‹ Histoire du R.P. de Clorivière, de la Compagnie de JésusChapitre 110 sur 315 · LIVRE ni. CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE ni. CHAPITRE II

ces honteux divertissements. Sa parole fut entendue ; l'année suivante, il en eut une preuve manifeste. Quelques étourdis, que ses prédications n'avaient pas changés ou que l'occasion avait rendus faibles, essayèrent de reprendre les traditions anciennes, el parcoururent les rues de .Paramé dans des travestissements aussi ridicules qu'indécents. Mal lour en prit : le peuple, indigné de leur insolence et de leurs provocations, les chassa avec opprobi-e et au milieu de la risée universelle, et ils eurent grand'peine à se dérober par la fuite à une correction plus complète.

C'était un triomphe; mais il fallait ruiner tout h fait le vieil usage. Le P. de Clorivière ne trouva pas de moyen plus efQcace que celui dont s'étaient servi, deux siècles auparavant, dans des circonstances semblables, deux missionnaires de la Compagnie de Jésus'. Il exposa le Saint Sacrement pendant ces jours de folie, et il invita les fidèles à venir l'adorer. Ceux-ci répondirent avec empressement à son appel,

1, C'était en ISSC, l'année même où mourut saint Ignace, Ce» Vtns donnaient les exercices spirituels à Macerata, pelile ville des Etats de l'Eglise. Craignant de voir la foule toujoun prompte an plaisir el aux fêtes, déseiier l'église et leur chaire, et courir au spectacle profane qu'on lui avait prépara, ils exposèrent le Très SaintSacrementau milieu des fleurs et de l'éclat de mille lumières. Les liabitanta de MaceratadounËrent raison au zèle de Ivurs apôtres; ils rougirent de laisser le Maître du ciel ponr des histrions, et pendant les trois jours de carnaval, ils vinrent en grand nombre, les plus notables d'entre eux A leur tête, lui faire une cour assidue. Saint Ignace n'eut que le temps de bénir No Ire -Seigneur d'avoir inspiré cette pensée à deux de ses fils. Les années suivantes, la pieuse industrie fut reprise par d'autres missionnaires et s'étendit de proche en procbe; bientôt les Souverains Pontilesl'earichirenld'induigences, et aujourd'hui elle est répandue dans le monde entier.

et ainsi le bien commencé par la honte et par la crainte des jugements de Dieu se continua par l'amour et par la piété.

A côté de cette œuvre, il ne tarda pas à en établir une autre non moins féconde et non moins belle, et qui, comme la première, doit son origine à la Compagnie de Jésus ; nous voulons parler de T Association de la Bonne-Mort, cette ligue admirable par laquelle des chrétiens unissent leurs efforts, et mettent en commun leurs bonnes œuvres et leurs prières, pour s'assurer la grâce suprême de la persévérance finale.

Ces œuvres ne lui faisaient pas perdre de vue les moyens essentiels de sanctification sans lesquels la vie chrétienne, et surtout la piété, ne peuvent ni se maintenir, ni se développer. Le diocèse de Saint-Malo n'avait point échappé aux atteintes du Jansénisme; il en avait été infecté presque tout entier sous l'administration de Mgr Desmarets. La haute piété et les lumières du successeur de Mgr Desmarets, Mgr de la Bastie, n'avaient pu l'en purger entièrement. Parmi les prêtres qui avaient refusé de rétracter leur appel contre la bulle UnigenituSj le curé de Paramé s'était distingué par son obstination. La gloire de mettre un terme à ces résistances était réservée à Mgr des Laurents; il eut la consolation de voir tous ceux de ses prêtres qui étaient encore attachés à Terreur, la rétracter solennellement et se soumettre sans restriction à toutes les décisions de l'Eglise ^ Mais le schisme, détruit dans son principe,

i. P. DE Gloriviére, Vie de M. de Montfort, p. 177, note. — Tresvaux, LEglise de Bretagne, n. 248.

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se survivait à lui-même dans plusieurs do ses conséqoences. Les sacrements, surtout ceux de pénitence et d'eucharistie, étaient peu fréquentés; je ne sais quel respect, dont la négligence était bien aise de se couvrir, éloignait de la table sainte et du tribunal de miséricorde un grand nombre de fidèles. Le P. de Clorivière ne se donna point de repos qu'il n'eût fait disparaître ces derniers restes de la funeste hérésie, et remis en honneur des pratiques si chères au Cœur de Notre-Seigneur et si profitables aux âmes.

