‹ Histoire du protestantisme français au Canada et aux États-UnisChapitre 3 sur 17 · L.-J.-A. Papineau · texte numérisé non relu

L.-J.-A. Papineau

Le fils avait hérité du patriotisme du père ; il le suivit dans sa glorieuse campagne de 1837. Pour lui aider à réaliser les réformes si ardemment désirées, il fonda la « Société des Amis de la Liberté ». Mais l'opposition qu'il rencontra dans le clergé fit échouer son entreprise.

La révolution n'atteignit pas tout de suite son but. M. Papineau alla se réfugier aux Etats-Unis où il fut accueilli dans une famille chrétienne. Il apprit quelque chose des libertés dont jouissent les enfants de Dieu. Il fut admis à la pratique du droit (à New-York), passa en France où il fit des recherches sur l'origine de sa famille, trouva que ses ancêtres étaient des protestants que la persécution avait forcés à l'exil.

Il revint à Montréal en 1843. Toujours désireux de faire quelque chose pour l'afiranchissement de ses compatriotes, il fonda la « Société des Amis » C'était l'avant-garde de r« Institut Canadien ». Cette société revendiquait pour le peuple le droit de penser pour lui. Papineau publia plusieurs articles dans la Revue Canadienne. Il étudiait alors l'économie politique.

De 1844 à 1875 il occupa la position de protonotaire de Montréal, puis il se retira dans son manoir de Montebello.

Loin des bruits d'une grande ville, débarrassé des soucis d'un bureau, il put consacrer ses heures de loisir à l'étude des questions religieuses. C'est à la

suite de ce recueillement, que la retraite avait favorisé^ •qu'il se décida à écrire la lettre qu'on vient de lire.

Le 10 janvier 1894, en présence d'une nombreuse assemblée à l'église Saint-Jean, après avoir répondu affirmativement aux questions qui suivent, il fut admis dans la communion de l'Eglise presbytérienne :

i"^ Croyez-vous, de tout votre cœur, en Dieu le Père, votre Créateur, en Jésus-Christ son fils, qui vous a racheté, au Saint-Esprit qui vous a sanctifié ?

2° Croyez-vous que la Parole de Dieu est la parfaite révélation de sa volonté, que seule elle peut vous instruire à salut ?

Etes-vous persuadé de la vérité de l'Evangile au point que vous sentiez qu'il vaut mieux tout souffrir plutôt que d'en abandonner la profession ?

3° Mettez-vous toute votre confiance en Jésus-Christ comme votre seul Sauveur et cherchez-vous en Lui votre consolation et votre justification ?

4° Vous repentez-vous de tous vos péchés et les confesserez-vous sincèrement et honnêtement devant Dieu ? Lui en demanderez-vous pardon et voulezvous y renoncer pour vivre selon la tempérance, la justice et la piété, pour vous offrir à Dieu en sacrifice vivant, ce qui est votre devoir raisonnable ?

Après sa réception, M. Papineau, tout tremblant d'émotion, monta lentement sur l'estrade, et remercia Dieu pour ce beau jour. Dans cette démarche, il n'avait consulté que sa conscience. A l'âge de dix-huit ans, ayant dû prendre le chemin de l'exil, il avait vu les prêtres refuser les consolations de l'Eglise à tous ceux qui avaient pris part à la révolution. Ils avaient fait pour déjouer les nobles ambitions des patriotes

plus que toutes les baïonnettes anglaises. Accueilli dans une famille presbytérienne américaine, Papineau avait appris que le salut se trouvait en dehors de FEglise catholique. A Tâge de 25 ans, il avait cessé de pratiquer le rite romain, après de sérieuses études il était arrivé à la conclusion que la seule source du christianisme et la seule règle de foi est la Bible.

Dans les siècles de barbarie, le clergé réussit à introduire dans la foi et les cérémonies de l'Eglise catholique une si grande quantité de légendes, qu'elles la rendirent méconnaissable. Dans un concile tout récent, l'Eglise a cédé sa suprématie au pape. Aujourd'hui le pape est un czar spirituel. M. Papineau était arrivé à la conclusion que l'Eglise évangélique est la meilleure et avait en conséquence décidé de se rattacher à l'Eglise presbytérienne, les héritiers spirituels de ses ancêtres.

Comme on pouvait s'y attendre, cette démission et cette confession provoquèrent une tempête dans le monde catholique. Le 11 janvier 1894, la Minerve^ l'organe du clergé à cette époque^ imprime les calomnies les plus outrageantes contre la famille Papineau. C'était un athée du XVIIP siècle qui finirait ignominieusement sa carrière, il lui aurait mieux valu n'être jamais né; et ainsi dans plusieurs colonnes de ce journal quotidien. On sait combien la presse catholique peut accumuler de mensonges et de calomnies dans ses colonnes ; elles font des dupes, mais le temps permet à la vérité de confondre les Basile.

Dans le courant de juillet de la même année M. Papineau, par courtoisie ou pour faire comprendre combien il était heureux de la démarche qu'il

venait de faire, offrit le parc de son château aux protestants français, et les invita à s'y réunir en piquenique. Ce fut un beau jour, Tatmosphère embaumée de la saison, les ombrages du parc, les prés verdoyants, tout s'unissait pour donner à la journée ce que Ton cherche en pareille circonstance. Vers les onze heures on vit des trains arriver d'Ottawa, de Montréal, et des voitures descendre des montagnes voisines de Namur et des environs. Un millier d'invités se dirigèrent par groupes vers le château où M. Papineau les attendait. La réunion prit bientôt la tournure d'une démonstration religieuse ; les représentants les plus marquants du protestantisme français étaient présents, MM. Chiniquy, Lafleur, Coussirat, Morin, Amaron, Duclos, etc., etc. On en profita pour les inviter à prendre la parole. L'occasion portait à l'inspiration, et on le sentit dans les allocutions improvisées des orateurs.

