LES JUIFS
La présence de Charles-Quint dans les Pays-Bas avait été marquée par un redoublement de rigueurs envers les réformés. Le potentat qui se flattait de ramener la Germanie à l'unité catholique, chercha avec d'autant plus d'ardeur à extirper de ses états héréditaires les nouvelles doctrines, qu'il en voyait plus clairement les progrès. La réforme était entrée dans une période de transition, qui touchait déjà à la politique, et présageait l'avènement du calvinisme, si formidable au pouvoir souverain ; mais si elle fournissait des victimes au monstre de l'intolérance, pour elle aussi s'armaient des mains vengeresses. Les ligues des protestants allemands
et l'anabaptisme avaient étendu leurs ramifications dans toutes nos provinces, et partout apparaissaient les signes précurseurs d'un bouleversement social.
Aussi impuissantes que l'odieux édit de 1 529, l'ordonnance du 10 octobre 1530 sévissant contre la vente « des mauvais papiers rép^andus dans le pays', » et celle du 10 février 1531 renouvelant toutes les mesures prises contre les personnes « atteintes de secle luthérienne ^, » n'avaient ni arrêté, ni affaibli le courant des principes évangéliques. En 1531, Corneille de Scheppere écrivait à Charles-Quint : « Les luthériens sont déjà si puissans en Allemagne, que personne, excepté les prêtres, ne peut vous conseiller de leur faire la guerre; chacun est convaincu que recourir aux armes seroit exposer le pouvoir souverain à sa ruine, et la noblesse à une destruction complète, et qu'ils ont de vastes intelligences dans les Pays-Bas, où le feu de l'insurrection s'allumeroit bientôt. Les marchands y introduisent les livres des sectaires et en propagent les doctrines là où vous le pensez le moins. L'évêque de Spire m'a rapporté que des marchands ont assuré que la contrainte seule empêchoit tous les habitans de ces provinces d'embrasser la réforme et que les communes verroient avec joie son triomphe ^. » Le doute ébranla-t-il alors la volonté de CharlesrQuint? Entrevit-il l'inefficacité du système de compression ? Ne le jugea-t-il pas suffisamment rigoureux? Si l'on trouve un indice d'hésitation dans l'avis demandé au grand conseil de Malines sur l'édit de 1529^ cette hésitation fut de courte durée, et il choisit définitive-
' Comptes d'A. deBerghes (n» 15208), fo xxviij '«».
* Ibid,, f® xxxiiij.
' Lettre du 3 juin 1334. Correspondenz, I, 4C4.
* AzEVEDO, ad ann. 4 631 .
ment de s'en tenir à la violence, cet attentat contre la justice et contre Thumanité.
L'article 1" de l'édit du 6 octobre 1331 confirma les dispositions de celui de 1529, dont les états généraux reçurent lecture en présence de l'empereur. Il fut ordonné d'en appliquer les pénalités, sans rémission ni adoucissement, et d'en renouveler la publication tous les six mois, à partir du 15 novembre suivant, afin que nul ne prétextât ignorance \ Puis, comme si ses dispositions avaient besoin de complément, le lendemain (7 octobre), parut une ordonnance qui les aggravait encore en les reproduisant. Les libraires coupables d'avoir imprimé des livres sans autorisation, devaient être marqués d'un fer chaud en forme de croix, « si vifvement que Ton ne le pût effacer ; » on pouvait aussi leur crever l'œil ou leur couper le poing, à la discrétion du juge. Il était interdit , aux personnes atteintes d'hérésie ou d'erreur en la foi et ayant abjuré , de parler désormais de matières condamnées par l'église, sous peine de confiscation de corps et de biens. Les « suspectz d'hérésie ou d'erreur en la foi ou au sujet des sacremens et ordonnances de l'église, » étaient déclarés de nouveau inhabiles à remplir aucun état honorable ; il était formellement enjoint aux vassaux et aux villes de ne leur conférer aucun office. Pour stimuler la délation, la moitié des biens des victimes, s'ils n'excédaient pas cent livres, revenait au dénonciateur; pour les biens d'une plus grande valeur, il lui était alloué un dixième en sus de cette prime, et il avait la faculté de la prélever sur les biens des officiers « négligens dans la poursuite des inculpés. » Cette négligence était punie, en outre, de la privation d'office
' Recueil d'édits du duché de Luxembourg.