La dévotion à la sainte Vierge n'avait pas été plus épargnée. Sous prétexte de témoigner plus d'honneur à Jésus-Christ, on aSectait de ne payer à Marie qu'un tribut mesuré d'hommages, comme si la gloire de la Mère n'était pas la gloire du Fils, et comme s'il était possible d'exagérer dans le culte qu'on lui rend, du moment qu'on n'oublie point sa condition de créature. Le P. de Clorivière avait bien des fois gémi sur cette parcimonie méticuleuse et jalouse ; il avait soupiré bien des fois après le jour où sa langue serait déliée, et lui permettrait de donner un libre cours aux sentiments de sa tendresse liliale. Aussi mêle-t-il le nom de Marie à tous ses discours; il exalte sa puissance et sa bonté incomparables, il recommande- ses fêtes; le jour de l'Assomption, il renouvelle solennellement avec son peuple le vœu de Louis XIII, et il se consacre pour toujours à celte glorieuse Souveraine.

Toutes les brebis de son troupeau lui étaient chères: mais, à l'exemple du divin Pasteur, il avait une tendresse particulière pour les pauvres. Sa bourse était toujours ouverte pour les secourir. Ses

ressources personnelles, les revenus de sa cure et de la chapellenie passaient en grande partie entre leurs mains. Comme il donnait tout et ne témoignait nul souci de grossir son temporel, quelques-uns de ses paroissiens essayèrent de se prévaloir à leur profit de son désintéressement, et ils cessèrent de lui payer la dîme. C'était une injustice envers l'Eglise et envers les pauvres : il réclama. Il le fit sans aigreur, mais avec fermeté, oc II aurait préféré ne rien dire et les laisser dans l'ignorance; mais cette ignorance était affectée, » et ne les exemptait pas de péché. Il leur rappelait donc une obligation imposée à leur conscience par un droit sacré; du reste, il en prenait rengagement devant eux; il ne retiendra rien de cet argent ; a il le donnera tout entier aux pauvres et à ceux de Tendroit même » où les dîmes auront été payées. Pour lui, son genre de vie était des plus simples. Il avait longtemps vécu à Técole de la pauvreté, et à cette école il avait appris à se passer des recherches du luxe et du confort. Il semblait, dit l'auteur de sa vie, ne se souvenir du goût des aliments que quand il devait les partager avec des invités. Ayant reçu, un jour de carême, la visite d un gentilhomme de ses parents, M. Picot de Prémesnil, il recommanda à sa cuisinière de ne pas servir certaine morue qu'elle mettait ordinairement; et comme celle-ci se récriait, disant qu'elle n'en avait pas donné d'autre depuis le mercredi des cendres : a Elle est assez bonne pour moi, répondit-il, mais elle ne vaut rien pour les autres ^ »

i. La Vie du R. P, Pierre-Joseph Picot de Clorivière, p. 44.

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Il avait cependant une habîtinlo, qui pouvait paraître s'éloigner de cette extrOnn' simpticitd. Par nécessité, par hygiène, ou par toiil autre motif, il prenait chaque jour une tasse dr café après son repas. Il en fit bientôt le sacrifie : voici iv quelle occasion.

Il travaillait depuis longtemps à la conversion d'un pécheur obstiné; c'était le seul homme de sa paroisse qui eût résisté à son zèle : exhortations, prières, menaces, tout s'était brisé sans fruit contre ce cœur endurci. Pour l'amollir, il fallait la vertu du sacrifice. Un jour, après la messe, faisant 6011 action de grâces devant l'autel de la Sainte Viergf. le bon pasteur recommandait à la Mère de mis'' ri corde et ù son divin Fils cette brebis rebelle ; « Je la veux, disait-il ; que vous offrirai-je en échange?» et subitement inspiré, il fit la promesse de ne plus jamais approcher de ses lèvres une tasse de café, -il obtenait cette conversion. Dieu agréa l'offrande de son serviteur et le pécheur fut vaincu. Le P. de Ctoiivièrc fut fidèle à sa proriiesse, et pendant près de quarante ans qu'il vécut encore, jamais il ne consentît à y manquer. malgré tous les prétextes de l'hygiène et toutes les sollicitations*.

Après avoir consacré à ses paroissiens le meilleur de son temps et de son zèle, le Hecleur de Paramé ne laissait pas d'étendre une partie de sa sollicitude sur les étrangers, Anglais et Aniéricaina, que le.'* affaires ou les plaisirs attiraient en grand nombre, à

i. Le p. p. J. Picot de Clorivière. — Nntices historique» sur quelques membres de la Société des Pères du Sacri-Cceur,... par leP. Guidée, T. I, p.299.

