas volontiers les fautes dont elles se sentent coupables. »
Chiniquy troublé, montra la délicatesse et l'impossibilité de la situation qui leur était faite. « Vous nous avez fait prendre l'engagement de rester chastes toute notre vie et voici que vous nous mettez dans l'impossibilité de tenir notre engagement. » De l'aveu de tous les théologiens, le confessionnal est le tombeau de la pureté de l'âme et du corps. Faut-il donc se résigner à devenir l'un de ces tombeaux recouvert d'or et de parfum, mais rempli de pourriture et d'infection ? »
« Mon cher Chiniquy, reprit le supérieur, je te l'ai
déjà dit bien des fois, tu t'occupes trop à raisonner quand la religion te commande d'obéir avec Thumilité et la docilité d'un enfant. A t'en croire, ajouta le supérieur, il faudrait réformer l'Eglise, abolir la confession des femmes, jeter au feu les livres de théologie et en faire de nouveaux.
» Les faiblesses dont parlent les théologiens ne doivent pas vous troubler, puisque l'Eglise vous assure qu'elles ne vous seront pas imputées. »
Laissé seul, Chiniquy se retira dans sa chambre et demanda pardon à Dieu d'avoir osé penser autrement que les papes et les évêques. Il s'en voulait d'avoir eu l'impardonnable présomption d'opposer un seul instant sa petite personne à tant de grandes intelligences.
Hélas ! cet honnête sous-diacre était encore loin de comprendre que personne n'a le monopole de l'Esprit de Dieu; que Dieu le donne à qui le demande; mais il y avait chez lui des dispositions, un esprit chercheur qui plus tard devait rompre les liens qui le retenaient et dans lequel allait se débattre le prêtre.
Le Prêtre.
Charles Chiniquy fut ordonné prêtre le 21 septembre 1833 ; il rend compte des saintes émotions qui remplirent son cœur dans cette occasion unique de sa vie. (X Non seulement Jésus-Christ venait de mettre sur mes épaules, dit-il, le manteau de son divin sacerdoce, mais il m'avait associé d'une manière si parfaite à son éternelle mission de Sauveur du monde, que j'allais pouvoir tous les jours de ma vie, offrir un
sacrifice aussi parfait que celui du Calvaire ! A l'avenir, le Fils de Dieu allait descendre sur la terre, en réalité, en personne, aussi souvent que je le lui commanderais ! Je venais de recevoir un pouvoir absolu, irrésistible sur lui ! Tous les jours de ma vie j'allais, non pas symboliquement, mais réellement, boire de son sang et me nourrir de sa chair, de son âme, de sa divinité. Il allait se reposer dans ma poitrine, mêler son sang à mon sang, son âme pure à mon âme pécheresse, s'unir à moi pour me diriger, me soutenir, me sanctifier pour le temps et pour l'éternité. »
Il était arrivé à un état d'exaltation difficile à décrire, incompréhensible pour nous protestants. Nous nous sommes souvent demandé si vraiment le prêtre croyait à ce pouvoir ; après ce que nous venons de lire, il faut admettre que l'intelligence humaine peut s'exalter à un tel point qu'elle en arrive à admettre les choses les plus impossibles. Plus tard, mieux inspiré, Chiniquy ne vit dans cette doctrine de la transsubstantiation qu'une imposture enveloppée de paroles pompeuses, impossibles à croire à moins d'avoir reçu un esprit d'aveuglement et d'avoir subi les terribles illusions du romanisme. On lui demandait un jour, comment il se faisait qu'il s'était rendu coupable d'un tel acte de folie et d'idolâtrie ? Il répondit avec les paroles de l'aveugle, à qui on demandait comment il se faisait qu'il voyait maintenant: « Je n'en sais rien, tout ce que je puis dire, c'est que je ne voyais pas et que maintenant je vois... Jésus a touché mes yeux et maintenant je vois. » Et il ajoutait « Jésus est venu exercer jugement dans le monde afin que ceux qui
ne voyaient point voient et que ceux qui voyaient deviennent aveugles^ »
Chiniquy et rEcriture.
Inconsciemment, dans ses entretiens avec ses condisciples et ses supérieurs, Chiniquy avait Thabitude d'en référer à la Bible, il la citait comme faisant autorité, se rappelant la place qu'on faisait à ce livre dans la maison paternelle. Cela lui avait valu quelques vertes remontrances. Son supérieur lui avait même imposé silence, lui rappelant qu'il ne devait pas s'arroger le droit d'interpréter les Ecritures autrement qu'en se conformant au consentement unanime des Pères.
Un jour, alors qu'il était vicaire de la paroisse de
^ Dans son ouvrage, Cinquante ans dans l'Eglise de Rome, M. Chiniquy rapporte quelques conséquences remarquables du dogme de la transsubstantiation du « bon Dieu » fondu dans son tabernacle, après avoir été égaré dans un champ par le curé.
En voici une inédite que j'ai recueillie d'un témoin digne de foi : Dans une de nos paroisses du Nord, le curé fut soudainement appelé auprès d'un mourant ; c'était en hiver, il avait plu la veille, et durant toute la nuit une forte gelée avait couvert la terre d'une mince couche de glace. En un instant le marguillier et son traîneau étaient à la porte du presbytère; M. le curé avait mis le « bon Dieu » dans un petit étui en argent et le petit étui sur sa poitrine. Tous deux, curé et marguillier s'installèrent dans les peaux de buffle: on allait grand train, longeant une pente rapide; tout à coup, à un défaut de la route le traîneau est renversé ; le «bon Dieu» s'échappe, glisse sur la glace, passe entre les fils de fer d'une clôture et descendit la pente avec la vitesse d'un petit garçon sur son traîneau. M. le curé s'étant relevé, ramena sa soutane en place, puis s'étant aperçu de sa perte, il interrogea le marguillier : « Mais où est donc passé le bon Dieu, dit-il? — Ah ! monsieur, répondit le simple homme, il glisse là en bas, on dirait que le diable l'emporte î >>
Saint-Charles, voyant une Bible sur la table de travail de son curé, il remarqua combien les écrivains sacrés étaient supérieurs à leurs théologiens, saint Liguory et autres. Jamais il ne vit se produire un changement aussi soudain et aussi complet que celui qui se fît dans la personne du curé, Perras. « Père Chiniquy, dit-il, je vois avec peine que vous avez oublié les serments que vous avez faits le jour de votre ordination, vous avez promis de ne jamais interprêter les Ecritures d'après les trompeuses lumières de votre pauvre intelligence. Vous avez juré de ne les expliquer que suivant le consentement unanime des Pères ; c'est-à-dire suivant renseignement de l'Eglise. Est-ce que Liguory n'a pas été approuvé par l'Eglise tout entière parlant par la voix des papes et des évêques ? Mais au lieu de vous soumettre à cette autorité avec l'humiHté qui convient à un jeune prêtre^ vous en appelez avec arrogance à la Bible. Je tremble pour vous, vous êtes sur la pente de l'hérésie. » Le vicaire passa la nuit à pleurer, il se reprochait amèrement son imprudence. N'avait-il pas marqué sa préférence pour l'autorité divine sur les traditions humaines ?
Nous ne dirons rien de l'année terrible de 1834, durant laquelle le choléra morbus fît tant de victimes ; il se dévoua comme d'ailleurs tous les autres prêtres ; il ne s'épargna ni jour ni nuit, désireux de ne laisser aucun malheureux privé des secours de son Eglise. Comme il n'y avait pas de médecin à Charlesbourg, petit village des environs de Québec, il se hâta d'^étudier la maladie, consulta des médecins, organisa une petite pharmacie et se mit à soigner le corps aussi bien que l'âme des malades.
Son vicariat à Saint-Roch mérite qu'on s'y arrête spécialement. Il fut un jour fort embarrassé sur la manière de porter le saint viatique à un matelot. A Saint-Charles et à Charlesbourg, on accompagnait cette cérémonie d'une grande pompe et de toutes les marques extérieures d'un souverain respect pour le bon Dieu : le prêtre se faisait accompagner de plusieurs personnes à pied ou à cheval, pour frapper l'imagination populaire ; ou le prêtre endossait sa grande soutane et un surpli ; un homme^ une cloche à la main, annonçait en l'agitant l'approche du bon Dieu ; c'était pour tous une invitation à se mettre à genoux.
Mais à Québec où il y avait des protestants, pourrait-il faire de même; ne s'exposerait-il pas au ridicule ? Il allait le braver quand un collègue l'en dissuada, lui conseillant de consulter l'évêque avant d'agir. Grande fut sa surprise ; quand avec une légèreté qui l'impressionna douloureusement, l'évêque conseilla à cause des protestants de faire voyager le bon Dieu incognito, ajoutant sur un ton badin : « Mettez le bon Dieu dans l'une des poches de votre gilet, comme font les prêtres ici. Nous ne devons pas oublier que nous sommes un peuple conquis; les protestants sont les plus forts, notre gouverneur et le gouvernement sont protestants ; la garnison de la citadelle est composée de protestants. Suivant les lois de notre Eglise et les lois françaises reconnues au Canada après la conquête, nous aurions le droit de punir les misérables qui tournent en ridicule les mystères de la sainte religion; mais nous ne sommes pas assez forts pour user de ce droit. Après tout, c'est la faute du bon Dieu si nous sommes obligés de le faire voyager ainsi par nos rues, le portant dans nos poches; c'est
la conséquence de la victoire qu*il a permis aux hérétiques de remporter sur nous. Je vois comme vous combien la foi du peuple dans la présence réelle de Jésus-Christ dans le saint sacrement diminue tous les jours; mais il est important qu'on tienne ce déficit aussi secret que possible. »
Ce que Tévêque redoutait pour le peuple, arriva à Chiniquy ; de ce jour, il n'eut plus pour le «bon Dieu» le même respect. La manière frivole dont Tévêque avait parlé du saint sacrement, le laissa sous l'impression que son supérieur ne croyait pas au dogme de la transsubstantiation.
Une découverte pénible.
Bien que Chiniquy n'ait jamais été un homme de chiffres, il calculait cependant dans la pensée les sommes énormes qui provenaient des messes dites pour les âmes du purgatoire, sommes que les curés venaient tour à tour verser dans le trésor épiscopal. Il se disait, « le purgatoire doit se vider au moins deux fois par jour car on travaille beaucoup à la délivrance de ses captifs ». Cette question l'intriguait. En réfléchissant ainsi, il arrivait à trouver des sommes fabuleuses, il trouvait pour le Canada et les Etats-Unis cinq à six millions de dollars. Un autre calcul le préoccupait ; comparant le nombre des prêtres aux innombrables messes à dire, il concluait qu'il n'y avait pas dans le monde entier, un nombre suffisant de prêtres pour pouvoir dire toutes les messes payées par le peuple. Il repassait ces questions dans sa pensée, quand un journal de France : L Ami de la Reli-
gîon et du Roi lui tomba sous la main. Il Touvrit et lut imprimé en gros caractères .* Admirable piété du peuple canadien français. Il avait la clef du mystère qu'il avait tant de fois essayé de comprendre. Deux cent mille francs payés aux prêtres de Paris pour dire des messes à vingt-cinq centimes la pièce, — cinq sous, — soit quarante mille dollars de notre monnaie pour messes dites à cinq centimes la pièce, ce qui laissait entre les mains de Tévêque le joli bénéfice de huit cent mille francs, soit cent-soixante mille dollars. La colère, la honte lui monta au front. Et puis, il se demanda comment on pouvait s'assurer que ces messes étaient dites à Paris. Ah si le peuple savait cela! S'il connaissait les tours qu'on lui joue î
L'apôtre de la tempérance.
Le choléra faisait encore des victimes; à ce fléau s'en ajoutait un autre. La petite vérole était dans l'hôpital ; on vint dire à Chiniquy qu'on avait besoin de son ministère à l'hôpital de la marine où il était aumônier. Il s'y rendit en hâte. Quel spectacle ! La flotte d'automne avait amené un nombre considérable de malades. Avant de s'en approcher, il crut devoir s'administrer un grand verre de brandy^ — eau de vie ou cognac. — Le docteur Douglas, un chrétien, témoin de cette petite scène lui dit : « Mais, Père Chiniquy, que faites- vous là... » — « Vous le voyez, c'est comme préservatif contre les miasmes que je vais respirer dans les salles de l'hôpital ! » « Se peut-il que vous ignoriez à ce point les effets délétères de l'alcool sur le corps humain, répartit le docteur. Voudriez-
VOUS assister à Tautopsie d'un alcoolique? Je vous ferais toucher du doigt les ravages de votre prétendu remède sur tout notre organisme. » Chiniquy accepta l'invitation et assista à cette autopsie. A l'aide d'un microscope qu'on lui prêta, il vit les effets désastreux de l'alcool sur les intestins, les poumons, etc.. Le docteur lui expliqua longuement et minutieusement comment le poison agissait sur tous les différents organes.
Quelques jours plus tard, il fut témoin d'une scène des plus lamentables et d'une mort dans les conditions les plus dramatiques, conséquences d'une mère ivre. Dans la nuit, il avait eu une vision, sa mère lui disait avec une sollicitude toute particulière : « Va dire à toutes les mères de famille du Canada de ne jamais mettre une goutte de boisson alcoolique devant les yeux de leurs enfants, de ne jamais en boire. Et toi, abandonnes-en l'usage. Va publier ce que tu as appris sur ce sujet». L'âme émue, levant les yeux vers le ciel, il s'écria à haute voix : « Pour votre amour^ ô Jésus, pour l'amour de mon pays, je promets de ne plus jamais prendre une goutte de boisson enivrante et de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour engager les prêtres et le peuple à faire de même. > Il avait reçu l'appel et il y, avait répondu ; Charles Chiniquy était consacré apôtre de la tempérance.
Sa première « cure ».
La paroisse de Beauport avait une mauvaise réputation; cela provenait de la trop grande prospérité de ses habitants auxquels l'industrie des fours à chaux et
le commerce des légumes — ils alimentaient Québec — procuraient d'importantes ressources. Pour remplir leurs loisirs, le peuple n'étant pas instruit, les hommes buvaient, ce qui fait qu'on consommait dans la paroisse d'invraisemblables quantités de rhum et d'eau-de-vie. Chiniquy connaissait ces détails et la perspective d'aller exercer son ministère dans un milieu semblable, le remplit de terreur.
Dès qu'il connut la décision de son évêque, Chiniquy lui écrivit pour le prier de revenir sur cette nomination dont il n'avait pas le courage d'accepter les responsabilités. L'évêque répondit par le silence et le futur desservant dut rejoindre son poste. L'apparence extérieure de Chiniquy n'avait rien qui en imposât ; elle prêtait plutôt au sourire. Pourtant, dès le premier contact, les gens s'aperçurent vite qu'ils avaient à faire avec un homme doué d'une forte volonté. Le premier dimanche, il prit pour texte de son « instruction » ces paroles de Paul « Malheur à moi si je ne prêche l'Evangile». L'après-midi aux vêpres, il parla sur ces paroles de saint Jean: « Le berger conduit ses brebis et marche devant elles et elles le suivent, » Jean lo : 4. C'était une préparation à l'œuvre qu'il voulait commencer: organiser une société de tempérance, car il ne voyait pas d'autre moyen pour entraver les progrès de l'alcoolisme. Il voulut avant d'entreprendre pareille tâche avoir l'autorisation de son évêque, M. De Sinaïe ; celui-ci écouta d'abord avec attention, mais finit par tourner en ridicule les plans que Chiniquy lui avait soumis ; il alla même jusqu'à lui défendre d'en faire mention au «prêche». «Ces sociétés de tempérance, sont des institutions protes-
tantes, dit-il, ne cherchez pas à faire mieux que saint Paul et Timothée qui buvaient du vin. » ^entretien ne fut pas long, il ne découragea pas Chiniquy, car il espérait gagner les prêtres à sa cause.
Ne trouvant aucun appui auprès de ses collègues canadiens, il écrivit au Père Matthieu, Tapôtre de la tempérance en Irlande ; il demandait le secours de ses conseils et de ses prières, pour introduire dans « son cher Canada » quelques-uns des bienfaits dont il avait, lui, doté sa patrie.
