LIVRE VI. CHAPITRE II
donné par Napoléon d'exiger un serment de fidélité à sa personne et à ses institutions, de tous ceux qui exerçaient quelques fonctions publiques, et aussi de tous les hommes d'opinion suspecte. Sous ce dernier rapport, tous les directeurs de Saint-Acheul se trouvaient nommément désignés comme devant être appelés à prêter ce serment. Nous étions bien décidés, si on Texigeait, à le refuser; mais, dans ce cas, notre établissement était détruit et tous nos élèves dispersés. C'était surtout pour échapper à ce danger, humainement inévitable, que nous avions fait tant de prières et tant de vœux. Dieu voulut que les ordres qui nous regardaient demeurassent enfouis à la Préfecture sous d'autres papiers, et que, par une inconcevable distraction, l'on s'imaginât, comme nous l'apprîmes depuis, que nous avions rempli la formalité imposée. Ce fut cette persuasion qui sauva Saint-Acheul d'une ruine totale ^ »
Le P. de Clorivière fut plus inquiété. Après avoir pourvu à la sûreté des siens, il refusa de quitter Paris. Etranger aux agitations de la politique, habitué d'ailleurs aux interrogatoires des tribunaux, il attendit dans le plus grand calme ce qu'il plairait à la Providence de décider de lui. Il n'avait retenu auprès de sa personne que le P. Coulon, et un frère coadjuteur, le F. Mallet, aux souvenirs duquel nous empruntons ces détails. La police ne tarda pas à se présenter : pour être plus assurée de ne pas manquer son coup, elle était venue d'assez grand matin; le P. de Clorivière finissait seulement de dire sa messe.
i. Histoire ms. de Saint- Acheul .
<c Le commissaire de police vous demande, lui dit le F. Mallet. » — « J'y vais, » répondit le Père sans émotion. En en effet, il sort aussitôt, et va droit à Tofficier de police : m Monsieur, lui dit-il, si c'est ma carte de sûreté que vous me demandez, la voilà, ji — « Non, lui fut-il répondu, nous voulons voir vos papiers. » Les papiers des Jésuites ont toujours passé pour receler les plans de toute sorte de conjurations. Le P. de Clorivière répondit simplement : « Je n'ai point de papiers; je ne puis ni lire ni écrire. » Le commissaire ne se contenta pas de cette réponse. « Conduisez-moi dans votre cabinet, » dit-il. 11 y prit vingt-deux pièces, dont il dressa procès-verbal, et qu'il emporta. Quelques jours après, le Père reçut l'ordre de se rendre à la police. Il était à table quand le F. Mallet vint lui remettre la pièce. Toujours maître de lui-même, il acheva son repas sans se troubler et sans se presser.
Cependant, il pouvait être permis de n'être pas sans inquiétudes. Les prisons d'Etat avaient été nombreuses et bien peuplées sous l'Empire; et le prévenu d'aujourd'hui savait qu'elles ne s'ouvraient pas seulement pour les criminels. Chemin faisant, il dit au F. Mallet qui l'accompagnait : oc II est probable qu'on me gardera; je n'ai point d'argent; vous irez en demander au P. Coulon et vous me l'apporterez, d Là-dessus, le bon Frère se récrie : a Mon Père, je resterai avec vous, je ne vous laisserai pas seul. » Le P. de Clorivière fit quelques difficultés ; à quoi bon se condamner aussi à la captivité? A la fin, il céda aux instances du Frère : a Soit, dit-il, je le veux bien. » Ils arrivèrent chez le commissaire de police ;