Saint-Malo et sur les plages voisines; presque tous étaient protestants. C'est parmi eux qu'il entreprit de gagner quelques âmes à Notre- Seigneur et à la vérité. Par ses études, spécialement dirigées en \Tie de la controverse avec les réformés, par sa connaissance de la langue anglaise, il était parfaitement pi'i'paré à ce ministère. La «iiecasBion se faisait q\ii'lquefois par écrit; plus habituellement, elle ^'i-iTgageait de vive voix; et dans ces conférences niriiilières, où l'attaque et la défense passaient tour à tmii' d'un interlocuteur à l'autre, c'est la vérité qui iiiii^sait presque toujours par triompher. Les préjugés tombaient l'un après l'autre; la lumière de la foi se lrv;tit peu à peu dans l'esprit, et la grâce de Dieu ai<l;mt, la volonté se déclarait vaincue et renonçait à uni' doctrine qui avait été surtout le malheur de la naissance. Les pieuses et touchantes cérémonies de l'alijuration suivaient ces heureuses victoires; elles avaient lieu d'ordinaire, pour éviter le bruit et l'éciat, dans quelque oratoire privé, dans quelque chapelle (le l'ommunauté religieuse; et tout y respirhit la joie di.' l'Eglise retrouvant ses enfants et leur ouvrant son cœur.

En 1678, le P. Maunoir, le thaumaturge et l'apôtre di' la Bretagne, était venu donner une mission à Mimcontour, dans le diocèse de SaintrBrieuc. On avait vu se renouveler partout, sur les pas de l'homme il-; Dieu, les merveilles de conversion qui avaient illiistpé les courses de saint Vincent Ferrier. hiipuissant à recueillir par lui-même tant de riches moissons, le P. Maunoir avait recruté dans les rangs du clergé séculier toute une légion d'auxiliaires; de

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simples prêtres, des chanoines et même des évêques s'étaient enrôlés à l'envi dans cetle milice apostolique; et quand il donnait une mission dans quelque paroisse, ces apôtres volontaires accouraient du voisinage, au nombre de quarante ou cinquante, se joindre à lui et prendre leur part du travail.

A la mission de Moncontour, et l'annôe suivante, à celle de Lamballe, un des premiers à se joindre au P. Maunoir avait été M. Leuduger, Recteur de Piouguenast. Il fit paraître en ces deux circonstances des qualités si extraordinaires, que, par un accord tacite de ses confrères, il fut établi clief des missions dans les diocèses de Saint-Brieuc, de l)ol et de Saiut- Malo où le P. Maunoir, retenu parmi les populations de la Basse-Bretagne, ne pouvait pas pénétrer. M. Leuduger mourut en 1722 après avoir renouvelé tout le diocèse de Saint-Brieuc, prtHrea et fidèles; son héritage fut recueilli par de dignes succes.seurs et continua de prospérer entre leurs mains.

A l'époque où nous sommes arrivés, le directeur des missions de la Haute-Bretagnn était M. l'abbé Gormaux, curé de Plaintel, homme d'un zèle ardent qui avait, comme il disait lui-mém<^ la folie de la chaire, et dont la parole opérait partout des fruits merveilleux. C'est à son école que le Recteur de Paramé fit son apprentissage des missions. La première à laquelle il prit part fut celle de Plénée, en 1785. a Je n'avais point encore vu de mission, écrit-il à son frère, M. de Limoëlan; j'ai été enchanté

de celle de Plénée J'ai admiré dans tous les

ouvriers beaucoup de candeur et de simplicité, jointes à de grands talents. J'estimais déjà beaucoup

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et j'aimais singulièrement M. Cormaux; mais ce que j'ai vu en lui pendant la mission me le fait regarder à présent comme un homme doué de rares

talt?nts Il parle en homme rempli de l'esprit de

Dieu; il a le don de toucher et de gagner les cœurs.... Pour moi, je suis monté en chaire tous les jouis, et un jour jusqu'à deux fois. Il m'a semblé qu'on m'écoutait avec intérêt et que plusieurs étaient tuiii'liés — »

Une seconde mission fut donnée la même année à Plaiatel, dans la paroisse de M. Cormaux. Les lapiiorts d'amitié commencés à Plénée devinrent plus itUimes à Plaintel; la communauté de zèle, le désir dt' luire de grandes choses pour Dieu, l'esprit de (iriiio et de sacrifice unirent de plus en plus iHii'ilement le directeur des Exercices et le simple missionnaire, et les préparèrent, sans qu'il leur filt ftiicore possible de pénétrer les secrets de la Provi- <I(?iice, à s'associer, un jour qui n'était plus éloigné, aux mêmes desseins.