Sa réponse ne se fit pas attendre; elle conseillait qu'on se mît immédiatement au travail en comptant sur le secours de Dieu. A peine avait-il fini de lire cette lettre, Chiniquy tomba à genoux et dit : ^< Vous le savez, mon Dieu, je ne suis qu'un pauvre pécheur, il n'y a en moi que faiblesse et ténèbres ; donnez-moi votre Esprit de lumière, de sagesse et de force afin que je puisse m'acquitter de la mission dont vous m'avez chargé. » Cette question de tempérance est d'une telle importance que le lecteur sera heureux de lire sous la plume de Chiniquy comment naquit la première des sociétés de tempérance canadiennes.
« Je vous ai déjà dit que j'ai la conviction d'avoir été choisi par Dieu pour arrêter les progrès de l'alcoolisme parmi vous. C'est là le plus grand ennemi de vos âmes et de vos corps, de vos femmes et de vos enfants, de toute notre paroisse. Je suis bien décidé avec le secours de Dieu, à livrer au. fléau un combat à mort, mais je ne dois pas être seul pour cette lutte, je veux lever au milieu de vous un étendard et constituer une armée des soldats de Christ. Il en sera le chef et conduira ses armées à la vie-
toire. J'ai choisi les trois premiers jours de cette semaine pour former les rangs ; que ceux qui veulent prendre part à la bataille viennent passer ces trois jours avec moi au pied des autels. J'invite même ceux qui ne veulent pas s'enrôler, à venir par curiosité. »
Le lendemain matin à 8 heures, l'église était remplie; le second discours à lo heures et demie, le troisième à 3 heures, le quatrième à 5 heures. L'enthousiasme était à son comble. Le premier jour, soixantequinze personnes signèrent l'engagement; le second, deux cents ; le troisième trois cents. On était venu des paroisses voisines, la presse française et anglaise fut unanime pour approuver ce beau mouvement. Pendant que les protestants s'en réjouissaient, les catholiques romains, inspirés par leurs prêtres, le tournaient en ridicule. L'indignation de l'évêque n'avait pas de bornes. Il fit venir Chiniquy et lui dit : « Est-il possible que vous ayez oublié si tôt ma défense d'établir cette ridicule société de tempérance. Ne voyez-vous pas que les protestants sont les seuls à vous approuver? N'avez- vous pas honte de mériter les applaudissements de ces hérétiques? » Sa Grandeur le menaça même de suspension et le clergé d'un commun accord se mit à l'œuvre pour enrayer ce beau mouvement. Cette opposition ne devait pas durer ; deux choses allaient aider Chiniquy et lui concilier la sympathie du pubHc.
En août 1840 la presse annonçait l'arrivée prochaine à Montréal du comte Forbin Janson. Cet illustre prélat avait été le confident du roi Charles X pendant les heures troublées de la Révolution de 1830; cette intimité, disait-on, lui avait valu l'exil, et ce temps de
repos il remployait en visites. Chiniquy lui fit visite à Montréal et le mit au courant de la situation. Quelques jours après son Excellence était l'hôte du séminaire de Québec qui offrait un grand dîner en son honneur. Pour cette démonstration, on avait invité plus de cent prêtres au nombre desquels Chiniquy. Voici le récit que fait de cette fête l'apôtre condamné par l'évêque :
« Comme j'étais un des plus jeunes curés, j'allai prendre la dernière place qui se trouvait juste en face de l'évêque, ce qui fait que je n'étais séparé de lui que par la largeur de la table. L'archevêque de Québec, M. de Sinaïe avec son coadjuteur l'évêque Turgeon et l'évêque coadjuteur de Montréal M. Prince étaient placés autour du, prélat français.
» Lorsqu'on eut fait honneur aux mets succulents dont les tables avaient été chargées, on apporta un nombre incroyable de bouteilles de vin, des crus les plus recherchés. M. le grand vicaire Demers, qui présidait ce dîner en sa quaUté de doyen du collège, se leva et frappant sur la table pour obtenir le silence dit de toute la force de ses poumons : « Messeigneurs » et Messieurs les curés^ nous allons boire à la santé » de Monseigneur le primat de Lorraine, archevêque » de Nancy, comte de Forbin Janson, allié à la famille » des rois de France. »
» Cette santé fut accueiUie par de bruyants applaudissements. On passa rapidement les bouteilles de main en main ; tous les verres se remplirent; lorsque mon voisin me passa le flacon, je le fis suivre, sans m'être servi, puis je remplis mon verre d'eau. J'espérais que personne n'avait fait attention à cette action;
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mais je m'étais trompé. Mon évêque avait tout vu; d'une voix que faisait trembler la colère, il s'écria: « Père Chiniquy, que faites-vous là ? Jetez l'eau qui » est dans votre verre et remplissez-le de vin, pour » boire avec nous tous à la santé dç Monseigneur de Nancy. » Ces paroles tombèrent sur moi comme un coup de foudre; je restais comme anéanti, car je sentais approcher la plus effroyable tempête qui m'ait jamais menacé. Que pouvais-je dire ou faire, sans me compromettre à tout jamais ? Il me parut impossible de résister en face à mon évêque et devant une pareille assemblée. D'un autre côté je ne pouvais lui obéir sans me déshonorer à mes propres yeux et aux yeux de mon pays; car tout le monde savait quelle était la promesse qui me liait depuis que j'avais jeté les premières bases de la société de tempérance de Beauport. Je crus un moment que je pourrais conjurer l'orage et désarmer mon supérieur par mon humble silence. Je n'osais lever les 3^eux, car j'avais peur de tous ces regards fixés sur moi, chacun était curieux et attendait avec anxiété ce qui allait se passer. Je me trouvais là sans force, sans défense, comme le pauvre oiseau sous la griffe du vautour. Oh! combien je regrettais alors de n'avoir pas refusé d'assister à ce dîner; le cœur me battait à se rompre; c'est à peine si j'entendis mon voisin me souffler : « N'enten- » dez-vous pas ce que Monseigneur vient de vous » dire? Pourquoi ne lui répondez-vous pas par un » acte d'obéissance? » Jp me sentis incapable de répondre un mot à cet ami, qui avait été un de mes professeurs au collège de Nicolet. Enfin après un silence d'une ou deux minutes, l'évêque m'apostropha
avec indignation : « Père Chiniquy, pourquoi ne met- » tez-vous pas de vin dans votre verre comme je vous » Tai ordonné pour boire à la santé de Monseigneur » de Nancy?» Je sentis qu'il me fallait répondre; je lui dis d'une voix tremblante d'émotion : « Monsei- » gneur, j'ai dans mon verre ce que je dois boire... » pour l'amour de Jésus-Christ^ pour le bien de mes » frères, comme pour mon propre avantage, j'ai pro- » mis à Dieu que je ne boirais jamais de vin. » A peine avais-je terminé que l'évêque impuissant à maintenir sa colère m'injuria par ces mots : « Fana- » tique que vous êtes, prétendez-vous nous réfor- » mer? » Ces paroles firent sur moi l'effet d'une commotion électrique ; elles firent tressaillir tout mon être et me donnèrent l'impression d'un homme qu'on arrache subitement à un profond sommeil. Je devins un nouvel homme, plus grand de dix pieds ; j'oubliai que j'étais l'inférieur et ne vis plus qu'un homme en face d'un autre homme. Je relevai la tête et me tenant debout je m'adressai au grand vicaire qui m'avait invité: « Monsieur le supérieur, était-ce pour me laisser » insulter à votre table que vous m'avez demandé de » venir ici ? Je suis votre hôte ; ce serait à vous de » me protéger contre mon injuste agresseur; mais » puisque vous n'en faites rien, je vais me défendre » moi-même. » Me tournant alors vers l'archevêque de Nancy, j'en appelai à sa Grandeur de la sentence injuste que mon évêque venait de prononcer sur moi: « Au nom de Dieu, je vous demande si un prêtre de » Jésus-Christ ne peut pas pour des motifs chrétiens » et honorables promettre à Dieu et à sa patrie de » ne jamais boire de vin, sans mériter d'être outragé
» comme je le suis aujourd'hui ? » Mes paroles firent une grande sensation sur cette assemblée de prêtres accoutumés depuis leur enfance à trembler devant les évêques et à plier servilement sous leur autorité. Le silence de mort qui succéda à ces paroles fut interrompu par mon évêque, qui dit à Monseigneur de Nancy: «Oui, Monseigneur, prononcez, prononcez... » « Ceux qui n'ont pas assisté à cette scène étrange ne pourront se faire une idée de l'excitation qui régnait parmi ces prêtres venus de tous les coins du pays. L'archevêque de Nancy refusa d'abord d'accéder à ma prière, me conjurant de m' asseoir et de me calmer. Il sentait la délicatesse de la position. Je refusai positivement de suivre son conseil en lui montrant que c'était autant par respect pour mon caractère de prêtre que pour les droits de la justice et de la vérité que je le suppliais de se prononcer. Comme l'évêque de Québec le pressait de son côté, il se leva lentement; puis se tournant d'abord vers le prélat canadien, ensuite vers moi, il nous dit: « Monseigneur de Québec et » vous. Père Chiniquy, arrangez ce différend entre vous » deux ; je ne suis avec vous que depuis quelques » jours, il ne convient pas que je sois juge.» A ce moment des voix partirent de tous les côtés de la salle, criant au prélat « Prononcez, prononcez... » Levant alors les yeux et les mains vers le ciel, il offrit une courte prière pour demander à Dieu la sagesse, l'affaire étant à la fois importante et fort délicate. Son visage et toute sa personne prirent un air de dignité remarquable, puis portant ses regards sur l'évêque de Québec, sur moi et sur la multitude des prêtres, il dit : « Monseigneur l'évêque, nous avons devant nous
» le Père Chiniquy, un de vos plus jeunes curés ; un » jour, à genoux devant Dieu et ses anges, il a promis » pour Tamour de Jésus-Christ et de ses frères autant » que pour le bien de son âme de ne jamais boire de » vin ni d^aucune boisson enivrante. Nous sommes » témoins de sa fidélité à sa promesse, il a refusé de- » vant nous de briser les liens qui font de lui le servi- » teur et comme l'esclave de la tempérance, Tune des » plus belles vertus chrétiennes. Parce qu'il tient sa » promesse avec courage votre Grandeur Ta flétri du » nom de fanatique ! Me voilà condamné par la volonté » unanime de cette vénérable assemblée à donner mon » opinion sur le grave différend qui nous occupe et je » vais le faire.
» Le père Chiniquy ne boit pas de vin ! Voilà son » crime ! son seul crime ! Mais si je jette mes regards » vers ces temps reculés où Dieu lui-même conduisait » son peuple comme un berger ses brebis, je vois » Samson qui, pour obéir à la voix de ce grand Dieu, » ne buvait pas de vin non plus ! Et si je descends le » cours des siècles jusqu'à l'heure bénie où le Fils de » Dieu s'incarna pour sauver le monde, je vois Jean » Baptiste le plus grand et le plus saint des prophètes, » qui lui non plus ne buvait pas de vin pour obéir au » Seigneur du ciel et de la terre. Lorsque je vois le » Père Chiniquy avec Samson à sa droite pour le » défendre et Jean Baptiste à sa gauche pour le bénir, » je trouve la position si belle, si forte, si inexpu- » gnable que je n'oserais l'attaquer. »
« Ces paroles prononcées avec une éloquence et une dignité admirables, furent écoutées avec l'attention la plus respectueuse et l'archevêque de Nancy se rassit
au milieu d'un profond silence. Mettant ensuite son verre de vin de côté, il en emplit un autre avec de l'eau, il le vida d'un trait, en me disant avec le plus aimable sourire : « A votre santé. Père Chiniquy. » La cause de la tempérance était gagnée. Ce fut le premier incident qui lui fit des amis. »
Un autre vint aussi contribuer à son triomphe. L'œuvre de Beauport, la suppression de l'ivrognerie, la fermeture des auberges, le retour des maris à des habitudes de sobriété, la prospérité et le bien-être dans les familles, faisaient l'objet des conversations de tout le monde. On en parlait dans les paroisses voisines, et jusqu'aux extrémités de la province. Les femmes s'en émurent, en parlèrent au confessionnal; quelques-unes même osèrent confesser qu'elles avaient perdu confiance dans leur curé parce qu'il s'était montré hostile à la cause. L'attitude des mères décida du sort de la tempérance. Les prêtres, les uns après les autres vinrent voir le Père Chiniquy et solliciter son concours. C'est ainsi que Chiniquy fut conduit par Dieu à entreprendre cette mission dont il s'est fidèlement acquitté...
Depuis leur rencontre au banquet du collège, l'archevêque de Nancy et le Père Chiniquy restèrent en relations amicales.
Première version catholique du Nouveau Testament.
Dans une entrevue qu'ils eurent ensemble, Chiniquy ne cacha pas à son éminent protecteur le désir qu'il avait de voir l'Evangile lu en langue vulgaire dans les familles de son cher Canada. L'archevêque
lui répondit qu'il ne pouvait en prendre l'initiative et le proposer aux évêques, mais que consulté il dirait sa pensée. Dans son diocèse de Nancy où il y avait une population mixte de protestants et de catholiques, il avait été impossible d'empêcher les catholiques d'avoir accès à la Bible ; on leur permettait la version catholique accompagnée de commentaires.
Quelque temps après, le prélat prêcha une retraite pour les prêtres. Environ cent cinquante y prirent part. Chiniquy saisit cette occasion pour présenter à son évêque une requête signée par les jeunes prêtres du diocèse ; ces messieurs demandaient si le temps n'était pas venu de mettre entre les mains des fidèles une version des saintes Ecritures avec commentaires approuvés par l'Eglise.
Voici la copie de cette requête qui révèle la pensée secrète d'une bonne partie du clergé de cette époque :
« Monseigneur et vénérables frères, après avoir envoyé son Fils Jésus pour nous sauver en mourant sur la croix, notre Dieu toujours miséricordieux ne nous a pas donné de plus grande preuve de son amour qu'en nous donnant son Evangile.
» Comme Jésus devait être le Sauveur de tous ceux qui l'accepteraient, ainsi l'Evangile devait être la lumière, le guide, le pain de vie de quiconque le recevrait. Comme tout homme a le droit divin d'aller à Christ personnellement et comme ce droit ne peut lui être enlevé par aucune autorité, de même tout homme a le droit divin d'écouter ou de lire la Parole de Dieu quand elle lui est présentée ou prêchée.
» Comme c'était un crime pour les prêtres de Jérusalem d'empêcher le peuple de l'accueillir, de même
je considère que ce serait un crime pour moi et pour chacun de nous, d'empêcher notre peuple de lire la Parole de Dieu, TEvangile du Christ, quand il en réclame le privilège... » (Interruptions) ! — Cest du protestantisme, crièrent de vieux prêtres, c'est la doctrine de Luther et de Calvin... Chiniquy continua : « Que mes vénérables adversaires me permettent de finir mon allocution et ils verront que je ne suis ni un protestant, ni un Luther »... — Vous êtes un hérétique! interrompit de nouveau le grand vicaire, vous êtes un nouveau Luther. Vous ignorez le Concile de Trente.
« Monseigneur, permettez-moi de répondre tout de suite au directeur du séminaire ; je sais que le saint Concile de Trente a introduit une déplorable restriction à la lecture des saintes Ecritures; non seulement pour le peuple, mais aussi pour les prêtres. Je ne suis pas ici pour condamner le concile œcuménique, ni pour vous inviter à la révolte ; mais permettez-moi, Monseigneur, de demander par votre intermédiaire à cette vénérable assemblée, de se rappeler les circonstances dans lesquelles ces restrictions ont été faites. Luther, Calvin, Zwingli et mille autres hérétiques avaient soulevé une terrible tempête contre notre sainte Eglise, elle n'en n'a jamais vu de semblable. Les vagues d'une mer en fureur avaient donné contre la sainte barque... Le Christ paraissait dormir au miheu de la tempête,... des. nations entières avaient été balayées du pont du navire fortement ballotté, d'autres étaient menacées.
» Que devait-on faire dans cette heure de danger suprême ? N'avez-vous pas entendu dire ce que l'on
fait souvent durant l'un de ces ouragans destructeurs ? Les sages marins jettent par-dessus bord beaucoup de marchandises précieuses. Est-ce parce qu'ils trouvent ces marchandises sans valeur, mauvaises en elles-mêmes ? Non non ! C'est souvent le contraire. Ils jettent quelquefois ce qu'ils ont de plus précieux. Mais plus d'une fois quand la tempête s'est calmée, on les a vus retourner sur les lieux du désastre, et recueillir avec soin les objets précieux qu'ils avaient abandonnés. Quand l'ouvrage est achevé, ils reprennent leur route et bénissent Dieu de ce qu'il a permis d'avoir arraché aux vagues les trésors précieux qu'ils avaient jetés? Monseigneur et vénérables frères, inutile de fermer les yeux sur les tristes réalités du moment. Nous ne pouvons Ure l'histoire du Concile de Trente sans verser des larmes à la pensée des objets précieux que la tempête fit abandonner.