et de peines arbitraires , et tous les trois mois , un état des dénonciations, avec indication des mesures qu'elles avaient provoquées, devait être adressé à Fempereur ou à la régente ^ Cet édit et celui de 1 529 , rappelés tous les six mois par des circulaires, avec menace constante de poursuites contre les officiers peu zélés ^, furent exécutés selon leur forme et teneur ; une foule de malheureux périrent décapités , brûlés, enterrés vifs ou noyés; des auteurs^ imprimeurs, éditeurs d'ouvrages contenant des doctrines réputées hérétiques, furent mutilés ou aveuglés '. Ces rigueurs vinrent néanmoins se briser contre la résignation ou l'exaltation des martyrs, et il fallut sans cesse en inventer de nouvelles également insuffisantes. Le 16 mars 1534, au mépris des privilèges et des coutumes de Louvain , Charles - Quint publia un règlement spécial pour cette ville, « afin, dit-il, de préserver les étudians de l'université de la contagion des habitans^. » Dans l'assemblée des états généraux du 12 juillet suivant, Marie de Hongrie, qui naguère ouvrait son âme aux vérités évangéliqùes , insista vivement sur la nécessité de détruire à tout prix l'hérésie. Un mandement du 20 mars 1537 enjoignit à tous les officiers de justice et aux confrères des serments, d'appréhender, emprisonner et remettre entre les mains des autorités, quiconque, homme ou femme, professerait de « fausses et pernicieuses croyances, » chercherait à propager l'hérésie, tiendrait des discours anticathoiiques ou assisterait à des conciliabules. En cas de résistance, ils
' Plac. de Flandre, I, >I13.
' Compte d'A. de Berghes (n« ISSi-l), f» xxvirj vo, etc. — Inventaire d ordonnances, 1. c.
' M. J. B. Cannaert. Bydraegen, 63.
* M. C. PiOT, Influence de la^ réforme à Louvain. Messager des sciences historiques, 1839, 37>l.
étaient autorisés à employer la force, sans devoir craindre de punition s'ils blessaient ou tuaient les rebelles ^
La seule trace de modération qu'on trouve, est un placard du 24 janvier 1 S39 « permettant aux hérétiques du Hainaut de, en certain terme, se pouvoir réconcilier, nonobstant les procédures et édits, à la condition de se montrer repentans ^. » Ce ne fut là qu'une vaine lueur, éteinte dès que les troubles de la Flandre amenèrent Gharles-Quint dans les Pays-Bas. Les inquisiteurs et les théologiens de Rome représentèrent alors à l'empereur que « le salut du pays, sa propre piété et la religion lui commandoient de secourir l'Église prête à sombrer, et d'obvier par d'énergiques remèdes à cette peste luthérienne, qui traversoit tout le monde, menaçant d'abolir l'autorité de l'Église, le service de Dieu, la crainte des loix, la puissance souveraine et ecclésiastique. » — « Si en Espagne, lui dirent-ils, vous avez mis tel ordre, qu'en, toute cette grande nation oif n'aperçoit aucun indice de luthéranisme, combien plus devez- vous préserver le pays où vous êtes né et avez été élevé, d'être impollu de cette tache. Il est de votre devoir de maintenir en leur entier l'autorité de l'Église, la renommée des gens doctes, la religion de vos ancêtres et des anciens papes. Or, sans moyens violons, vous ne parviendrez pas à extirper le mal, déjà fort avant enraciné en toute la basse Allemagne. Et nous vous adjurons par la divine puissance, de tout employer contre cette abominable hérésie, qui foule aux pieds l'autorité du saint-père, grand vicaire de Jésus-Christ, la dignité et la puissance de l'Église, la supériorité de nos maîtres, des religieux, et toute leur doctrine. C'est à votre fidélité envers la religion de vos pères,
' Archives de l'Audience. — Manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne. » Inventaire d'ordonnances, L .c.