Au temps où M. Leuduger était à la tête des missions, le vénérable Grignion de Montfort était venu lui prêter, pendant six mois entiers, le concours de sa puissante parole. Pour ranimer le souvenir de ces lieux grands apôtres et exciter, par le spectacle (11' kurs vertus, le zèle de leurs successeurs, le curé <k' Ptaintel et le P. de Clorivière entreprirent de retracer l'histoire de leur \ie et de leurs travaux apostoliques. M. Cormaux s'attacha à M. Leuduger; le P. de Clorivière au vénérable Grignion de Montfort, et dédia son livre à M"" Victoire, fille de Louis XV, et sœur de l'illustre Carmélite de Saint-Denis.

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Résumant en quelques traits le caractère de son héros : « On peut dire, écrit le P. de Cloriviére, que Dieu le fit voir comme un phénomène brillant au commencement de ce siècle, et qu'il fit éclater en lui, d'une manière toute particulière, la sainte folie de la croix, afin de confondre d'avance celte sagesse oi^eilleuse qui, de nos jours, s'est portée à des excès d'impiété dont le monde n'avait encore point vu d'exemple. » Comme tous les hommes qui ont foulé aux pieds la sagesse humaine et se sont livrés sans réserve à l'action de la grâce, le 8or\'itcHr de Dieu fut exposé à l'épreuve de la contradiction. Des fidèles, des ecclésiastiques, des évéques mémo hlâmèrent les élans d'un zèle qui leur paraissait indiscret, et à plusieurs reprises, le vaillant apôtre se vit frapper de la sentence d'interdit. Ces sortes d'épreuves, où la vigilance et la bonne foi des pasteurs sont trompées par les faux rapports des méchants et des envieux, ou par les alarmes des prudents et des timides, se rencontrent dans la vie de tou^ ceux que la grâce a jetés, pour faire le bien, hors dos sentiers battus. Il suffit au P. de Cloriviére pour justifier son héros, d'exposer les faits. La cause du vénérable Grignion de Montfort fut introduite en 1838; trente ans plus tard, le 29 septembre 1869, le Souverain Pontife Pie IX signa le décret qui proclanuiit théroicité des vertus du serviteur de Dieu, et permettait de procéder à la discussion des quatre miracles; et aujourd'hui, les deux grandes familles spirituelles laisséesparlevénérableGrignionde Montfort pour continuer son œuvre, les Missionnaires de la Conipagnir de Marie et les Filles de la Sagesse, ont la consulat ion

de vénérer sur les autels leur protecteur et leur père, hôalifié par la voix de Léon XIII.

Un des derniers historiens du bienheureux de Montfort parlant de l'ouvrage dont nous venons de citer une page : o Cette histoire, dit-il, est pieuse, exacte, méthodique et complète. .. On pourrait, ajoutet-il, appliquer au H. P. de Clorivière l'appréciation lie saint Thomas, qui disait de saint Bonaventure, fk-rivant la vie de saint François d'Assise ; C'est un aaint qiti écrit la vie d'un antre saint^. »

La même année 1775, le Recteur de. Paramé publiait les Exercices de dévotion à saint Louis de Gonzague, opuscule qu'on a souvent réimprimé depuis, au grand avantage de la jeunesse chrétienne, jiiirmi laquelle il n'a cessé de produire des fruits de |iureté et de sainteté. Il l'avait traduit de l'italien du P. Barthélémy Galpîn; il en adressa la dédicace à M"' Louise de France, qui avait une dévotion particulière au saint jeune homme et travaillait de toutes ,sts forces à en propager le culte.

Il associait ainsi l'apostolat de la plume et l'apostolat de la parole, lorsqu'un douloureux événement priva le diocèse de Saint-Malo de son premier pasteur. Mgr des Laurents revenait de Paris, où U l'iait allé prendre part à l'assemblée du clergé. (Vêtait le 15 octobre 1785. Avant d'entrer dans aa ville épiacopale, il voulut descendre de voiture et rrtourner à pied à son palais; mais au moment où il si; levait en s'écriant avec transport : a EnAn, je te icvoia, mon cher Saint-Malo, » il fut frappé d'un coup

1. Vie âw Vénérable Louis-Marie Grignion de ifontfort, par M. labbé Pauvert... Oudin, 1875. Préface, p. xxii.

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