» Je ne veux pas critiquer les pilotes, ni les illustres savants du Concile de Trente ; que ma langue s'attache à mon palais, plutôt que de condamner ces saints hommes qui ont dirigé la barque dans ces jours périlleux ! Que ma main se paralyse si elle devait s'élever contre eux !
» Maintenant que le Seigneur comme autrefois sur la mer de Galilée "s'est réveillé de son sommeil mystérieux pour calmer la tempête, n'est-il pas de notre devoir de retourner sur ces eaux autrefois troublées, et de ramasser quelques-uns de ces objets précieux surnageant encore en attendant de disparaître pour toujours ? »
Ces paroles avaient produit leur effet. Mais il était
évident que les vieux prêtres n'avaient pas désarmé. Chiniquy continua :
.« Monseigneur, parmi les choses précieuses et divines jetées par-dessus bord dans ces temps de trouble, parmi ces épaves que nous devons sauver se trouve le droit qu'a tout chrétien de lire les saintes Ecritures et de les interpréter selon son âme et conscience guidé par le Saint-Esprit, donné à tous ceux qui le demandent. Par exemple qui d'entre nous oserait dire que l'admirable épître de Paul aux Romains n'est pas la propriété de tout chrétien romain ? Tout chrétien de Rome n'avait-il pas le droit de lire et de garder cette lettre qui était adressée à tous ? Où est l'autorité revêtue du droit d'enlever cette épître à ces chrétiens ?
» Comment cette épître envoyée par Paul comme le pain de vie serait-elle considérée par son successeur Paul IV comme un poison? Continuerons-nous à dire à notre peuple que saint Paul, visiblement guidé par l'Esprit de Dieu, n'avait pas assez de bon sens pour écrire une épître que l'on pût comprendre. Y a-t-il un seul mot dans cette épître qui nous fasse supposer que le peuple de Rome ne devait pas faire usage de son intelligence et de sa conscience pour la comprendre? Ce que je dis de cette épître de Paul, je le dis de toutes les Ecritures saintes ; je remercie Dieu de ce que je suis prêtre catholique. Je ne me révolte pas contre notre sainte EgUse. Je ne condamne pas les Pères du Concile de Trente, d'avoir fait ce qu'ils ont fait pour sauver la barque dans les sombres heures d'une horrible tempête, mais puisque notre magnifique barque vogue à présent sur des
eaux paisibles ; n'est-ce pas le temps de prendre à bord ce trésor précieux que Christ a apporté du ciel pour sauver le monde ? Ah ! je voudrais pouvoir faire entendre ma voix au monde entier, à tous ceux que le Sauveur a rachetés et qui l'ont accepté comme leur seule espérance, leur seule joie, leur seule vie pour le temps et pour l'éternité ; prêtres consacrés ou simples rachetés, à tous je leur dirais: N'est-il pas temps d'entrer en possession du trésor perdu des Saintes Ecritures? Vous n'avez pas oublié, Monseigneur, que lorsque j'ai été ordonné prêtre, vous m'avez demandé de promettre solennellement en présence de Dieu et de son peuple de ne jamais interpréter les Ecritures saintes selon mon intelligence, ma conscience et le sens commun. La main sur la Bible vous m'avez fait jurer de ne l'interpréter que selon le consentement unanime des conciles et des pères.
» Maintenant je demande respectueusement à votre Grandeur de répondre. Suis-je trop stupide, trop ignorant, trop dépourvu d'intelligence pour comprendre saint Matthieu, saint Marc, saint Luc, saint Jean, quand je puis comprendre Tertullien, Jérôme, saint Augustin et autres qui sont infiniment plus obscurs ? Qu'il plaise à votre Grandeur de me dire si les auteurs sacrés du Nouveau Testament n'ont pas reçu de mon Dieu la lumière et les grâces de me parler d'une manière intelligible et comment Origène, Justin et Clément ont reçu de Dieu un degré de clarté refusé à ses ambassadeurs, ses apôtres et ses évangélistes ?... Si je ne puis compter sur mon jugement et ma conscience quand j'étudie avec le secours de Dieu, les saintes pages de la Bible, comment pour-
rai-je compter sur mon propre jugement quand j'étudie les saints Pères ?
» Si vous me répondez que je n'ai rien autre que mon propre jugement pour lire et comprendre les saints Pères, comment se fait-il que je serai perdu si je fais usage de mon propre jugement quand au pied de mon Sauveur j'étudie son divin livre?
» Rien ne m'effraie plus dans notre sainte religion que ce manque de confiance en Dieu, quand nous lisons sa parole ; je ne comprends pas la confiance que nous avons dans notre propre jugement quand nous parcourons les écrits des hommes faillibles que furent les saints Pères.
» Serait-il possible que dans notre sainte Eglise, la Parole de Dieu fût synonyme d'incertitude, de ténèbres, de nuit et de mort, alors que les paroles des hommes éveilleraient des idées de lumière et de vie ?
» Quand vous, notre vénérable évêque, m'avez mis dans la main les saintes Ecritures avec la recommandation de les étudier, de les prêcher avec l'aide de Dieu du mieux de ma connaissance, je vous ai compris. Vous m'avez confié une œuvre sublime et avec la grâce de Dieu j'y consacrerai toute ma vie.
» Mais quand vous m'avez ordonné de jurer de ne jamais les interprêter que d'après le consentement unanime des Pères, ne m'avez-vous pas forcé à me parjurer en me demandant de jurer une chose que je ne pouvais pas faire? jurer une chose aussi ridicule, aussi impossible que de prendre la lune dans mes mains.
» Car il est probable qu'il n'y a pas deux chapitres du divin Livre sur lesquels les saints Pères n'ont eu
des opinions différentes. Leurs écrits remplissent deux cents volumes in-folio; il faudrait plus de dix ans pour en prendre connaissance et trouver les textes sur l'interprétation desquels ils s^entendent ou diffèrent.
» Si après cette étude je trouve qu'ils sont unanimes sur les sujets que je veux traiter, cela va bien, mais si sur les cinquante Pères quarante-neuf sont unanimes et qu'il y en ait un seul qui diffère, quelle sera la gravité de ma situation? Ne serai-je pas comme un navire sans mât, sans voile, sans boussole et sans gouvernail, c'est-à-dire perdu!
» S'il m'était permis de suivre la majorité, il me resterait une planche de salut et j'aurais des chances d'échapper au naufrage. Mais mon serment est inexorable, il me lie et nous lie tous à ne suivre que l'unanimité. Si notre foi et la doctrine que nous prêchons ne sont pas celles de l'unanimité, nous nous parjurons, nous sommes perdus. Quel étrange serment! Dans quelle horrible alternative nous sommes placés ! David nous dit au psaume 119: 105: « Ta parole est une lampe à mon pied et une lumière à mes sentiers. » Mais que faisons-nous, nous, de cette lampe et de cette lumière? Nous la plaçons sous le boisseau afin qu'elle ne soit pas vue. Nous avons juré de l'ignorer et d'en nier la puissance et l'autorité. Je n'ai pas honte de l'Evangile de Christ^ disait saint Paul, car il est la puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit. » Romains i : 16.
» Par notre conduite ne faisons-nous pas croire au peuple que l'Evangile est la puissance du Diable pour damner le monde?
» Non seulement nous empêchons notre peuple d'avoir accès au livre divin, mais nous le lui enlevons violemment des mains quand nous en avons Toccasion. Sur mon avis, quatre familles de ma paroisse s'étaient procuré autant de Bibles, — version Sacy, — mais mon prédécesseur M. Bégin ici présent Tayant appris, leur enleva les volumes sacrés et les jeta au feu en présence de toute la famille... Ce que nous demandons respectueusement, c'est de faire cesser ces actes sacrilèges et de montrer notre amour et notre respect pour ce livre en le donnant au peuple accompagné de commentaires approuvés par l'Eglise.
» Il est évident que les Pères du concile de Trente n'ont promulgé cette loi, prohibant la lecture des saintes Ecritures que bien malgré eux, avec l'entente que ces restrictions ne devaient être que pour un temps. Ils ont donc sagement laissé à chaque évêque le droit d'abattre ces barrières pour rendre au peuple ses privilèges, son droit à la lecture des Ecritures saintes, quand ils trouveraient le temps favorable.
» Ce n'est donc pas une révolte contre le saint Concile que nous proposons. Nous demandons une édition canadienne des évangiles. Comptant sur le zèle, la piété, la haute intelligence de nos évêques, nous avons la ferme espérance que cette faveur nous sera accordée. »
Quand M. Chiniquy regagna son siège, il n'entendit qu'une seule voix discordante, celle de l'ex-directeur du séminaire M. Demers. Il n'attaquait pas le bien fondé de la requête, mais il répéta plusieurs fois, que le jeune curé de Beauport serait bientôt protestant s'il ne l'était déjà.
Charles Baillargeon, alors curé de Québec et plus tard évêque dans cette même ville, appuya dans une vibrante allocution la requête audacieuse qu'avait présentée Chiniquy. « Il est bon, dit-il, qu'on accorde au public le droit le lire la Bible ». Quand on passa au vote, cinq voix seulement furent opposées. C'était une victoire ! L'évêque nomma un comité qui aurait la charge de préparer l'édition canadienne du Nouveau Testament. Elle parut en 1846^ sous le patronage de Monseigneur Baillargeon, l'homme qui avait eu le courage de la défendre.
Un monument commémoratif de l'œuvre de la tempérance.
Il y avait à peine une année que le démon de l'intempérance avait été enfin chassé de Beauport, que le peuple voulut rappeler sa délivrance par une manifestation publique. On décida l'érection d'un monument commémoratif qui allait en perpétuer le souvenir. Le voyageur qui suit la route qui va de Québec à Beauport le trouvera à mi-chemin. Il est surprenant que le fanatisme catholique n'ait pas osé le faire disparaître.
Ce monument consiste en une colonne corinthienne surmontée d'une croix. Il fut élevé par l'abbé Chiniquy, alors qu'il était curé de la paroisse de Beauport. Par cette manifestation il commémorait la croisade victorieuse qu'il y avait dirigée contre l'ivrognerie.
^inauguration de ce monument eut lieu le 8 septembre 1841. L'évêque de Forbin-Janson, invité par M. Chiniquy, présidait la cérémonie. Ce monument a
été restauré en 1909. On n*a rien osé changer dans la forme, mais le fanatisme a trouvé le moyen d'en fausser renseignement en faisant graver l'inscription suivante : « Monument de tempérance^ érigé le 8 septembre 1841, par monseigneur de Forbin -Janson, évêqne de Nancy ; — restauré le 8 septembre içoç.
Voilà comment un bon catholique doit écrire l'histoire ! Il reste encore le Manuel de tempérance du Père Chiniquy, c'est Sir Hector Longevin qui a écrit la préface de la première édition, préface des plus élogieuses pour la piété et le talent de l'auteur et la médaille en or que les citoyens de Montréal firent frapper en souvenir des succès de l'œuvre de la tempérance.
Kamouraska et le « Manuel de tempérance».
Bien contre son gré, Chiniquy fut envoyé dans une autre paroisse, Kamouraska. Là le mal à combattre était aussi violent qu'il avait été à Beauport ; il se mit à l'œuvre avec le même enthousiasme et Dieu lui donna les mêmes succès. C'est pendant la desserte de cette paroisse que Charles Chiniquy fit paraître son Manuel de Tempérance à la publication duquel il n'avait jamais songé. Voici comment il fut amené à écrire, puis à publier. Un ami dans la détresse lui écrivit pour lui demander de résumer les belles conférences qu'il avait eu l'occasion de donner sur cette question brûlante, afin qu'on puisse les publier et de lui accorder le bénéfice des deux premières éditions. Chiniquy, qui fut toujours généreux, ne refusa pas ce service ; il mit sa plume à la disposition de son ami
et l'œuvre qui aurait pu être ensevelie dans les cartons porta dans les familles un peu de la chaude éloquence de Tapôtre de la tempérance. Ceux qui ont eu entre les mains ce petit manuel seront frappés par l'abondance de citations empruntées à la Bible, ce qui était fort audacieux alors et Test souvent encore aujourd'hui.
Quelque lecteur aura peut-être trouvé étrange que l'auteur s^ arrête si longuement à parler d'un prêtre quand c'est d'une histoire protestante qu'il s'agit. Mais s'il a noté çà et là les tendances du jeune homme, du séminariste et du prêtre, il a dû se demander où de telles aspirations allaient le conduire. C'est à cette question que nous désirons donner une réponse.
En dépit d'une grande liberté d'allure vis-à-vis de l'autorité ecclésiastique, Chiniquy, comme ses illustres ancêtres spirituels, Luther ou Calvin, n^eut jamais l'intention de rompre avec son EgHse; sa conscience lui imposait certaines revendications pour le peuple, elle lui montrait la nécessité de certaines réformes d'ordre intérieur et il parlait pour cetix qui n'osaient ou ne pouvaient pas le faire.
Il y avait dans cette attitude de quoi intéresser l'observateur protestant, même quand l'expérience et l'histoire l'ont amené à ne plus espérer qu'une réforme intérieure soit possible au sein d'une Eglise qui tient plus à son autorité qu'à celle du maître qu'elle prétend servir; M. Chiniquy devait en arriver là, mais il faudra du temps pour cela; il croyait à la sincérité de
son Eglise, il éleva la voix dans son sein, protestant contre le célibat obligatoire, la défense de lire et d'interpréter librement la Bible, l'abus des liqueurs toléré par quelques curés et encouragé par le grand nombre.
Sa réputation l'ayant fait connaître, Chiniquy fut souvent appelé à prêcher au dehors. Bientôt il fut visible qu'il ne pourrait pas longtemps se dépenser de la sorte et qu'il serait obligé de faire un choix entre le ministère pastoral et l'apostolat en faveur de la tempérance. Il s'en ouvrit à son évêque et le prélat lui donna un successeur à Kamouraska.
Libre, Chiniquy partit pour Montréal où on avait grandement besoin de lui; il y reçut un chaleureux accueil de l'évêque et des oblats qui avaient leur couvent à Longueil. Chiniquy séjourna chez les oblats., il eut même l'intention de se joindre à leur famille spirituelle; mais après une année de noviciat, son zèle pour la tempérance l'emporta et il renonça à son projet. Cette décision une fois prise, il se mit tout entier à l'œuvre de la tempérance qu'il poursuivit sous les auspices du clergé séculier. Une fois qu'il avait prêché à Saint-Hyacinthe^ Chiniquy, qui y était encore, vit arriver un beau matin le curé Crevier, conducteur de la paroisse. Le pauvre homme, était tout défait; son visage était fort pâle et Chiniquy en fut immédiatement frappé. « Mais qu'avez-vous donc, monsieur le curé? » — « N'avez-vouspasentendu le bruit qu'on a fait cette nuit en démolissant ma distillerie, »
répondit le prêtre. On comprend ce que dut être Fentretien qui suivit. Charles Chiniquy ne pouvait pas comprendre qu'un curé qui dirigeait une distillerie lui ait demandé de venir prêcher la tempérance dans sa propre paroisse. Le prêtre distillateur afïirmait que c'était là un excellent placement, argument qui ne parut guère frapper Chiniquy, car il se réjouit tout haut de ce que le peuple avait été si prompt à punir la duplicité du curé.
En effet, sans qu'il ait été poussé par la moindre allusion, le peuple, qui avait bien compris quel ennemi l'alcool est pour lui, s'était rué sur la distillerie que l'on savait parfaitement être la cause de la ruine de bien des familles et du même coup la source de la fortune du curé.
Il y a peu de paroisses dans la province où Chiniquy n'ait eu l'honneur de présenter la cause de la tempérance. Partout il remporta de vrais succès. On rencontre encore des vieillards qui racontent avec plaisir le résultat de ses conférences. On allait entendre Chiniquy pour voir ce qui allait arriver, et quand on quittait l'église où il avait prêché, on courait aux caves pour jeter dans la rue le poison qu'elles contenaient. On conserve encore dans bien des familles la croix noire qu'il donnait à ceux qui s'engageaient dans sa société. Eh dépit du mal que le clergé a dit et fait dire sur le compte de Chiniquy, le peuple qui a été témoin de ses luttes lui en garde de la reconnaissance.
