MARIAGE DE L'INFANT PHILIPPE AVEC MARIE TUDOR
la paix à la cbrétienté ; mais les instructions secrètes de ces envoyés leur prescrivaient d'agir, de concert avec son ambassadeur, Jean Scheyfve', pour traverser les menées de Henri II, empêcher son alliance avec l'Angleterre, favoriser les intérêts de la princesse Marie et la protéger, ^ ses droits étaient méconnus ^ X peine étaient-ils arrivés à Londres, qu'Edouard VI mourut (6 juillet 1553), et Jeanne Grey fut reconnue reine (9 juillet). Cette couronne qu'on lui avait imposée, l'infortunée ne la conserva guère; le 21 juillet, Charles-Quint apprit la révolution qui plaçait Marie Tudor sur le trône '.
Cet événement assurait l'influence de l'empereur et renversait les projets de la France. A cet égard, il fut encore servi par le dépit de Henri II, qui accueillit dédaigneusement les offres de médiation de la nouvelle reine, en exigeant pour bases d'un accommodement la restitution préalable de Naples, du royaume d'Aragon et du Milanais, le rétablissement de sa souveraineté sur la Flandre et sur l'Artois, la réintégration de la maison d'Albret, en Navarre. Cette réponse altière aigrit les rapports entre les deux cours et permit à Charles-Quint de rejeter sur son ennemi tout l'odieux de la guerre *. Devenu maître de la position , il ne perdit pas un instant pour négocier le mariage de la reine, non plus avec un prince allié, dont le dévouement cesserait peut-être avec la dépendance , mais avec son propre fils.
Depuis 1550 des négociations étaient ouvertes pour le
' II devint chaDcelier de Brabant.
• Lettre de Charles-Quint, du 23 juin 4553. Papiers- d'étal de Granvelle, IV, 4.
' liettre du môme, du 22 juillet. Ibid., 53.
* Lettre du même, du H juillet. Ibid., 24.
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mariage de Philippe avec dona Maria, fille du feu roi de Portugal et d'Éléonore; mais l'infante avait à prétendre pour dot plus d'un million d'écus d'or, et son frère Jean III ne s'était guère pressé de les payer. Pourtant les difficultés étaient aplanies, quand arriva la nouvelle de la mort d'Edouard VI, et dès lors ce projet fut abandonné : Charles-Quint écrivit tout de suite en Espagne de suspendre les fiançailles de son fils avec l'infante, si elles n'étaient déjà conclues. En signalant à Philippe les inconvénients attachés à une union avec la princesse de Portugal et les avantages d'une alliance avec la reine d'Angleterre, il lui dit (30 juillet 1583) : « Rien dans le moment ne pouvait se présenter plus à propos en ce qui touche à la France, à ces états-ci, et bien que je pense que les Anglais feront les derniers efforts pour que leur reine ne se marie pas hors du royaume, elle parviendra sans doute, avec sa prudence et sa dextérité; soit ouvertement, soit par voie détournée, h se faire proposer un ^ariage. Si ce mariage doit avoir lieu avec un étranger, je crois que les Anglais ne se portei*ont sur personne d'aussi bonne volonté que sur moi, parce qu'ils m'ont toujours montré de l'inclination.' Mais je peux bien vous assurer que des états plus nombreux et pins considérables encore ne me séduiraient point et ne me détourneraient pas du dessein dans lequel je suis, et qui est bien différent. Au cas donc où ils m'enverraient proposer ce mariage, j'ai cru qu'il serait bon de leur en suggérer la pensée pour vous; ce projet serait ensuite conduit à bonne fin. Les divers genres d'utilité et de profits qui s'ensuivraient, sont si notoires et si grands, que je n'ai pas à les énumérer en détail. Je me borne h les mettre devant vous, pour que vous les examiniez et qu'après y avoir réfléchi, vous m'informiez avec diligence de ce qui vous conviendra, afin que, conformément
