CHAPITRE XLII
DESTRUCTION DE THÉROUANNE ET DE HESDIN. — MARIAGE DE L'INFANT PHILIPPE AVEC MARIE TUDOR,
« La fortune est femme, avait dit Charles-Quint en levant le siège de Metz : elle délaisse les vieillards pour sourire aux jeunes gens. » Après l'avoir comblé de faveurs inouïes, elle semblait en effet l'abandonner : toutes ses entreprises aboutissaient au néant. Il avait fallu renoncer à rendre la Germanie esclave et catholique; il ne devait plus songer à transmettre la couronne impériale à son fils ', et le coq, qu'il avait prétendu châtrer, avait vu fuir la double aigle. Et pour arriver à ce résultat, il avait tari les sources de la prospérité publique
' Lettre de Charles-Quint, du 3 février 4654. Correspondenz, III, 605- X. 1
chez tous ses peuples ! L'Italie, ce brillant foyer de la civilisation européenne, était en proie à une longue agonie. En Espagne ' et dans les Pays-Bas on entrevoyait les symptômes d'une prochaine décadence; enfin FAUemagne touchait à l'ère de ses plus sanglantes convulsions. Tant de maux ne purent cependant abattre l'énergique empereur. Alors qu'on le disait mort, qu'on le croyait accablé sous le poids de ses revers, il était impatient de venger ses affronts, de relever la gloire de ses armes, « de se montrer terrible et victorieux ^, » et de celte âme, en proie aux souffrances physiques et morales, jaillissaient encore d'héroïques résolutions.
Par ses ordres, Marie de Hongrie avait convoqué les états généraux à Bruxelles, a afin d'adviser par temps, comme l'on pourroit recouvrer l'argent requis pour le soubtenement et deffence des frontières du pays '. » La dernière campagne avait coûté aux Pays-Bas d'énormes sacrifices; toutes les ressources du trésor étaient épuisées, « Les sujets s'esloient montrés d'abord bien affectionnés et volontaires à accorder les aides ^ » et néanmoins on avait obtenu à peine la moitié des subsides pétitionnes. Aussi avait-on été obligé de vendre ou d'hypothéquer sur le domaine et sur les revenus de l'état, 324,287 livres de rentes héritables, dans les seules provinces de Brabant, de Flandre, de Hainaut et de Namur ^; à la fin de 1532, le domaine se trouva chargé de plus de 600,000 florins ^. Une bulle apostolique du 27 juillet avait accordé à
' « Je n'aurais jamais pensé, et je ne le crois pas encore, que l'Espagne soit à ce point d'afifaiblissement. » Lettre d'Eraso, du 46 novembre, précitée.
* Lacretelle, 1. G.
' Lettre de Charles-Quint, du 4 2 janvier 4 553. Correspondent, III, 530.
* Lettre de Marie de Hongrie, du 28 janvier. Lettres des seigneurs, III, f" 267. = Compte de H . de Boulogne, n» 4893.
* Proposition faite aux états de Flandre. Reg. n» 422, précité, f* 2.
Tempereur l'autorisation de lever la moitié de tous les revenus et biens ecclésiastiques, quels qu'ils fussent, excédant en valeur annuelle la somme de 24 ducats, et deux décimes sur tous les biens de cette nature d'un revenu de 12 à 24 ducats *. Enfin, un édit du 31 octobre avait augmenté d'un demi- centième le droit d'issue sur tous les biens, meubles et marchandises sortant des Pays-Bas ^ , et la recette générale s'était élevée à plus de 5,000,000 de livres \
Or, ces aides, ces subsides, les sommes énormes reçues d'Espagne ^ les lingots arrivés du Mexique et du Pérou , avaient été promptement dissipés, et cependant la plupart des opérations furent paralysées par le manque d'argent ^. Devant Metz il avait failli plusieurs fois provoquer une mutinerie générale des troupes ; pour l'empêcher on avait dû recourir aux expédients. Ainsi, au mois de novembre, à la suite d'un arrangement conclu avec leurs capitaines, elles acceptèrent, pour une partie de leur solde, des draps, des soieries, d'autres étoffes jusqu'à concurrence d'une somme de 40,000 florins ^. Après de longues démarches, on obtint alors des marchands d'Anvers un prêt de 600,000 ducats; mais à peine avait-^il été négocié, que l'on se retrouva « en grande et extrême nécessité d'argent, tant pour l'entretenement des gens de guerre , que pour aulcuns frais et despens résultans de la
' Compte de N. Nicolaï (n« 45746), f°'j,
' Compte de P. E. de Mansfeld (n» 45226), f« xxiiij vo.
' 5,024 ,045 livres 9 sols 4 deniers. Compte de H. de Boulogne, précité.
^ M. Marliani, 1. c.
' Voir les incessantes réclamations des comtes de Rœulx, de Lalaing, d'Arenberg; des seigneurs de Boussu, de Bréderode, de Bugnicourt; du maréchal de Gueidre. LeUres des seigneurs, VI, VII et VIIL
^ Lettres de Tévêque d'Arras à Marie de Hongrie, des 4 2 et 24 novembre 4552. Reg. Coll. de doc. hisL, IX, [•• 443 et 463.
8 HÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELCrQUE.
i;iieiTe. » En l'absence de numéraire', la reine, munie de pleins pouvoirs de l'empereur^, tira sur l'Espagne une traite de 625,000 ducats, en conjurant l'infant Philippe de l'accepter ', dnns la crainte de perdre lé crédit, « qui seul, lui dit-elle, nous n soutenus, nous soutient et nous soutiendra dans ce pays, complètement épuisé ^ » Le produit de cette traite absorbé, il fallut derechef recourir au commerce d'Anvers; mais la place était tout à fait dépourvue d'argent ; « car on en avoit tiré de grandes sommes pour soutenir cette guerre considérable et très-coûteuse, et la plupart des marchands avoient leurs fonds en Espagne ^ » Ils « s'excusèrent fort du reste sur les deniers que l'empereur leur devoit, sur ce que la
• « En considération de la pauvreté de la place d'Anvers, je lui permet*? (à Marie de Hongrie) d'accorder certain nombre d'autorisations d'exportation d'argent hors de ces royaumes (d'Espagne). » Lettre de Charles-Quint à Philippe, du il décembre ^552. Archives de Simancas, 1. c.
• « J'envoyai ces jours derniers à la Sérénissime reine Marie, ma sœur, mes pleins pouvoirs, pour qu'elle puisse emprunter six cent mille écus, sans compter les intérêts pour le change des monnoies et la perte de temps. Avec son activité ordinaire, elle est parvenue à se les procurer et à me les envoyer, et c'est au moyen de cet argent que j'ai pu entretenir cette armée jusqu'à ce moment... Depuis, j'ai envoyé de nouveaux pouvoirs à la Sérénissime reine, pour qu'elle puisse emprunter encore quatre cent mille écus... » Ibid.
' Lettre du 26 novembre 1552. Lettres des seigneurs, VIII, f«223.
• Lettre du 2 décembre <652. Archives de Simancas, 1. c.
^ « J'ai été dans le plus grand embarras lorsque j'ai appris par une lettre de Sa Majesté et par le sieur Noircarmes, l'extrême besoin que Sa Majesté avoit d'argent, et lorsque j'ai vu le peu de moyens que j'avois pour m'en procurer aussi vite que la nécessité le requéroit. La place d'Anvers est complètement épuisée d'argent, parce que j'en ai tiré de grandes sommes, pour soutenir jus* qu'à ce moment celte guerre considérable et très-coûteuse, et que la plupart des marchands ont leur argent en Espagne. Si Dieu ne m'avoit pas fait la grâce d'envoyer ici les flottes de Portugal et d'Andalousie, il m'auroit été impossible, a aucun prix, de venir au secours de Sa Majesté et de faire un emprunt tel que
' je l'ai fait.... Je n'ai pu le faire à meilleur prix, et j'ai dû encore m'engager personnellement. » Ibid.
marchandise n'avoit pas son cours, sur ce que , chaque jour, ils perdoient beaucoup par les bancqueroutiers qui journellement abandonnoient leurs biens comme insolvens'. » Les commissaires de la reine s'adressèrent vainement aux Florentins, aux Genevois, à d'autres marchands étrangers^; après les plus actives démarches, en prenant les sommes les plus minimes à des intérêts exorbitants, et sur l'engagement personnel de la reine, ils ne parvinrent à recueillir que 102,000 livres ^ « Nous vous promettons, madame, écrivaient-ils à la régente, que avons bien à faire à amener les gens à voloir prester : Fung pleure , l'aultre lamente , le troisième nous jure que les voulons réduire en servitude; le quatrième demande si par ordonnance les voulons contraindre à prester, de manière que avons bien à faire les contenter ^ »
Les ressources des Pays-Bas étaient épuisées^; l'Espagne criait « qu'on la desnuoit pour couvrir ce costé ®, » et pourtant les circonstances étaient si menaçantes qu'il était urgent de combler à tout prix le vide du trésor. L'armée, créancière
* Lettre des commis des finances envoyés à Anvers, du 45 décembre. Lettres dea seigneurs, VIII, f»435.
' Lettre des mêmes, du 46 décembre. Ibid , f" 437.
* Lettre des mêmes, du 24 décembre. Ibid., f« 506. — Voir note 5, page 8. ^ Lettre du 24 décembre, précitée.
^ « Et lesdits pais d'embas, lesquels je ne sais s'ils pourroient soustenir Testé prochain, sans aultre assistance ce quMls ont faict le passé. » Lettre de Granvelle, du 46 décembre. Reg. Coll. de doc. hist., IX, f« 455.
* « Votre Majesté touche qu'il seroit bien que par temps Sa Majesté Impériale procura de faire venir argent d'Espagne, sur quoi j'ay piéçà fait
instance, et fut la principale cause pour laquelle l'on a despêché devers monseigneur nostre prince le signeror don Jehan de Figueroa, et Dieu sçait comme les Espagnolz m'en regardent sur Tespaule, mesme ceulx qui en ont charge, qui dient que l'on desnue TEspaigne pour couvrir ce coustel, et je n'ai faulte de réplique parentoire pour leur mettre en avant. » Ibid.
fO RÉGNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
de plusieurs mois de solde, commettait les plus graves désordres ' ; les bandes d'ordonnances étaient fatiguées d'un service extraordinaire qui ne leur était pas payé, et réclamaient avec instance des congés-. En attendant qu'on fit droit à leurs réclamations, tous, piétons et gendarmes, « mangeoient et fouloient grandement le pauvre peuple ^. » — « Nos gens, écrivait de Rœulx à la régente, sont tant mal volontaires par faulte d'argent, que ne puis plus vivre avec eux. Mesmes les gens de cheval mangent à tous côtés, quoi que je sache faire. Le prévôt des maréchaulx fait tout ce qu'il peut ; mais, quand
il est à un côté, ils retournent à un autre Le pays d'Artois
est entièrement détruit, et ne faut point que Votre Majesté pense d'en rien tirer qui compteroit avec les gendarmes; ils doivent beaucoup plus à l'empereur qu'on ne leur doit, et beaucoup plus au pauvre peuple que à Sa Majesté ^ »
' « Comme j'ay autrefois escript à Votre Majesté, la désobéissance est si grande que ce n'est chose à croire. » Lettre de de Rœulx, du ^^ janvier 1553. f. étires des seigneurs, IX, f« 1. — ce Ce matin est icy venu Goegnies, capiteyne de deux enseignes du régiment de monsieur le duc d'Aerschot, de la part de tous les autres capiteynes, me déclarant qu'il leur estoit impossible de plus tenir pied avec leurs gens, n'estoit qu'ilz eussent argent pour vivre, et partant
que l'on ne print de mal part s'ilz faisoient quelque oultraige Les gens de
cheval aussi de tous costés demandent argent. » Lettre du même, du 10 janvier 1553. /6irf., f» 54.
* Lettre de Jean de Vranckx à de Praet, du 1 janvier ; et lettre de de Rœulx, du 11. /6td.,f''»58et66.
* u Madame, par advis de monseigneur de Bugnicourt et du sieur de Thou> louze, je renforce pour ung temps le prévost des^mareschaulx, et l'envoie par le pays pour faire justice des grandes mengeries qui s'y font. Et sont les principaux les bendes des sieurs de Beveren, Trélon etFamars, lesquels combien que souvent j'ay advisé les capiteynes et lieutenans , qu'on s'en prendroit à eulx si leurs gens ne vivoient d'aultre sorte, ne laissent de manger et fouUer grandement le povre peuple. Si est-ce que j'en ay fait pendre quatre, mais riens n'y vault. Et quant aux gens de pied, il n'en n'y a qui se conduisent pis que les Hennewiers, ausquels il n'y a nul ordre ou peu. » Lettre de de Rœulx, du 16 janvier. Ibid., f«> 105. — * Lettre du 2 janvier. Ibid., f^ 3.
Au mois d'octobre 1552, Findiscipline de la soldatesque avait failli provoquer une révolte à Cambrai. « Des soudards ayant dévalisé des bourgeois, et insulté deux chanoines dont Tun fut dépouillé de sa robe ' » les deux bâtards de Tévêque, accompagnés d'une vingtaine de ses serviteurs « armés d'épées à deux mains, d'épieux, de javelines, d'épées communes et autres bâtons offensifs, » attaquèrent des soldats de la citadelle, aux cris de : « Croy! Croy! Tue! Tue! » Au bruit du tumulte, le garde du beffroi sonna la cloche d'alarme et aussitôt les bourgeois coururent aux armes. « Estoient plusieurs du peuple tellement animés contre les souldards, qu'il y avoit très-grande apparence de tumuUe, quand le magistrat, secondé par plusieurs bons bourgeois, et l'intervention du capitaine Tourillon y mirent le bien et firent cesser le trouble et l'effroi. » A la suite d'une longue enquête ouverte par le seigneur de Fresin , Louis de Gavre , et Jacques de Rebreviettes, conseiller et maître des requêtes ordinaire au grand conseil de Malines, Marie de Hongrie requit l'évêque « de chastier ses bâtards selon l'importance de leurs mesuz, » et ordonna au seigneur de Bugnicourt de « punir, à l'exemple d'autres, les souldards qui y avoient mesusé. » Afin de prévenir le retour des désordres, elle fit « interdire bien expressément, tant aux souldards qu'aux bourgeois et manans d'icelle ville, d'aller par les rues, armés et sans lumière, après fheure de retraite, et établir des guets. » — « Si l'évêque et les magistrats, dit-elle, ne prennent pas d'efficaces mesures, j'en avertirai Sa Majesté Impériale, pour qu'elle y donne tel ordre qu'elle jugera convenir-. »
• Voir la lettre que la régente écrivit au capitaine de Cambrai, le 4 7 octobre 4552. heures des seigneurs, Vil, f» 446.
' Ibid. , et autre lettre du même jour. Ibid., f» 448.
\i RÈGNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
Les Espagnols cantonnés dans le Gambrésis commirent de tels brigandages, qu'ils excitèrent l'indignation des officiers de lempereur eux-mêmes. « Je suis ici entre les lions rugissans, écrivait (3 avril 18S3) le seigneur de Fresin. Quand on les payeroit du tout, dont nous sommes encore bien loin, on n y sauroit donner ordre, car ils ont tant accoustumé de vivre sur le commun, que forte chose seroit les apprendre de vivre du propre. Ce sont gens sans ordre et sans justice, et je demeure seul entre scribes et pharisiens. Si remède ne s'y met bientôt, sans doute, tant la ville que le plat pays se dépeuplera du tout, et je crains bien que la chose tourne à mauvaise conséquence. Nous en avons bien et au long adverti Sa Majesté; mais il semble que Ton dorme en cour; si est cependant le besoin plus grand que l'on ne pense, et le coup donné, il est mal à remédier'. » — « Madame, disait de son côté le comte de Lalaing à la reine, la criée touchant les Espaignolz à Cambray est plus grande peult estre que Vostre Majesté n'en est advertie et y a dangier que n'engendre aux cueurs grande altération avec le temps". » Ces craintes, si souvent exprimées , l'avenir se chaînera de les justifier. De rindiscipline et du brigandage beaucoup de ces soldats passèrent à la trahison, et leurs intelligences avec l'ennemi ^, plus que les clameurs du peuple, les tirent éloigner du Cambrésis *,
• Lettres des seigneurs, X, f° 24 . — » Lettre du 8 avril 4o53. Ibid , f« 78.
