‹ Histoire du R.P. de Clorivière, de la Compagnie de JésusChapitre 12 sur 315 · LIVRE I. CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE II

drait plus de confiance en lui-môme et s'exprimerait avec plus de liberté.

Cette disposition de Tobéissance allait le séparer de son meilleur ami. Le F. Charles Fleury était entré presque en même temps que lui au noviciat : une communauté de pensées et de sentiments avait rapproché les deux jeunes gens Tun de l'autre, et ils avaient formé sous les regards du maître des novices, une sainte amitié fondée sur le désir de s'entr'aider dans le service de Dieu. Le noviciat terminé, ils avaient été envoyés ensemble au collège Louis-le- Grand ; mais le F. Fleury, plus jeune de quatre années, devait y poursuivre plus longtemps ses études de philosophie. Il demeura donc à Paris, pendant que le F. de Clo rivière prenait la route de Compiègne. C'est nous qui bénéficierons de cette séparation, car les deux amis vont rester en communication et la plume va reprendre et continuer les épanchements du téte-à-tête.

Une moitié de cette correspondance est venue jusqu'à nous. Pendant plus de soixante ans, le P. Fleury garda avec un soin jaloux les lettres qu'il reçut alors, comme on garde un souvenir béni. A sa mort, ce précieux dépôt fut retrouvé dans ses papiers et recueilli avec respect par des mains fraternelles. C'est à cette correspondance que nous allons emprunter l'histoire des années qui vont suivre. Il nous suffira de classer et de grouper ensemble les détails de même nature qui se trouvent dispersés çà et là dans les lettres.

Peu de jours après l'ouverture des classes, le F. de Clorivière fait part à son ami de ses débuts et de ses premières impressions.

■ A Coiupiégae, 25 octobre 1750.

ff Mon très cher Frère, P. c.

«... .Cette maison-ci me plait beaucoup. Onyjoutt d'uiiu grande paix, et Dieu y est bien servi. L'entrée de classe se fît lundi dernier.... Je vous dirai que pendant nos huit jours, je lis à la demande du P. Mecteur une petite pièce de quarante vers latins disli<[ues, que je lus à table, et qui m'attira bien des loLiaiiges... Je me tire aussi passablement bien de ma classe; ma difficulté de parler me gène très peu, et j'espère que l'exercice journalier la fera passer considérablement. Remerciez-en Dieu avec moi. »

Ci'i heureux commencements ne devaient pas se rioiit-'iiir; mois Dieu ménage son serviteur. Le Recteur du n'îlège était le P. Poucet, « homme bien saint et bien intérieur, » disait le F. de Clorivière. Du reste il uù découvrait autour de lui que des exemples do vertu. « Ce collège me semble bien composé, je trouve dans mes collègues tout l'agrément possible el iM'micoupd'édificalion. Nos Pères sont tous d'excellents jésuites. Le P. do la Tour, entr'autres, notre prédicateur, est plein de fer\-eur; nous sympathisons parfaitement. »

L'humble emploi de régent est un apostolat qui éleiid son action bien au delù de l'étroite sphère dans laquelle il semble renfermé, a Les enfants qui nous sont confiés pour recevoir l'éducation de la Compagnie, dit la première règle des professeurs, doivent être instruits de telle sorte qu'avec les lettres

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ils puisent avant toutes choses des mœurs chrétiennes dans les enseignements de leur maître. )>

Ainsi entendue, la classe s'ennoblit, elle devient une partie de ce champ où le Père de famille envoie ses ouvriers, afin qu'ils y fassent des fruits qui demeurent et dont la vertu soit féconde. C'est pourquoi le F. de Clorivière, faisant taire les désirs de missions et de courses apostoliques qui parlaient déjà dans son ûme, se renferma joyeusement dans son obscur labeur.

« Je vois maintenant de mes yeux, écrivait-il le l" janvier 1760, que le temps de la régence est un temps propre à faire beaucoup de bien, quand on est un peu rempli de Dieu, et vivement touché du désir de sauver les ûmes. » Et un peu plus tard, répondant à son ami qui venait d'être nommé professeur à Louis-le-Grand : a Oui, un régent peut faire beaucoup de bien quand il joint la vertu à la science ; mais cette alliance n'est pas aisée. Je sais maintenant par expérience qu'il faut être bien rempli de Dieu pour en remplir les autres, et qu'il est difficile de prendre bien à cœur l'affaire de sa perfection, quand on désire vivement avancer dans la connaissance des lettres. »

Le F. de Clorivière savait faire cette alliance : il était tout à sa classe et tout à Dieu. Pouvait-il aller trop loin dans Tétude? Saint Ignace n'a-t-il pas dit qu'elle réclame en quelque sorte l'homme tout entier? 11 s'y portait par goût et par inclination autant que par devoir. La préparation immédiate de sa classe terminée, il se livrait à la lecture des grands auteurs et il les parcourait dans toute leur étendue. Il lisait

le grec en compagnie du professeur de rhétorique, et il écrit que ses auteurs de prédilection en cette langue étaient Homère et saint Jean Ghrysostome.

Le travail de la composition s'ajoutait à celui de la lecture et le complétait. Un attrait spécial le portait vers la poésie pour laquelle il avait une facilité marquée. En toute occasion il était prêt à chanter; il donnait un cantique, une pièce joyeuse pour relever une fête; d'autres fois, à l'imitation de sainte Thérèse et de plusieurs saints, il exhalait dans une poésie simple les tristesses ou les joies de son Ame, et quand il était seul, il répétait doucement ces pieuses mélodies, et il sentait les pensées de tristesse s'évanouir ou les flammes du divin amour s'allumer dans son cœur.

De temps à autre, il mettait la main à des œuvres de plus longue haleine. Il nous reste de lui un petit poème latin intitulé : Ros matutinus^ plein de grâce et de fraîcheur. Plusieurs pièces mordantes contre les philosophes sortirent aussi de sa plume à cette époque et coururent non sans succès dans le public. Son application au travail était presque excessive. On lui avait donné le conseil, pour combattre son bégaiement, de déclamer souvent à haute voix dans sa chambre ; mais il s'accuse d'y manquer souvent, a de peur de dérober du temps à l'étude. »

11 annonce avec simplicité ses petits succès :

« Je n'ai pas voulu vous écrire avant d'avoir dit mon entrée en classe, afin de vous en donner des nouvelles. Je l'ai dite, et grâce à Dieu, je n'ai presque point eu d'embarras en la disant. Ce qui vous surprendra même un peu, je l'ai dite deux fois.

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