à votre piétés à la constance apportée dans la défense du pouvoir du pape et dans la poursuite de cette pestifère hérésie que vous êtes redevable de vos victoires, de vos triomphes, de toute votre prospérité. Il y a ui^ence, car, nonobstant vos édits, le peuple ne cesse de lire les livres des luthériens, approuve leur doctrine, méprise la nôtre, adopte des principes préjudiciables à l'Église; si cette licence audacieuse reste impunie, si Votre Majesté ne la réprime sur-le-champ et avec vigueur, on verra bientôt nos professeurs en théologie chassés de leurs écoles ; nos prédicateurs, de leurs chaires ; les moines et religieux, de leurs couvens \ » — « C'en est fait de la haute Allemagne, s'écriait un archevêque espagnol, et il ne reste plus d'espoir de la ramener dans le giron de l'Église; mais on peut encore convertir la basse Allemagne, pourvu que l'empereur y fasse tomber six mille têtes ou réduire autant de corps en cendres ^. »
Le moment était opportun. Charfes - Quint , qui attribuait aux Gantois des rapports avec les protestants, céda sans peine à ces conseils, et, dans son discours d'ouverture aux états généraux réunis à Bruxelles, il annonça de nouvelles persécu* tions. L'édit général du i octobre 1540 confirma les placards « tendans à extirper les erreurs et les hérésies répandues dans ses pays, » avec injonction expresse de les exécuter rigoureusement, sans retard ni rémission, de destituer et de châtier tout officier ou magistrat qui faillirait dans la poursuite des hérétiques ou qui se permettrait d'atténuer la
' Histoire de l'estat du pais bas et de ta religion d'Espagne, par François Du Chesne. s. Marie, MDLVIII, in^-IS. — Ce livre, œuvre de François de Enzinas, gentilhomme espagnol, a été écrit en latin, et traduit par un protestant français.
LA RÉFORME. - MARTYROLOGES. i i
sévérité des peines ^ — « Sa Majesté veut et entend, dit Louis Van Schore, que ces dispositions soient étroietement gardées et observées, sans y rien changier ou altérer, comme estant chose que sur toutes autres elle tient au cœur, ainsi que doivent faire, tous bons crestiens ^. »
Les inquisiteurs n'avaient cependant pas failli à leur tâche et les bourreaux n'étaient pas restés inactifs. Ainsi Isebrand Schol , d'Amsterdam , prédicateur instruit et éloquent , après avoir été traduit deux fois devant les inquisiteurs et relâché à défaut de motifs suffisants, fut brûlé vif à Bruxelles, le 27 juillet 1534; en vain ce malheureux, vieillard septuagénaire, s'était-il rétracté, pour échapper à une mort affreuse ; comme relaps, il fut jugé indigne de grâce '. Le 4 août suivant, deux Augustins subirent le même supplice *. Guillaume Tindal (Tindalus), le savant traducteur de la Bible anglaise, qui s'était soustrait aux persécutions de Henri VIII, alors le champion de Rome, se vit arrêté à Anvers sur une dénonciation venue d'Angleterre; après seize mois et demi de détention au château de Vilvorde, il expia sur le bûcher « ses mauvais sentimens à l'égard de la sainte foi catholique. » Un autre réformé, Martin Vyer, qui avait partagé sa captivité^ partagea son sort (1536)\ Chaque ville eut ainsi ses martyrs.
' Édita de Luxembourg.
* M. Gâchard, Des Assemblées ncUionales, 47, note 4.
* Histoire de Bruxelles, I, 390. — Le protestantisme belge. — ♦ Le Petit.