^ « 11 y a plusieurs Ëspaignols qui se sont rendus François. Boufflers m'a dit qu'il vist il y a aujord'huy huyt jours environ xx Espaignolz à cheval en ung bois tout près de sa maison, nommé le bois VieiUart, appartenant à madame d'Egmout, 011 environ xij cbevaulx françois vindrent parler à eulx. On m'a aussi dit que aulcune fois desdilz Espagnolz rendus viennent bienjusquesà Bruxelles sçavoir des nouvelles, sur umbre que sont de ceulx de Cambray. » Lettre de de Lalaing, du 22 avril. IbUl., f« 248.
^ Lettre de Marie de Hongrie, du 22 janvier. Ibid., VU, f • 446.
Les états généraux se réunirent le 1 3 février, au palais de Bruxelles, en présence de l'empereur et de la reine. « Messieurs, leur dit l'orateur du gouvernement, en votre dernière réunion vous a été dévoilée la conduite du roi de France qui, nonobstant les efforts de Sa Majesté Impériale, pour maintenir la paix et pour éviter à ses sujets les maux de la guerre, a pris les armes sans avoir aucun sujet de plainte ni de défiance. Vous l'avez vu, alors qu'il assuroit sans cesse l'empereur de son amitié et de son désir d'observer les traités, ourdir des intrigues : vous en avez ressenti les effets. Quoi que l'on fasse, on ne demeure en paix qu'aussi longtemps que le voisin le veut; ainsi, sans que les meilleurs offices de notre part aient pu l'empêcher, l'ambition naturelle du roi, d'accord avec le caractère des François, qui ne comporte pas un long repos, nous a jetés dans les embarras d'une situation lourde de sacrifices, féconde en désastres dont tous vous avez plus ou moins souffert. Sa Majesté vous remercie trèsaffectueusement d'avoir si bien pourvu à votre défense, et elle est très-satisfaite, car vous vous êtes montrés bons, loyaux, affectionnés, tels qu'elle vous a toujours trouvés et connus. En revanche vous avez vu les mesures prises pour bien et utilement employer les aides et les autres grands subsides que vous avez accordés : tous ont servi au dommage de l'ennemi et à la défense du pays. Sans votre concours il n'eût guère été possible de résister à la formidable attaque dirigée contre ces provinces, attaque d'autant plus dangereuse qu'elle était conduite avec une extrême perfidie. Vous n'ignorez pas, en effet, comment, sous couleur d'amitié, le roi a occupé une grande partie des états du duc de Lorraine, ravi violemment des bras de sa mère la personne de ce jeune prince et chassé
du pays la duchesse douairière. Vous savez comment, en cir- X. 2
convenant, par d'abusives promesses, plusieurs villes du Saint- Empire, il les a soumises à la cruelle et inhumaine servitude en laquelle il tient tant son royaume, servitude à peu près semblable à celle des Turcs, fruit que produit à la France la grande accointance de ses rois avec ces barbares.
» En outre, le roi a suscité plusieurs princes de la Germanie contre Sa Majesté Impériale, de sorte qu'elle s'est vue empêchée de vous assister de sa personne et de toutes ses forces par l'hostilité de ces princes devenus rebelles, à l'instigation des François. Quand , dénué d'argent et de soldats , l'empereur s'est vu contraint de recourir aux négociations, pour rompre leur ligue et pour les réduire, il s'est résigné à beaucoup de concessions, dans l'unique but de pouvoir vous secourir et de remplir son devoir de bon prince. Au temps de vos plus graves périls, il a voulu s'aventurer avec vous et employer à votre défense toutes ses ressources. Malheureusement ses forces physiques le trahirent et lorsque, méprisant tous dangers, il accouroit dans les Pays-Bas, la recrudescence de ses infirmités ne lui permit pas d'agir en personne.
» D'un autre côté, l'argent demandé à l'Espagne n'est pas arrivé, parce que de grands armemens y étoient devenus indispensables, pour résister aux puissantes flottes des Turcs. Déjà en effet les François avoient persuadé au sultan qu'avec l'assistance du prince de Salerne, poussé au soulèvement par leurs intrigues, il lui seroit facile de conquénr le royaume de Naples. De plus , comme s'il eût voulu d'un seul coup perdre la chrétienté, le roi Henri II a attiré sur la Hongrie et la Transylvanie les hordes musulmanes, cruelle invasion marquée par une perte infinie d'âmes !
» Là pourtant se sont bornés les résultats de cette odieuse alliance , et, pas plus que des trames ourdies avec les princes
rebelles au Saint-Empire, le roi n'en a tiré d'avantages. Seulement Sa Majesté , n'ayant pas obtenu assez tôt de l'argent de ses autres états, a dû vous demander de fortes aides et, manquant de tout, elle n'a pu voler tout de suite à votre secours. Mais, immédiatement après avoir reçu une partie, de l'aide du royaume de Naples, elle a levé des gens de guerre, et dès l'arrivée de ses galions d'Espagne, elle a mis sur pied une armée, pour venir vous défendre et vous assister. Puis, après avoir accepté le traité de Passaw, quoique sollicitée de s'opposer d'abord aux entreprises des François et des Turcs sur l'Italie, rassurée à la vérité par la retraite des Ottomans, elle n'a songé qu'à prévenir les désastres dont vous menaçoit la jonction des armées du roi avec le marquis de Brandebourg. Elle s'est portée sur-le-champ à la poursuit^ de ce dernier et la acculé aux murs de Metz. Alors, comme la saison étoit trop avancée pour commencer une campagne, l'empereur résolut de former le siège de cette ville, afin d'utiliser la nombreuse armée réunie pour votre défense.
» Cette résolution lui fut inspirée aussi par l'importance de cette ville pour le Saint-Empire et pour vos provinces. De plus, en attirant de ce côté les principales forces de la France, cette opération militaire devoit permettre à l'armée dès Pays- Bas d'envahir la Picardie, où, en effet, elle a tiré valeureusement vengeance des dégâts et outrages commis par les François. Du même coup elle a enlevé au roi les ressources qu'il tiroit de cette partie de ses états pour ses pernicieux desseins. En même temps l'empereur, quelles que fussent ses répugnances et l'énormité des conditions pécuniaires, a traité avec le marquis de Brandebourg : c'étoit un moyen de favoriser l'entreprise de Metz et de déjouer les projets concertés entre le marquis et le comte Wolfrad de Mansfeld; projets
que des lettres interceptées avoient dévoilés à sa Majesté et qui tendoient à susciter de nouveaux troubles dans la Germanie. La défection du marquis a été facilitée par les mauvais traitemens qu'il avoit essuyés en France : ils étoient la récompense des services rendus au roi , et , suivant une constante habitude, ce prince remplissoit de la sorte les magnifiques promesses dont les monarques françois sont si prodigues quand ils veulent faire trébucher quelqu'un en leurs filets.
» Les intempéries d'un rude hiver ont fait échouer toutes les mesures prises pour s'emparer de Metz, et l'empereur, voyant chaque jour une foule de soldats succomber aux atteintes du froid et des maladies, a préféré lever le siège que d'exposer son armée à périr sans combattre. Si Dieu le Créateur l'a soumise à cette épreuve, Sa Majesté n'en compte pas moins sur sa divine bonté, qui lui a accordé tant de victoires, pour obtenir de nouveaux succès,
» Dans la prévision d'une prompte reprise des hostilités, l'empereur a conservé vingt-six enseignes, formées de soldats d'élite, mille chevaux allemands des meilleurs, les chevaulégers et les piétons espagnols. Ces troupes jointes à celles des Pays-Bas, qui sont levées et entretenues à peu de frais, suffiront largement à la défense de ces provinces; mais il importe de pourvoir à leur entretien. A cet égard Sa Majesté vous engage à considérer l'emploi qui a été fait des aides précédentes, et à peser le danger de devenir la proie d'ennemis cruels et nombreux. Or, le meilleur moyen de prévenir leurs desseins c'est de prendre l'initiative de l'attaque, et l'empereur est certain que vous accueillerez les demandes qui vous seront soumises à cet effet. Certes il désireroit vous exempter de nouvelles chaînes, car il lui peine beaucoup de vous en acca-^ bler et il a toujours cherché à l'empêcher ; pourtant il est de
toute impossibilité de réaliser ses intentions sans votre concours. Il le réclame, après y avoir consacré ses propres revenus dans votre intérêt même et, si vous le lui accordez, il espère vous assurer le repos. Tel est son principal désir, et il ne négligera rien pour l'accomplir. Soyez assurés , du reste, que vous le trouverez toujours très-affectionné et bon prince'. »
Les subsides pétitionnes étaient énormes. Le Brabant eut à fournir 600,000 florins carolus , et, pour se les procurer, les états établirent sur les foyers un impôt de 20 sols dans les villes, de 15 sols dans les campagnes, impôt dont les ordres mendiants seuls furent exceptés ^. La Flandre accorda 720,000 livres'; la Hollande, 300,000, et les autres provinces des sommes proportionnelles *. Quelques-unes opposèrent des difficultés et cherchèrent à obtenir des diminutions. Ainsi, le comté de Namur, taxé à 24,000 livres, offrit d'abord la moitié de cette somme en se fondant sur les souffrances occa-
> M. Beelaerts van Blokland, Hisloria ordinum generaliurrif ann. B. — Reculant ce discours, Tauteur lui assigne la date du 4«' mars 4554, et donne au discours prononcé dans la séance de ce jour (annexe A) la date du 45 février 1553. n suffit de lire les deux pièces pour découvrir Terreur. — Voir aussi M. Gacbard, Des Assemblées nalionoles,
* Reg. n« 672, f« ij « xlj. — Le Petit, l. viii, 209. — Dans les chefs-villes, Louvain, Bruxelles, Anvers et Bois-le-Duc, le dénombrement des foyers fut efifectué par des commissaires des communes intéressées, sous le contrôle réciproque des députés des autres villes ( Histoire de Bruxelles) ; dans le plat pays, ce relevé fut fait par les officiers du gouvernement — Ordre du 9 mars 4 553. Compte de J. B. de Werchin (n« 45354), t° xxx. — Comme il fallait tout de suite de Targent, les états fournirent des obligations pour^ermettre d'emprunter le montant de leur aide (93 avril 4553). Aclen van de dry staeten, f«ij« xxxiij.
^ Reg. n« 422. — Acte d'acceptation de la reine, 49 mars 4553. M. Gachard, Lettre aux questeurs.
* Wagenaar.
sionnées aux habitants par le passage des armées. Il voulut ensuite mettre des conditions à son consentement; mais l'empereur rejetant l'offre et les conditions, il fallut céder \
Au prix de ces sacrifices on entretint Tarmée; mais, dès la reprise des hostilités, on dut derechef convoquer les représentants du pays^. Les événements ayant empêché leur réunion, la régente s'adressa directement aux états provinciaux. Le 7 août, les quatre membres de la Flandre, appelés à Bruxelles en présence de l'empereur et de la reine, se virent demander 200,000 écus ^ La Hollande accorda 200,000 livres argent comptant, et ses principales villes délivrèrent pour i 00,000 florins d'obligations, que les receveurs escomptèrent sur-le-champ ^ On obtint du comté de Namur 8,000 livres (24 août 1553) ^ et du Brabant 400,000 ^ La recette générale de 1553 monta à 6,392,161 livres, 9 sols, 6 deniers', et, suivant un historien justement estimé, les aides de cette année s'élevèrent à la somme de 2,878,800 livres ®.
Le numéraire manquait, et pour faciliter la vente des rentes
» Compte de H. de WHthem, f»» xx et xx v*.
' Lettres du 26 juillet. Ibid., f<» xviij.
^ M. Gachard, Notice sur les Archives de la ville de Gand, 1. c.
* Beg. Ad. Van der Goes, ad ann. I5S3, 39.
5 Comptes de J. Bizet (n® 46690) et de H. de Witthem, f» xxiij »».
* Les états décrétèrent à cet effet la levée d'un 40« et d'un 20« denier sur les maisons et sur les terres. Pour payer sa quote-part, Bruxelles augmenta les taxes sur les denrées. Plac. de Brabant, III, 294 , ^90.-- Histoire de Bruxelles,
7 Compte de H. de Boulogne (n« 4894).
» 800,000 livres payées par le Brabant ; 960,000 par la Flandre ; 460,000 par l'Artois; 246,600 par le Hainaut; 400,000 par la Hollande; 60,000 par la Zélande; 32,000 par le comté de Namur; 420,000 par Lille, Douai etOrchies; 30,000 par Tournai; 28,000 par Malines; 40,000 par Utrecht; 45,000 par Voorne et Putten ; 8,000 par l'Overyssel ; 6,000 par Groningue; et 3,000 par la Drenthe. Le Luxembourg, la Gueldre et la Frise ne sont pas compris dans cette répartition. Wagenaar.
créées par les. proviDces et par les villes, le gouveroement déclara qu'il recevrait les bijoux et la vaisselle d'ai^ent à raison de 32 sous Tonce \ D'autre part, conséquence naturelle de cette situation , les emprunts ne s'obtenaient qu'aux taux les plus y onéreux. Les états de Brabant ayant demandé à un marchand d'Anvers , Gaspar Duchy , de leur escompter 80,000 livres d'obligations, il n'y consentit « qu'à raison de dix-buit pour cent et par-dessus ce, pour gratuité, d'aultres deux pour cent. » Il fallut en passer par ces conditions, « considérant, dit l'octroi délivré à cet effet par Marie de Hongrie, la nécessité et besoing d'avoir deniers comptans pour le payement des gens de guerre, mesmes que les deniers n'estoient présentement recouvrables au prix de douze pour cent permis par les ordonnances de Sa Majesté Impériale ^. »
Le peuple des campagnes, dont les cabanes étaient brûlées et les moissons détruites; le peuple des villes, qui voyait sans cesse renchérir le prix de son pain , et violer ses privilèges devenus pour ainsi dire des lettres mortes aux yeux des ministres et des généraux ^; tous, écrasés par les impôts,
' Reg. Ad. Van der Goes, ad ann. 4553, 39.
» Acte du 34 juillet 4563 Reg. n« 672, f» cccvj.
^ « Madame, ceulx de Bruges ont un prisonnier nommé Galet, lequel est de piechà Tung des plus grands marchands et tarons de cbevaulx pour les mener en France qu'il ait esté au pays. Et pour ce que je crains que ces gens de loy des villes ils en feront une longue justice et par trop douce, comme ilz ont accous« tumé, et ne s'informeront bien au long des complices et intelligences que ledit Galet peult avoir au pays, que je crains estre aussi bien sur aucunes villes ou places dudit pays, je supplie très-humblement à Votre Majesté qu'il luy plaise escripre une lettre ausdits de la loy de Bruges, et semblablement à Tescoutète afin qu'ilz y aient regard et que en toute diligence et righeur ilz tirent dudit prisonnier tout ce qu'il sera possible, sans arrester à leurs lois, droitz et coustumes. » Lettre de de Rœulx, du 44 janvier 4553. Lettres des seigneurs, IX, f«>82.
désolés par la peste \ afflues par de fréquents sinistrés ^ exaspérés par les br^nd^es des geos de guerre ^ tombaient dans un morne désespoir. Le 2 sq[)tembre i 5S2, la cherté des grains avait provoqué à Bruxelles une émeute, et bien qu'elle n'eût pas eu de suites graves \ rapprochée de l'agitation tourmentant le pays, elle était un nouveau présage des calamités réservées à notre patrie.
Tous les éléments de prospérité étaient détruits dans leur source. Auparavant la paix avait rendu l'essor au commerce, et pendant quelques années, affluèrent à Anvers les navires qui oubliaient définitivement les rivages de l'Adriatique. L'or de toutes les nations abondait par les mille canaux de l'industrie et du négoce ; on ne manquait plus d'acquéreurs pour les créations de rentes; l'abondance augmentait la consommation; les droits d'entrée rendaient au double, et l'accroissement des
'En 1554 , elle exerça beaucoup de ravages à Bruxelles. >- « v gesongen mîssen voor deu pestilentie , xv st. » Compte de reœttes et de dépenses de l'hôpital Saint-Pierre, anno 455(M55I. Archives des hospices de Bruxelles.