M. Papineau saisit cette occasion pour rattacher le présent de la famille à son passé, et avec une vive émotion il exprima le regret qu'il y ait eu interruption dans ses traditions.

Jusqu'alors, ces rassemblements d'un caractère à la fois religieux et social avaient eu lieu dans des parcs appartenant à des amis. On conçut un jour l'idée de l'avoir dans l'île Sainte-Hélène, en face de Montréal, où se trouve une batterie de canons et où, pendant bien des années, le gouvernement impérial a entretenu une garnison. Aujourd'hui l'île est un parc public, un lieu d'amusement. Les protestants par l'intermédiaire de leur comité demandèrent au gouverneur la permission d'y avoir leur pique-nique. La permission fut accor-

dée. Ce fut l'occasion d'un immense concours d'amis et de coreligionnaires venus du nord et du sud, de l'est et de l'ouest. Un bon nombre de catholiques romains attirés par la nouveauté, étaient aussi venus, et quelques-uns avec l'intention de troubler l'harmonie. Ces derniers s'essayèrent à leur besogne

louche; dès que vint le moment des allocutions attendues par le plus grand nombre avec une vive émotion, les perturbateurs voulurent imposer silence, Mais ils comprirent bientôt qu'on voulait entendre les orateurs du jouo et qu'on ne permettrait pas les interruptions.

Ce jour-là ils apprirent que les protes- . ^,^ tants ont le droit d'af-

A. i herrien.

firmer leurs vues^ mais les catholiques l'ont oubhé bien des fois depuis.

L'Oratoire groupe les chrétiens qui se rattachent aux principes baptistes. A la retraite du docteur Lafleur, qui fut le premier pasteur de cette congrégation dont il a fait construire le temple, M. le pasteur Therrien, récemment honoré par la Faculté de Me Master, qui lui a conféré le grade de docteur en théologie, fut

appelé à continuer l'œuvre. Chrétien dévoué, pasteur fidèle, cet homme a fait une œuvre remarquable. D'une activité inlassable, il s'occupe en dehors de ses fonctions pastorales de la direction de l'œuvre d'évangélisation entreprise par la Grande-Ligne.

L'Eglise du Rédempteur, à l'ouest, a eu pour pasteurs M.VT. Roy, Larivière et Benoit. Nous avons dit précédemment que cette œuvre devait s'installer au nord-est de Montréal ^ et que le comité qui s'occupe de l'organiser sous le contrôle de l'EgUse d'Angleterre avait déjà fait des plans pour en assurer l'avenir.

Mission de la Pointe Saint-Charles (presbytérienne), rue Saint-Charles à l'ouest. Cette œuvre commencée par M. Doudiet, l'ancien pasteur de l'église Saint- Jean, après avoir été provisoirement remise aux soins de M. le professeur Ch. Biéler, a été confiée à un étudiant de ce dernier, M, Georges Peck^ qui a eu la joie de voir le nombre des assistants au culte augmenter graduellement.

En 1874, C.-A. Tanner, pasteur de l'Eglise Saint- Jean (coin des rues Dorchester et Brownson), conçut l'idée d'avoir une mission au nord de la ville. Il loua une maison, rue Courville (Prince Arthur), et s'adjoignit un étudiant, I. Bruneau, pour l'aider dans son travail. La mission, bien petite à son début, fut pour quelques familles pourtant un moyen de convaincre. Elle dut changer de local plusieurs fois, jusqu'à ce qu'enfin les étudiants du Collège presbytérien s'y intéressèrent, firent l'acquisition d'un immeuble dans la rue Dufferin et s'assurèrent pour quelque temps les

^ C'est fait actuellement; l'inauguration de l'Eglise a eu lieu fin 1912.

services de leur collègue Guillaume Charles. Après un ministère d'un an il fut remplacé par M. I. Bruneau, resté là jusqu'en 1910, année de sa nomination au poste de Cornwall.

Cette œuvre, malgré le mouvement de la population et de nombreux décès, s'est plus que maintenue, c'est dire qu'elle a prospéré. Après un intérim, assuré par le professeur Biéler et ses étudiants, elle vient d'être remise aux soins de M. le pasteur Saint-Germaine

L'Eglise La Croix dont nous avons aussi parlé est aujourd'hui aux soins de M. le pasteur Rey autrefois à Namur.

La Mission de la rue Bourbonnière, dont le noyau est constitué par des fidèles de l'église La Croix, a eu pour pasteur M. Gallo actuellement à Brompton ^; elle est maintenant confiée aux soins de M. le pasteur Cl. Lapointe, qui est aussi chargé de l'enseignement dans les Instituts de la Pointe-aux-Trembles. M. Blouin a succédé à M. Lapointe, et M. Mousseau à M. Blouin.