Chiniquy aux Etats-Unis.
En 1850 Chiniquy est invité par Tévêque Vandervald de Chicago, dans rilHnois. Ce prélat avait conçu ridée de fonder une Nouvelle-France dans les riches plaines de son diocèse, en y dirigeant Témigration des Canadiens français. On sait qu'à cette époque, ceux-ci regardaient volontiers vers les Etats-Unis.
M. Chiniquy considéra cette invitation comme un appel de la Providence et il accepta. A sa grande joie, en peu de temps, il y eut autour de lui des milliers de compatriotes^ heureux d'avoir pu répondre à ses pressants appels. Une grande paroisse se forma presque du jour au lendemain, on eût dit qu'elle était sortie de terre.
L'œuvre de Chiniquy soutenue par son évêque battait son plein et promettait de grandes espérances, quand le ciel subitement se couvrit. Un jour Chiniquy apprit, il y avait à peine une année qu'il travaillait là, qu'il allait être privé des directions et des conseils de son évêque. Celui-ci s'éloignait, écœuré par la corruption des membres de son clergé ; il avait été impuissant dans ses efforts pour les combattre.
Son successeur O' Ragan, « la plus fine canaille qui se soit jamais rencontrée, » avait pour plaire aux prêtres qui avaient dégoûté son prédécesseur tous les vices possibles. Il trafiquait des choses saintes, il était d'une immoralité publiquement reconnue, avait pour l'ivrognerie une affection particulière; enfin il ne lui manquait pas un seul défaut î Les choses arrivèrent à un tel point que, sur une plainte documentée adressée
au souverain pontife, Tévêque fut déposé et disparut au grand soulagement des honnêtes gens ^
Uévêque Smith de Dubuque (lowa) lui succéda comme administrateur du diocèse. On ne sait comment cela se fit, mais le nouveau prélat soupçonna Chiniquy d'avoir des tendances protestantes et pour s'en éclairer, il lui demanda de lui fournir une confession de foi personnelle. Chiniquy comprit sans doute ce que cela signifiait, et s'arrangea pour donner au document qu'on lui demandait une forme qui, sans aborder la question, laissait pourtant la porte ouverte au libre usage des Ecritures dans son Eglise. Il écrivit : « Monseigneur l'évêque Smith, nous Canadiens français de l'IUinois, désirons vivre et mourir dans la sainte Eglise Catholique Apostolique et Romaine,
^ Sur le refus de M. Chiniquy de passer à l'évêque les titres de l'église et du presbytère, comme cela se pratique au Canada, l'évêque O'Ragan lança un Mandement contre M. Chiniquy, lui enlevant le pouvoir d'administrer les sacrements. — Chiniquy répondit à ce Mandement par une lettre très remarquable dans laquelle il disait : « On ne m'effraiera pas par des menaces, des anathèmes ni des excommunications, surtout depuis que j'ai lu dans un livre trop négligé et trop peu médité: « Vous serez bienheureux, quand les hommes vous persécuteront et diront faussement contre vous toute sorte de mal, — etc., etc. »
Cette lettre publiée et répandue tomba entre les mains de M. Lafleur, qui lui écrivit pour lui faire remarquer que citer l'Evangile en s'opposant à son évêque, c'était admettre le principe protestant du libre examen, et qu'une fois admis, pour redresser une erreur ou condamner une injustice, il n'y avait pas de raison, si Fon était sincère et logique, pour y renoncer jamais ; que s'il n'y renonçait, il serait broyé et rejeté comme protestant. -^ Dans sa réponse à Lafleur, Chiniquy exprime l'espérance que les évêques du Canada se prononceraient en sa faveur et qu'il ne croyait pas déroger à sa qualité de bon catholique, en flétrissant, avec les paroles de TEcriture Sainte, l'indigne conduite d'un évêque. — {Chrétien Evangélique, 1859 page 550.)
hors de laquelle il n'y a pas de salut, et pour le prouver à Votre Grandeur, nous promettons d'obéir à Tautorité de TEglise, selon la Parole et les commandements de Dieu tels que nous les trouvons exposés dans TEvangile de Jésus-Christ. »
Comme Chiniquy s'y attendait, ce document ne fut pas jugé suffisant. Sur son refus de supprimer les mots : Parole de Dieu... Evangile de Jésus-Christ, l'évêque lui dit : « Vous ne pouvez pas être plus longtemps prêtre catholique. »
C'est alors que Chiniquy se sentit vraiment des ailes ! Son supérieur avait cru l'effi^ayer, il venait de lui ouvrir les portes de sa prison. Levant les mains vers le ciel, il s'écria : « Dieu en soit à jamais béni ! » Et il quitta la chambre. Ainsi tombe le voile sur les cinquante ans dans l'EgUse de Rome ; Chiniquy a recouvré sa liberté. Il avait ardemment désiré réformer son Eglise en commençant par le clergé, il vient de se rendre compte que son désir était un rêve irréalisable. Il va sortir et du dehors, par amour des âmes qui sont maintenues en servage, il fera tout pour proclamer leur liberté. Pour en arriver là, il fallait que le dernier lien fût brisé. C'était ce que Dieu allait faire.
Une grande crise pour le berger et le troupeau.
Quand Chiniquy s'écriait : « Dieu en soit à jamais béni » il n'y avait pas encore dans sa pensée l'idée d'une séparation brutale avec Rome. Il dit lui-même qu'il rêvait alors d'une mission qui aurait eu pour but de ramener sous le joug de Rome les protestants qui
s'en étaient affranchis. Pour mener à bien cette mission qui a tenté bien des prêtres catholiques, Chiniquy, se mit à étudier les ouvrages protestants de controverse ; il fit de la Bible son livre de chevet, espérant trouver dans ses pages sublimes l'argument qui lui permettrait de crier aux protestants: « Vos pasteurs vous cachent la vérité ! Acceptez de vous laisser conduire par le pape et vous serez sauvés. »
Il avait conservé pour la Parole de Dieu un profond respect; mais chaque fois qu'il ouvrait la Bible pour la consulter et lui demander la nourriture de son âme, il croyait entendre une voix qui disait : « Es-tu bien sûr de la position que tu prends à cause des choses que t'a enseignées ton Eglise ; crois-tu parfaitement qu'elle soit dans la vérité? Ne vois-tu pas au contraire qu'elle s'en écarte chaque jour davantage pour se conformer aux données d'une tradition que rien n'appuie? Ne vois-tu pas qu'il est inconvenant d'invoquer le nom des saints et des anges quand la Bible affirme ouvertement qu'il n'y a qu'un seul nom qui ait été donné aux hommes pour être sauvés, — savoir Jésus-Christ le Fils unique. »
Un jour cette voix qu'il refusait d'entendre se fit plus forte ; on eût dit qu'elle voulait absolument s'imposer. Chiniquy venait d'enseigner à ses paroissiens qu'après leur mort leur âme aurait à souffrir dans les flammes du purgatoire, car il fallait qu'elle fût complètement purifiée. La voix s'insurgea contre un tel enseignement et comme si elle demandait au prédicateur de présenter ses titres^ elle le mit en demeure de se prouver à lui-même et par cette Bible qu'il véné-
rait l'exactitude de ce qu'il avait affirmé. Elle disait: « Ne lis-tu pas que le sang de Christ nous purifie de tout péché ? Sors donc de cette Eglise qui t'impose la prédication de telles doctrines. » C'était la voix de Dieu ! lui, croyait qu'elle venait du diable.
Quand il parcourait les auteurs favoris de l'Eglise romaine, recommandant d'exterminer les hérétiques dans tous les pays et par tous les moyens, afin que l'Eglise, enfin débarrassée, pût exercer l'autorité légitime qui lui appartient, la voix avait des accents impérieux, elle dénonçait tout cela comme enseignements diaboliques. Elle disait : « Jésus a repris sévèrement ses disciples parce qu'ils avaient demandé que le feu du ciel descendît sur des villages qui avaient refusé de les recevoir, tes maîtres sont loin d'avoir son esprit. »
Chaque fois, c'était pour Chiniquy des heures de lutte profondément douloureuses; il reconnaissait le bien-fondé des objections que lui faisait la voix, et il refusait de se rendre. Il fallait que Dieu eût enfin pitié de lui et qu'en l'appelant à une conversion véritable, il lui permît de remporter la victoire.
Parfois la même voix lui affirmait qu'il ne pouvait pas être sauvé dans son Eghse, cette EgHse pour laquelle chaque matin, lui, créait le Dieu^ avec un peu de pâte. Alors, il se rapprochait de la croix, il oubliait les formules qu'il avait apprises et de tout son cœur il s'entretenait avec Dieu comme un fils avec son père.
Quand la question de rompre avec Rome se posait franchement, il se disait : « Sortir pour aller où ? Etaitil possible que cette belle Eglise si vieille, si grande,
6o SECONNE PARTIE
celle de sa mère, de son pays, ne fût pas la vraie Eglise de Jésus-Christ ? » Alors il criait à Dieu, demandant des directions, suppliant pour avoir la délivrance. Un jour qu'il traversait une de ces crises, il aperçut soudain une lumière ; au centre^ se tenait son Sauveur, Jésus crucifié. Il le vit s'approcher de lui et il Tentendit qui disait : « J'ai entendu tes cris, j'ai vu tes larmes. Mon Père t'a tant aimé qu'il m'a envoyé moi, son fils pour te sauver par ma mort sur la croix; là j'ai payé ta dette; là sur la croix, j'ai demandé et obtenu ton pardon. Regarde, c'est la couronne de gloire que je t'apporte. » Chiniquy comprit ; la vérité que son Eglise lui avait voilée lui appafut dans toute sa splendeur et il réalisa que la vie éternelle est un don de Dieu.
J'ai entendu Chiniquy parler de ses expériences ; il y avait dans sa voix et dans le choix des mots qui traduisaient sa pensée une force incomparable; on sentait qu'il était celui qui a vu. Quand il parlait de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, la scène avait un caractère exceptionnel et les paroles du Maître, une vie surabondante.
Décidé à la rupture, il se demandait ce que deviendraient les fidèles dont il avait la garde; il aurait voulu les mettre au bénéfice de ses expériences ; leur faire partager sa joie et son privilège. Mais comment allaient-ils accueillir son message ?
Le lendemain était dimanche, ce fut une belle journée; le soleil brillait dans le ciel et l'auditoire était celui des grandes fêtes. Après avoir prié, Chi-
LA MOISSON LÈVE 6l
niquy se sentit plus fort et voici quelle fut la substance de sa prédication:
« Chers compatriotes, la nuit oii Jésus fut trahi et livré entre les mains de ses ennemis, il dit à ses disciples : « Cette nuit je vous serai à tous une occasion de scandale ». Aujourd'hui je dois vous tenir le même langage car je sens que je vais vous être en scandale aussi. Mais, comme le scandale de Jésus fut l'occasion d'un salut pour le monde, je voudrais qu'avec la grâce de Dieu, le scandale dont je vais être cause, vous fût aussi une occasion de salut. Jusqu'à hier, j'étais prêtre de Rome et j'étais votre pasteur. Mais hier à trois heures de l'après-midi, j'ai aperçu une lumière dont la clarté était extrêmement puissante et à sa lueur, j'ai vu que l'Eglise de Rome et son chef, le pape, sont les plus grands ennemis de Jésus-Christ, les pires qu'il soit possible de trouver jamais. J'ai été trompé et je vous ai trompés. Aidé par Dieu, j'ai renoncé au pape et à son Eglise; je ne suis plus votre pasteur. »
Un cri s'échappa de toutes les poitrines ! On entendait distinctement des personnes qui disaient : « Père Chiniquy, est-il possible que vous ayez abandonné notre sainte Eglise ? »
A ces plaintes qui sont faciles à comprendre, car Chiniquy était aimé des fidèles, le prêtre répondit : « Je ne viens pas pour vous dire de faire comme moi ! Ne vous inquiétez pas de moi; l'heure présente est solennelle, regardez à Christ et à lui seul. Je ne suis pas mort pour vous, je n'ai pas répandu mon sang pour vous ; mais Christ l'a fait, c'est à lui seul que vous devez regarder.
» Voudriez-vous savoir pourquoi j'ai quitté l'Eglise de Rome ? »
De tous côtés on répondit : « Oui, oui, dites-nous tout ! »
Il y avait devant lui une mère qui tenait dans ses bras un charmant bébé de six mois. Chiniquy le montra à la foule. « Vous voyez cet enfant, dit-il^ de ses petits bras il s'essaie à entourer le cou de sa mère ! Sûrement il vit. A-t-il fait quelque chose pour avoir la vie ? C'est un don de Dieu! Si l'enfant pouvait parler^ il dirait à sa mère : « Oh ! comme je suis heureux dans tes bras; comme tu es bonne, du soir au matin et du matin au soir tu t'occupes de moi. Que puis-je faire pour te montrer ma gratitude ? que veux-tu que je te donne pour cette vie qui vient de toi ? » Que répondrait sa mère ?
Elle répondrait : « Mais, mon cher enfant, je ne veux rien, rien que tes baisers, rien que te presser sur mon cœur. »
» Mères ici présentes, n'est-ce pas la seule chose que vous attendez de vos enfants ? »
De tous côtés on cria : Oui, oui !
« Alors, leur dit-il, venez avec moi au pied de la croix de votre Sauveur, regardez à sa couronne d'épines, à ses blessures sanglantes. Ecoutez son cri d'agonie : « Père, pourquoi m'as-tu abandonné ? » Puis demandez-vous : Pourquoi cette couronne d'épines a-telle été posée sur sa tête, pourquoi ces clous ontils percé ses membres, pourquoi de ses blessures sanglantes, son sang divin a-t-il été répandu; pourquoi, a-t-il dû souffrir cette horrible mort ? Jésus vous répondra : C'est pour que vous ayez la vie éternelle.
Si VOUS lui dites ensuite : Que veux-tu que je fasse en retour de cette vie éternelle ? Il répondra : Je ne demande que ton cœur et ton amour. Cette vie éternelle est un don^ je l'offre à tous.
» Maintenant, si vous allez au pape et à ses prêtres et que vous leur demandiez : Que devons-nous faire pour être sauvés ? Ils vous répondront : Allez confesser vos péchés à un prêtre, souvent plus coupable que vous; abstenez-vous de viandes, gagnez ou achetez des indulgences, priez la sainte Vierge et les saints. Il vous faudra aller en purgatoire, à moins que vous n'ayez beaucoup d'argent à donner pour en sortir. Ce sont là trompeuses inventions des hommes.
» Quand Jésus est interrogé par un jeune homme qui veut savoir ce qu'il faut faire pour avoir la vie éternelle : Il ne lui parle ni de confession, ni de jeûne, ni d'indulgence, ni de purgatoire; il laisse toutes ces inventions décevantes au pape ; c'est à lui de les exploiter.
» Ce qu'il dit alors, il vous le dit encore aujourd'hui, car il est éternellement le même : « Mon ami, pour être sauvé, tu n'as qu'à aimer mon Père qui t'a tellement aimé qu'il m'a envoyé, moi son Fils, pour sauver le monde. Aimez votre prochain, repentez-vous et croyez en moi. Invoquez mon nom et vous aurez la vie éternelle, car elle est un don gratuit. »
Après de telles paroles Chiniquy sentit que l'Esprit de Dieu était en travail dans les cœurs et dans une improvisation vibrante il en appela à ceux qui voulaient abandonner le pape pour suivre Jésus-Christ.
« Qui veut abandonner cette religion dégradante et se séparer du pape pour accepter la religion qui offre la vie éternelle comme un don de Dieu ? »
L'auditoire se leva comme un seul homme. Le joug du pape était tombé; les épaules étaient libres enfin. Ce fut une belle journée pour cette Eglise; ce n'était pas encore la Pentecôte, mais TEsprit de Dieu allait pouvoir y travailler librement. Aujourd'hui ceux qui ont vu ces choses les rappellent avec une sainte émotion et une bien vive reconnaissance.