On la trouve , les années suivantes, dans les comtés de Namur et de Hainaut, dans le Luxembourg, etc. Voir plus loin.
' En 4552, tous les ouvrages maritimes à Ostende furent détruits. Notice historique sur la ville et le port d*Ostende, 1. c. — Au mois de septembre de la même année, à la suite d'une tempête qui dura trois à quatre jours, la mer faillit engloutir Die de Walcheren et renversa une partie des remparts de Flessingue. Rapport adressé à Marie de Hongrie, le 20 septembre 4553. Lettres des seigneurs, VII, f» 467.
^ « Pour avoir esté les xix* et xx« d'octobre avec ce compteur ( Josse de Yélinghen), son lieutenant, et aultres officiers et manans, appréhender xxv compaignons, ayant menaché par lettres bouter le feu en Tospital dudit Rebecq et le village, à faulte de leur porter argent audit bois. » Compte de la veuve de J. de Yelingben (n« 45069), f« xxxvj^*». — « Sur ce que ce compteur avoit esté adverty que lesdits exécutez et leurs complices {3 pendus, 2 bannis, 6 envoyés sur les galères), en nombre de dix, soubs umbre d'estre souldars, avoient fait forces, violences eloultraiges en plusieurs maisons, i» Ibid., f* Ixv.
* Histoire de Bruxelles.
recettes permettait aux villes et aux provinces d'amortir leurs dettes \ Mais cette heureuse situation, déjà compromise par les édits contre la réforme, reçut une fatale atteinte des mesures fiscales et prohibitives que provoquait la guerre ^. Si des négociants parvenaient à éluder les obstacles apportés à leurs opérations, si des licences, chèrement achetées, et la contrebande triomphaient des prohibitions ^, le commerce n'en était pas moins paralysé, et dès que la puissance de l'empereur périclita, toute confiance disparut. La plupart des marchands firent passer leur numéraire à l'étranger et, l'or se retirant, la stagnation des affaires devint complète. Tandis que ces causes répandaient la misère dans les provinces du nord, d'autres plus cruelles encore lui livraient celles du midi. La terre y fumait sans cesse des embrasements de villes et de villages, et chaque jour voyait s'étendre leurs affreuses solitudes*.
• Wagenaar.
» Ainsi, un édit du 43 janvier 4553 défendit d'exporter « par terre, par mer ou par eau douce, grains, blés, viandes, etc. (compte de J. B. de Werchin, n® 45354, f« xxvij), et un autre édit, du 2 avril suivant, interdit l'exportation en France d'aucun bien, denier ou marchandise. » Compte de H. de Witthem, f«xxj.
' On cite un marchand, Melchior Schetz, qui trouva le moyen d'exporter de France 44,000 ballots de marchandises. Heg. Van der Goes ad ann. 4554, 44.
* « Du côté de la Picardie, rapporte l'ambassadeur vénitien Frédéric Badoaro (4557), il existe des endroits souterrains, faits parles peuples pour y conserver les personnes, les animaux et les biens, lors des incursions des ennemis : ils sont construits de mortier et de plâtre ; ils ont une grande étendue, et il s'y trouve des chambres et des écuries qui vont à plus de deux piques en dessous, avec des portes très-artistement travaillées dans les voûtes. On y communique par des soupiraux secrets placés près de là, au pied de certains arbres ou sous de grosses pierres. De ce secret sont dépositaires quelques-uns des principaux du pays, qui jurent de ne le révéler jamais, même à leurs enfants, parce qu'il arriva un jour qu'un d'eux, qui avait été fait prisonnier, le découvrit pour sauver sa vie, et les Français bouchèrent les ouvertures des souterrains, et par là il causa la mort des personnes et des animaux qui y étaient renfermés. « Relations des ambassadeurs vénitiens, 84.
n RÈGNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
Charles-Quint, trop clairvoyant pour méconnaître les dispositions des esprits, et trop fier pour rester sous le tîoup d*un échec, voulut tout à la fois relever la fortune de ses armes, et, par de grands succès, rendre la confiance aux timides, imposer aux mécontents. D'immenses convois de munitions furent dirigés sur les frontières ' ; on recruta des piétons dans toutes les provinces^, et un mandement du 22 janvier prescrivit de lever « dans les pays de Brabant, Flandres, Lille, Douai, Orchies, Tournai et Tournaisis, tous vagabonds, manœuvriers et aultres, jusques trois mille testes, pour servir comme pionniers ^ « Le 28 février, vingt et une bandes de la gendarmerie des Pays-Bas, présentant un effectif de 3,500 chevaux, se trouvèrent réunies * ; dans le courant du mois suivant, elles furent successivement rejointes par dix-sept autres bandes et par deux compagnies de cent arquebusiers à cheval ^. En outre, Charles-Quint avait chargé son fils de lui envoyer 6,000 Espagnols des vieilles bandes
• Compte de H. de Witthem, (•* xix ▼" et xx '".
' Dépêches de guerre^ n° 368, f*" iiij^® etsuiv. — Archives de l'Audience, liasse i\H.
^ Lettres des seigneurs, IX, f« 142.
* D'Aerschot, 250 chevaux ; de Rœulx, vieille, 200 ; nouvelle» 200 ; de Lalaing, 200; d'Épinoy, vieille, 450; nouvelle, 200; de Bugnicourt,' 450; de Praet, 150; vicomte de Gand, 200: de Moerbeke, 200; de Bailleul, 450; dfe Wysmes, 200; d'Aix, 450; de Longastre, 450; de Mastaing 450; de Famars, 450; de Beveren, vieille, 200; de Renty, 200; du bailli d'Avesnes, 400; de Jean d'Yves, 50; du petit Flameng, 50. Archives de l'Audience, liasse 4414.
^ 8 mars : d'Hoogstraeten, 200 chevaux ; Van Rossem, 200; deNoyelles, 200. 45 mars : Mansfeld, 200; de Berlaymont, 450; de Blétanges, 450 (augmentée ensuite de 50) ; d'Over-Emden, 200; de Molembais; de Helfaut; « centharquebusiers à cheval, comprins ceux de Lûmes, et aultres cent ayans esté sous Mansfelt; » deux bandes du comté de Bourgogne. 34 mars : d'Arenberg, 200; d*Egmont, 250; de Beveren, nouvelle, 200; de Bréderode, 200; de Boussu» 200 ; prince d'Orange, 200 ; de Berghes, 200 ; de Gaesbeek, 200. Ibid.
d'Italie V II eut d'autant plus de loisir pour ses armements que Henri II, se vantant déjà d'avoir surpassé son père, s'endormait dans une fausse sécurité ; pendant que dans les Pays-Bas l'armée se réorganisait avec activité, la cour de France, où Ton croyait l'empereur accablé par ses revers et par ses infiimités, ne s'occupait que « de festins et de triomphes, de toutes sortes de jeux et de passe-temps ^. »
Dans l'entre-temps les corsaires désolaient les mers ^, et les provinces limitrophes étaient le théâtre d'incessants combats. Au mois de janvier, les Français, « beaucoup plus forts de piétons que les Impériaux ^, » et favorisés par la négligence des garnisons voisines, ravitaillèrent Thérouanne^; mais le succès de l'entreprise fut assez chèrement acheté. A la tête de cinquante gendarmes, le commandant de Renty, Jacques de Bryas, défit la compagnie de Villebon qui escortait une partie du convoi, prit et tua quelques cavaliers, enleva 100 à 1 20 chevaux chaînés de provisions ; d'autres Français tombè-
' Lettre du 23 décembre, précitée.
* Rabctin.
' « Il est aussy arrivé ung autre bourgeois de ceste ville (Flessingue), lequel a amené une bonne navire de France prisonnière, duquel j'envoie à Votre Majesté la disposition. — Ung autre, nommé Schoonen Dieric, entra hier au port de la Vere, dont il estoit party avecq ung viscbboot ayant xxviij hommes, avec lequel il a pris deux navires de France. L'une de Bretaigne, chargé de sel, qu'il a vendu en Angleterie, et une autre de Treport en Ponthieu, chargé de vins de Bordeaux, harpoix et autres marchandises, bonne navire du port de iiij XX tonneaux et davantaige, laquelle s'est bien défendue et a deux fois repoulsé ledit Schoonen Dieric avec ses gens, toutefois au troisième assault ilz en sont demeurés maistres. » Lettre de Corneille de Scheppere, du 25 mars 4553. Lettres des seigneurs, XI, f» 404.
* « Par une lettre que je reçus hier soir du capitaine de Renty, j'ay entendu comme les Franchois sont après pour ravitailler Thérouanne, ce que j'eusse volontiers empesché, n'estoit qu'ils sont beaucoup plus forts de piétons que nous. » Lettre de de Rœulx, du 2 janvier. Ibid., i^ 3.
* Lettre du même, du 6 janvier. Ibid., f° 18.
n RÉGNE DE GHÂRLES-QUINT EN BELGIQUE.
rent sous la main des paysans ardents à les harceler \ Tandis que cette opération préoccupait Tennemi, le seigneur de Sasse gnies, accompagné des capitaines Germiny et le Flameng, courut jusque sous les murs d'Auxy-ie-Château, culbuta les avant- postes de deux régiments de lansquenets cantonnés dans cette ville, et leur fit huit à dix prisonniers ^. Du côté du Hainaut, le comte de Lalaing dirigea aussi quelques heureuses excursions et faillit même obtenir un important succès. Un prisonnier français, condamné au dernier supplice, à Landrecy, s'engagea, moyennant sa grâce, à livrer Péronne; mais une Parisienne, mariée à un habitant de Landrecy, prévint de cette proposition un gentilhomme prisonnier de d'Aerschot, et la trahison fut déjouée '. Dans le Luxembourg, le 31 mars, à huit heures du matin, 80 à 100 piétons français surprirent le château du seigneur de Sermon, capitaine de Marville, situé à une lieue et demie ^e Longwy. Ils s'y fortifièrent sur-le-champ avec Tintention probable de menacer cette dernière ville * ; aussi de Berlaymont et le seigneur de Créhanges, qui remplaçait momentanément d'Egmont ^, s'empressèrent-iis de réunir leurs efforts pour reprendre cette place ; puis , franchissant les frontières de la Champagne , ils y exercèrent de grands ravages. Malheureusement la peste, sévissant avec fureur dans le Luxembourg et surtout au cheflieu de la province, ne leur permit pas de poursuivre leurs avantages ®.
* Lettre du même, du 8 janvier. Lettres des seigneurs, IX, f« 27. » Lettre du même, du ô janvier. Ibid., f« 15.
* Lettre de de Lalaing, du 23 janvier. Ibid., f« U7.
* Lettre de de Berlaymont, du 1"avril. /6id., X, fo 4.
* En vertu de lettres de Marie de Hongrie, du 49 février. Ibid., IX, f<» 222.
' Lettre du conseil de Luxembourg au comte d'Ëgmont, du 40 février 4553. Ibid., IX, f« 202. — « J'ay trouvé ladite ville fort desnuée de bourgeois et si
Au moment où les fureurs de la guerre se rallumaient, il y eut certaines tentatives de médiation de la part du pape. Mais les légats de Jules III trouvèrent les belligérants intraitables : Charles -Quint réclamait, comme mesure préalable à toute ouverture de paix, l'évacuation des Trois-Évéchés, tandis que Henri II ressuscitait les prétentions dont la France s'était désistée par les précédents traités \ On dut renoncer à toute chance d'accommodement.
Aussitôt que l'armée impériale fut organisée, les généraux belges proposèrent d'entreprendre de plus importantes opérations; tous estimaient depuis longtemps « que le plus grand estonnement à faire aux ennemis, estoit de commencer tempre et de les assaillir vertement. » — « L'empereur et la reine trouveront, disaient-ils, que soy mectant le premier aux champs, oultre ce que sera estonnement aux ennemis, ce sera le plus grand profit et avancement des affaires ^. » De Rœulx surtout brûlait de reprendre Hesdin; bien que fort malade encore^, il n'eût même pas attendu la fin de l'hiver*, si, dans les conseils de l'empereur, on n'avait jugé l'entreprise par trop téméraire et objecté l'impossibilité de réunir de ta cava* lerie dans une contrée ruinée par la guerre, au moment où les herbes et les blés étaient encore couverts par les frimas ^. Contrarié, mais non refroidi dans son ardeur, le comte avait
mal pourvue de gens de guerre, que à grant peine ils peuvent fournir cent testes pour le guet de nuyt, à cause de la mortalité qui est entre eulx. » Lettre de Berlaymont, du 29 février. Lettres des seigneurs, IX, f« 245.
' Lettre de Charles-Quint, du 23 juin. Papiers d'état de Granvelle, IV, 4.
» Mémoire pour monsieur de Glajon, du 28 décembre 4552. Lettres des seigneurs, VIII, f« 609.
^ Lettres du i'^^ et du 6 janvier 1553. Ibid., IX, f"' i et 48.
^ Il avait fixé le 2 février pour cette attaque. Lettre du -!«' janvier précitée.
^ Lettre de Marie de Hongrie, du 3 janvier. Lettres des seigneurs, IX, f» 7.
â6 RÈGNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
à peine appris la concentration de forces destinées à ravitailler Thérouanne, qu'il écrivit à la régente : « S'il n'y a point de plus sages que moy, je serois d'avis de faire une bonne assemblée pour aller droict à l'ennemi, et lui donner la bataille ou faire le brûler. En ce cas nous reprendrons Hesdin. Puis, aurez le choix de vous porter devant Montreuii ou Thérouanne , ou prendre le Crotoy, quy est port de mer, et le fortifier en grande diligence \ » Il insista beaucoup pour faire prévaloir cette opinion : « Suis d'avis, disait-il encore, que le plus tôt que Ton pourra, nous nous fassions forts pour aller droit à eux. S'ils brûlent, nous ferons ce qu'ils veulent faire. S'ils veulent venir à la bataille , c'est ce que nous devons demander principalement, avant qu'ils soient renforcés de Suisses et de lansquenets ^. » Les rigueurs de la saison et les maladies régnant dans l'armée impériale ^ , firent repousser ce projet : ce fut ainsi que les Français avaient pu ravitailler Thérouanne.
La résolution d'attendre le retour de la bonne saison étant prise, le comte de Rœulx fut appelé à Bruxelles pour concerter avec les autres généraux le plan de la campagne. Il laissa son gouvernement à de Bugnicourt *, qui lui avait été adjoint le 6 janvier^, et celui-ci ne manqua aucune occasion de nuire à l'ennemi. Le capitaine Blondeau, à la tète d'un petit détachement tiré de Saint-Omer, s'avança jusque Aj[nbleteuse et le Blannest , brûla deux ou trois villages et ramena un gros butin, avec quarante bêtes à cornes, huit juments et deux
' Lettre du 8 janvier. Lettres des seigneurs, IX, f® 27.
' Lettre du i^ janvier. Ibid., f« 66.
^ Lettre de de Rœulx, du 23 janvier. Ibid., f" <50.
* Lettre de Marie de Hongrie, du 24 janvier Ibid , f^ 453.