L'Eglise Saint-Pàul^ à l'est dans la rue Ontario (baptiste), est une œuvre bilingue que conduit M. le pasteur A. Saint-James. De date récente, cette œuvre bilingue s'est rapidement développée, grâce au zèle

M. Saint-Germain.

^ M. Saint-Germain encouragé par de généreuses contributions a demandé au presbytère de prendre des mesures pour l'érection d'un temple. Il vient d'être inauguré.

- M. Gallo ancien prêtre breton, dont la pureté du style et la voix sympathique attirent l'attention et lui concilient les cœurs,, est à la tête d'une station missionnaire en formation.

de son pasteur et à rencouragement de rélément anglais qui s'y rattache.

L'Eglise de la rue Delisle (méthodiste), fondée par M. le pasteur de Gruchy qui avait repris l'œuvre de M. Sadler missionnaire. C'est l'une des plus jolies constructions protestantes françaises de Montréal. Ecole, presbytère et logement du concierge. M. le pasteur Halpeny en a la charge ^ C'est une œuvre difficile qui se fait dans cette partie ouest de Montréal, mais elle donne de précieux encouragements.

De la mort de M. le docteur Coussirat à la nomination de M. le professeur Ch. Biéler, les cours du collège presbytérien ont été assurés par des conférences de M. le professeur Bonet-Maury de la Faculté de théologie de Paris et par des cours de M. le pasteur L. Peyric, directeur des œuvres de la Maison Verte à Paris.

La Grande-Ligne, son église.

Tout en s'occupantde son œuvre scolaire, M. Roussy ne perdait pas de vue l'évangélisàtion des adultes; il projetait une paroisse protestante entourant son école missionnaire. C'est pour donner corps à ce projet que, de ses propres deniers, il acquit un terrain sur lequel on devait plus tard, se conformant à ses désirs, construire le temple de la Grande-Ligne.

En attendant qu'on eût un temple, M. Roussy avait

^ Il a été nommé directeur du Colportage Biblique pour la province de Québec et n'a pas été remplacé au moment où l'on met sous presse. Ses services sont assurés par les soins du D-- P. Villard et les maîtres de l'Institut méthodiste, MM. W. L. Chodat et Grosjean.

organisé des cultes réguliers qui se tenaient dans une des salles de la maison d'école. Les auditeurs étaient attentifs, ils venaient avec plaisir et croissaient dans la connaissance des choses de Dieu. Les progrès s'accentuaient, M. Roussy aurait sans doute pensé au temple qu'il avait eu en vue, mais la mort vint lui imposer un repos qu'il avait bien gagné, et le faire passer des peines de la terre aux gloires du ciel.

C'était pour la Grande-Ligne une bien grande perte ; les fidèles la ressentirent vivement mais n'en furent pas découragés. Il y avait alors dans le Vermont un jeune pasteur canadien qui travaillait de tout son cœur et dont le Seigneur bénissait l'activité. Comme on savait qu'il aimait son Canada, on lui fît appel. Quand M. A. Therrien, aujourd'hui docteur en théologie, connut les désirs de ses compatriotes de la Grande- Ligne, il hésita à répondre selon leur cœur; il avait été béni, la moisson était déjà blanche autour de lui, et son départ lui apparaissait presque à l'égal d'une désertion. Comme on insistait etque d'autre part il ne semblait pas qu'en abandonnant la belle œuvre qu'il avait commencée le développement en fût compromis, il finit par se laisser convaincre et accepta la succession pastorale de M. Roussy.

Les fidèles de la Grande-Ligne lui firent un bien chaleureux accueil ; ils étaient disposés à seconder les efforts du pasteur qu'ils avaient appelé et la suite montra qu'ils savaient tenir parole. A l'œuvre immédiatement, A. Therrien, secondé par l'Esprit de son Maître qu'il a toujours servi fidèlement, fut un moyen de réveil et dans son Eglise et dans l'Institut.

Il entreprit de faire construire le beau temple qui

abrite de nos jours la congrégation baptiste de la Grande-Ligne. Poursuivant l'idée de M. Roussy, on commença les travaux sur le terrain qu'il avait voulu offrir à sa congrégation comme un souvenir d'affection chrétienne; chacun y mit un peu du sien et, sans secours du dehors, la maison de l'Eternel fut cons-

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Chapelle de la Grande-Ligne

truite^ puis dédiée à la prédication de l'Evangile; c'était un nouveau Tabor, qui a vu la transfiguration de bien des âmes.

M. A. Therrien était tout à son œuvre quand la retraite de M. Lafleur vint de nouveau lui apporter les angoisses d'une séparation. A vrai dire ce n'était pas absolument une séparation, M. Therrien ne s'éloignait pas considérablement de la Grande-Ligne et il pourrait revoir ses enfants spirituels.

C'était une succession difficile que la sienne ; non pas à cause de difficultés qu'il y aurait à résoudre,

mais parce qu'il est toujours délicat de succéder à un homme d'expérience. M. Parent, qui venait de terminer de brillantes études au collège presbytérien sous la direction du professeur Coussirat, fut appelé à la desserte de cette congrégation. Il n'était un inconnu

pour personne. Enfant de la mission, si on peut ainsi parler, il avait été élevé dans une famille chrétienne, une des premières acquises à la Vérité dans la paroisse de Saint- Pie. Il avait donc de qui tenir et la succession, qui aurait été difficile pour plusieurs, fut, je ne dis pas une sinécure — il compromit sa santé en se surmenant — mais un succès. Bien doué pour la prédication, penseur original et clair, il sut se faire aimer de ses paroissiens et groupa autour de lui d'attentifs et intéressants auditoires.