* L'exécution eut lieu à Vilvorde. — M. Wautebs, Histoire des environs de Bruxelles, II, 483. — J. de Wesenbeke, 1. c, 20. — « Van vacation by hem gedaen uit bewaeren van sekere gevangen genoempt Willem Tindalus, lutriaen. » Compte de Louis Van Heylwigen (n^ 49662), aux Archives du royaume, f» viij »«. — In't vervolgen van der saken by den voirschreven procureur gebadt tegen heeren Willem Tindalus, priestere, gevangen lutriaen, en Martyn Vyer tôt Vilvoirden geexecuteert. » Ibid., f® ix. — Les compatriotes de Tindal lui ont récemment érigé à Vilvorde un monument commémoratif.
1â RÈGNE DE GHÂRLES-QUINT EN BELGIQUE.
Arras vit brûler Nicolas Lescripvant, Jean de Pois, Etienne Bourlet (1534), coupables « d'avoir refusé l'adoration de la chandelle sainte ^ » — Anvers : Lambrecht ^, Bernart Heese, sellier, et Jean Berschen, menuisier*; — Malines : Pierre Baen * ; — Gand : Arnoul de Jaeghere, Jean de Gentbrugge ^ et Alexandre Huybrechts ® ; — Bruges : André De Roy, tondeur ' ; — Oudenboui^ : Jean Abbard ® ; — Courtrai : Jacques
' J. DB Wesbnbeke, I. C, 20.
' « Van Lambrechte, lutherians, die verbrant is geweest. » Compte de G. Van den Werve (nH2905), de 4536-i537, f» ij »«.
' n Van Bernart Heese, harnasmakere, ende Jan Berschen, timmerman, van dat zy contrarie der ordonnaticie van den keyzer hen met secten van latherianen beholpen hebben, ter vierscharenverweezen zyn, ende metten zweerde geexecuteert ende thooft gezet op een staerk. » Ibid., de ISSS-'ISBS, f«» vj.
* «, Audit bourreau, d'avoir exécuté Pierre Baen, lutérien, lequel fut ars et brusié. » Compte de Jean Van den Daele [n* 45667), de 4534,, f® v.
^ J. DE Wesenbere. — Peter de Jonche , Gendsche Geschiedenissen. — W. T. Water, Historié der hervormde Kerk te Gend.
^ « Payé audit bourreau d'avoir mis à question et exçnien , Sanders Huybrecht, luthérien. — Pour la justice par luy faite sur la personne dudit Sanders, qui estoit brûlez tout vif. — Au charton qui menoit sur ung hour ledit pacient après qu'il estoit à moitié brûlez, jusques hors la porte dessoubz le gibet. — Audit bourreau, d'avoir mis en ungne forche ledit Sanders. — Audit bourreau, d'avoir brûlez les livres dudit Sanders. » Compte de F. Van der Gracht (n» 44424 ), de 4536-4537, f»» vj ^«et vij.
7 « A luy , pour avoir brusié en cendres sur le bourg, ung nommé Andries de Roy, tondeur, à cause qu'il estoit luthérien et hérétique, payé Ix sols. » Compte de J. de Halewin {no 43784), de 4530-4534 , f» xv.
* « A maistre Guillaume, maître des haultes œuvres de la ville de Bruges* pour estre venu de ladite ville en la ville d'Oudenbourg, pour fî^ire exécution sur la personne de Jehan Abbard, natif de Hollande, convaincu de lutherie, le iiij« jour de février xv « xxxviij. — Pour luy avoir baillet ung licot, l'attaché à une estache et le bruUé en cendre.— Au prieur des Jacobins de Bruges,pour, par ordonnance de la loy, estre venu de ladite ville de Bruges confesser ledit patient et prescherau peuple plusieurs erreurs du patient, Ixvj sols. — A des compaignons qui ont assisté à l'exécution, actendu que icelle estoit rigoreuse et que l'on doubtoit la fureur du peuple. » Compte de G. de Steelandt ( n^ 44326 ) , 4536-4538,f"ijvoetiij.