Le lendemain, la presse et le télégraphe avaient porté au loin la grande nouvelle ; il y en eut qui virent dans cette manifestation la puissance de Dieu agissant dans le monde; d'autres en éprouvèrent du dépit et •de la colère. Dans toutes les chaires protestantes on commenta les faits et, d'ardentes prières montèrent vers Dieu. On le remerciait de ce que par sa grâce, des familles s'étaient enfin affranchies du joug de Rome. L'inverse se produisit dans les églises catholiques ; du haut des chaires on dénonça l'apostasie ; Chiniquy fut représenté comme un monstre qu'il fallait vouer à la colère vengeresse de Dieu et livrer à la justice des hommes. Et les fidèles, effrayés par tant de menaces, pleurèrent sur le sort du pauvre prêtre et de ses paroissiens qu'il avait perdus.
Un club de Canadiens Français, établis à Chicago — il comptait plusieurs centaines de membres — écrivit à Chiniquy, l'invitant à venir au miheu d'eux car, disait la lettre, on avait beaucoup de questions à lui poser.
Heureux de cette démarche, Chiniquy partit pour Chicago. On avait annoncé sa venue, il put parler devant un auditoire considérable et attentif. Le président le présenta au public dans les termes suivants :
« Cher Père Chiniquy, les dernières nouvelles de Sainte-Anne nous sont arrivées comme un vrai oura-
gan et ont ébranlé nos convictions religieuses jusque dans leur fondement. Dans bien des familles nos sentiments religieux n'ont pas seulement été ébranlés mais renversés, détruits; un grand nombre se trouvent en face de ruines. Un homme intelligent quand un tremblement de terre a renversé sa maison ne doit pas se croiser les bras et attendre ; après les premiers moments donnés au découragement, il pense aux meilleurs moyens de rebâtir en préparant si possible une demeure meilleure.
» C'est pour reconstruire que nous vous avons appelé. N'avons-nous pas le droit de nous adresser à vous, cause de cet effondrement, pour vous demander de nous diriger dans les relèvements nécessaires?
» Au nom de cette assemblée je vous prie de nous dire ce que vous pensez de la confession auriculaire. N'est- elle pas une institution apostolique ? Christ n'a-til pas dit à ses apôtres : Ce que vous lierez sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que vous délierez sur la terre sera délié dans les cieux? Qu'avez-vous à nous donner pour nous réconcilier avec Dieu quand nous avons péché ? »
« Pour répondre à vos questions par l'Ecriture, l'histoire et le sens commun, reprit M. Chiniquy, il me faudrait plusieurs heures. Je vais tout simplement taire appel à votre bon sens. »
Et s'adressant à un monsieur assis en face :
— Dites-moi, monsieur, votre femme vit-elle encore ?
— Oui, monsieur, Dieu merci; elle est ici à mes côtés.
— Avez-vous des filles ?
— Oui, deux, ici présentes.
— Avez-vous des garçons ?
, — Oui, trois, ici aussi présents. Nous sommes tous ici pour vous écouter.
— Encore quelques questions.
— Y a-t-il longtemps que vous n'avez été à confesse ?
— Eh bien, répondit le monsieur, vous ne devriez pas me demander cela, j'ai honte de le reconnaître, il y a sept ans.
-- Et vos garçons ?
— Ils suivent mon exemple.
— Et votre femme et vos filles? Est-ce une indiscrétion de vous demander si elles vont à confesse plus souvent ?
— Dieu merci, ma femme et mes filles sont pieuses ; elles ne manquent jamais d'aller se confesser au moins une fois par mois, souvent plus.
— Maintenant, cher monsieur, merci pour vos réponses. J'ai encore une question à vous faire, question délicate et j'espère que vous continuerez à mériter le respect et la reconnaissance de cette grande assemblée. Supposons qu'au lieu d'un homme dans le confessionnal, il y eut une jeune demoiselle pour écouter vos confessions, seriez-vous resté sept ans sans répondre aux appels pressants d'aller vous confesser à elle?
Il avait à peine prononcé le dernier mot, qu'un éclat de rire partit de tous les coins de la salle. Le monsieur lui répondit :
— Monsieur Chiniquy, je vous laisse deviner.
— Oui, lui dit M. Chiniquy, inutile d'insister. Et pourquoi serait-ce pire que le mode suivi aujourd'hui ? Les femmes ont le flair plus développé que les hom-
mes dans ces matières, il n'y a pas une dame ici qui laisserait son mari se confesser à une demoiselle. Si une dame catholique voyait son mari aller s'agenouiller une ou deux fois par mois aux pieds d'une demoiselle, pour lui exposer ses pensées les plus secrètes, elle irait le faire sortir et lui dirait qu'il n'est pas convenable qu'il aille là, fût-elle la plus respectable femme de la paroisse.
Le président lut ensuite quelques coupures de journaux montrant les dangers auxquels la confession expose le prêtre... Ajoutez à cela les arguments bibliques et historiques que M. Chiniquy présenta et l'on comprendra que l'auditoire fut parfaitement satisfait et convaincu que la position prise par M. Chiniquy était la seule solide, la seule évangélique.
Pendant que M. Chiniquy recevait de tous côtés des félicitations et des encouragements l'invitant à persévérer dans la nouvelle voie où il était entré, le clergé canadien consterné prenait des mesures pour le ramener à lui. Il envoyait une députation, lui offrant les plus grands honneurs dont l'Eglise dispose. On le mena sur des hauteurs (Matthieu IV), on lui fit voir toutes les gloires de monde, si seulement il voulait revenir dans le giron de l'Eglise. La réponse de Jésus au démon lui vint à la pensée : «Arrière de moi, Satan, tu adoreras le Seigneur ton Dieu et le serviras lui seul. » Chiniquy se sentit fort, il remercia la députation de l'intérêt montré par les évêques du Canada et lui fit comprendre qu'il avait dû obéir à la voix de sa conscience et qu'il ne renoncerait pas à la Bible pour tous les trésors de Rome.
Grand fut le désappointement de la députation.
6S SFXONDE PARTIE
Bientôt le ton de la conversation changea, il devint acerbe, menaçant, terriblement menaçant. On avait juré la ruine de l'apostat; ne pouvant le ramener par la flatterie et les promesses d'avancement dans la hiérarchie, on eut recours à d'autres moyens.
Après les menaces, les accusations d'immoralité; heureusement que d'après nos lois tout homme est innocent aussi longtemps qu'il n'est pas déclaré coupable. On trouva des femmes assez complaisantes pour l'accuser. On reçut leurs dépositions et on leur demanda d'en jurer la fidélité. Il se trouva une de ces malheureuses pour déclarer impossible le serment qu'on lui demandait. Interrogée sur son attitude elle dit : « C'est un tissu de mensonges que mon confesseur m'a dictés m'assurant que j'allais servir l'Eglise et je l'ai fait. > Le mari, présent à cet entretien^ fut pris d'une fureur légitime et défendit au prêtre de revenir dans
^ M. Lafleur écrivait dans le Chrétien Evangélique, 1859, page 546: « Il serait difficile de se faire une idée du mouvement produit au sein de la colonie française de l'Illinois, et par contre coup, au cœur même du Canada. En chaire, les prêtres le déclaraient damné; au confessionnal, on parlait en termes voilés de son infâme conduite^ lorsqu'il était prêtre. Si sa conduite avait été telle qu'on l'insinuait, il eût été facile au clergé de détruire d'un seul coup son influence. Ces insinuations rejaillissaient sur le clergé. Les plus claivoyants faisaient eux-mêmes cette réflexion.
M. Chiniquy ne fit rien pour se disculper auprès de ses compatriotes. Mais dans une lettre ouverte adressée à l'Evêque de Montréal, il déclara que si on persistait à le traiter de la sorte, il lui ferait verser à lui évêque des larmes de sang, car il était prêt à dévoiler ce qu'il connaissait sur son compte et sur celui de son clergé. Cette menace eut plein effet. Pendant longtemps on ne parla plus qu'à demi-mot du curé de Sainte-Anne.
A cette indigne accusation on en ajouta une autre d'un caractère criminel : On rendit Chiniquy responsable de Fincendie de Téglise de Bourbonnais.
Deux prêtres de Québec étaient venus y prêcher une retraite. Soudain, on apprit que le Rév. Père Brunet accusait Chiniquy de la ruine de son église. Dans l'intérêt de l'Evangile et de la vérité, M. Chiniquy décida d'en appeler à la protection de la loi.
Avant son départ pour retourner au Canada, on offrit un banquet au saint M. Brunet. Il était à table, dégustant plats et vins recherchés, dans la société de plusieurs prêtres qui prétendaient ainsi l'honorer et le remercier de ce qu'il était venu combattre l'infâme apostat. Au moment où l'on allait servir le dessert, la porte s'ouvrit, un homme de haute taille, à la figure menaçante, se présenta sans saluer personne. Jetant un regard rapide sur cette assemblée choisie, il dit : « Le Père Brunet est-il ici ? » Quel pouvait être ce personnage ? Chacun de se le demander ! On l'apprit bientôt. Ne recevant point de réponse, il répéta : « Le père Brunet est-il ici ? » Tout tremblant, le Père Brunet répondit : « Oui, il est ici, c'est moi-même. » Avec la promptitude de l'éclair, le chérif de Kankakee lui mit la main sur l'épaule et prononça cette terrible phrase : « Vous êtes mon prisonnier, venez immédiatement à la cour, un cautionnement de dix mille dollars ou la prison. » En attendant qu'il pût prouver son innocence des accusations portées contre lui, il dut choisir la prison.
Il produisit ses témoins. A l'enquête préliminaire, on demanda à l'un d'eux : « Avez-vous vu M. Chiniquy quand il a mis le feu à votre église ? » Tous répondi .
rent : Non! « Etiez-vous près de T église quand M. Chiniquy la détruisit? » Tous répondirent : Non. « Où étiez-vous quand le feu éclata ? — Chez nous. — Demeurez-vous près ? — Non. — A quelle distance ? Les uns répondirent : — A deux milles, d'autres à trois. « Comment pouvez- vous jurer que M. Chiniquy a mis le feu à votre église, étant si loin ? » Ils répondirent : « Nous le savons parce que notre saint confesseur nous Ta dit et nous a dit de plus que c'était de notre devoir de le jurer. » L'étonnement des juges et des avocats est difficile à décrire. Ils n'avaient jamais eu l'idée qu'il pût y avoir tant de fraude et d'iniquité enseignées par un tribunal qui prétend redresser tous les torts.
Le Père Brunet fut condamné à payer à M. Chiniquy la somme de quatre mille six cent vingt-cinq dollars, somme que les braves Canadiens collectèrent, mais qui fut payée à des brigands pour enfoncer les portes de la prison, ce qui permit au Père Brunet de s'échapper. Quelques jours après, on apprit l'édifiante nouvelle que par une nuit noire la sainte Vierge vêtue de blanc était apparue à la porte de la prison ; l'avait ouverte et avait dit au Père Brunet: « Mon fils, sors de là, viens t'en. » {Répertoire Général du clergé canadien, par Mgr Cyprien Tangay, page 251.) A-t-on réussi à faire croire à ce miracle nouveau, dont Rome a le monopole ? Notre public canadien croit-il à la délivrance miraculeuse de ce nouveau saint Pierre ? Il y a cette différence c'est que les portes derrière lesquelles Pierre était retenu s'ouvrirent d'elles-mêmes sans être forcées, celles de Kankakee furent forcées et brisées. La sainte Vierge s'était pourvue de tous les instruments qui conviennent aux cambrioleurs !!!
Les épreuves qui nous viennent des hommes sont bien douloureuses; mais si elles sont la conséquence de la fidélité dans le service du Seigneur, le chrétien les supporte joyeusement. M. Chiniquy passa par ces heures tristes, sinon joyeusement du moins convaincu de la justice de sa cause et certain de son triomphe final. Ce qui lui arrivait le confirma dans ses opinions et réalisa que Dieu est fidèle à Tégard de ses serviteurs dans répreuve. Il sentit sa foi se fortifier dans la prière. Chiniquy était un homme de prière. Il comprit que ces épreuves dont son ancienne Eglise se faisait l'instrument, étaient permises par Dieu, qu'elles devaient le mûrir et ainsi le préparer pour Tœuvre à laquelle Dieu le destinait. Le public chrétien connaît bien les cruautés de Tinquisition, des persécutions du xvi^ siècle, mais il était sous l'impression que Rome avait heureusement subi l'influence de la civilisation moderne et celle du christianisme ambiant. Les événements de Sainte- Anne, comme tant d'autres survenus au Canada^ ont rappelé à notre public trop enclin à l'oubUer que Rome est aujourd'hui intolérante comme autrefois, semper eadem, et que pour elle tout homme est coupable s'il n'est avec elle. Il ne prouve son innocence qu'en se rapprochant d'elle.
Il est d'autres épreuves dont l'insondable Providence a les secrets, celles-là aussi M. Chiniquy devait les connaître et les traverser. Il a pu s'écrier qu'il valait mieux tomber entre les mains de son Dieu qu'entre les mains des hommes. Il faut de la patience avec les hommes, de la soumission et de la confiance quand les épreuves viennent de Dieu.
La famine.
Les années 1858- 1859 ^furent terribles pour les colons de rillinois. La gelée et l'inondation avaient détruit deux récoltes successives. Toute la colonie, pour ne pas mourir de faim avait dû emprunter en hypothéquant ses biens à des taux ruineux. Cette épreuve, suivant de si près les conversions, pouvait paraître et fut exploitée comme si elle était une punition d'en haut. Il est vrai que les catholiques n'avaient pas été épargnés ; mais que ne peuvent l'ignorance et la superstition ! C'est ce que M. Chiniquy craignait. On comprend ses souffrances, et ses profondes sympathies pour les malheureux. N'était-ce pas lui qui les avait amenés sur ces terres vierges de l'IUinois ? N'aurait-il pas mieux fait de les laisser sur le sol natal? Toutes ces questions s'agitaient dans sa tête, troublaient son sommeil et son cœur; elles l'amenèrent souvent au pied de son Sauveur. Alors invoquant son secours, il présentait à Dieu toutes ces chères familles. Que d'heures il passa ainsi dans des luttes qui rappellent celle de Jacob. C'est dans un de ces moments que le Seigneur tourna la pensée de Chiniquy vers ses frères que la fortune avait favorisés et qui pourraient lui venir en aide. Déjà des chrétiens qui habitaient l'île du Prince-Edouard, informés des souffrances causées par la famine, avaient exprimé leur sympathie en faisant tenir au missionnaire un chèque de cinq cents dollars; mais qu'était-ce que cette somme pour nourrir cinq cents familles ? C'était un commencement. Disons tout de suite que Dieu prouva à ces nouveaux amis dans la foi, que son bras n'est
pas raccourci ; personne ne mourut de faim ; et toutes les dettes furent payées.
Chiniquy n'était pas seulement un homme de prière, et un orateur de talent, il avait aussi la répartie vive et le don de Tà-propos. Je ne citerai qu'un incident.