* Archives de l* Audience, liasse UM.
prisonniers. Averti « par un sien ami » que 300 cavaliers étaient accourus lui couper là retraite, il « leur donna quelque autre finesse, » et regagna Saint-Omer par Guines et Calais \ Le 6 avril, environ 300 hommes sortirent de Bapaume pour piller en Picardie. Ils étaient guidés « par un individu qui ci-devant leur avoit plusieurs fois fait gaignage; mais ceste fois le guide ne faillit à servir de Judas , de sorte qu'il les livra aux mains des ennemis. Combien que la partie ne fût égale, ils firent pourtant extrême devoir de gens de bien et combattirent si long temps que l'on estima y avoir demeuré de leur côté environ 60 morts ; le reste furent prisonniers. La roue de la fortune avoit tourné contre les Impériaux ; aidant le Créateur, ils se proposèrent bien de trouver moyen de faire la contre-venge^. » En effet, deux jours après, la garnison d'Aire, commandée par Jean de Moerbeke, ravagea toute la frontière limitrophe; il enleva un convoi de 36 à 40 chevaux chargés de vin et de viande, destiné à Thérouanne, ainsi que son escorte commandée par « un gentilhomme de bonne apparence '. »
Dans les conférences tenues à Bruxelles, la ténacité de de Rœulx l'avait enfin emporté. Vu l'incertitude de la saison , il lui fut seulement recommandé de se borner d'abord à ravager le Boulonnais et à couper les communications de Thérouanne, pour en affamer la garnison *. Le comte, dont la santé déclinait ^, ne voulut point que sa maladie retardât les opérations ;
' Lettre de ce capitaine, du 48 mars. Lettres des seigneurs, IX, f» 348.
* Lettre du capitaine de Bapaume, du 8 avril. Ibid., X, f» 74.
' Lettre de Jean de Moerbeke, du 9 avril. Ibid., f® 88. — Lettre de de Bugnicourt, du U. Ibid., fM55.
* Lettre de Marie de Hongrie, du 4 avril. Ibid., f« 43.— LettrededeLalaing, du 2. Ibid., f» 19.
* II me desplaist que ne suis en poinct de faire tel service à rempereur et à
il ordonna au seigneur de Bugnicourt de se mettre en campagne sur-le-champ. Celui-ci avait poussé quelques reconnaissances vers Thérouanne, dont la garnison, suivant les rapports des espions, souffrait beaucoup de la disette de vivres et, il proposa d'attaquer cette place". « S^il est plus facile de reprendre Hesdin , disait-il, il sera bien plus avantageux et plus glorieux de conquérir Thérouanne ^. » Tout en admettant la justesse du raisonnement, de Rœulx, en présence des difficultés de l'entreprise, opina pour un simple blocus ^ et son avis fut partagé par de Lalaing* ; mais Marie de Hongrie, à qui Charles- Quint, accablé de souffrances, laissait en ce moment la direction suprême des affaires, donna son plein assentiment au projet du seigneur de Bugnicourt®. Elle était informée de la faiblesse de la garnison de Thérouanne, qui craignait tant une attaque qu'elle tenait les eaux de la Lys fort élevées et venait d'expulser toutes les bouches inutiles®. Le moment était donc propice et la résolution fut promptement exécutée.
Votre Majesté que je désirerois bien, mais ma maladie est si griève qu'il ne me seroit possible de faire plus grande dilligence que je fais. » Lettre de de Rœulx, (lu 4 avril -1553. Lett. des seign , IX, f® 38. — « Mes chevaulx de littière m'ont retardé encore ce jourd'huy, parce que ne puis endurer le chariot.*» Lettre du 5. Ibid.j f* 47. — « J'avois bien proposé de partir ce jourd'huy, mais je me suis trouvé tant mal qu'il ne m'a esté possible, et suis forcé de prendre demain médecine. Dieu sçait, madame, quel regret j'ay de n'avoir meilleur moyen de faire service à Votre Majesté tel que je désirerois. » Lettre du 6. Ihid., f' S6.
• « Madame, écrivait-il, le 2 avril, à Marié de Hongrie, ne seroie satisfait sy volant les choses tantà propoz, ne faisois debvoir d'advertir Votre Majesté que sommes à la maison pour mieulx surprendre Thérouanne, comme estant désarmée de vivres et de gens. » Ihid., f« 17. — Voir une autre lettre du 6, f» S8,
» Lettre de de Bugnicourt, du 6 avril. Ihid. y f« 58.
^ Lettre de de Rœulx, du 5 avril. Ibid., f» 47.
'' Lettre du 5 avril. Ihid., fo 46. — ^ Lettres du 7 avril. Ibid., f°* 65 et 69.
^ Lettre de de Bugnicourt, du 6 avril, précitée.
Le 1 3 avril , de Bugnicourt , investi des fonctions de maréchal de camp \ vint camper à Denlet, à la tête de quatre bandes d'ordonnances, du régiment wallon de Trélôn et de quelques autres corps d'infanterie tirés des garnisons ^ Dans cette position, coupant les communications de Thérouanne, il attendit les renforts qui lui venaient du Hainaut, et dans rentre-temps il envoya des détachements battre la campagne, pour intercepter les convois destinés tant à cette ville qu'à Hesdin ^. De Rœulx, toujours préoccupé de ses projets contre cette dernière place, lui recommanda instamment d'y donner de fréquentes alarmes, d'en ruiner les environs, et, s'il voyait la moindre chance de succès, de l'investir sur-le-champ*. Toutefois, loin de contrarier les plsms de son lieutenant, il apporta une grande diligence à le renforcer et leva 4,000 piétons flamands, pour remplacer dans les villes frontières les troupes destinées à l'armée active*. Attribuant la perte de Hesdin à un excès de ménagements pour la contrée voisine, il ne cessa de recommander à de Bugnicourt de brûler tout sur son passage, « de gâter le pays, de rompre chariots et charrettes autant qu'il seroit possible, sans épargner aucune chose qui fût sur les rivières d'Aulhie et de Canche ; de détruire, avec tranchées, les passages par où pourroient venir
' « Et au regard de la charge de marissal du camp qu'il a pleust à Votre Majesté donner au sieur de Bugnicourt, elle poeult estre asseurée qu'avons esté, sommes et serons tousjours bien d'accord ensemble, et ce que ung fait pour le service de Votre Majesté, l'aultre le tient pour fait, de sorte qu'il n'y aura faulte decacostel là. » Lettre de de Rœuli, du 45 avril. Lellres des seigneurs, X, fM66.
' Lettre de ce seigneur, du 43. Ibid., f<» 436.
' Lettre du même, du 44 avril. lbid,t (^ 453.
4 Lettre du 44 avril. Ibid., fH64 .
* Lettres des 44. 45, 47 et 24 avril. Ibid., f»« 464, 466, 484 et 234 .
gens au secours de Thérouaane et de Hesdin^ » Comme Fincendie répugnait aux capitaines des Pays-Bas ^ exposés à des représailles, il voulut prévenir les contraventions à ses ordres, en chargeant de cette terrible mission des étrangers afiPranchis de toute considération particulière. « Les ennemis, écrivit-il à Marie de Hongrie, ne laisseront rien à faire par gentillesse, sinon là où ils ne pourront. Puisqu'on ne touche point du côté d'Amiens et de Corbie , ils se garderont bien de toucher du côté d'Arras, craignant qu'on ne leur fasse le semblable, dont on a beaucoup meilleur moyen qu'eux. Pour autant que j'ai autrefois vu. Madame, que nos gens font difficulté de bouter feux, je serois bien d'avis que Votre Majesté écrivit une lettre au seigneur de Bugnicourt, telle qu'il la pût montrer aux capitaines estant avec lui, contenant ordonnance et commandement exprès de gâter pays et bouter feux sans rien épargner. Je conseillerai même plutôt de faire bouter feux par les Anglois, en leur donnant quelque force raisonnable ^ ; car sans
• Lettre du H avril, précitée.
' « Tousjours feroDs-DOus reffort que Votre Majesté escript quy est de gasier vers Monstreul et Boulloigne, pour empeschier ledit ravitaillement. Touttefois je ne scay si Votre Majesté entend que Ton brusle, ce que ne sommes icy d'advis, ad cause que sy on brusle le peu de reste qui y a audit Boullonois, on peult estre asseuré qu'ilz feront le semblable de la conté de Saint-Pol, jusques aux portes d'Arras et de ceste ville (Saint-Omer). » Lettre de de Bugnicourt, du 2 avril. Lettres des seigneurs, X, ^-19. — « Quanta bouter feulx, il me semble plutôt que non ; mais en chose de telle conséquence, il m*est à pardonner si je suis scrupuleux. » Lettre de de Lalaing, du U. Ihid., f» i59.
^ « Surtout, ditril encore dans une lettre adressée au seigneur de Bugnicourt, le 44 avrii, pour ce qui touche le brusler, fault emploier les Anglois, et serois bien d'advis d'en faire lever davantage s'il plaist aussi à la reine. » Ibid,, fo 464. — Ce mode de destruction par des mercenaires étrangers était également employé par les Français. « Le sieur de Vendosme a faict mener son esquipaige audit Monstreuil. A Dourlens y a des Anglois pour bruller, et sont pour chevaux légiers environ à xij «. » Rapport du 29 avril. /Md., f« 299.
faire la guerre cruelle on n'en viendra jamais à bout '. Surtout il faut que le commandement soit bien exprès de brûler, car autrement je connois nos gens : ils n'en feront rien ^. »
Le 14 avril, de Bugnicourt, accompagné des seigneurs de Glajon et de Vendeville, poussa une reconnaissance jusque sous les murs de Thérouanne ^. A son retour, il demanda tout de suite une entrevue à de Rœulx, et le comte, qui « étoit délibéré de s'en aller à la maison du seigneur de Tatinghe en Blaringhen, pour s'y reposer quatre ou cinq jours et prendre médecine, » se rendit sur-le-champ à Aire *. Dans cette entrevue le sort de Thérouanne fut décidé. Le comte manda à la reine que la place « étoit plus bas perchée que Ton ne pensoit, de sorte qu'en y allant ainsi qu'il appartenoit, il y avoit espoir d'en venir au-dessus*, » et renonçant définitivement à ses vues sur Hesdin, il ne s'occupa plus que d'assurer le succès de l'entreprise ®.
De Bugnicourt avait été rejoint par le régiment bas allemand de George Van HoU et par les bandes d'ordonnances de Lalaing, de Beveren, de Famars, de Mastaing. Trop faible encore pour donner suite à ses projets, il lui importait de détourner l'attention de l'ennemi; à cet effet il envoya de Trélon, avec les huit bandes d'ordonnances, douze enseignes d'infanterie et quelques centaines d'Anglais, ravager le Boulonnais et les environs de Montreuil '. Au retour de cette diversion, il alla de nouveau, le 1 8 avril, reconnaître la place
' Lettre du S avril. Lettres des seigneurs, X, f» 47.
• Lettre du 8 avril. Ibid., f«» 82.
' Lettre du seigneur de Glajon, du 45 avril. Ibid., f« 476.
^ lettre du 44, précitée. — H annonce son départ pour le lendemain.
* Lettre du 45 avril. Ibid., f« 466.
« Lettre du 49 avril. Ibid,. f« 248.
7 Lettre de de Bugnicourt, du 46 avril. Ibid., f<» 481 .
et s'en approcha sans rencontrer d'obstacles ; mais tout à coup des arquebusiers, embusqués dans une tranchée, ouvrirent une vive fusillade, et une nombreuse troupe de cavalerie se montra sur ses derrières. De Bugnicourt, dont les gendarmes avaient besoin de se reposer de leur course dans le Boulonnais, n'avait avec lui que quelques fantassins du régiment Van HoU ; toute la troupe, y compris son chef, le seigneur de Glajon, George Van Holl et quelques autres capitaines, ne comptait pas plus de vingt-cinq hommes, « armés de petites arquebuses. » L'audace seule pouvait les tirer de ce mauvais pas, et marchant résolument aux cavaliers ennemis, « Dieu merci, ils en sortirent î » Leur perte se borna à un piéton pris et à quelques blessés. De Glajon, entre autres, fut atteint d'une balle qui faussa son collet et lui déchira l'épaule \
Bientôt arrivèrent les renforts. De Boussu amena sa bande d'ordonnances, celles de Beveren, de Molembais, de Berghes et d'Arenberg, dont le commandement supérieur venait de lui être confié-. Le prince d'Épinoy, d'Hoogstraeten , une foule d'autres gentilshommes accoururent, avides de gloire, partager les dangers de l'entreprise ^ On attendait encore sept enseignes wallonnes du régiment d'Aerschot et les Espagnols, tirés du Cambrésis, où devait les remplacer le régiment Van Holl. De Rœulx fut autorisé à lever deux mille pionniers et mineurs *; mais il jugea ce nombre insuffisant, « attendu que le plus grand effort se feroit avec pionniers, à l'occasion de l'épaisseur des remparts et de la profondeur des fossés, sauf vers le mont Saint- Jehan, où il faudroit mer-
' Lettre de de Bugnicourt, du 49 avril. Lettres des seigneurs, X, f« 203. " Lettres patentes du 43 avril 4553. Bull, de la Comm. d'histoire, XI, 243. ^ Féry de Guyon.
* Lettre du 48 avril. Lettres des seigneurs, X, f« 489.
veilleusement pionner pour découvrir la muraille, à cause du rehaussement de la terre qui estoit hors du fossé \ » A la demande du commissaire des vivres, Charles Quarré, on exempta de tous droits les vivandiers qui transporteraient des denrées à l'armée, et les autorités de la Flandre et de FArtois reçurent Tordre de mettre des chariots à leur disposition ^.
De Bugnicourt ne voulait s'approcher de la place qu'avec des forces suffisantes pour l'investir, « vu la desréputation qui adviendroit si l'empereur décidoit la levée du siège. » Dans son impatience, Marie de Hongrie eût voulu au contraire qu'il ne tardât pas davantage à commencer les opérations. « Me semble, écrivit-elle à de Rœulx, que Ton ne doit tant respecter ni estimer ce point pour point d'honneur, pour lequel l'on doive laisser à tâter ce que l'on trouvera convenir aux affaires, attendu que la réputation dépend de la fin et succès des affaires, et souvent l'on fait démonstration de se mettre devant une, étant d'intention de tourner court contre l'autre. Par quoy il ne feut s'arrêter à semblables respects ^. » La princesse dut pourtant se rendre à l'évidence. La grosse artillerie n'était pas arrivée et l'on attendait le régiment wallon du duc d'Aerschot. Ce ne fut même pas sans difficultés que de Lalaing parvint à réunir ces piétons qui, laissés depuis longtemps sans solde, étaient disséminés dans les villages voisins de Valenciennes, « demandant à boire et à manger ^. » Lorsqu'on parvint à les ramener sous leurs enseignes, par la promesse d'un à-compte, il fallut encore surseoir
' Lettre de de Rœulx, du 19 avril. Lettres des seigneurs, X, f« 216.
" Lettre de la reine, du 20 avril. Ibid., f» 220.
^ Lettre du iS avril. Ibid., f» 489.
* Lettre de de Lalaing, du 21 avril. Ibid., f» 228.
à leur départ, « afin de permettre aux bons compaignons qui s'estoient tenus dedans la ville sans courir dehors comme autres, de desgager leurs accoustremens et leurs armes. » Puis, au moment de la revue, « aucuns piétons se mirent à crier : Ghelt! De Lalaing y alla tout chauldement et, se trouvant au milieu d'eux, commanda aux capitaines et au commissaire des monstres de lui montrer ceux qui avoient ainsi voulu faire de Tallemand sauvage, parce que lui-même étoit là venu pour leur mettre la main au collet. Us dirent tous ne ravoir ouï, mais qu'il y avoit eu derrière eux quelque bruit qui n'avoit duré, et n'avoient entendu ce que c'étoit. Et après qu'il se fut rapaisé, le comte voulut leur parl^ beau et leur dit que tous bons compagnons dévoient désirer partir plutôt à l'instant même que le lendemain, que Tbérouanne étoit close et qu'il étoit question d'y entrer par le bon boulet. Aussitôt ils crièrent tout haut et de bonne façon que c'estoit ce qu'ils désiroient. » Les ayant ainsi domptés, de Lalaing résolut de châtier ceux qui s'étaient absentés sans autorisation ; en vain, « prièrent-ils de grâce, » il leur enleva leurs épées et les incarcéra, décidé à en faire un exemple \ II dut pourtant se départir de cette sévérité, car les capitaines établirent que beaucoup de soldats avaient obtenu un congé verbal « en remonstrant leur pauvreté. » Enfin, après avoir reçu 4,000 florins, ces piétons, au nombre de cinq enseignes, se mirent en marche, le 23 avril, sous la conduite du bailli d'Avesnes, Adrien de Blois ^.