Van der Mase ^ . On décapita Antoine Cloet et Wautier Basse, à Bruges^; Arendt de May, à Audenaerde^; Pierre Cruys, barbier, à Louvain*; le chirurgien Lievin Van de Walle, à Gand^. Cornéiie Wouters, à Bruges^, et Rosine Kemers, à Alost \ furent enterrées vives.
» « Payé au lieutenant du bailly de Courtray, avecq ses assistans, d'avoir prins Jacques Van der Mâse, filz de Jehan, natif de Bruxelles, chargié, accusé et
actaint de hérésie, d'estre rebaptisé, soutenant plusieurs articles contre notre foy chrestienne, faulx et plains de hérésie, condamné par la loy de Courtray d'estre bruslé à une estake en cendrés. » Compte de L. de Ghistelles (n» 13822), de 4636-4537, f»ixT».
' « Audit maistre Wessel, pour avoir Irenchié la teste à ung nommé Antheunis Cloet, aussi héréticque, Ix sob. — Pour avoir mené son corps hors la ville pour estre mis sur une roue et sa teste sur une estache, selon le placcaert de sadite Impériale Majesté, vj sols. » Compte de J. de Halewin, précité, f» xv. — « Audict pour avoir juslicié par l'espée et couppé la teste à ung nommé Wouter Basse, estant de la secte lutérienne , et aussi que on avoit trouvé en sa maison ung livre contraire à la doctrine de Sainte-Église Nofcre Mère, et contraire les placcartz de l'empereur notre Sire. » Compte de J. Despars (n* 43784), de 4539, f« xix vo.
^ « Arendt de May, pour ce qu'ila soubstenu la quereleet mauvaise doctrine de Martin Luter, et estudié en faulx livres, a esté condempné par sentence des eschevins de ladite ville d'Audenaerde, d estre coppé la teste. -— Audict exécuteur, pour avoir mis ledict Arendt à la torture, iij livres patars. — Audict exécuteur, pour l'exécution, vj livres patars. » Ibid., {^ vij »« et viij (n» 43608), de 4532-4534.
* « V^an meestere PeetereCruys, barbier, befaempt wesen van hérésie, is geapprehendeert en daer aff by de meyer aengesproken syen is en de selve soe vere met rechte geprocedeert dat de voirschreve meestere Peetere by voniss der stadt van Loeven (Louvain) mette sweerde geexecuteert. » Ibid. (n» 49563), f® j, de 4635.
^ « Item, payé audit bourreau, d'avoir mis à question et examen maistre Lievin Van den Walle, lutérien. — Item, audit bourreau, pour la justice par Fespée. — - Item, payé à Tadvocat qui plaidoia en vierschare au nom de Vinnaen de Pedichove, lutérien. — Item, audit bourreau, pour la justice par l'espée. » Compte de F. Van der Gracht, précité, f«« iiij t» et v.
^ « A luy, pour avoir justicié par la fosse, Cornéiie Wbuters, appelée eu thiois Nele Buels, à cause qu'elle avoit malhonnestement traictié le vénérable sacrement. » Compte de J. Despars, précité, f' xxviij.
7 tt D'une femme nommée Rosianes Kemers, natifve de Gand, laquelle fut
ri RÉGNE DE CHâRLES-QUINT EN BELGIQUE.