Je l'ai dit, il se surmena et en 1906 il fallut dételer et songer au repos, M. Parent se soumit de bonne grâce. Après un an d'inactivité relative, car il prêcha de temps à autre, il s'essaya dans l'œuvre missionnaire à Montréal, puis l'essai ayant montré que les forces étaient un peu revenues, l'Eglise de la Grande-

Aï. Parent.

Ligne étant toujours vacante, il se rendit de nouveau au milieu de ses enfants spirituels qui Taccueillirent avec joie. Que Dieu y bénisse son ministère ^

L'Eglise de la Grande-Ligne est fréquentée durant

M. et Mme A. E. Massé Directeurs actuels des Instituts Feller (Grande-Ligne).

Tannée scolaire par les élèves de l'Institut, ce qui fait que le pasteur de cette Eglise a souvent autour de lui un auditoire de près de 400 personnes, belle Eglise de campagne qui réjouirait plus d'un pasteur de la cité.

Maskinongé.

Il ne manque pas d'observateurs superficiels ou malveillants pour attribuer des motifs intéressés à ceux

^ Aujourd'hui M. Parent a quitté la Grande-Ligne, c'est M. Revel, autrefois pasteur à Patterson, Etats-Unis, qui lui a succédé en septembre 1912.

qui abandonnent le catholicisme et acceptent l'Evangile ; on dit : Ce ne sont pas des conversions mais le résultat de querelles entre le curé et ses paroissiens. Quelquefois c'est vrai, mais dans la plupart des cas ce sont des âmes honnêtes, sensibles qui ont cherché

Eglise et Presbytère de Maskinongé.

en vain la paix dans les cérémonies de l'Eglise catholique et qui rencontrent providentiellement quelqu'un qui les met sur la bonne voie. Dans d'autres cas, nous n'avons pas honte de l'avouer, ce sont des difficultés avec les autorités ecclésiastiques d'un ordre tout matériel qui amènent à réfléchir et à chercher des arguments pour défendre des droits légitimes. Or avec une Eglise qui ne fait jamais de concessions, il faut se soumettre ou se démettre. Heureux est alors celui qui se retire s'il trouve cet Evangile qui reconnaît ses droits et lui accorde la liberté d'examen sous la direction de sa conscience. Nous avons dans l'histoire de nos missions plusieurs cas de cette nature. Le plus récent appartient à Maskinongé.

Maskinongé est une riche et vieille paroisse sur la route de Montréal à Québec au nord du Saint-Laurent. Il y a peu d'années le tracé du chemin de fer déplaça le centre de la population et tout un nouveau village se fonda sur les deux rives de la rivière. La paroisse décida de bâtir une nouvelle église à une demi-lieue de l'ancienne. De quel côté de la rivière allait-on bâtir ? Telle fut la question difficile à résoudre. Après quelques hésitations, Tévêque, le curé et les marguilliers s'accordèrent sur l'endroit le plus convenable. L'évêque planta la croix sur la rive nord-est et déclara que c'était là qu'on bâtirait l'église projetée. Soudain, pour des raisons connues de l'évêque, du curé et des marguilliers seulement, l'emplacement fut changé et l'Eglise fut bâtie sur l'autre rive ; il en résulta une division parmi les fidèles. Ceux de la rive nord-est, résolurent de construire une chapelle à leurs frais, ils espéraient qu'un prêtre leur serait envoyé et qu'ils formeraient une nouvelle paroisse. Déçus il résolurent de se réunir quand même à l'heure ordinaire pour prier en commun. Un dimanche un prêtre leur fut envoyé ; il usa d'autorité pour ramener les récalcitrants à l'obéissance. Voyant ses moyens de persuasion inutiles, il frappa un grand coup : il maudit la chapelle. Malgré cette situation nouvelle et inattendue les gens n'en continuèrent pas moins à s'y rendre pour prier.

C'est dans ces dispositions que les trouva un missionnaire de la Grande-Ligne. Il leur montra comment au nom de l'Evangile ils pouvaient légitimer leur résistance au despotisme de leur Eglise... Ils s'y refusèrent d'abord, mais les vérités jetées en apparence dans un

terrain durci, germèrent. Au bout de quelques semaines on invita le missionnaire à lire et à expliquer TEvangile pendant Theure ordinaire du culte. Ce fut le commencement. Quelques mois après, les auditeurs du missionnaire firent une confession publique de leur foi.

Dans une vieille et riche paroisse, il est peu de familles qui n'aient pas dans le clergé séculier, dans un monastère ou dans un couvent, un fils, un frère, un cousin, une tante, une cousine, quelqu'un de la famille enfin. Quand ceux-ci apprirent par la presse la désertion des leurs, ce fut toute une affaire et, le petit groupe de dissidents, gagné à la vérité évangélique fut assailli de lettres venant de toutes les parties du pays, des prêtres, des avocats et des 'nonnes s'improvisaient convertisseurs. Il s'ensuivit une correspondance active dont on a conservé soigneusement les originaux ; après avoir parcouru ces documents, le lecteur impartial ne peut s'empêcher de s'écrier : Quelle naïveté et quelle ignorance des faits historiques î

Que penser de prêtres, d'évêques, de professeurs d'histoire qui viennent vous dire : Il ne faut pas changer de religion, quand les apôtres, dont ils se disent les seuls successeurs, sont des convertis du judaïsme; et qu^eux-mêmes font d'incessants efforts pour convertir à leur Eglise les protestants et les païens.

