LIVRE I. CHAPITRE II
le matin et le soir, et j'ai eu, pour la ville, un assez joli auditoire. Aimons le bon Dieu de tout notre cœur, et soyons à lui sans réserve. »
Soyons à Dieu sans réserve 1 Voilà sa pensée dominante : la perfection l'attire encore plus que Tétude, et il est plus jaloux d'être excellent religieux que bon littérateur. Dès le commencement de sa régence, il déclare à son ami, en lui parlant de la tiédeur, qu'il ne veut pas « croupir dans ce misérable état. a> Et un peu plus tard : <c Souvenez-vous que vous m'avez dit que vous vouliez travailler à votre perfection avec plus de ferveur que jamais. Il me semble que j'ai aussi la même envie... Aidons-nous l'un l'autre. » C'est au foyer de la sainte Eucharistie qu'il attise ces ardents désirs : « J'ai gardé ici fort exactement, dit-il, le 12 août 1760, le conseil que le P. Brotier m'avait donné quelque temps avant mon départ, de communier tous les jeudis. Le P. Recteur m'en a volontiers accordé la permission, et j'y ai trouvé un grand secours. Je vous conseillerais cette pratique, si elle pouvait s'observer à Paris; elle vous serait plus profitable, quoique moins nécessaire qu'à moi. 3>
Après la sainte Eucharistie, l'oraison faisait ses plus chères délices. Pendant les vacances, il s'abandonne davantage à son attrait, m Je suis maintenant fort libre, ayant mon entrée de classe prête. Cela me donne un peu plus de loisir d'élever davantage mon. esprit à Dieu. Ah! si notre esprit pouvait s'en occuper toujours, que nous serions heureux 1 y> Et comme il n'est point de vraie tendance à la perfection sans la dévotion à Marie, il ajoute aussitôt : a N'oublions pas aussi notre bonne Mère. j>
En effet, le F. de Clorivière avait voué à la sainte Vierge une affection toute filiale. Il saisit toutes les occasions .de parler « de Celle qui après Jésus doit le plus nous occuper. » En prenant <( la houlette, d il déclare qu'il a jeté tous ses soucis dans le sein de son aimable protectrice. Quand parut en 1760 le décret qui supprimait les Congrégations, <c cette portion chérie du troupeau de Jésus-Christ et cette pépinière de saints, » il en verse des larmes de douleur, et il invite son ami à joindre ses prières à celles de toutes les âmes pieuses, <( afin, si c'était encore possible, de détourner un coup si funeste. »
Il s'inspire de toutes les circonstances, des fêtes de l'Eglise, du renouvellement de l'année, pour se retremper dans la ferveur ; souvent même il n'a point d'autres raisons d'écrire que le besoin de parler de Dieu, et de faire part des trésors de saintes pensées et de saints désirs dont son cœur est rempli.
A lire ses lettres, on pourrait croire qu'il n'avait qu'à suivre une pente facile ; mais l'axiome des saints reste toujours vrai : la perfection est le prix de la violence et nul ne marche à la suite de Notre- Seigneur, s'il ne porte vaillamment la croix. Nous ne parlons pas encore des épreuves auxquelles la persécution soumettra bientôt sa constance, mais de ces luttes secrètes et silencieuses qui se livrent au plus profond de l'âme sous le seul regard de Dieu. Le calme de sa correspondance ne laisse rien percer de ces agitations douloureuses. Une seule fois, sa plume s'échappe à dire : n Priez plus spécialement pour moi; depuis quelque temps le diable me harcelle bien vivement. » Cétait assez pour éveiller une utile commisération