L'indiscipline toutefois était devenue si grande dans ce corps désorganisé par la misère, que le désordre s'y remit bientôt. A son arrivée à Denlet (25 avril), leur chef voulut
' Lettre de de Lalaing, du 22. Lettres des seigneurs, X, f« 248. * Lettre du môme, du 23. Ibid., f» 252,
DESTRUCTION DE THÉROUâNNE ET DE HESDIN. 35
« faire pugnition de beaucoup de souldars qui avoient mesusé en route, » et à cet effet il mit sa troupe sous les armes; mais aussitôt éclata le cri de gheltl qui trouva de Técho dans tous les rangs. Le prévôt arrêta le soldat qui avait donné ce signal de mutinerie, et le bailli d'Avesnes assembla les capitaines pour les consulter sur le châtiment à infliger au coupable : « Quant à moi, dit-il, mon avis est incontinent de le faire pendre. » Mais un capitaine représenta que le prisonnier « n'avoit point crié le premier et que c'étoit, du reste, chose trop ordinaire pour qu'on en fît grand cas. » Adrien de Blois lui ayant rappelé les conventions de son engagement : « Pour les observer, répUqua-t-il, faudroit aussi que la reine thit vers nous beaucoup de choses !» et il énuméra tous les griefs dont les soldats avaient à se plaindre. Invité derechef à déclarer s'il voulait se conformer à ses conventions, il se borna toujours à répondre : « J'y penserai ; » et Adrien de Blois, « le voyant si peu affectionné au service de l'empereur, estimant que ses propos ne procédoient pas du cœur d'un homme de bien, mais d'un vrai mutin qu'il convenoit de mettre arrière, le cassa immédiatement. » Quant au soldat arrêté, il fut pendu, et d'autres reçurent des châtiments, « chacun selon son mérite '. »
Prêt enfin à se porter sur Thérouanne, de Bugnicourt voulut encore tromper l'attention de l'ennemi par une nouvelle course dans le Boulonnais; de Trélon s'y jeta avec un gros corps de gendarmerie, et brûla beaucoup de villages ^. Le 27, à la suite d'une grande reconnaissance ^ on tint un conseil de guerre, où de Boussu et tous les autres capitaines
' Lettre d'Adrien de Blois, du â5. Lettres des seigneurs, X, f« 263. * Lettre de de Rœulx, du 30 avril. Jbid., fo 296. ^ Lettre de de Bugnicourt, du 28. Ibid., f» 287.
proposèrent de renoncer à une entreprise qu'ils jugeaient sinon impossible, du moins hérissée de périls et de difficultés. Mais de Bugnicourt maintint énei^iquement son opinion, disant « que les ennemis n'estoient si forts que ces seigneurs le croyoient , et que d'ailleurs , ils n'estoient pas à redouter puisqu'ils n'avoient pas recruté de soldats étrangers. » Tout en estimant qu'il suffirait à la vérité d'un simple blocus pour réduire la place en deux mois ', de Rœulx se rangea à l'avis de son lieutenant -, mû surtout par le désir * de voir le roi de France bailler la bataille, qui étoit ce qu'on devoit demander, pour avoir fin de la, guerre '. »
Sans attendre son artillerie de siège, qu'on réunissait à Béthune, de Bugnicourt quitta Denlet le 30 avril et parut le même jour devant Thérouanne, avec environ 30,000 hommes*. L'infanterie prit les positions qu'avait occupées de Buren en 1837, à l'exception de sept enseignes qui s'établirent dans une abbaye de l'ordre de Saint-Augustin, sur la Lys, pour garder le passage de cette rivière. La gendarmerie, placée plus en arrière, devait protéger les opérations et ravager les environs. Dès leur arrivée , les assiégeants élevèrent des retranchements, tant pour se couvrir contre les attaques de Textérieur que pour empêcher l'arrivée des secours, et la place fut complètement investie \
' Lettre du 26. Lettres des seigneurs, X, f® 279.
' Lettre du 29. Jbid., f» 288.
^ Lettre du 26 avril, précitée.
* Sepulveda dit 30,000 piétons, y compris 7,500 Espagnols, et 6,000 chevaux ; mais la décomposition des corps formant Tarmée démontre l'exagération de ce chiffre.
^ Lettre de de Bugnicourt, du 30. Lettres des seigneurs, X, fo 293. — Les historiens français, entre autres, M. H. Piers {Histoire de la ville de Thérouanne. Arch. bist. et litt. de la France, II), disent à tort que le siège commença le 43.
DESTRUCTION DE THËROUaI^HE ET DE HESDIN. 37
Ce fut au milieu des fêtes données à l'occasion du mariage de sa fille naturelle, -Diane, avec Horace Farnèse, duc de Castro, que Henri H apprit les projets des Impériaux. « Pour estre estimée imprenable et que tant par advertissemens que par bonnes considérations, on présumoit que l'ennemi ne convertiroit ses forces en cest endroit, mais plutôt qu'il s'adresseroit en Champagne devers Mézières et Yvoy \ » ou n'avait laissé à Thérouanne qu'une garnison de 500 piétons avec 50 hommes d'armes ^. Pourtant le gouverneur du Boulonnais s'était alarmé des mouvements des Impériaux, et bien que ses lettres (8 avril) recommandant aux capitaines de ces troupes (les seigneurs de Varennes et de Montenay) d'être toujours en garde, eussent été interceptées '\ la garnison était depuis longtemps tenue en éveil. Dans la nuit du 5 au 6 avril, deux enseignes d'infanterie et une cornette de chevau-légers, profitant de la négligence des guets établis sur la Lys, étaient parvenues à se jeter dans la place \ et son gouverneur, le seigneur de Losses , revint en toute hâte de Paris. Il prit à Montreuil une escorte de 60 chevaux; mais, à la sortie de cette ville, dans la nuit du 12 au 13 avril, il fut assailli par quarante gendarmes sous les ordres du seigneur de la Cressonnière, lieutenant du capitaine de Renty, mis en complète déroute, avec perte de 24 prisonniers, et tomba luimême aux mains des vainqueurs. Il parvint à s'échapper, « à la faveur de la nuit qui estoit tant obscure, » et Ion apprit par un prisonnier qu il s'était engagé à rentrer à Thérouanne « en dedans deux jours, en payne de perdre cincquante mille
' Rabutin.
' Lettre de de Bugnicourt, du 4 avril. Lettres des seigneurs , X, f» 40. ^ Elles se trouvent dans le tome X des Lettres des seigneurs ^ f" 400. * Lettre de de Buguicourt, du 6 avril. Ihid.f f» 58.
38 RËGNË DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
écus \ » gageure qu*il gagna le surlendemain en trompant la surveillance du poste placé à Rumillies l
De Losses amena avec lui quelques cavaliers; d'autres petits détachements arrivèrent successivement, et la garnison présenta bientôt une force respectable, secondée par les belliqueux habitants de Thérouanne, qu'avaient habitués aux combats des luttes constantes avec leurs voisins. Mais la place était mal approvisionnée ; « s'il y avoit du vin, nul n'en vouloit boire, parce qu'il ne valoit rien ; puis on avoit oy dire ù plusieurs soldats qu'ils n'estoient que la moitié de gens pour se bien défendre, et que, s'ils voyoient brèche suffisante, ils se rendroient. » Néanmoins à l'approche des Impériaux ils travaillèrent, « jour et nuit, faisant des traverses au long de leurs remparts, pour être en sûr arrêt contre les montagnes voisines ', » et abattant tous les arbres des environs sur une vaste étendue de terrain ^ Ils tentèrent même une attaque contre les avant-postes de de Bugnicourt ; mais , vigoureusement repoussés, ils perdirent un capitaine, « chevalier de Malte, » cinq ou six soldats et plusieurs prisonniers. Du côté des Impériaux, le seigneur de Quiévrain fut « tiré d'une arquebuse à travers le ventre ^ »
Aussitôt que le dessein des Impériaux fut connu, le connétable de Montmorency s'empressa d'envoyer à Thérouanne de plus importants renforts ; en outre, il conféra le commande-
' Lettre du seigneur de Bryas, du 43 avril. Lettres des seigneurs,X\, ^ ïil. — Cette lettre est abusivement indiquée dans ce volume sous la date de 1554, erreur qui se reproduit pour d'autres lettres du comte de Rœulx, mort en 1553. — Lettre de de Bugnicourt, du U avril. Ibid., X, f" 455.
* Lettre de de Bugnicourt à la reine, du 45 avril. Ibid., f® 47^. ' Lettre du seigneur de Vendeville, du 24 . Ibid.» f« 234,
* Lettre de de Rœulx, du 49. Ibid., f» 246.
^ Lettre de de Bugnicourt, du 28. Ibid., f« 287.
ment de la place à son fils François, que devait diriger d'Essé de Montalembert , dont la vaillance et Fhabileté avaient brillé au siège de Landrecy et en Ecosse. Ces deux capitaines, arrivés dans la nuit du 27 au 28 avril, sur les bords de F Aa, près d'Esquerdes, y trouvèrent le seigneur de Loos, qui battit les 300 cavaliers de leur escorte, et leur enleva un convoi « de vins et de lard \ » Plus heureux dans une seconde tentative, ils parvinrent à s'introduire dans la place, avec « un grand nombre d'autres seigneurs, gentilshommes et vaillans soldats, lesquels y venoient, les uns pour acquérir honneur, les autres suyvans leurs capitaines pour la défendre et garder ^ »
La garnison se trouva forte alors de 3,000 hommes ^; mais là se bornèrent les mesures de Henri II, pour la conservation d'une ville appelée , par son père, un des deux oreillers sur lesquels les rois de France pouvaient dormir en paix. Alors que les Impériaux prévoyaient d'extrêmes efforts pour prévenir une conquête, « qui seroit le plus grand affront qu'on pût infliger à la France * ; » alors qu'on prêtait même au roi rintention d'accourir en personne à la tête de son armée ^ , « sçachant sa ville renforcée de braves hommes, de vivres, de
* Lettre de de Bugnicourt, précitée. — Autre lettre du 30 avril. Lettres des seigneurs, X, f" 293.
' Râbutin. -- ' m. h. Piers, 1. c.
4 Rapport sur Tétat de cette place, fait en 1552. Lettres des seigneurs, III, f'» 392.— Lettres de de Rœulx à Marie de Hongrie, du 16 avril. Ibtd., X, f*»» 166 et 174. — « Se fault attendre que le roy de France mectera tout son effort pour la secourir, qui seroit moyen d'avoir tost une fin de la guerre ou de luy prendre Thérouanne et Ardres. » Lettre du môme, du 17. Ibid., f" 184.
' ff J'ay quelques nouvelles que les ennemis font grosse assemblée des gens de leur pays et de toute leur gendarmerie, que leur roy est à Compiègne et que le duc de Vendosme, quy estoit en chemin vers Gascoigne, y est retourné. » Lettre de de Rœulx, du 26 avril. Ibid., f» 279.
toutes munitions, il receut en son esprit telle assurance et contentement que, sans de plus loin considérer les ruses et inventions estranges de Tennemi, sans plus diligens préparatifs ni amas d'armée, il donna aux Impériaux le loisir d'user librement de ce qu'ils pouvoient imaginer propre à enfoncer et démolir une forteresse \ » Vendôme, placé à Abbeville avec 5,000 à 6,000 chevaux, disposant de 18,000 piétons français, de 32 enseignes de lansquenets, et de la nombreuse artillerie des arsenaux de Boulogne et d' Ambleteuse ^ , imita l'inertie de son maître, et les assiégeants commencèrent les travaux d'attaque sans être le moins du monde inquiétés. Pourtant les assiégés, stimulés par le souvenir de Metz, semblaient décidés à s'ensevelir sous les ruines de la place. D'Essé avait dit à Henri II : « Quand on vous annoncera que Thérouanne est prise, d'Essé sera guéri de la jaunisse et mort sur la brèche. » Mais, de son côté, de Bugnicourt avait dit à Charles-Quint : « Je vous promets de vous livrer Thérouanne dans quatre mois. Si je manque à ma parole, je consens qu'on me fasse tirer à quatre chevaux ^ » Ni l'un ni l'autre ne faillirent à leur promesse.
A la suite du siège de 1537, les Français avaient élevé quelques nouveaux ouvrages pour garantir les parties les plus faibles de la place *. Ils avaient établi, entre autres, un bastion qui couvrait la porte de Saint-Omer et « une grande plate-forme, au côté et sur le coin tirant vers le mont Saint- Jean. » Elle s'étendait jusques à une grosse tour dite tour du
' Rabutin.
' « Rapport faict au seigneur de Vendeville, le xxix^ d'apvril xv « liij, par homme seur venu de France. » Lettres des seigneurs^ X, f* 295.
* M. H. PlERS, 1. c.
4 Rapport précité, de 4552.
Chapitre, située près de cette porte d'une part, et, de Faulre, vers Fancien campement de Farrnée impériale. C'était le point le plus vulnérable : le fossé y était peu profond et le rempart, quoique grand et solide, était dominé par la colline du mont Saint- Jean. Pour l'assiégeant toute la difficulté consistait dans l'établissement de l'artillerie destinée à battre le pied de ce rempart, que masquait l'élévation de la contre-escarpe, et il importait d'avoir un grand nombre de pionniers pour la rabattre et pour élever rapidement une esplanade destinée à paralyser les défenses de la tour du Chapitre. Quant aux flancs de la grande plate-forme, les Impériaux se proposaient de les briser par le canon ou de les détruire par la mine , et trois cents mineurs anglais recrutés par de Rœulx, s'étaient engagés « à la mettre par terre \ » Il ne s'agissait plus ensuite que de dresser une batterie sur le mont Saint-Jean pour balayer les remparts. Ces résultats obtenus, la reddition de la place était assurée ^.
De Rœulx, déjà aux prises avec la mort, ne voulut point laisser à d'autres les dangers et la gloire de l'entreprise. Il arriva au camp dans les premiers jours de mai ^ ; mais ses forces trahirent son ardeur , et il fut obligé de se retirer au château d'Uppen, où il ne tarda pas à succomber *. Cette mort fut justement déplorée : la Belgique perdait en lui un de ses plus nobles enfants, et Charles-Quint, un de ses plus fidèles
' Lettre de de Rœulx, du 26 avril. Lettres des seigneurs, X, f« 279.
' Lettre de de Bugnicourt, du 45 avril. Ibid., f» 172.
' Le 30 avril, il annonça à Marie de Hongrie son prochain départ. Ibid., f« 296.
* Il fut enterré dans l'abbaye de Saint-Feuillien, près de Rœulx. — De sa femme Claudine de Melun, fille de François I«', comte d'Épinoy, il eut trois fils : Jean, comte de Rœux; Eustache, comte de Rœux et de Megen; Gérard, seigneur de Fromesen ; et deux filles : Lamberte et Claudine.
serviteurs. Personne n'avait mieux soutenu les intérêts de son souverain ; personne n'avait mieux défendu sa patrie. Si on put lui reprocher < d'être colère, opiniâtre, attaché aux minuties ^ , » d'avoir montré de la cruauté dans ses représailles contre la France, il n'en reste pas moins une des grandes ligures de son temps , et sa mémoire est pure des actes de cupidité qui ternissent celle de beaucoup de généraux et d'hommes d'état de Charles-Quint.
La mort du comte de Rœulx laissa la direction complète du siège à de Bugnicourt : le vaillant homme de guerre qui avait su l'apprécier ^ ne pouvait avoir de plus digne successeur. Ponce de Lalaing, « chevalier estimé, un peu plus doux et gracieux » qu'Adrien de Croy^, était « regardé comme le premier d'entre les capitaines des Pays-Bas, pour ses talents et son courage, lorsque le vin ne lui faisait pas perdre la raison \ » Cette réputation militaire , il allait la justifier. Si , au début du siège, « les habitants de Thérouanne, voyant du haut de leurs murailles que les Impériaux traînaient leur artillerie avec peine et nonchalance, offraient la leur par dérision, leur lâchaient toute espèce de brocards, leur rappelaient ironiquement la levée honteuse du siège de Metz, mettaient paître une brebis sur les remparts, » pour que ses bêlements leur rappelassent ce nom funeste *, ils changèrent bientôt de ton, et « ne surent empêcher les assaillans de faire leurs approches où bon leur sembla ®. »
■ Chapitre de la Toison d'or de 4545. De Reiffisnbero, 1. c, 440.