Mais, ajoutent-ils, nous seuls, nous avons la bonne religion; affirmation purement gratuite, qu'il faut commencer par prouver avant de pouvoir la faire accepter. Nous savons sur quelles preuves purement traditionnelles, Rome appuie ses prétentions. Par contre les Eglises de la Réforme ont des arguments

irrécusables pour justifier leur foi. Elles comprennent mieux, enseignent plus purement et pratiquent plus exactement la religion chrétienne que ne le fait TEglise romaine; voilà pourquoi nous engageons ses adhérents à la quitter.

Une autre affirmation dans ces lettres adressées aux chrétiens de Maskinongé, c'est que TEglise romaine seule a fourni des martyrs à la cause du christianisme. Mais que fait-on des martyrs de TEglise chrétienne qui existait avant TEglise romaine ? Que fait-on de ceux qu'elle a fait mettre à mort? De tous les saints de l'Eglise réformée qu'elle a fait mourir même en France, sous Catherine de Médicis et sous Louis XIV? Que fait-on des martyrs missionnaires protestants qui ont sacrifié leur vie sur des terres lointaines ? Est-ce par ignorance ou mauvaise foi qu'on ignore ces glorieux témoins de la vérité chrétienne ? Jésus qui a dit : « Allez, prêchez l'Evangile à toute créature », n'a pas dit : « Ecrivez des Hvres et des traités ; répandez des Bibles et des Nouveaux Testaments. » Voilà condamnés les moyens employés par les protestants pour propager la vérité chrétienne. On a le droit de répondre : « Jésus a-t-il dit de bâtir des églises, des couvents, des monastères, des confessionnaux; de fabriquer des chapelets, des scapulaires; d'imprimer des bréviaires et de lancer des lettres pastorales et des encycliques ? Poser la question, c'est la résoudre.

Une vieille question.

Dans chacune des lettres adressées aux dissidents de Maskinongé, il est une question qui revient sans cesse et à laquelle le lecteur nous permettra de répondre. Ce n'est pas que la question soit nouvelle, mais elle est reproduite partout dans le monde catholique romain. Il semble que lorsqu'on nous a dit: « Où étiez-vous avant Luther et Calvin? » on doive s'effacer et tout honteux ne plus oser lever les yeux. A cette question nous répondons par d'autres questions ; c'est notre droit et nous disons: «Où était ce courant d'eaux pures de la vérité chrétienne avant qu'il fût souillé par les détritus des villes qu'il traverse ? Il jaillissait de la pensée de Jésus-Christ et des livres inspirés qui en ont conservé et transmis les souvenirs ; c'est à ces eaux pures avant d'avoir été contaminées par les égouts des villes que nous allons nous désaltérer aujourd'hui, malgré tout ce que l'enseignement faux de Rome et ses pratiques superstitieuses ont fait pour rendre incrédules les peuples qui pensent. » D'autres ont répondu: « Où était votre visage avant que vous l'eussiez lavé ? Les Réformateurs n'ont fait que laver le visage de l'Eglise. Notre religion ne date pas d'hier. Si même elle était le résultat de découvertes nouvelles, ce ne serait pas nécessairement un défaut ; ce n^est pas un défaut d'être jeune; une vérité nouvellement trouvée vaut mieux qu'une vieille erreur depuis longtemps pratiquée. La lumière électrique vaut mieux que les anciennes chandelles de suif. Mais qu'on se tranquilise; en fait de religion, nous savons

que nous ne pouvons trouver rien de mieux que renseignement apostolique et nous croyons avec l'encyclique pontificale de 1891 que « pour régénérer une société il faut remonter à ses origines ». Cest ce qu'ont fait nos Réformateurs. Ils ont débarrassé l'Eglise des additions postiches et des concessions faites au paganisme. Ils ont remis le flambeau de l'Evangile sur son chandelier afin qu'il éclairât le monde. A sa lumière, ils se sont mis à arracher les préjugés qui avaient enfoncé leurs racines vivaces dans le sol fertile de l'ignorante crédulité humaine. Dieu soit béni, nos titres de noblesse remontent jusqu'au premier siècle de l'Eglise apostolique. Nous avons derrière nous une longue lignée d'ancêtres dont nous pouvons être fiers. »

Pour rassurer les lecteurs nouvellement convertis, nous désirons leur montrer que dans tous les siècles, comme au temps d'EHe, Dieu s'est réservé des hommes qui ont rendu leur témoignage à la vérité chrétienne.

M. le doyen Doumergue, de la faculté de théolegie de Montauban, a écrit ^:

' « L'Eglise s'était peu à peu corrompue, des erreurs et des abus sans nombre, l'ambition, l'orgueil, l'esprit de domination s'étaient glissés dans son sein ; elle était devenue un foyer d'intrigue; elle avait laissé prédominer les formes, la passion des cérémonies; elle avait proclamé le mérite des œuvres ; elle en était venue à la théorie des indulgences. Elle avait mis l'Evangile sous le boisseau en en interdisant la lecture.

' Extrait du Manuel du Protestant disséminé, par M. le pasteur Barbery, récemment entré dans son repos.

» Nos pères, ce sont de ces chrétiens des trois premiers siècles, ces humbles fidèles, ces héros, ces martyrs qui, plutôt que de renier leur Sauveur, de se dessaisir des écrits sacrés ou de se prosterner devant des statues, se laissèrent torturer, crucifier^ jeter aux bêtes du cirque, brûler sur les bûchers.