Il visitait Philadelphie dans l'intérêt de sa colonie. Après quelques heures d'un profond découragement, résultat de souffrances et de fatigues dues à des courses nombreuses dans les rues surchauffées de la cité (le thermomètre marquait 90 degrés), il fut reconnu par une dame chrétienne qui consacrait sa vie et sa fortune au bien-être de l'humanité. Elle le conduisit dans une réunion qui se tenait à midi, — heure où les affaires dans les grandes villes des Etats Unis sont arrêtées. — Ces réunions étaient fréquentées par les chrétiens les plus en vue de la ville et par la plupart des pasteurs de chacune des différentes églises de la ville. Après la réunion, on lui accorda vingt-cinq minutes pour exposer le but de sa visite ; il le fit comme il pouvait le faire, obsédé qu'il était par la pensée des souffrances de ses chères familles de Sainte-Anne. L'assemblée était vivement émue par la parole du prédicateur. Sur l'invitation du président, M. Stuart, une nouvelle assemblée fut constituée ; et après une fervente prière, l'un des pasteurs lui demanda s'il s'était joint à l'une des dénominations du protestantisme américain. Chiniquy répondit avec un peu de malice : « Pas encore ! Après avoir accepté Jésus-Christ comme notre seul Sauveur et l'Evangile comme notre seule règle de foi nous avons rompu avec Rome et nous nous sommes appelés chrétiens catholiques. »
« Pourquoi ne vous êtes-vous pas rattaché à Tune de nos dénominations, demanda le pasteur ; elle vous aurait pris par la main et vous aurait aidé dans vos difficultés présentes. » M. Chiniquy répondit : « Il est plus difficile que vous ne pensez de se rattacher à une dénomination quelconque ; vous voulez une réponse franche et claire, la voici. Vos divisions nous sont en scandale; elles nous attristent; nous voyons les épiscopaux opposés aux dissidents ; puis les presbytériens, les luthériens, les baptistes et les congrégationalistes. Comment pouvons-nous choisir la meilleure, la plus évangélique, la plus vraiment chrétienne de ces organisations ecclésiastiques ; avez- vous pensé au temps qu'il faudrait pour choisir la meilleure? Ne voyez-vous pas quelle difficulté il y a là pour des chrétiens nouvellement sortis des ténèbres de Rome ? Oh ! chers frères, pourquoi n êtes-vous pas unis ? Quand luira Fheureux jour oii épiscopaux, presbytériens, congrégationalistes, baptistes oublieront toutes leurs différences au pied de la croix de Jésus, le monde sera sauvé. Alors et alors seulement ce monde sera amené par une puissance irrésistible aux pieds de TAgneau dont le sang purifie de tout péché. Vous me conseillez, vénérables frères, de me rattacher à une dénomination quelconque ; c*est mon désir depuis le jour où j'ai trouvé le Sauveur Jésus-Christ qui a lavé mon âme dans son sang. Mais plus je Tétudie, plus je trouve belle, la réponse de Jésus à ce jeune homme qui lui demandait ce qu'il devait faire pour avoir la vie éternelle : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme et ton prochain comme toi-même. » Je suis peiné quand vous me demandez de m'unir à l'une de vos
dénominations, car je voudrais pouvoir m'unir à toutes, les embrasser toutes et les presser sur mon cœur comme de chères enfants de Dieu. Bien-aimés en Christ, je ne veux rejeter aucun de vous ; pour autant que vous aimez le Seigneur et que vous croyez à Tefficacité de son sang pour notre salut. Si je me rattache à une dénomination, les autres me seront étrangères. La porte que Jésus nous ouvre serait-elle trop étroite pour que nous y puissions passer tous?
» Je ne suis pas ici pour vous enseigner. Je veux écouter et désire être enseigné moi-même. Je désire suivre votre conseil, et si possible me rattacher à Tune des dénominations chrétiennes que vous représentez, car je sens que si nous ne le faisons pas, nos nouvelles congrégations formeront bientôt une nouvelle division, une nouvelle dénomination sous le nom de TEglise de Chiniquy, ce qu'il faut absolument éviter à tout prix. Mais ce choix que nous voulons faire demande beaucoup d'attention, beaucoup de sagesse, des études et des prières. Combien de temps me donnez-vous pour faire ce choix ? »
Le pasteur qui avait soulevé le débat répondit au nom de ses collègues et il dit : « Comme vous avez beaucoup pensé au sujet, nous pensons que vous pourriez nous donner une réponse demain. Nous engageons notre parole d'honneur que la dénomination que vous choisirez vous aidera à trouver la solution des difficultés qui vous font si fortement souffrir. » M. Chiniquy se tournant alors vers ces messieurs leur dit : «Vénérables frères, je ne saurais trop vous remercier pour cette marque inattendue et imméritée de votre bonté pour moi. Vous me donnez un jour pour consi-
dérer quelle est la dénomination la plus évangélique parmi vous et vous m'affirmez que si nous nous joignons à elle, mon peuple et moi, nous serons délivrés des préocupations qui nous attristent.
» Mais permettez-moi de vous dire que je veux être plus libéral que vous. Je vous donne trois jours pour examiner et résoudre le problème que vous me posez.
» Il ne m'est pas facile de découvrir ce merveilleux secret ; il vous sera plus facile à vous d'arriver à une solution et vous aurez trois jours. Je suis seul, sans expérience, et vous, vous êtes une soixantaine, parmi les plus savants des Etats-Unis, vous êtes au courant de toutes les difficultés du sujet.
» Oui je vous prie, vénérables frères, prenez trois jours pour étudier la question et quand vous serez d'accord dites-le moi. Je vous promets solennellement de me rattacher immédiatement à la dénomination qu'il vous plaira de m'indiquer. »
Il n'avait pas fini sa phrase que des applaudissements enthousiastes ébranlaient la salje. Ces hommes de sens rassis étaient tous hors d'eux-mêmes, criant comme une foule en délire : « bravo ! bravo ! c'est bien, c'est bien. »
Le président, M. Stuart, prit alors la parole et dit :
« Le Père Chiniquy vient de nous donner la meilleure leçon que nous ayons jamais eue. Elle vaut un million. Je voudrais qu'elle fût répétée par tous les échos de nos montagnes et de nos plaines et qu'elle résonnât dans tout le monde protestant de notre globe. Il nous a tous mis dans un sac dont nous ne pouvons sortir. Oui, notre manque d'unité est une honte. Comment pouvons-nous lui demander de faire ce que
nous ne pouvons faire nous-mêmes ? PJût à Dieu que nous fussions Un en Christ; c'est la prière de Jésus. Plût à Dieu que les théologiens se fussent tous tenus sur cette plate-forme qui porte aujourd'hui M. Chiniquy et les siens.
» Je propose donc qu'on ne leur demande plus d'en descendre; c'est une position solide que celle qu'ils ont prise. Que les pasteurs invitent M. Chiniquy tous les soirs de la semaine pour prêcher dans leur église et qu'une collecte soit faite ici-même, quoique ce ne soit pas une chose habituelle. »
C'était une victoire pour notre ami; le Seigneur l'avait merveilleusement inspiré. Il reprit le chemin de Sainte-Anne le cœur soulagé ; il emportait pour ses paroissiens des paroles d'espérance et des promesses de secours.
En automne de la même année, une correspondance s'engagea entre M. Chiniquy et M. Lafleur qui était alors dans notre protestantisme canadien français l'homme le plus en vue. A la pressante invitation du pasteur de Sainte- Anne, M. Lafleur visita ce coin dé l'Illinois vers lequel les regards du monde chrétien se concentraient. Ce qui frappa immédiatement le visiteur canadien, ce fut l'attention religieuse avec laquelle on venait l'écouter parler des choses de Dieu ; il en a fixé le souvenir dans un discours prononcé à l'occasion d'un jubilé, — celui de la Grande-Ligue. — M. Chiniquy de son côté n'oublia pas cette visite. Dans ses mémoires, il parle de la correspondance et des entretiens qu'il eut le privilège d'avoir avec Lafleur, il en parle comme de circonstances providentielles, dont Dieu se servit pour l'aider à accepter la
vérité dans toute sa plénitude. L^ayant visité à l'Institut Feller à Longueil, « j'ai été, dit-il, heureux de saisir cette occasion pour exprimer ma gratitude à ce fidèle serviteur de Dieu. » Plusieurs citoyens de Longueil profitèrent du passage de Chiniquy pour venir lui poser une foule de questions. Mis au courant, le curé suscita des ennuis et le soir de Tentretien il 3^ eut des vitres cassées. En dépit de l'opposition ouverte du clergé la salle fut remplie ; Chiniquy put y donner les renseignements dont on avait grandement envie. Après avoir pris congé de ses auditeurs, il dut rester encore plusieurs heures, il en arrivait toujours de nouveaux et pour eux il fallait recommencer. Le silence respectueux durant ces longues heures de veillée nous montre qu'il y avait là non seulement des auditeurs intelligents et respectables, mais aussi des amis.
On se décide à choisir.
Dans la presse, dans les clubs, dans les bureaux et dans les fabriques, on parlait de TEglise de Chiniquy. Cette pensée le préoccupait ; il tenait au titre auquel son Eglise s'était arrêtée : « Chrétiens Catholiques. » Une autre pensée le poursuivait, il se disait :
Si nous pouvions nous rattacher à cette Eglise de martyrs qui si longtemps a été celle de la France ; à ces braves huguenots qui durant des siècles, au milieu des flammes et sur les bûchers n'ont cessé de rendre témoignage à la vérité évangélique ! A son insu, il remuait dans sa pensée le même problème, les mêmes espérances entretenues par les fondateurs de la
société franco-canadienne. A cette époque, il n'aurait fallu qu'un peu d'oubli de soi-même, un esprit confessionnel moins prononcé, pour voir surgir au Canada une Eglise Réformée rattachée à celle de France. Il en parla à son peuple, dont plusieurs portaient les noms de ces héroïques soldats de Christ, persuadés que la dénomination qui se rapproche le plus de cette Eglise historique par son organisation, c'est l'Eglise Presbytérienne. On décida de faire des démarches auprès des autorités compétentes. Six anciens accompagnèrent M. Chiniquy à Chicago pour demander respectueusement au Presbytère de cette grande ville, de bien vouloir les admettre dans leur Eglise, grande famille spirituelle dont les membres sont répandus dans le monde entier, et dont la foi chrétienne et éclairée fait la terreur de Rome. Qu'ils furent heureux, remarque M. Chiniquy, ces vénérables pasteurs, quand après un examen sérieux, ils découvrirent que nos convictions religieuses étaient les leurs et que le mouvement que nous avions inauguré était vraiment chrétien. Ce fut à Tunanimité qu'ils nous reçurent, nous demandant pourtant de souscrire à la Confession de Westminster. Ils ne furent pas peu surpris quand M. Chiniquy les pria d'y substituer la Bible.
— Mon cher Monsieur Chiniquy, leur dit le modérateur, voilà ce que nous ne pouvons faire. Nous demandons à tous ceux qui veulent venir à nous de souscrire à cette vénérable confession de foi. Nous ne pouvonschanger ce mode d'admission.
M. Chiniquy répondit: « Monsieur le modérateur, n'oubliez pas que vous avez affaire à des enfants dans la foi; et qu'il ne convient pas de les nourrir comme vous
8o SECONDE PARTIE
nourrissez les hommes faits. Nous ne venons pas vous enseigner; nous venons pour être enseignés. Permettez-nous de vous donner nos raisons pour lesquelles nous désirons que la Bible seule nous ouvre la porte de cette Eglise dont Christ est la pierre angulaire. Ce n'est pas dans un esprit étroit et sectaire que nous vous demandons de nous accorder Thonneur et le privilège de devenir presbytériens. C*est dans le sens large et chrétien du mot ; nous voulons tendre la main non seulement aux presbytériens, mais à tous ceux qui aiment et servent le Seigneur Jésus-Christ. Ne nous en veuillez pas, si nous vous demandons respectueusement de nous permettre de croire que notre adorable Sauveur avait dans sa pensée les diverses dénominations quand il disait : « Je suis le vrai cep et vous êtes les branches et mon Père est le vigneron. » 11 n'est pas nécessaire que toutes les branches soient de même forme et de même grandeur pour porter de bons fruits ; ce qu'il importe c'est qu'elles soient unies au cep.
« Je suis arrivé à cette conviction l'autre jour, alors -que je lisais ce merveilleux chapitre quinze de saint Jean, à l'ombre d'une vigne que j'ai plantée dans mon jardin et que je cultive de mes mains. C'est en méditant sur ces paroles de Jésus : « Je suis le vrai cep et vous êtes le sarment » que j'observais pour la première fois qu'il n'y avait pas, sur un même cep, une seule branche qui ressemblât à sa voisine; j'en vis une tout près de moi une grande, telle que votre Eglise épiscopale d'Amérique et tout près de moi, j'en vis une autre plus petite, ressemblant beaucoup à votre Eglise congrégationaliste digne de toute notre admiration;
LA MOISSON LÈVE 8l
un peu plus loin je vis une belle branche avec ses pousses vigoureuses, nos frères méthodistes avec leur enthousiasme et tout près d'elle une belle branche que j'admirai beaucoup, dans son inclinaison vers le sol, elle avait Tair de rechercher l'humilité, tels nos frères baptistes. Enfin une autre, la dernière et non la moindre, toute courbée, nos chers Presbytériens auxquels nous aimerions nous unir. J'observai que, malgré les différences de forme et de grandeur, toutes ces branches portaient de belles grappes; car toutes étaient unies au cep. »
Cette réponse toute allégorique atteignit le but Le lendemain, tout le Presbytère se rendit à Sainte- Anne ; des multitudes de convertis étaient venus des villages et des villes voisines, même de Chicago. Les cloches annoncèrent au loin la nouvelle victoire de l'Evangile. L'union était consommée.
Souvenirs.
Il est dans l'histoire de tous les peuples, des époques particulièrement riches en hommes marquants. Dès l'année 1815 à la fin du siècle nous eûmes des hommes qui se distinguèrent dans l'étude du droit, de la médecine et des lettres ; les Papineau, les Bédar, les Panet, les Cote semblent ouvrir la voie ; puis viennent vers le milieu de cette époque les Papin, les Dorion, A. Dorion et E. Dorion son frère, connu sous le nom de l'Enfant Terrible de l'Avenir, Joseph Doutre, son frère Gonzalve, Tibaudeau, Blanchet, Bibeau, Louis Dessaulles, Laflamme, Guibord, Cyr, Lafleur, Rielle et plus tard Fontaine de Saint-Hyacinthe, Bour-
geois et Laframboise du même endroit, Marchand de Saint-Jean, et Buis, dont la Lanterne, pétillante d'esprit, était une jolie imitation de celle de Rochefort. Je signale ces hommes, non qu'ils soient tous protestants ; quelques-uns Tétaient ouvertement^ un petit nombre désiraient le devenir, mais tous étaient de ceux dont Jésus aurait dit : « Laissez-les parler, agir, écrire, ceux qui ne sont pas contre nous sont pour nous. » Belle pléiade de brillantes intelligences, qui a laissé sa marque dans la politique, les lettres, les professions libérales et les affaires. C'est elle qui jeta les bases de l'Institut Canadien, de glorieuse mémoire et de triste fin. Ceci me porte à un âge où, jeune étudiant^ je n'étais ni homme ni enfant, mais le grand garçon se faufilant partout pour tout voir et tout savoir. J'ai beaucoup vu, beaucoup appris. J'écoutais avec ravissement les conférences, les discussions et je dois dire qu'au milieu de cette jeunesse brillante, nos coreligionnaires faisaient bonne figure. Avec M. Cyr, éditeur du Semeur Canadien, par ses articles de journaux et ses conférences occasionnelles, et M. Lafleur par son talent oratoire, nous étions bien représentés et par conséquent bien vus. Il y en avait quelques-uns dont les ancêtres étaient huguenots et que l'on trou-, vait parmi les esprits avancés. En revivant cette époque, j'ai souvent pensé qu'elle avait été un de ces moments rares et qu'il n'aurait fallu qu'un chef né protestant, pour entraîner à sa suite cette noble et brillante jeunesse; la fleur de la Province. Quelquesuns avaient même pensé à faire venir un pasteur de France. A défaut d'un tel homme on en chercha un au Canada, mais cet état d'esprit attira sur le groupe-
ment libéral une telle haine du clergé que les plus hardis eurent peur. La dissolution de l'Institut Canadien dont la bibliothèque est aujourd'hui à Tlnstitut Fraser les dispersa tous.
Deux invitations.
En janvier 1859, M. Chiniquy reçut deux lettres qui l'invitaient à faire connaître les raisons qui avaient motivé sa rupture avec Rome. L'une de ces lettres portait cinq cents signatures d'hommes bien connus à Montréal; l'autre n'en avait que cent et venait de Québec.
Nul n'est prophète dans son pays, pourtant Chiniquy avait souvent pensé attaquer Rome dans ses deux forteresses de Montréal et Québec. Mais les obstacles lui paraissaient insurmontables et les dangers inévitables. Ces deux lettres eurent raison de son hésitation. A l'appel d'un seul Macédonien, Paul avait tout quitté. Pourrait-il se refuser à l'appel de quelques centaines ? Contre le gré de ses paroissiens, il se mit en route. Arrivé à Toronto, il reçut une lettre du soussecrétaire provincial, lui conseillant de ne pas venir dans la province de Québec pour y entreprendre une campagne contre l'Eglise de Rome. On lui rappelait les victimes dont une visite de Gavazzi en 1852 avait été l'occasion. Tout en le remerciant de l'intérêt que « Son Honneur » portait à sa personne, Chiniquy lui répondit qu'il était dorénavant soldat de Jésus-Christ, enrôlé sous la sainte bannière de la Croix ; et que s'il devait verser son sang dans l'intérêt de cette cause, il ne le verserait pas en vain. De Toronto à Montréal il
reçut plusieurs télégrammes menaçants ; on Tavertissait qu'il serait attaqué à son arrivée. Il n'y fit d'abord aucune attention, pensant que ces dépêches avaient pour but de l'effrayer. Il vit bientôt la réalité du danger.
