LIVRE II. CHAPITRE II
même pour quelques œuvres de zèle au dehors. 11 allait tous les jours à Thôpital et durant les trois années de son séjour à Gand, il ne consentit jamais à laisser à d'autres cet exercice de pénitence autant que de charité. Dans un compte de conscience qu'il rendit à cette époque, il s'accuse humblement de n'avoir jamais tant accordé à son corps, depuis qu'il est dans la Compagnie. Ce n'est pas qu'il l'aime davantage; mais, par raison de santé, il a cru devoir se contenter des pratiques communes. Du reste les mortifications ne lui ont pas fait défaut ; auprès de celles qu'il rencontre à l'hôpital, les pénitences et les autres austérités sont peu de chose ; mais, a je vous en conjure, mon Père, ajoute-t-il, que ce ne soit pas une raison de me retirer la bonne œuvre que j'ai en main. Autant que je puis en juger, elle plaît à Notre- Seigneur, et il y a répandu sa bénédiction. Faut-il laisser des Âmes sans secours et sans consolations, pour s'épargner un peu de vermine? Cette petite souffrance, je l'estime un grand gain, et d'autant plus que la cause en est plus méprisable aux yeux des hommes... t> Il est prêt à passer toute sa vie dans ces humbles oflices. <c Aujourd'hui, dit-il dans le Journal spirituel de sa retraite de 1769, pensant à ma visite journalière à l'hôpital, je demandai instamment à Notre-Seigneur de vouloir bien m'employer toujours auprès des pauvres, afin de ne recevoir de récompense que de lui dans l'autre monde... » Le plus grand nombre des malades se laissait gagner dès l'abord; mais il arrivait aussi que d'autres s'obstinaient longtemps dans leur indifférence ou leur impiété. C'est auprès d'eux que le
P. de Clorivière multipliait les démonstrations de la charité la plus aiïectueuse ; mais que leur conversion lui coûtait de peines et d'efforts! Il ne se rebute jamais. Si les hommes repoussent ses exhortations, il s'adresse à la prière, « et j'expérimente, dit-il, que Dieu donne à mon humble recours auprès de lui ce que je ne puis obtenir par mes conseils. »
A ces conseils donnés en secret et dans le tête à léte, il résolut d'ajouter la parole commune, et pendant quelque temps il prêcha tous les dimanches; mais il dut bientôt renoncer à cette tentative, « ce qui fut, dit-il, une grande peine pour moi, et m'abattît bien pour un temps. »
De retour au noviciat, il trouvait d'autres occupations. Là encore, c'étaient les pauvres et les petits qui avaient ses préférences : des enfants à préparer à la première communion, à initier aux éléments du latin; quelquefois des hérétiques à instruire. L'étude, la composition, la prière prenaient le reste de ses loisirs. 11 était insatiable de travail : a Je perds le moins de temps possible, disait-il encore; et comme je suis à Tàge où l'esprit et le corps sont dans la plénitude de leur force — il avait alors trente-cinq ans, — je m'efforce d'en tirer tout ce que je puis. » Il professait une sorte de culte pour le temps, ce bien par excellence qui pèse à tant de désœuvrés. Chacune* des parcelles du temps lui apparaissait comme teinte du sang de Jésus-Christ, et comme le prix avec lequel nous pouvons acheter l'éternité bienheureuse.
Dans son zèle à tirer profit du temps, il allait au delà du devoir, et presque de la discrétion : il s'était
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rigoureusement interdit toutes les distractions, môme les plus légitimes, comme la promenade à la campagne ou au jardin. lîn dehors de ses visites, de son courses journalières à l'hôpital et des occupaliou» de sa charge, on peut affirmer qu'il ne couniûssait vraiment que sa table et son prie-Dieu. Il ne se pardonnait pas là-dessus les plus légers manquements. a Aujourd'hui, dit-il dans son Journal spirituel en 1768, j'ai perdu quelque temps à tourner les feuillets d'un li%'re, en partie pur curiosité. B Et quelques jours après : « J'ai perdu une lioure environ à feuilleter un livre, par curiosité plutôt que par un motif sérieux. » C'est tout : il esl si ferme dans ses résolutions que l'année suivante, à sa retraite du mois d'août, s'interrogcant devant Dieu sur l'emploi de son temps, il est contmint parla force de la vérité de se rendre à lui-nnhiu; co témoignage : a Je ne puis pas découvrir en quui je suis coupable de perte de temps. » C'est la mise en pratique de la recommandatioa du Sage : Partîcula boni doni non teprœtereat.