» Pendant ces trois siècles en effet l'Eglise s'est conservée pure et fidèle sous le feu de la persécution ; aussi est-elle pleine de nos ancêtres . Ses membres étaient de vrais protestants ; ils s'inquiétaient peu des formes ; leur culte était simple comme le nôtre. Ils ne voulaient savoir autre chose pour leur salut que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié.

» Mais au IV^ siècle, quand l'empereur Constantin se convertit au christianisme, le monde fit irruption dans l'Eglise. Le clergé se constitua, la hiérarchie s'organisa; les évêques jusqu'alors simples pasteurs, devinrent des prélats, des princes orgueilleux, ambitieux, hautains et dominateurs.

» Et comme la Bible condamne l'orgueil et l'esprit de domination, le clergé, toujours plus puissant et plus mondain, pour se protéger, finit par défendre au peuple de lire ce livre pour s'en tenir à l'enseignement de l'Eglise. Alors les erreurs, les abus, les superstitions se glissèrent en foule dans l'Eglise. Les commandements des hommes prirent le pas sur les commandements de Dieu. Le nombre des protestants, — on ne leur avait pas encore donné ce nom, mais ils protestaient déjà, — des vrais chrétiens, diminua. Mais il y en eut toujours. Toujours il y eut des hommes qui s'élevèrent au nom de la Parole de Dieu contre l'introduction dans l'Eglise de coutumes juives ou

païennes, contre Tautorité toujours plus grande que s'arrogeaient le clergé et le pape, contre les abus, les erreurs et les corruptions qui augmentaient toujours. Pour se défaire de ces protestants, l'Eglise les déclara hérétiques, les excommunia, les brûla, ce qui était plus facile que de les réfuter et de les convaincre. Tous ne furent pourtant pas excommuniés et brûlés. Quelquesuns de ceux que nous pouvons considérer comme nos ancêtres spirituels occupèrent un certain rang dans l'Eglise. Mentionnons le concile d'Illibéris (Espagne) qui, en l'an 300, proteste contre le culte des images : « Il nous semble bon, dit-il, qu'aucune » peinture ne soit introduite dans l'Eglise, de peur » qu'on ne serve et qu'on n'adore ce qui serait peint » sur les murailles. »

» A la fin du IV"" siècle saint Jean Chrysostome demande qu'on donne la Bible au peuple; loin d'affirmer avec l'Eglise romaine que l'Eglise est au-dessus de la Bible, il déclare que toutes les choses essentielles sont clairement enseignées dans le saint Livre. Il s'élève en outre contre la nécessité de la confession auriculaire, prétend qu'il faut aller directement à Dieu et qu'il n'est pas besoin d'intercesseur.

» Au IV^ siècle saint Augustin, le célèbre évêque d'Hippone enseigne le salut par grâce et proteste contre la puissance croissante du clergé et contre le culte des images.

» Lorsque j'entrai dans une église de Palestine, dit saint Epiphane en 366, je vis sur la porte un voile sur lequel était peinte l'image de Jésus-Christ et dans le temple la figure d'un saint. Cela étant contraire à la lettre et à l'esprit de l'Ecriture sainte, je déchirai ce

voile et conseillai au concierge de s'en servir pour en couvrir un pauvre.

» Au IIP siècle Tertullien comprend la cène comme nous.

» Vigilence s'élève contre l'usage des reliques et les miracles qu'on leur atlribue, contre l'adoration des saints, les processions, la coutume de brûler des cierges en plein jour, contre les jeûnes et la vie monastique.

» Nos ancêtres, ce sont ceux qui comme Grégoire déclarent que quiconque s'appelle évêque universel est dans son orgueil le précurseur de l'Antéchrist.

» La Bretagne refuse de se soumettre à ce pouvoir, l'Espagne et la Gaule l'imitent considérablement. Nos ancêtres, ce sont ceux qui comme ces trois cents évêques réunis à Francfort en 794 condamnent le culte des images; qui, comme Alcuin, le maître de Charlemage, recommandent la lecture assidue de la Bible où ils ont trouvé la doctrine protestante de la justification par la foi.

» Ce sont ceux qui, comme l'illustre Agobart, évêque de Lyon, déclarent qu'il faut détruire les images et opposent à Rome la Bible; ceux qui, comme Ratramne, protestent contre la présence réelle dans la cène ; ceux qui, comme Claude de Turin, s'élèvent contre la vénération des reliques et le culte des saints, l'introduction des croix et des images dans les églises et le salut par les œuvres; ceux qui, comme Béranger, combattent la transsubstantiation ; ceux qui, comme Anselme, affirment l'autorité absolue de la Bible et la surabondance des mérites expiatoires de Jésus-Christ et qui nient l'immaculée conception de la sainte Vierge.

» Nos ancêtres, ce sont ceux qui, comme Pierre de Bruys au XIP siècle, déclarent que Dieu n'est pas corporellement dans la cène et qu'il ne faut pas prier pour les morts ; ceux qui, comme Arnaud de Brescia, demandent la réforme du clergé et qui, comme Pierre de Bruys, sont brûlés vifs.

» Voici enfin les Vaudois : on a affirmé qu'ils remontent au premier siècle de l'Eglise et que leurs pères furent des chrétiens qui, repoussés dans leurs vallées du Piémont, et séparés du monde, gardèrent plus pures et plus intactes les croyances primitives.