" « Le sieur de Bugnicourt est icy qui me fait tout l'ayde qu'il luy est possible, et suis bien joieulx de l'avoir, a Lettre de de Rœulx « du 45 janvier 4553. Lettres des seigneurs, IX, (*> 98.
^ Rabutin, l. V, 586.
4 Relation de Badoaro, 1. c, 86.
* M. H PiERg. — Le Petit, l. viii, %âO -^^ Raqltin.
Les Impériaux étaient arrivés devant la place avec « quatre canons, quatre demi-canons, quatre doubles coulevrines, pour battre aux défenses, et dix pièces de campagne pour la garde du camp * ; » ils eurent à peine reçu leur artillerie de siège, que deux batteries, établies Tune sur le mont Saint-Jean, au couchant de' la ville, l'autre à Topposite, foudroyèrent les remparts ^. La grande plate-forme fut ruinée par la mine et par une batterie établie sur les bords du fossé même, entre le château et la tour du Chapitre. Marchant lentement, mais sûrement, les travaux d'attaque firent chaque jour des progrès, et bientôt Tissue de l'entreprise ne resta plus douteuse. Alors « ceste gent de Flandre et d'Artois, tout aise de voir ainsi la place environnée, accourut avec femmes et petits en fans en chantant chansons et rythmes, amenans et apportans au camp tous grains, breuvages, bestails et autres vivres à monceaux , qui démonstroient leur armée plus grande en nombre que pourveue de bons soldats ^. »
Vers la mi-juin, la principale batterie, dressée entre la porte de Saint -Omer et la tour du Chapitre, ouvrit une brèche de soixante pieds de largeur, et de Bugnicourt ordonna sur-le-champ l'assaut. Belges et Espagnols y coururent avec impétuosité ; mais le pied de la muraille était resté debout, et trouvant l'ouverture trop haute à escalader, battus en flanc par une nombreuse artillerie, après dix heures d'infructueux efforts , ils durent se résoudre à la retraite. Les assaillants eurent à cette attaque environ 1,000 hommes mis hors de combat ; aux Français elle en coûta 400, perte d'autant plus considérable que parmi les morts se trouva
' Lettre de de Glajon, du 29 avril. Lettres des seigneurs, X, i^ :294.
* M. H. Pieas.
■ Rabuti.n, l. VI, 587.
d'Essé, tué d*un coup d'arquebuse, et beaucoup d'autres vaillants capitaines. La négligence des guets impériaux permit en partie de réparer cette perte et d'introduire dans la place un renfort de 300 hommes \
De Bugnicourt pressa alors les travaux de ses mineurs, et malgré les contre -mines de l'ennemi , couverts par une nouvelle espèce de madriers inventés par l'espagnol V^a ^ , ils firent, en peu de jours, sauter les principales défenses. Le 18, à la suite de furieuses attaques, tous les ouvrages extérieurs furent pris et le bastion de la Patrouille emporté. Ces succès jetèrent la consternation dans la place, et, le 20, François de Montmorency offrit de la rendre, à la condition d'en sortir enseignes déployées, avec canons, armes et bagages. De Glajon et Louis de Quixada , commissaires du seigneur de Bugnicourt, repoussèrent ces propositions et exigèrent que la garnison se rendit à discrétion. Les commissaires français se retirèrent, en déclarant qu'ils préféraient la mort à une si honteuse capitulation. Peu d'instants après pourtant, d'autres députés se présentèrent et les conférences se rouvrirent. Mais dans l'entre-temps, « un rude assaut fut donné et les assiégés étant enforcés et emportés, prêts à être tous mis en pièces, comme l'art et la coutume de la guerre le permet, s'avisèrent à crier : Bonne, bonne guerre, compagnons l Souvenez-vous de la courtoisie de Metz ! Soudain les Espagnols courtois , qui faisoient la première pointe de l'assaut, sauvèrent les soldats, seigneurs et gentilshommes, sans leur faire aucun mal et reçurent tous à rançon ^. » Les Belges,
' Lettre de Charles-Quint, du 8 juillet. Correspondenz, III, 574 . — Rabutin. — Le Petit. — Sbpulveda. — M. H. Piers. — ' Sepllveda.
* Brantôme, l, 4i6. — Rabutin. — Le Petit dit que les Espagnols, « amis de l'argent, » leur sauvèrent la vie pour en tirer de grosses rançons.
au contraire , ne voyant dans Thérouanne qu'un nid de brigands trop longtemps funeste aux contrées voisines, ne firent pas de quartier. François de Montmorency , blessé au bras , eût été massacré, avec la plupart de ses soldats, sans Fintervention du seigneur d'Onasti (?), qui mourut peu de jours après des blessures reçues en le défendant \ Fait prisonnier avec une fouie d'autres gentilshommes, le tils du connétable fut taxé à rénorme rançon de 50,000 écus ^
Ainsi succomba cette ville, « un des principaux boulevards de la France, pour arrêter les irruptions des Anglois et des Flamands, qui avoit été fortiOée avec tant de soin qu'elle passoit pour une des plus fortes places du royaume. » Lès vainqueurs trouvèrent « une bonne et grosse artillerie^ » entre autres deux longues coulevrines, appelées Tune Madame de Hère, parce qu'elle portait, dit-on, à deux lieues de distance jusque dans la place de ce nom! l'autre Madame de Fralin , qui n'était guère de moindre portée ^. La ville fut pillée et brûlée; on n'épargna même pas, comme en 1513, la cathédrale : la soldatesque « la spolia des vénérables corps saints, reliquaires, chapes, ornemens, tapisseries, lettraiges, livres, comptes, registres et autres meubles, ce que, selon droit et raison et avec usance de bonne et ancienne guerre, ne se debvoit, d'autant que estoient et sont choses dédiées à rhonneur de Dieu et à son saint service. » Les chanoines ayant demandé à l'empereur « de recouvrer quelque partie de ces objets, afin d'orner l'église et de faire le service en tel lieu qu'il seroit possible, » il leur répondit que son intention était « que l'église de Thérouanne fût réintégrée en cesdits
' Sepulveda dit qu'il fut sauvé par de Bugnicourt.
■ Sepulveda. — Rabutin. — Brantôme. — Lacretelle.
* Rabutin.
m RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BËLGfQUE.
meubles et biens sacrés, si avant qu'ils fussent recouvrables et propres encore au service divin. » A cet effet, il ordonna (13 juillet) aux autorités des villes voisines de prescrire, « sous peine de punition arbitraire, à tous, de quelque estât ou condiciott qu'ils fussent, ayant de ces objets, soit qu'ils les eussent pris eux-mêmes audit sac, ou qu'ils les eussent acquis et rachetés des mains de soldats ou autres, de promptement les rapporter ou renvoyer, aux dépens desdits supplians, en la maison prévôtale de Saint-Omer ', » oii l'évêché fut transféré en Ibbif.
Quant à la ville, « considérant que la force d'icelle n'eust servy à ses pays que de fraiz et que, retournant es mains des François, elle povoit tenir sesdicts pays en peyne et despence, l'empereur se détermina à la faire desmolir •^. » Marie de Hongrie demanda à l'Artois 2,000 pionniers ^ et à la Flandre 6,000, pour les employer à cette démolition * , à laquelle les états de ce dernier comté consacrèrent une somme de 50,000 carolus ^. La prise de Thérouanne excita la joie la plus vive, surtout dans les provinces voisines qui la célébrèrent par des fêtes publiques ®. Marie de Hongrie ordonna des processions et des prières pour remercier Dieu ' , et quand paput l'ordre de démolition , on vit les populations de la Flandre et de l'Artois participer à l'œuvre de destruction avec une telle ardeur, que dès le 8 juillet elle était déjà fort avancée ^.
* Correapondenz, III, 578.
' Lettre de Charles-Quint, du 8 juillet, précitée. ' Ordre du 19 juillet. Itweniaire d'ordonnances, 1. c.
* Proposition faite aux députés des quatre membres de la Flandre, le 7 août 4553. Archives de Gand» M. Gachard, Notice sur ces Archives, 44.
* Compte de Jean Van Rooden, précité. — * Rabctin. 7 Compte de H. de Witthem, f« xxij.
* Lettre de Charles-Quint, du 8 juillet, précitée.
« Chacun emportoit quelques pièces des débris de cette ancienne ennemie, qui avoit fait tant de mal, pour en orner sa maison *. » Une foule de poètes célébrèrent cet événement, dont la date est rappelée par de nombreux chronogrammes ^ Tandis que le pays applaudissait au brillant succès de l'armée impériale , elle était en proie aux dissensions de ses capitaines. La discorde était née de « l'envie que portoient les princes et grands seigneurs au seigneur de Bugnicourt , se sentant peult-étre aussi grands et puissans que luy en biens, authorité et crédit , capables avec autant ou plus pour telles conduites entreprendre, combien qu'il eût une bonne réputation de vaillant chevalier. Mais telle est la malice et l'envie des hommes, et ne fut onc ni jamais sera qu'il n'y ait envie entre pareils , encore que bien souvent elle soit dissimulée'. » Une misérable question d'argent, la prétention du seigneur de Boussu d'obtenir le tiers de la rançon de François de Montmorency, devint l'occasion d'une grosse querelle. De Boussu s'appuyait sur une promesse de Ponce de Lalaing et sur la part qu'il avait eue à cette capture ; de Bugnicourt prétendait n'avoir promis qu'une Hppée ou une part faite selon sa volonté. La discussion s'aigrit et se prolongea jusqu'en 1556. Alors Philippe II, en qualité de chef et souverain de l'ordre de la Toison d'or, déclara de Boussu non
' Mézeray, 1. c, 4085.
• Deux de ces chronogrammes sont fort connus : De Morinen LIggente niet. — DeLetI Morinl. A ce dernier se rattache une légende, suivant laquelle la garnison de Thérouanne ayant, en H79, commis d'horribles profanations dans l'église de Bourbourg, et violé les sépultures, les morts se levèrent la nuit suivante pour rebénir leurs tombeaux outragés, et lancèrent sur Thérouanne une malédiction prophétique qui comprenait ces paroles Oeleti Morini, M. Charles Brasseur, Histoire de Bourbourg, Archives historiques et littéraires du nord de la France, F, 204 .
' Rabutin, t. V, 589.
fondé dans sa réclamation, et fixa la lippée ou builpenninck promise à une somme de 4,000 écus au soleil \
Ce fut tout à la fois pour mettre un terme à ces dissensions trop fréquentes, et « pour avoir la conduite générale de l'armée et l'employer avec sa discipline et Tordre requis, » que Charles -Quint nomma le prince de Piémont « chef et capitaine générale » Par lettres patentes du 22 juin, il lui conféra « plein pouvoir, autorité et mandement spécial de prendre et avoir la superintendance générale et souverain regard . sur la conduite des gens de cheval et de pied , ensemble sur l'artillerie et les munitions. » Il devait « les faire tenir en bon ordre, règle, justice et obéissance ; défendre et interdire aux chefs, capitaines et à leurs lieutenans de toutes nations , de ne délivrer aucun congé à son insçu. » Ayant « commandement sur eux et sur leurs gens, » il lui appartenait de les « conduire et de les employer , selon la charge qu'il en avoit reçue, avec la même autorité que si l'empereur y étoit en personne. » Il était autorisé a à traiter et appointer avec les villes et places, forts et châteaux qui se voudroient mettre sous l'obéissance de l'empereur, à telles charges et conditions que, selon l'exigence des affaires, il trouveroit convenir. Au surplus, il feroit tout ce que chef et capitaine général devoit et étoit accoutumé de faire ^. »
Emmanuel-Philibert, dit Tête de fer, flls du duc de Savoie Charles III et de Béatrix de Portugal , sœur de la feue impératrice, avait alors près de vingt-cinq ans*. Appelé k ces hautes fonctions « pour le contentement que les gens de
' De Reiffenberg, Hitoire de l'ordre de la Toison d'or, 457. • Dépêches de guerre, n® 368, f® xviij. — Manuscrit de la bibliothèque royale, n« 2041 i , f" 327. — Ces deux copies portent par erreur la date de i 654. ^ Il était né à Chambéry, le 8 juillet i528.
guerre de toutes nations et les seigneurs de par deçà avoient démontré avoir de sa personne , et afin d'avoir plus grande obéissance au camp \ » ce prince était « de petite stature, d*un aspect gracieux et aimable, on ne peut mieux pris dans sa taille; il avait une complexion bonne et saine, bien quil souffrît de catarrhes, à cause qu'il buvait ordinairement des vins d'Espagne, qui sont très-épais et très- forts. » Destiné d'abord à l'église , il était resté religieux ; quoique hautain et fier, il savait se montrer affable et courtois ; d'un caractère emporté, il dominait sa fougue et ses colères , pour redevenir juste et clément. Franc et loyal, il était fidèle observateur de ses promesses. Prodigue, il difïérait beaucoup en ce point de Charles-^Quint, qu'il semblait avoir pris pour modèle dans ses manières et jusque dans ses gestes. « S'il s'adonnait trop à l'amour, à la chasse, à la paume, ses serviteurs prétendaient que c'était nécessaire, parce que autrement il serait suffoqué par les humeurs mélancoliques. » Très-fin et très-sagace, il dissimulait ses pensées et se montrait fort discret. Doué d'activité, il avait le travail en horreur ; l'ennui féloignait des affaires difficiles et épineuses. Ami des arts et des lettres, parlant fitalien, l'espagnol, le français, le latin, il cultivait également les sciences ; mais il fut un ardent adepte de l'alchimie, et tomba dans les travers d'une aveugle crédulité ^. Désireux d^ contribuer à la restitution des états de son père, il était venu, en 1 54b, offrir ses services à Charles- Quint, qui le i^çut avec la plus grande distinction et lui accorda le titre d'altesse royale, réservé pour les fils de roi.
' Lettre de Charles-QuîDt, du 8 juillet, précitée.
' Voir les relations de F. Badoaro, d'André Boldu, de Sigismond Cavalli, de FrançoisMorosini, deJérômeLippomano etdeFrançoisMolino.— M.Gachard, Le Duc Emmanuel- Philibert de Savoie. Bulletins de l'Académie, XXII, 685 etsuiv.
m r&gnë de ghârles-quint en Belgique.
Le jeune prince accompagna Tempereur dans sa campagne d'Allemagne, et, en 1551, son énergie avait sauvé Barcelone menacée par la flotte française. L'année suivante, il suivit son oncle au siège de Metz ; toutefois il n'avait encore donné aucune preuve de talents militaires, et l'empereur jugea prudent de soumettre à des guides la jeunesse et l'inexpérience de son nouveau capitaine général. Il lui adjoignit deux habiles officiers italiens, Jean-Baptiste Gastaldo et Antoine Doria^ mais leur tutelle ne tarda pas à devenir aussi intolérable au prince, que l'introduction de ces étrangers fut odieuse aux généraux belges. L'élément italien tendit alors h prédominer dans les institutions militaires , il y jeta de profondes racines, et écarta du premier rang les hommes qui avaient rendu, qui pouvaient rendre encore les plus grands services à Charles-Quint. De Bugnicourt conserva près du prince de Piémont la charge de maréchal de camp, et continua d'abord à diriger les principales opérations de l'armée ^ Plus tard, son influence diminua, et elles s'en ressentirent aussitôt. Alors, au lieu de revenir à la source de ses anciens succès, l'empereur appela d'autres étrangers qui apportèrent le trouble dans les conseils, l'hésitation dans les combats. Les Belges, qui avaient moissonné pour lui tant de lauriers, se virent délaissés, méconnus ; ils ne recueillirent de la gloire que pour en parer des étrangers. Ceux-ci empêchèrent t^ue Henri II ne fût écrasé à Renty ; Lamoral d'Egmont rendit célèbre le nom d'Emmanuel-PhiUbert, en gagnant la bataille de Saint-Quentin. Cependant, sans attendre l'arrivée de son nouveau chef, l'armée impériale, exécutant les plans concertés par de Rœulx
' Relation de Michel Surriano, 1. c, 4-17. — Lettre de de Berlaymont, du 20 juin 4354. Lettres des seigneurs, XII, f® 433. ' Voir Lettres des seigneurs, X et XI.