Mariage de linfant Philippe avec marie tudor. 60
à vos désirs, il soit fait ce qui vous satisfera le plus ; et tenez cela en grand secret '. »
Marie Tudor, alors âgée de trente-huit ans, était « petite, maigre , maladive et faible de vue jusqu'à en souffrir, quoiqu'elle eût l'œil farouche et plein de feu. Elle avait le visage ridé, bien plus par les soucis et par les passions que par la main du temps, avec une grosse voix d'homme dont la rudesse faisait trembler les auditeurs jusque dans la chambre voisine ^, » cette princesse était donc peu faite pour plaire à un jeune homme de vingt -sept ans. Mais Philippe était ambitieux, et, loin de se préoccuper de l'âge, de la laideur, du caractère de la future, il répondit sur-le-champ à son père (22 août) : « J'ai été plein de joie d'apprendre que la princesse Marie a succédé au trône d'Angleterre, et parce que c'était son droit, et parce que Votre Majesté en espère beaucoup du côté de la France et de ses terres de Flandre. Si l'on pense à proposer son mariage avec Votre Majesté, ce serait ce qui vaudrait le mieux. Mais, en cas que Votre Majesté persiste dans ce qu'elle m'a écrit, et qu'elle croie devoir traiter de ce mariage pour moi, elle sait déjà que, comme son fils entièrement obéissant, je n'ai pas à avoir d'autre volonté que la sienne, et surtout en une affaire de cette importance et de cette qualité. Je m'en remets donc à Votre Majesté pour qu'elle agisse comme il lui conviendra et lui semblera bon'. »
Charles -Quint agit aussitôt. Il importait de se hâter, car déjà les prétendus se présentaient en foule. Le cardinal Renaud Pôle , qui avait inspiré, parait - il , de tendres sentiments à sa cousine Marie < fut arrêté à Dillingen , comme il
' M. MiGNET, Charles-Quint, &on abdication, etc.
* Relation de l'ambassadeur vénitien G. Michèle, citée par M. Motley, 1. c.
* M. MiGNET, 1. c.
70 RÈGNE DE CHARL£S-QUI^T EN B£L(UQUfi.
retournait en hâte dans sa patrie , et retenu en Allemagne, puis dans les Pays-Bas, sous prétexte que son zèle religieux était propre à alarmer les protestants anglais. Simon Renard, l'homme de conûance de Granvelle, fut adjoint à Jean Scheyfve, et, au grand dépit de ce dernier, spécialement chargé de conduire cette affaire qui, malgré l'acquiescement de Marie Tudor, restait très-diflBcile. On avait à combattre tout à la fois les préventions des Anglais, alarmés pour leurs libertés, et les intrigues de la France, effrayée d'une union de nature à ranger sous les lois de la maison d'Autriche tous les autres états de l'Europe depuis la Baltique. Les agents français insistaient particulièrement sur les complications qui, à la mort de Charles-Quint, pouvaient entraîner l'Angleterre dans de graves embarras. Dans un entretien que Simon Renard eut avec le chancelier d'Angleterre, celui-ci déclara « qu'il ne particulariseroit jamais personne à la reine pour être son mari ; mais que, si ladite dame lui demandoit s'il convenoit mieux d'épouser un étranger qu'un sujet du royaume, il lui conseilleroit d'épouser un Anglois pour le bien du royaume et pour la sûreté de sa personne. » — « Il seroit très-difficile, ajouta-t-il, de faire consentir le peuple à un étranger pour être le nom seul odieux. Si la reine épousoit le prince d'Espagne, le peuple ne pourroit jamais comporter les conditions des Espagnols, à l'exemple même des propres sujets de Sa Majesté, qui ne les peuvent souffrir ni voir en Flandres, et de plus le royaume épouseroit une guerre perpétuelle avec les François, parce que le roi de France ne laisseroît jamais Son Altesse ni les Pays- Bas en paix ^ » — « Il m'a été certifié, écrivait l'ambassadeur à l'évêque d'Arras , que l'on a tenu propos à ladite reine
' M. MiGNET, 1. C.