» D'autres au contraire pensent qu'ils doivent leur nom et leur origine à un riche marchand de Lyon, Pierre Valdo, au XII'' siècle; frappé par la mort subite d'un ami et inquiet de son salut, il lut la Bible, y trouva la paix de son âme, la fit traduire; en répandit des copies et envoya partout des disciples pour ia lire et l'expliquer. La persécution s'acharna contre eux; elle les chassa partout, mais partout aussi ils répandirent leurs idées. Dans le midi de la France, en Italie, en Moravie, dans les Pays-Bas et jusqu'en Angleterre. Ils ne reconnaissent pas l'autorité du pape, ni au prêtre le pouvoir de pardonner les péchés; ils s'appuient sur l'autorité de la Bible d'où leur nom •d'hérétiques bibliques.

»' Louis XII, auprès de qui on les avait calomniés, s'écria après enquête : « Ces gens-là sont bien meilleurs que nous ». Et François P*" ayant lu leur confession de foi demanda tout ébahi en quel endroit on y trouvait faute.

» Quand la Réforme commença, les Vaudois y adhérèrent; mais bientôt la persécution les poursuivit

en Provence, à Mérindol, Cabrières d'Aigle et ailleurs- » Quatre hommes se distinguèrent parmi les précurseurs de la Réforme : Wicleff, prêtre professeur, et théologien anglais, acquis de bonne heure, la lecture de la Bible lui ayant dévoilé les erreurs dans lesquelles l'Eglise était tombée. Il écrivit contre les moines, leur paresse et leurs vices, un livre terrible; il prêcha le pur Evangile et envoya des disciples l'annoncer dans toutes les directions; il traduisit la Bible en langue vulgaire et publia de nombreux traités contre la messe et l'eucharistie. Ses idées se répandirent au loin. Après sa mort, en 1384, ses disciples furent persécutés, le concile de Constance de 1415 le déclara hérétique et condamna son corps à être exhumé et brûlé avec ses livres.

» Le second fut Jean Huss, qui naquit en Bohême ; professeur en théologie, prêtre, prédicateur et chapelain de la reine Sophie de Bavière, lui aussi, fut amené à considérer la Bible comme l'autorité suprême dans l'Eglise. Les ouvrages de Wicleff le confirmèrent dans ses idées nouvelles ; il dénonça les fausses reliques, la pratique des indulgences. Excommunié avec la ville de Prague tout entière, il n'en continue pas moins à prêcher. Sommé dé comparaître devant le concile de Constance, il s'y rendit. Malgré le sauf-conduit de l'empereur, le concile, qui estima qu'on n'est pas tenu de garder sa parole envers les hérétiques, le livra aux flammes en 1415 !

» Parmi ses nombreux disciples on compte Jérômede Prague, son compagnon d'œuvre. Le concile le fit également brûler après deux ans de captivité. Lesdisciples de Jean Huss, souvent confondus avec les

Moraves, avaient environ deux cents lieux de culte quand la Réforme éclata.

» Le quatrième précurseur fut un italien Jérôme Savonarole, moine dominicain. Frappé par la corruption de l'Eglise, il tenta de la réformer. Son éloquence attira au pied de sa chaire toute la population florentine. Lui aussi fut condamné à être brûlé en 1498.

» Tous les quatre furent des précurseurs de la Réforme. Les infamies se multiplient, trois femmes, trois courtisanes font nommer pape leurs fils et leurs amants. Les protestations s'élevaient toujours plus nombreuses; le concile de Pise (1409) avait déclaré qu'il était urgent que l'Eglise fût réformée quant à sa foi et à ses mœurs, dans son chef et dans ses membres; puis, joignant l'exemple au précepte^ avait déposé deux papes. Jamais l'EgHse n'avait été plus dégénérée dans sa foi, dans "son culte et sa morale. Elle en était venue à accorder à prix d'argent le pardon des péchés, l'absolution des crimes les plus infâmes. Non seulement des crimes passés, mais des crimes qu'on avait l'intention de commettre; c'est ce qu'on appelait : vendre des indulgences. Le scandale était à son comble. C'est alors que Dieu suscita des réformateurs. Ils n'innovèrent rien ; ils ne firent que restaurer l'Eglise de Jésus-Christ, remettre au jour les écrits des prophètes et des apôtres, la Bible. Eclairée par la Bible, ils portèrent la main sur les abus, les erreurs, l'idolâtrie qui s'était glissée dans l'Eghse; ils ne furent pas des hérétiques et nous ne le sommes pas plus qu'eux; les hérétiques ce sont ceux qui se sont séparés de Jésus-Christ; ce sont les catholiques qui acceptent, croient et pratiquent une foule de choses

que Jésus et les apôtres n'ont ni crues, ni acceptées, ni pratiquées, ni commandées.

» Le catholicisme n'est qu'un christianisme dégénéré envahi par l'idolâtrie et la superstition, qui a rabaissé l'idéal chrétien et chez lequel le sentiment du péché est émoussé, la notion du bien et du mal est altérée.

» La Réforme fut un réveil de la conscience, une renaissance de l'âme humaine. Les Réformateurs furent des hommes de foi et de dévouement, des hommes de Dieu. On les a calomniés; sans doute, ils ne furent pas infaillibles, ils eurent leurs faiblesses, leurs erreurs; mais l'histoire impartiale leur rend justice; elle proclame la pureté de leur vie, la grandeur de leur science, de leur zèle et de leur foi.