Arrivé à la gare de Montréal, il aperçut une foule immense qui évidemment attendait quelqu'un. C'était le 12 février. Selon l'habitude que nous lui connaissons il s'enveloppa dans sa pelisse de manière à se cacher la figure ; il espérait que personne ne le reconnaîtrait. Il entendit de tous côtés ces paroles « Où est-il ? » Le ton indiquait des sentiments hostiles. Il se trouva au milieu d'un foule d'Irlandais armés de bâtons que l'on élevait dans l'air. « Où est-il ? continuait-on à crier, où est-il le maudit apostat ? » Après avoir élevé son âme à Dieu, il poussa en avant à travers la foule. Tout à coup il entendit une voix amie qui disait : « Est-ce que le Père Chiniquy n'est pas là quelque part ? » Honteux de sa lâcheté, il répondit : « Oui, le Père Chiniquy est ici ; que lui voulez-vous ? » Il avait à peine fini sa phrase, qu'il se vit entouré d'un bon nombre de messieurs qui pressés les uns .contre les autres ne permirent à personne d'approcher. Mais il comprit bientôt le mystère de cette protection inattendue, quand une voix amie lui dit à l'oreille : « Ne sortez pas de nos rangs, nous sommes accourus pour sauver votre vie menacée par une troupe d'Irlandais ivres qui veulent vous assassiner. » En moins d'une minute, il se vit entouré de trois cercles de braves canadiens français tous armés. Ils avaient eu connaissance du complot irlandais et leur association, les Francs Frères, s'était organisée. Ainsi escorté
Chiniquy monta dans un traîneau et quelques minutes après, il était installé dans un appartement magnifique au Saint-Laurent Hall. Des milliers de personnes désiraient l'entendre ; un plus grand nombre le voir. On lui laissa quelques heures de repos, puis vers dix heures on vint frapper à sa porte et on lui annonça des visiteurs. Le salon se rempHt, se vida puis se rempHt de nouveau. M. Chiniquy trouvait une parole appropriée pour chacun. Après plus de deux heures de ce va et vient, un agent de police vint lui dire ; « Monsieur Chiniquy, la rue est encombrée de monde ; la circulation interrompue. Ne voudriez-vous pas vous présenter à la fenêtre et adresser à la foule une parole de remerciement pour marquer votre reconnaissance de son empressement ? » Chiniquy accepta, fit ouvrir la fenêtre et s'adressant à la foule il dit ! « Je suis heureux de revoir mes compatriotes. » Tout l'après-midi on défila dans ce salon d'hôtel; on désirait le voir; les uns, le petit nombre, pour voir s'il lui était poussé des cornes comme on l'avait dit, mais la multitude, par respect et sympathie pour un homme qui avait fait du bien. En présence d'une telle manifestation d'estime et d'affection on comprend que, le cœur débordant d'émotion, Chiniquy se soit souvent écrié : « Mon âme, bénis l'Eternel et n'oublie pas un de ses bienfaits. »
Nous ne pouvons pas suivre Chiniquy dans ses voyages ni assister à toutes ses conférences mais nous parlerons de quelques faits pour que le lecteur puisse se rendre compte de l'affection et de la haine que sa personne provoquait.
Chiniquy a souvent étonné ses amis par les longs
voyages qu'il pouvait entreprendre après avoir parlé des heures entières. Ses amis arrangèrent une course pour Napierville par un froid très vif et de fort mauvais chemins. C'était en février, ils voyagèrent toute la nuit et arrivèrent à destination à quatre heures du matin le dimanche. Après avoir pris un peu de repos, en dépit du conseil de ses amis il se rendit à l'église; il voulait entendre la lecture d'une lettre pastorale qui le visait. On peut mettre en doute la sagesse et la prudence de cette manifestation; mais on en admire la crânerie. A ces amis qui le déconseillaient, il avait répondu : « Je suis ambassadeur de Christ et je suis assuré qu'il me protégera comme il protégea Daniel dans la fosse aux lions. »
A l'église où il alla, Chiniquy s'entendit dénoncer comme un loup dévorant de petits agneaux sans défense; interdiction de l'entendre sous peine d'excommunication ; défense de lui donner la main et de le loger. «Le monstre, ajouta le prêtre, en a déjà envoyé des milliers en enfer, il est venu dans le pays poussé par Satan pour détruire et damner. J'espère qu'il ne viendra pas souiller la paroisse de sa présence infecte ; toutefois s'il vient, vous lui ferez une réception telle qu'il ne sera pas tenté de revenir. » Après ces mots il congédia l'assemblée.
M. Chiniquy qui était resté derrière la porte qu'il avait entr'ouverte la referma, puis il attendit sur le perron où devait passer tout le monde. On comprend la surprise des gens quand ils l'aperçurent ; ils vinrent à sa rencontre ; lui serrèrent la main ; lui dirent le plaisir qu'ils avaient de le revoir. Dans la foule, un grand nombre qui ne pouvaient l'approcher criaient :
< Comment ! le Père Chiniquy est ici ! Est-ce possible? » Au lieu de s'en aller, la foule entoura le perron de l'église et le Père Chiniquy du haut de cette chaire improvisée, parla à la multitude.
« Chers amis, dit-il, vous avez entendu ce que vos évêques disent de moi : voulez-vous me permettre de dire un mot pour ma défense ? » De tous côtés on cria : « Parlez, parlez, nous serons heureux de vous entendre. » M. Chiniquy encouragé, reprit : « Plusieurs d'entre vous ont jeûné car ils ont pris la communion; les mères sont pressées de retourner vers leurs petits enfants. Je vous assure que vous me feriez plaisir, si vous me donniez l'occasion de vous rencontrer cet après-midi à trois heures dans la grande salle de votre beau village. En venant ici je savais que j'y rencontrerais un peuple noble et intelligent. »
Contrairement à l'attente du curé, M. Chiniquy fut dans l'après-midi l'objet d'une véritable ovation.
L'Institut Canadien disparaît.
Exaspéré de l'accueil qui était fait partout à Chiniquy, particuHèrement par les organisations libérales, le clergé décida de frapper un grand coup et ce fut sur l'Institut Canadien qu'il dirigea ses foudres. Depuis quelque temps cette association était tenue pour suspecte. Le nombre de ses membres avait diminué; l'intérêt s'était refroidi et se perdait peu à peu; la liquidation allait s'imposer et on possédait une importante bibliothèque. Un grand nombre des meilleurs soutiens de l'Institut étaient morts. Quand ceux qui étaient restés à la brèche moururent^ ce fut un silence
sépulcral. Avant de disparaître de la scène, l'Institut Canadien obtint de FInstitut Fraser la faveur d'y déposer sa bibliothèque. Depuis lors elle est à la disposition du public. La province n'a jamais compris quel effet déplorable cet acte despotique avait eu sur notre jeunesse canadienne française. Elle ne s'en est pas encore relevée, et ne s'en relèvera pas de longtemps encore si elle ne se décide à secouer énergiquement le joug blessant d'un clergé qui ignore la liberté de conscience.
M. Chiniquy visite Québec.
Pour accomplir son programme, Chiniquy voulait visiter Québec. Le ii février, la Gazette de Québec annonçait son arrivée à Lévi ; la foule alla au devant de lui pour lui souhaiter la bienvenue. Le lendemain il prêcha dans la grande salle d'école de la rue Sainte- Anne.
Dans la soirée, des rumeurs sinistres circulaient dans la rue. On parlait d'assassinat. Par prudence les amis de Chiniquy firent garder sa maison. Au petit jour quand les gardiens se retirèrent, une troupe de malfaiteurs sortit de l'ombre, força la porte et arriva dans l'appartement de « l'ennemi ». Quand on près sent quelque malheur, on ne dort guère; Chiniquy était encore debout. Le chef de la bande s'approchant, le saisit par le bras et de sa main droite brandissant un grand couteau : « M...t Chiniquy, vous êtes un homme mort si vous ne promettez pas de quitter la ville et de cesser de prêcher votre s... Bible. » Après quelques pourparlers, tous l'accablant de menaces^
Chiniquy ayant fait une courte prière leur dit : « Vous voulez un serment, eh bien, je jure qu'aussi longtemps que ma langue pourra parler je prêcherai la Sainte- Parole telle qu'elle se trouve dans la Bible. Maintenant, frappez. » Le malheureux qui portait le couteau trembla de la tête aux pieds et d'une voix émue lui dit : « Père Chiniquy, si vous promettez de partir, nous ne vous tuerons pas. » Il répondit sans spécifier la date : « Oui, je vais m'en aller », on lui pardonnera cette restriction mentale.
Pendant la nuit il était tombé une forte bordée de neige, Chiniquy se demandait comment il pourrait atteindre une maison amie ; heureusement il avisa un cocher qui le conduisit chez l'adjoint au maire, un solide protestant; ce magistrat le reçut amicalement, écouta son histoire, et constata que le couteau pressé sur la poitrine de l'apôtre y avait fait une blessure.
« J'ai une faveur à vous demander, lui dit l'adjoint, ne parlez ni de couteau ni de sang, car le sang appelle le sang ; si l'on savait qu'à l'instigation du clergé vous avez perdu du sang, les soldats protestants que je vais appeler pour vous protéger seraient difficiles à maintenir ; je vais aujourd'hui proclamer la loi martiale.
Dans l'après-midi, escorté par un peloton de soldats, Chiniquy vit des prêtres allant de groupe en groupe pour conseiller le calme. « Ne dites rien, ne faites rien, car à la moindre manifestation les soldats pourraient faire feu. Pour l'amour de Dieu, soyez tranquilles. »
La salle ne put contenir la moitié de ceux qui voulaient y entrer. Dans quel terrain la semence estelle tombée? La suite a prouvé qu'elle tomba sur toute
espèce de terrains. Quelques grains en bonne terre, beaucoup dans les épines, une grande quantité fut perdue.
En revenant de Québec, Chiniquy visita quelques paroisses où le peuple le pressait de venir. A Saint- Pré, où, raconte M. Lafleur, dans le Chrétien Evang clique y 1859, page 579, TEvangile avait été prêché depuis bien des années, il fit trois discours en plein air ; au dernier, il n'y eut pas moins de mille auditeurs. Pendant des heures, les pieds dans la neige, le visage au vent, par un froid intense du mois de février, cette foule écouta dans le plus grand recueillement la voix aimée de l'ancien apôtre de la tempérance, devenu prédicateur de l'Evangile ; ayant soutenu que l'Evangile peut être lu par tous, en dépit de l'opposition des prêtres, il dit: « Mes frères, on vous affirme que l'Evangile est obscur, qu'il contient des choses mystérieuses, incompréhensibles qui vous perdraient. N'en croyez rien ! On vous dit une petite vérité pour faire passer un gros mensonge. » — Et levant la main au ciel, il ajouta : « L'Evangile a quelques passages difficiles à comprendre..., mais dans ce soleil qui luit en ce moment sur cette campagne blanche, il y a des taches noires et pourtant c'est lui qui nous éclaire, qui nous réchauffe et nous donne la vie. Que deviendrionsnous si Dieu le faisait disparaître du firmament? Jésus-Christ est le soleil qui brille dans tout l'Evangile. En vous ôtant l'Evangile sous prétexte de quelques obscurités, on vous ôte Jésus-Christ, la lumière et la vie de vos âmes. »
Des vocations. — Ecole préparatoire de Sainte- Anne.
Une œuvre qui ne parvient pas à former ses propres ouvriers est destinée à péricliter puis à périr. M. Chiniquy le sentait, il fallait des aides et des sucesseurs ; après beaucoup de prières il se décida à faire un appel à la jeunesse de son Eglise. Un dimanche matin il prit pour texte : « Bénissez TEternel, invoquez son nom, faites connaître ses exploits parmi les peuples. »
Après avoir rappelé à ses auditeurs les merveilles que TEternel avait faites au milieu d*eux, en brisant les chaînes qui les avaient si longtemps retenus aux pieds de Tidole de Rome, il ajouta : « Vous comprenez, mes frères, qu'en accomplissant au milieu de vous de tels miracles. Dieu vous impose la douce obligation de la reconnaissance. Vos consciences et vos intelligences vous disent que vous avez quelque chose à faire pour montrer que vous comprenez ce qu'il a fait pour vous. Voyons quelques-unes de nos obligations! D'abord avec Josué que chacun vienne et dise du fond de son cœur: « Pour moi et ma maison nous servirons l'Eternel. »
» Je n'ai aucun doute que parmi vos fils il y en ait qui soient appelés à prêcher l'Evangile ; invitez-les à obéir à cet appel quand il se fera entendre, qu'héroïquement ils se préparent à quitter père, mère, sœurs, pour suivre Jésus-Christ, et pour aider à répandre l'Evangile parmi nos concitoyens dispersés dans nos grandes villes des Etats-Unis... Que l'on consacre cette journée aux réflexions et à la prière. Ce soir vous me direz vos conclusions. »
Au service du soir, il y avait foule. Après le culte^ il s'adressa aux jeunes gens : « Chers jeunes amis de Sainte- Anne, qui d'entre vous a donné son cœur au Seigneur? Et qui est disposé à travailler à la diffusion de la Parole de Dieu et à faire connaître l'amour de Dieu à ceux qui ne le connaissent pas encore ? »
Il y eut un long silence... Les cœurs étaient émus. Enfin un jeune homme s'approcha. Tout le long de l'allée qui le conduisait auprès de la chaire, on put entendre ces paroles : « Dieu te bénisse ! Dieu te bénisse. » Ce jour-là il y eut des larmes de joie. Trente-trois s'enrôlèrent sous la divine bannière. Tous ne continuèrent pas, quelques-uns ne purent supporter les fatigues qui accompagnent les longues études; quelques-uns périrent dans la guerre civile. Quinze persévérèrent, firent des études de théologie, les uns à Chicago, d'autres à Toronto, le reste à Montréal.
Le problème inquiétant qui avait préoccupé M. Chiniquy était résolu. Le chemin se déblayait. Pour préparer ces jeunes gens on avait fondé une école préparatoire à Sainte-Anne.
Une autre invitation.
Toujours prêt à répondre aux appels qui lui venaient de ses compatriotes, Chiniquy quittait souvent son Eglise; un des maîtres de l'Ecole préparatoire le remplaçait. En 1862 Chiniquy visita les merveilleuses scieries du lac de Muskagon où des centaines de compatriotes à la recherche d'occupations lucratives s'étaient établis. L'un d'eux, né catholique et cousin de l'évêque Ballargeon, avait perdu la foi à la
suite de Tinconduite de deux prêtres qui avaient successivement desservi l'église qu'il fréquentait. Il fit appel aux directions de Chiniquy, car ses amis et lui avaient soif d'une religion qui leur montrât le chemin du ciel et leur parlât de la vie éternelle.