DESTRUCTION D£ THÉROUANNË ET DE HESDIN. 5f
et de Bugnicourt, se porta rapidement sur Hesdin. L'occasion de reprendre cette ville était des plus propices : la chute de Thérouanne avait jelé Tépouvante en France, et le connétable, qui avait décelé sa faiblesse ou sa timidité par Fabsence de toute tentative pour sauver son fils, ne se releva pas pour le venger. Trompé par de faux avis, il jeta dans Montreuil 6,000 fantassins et 2,000 chevaux, au moment même où fennemi investissait Hesdin. Pourtant, comme cette attaque était prévue, Robert de la Marck « avoit longtemps auparavant entrepris la tuition et défense de cette malheureuse ville; il s'estoit parforoé davantage à la fortiflSer d'hommes et de toutes choses bastantes, pour arrester les ennemys et empescher d'exécuter leur entreprise, jusques au temps que le roy projettoit son armée estre preste et assemblée *. » Horace Farnèse, s'arrachant aux bras de sa jeune épouse, le marquis de Villars « brave et vaillant seigneur, beau-frère, de M. le connétable ^ » une foule des plus illustres gentilshommes de France, ceux même qui venaient d'échapper au désastre de Thérouanne, 2,000 « vaillans soldats, » accoururent le rejoindre et chercher la mort qui les avait épargnés une première fois.
Si les Français étaient décidés à une héroïque résistance, les Impériaux ne Tétaient pas moins à les « battre en bref. » On savait que le roi concentrait sa gendarmerie à Amiens, complétait ses vieilles enseignes, en levait de nouvelles, appelait l'arrière - ban , attendait ses auxiliaires suisses et grisons ; et le succès dépendait de la promptitude de l'attaque^ Quatre jours après l'investissement de la place, que les habitants s'étaient empressés d'évacuer, les assiégés abandon-
' Rabutin.
• Brantôme, I, 279.
5i RÈGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
nèrcDt la ville pendant la nuit, et se retirèrent dans le château. Elle fut tout de suite occupée par huit enseignes belges que, dès le lendemain, la garnison assaillit avec une grande vigueur. Le combat fut acharné : mais l'arrivée de 300 arquebusiers espagnols décida la victoire en faveur des Impériaux, et les Français repoussés ne tentèrent plus de recommencer la partie.
Ce fut au côté opposé deia ville qu'eut lieu l'attaque principale. De ce côté, le château n'avait point de muraille, mais un iai^e fossé au delà duquel régnait un massif de terre trèsélevé et très-large ; aux extrémités se trouvaient deux tours, dont les feux obliques convergeaient vers la contre-escarpe. Une batterie, dirigée par des Belges, les plus habiles dans l'art de l'artillerie, dit Sepulveda, foudroya vainement, pendant huit jours, ce front de défense. Les boulets s'enfonçaient dans le massif sans produire d'effet, et Ton résolut alors de recourir à la mine. Emmanuel-Philibert, qui vint en ce moment prendre le commandement de l'armée, approuva ces dispositions, et les mineurs, protégés par les madriers dont ils s'étaient servis au siège de Thérouanne, ne tardèrent pas h arriver sous le massif. L'explosion de la mine le fit ébouler en grande partie, « et y demeurèrent du côté des assiégés grand nombre de vaillans hommes. » En même temps les Impériaux, accourus sur le bord du fossé , ouvrirent une fusillade meurtrière qui tua, entre autres, Horace Farnèse.
Tout se disposait pour l'assaut, quand de la Marck battit la chamade (18 juillet). Mais, au moment où les termes de la capitulation venaient d'être arrêtés, « un maudit prettre, non h son escient, comme on a su depuis, mais par inadvertance ou ne sçay quelle malédiction, » mit le feu aux artifices préparés à la brèche. L'explosion fut terrible et coûta la vie à un
grand nombre de Français. Les Impériaux, croyant à une violation de l'armistice, allumèrent les mèches de leurs mines qui renversèrent une partie du château, et avant que les Français se fussent reconnus, ils y pénétrèrent en foule. Alors, quand de la Marck demanda l'exécution de la capitulation, le prince de Piémont répondit qu'il n'en était plus besoin puisqu'il était maître de la place ; il retint prisonniers tout ce qui n'était pas tombé sous le fer de ses soldats. Ce fut un jour de deuil pour la France, qui perdit à Hesdin une foule d'illustres gentilshommes et de vaillants capitaines, car le nombre des tués fut immense. Quant à la ville et à son château, réservés au même sort que Thérouanne , ils furent rasés , et ses malheureux habitants errèrent longtemps dans les villes où ils avaient cherché un refuge \
' Rabutin. — Le Petit. — Le général Marion, Chronologie des machines de guerre, il. — Sepulveda. — Ce dernier auteur dit que l'explosion des artifices eut lieu avant la demanda de capitulation, et que les soldats,» scelere et avaritia impulsi, I» forcèrent la place pendant les conférences. — On cite parmi les Français de marque tués à ce siège, le vicomte de Martigues, Dampierre, Jean de Taise, grand maître et capitaine général de l'artillerie; de Magny, de Moninville, de Cizteux, le sénéchal de Castres, les capitaines Lusignan, Coq, Vif- Argent, Malestroit et Merargue. Parmi les prisonniers se trouvaient de la Marck, le marquis de Villars, le seigneur de Rioro, gouverneur de Hesdin; de Réaux, de La Lobe, de Prie, de Guenau, des Maretz, de Vauzé, le baron de Culan, et une foule d'autres gentilshommes. Envoyés qui en Brabant, qui en Hollande, qui en Zélande, ils ne recouvrèrent la liberté qu'au prix dénormes rançons. — De la Marck, conduit d'abord à Gand avec le marquis de Villars et le seigneur de Réaux, fut transféré ensuite à l'Écluse, et ne fut relâché qu'en 1556, en payant une rançon de 400,000 écus. Comme il devait vendre ou engager une partie de ses biens pour se procurer cette somme, sa femme (Françoise de Brezé, fille naturelle de Henri W) et sa fille vinrent se constituer prisonnières, pendant qu'il alla chercher des acquéreurs. Mais, à peine devenu libre, fut-il rentré en France, qu'il expira dans de violentes convulsions, et les médecins attribuèrent sa mort à un empoisonnement. On accusa de ce crime Philippe II, qui avait voulu obliger le prisonnier à passer à son service, à lui céder Sedan et à restituer Bouillon à l'évôché de Liège. Brantôme, etc.
oi RÈGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
L'échec de Metz était doublement vengé, et Marie de Hongrie, désireuse de poursuivre ces avantages, né se borna pas à faire célébrer par « des processions et des actions de grâces les victoires qu'il avoit plu à Dieu de donner à Temperear \ » elle s'empressa de renforcer l'armée de nouveaux contingents de soldats- et de pionniers'; de munitions et d'artillerie*. Ea attendant, Emmanuel-Philibert, campé à Luseux , surveilla la destruction de Hesdin, non sans « faire voleries et bruslemens de villages le long de l'Authie, » Puis, son armée étant reposée et renforcée, il résolut d'assiéger Dourlens, où le connétable avait jeté une nombreuse garnison. Mais, à peine la place fut -elle investie, qu'on apprit l'arrivée des Suisses et des Grisons attendus par les Français. Prévoyant que l'ennemi ne tarderait pas à prendre l'offensive, le prince rappela sur-le-champ (13 août) les troupes détachées devant Dourlens, el se prépara à accepter la bataille.
Elle semblait prochaine. Le connétable de Montmorency avait 13,000 fantassins français et gascons, la plupart des vieilles bandes, 10,000 lansquenets, 10,000 Suisses et Grisons, 1,500 Anglais et Écossais, 4,000 à 5,000 chevaux ^ Mais ayant conscience, dit-on, de son infériorité dans l'art militaire, i| ne voulait pas donner à son maître l'occasion de le juger®, et était bien décidé à éviter tout engagement sérieux. Les Impériaux, qui s'attendaient à être attaqués, s'étonnèrent
' Ordre du 22 juillet. Compte de H. de Witthem, f" xviij v».
^ tbid.f foxxij.
^ Ordre du 41 juillet, donné à Philippe Duchêne, de lever le plus de pionniers possible dans les pays de Brabant, deNamuret de Luxembourg. Archives de l'A udience, liasse 4444.
^ Ordre du 30 juillet. Compte de H, de Witthem, f"» xxij, xxiij.
^ Rabutin.
* Belcarils, cité par Simonde de Sismondi, 1. c, XII, 249.
DESTRUCTION DE THÉROUÂNNË ET DE HESDIN £fô
bientôt de son immobilité i et on délibéra, dans le conseil du prince, d'envoyer un corps considérable de cavalerie pour reconnaître la position de Tennemi, au delà de la Somme. » On réunit, à cet effet, 3,000 à 3,500 cavaliers, ordonnances et chevau-légers belges, commandés par de Bugnicourt, de Boussu, d'Arenberg,» d'Aerschot, d'Épinoy, d'Egmont, de M^en, de Renty, d'Hoogstraeten, Philippe de Ligne ', Charles de Trazegnies et son frère. Emmanuel-Philibert voulut leur adjoindre SOO chevau-légers et 600 arquebusiers à cheval espagnols ; « mais ils les refusèrent, soit à cause de leur peu d'amitié pour les Espagnols, soit parce qu'ils voulaient, eux seuls Flamands, avoir tout Thonneur de l'entreprise, en disant qu'ils étaient assez nombreux pour faire face à toute attaque, soit enfin pour constater qu'ils étaient chez eux, et que connaissant parfaitement le pays, ils pouvaient se hasarder sans le soutien d'aucune autre nation. » Malheureusement, au moment de se mettre en marche, survinrent des empêchements qui firent différer le départ jusqu'au lendemain : ce retard perdit tout.
Le détachement partit dans la soirée du 1 8 - et , chevauchant toute la nuit , il arriva , le lendemain dimanche , à un château, où l'on apprit que l'ennemi était averti de l'expédition. Plus loin, on arrêta des paysans venant d'Amiens, et Ton sut par eux que, la veille, les Français avaieilt passé la Somme. De Bugnicourt et d'Arenberg proposèrent de rebrousser chemin ; mais tous les autres capitaines se récrièrent contre l'idée de se retirer sans avoir vu Fennemi ; ils objectèrent que, dans tous les cas, il leur serait possible de se
> Fils de Jacques de Ligne, mort en 4552. Ce fut en faveur de son fils Lamoral que le comté de Ligne fut érigé en principauté (2 août 4603).
* Rabl'tln. ~ Ailleurs, on donne abusivement au combat la date du 43.
replier. On se remit donc en marche et, à Talmas, au moment où le prince d'Épinoy, « comme il faisoit fort grande chaleur venoit d'estouffer et mourir de chaud dans ses armes*, » les Belges se trouvèrent en présence « de 3,000 à 4,000 chevaux, gendarmes et nobles de Tarrière-ban, de vingt enseignes d'infanterie, François et lansquenets; avec quatre pièces d'artillerie ^. » C'était l'avant-garde de l'armée royale, qui se déployait sur la droite et un peu en arrière, formée en trois corps commandés par le prince de Condé , le connétable et le maréchal de Saint-André.
De Bugnicourt, qui marchait en tète avec 300 chevaux, « dit alors aux autres de tourner bride et de le précéder lentement, attendu qu'il venait de découvrir un corps de cavalerie bien plus considérable que le leur, lequel n'aurait pas manqué de les suivre et d'inquiéter l'arrière-garde ; par conséquent il était nécessaire qu'il le tînt à distance avec de bonnes charges, pendant qu'eux continueraient à marcher d'un bon pas ; car, quant à lui, il espérait de le frotter assez bien pour lui ôter l'envie de les suivre. » On était à peine convenu de ces dispositions, qu'arriva le duc de Nemours à la tête de la cavalerie française, inquiétant la petite troupe de de Bugnicourt, « tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, de sorte qu'il l'empêchait d'avancer et ne lui laissait pas un instant de repos. Irrité, M. de Bugnicourt chargea à fond et avec tant de violence M. de Nemours et ses gens, qu'il les culbuta et les mit en fuite. » Alors de Boussu « et les autres seigneurs qui
• Féry de Guyon. — Le corps du prince ne fut retrouvé qu'à grand'peiné le lendemain par son valet de chambre, dévoré qu'il avait été en partie par les loups ou par les chiens. Le Petit. — La bande d'ordonnances d'Épinoy fut donnée au prince d'Orange et portée de 30 hommes d'armes à 50, de 40 archers à 80. — ' Rabutin.
étaient au centre, oubliant la détermination prise quelques instants auparavant avec M. de Bugnicourt, peut-être pour ne pas lui laisser seul tout l'honneur de cette journée, se lancent aussi sur le centre ennemi, commandé par le prince de Condé et par M. de Canaples, et le mettent en déroute. Ces deux seigneurs français furent faits prisonniers; mais le prince, une grande heure après, fut délivré par les siens et M. de Canaples seul fut amené à notre camp. En même temps étaient tués le baron de Guerres, capitaine des chevau-légers, et un certain grand seigneur, dont on ne sait pas le nom ; on remarqua seulement qu'il était vêtu d une casaque en étoffe d'or, et qu'environ 50 cavaliers entourèrent le cadavre, qu'un d'eux plaça sur ses arçons. )»
Cependant le connétable accoui*ait « au grand trot, » suivi de près par le maréchal de Saint -André avec une forte réserve, et l'engagement était devenu général. « Or, tandis que les nôtres se battaient dans la mêlée, un de nos escadrons, de la force peut-être de 50 chevaux , voulant assurer la victoire, poussa en avant; mais, à la place de tourner à gauche dans la plaine, où le combat avait lieu, il prit à droite en haut, vers un bois, pour descendre ensuite sur l'ennemi. Avant de parvenir à exécuter ce mouvement, il tomba dans une embuscade d'infanterie à peu près de 30 enseignes, qui s'étaient cachées dans le bois. Surpris par la fusillade il fit volte-face et se mit en fuite. Nos troupes qui combattaient, voyant cela, au lieu de se concentrer et de tenir ferme, commencèrent à fuir, surtout les archers des hommes d'armes, et il ne fut plus possible aux chefs de les ramener. De cette manière nous est échappée la plus belle victoire que nous pussions espérer, parce qu'il y avait là toute la cavalerie française, parmi laquelle, dit-on, on comptait 800 hommes d'armes, et
58 RÊfîNE DE GHABLES-QUINT EN RELGIQUE.
la meilleure infanterie, surtout les vieux Gascons et les Allemands; de manière que ceux-ci une fois battus, ainsi qu'il était aisé de le faire, actam erat de la France, qui n'aurait pu se remettre de sitôt. Une fois ces gens en déroute, on aurait pu marcher tout droit sur Paris et plus loin encore. »
Alors, entre les gendarmes restés fidèles à Thonneur et la foule d'ennemis qui les pressaient de toutes parts, commença une lutte héroïque. Trois fois d'Egmont, dont on blâma la fougue, traversa les rangs français; de Megen et les deux de Trazegnies « se battirent comme des Rolands ; » le frère du marquis de Renty lutta pendant une heure pour garder le prince de Condé, qu'il avait fait prisonnier ; trois fois d'Aerschot « réunit nos gens et les ramena au combat, » mais enfin « son cheval lui faillit, » et roulant dans la poussière il parvint à gagner un bois , où, après s'être tenu caché pendant deux jours, il fut pris par des paysans'. On cite encore comme s'étant particulièrement distingués, de Boussu, qui d'abord fait prisonnier, fut repris ensuite, d'Arenberg et deux gentilshommes- de l'empereur appelés Vatteville et Zuccaro. « Du côté des^ Français, ceux qui se distinguèrent le plus furent le duc de Nemours et le prince de Condé. » Enfin les Impériaux parvinrent à battre en retraite : ils n'avaient perdu que 1 40 hommes tués ou pris , et dans cette perte , excepté le duc d'Aerschot, il n'y avait aucun personnage marquant. Celle des Français était de plus du double ; outre le seigneur de Canaples, ils laissèrent aux mains de l'ennemi de la Rochefoucauld, qui pendant cinq jours réussit à se faire
' Il fut conduit au château de Vincennes, d'où il s'échappa, le 40 mai 4556, par un conduit de latrines. Les Français ayant plaisanté à ce sujet : « 11 est plus aisé, dit-il, de nettoyer un peu de m.... que de payer une énorme rançon. » Le Petit, l. viii, 243.
passer pour un simple archer^ et fut reconnu par un trompette français chargé par le connétable , son parent , de le rechercher. Pour trophées, les Français emportèrent trois enseignes; les Belges, quatre enseignes et un guidon '.