» Ces hommes, nous les vénérons; mais nous ne nous réclamons pas d'eux; nous ne nous réclamons que de Jésus-Christ, notre seul modèle, notre seul Sauveur.

» Le plus célèbre d'entre eux, Martin Luther, étudia d'abord le droit; puis accablé sous le poids de ses péchés, il entra dans un couvent, mais n'y trouva pas la paix. La Bible, et en particulier ces paroles : « Le juste vivra par la foi » (Romains I, 17), la lui procurèrent. Il prêcha le pur évangile à Wittemberg.

» A ce moment un moine, Tetzel, vendait par toute l'Allemagne des indulgences; cet odieux trafic souleva l'indignation de Luther. Il afficha à la porte de l'église du château de Wittemberg 95 protestations et affirmations (thèses) contre les indulgences. C'était la veille de la Toussaint, le 31 octobre 1517, date mémorable! La Réformation commençait. Le pape lança contre Luther une bulle d'excommunication. L'empereur

le cite à comparaître devant la diète de Worms. Luther s^y rend; à ceux qui le pressent de se rétracter, il répond : « Tant qu'on n'aura pas prouvé par le témoignage des saintes Ecritures ou par d'autres arguments clairs et péremptoires que je suis dans l'erreur, je ne croirai ni au pape, ni aux conciles, car il est à la connaissance de chacun que les papes et les conciles se sont trompés et contredits. Me voici, je ne puis autrement, que Dieu me soit en aide » ! Le lendemain, l'empereur le mit au ban de l'empire, c'est-àdire permit à quiconque le rencontrerait de le livrer pour être mis à mort. Comme le Réformateur s'en retournait, des cavaliers envoyés par son protecteur Frédéric de Saxe le saisirent et l'emmenèrent au château de la Wartbourg. Il y resta neuf mois, inconnu de tous et y traduisit la Bible en allemand. Cette traduction, de l'aveu de tous les connaisseurs, est un^ vrai chef-d'œuvre qui fixa la langue. Il en sortit enfin pour consolider la Réforme compromise par des hommes de désordre.

» C'est à la diète de Spire (1529), convoquée par l'empereur Charles- Quint pour détruire l'hérésie, que les princes partisans de la Réforme protestèrent contre les mesures qui y furent prises et contre la condamnation de Luther ; c'est pourquoi ils reçurent le nom de protestants, donné dès lors à toutes les Eglises et à tous les chrétiens détachés de Rome.

» En 1524, il quitta sa robe de moine. Un an après il épousa Catherine de Bora. Les calomnies ne lui ont pas manqué. On a parlé de son inconduite; aucun historien n'y croit; Bossuet lui-même affirme qu'il mena une vie sans reproche. On l'a souvent dit : S'il

avait été un homme dissolu, l'exemple du clergé catholique lui aurait appris à se passer d'une épouse; et s'il avait poussé à la Réforme par le désir de se marier, il n'eût pas attendu huit ans pour jouir du bénéfice de son entreprise. L'ambition et l'intérêt ne tinrent aucune place dans sa vie; il vécut et mourut pauvre et préféra cette pauvreté à tous les honneurs et à toutes les richesses dont on eût payé sa rétractation s'il eût voulu.

» La Réforme éclata presque en même temps dans tous les pays d'Europe; ce fut partout une explosion subite de la vérité et de la vie chrétiennes, longtemps obscurcies et comprimées. L'invention récente de l'imprimerie permit à l'âme humaine de s'épanouir au jour des purs rayons qui s'échappaient de la Bible retrouvée et partout répandue. Chaque pays eut son réformateur; Knox en Ecosse, Zwingle dans la Suisse .allemande, Farel dans la Suisse romande. En 15 12 en France, un savant professeur à l'Université, Lefèvre d'Etaples, avait proclamé la grande vérité que Dieu seut par sa grâce, par la foi nous justifie pour la vie éternelle. C'était le début de la Réforme en France; cinq ans avant d'avoir éclaté en Allemagne. Parmi les premiers adhérents à la Réforme, on remarque l'évêque de Meaux, Briçonnet, un conseiller de la cour du roi, Louis Berquin, Marguerite de Valois, sœur de François L^ Celui qui joua le plus grand rôle fut Jean Calvin, né en 1509 à Noyon en Picardie. Comme Luther, il commença par étudier le droit ; en 1533 il se convertit aux idées nouvelles ; la persécution le força à fuir, d'abord à Angoulème, puis à Bâle où il écrivit V Institutiort Chrétienne, l'un

des premiers chefs-d'œuvre de notre langue, vrai monument de foi et de science chrétienne.

» En passage à Genève, il s'y fixa sur Tadjuration de Farel. Ses adversaires le forcèrent à se réfugier à Strasbourg, où il épousa Idelette de Bure.

» Rappelé à Genève, il en devint le législateur d'une république naissante, qui fut un foyer de lumière et de moralité ; il fonda un collège et une académie ; comme Luther il vécut et mourut pauvre.

» En avons-nous assez dit pour répondre à cette vieille question : Où étiez-vous avant Luther et Calvin ? Nos ancêtres nominalement dans l'Eglise ou hors de l'Eglise forment à travers les siècles la plus belle chaîne qui rattache nos Eglises chrétiennes modernes aux temps apostoliques. »

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