Quelques jours après, Chiniquy était l'hôte de M. Ballargeon et sous son toit, il serra la main d'un grand nombre de ses compatriotes. Chacun ayant une question embarrassante à poser, M. Ballargeon réclama la première réponse ! Ce qui le troublait, ce n'était pas tant que Christ fût vraiment présent en corps et en âme dans l'hostie, mais il n'arrivait pas à comprendre que le prêtre eût le pouvoir de faire descendre son Sauveur dans ce petit morceau de pâte. Chiniquy aurait pu donner plusieurs réponses à cette question troublante ; avant d'y arriver il lut le premier commandement : « Je suis l'Eternel ton Dieu qui t'ai retiré du pays d'Egypte ; tu n'auras point d'autre Dieu devant ma face ; tu ne te feras point d'image taillée ni aucune ressemblance des choses qui sont là-haut dans les cieux, ni ici-bas sur la terre, ni dans les eaux qui sont sous la terre ; tu ne te prosterneras point devant elles et ne les serviras point. Car je suis l'Eternel, ton Dieu jaloux, qui punis les iniquités des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération de ceux qui me haïssent et fais miséricorde jusqu'à mille générations de ceux qui m'aiment et qui gardent mes commandements. » Dans ces ordonnances^ dit ensuite Chiniquy, Dieu défend de prendre des choses crées, d'en faire des images, des dieux et de les adorer. Que fait le pape ? Que font vos prêtres chaque matin? Ils font faire des hosties et ils en font
94 SFXONDE PARTIE
des dieux. Le pape a donné au prêtre le pouvoir de faire autant de dieux qu'il y a d'hosties. Ne voyezvous pas rimposture ? Le commandement que nous avons lu affirme qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Donc, quand le pape affirme que le prêtre en peut faire autant qu'il a d'hosties, il est un imposteur. Quand notre Sauveur, prenant le pain dans la main, dit : « Ceci est mon corps », il ajoute : « Faites ceci en mémoire de moi », mais il entend que ce n'était pas de son corps qu'il s'agit, c'est un mémorial et rien de plus. Dans le quinzième chapitre de saint Jean, Jésus nous dit : « Je suis la porte, je suis le chemin, je suis le vrai cep. » Le pape nous fera-t-il croire que Jésus est une porte, un chemin, une vigne ? Jésus a voulu nous faire comprendre par ce langage allégorique qu'il est le seul chemin, la seule espérance du pécheur. Est-il nécessaire de vous présenter d'autres arguments, le bon sens est ici plus fort que l'EgHse, et il me donne raison. »
Le lendemain, un certain individu passa la journée chez le curé. De singulières rumeurs avaient transpiré; plusieurs jeunes gens avaient été informés et soupçonnèrent quelque coup de main. Ils en avertirent Chiniquy, qui répondit : « Mes amis, quand j'ai quitté Rome j'ai calculé ce qu'il pourrait m'en coûter. Ils ont essayé déjà plusieurs fois de mettre fin à mes jours; mais Dieu m'a gardé. » C'est sans doute à cause de cette conviction profonde qu'il avait une œuvre à accomplir et que Dieu le garderait aussi longtemps que sa mission ne serait pas finie, que Chiniquy nous a paru quelquefois imprudent, qu'il n'aurait pas dû tenter Dieu. Il y avait là quelques jeunes
qui avaient servi dans Farmée. L'ami du curé était aussi présent dans la salle où devait parler Chiniquy; on surveilla ses mouvements. Chiniquy avait pris pour sujet de sa conférence : « La sainte Vierge estelle la mère de Dieu? Après avoir développé son sujet, FEvangile en mains, il termina : « Quand saint Pierre nous dit que Jésus est le seul par lequel nous puissions être sauvés, de quel droit le pape vient-il nous dire qu'il faut aussi invoquer le nom de Marie ? » Ces paroles étaient à peine prononcées, que rassemblée fut soudainement bouleversée. L'ami du curé criait : « Infâme apostat, c'est ton dernier blasphème ! » Et l'on vit un revolver dirigé sur le conférencier. Avec la promptitude de l'éclair l'interrupteur vit quatre canons de fusil braqués sur lui. « Tu es un homme mort si tu bouges, lui cria-t-on. Laisse tomber l'arme qui est dans ta main sinon nous te brûlons la cervelle. » Le meurtrier effrayé laissa tomber son arme et d'une voix suppliante s'écria : « Pour l'amour de Dieu ne me tuez pas ! Mon Dieu, mon Dieu, épargnez-moi. » Les quatre jeunes gens qui l'avaient plus particulièrement surveillé lui mirent la main sur l'épaule en disant : « Vous êtes notre prisonnier. Voici un magistrat, nous vous livrons entre les mains de la justice. » On lui lia les mains et on le conduisit en prison. On devine l'indignation de la foule. Chiniquy demanda la grâce du prisonnier et montra preuves en mains que ce malheureux ne faisait qu'obéir à son Eglise. (Saint Liguory, vol. IV, page 90.)
Nous ne suivrons pas M. Chiniquy dans ses longs voyages en Angleterre et en Australie, cela nous entrainerait trop loin et nous ferait perdre de vue le
but que nous voulons atteindre. On voit que si Rome par ses émissaires avait dessein d'attenter à la vie de son adversaire, celui-ci comptait un grand nombre d'amis qui veillaient sur ses jours.
Chiniquy vient à Montréal.
La société franco-canadienne invita Chiniquy à venir à Montréal en se faisant accompagner de sa famille. On désirait qu'il donnât une série de conférences. Il parla d'abord dans une des grandes églises presbytériennes ; elle se remplit immédiatement d'auditeurs sympathiques ou malveillants. Il apparut bientôt que l'intention de ces derniers était d'en finir avec cet homme si l'occasion se présentait de le faire impunément. Mais on avait prévu pareil attentat et au moindre mouvement chaque perturbateur put voir à côté de lui un homme bien décidé à lui imposer silence ou à le faire arrêter. Malgré ces précautions des œufs furent lancés, des imprécations injurieuses proférées. Mais après quelques soirées de ce genre il y eut un peu d'apaisement. C'est alors qu'on organisa des conférences dans l'église dite de la rue Craig en plein quartier français. C'était risqué^ mais il fallait affirmer nos droits ; la situation était a l'état aigu, Chiniquy n'en fut pas efirayé. Chaque soir pendant des semaines, l'église se remplissait d'amis et d'ennemis. Des auditeurs venaient le jour déclarer à Chiniquy qu'ils étaient venus la veille avec des intentions hostiles, plusieurs même avec un pistolet en poche pour s'en servir au besoin; mais ils avaient été touchés et ils le priaient de bien vouloir leur donner
encore des explications supplémentaires. Pourtant quelques assemblées furent troublées; un soir au milieu d'un chant on entendit un bruit de vitres cassées ; les pierres tombaient dans les rangs, mais cela n'interrompait pas la réunion. Au dehors on attendait le conférencier ; la congrégation congédiée, on se demandait s'il était prudent de faire face à cette foule. M""^ Duclos, comptant sur l'esprit chevaleresque des Canadiens qui n'oseraient pas molester une dame, prit le bras de Chiniquy en disant ; « A la garde de Dieu, allons ! » La foule s'ouvrit devant eux et les laissa monter en traîneau, puis disparaître.
Une autre fois à l'issue du service, la foule paraissait plus menaçante ; la poHce craignait quelque danger; elle dut suivre le conférencier, monter dans son traîneau et partir avec lui.
Parmi cette foule, il y avait aussi de nombreux amis de Chiniquy ; les uns l'aimaient à cause du bien qu'il leur avait fait, les autres parce qu'ils pressentaient qu'il était dans le vrai ; qu'il était trop intelligent pour avoir quitté Rome sans motif plausible. On le voyait bien le jour, quand de nombreux visiteurs venaient lui demander une entrevue et soUicitaient des explications. Plusieurs après avoir écouté abjuraient séance tenante les erreurs de Rome et se rattachaient à l'Evangile. De tous côtés on appelait Chiniquy ; on voulait l'entendre à Saint-Pie, Saint-Hyacinthe, Roxon, Falls, Acton, etc., etc.
Un soir qu'il prêchait dans l'église de la rue Craig, uue balle partit d'une maison voisine^ traversa la vitre, passa près de Chiniquy et alla s'applatir sur la muraille opposée. Tout l'auditoire frémit à la pensée
du danger que Torateur venait de courir ; lui seul resta calme et profita de l'incident pour dénoncer Tesprit persécuteur de Rome.
Une autre fois, c'est un piège qu'on lui tend. On connaissait le désir de Chiniquy de rencontrer ses compatriotes afin de leur annoncer l'Evangile. Un jour un cultivateur des environs de St-J. se présenta à Chiniquy ; il se prétendait envoyé par un grand nombre d'amis et demandait au conférencier de bien vouloir se rendre au milieu d'eux. M. Bruneau était présent à cette entrevue. Pressentant que cette invitation pouvait cacher un piège, il imposa sa compagnie. Le messager, qui ne voulait pas deux hommes, invoqua le peu d^espace de son traîneau. Bruneau qui ne voulait pas laisser Chiniquy aller seul insista en affirmant qu'il se tiendrait debout en arrière. Le messager s'y refusa. « Dans ce cas, dit Chiniquy, je regrette de ne pouvoir aller avec vous, bonsoir ! » On apprenait plus tard qu'il y avait eu un vrai complot organisé. A l'entrée d'un bois qu'il fallait traverser pour se rendre à l'endroit indiqué, Chiniquy devait être assassiné.
Au retour de ses longs voyages en Australie et en Angleterre, Chiniquy comprit que les années avaient diminué ses forces, il dut se condamner à un repos relatif. Il avait atteint le terme accordé aux constitutions les plus robustes et pourtant jusqu'aux derniers jours il ne cessa de recevoir ceux qui désiraient le voir ou s'entretenir avec lui, les engageant à ne compter pour leur salut que sur les mérites de Jésus-Christ.
Le sachant malade, l'archevêque de Montréal fit l'impossible pour s'approcher du lit de Chiniquy, mais le malade, qui connaissait son monde, savait qu'on
exploiterait contre lui la moindre entrevue. Pour prévenir pareille supercherie, il eut la précaution de laisser un testament spirituel qu'il dicta lui-même à un notaire, M. Ligthall; il pria ses amis d'organiser une surveillance active. Le malade avait raison; un jour, on surprit deux religieuses qui sans s'être fait annoncer avaient réussi à gagner l'étage où était la chambre du malade; M. Morin, gendre de Chiniquy, les invita poliment à prendre la porte.
Leur fonction excuse leur indiscrétion.
Dans une visite que lui fitDuclos, la dernière, après avoir prié, Chiniquy que le pasteur entourait de ses bras rendit son âme à Dieu, sans agonie et sans souffrances.
Quelques heures après, le corps de Chiniquy était exposé dans son grand salon de la rue Hutchisson. Dès qu'on connut la fatale nouvelle on accourut de tous côtés pour lui rendre un dernier hommage.
De la Malbaie, où il était né en 1809, à Sainte-Anne où il avait secoué le joug de Rome en 1859, de Sainte-
Le Père Chiniquy.
lOO SECONDE PARTIE
Anne à Montréal où il mourut en 1899, partent les deux étapes qui coupent la longue vie de Chiniquy; elles sont aussi opposées Tune à l'autre au point de vue religieux que furent, dans la vie de saint Paul, la vie du pharisien et celle de Tapôtre. En dépit de Fopposition de ces deux grandes époques, elles ont Tune et l'autre un caractère commun, qui a fait la personnalité de Chiniquy. Prêtre ou pasteur, Chiniquy fut également sincère, il mit tout son cœur dans le service pour lequel il avait donné sa vie à Dieu. « Avec une âme ainsi trempée, dit M. Eugène Reveillaud dans la préface qu'il a écrite pour Cinquante ans dans l' Eglise de Rome, il n'était guère possible qu'il subît éternellement la compression et la déformation du système romain et ne fut pas conduit par Dieu à la Réformation qui remet l'âme sincère^ naturaliier christiania^ à la portée des eaux vives et des larges horizons de l'Evangile. » Ainsi, du jour où il fut réformé pour son compte, le père Chiniquy devint réformateur. Ce que furent Luther pour les Allemands, Zwingle pour les Suisses, Knox pour les Ecossais, Calvin pour les Français, il le fut, lui, dans la seconde moitié, du XIX^ siècle pour les Canadiens français. Si l'on trouve ces comparaisons trop accablantes, on peut du moins sans. trop de disproportions le rapprocher des précurseurs, les Pierre Valdo, les Wiclefif, les Jean Huss, les Farel, etc., etc. Dans cette œuvre des prêtres, qui donne aujourd'hui tant de promesses et qui semble l'un des plus sûrs présages de la grande Réformation attendue du XX® siècle, il fut aussi l'un des précurseurs les plus initiateurs. S'il exerça l'apostolat de la Réforme et de l'évan-
LA MOISSON LÈVE ^'/XÔl'
gélisation c'est qu'il était né apôtre. Il pouvait dire comme saint Paul qu'il avait été choisi dès le sein de sa mère, qu'il était apôtre par appel ou par vocation directe d'en haut. De l'apôtre il avait en effet tous les traits : le tempérament, la foi, le désintéressement, le courage, l'esprit polémique et irénique à la fois, le feu sacré, le zèle infatigable et jamais fatigué. De l'apôtre il connut aussi les traverses, les luttes, les opprobres, les vexations, les blessures.
A sa mort seulement se manifesta un retour de justice de ses compatriotes et comme un vif regret, chez plusieurs, d'avoir méconnu leur ami, leur apôtre, l'homme de Dieu qui leur avait été envoyé.
Ses funérailles furent suivies par plus de dix mille personnes, tant catholiques que protestants, et furent présidées pour le service à la maison mortuaire par M. le pasteur Duclos, un ami personnel, au temple par le docteur Mowatt. Par la mort il est entré comme tous les témoins fidèles de Christ non seulement dans la paix, mais dans la gloire. Cette gloire sera durable comme la cause sacrée dont elle a reçu le rayonnement; elle durera sur la terre autant ou plus que le peuple canadien lui-même. Elle se développera avec les destinées de ce peuple en voie de croissance, ou mieux avec les destinées de cet Evangile dont la loi est de s'étendre et de gagner de proche en proche jusqu'à ce qu'il ait été prêché à toute créature sous le ciel et que par sa vertu se soit étabh sur la terre le Royaume des Cieux, la cité de justice, d'amour et de liberté.
Resquiescant in pace.
Quoique morts, ils parlent encore... Les hommes passent, mais toujours se continue la grande lutte qu'ils ont soutenue pour que la lumière triomphe des ténèbres.
UEvangile est annoncé dans les villes et dans les campagnes et les « éteignoirs », — c'est ainsi que la presse du temps désignait le clergé catho- Hque romain, — avaient recours au mensonge, à la calomnie, pour étouffer la moindre aspiration vers la liberté.
Dans la fumée du combat sont tombés de vieux pionniers, de vieux combattants usés sous la cuirasse : M. Roussy, dix ans après M™^ Feller, s'éteignait, entouré des fruits de ses travaux, pour hériter de la gloire promise à ceux qui ont su faire valoir les talents qui ont été confiés à leurs soins ; M. Tanner, qui du fond de sa retraite de Brompton suivait de loin, mais avec intérêt, les travaux de ses frères, leur disait un solennel adieu; MM. Vernon et Vessot, épuisés, déposaient les armes; M. Cyr terminait sa carrière dans l'enseignement à Boston où M. le pasteur Wolff avait continué des études dont il ne put faire profiter son siècle ; MM. Normandeau etRiendeau, tous deux convertis des premiers jours, entraient dans leur repos qu'ils entrevoyaient déjà depuis quelque temps. A la mémoire de tous, le cœur plein de reconnaissance, nous répandons aujourd'hui sur leur tombe le parfum d'un affectueux souvenir.
Mais quels vides dans les rangs ! Heureusement on les avait prévus. On avait renouvelé l'expérience de Chiniquy et on était arrivé à la même conclusion : une Eglise qui ne recrute pas ses ouvriers est destinée à disparaître. Les facultés de théologie presbytérienne de Montréal et Mac Master de Toronto fournirent les moyens de combler ces vides. Nous devons ici rendre au docteur Mac Vicar un témoignage de reconnaissance tout spécial. Après avoir fait partie du comité de la Société franco-canadienne de 1864 à 1872 il a, quand cette société laissa le champ libre aux organisations ecclésiastiques, usé de son influence pour engager l'Eglise presbytérienne à continuer, sans interruption, l'œuvre si bien commencée. Et dans ce but, il a jeté les bases d'une faculté de théologie anglo-française qui depuis lors a fourni des missionnaires aux missions françaises de TAmérique du Nord, sans compter le concours de son influence tacitement accordée à plus d'un jeune homme qui exerce aujourd'hui une profession libérale lucrative.
Après trente ans d'un commerce presque journalier avec le docteur Mac Vicar, le professeur Coussirat le caractérise en peu de mots, comme un homme d'une foi inébranlable en la puissance de la vérité chrétienne : « Il croyait, dit-il, de toute son âme que l'Eternel règne ; que pour le servir il faut le connaître tel qu'il s'est révélé dans les Hvres sacrés de l'Ancien et du Nouveau Testament. »
De là procédait la ferveur et l'influence de ses cours. Il fut un maître éminent entre tous, par la fermeté de sa doctrine, par la clarté de son exposition, par la
logique de ses réponses aux objections qu'il regardait en face et réduisait à leur valeur. De là son zèle ardent pour les missions intérieures et étrangères auxquelles dans la largeur de ses vues, il rattachait les missions françaises au Canada. Aussi était-il heureux quand il apprenait qu'une paroisse nouvelle venait de s'ouvrir à la prédication de l'Evangile.