L'avantage quant aux pertes et aux trophées était donc en faveur des Impériaux, qui regagnèrent leur camp sans être inquiétés; mais la victoire n'en appartenait pas moins aux Français, et Ton s'attendit à les voir, encouragés par ce succès, prendre enfin l'offensive. Il n'en fut rien pourtant. Au contraire, peu de jours après, le prince de Piémont, entrant en Picardie par Miraumont, détruisit le fort et la tour de Beauquesné, et s'avança jusque» Albert. Cette expédition avait pour but le ravitaillement de Bapaume, que, suivant divers rapports, les Français se proposaient d'assiéger. Le prince y mit huit enseignes d'infanterie, et craignant aussi pour Cambrai, il y envoya de Bugnicourt, qu'accompagnèrent d'Arenberg et de Trélon avec leurs régiments et 800 chevaux. Les garnisons des places voisines furent également renforcées ; puis, ainsi affaiblie « de plus de 36 enseignes et de 1,000 chevaux, » l'armée impériale alla prendre position sur la rivé droite de l'Escaut. Campée à Fontenelle, Famars et Maing, et couverte par le fleuve contre un ennemi devenu formidable , elle attendit les événements ^
* Lettre du comte de Stroppiana, août 1553. 1. c, 239. — Féry de Guyon. (I! assista à ce combat. ) — Râbutin. — Le Petit. — Les uns imputèrent cet échec à un excès de témérité du comte d'Egmont ; les autres à deux hommes d'armes, le Verd Censier et Jean Chinot» qui avaient mené leur compagnie vers le bois où l'infanterie française était embusquée. Le Verd Censier fut arrêté et ne fut relâché, à défaut de preuves, qu'après uçe longue détention. Le Petit, L. vjii, 2-13. — Le manque d'entente entre les chefs, l'absence d'unité dans lé ^commandement, la jalousie, la rivalité existantes entre de Bugnicourt et de Boussu causèrent tout le mal.
' Rabutin. — Féry de Guyon.
Henri II avait rejoint son armée à Corbie avec de nouvelles troupes, et elle s'était mise en marche le 1*' septembre. Gomme on l'avait prévu , sa « première fureur parut vouloir se desgorger sur Bapaume, lieu fort, plus par l'assiette stérile que de naturel ou d'artifice, mais odieux et dommageable aux François circonvoisins, autant ou plus que Thérouanne avoit esté à ses voisins les Bourguignons. » Le 3 septembre, le connétable, « accompagné d'une foule de princes et de gentilshommes, » vint reconnaître la place avec 5,000 à 6,000 chevaux et autant de fantassins. « A l'arrivée de cette belle compagnie, le gouverneur de Bapaume (le seigneur de Haulsimont, chevalier bien estimé entre les Bourguignons) ne se montra point chiche de pouldre et boulets, lui envoyant de telle marchandise plus qu'on n'en vouloit. Au surplus ceux de dedans ne furent fort paresseux et rétifs à sortir à l'escarmouche : mais tant long que les bouletz de leur artillerie pouvoient donner, s'eslongeoient et assez bravement faisoient leur devoir, presque quatre bonnes heures que l'escarmouche dura. » Pendant ce combat, où furent blessés, du côté des Français, le capitaine Breul, le seigneur de Molimont, fils du gouverneur de Saint-Dizier , et le seigneur de Nogent, qui mourut quelque temps après des suites de sa blessure, le connétable avait examiné la place. « Fut trouvé le tout prenable, estant le rempart de mauvais conroy, et la terre dont il estoit fait, estre sable mouvant et délié, qui n'est de bonne tenue ; faisant de ce apparence un quartier de muraille qui estoit tombé, et autres du rempart qu'on pouvoit facilement conguoistre couler et descheoir ordinairement dessous. La plus grande difficulté qu'on y trouva, estoit la nécessité irrémédiable d'eau. Encore que M. le connestable y eust fait aller grand nombre de vasladours pour chercher des sources
DESTRUCTION D£ THÉROUAISNE ET DE UESDIN. 61
et fontaines, loutesfois ne purent trouver veines de durée. Pourquoi fut rompue la délibération de ce siège, » et l'armée royale se retira « estant tous les villages, abbayes et tous domiciles des ennemis, voire jusques aux moulins à vent, auprès des portes de Bapaulme, partie consommés, et le reste encore en flammes et fumée. » La retraite toutefois ne s'effectua pas sans encombre : les « villains et paysans destruits et désespérés, » et la garnison de Bapaume assaillirent son arrière-garde, « feirent de bons butins, destroussèrent les plus esgarés et mal conduits. »
La marche des Français sur Bapaume avait pour but peutêtre de couvrir un projet plus sérieux : ils se portèrent directement sur Cambrai, où ils avaient des intelligences. Henri II somma les magistrats, en leur déclarant qu'il « étoit venu, non pour les fouler et oultrager, mais plus tost pour les remettre et confirmer en leur première liberté ; » il promettait d'exempter à perpétuité les habitants de tailles, emprunts , subsides , exactions , et les menaçait de sa colère , s'ils refusaient de lui ouvrir leurs portes. Les magistrats de Cambrai transmirent cette sommation à Charles-Quint, qui leur « manda les plus belles raisons du monde, entre autres qu'il estoit empereur pour les garder et défendre, non un roy de France qui ne cherchoit que leur ruine. Il leur remit devant les yeux l'exemple de Metz, et promit que s'ils étoient assiégés ou grevés, il les secourroit en tout et partout \ » Dès que Henri II s'était mis à la tête de son armée, l'empereur avait quitté Bruxelles (30 août) pour rejoindre la sienne^; mais il avait trop compté sur ses forces et un violent accès de goutte l'obligea de s'arrêter à Mons. Il n'en tint pas moins
' Rabctin, l. V, 595, 596, 597.
» Le Petit, l. viii, 243-214. — Histoire de Bruxelles.
6â BËGNE DE GHÂRL£S-QUiNT £N BELGIQUE.
ses promesses. Par ses ordres le prince de Piémont se rapprocha sur-le-champ de Cambrai et y fit entrer de nouveaux renforts commandés par de Boussu.
Le 8 septembre, le connétable reconnut la ville, à la tête d'une forte division, et trois jours de suite l'armée royale se déploya devant ses remparts. 11 y eut de chaudes escarmouches, où les Français perdirent, entre autres tués, de Brezé, capitaine des gardes françaises, et le capitaine Cornet ; du côté des Impériaux, le comte de Pondevaux et le seigneur de Trélon furent pris. Le connétable oflrit alors à de Bugnicourt « de faire quelques coups de lance, de combattre dix contre dix, cent contre cent, ou mille contre mille : » — « Il faut remettre les joutes à d'autres temps , répondit Ponce de Lalaing; mais je propose de faire plus que vous ne me demandez, et de combattre avec le peu de gens que j'ai toute l'armée du roi \ » Or, Cambrai était « autant subjecte à estre canonnée et minée que ville pouvoit estre, » bien qu'elle eût « bastions, rempars ou fortifications selon la nouvelle façon. » Quant à sa citadelle elle avait « esté édiffiée plus tost pour tenir ceste ville neutre en subjeclion, que-pour en faire une forteresse imprenable. Estant conjointe à la ville comme elle estoit, il eût été besoin de la fortiffier pour se secourir l'une l'autre, à raison que, si la ville estoit occupée, la citadelle se trouvoit grandement compromise; laquelle aussi estant forcée, seroit cause de faire perdre la ville-. » La valeur des assiégés constituait donc la meilleure défense et elle suffit pour faire reculer l'ennemi.
' « Relation des hostilités dansleCambrésis. » Pap. d'état deGranveUe,\Y,i06.
" Râbltin. — En effet cette citadelle était si peu « fortifiable et tenable par la diversité de l'assiette, » que le 2i mars, ordre avait été donné aux Espagnols de la garnison de l'évacuer, en cas d'attaque sérieuse, et de se retirer sur le Quesnoy. Archives de l'Audience, liasse 4259.
Après un commencement d'attaque, le roi, dégoûté sans doute par plusieurs échecs éprouvés dans les escarmouches avec la garnison, craignit de voir Farmée impériale lui couper les vivres et saisir l'occasion de l'accabler. Il brûla ses gabions, retira la grosse artillerie déjà mise en position, et se ^ dirigea vers Câleau-Cambrésis, en dévastant toute la contrée. Une de ses divisions, qui s'aventura vers la frontière du Hainaut, perdit beaucoup de monde, « à cause que les gens du pays se tenoient en leurs carrières, espèce de forts faits dedans la terre. » Mais Henri II fut à peine arrivé à Câteau- Cambrésis, qu'il se détermina tout à coup « à la désespérée, » à une tentative sur le camp impérial. Il se vantait « de le faire retirer ou de le combattre, » et, le 15 septembre, il s'établit à deux petites Ueues du prince de Piémont, posté sur la rive droite de l'Escaut, au-dessus de Neufville.
Charles-Quint fut informé de ce mouvement, le même jour, à trois heures de l'après^dînée, et, craignant qu'il ne cachât le projet d'une excursion dans le Hainaut, il prit sur-le-champ des mesures pour la prévenir. Il envoya Philippe de Blois, lieutenant des archers de sa garde, reconnaître le cours de la Haine, depuis Mons jusqu'à Condé, avec ordre de mettre à chaque pont un archer, un charpentier et quelques paysans , pour le rompre au premier signal. A chaque gué, il devait poster un archer et des paysans armés pour le défendre et en exhausser les bords. Les signaux convenus étaient des colonnes de fumée, pour le jour; des gerbes de feu, pour la nuit*. Dès le lendemain matin, à deux heures, l'empereur quitta Mons et, porté en litière, il rejoignit le prince de Piémont entre six et sept heures du soir. Peu d'instants après,
* Ordre du 45 septembre. Archives de l'Audience, liasse 4441 .
rarmée royale parut en vue du camp. Quelques compagnies de cavalerie en sortirent aussitôt pour escarmoucher et cherchèrent à attirer l'ennemi dans une embuscade, où 400 arquebusiers espagnols l'attendaient cachés dans des buissons. Les cavaliers français s'avancèrent d'abord avec précaution et en présentant partout de gros escadrons ; mais harcelés sans cesse ils ne tardèrent pas à se jeter dans le piège et furent écharpés par une fusillade meurtrière; toute la gendarmerie royale accourut les soutenir et s'avançant étourdiment sur un mamelon dominé par l'artillerie des Impériaux , elle essuya de grandes pertes en hommes et en chevaux. La nuit arrêta ce combat, qui coûta aux Français douze capitaines de chevau-légers et plusieurs gentilshommes ^ L'arrivée de l'empereur et l'approche d'une forte division de cavalerie décontenancèrent, parait-il, Henri II. Il se tint enfermé dans son camp toute la journée du 17 ^ et il fut bientôt aisé de prévoir que ces lieux , naguère témoins de la jactance de François I" (1543), allaient voir s'évanouir les rodomontades de son fils. Dans un conseil présidé par le roi, les avis furent très-partages : les uns voulaient livrer la bataille, les autres entrer en quartiers d'hiver. Ce dernier avis, fondé sur la diificulté des vivres et sur le mécontentement des troupes, à qui il était dû près de deux mois de solde, fut appuyé par le connétable et adopté (19 septembre). L'armée royale se dirigea vers Guise et Saint-Quentin*-, et bientôt après, les Suisses, avec une partie de l'infanterie française furent congédiés ; mais on conserva sous les armes la cavalerie, les vieilles enseignes et les lansquenets, et une forte division, sous le maréchal de Saint-André, fut envoyée « devers
' Relation des hostilités. — Rabltin.
' Relation des hostilités,
la comté de Sainct-Pol, pour la destruire de fond en racine et parachever le dégast et totale ruine, tant du bailliage de Hesdin que de la comté de Ponthieu et du reste du pays d'Artois *. » L'entreprise se borna à l'incendie de quelques villages et de la ville de Saint-Pol, qui avait été évacuée ; triste succès promptement expié. Près de Renty, 300 arquebusiers espagnols attirèrent dans une embuscade huit enseignes de lansquenets , les mirent en déroute , et si un corps de 300 chevaux chargé de les appuyer, était arrivé à temps, « les Allemands eussent été défaits à plat. » De son côté, de Bugnicourt, a prenant une bonne revanche, brusla tout ce qui estoit du costé de Saint-Amand deçà la Somme, vers l'Artois ^. » Les Français accoururent en forces pour arrêter ses ravages ; mais, « comme ils pensoient entrer sur nous, ils se trouvèrent chargés de notre chevalerie si vivement, qu'ils se retirèrent plus vite que le pas, avec quelque perte ; ne fut toutefois chose d'importance \ »
L'armée impériale fut bientôt licenciée à son tour. Elle avait noblement lavé l'affront de Metz et rétabli sa supériorité sur l'ennemi. Cependant la mollesse qui avait présidé aux dernières opérations de la campagne accusait la fatigue et l'épuisement des parties belligérantes, et bien des maux eussent été épargnés aux peuples , si l'amour-propre n'avait empêché les deux souverains de le reconnaître, si chacun n'avait espéré voir son rival céder le premier. Après la retraite de Henri II, Charles-Quint retourna à Bruxelles, moins sans doute pour soigner sa santé fort délabrée*, que
' Rabutin.
' Ibid. — Lettre de Tévéque d'Arras, du -13 novembre. Papiers d'étal de Granvelle, IV, i45.
' Lettre du même, du 49 novembre. Ibid., -152.
* Lettre de ce prince, du 31 décembre. Papiers d'état de Granvelle, IV, 171.
pour surveiller rAlIemagne, tourmentée par une sourde agitation', et surtout pour préparer les vastes projets qu'il formait sur l'Angleterre, où depuis longtemps il songeait à enter une troisième branche de sa maison.
Edouard VI, embrasé de zèle pour la réforme, s'était rapproché de la France, et Henri II, par un traité conclu à Angers, le 19 juillet 1551, lui avait promis la main de sa fille Elisabeth, alors âgée de cinq ans. Dès ce moment, l'appui moral du monarque anglais fut assuré aux ennemis de l'empereur; il fournit des soldats à l'armée française, et les choses en vinrent au point- que Marie de Hongrie conçut l'idée d'une descente en Angleterre. On y renonça en prévision de la fin prochaine d'Edouard, ce qui permettrait de dominer le royaume par le mariage de l'héritière présomptive de la couronne avec un prince dévoué à la politique impériale-. La régente était certaine de l'assentiment de Marie Tudor, qui, attaquée dans ses droits par un parti puissant, avait mis tout son espoir en Charles-Quint. Cette princesse résolut même de se retirer dans les Pays-Bas, et Marie de Hongrie, approuvant ce dessein, envoya, pour en feciliter l'exécution, des navires sur les côtes de l'Angleterre; mais le projet fut éventé et la fille de Catherine d'Aragon , soumise à une active surveillance, faillit se voir dépossédée de son héritage ^
Aussitôt qu'il eut connaissance de l'acte instituant Jeanne Grey héritière de la couronne d'Angleterre (11 juin 1553), Charles -Quint députa à Londres Jean de Montmorency, Jacques de Marnix et Simon Renard , sous prétexte de s'enquérir de la santé du roi et de l'assurer de son désir de rendre
• Lettre de Ferdinand, du 47 août. Correspondenz, III, 580. » Lettre du 6 octobre 4551 . Ibid.^ 78.
' Rapi.x Thoyras, VI, l xvi, 57.