A Maestricht, où les doctrines de la réforme s'étaient propagées avec rapidité, on avait d'abord usé de tolérance. Le jour de Pâques 1 S32, par exemple , une foule de bourgeois coururent à Susteren entendre un prédicateur luthérien, et communier évangéliquement ; les magistrats se bornèrent à blâmer leur conduite, propre, dirent-ils, à engendrer la haine, la discorde, et à troubler la tranquillité publique. Pour prévenir les disputes et les commotions, un mandement du 8 avril défendit de discuter au sujet des nouvelles doctrines, de lire et de prêter des livres suspects d'hérésie, d'assister à des conventicules religieux , ^ de loger des prédicateurs, sous peine de payer le prix d'une verge de muraille au profit de la citéV Bientôt pourtant on s'écarta des voies de la modération. Sous prétexte qu'il pouvait advenir de fâcheuses conséquences de l'accroissement des réformés et de la fréquence de leurs assemblées, une ordonnance du 23 août 1533 menaça d'un châtiment exemplaire quiconque, à la suite d'une enquête générale, serait convaincu d'avoir en-
prinse à Scelderode et menée es prisons d'Alost pour cas d'hérésie dont, par advis des hommes de fief, ensuivant Tadvis de gens doctes, elle a esté exécutée par la fosse. » Compte de G. du Bosch (n» 13569), de 4rS39-4542, f® xxv. — « Pour ce que ladite prisonnière déclara qu'elle avoit demeuré à Gandt, et que son mary, maistre Lievin Van de Walle , barbier, illecq avoit esté exécuté, cy envoya à Gandt pour prendre enqueste de la vie et renommée de ladite personne. — Après que les hommes de fief furent d'advis de procéder à la torture, envoya-tron à Gand par l'officier criminel. — A l'officier criminel, pour son exploict de l'avoir exécutée par la fosse, vj livres. — Audit officier criminel, pour avoir faict la fosse, iij livres. — Au confesseur, xij sols. — Pour demy lot de vin, v sols. — Pour les despens de ladite prisonnière, a esté paie au sipier d'Alost, pour cent et Ixxvij jours à iij sols par jour, et tint-elle si longuement prison actendu que les hommes firent difficulté de procéder à l'exécution, à cause qu'elle révoca les doctrines faulses par elle auparavant soustenues, xxvj livres xj sols. » Compte de J. Despars, précité, f®« lxxix^°, Ixxx. ' Pèlerin, Essais historiques t 324-325.
LA RÉFORME. - MARTYBOLOGES. . 15
freint le dernier mandement. Cet acte faillit provoquer une émeute; la foule menaça d'envahir la chambre du conseil municipal, où Ton apporta en toute hâte des armes \ Quant aux bourgeois, ils blâmèrent hautement cette sévérité, qui augmenta leurs sympathies pour les réformés. On vit le métier des maréchaux exiger la mise en liberté d'un de ses membres poursuivi sous Finculpation de luthéranisme ; le maïeur Braetz, accompagné de son substitut et de quatre huissiers, tira de prison un autre évangéliste, Jean Stevens, dont les libérateurs partageaient les doctrines ^
Pour le fanatisme , un tel état de choses était intolérable. Érard de la Marck envoya à Maestricht (septembre 1534) le prieur des Carmes de Liège., et à peine cet inquisiteur fut-il arrivé , que des bûchers se dressèrent sur le Vrythof pour deux malheureux atteints d'hérésie^. Ce fut le début d'un auto-da-fé, qui dévora bientôt vingt et une autres victimes*. Ces exécutions frappèrent d'horreur les esprits \ Une foule de bourgeois émigrèrent^, et l'indignation publique faillit, à mainte reprise, livrer cette ville aux ennemis de Charles-Quint.
Dans la principauté de Liège la réforme ne s'était pas moins propagée. Érard de la Marck y avait en vain établi des inquisiteurs et dressé des bûchers \ voulant, dit un de ses panégyristes, agir en habile médecin et préserver d'un mal incurable les parties saines, par la flamme et par le fer*. Le remède
' Notules des 23 et 28 août 1533, cit. de Pèlerin, 1. c, 32S. ' Notules des 48 et 30 août 4534, 1. c.
' Notules des 25 et 27 septembre 4534, 1. c.
4 Lettres missives de 4535, 1. c, 326.
^ Notules des 29 janvier, 4, 4 et 43 février 4535, 1. c. ^ Pèlerin, 327.
7 Édit du 46 des calendes de mars 4534 .
* Ita vulnus immedicabile censent Medici flamma ferroque recidendum, que partem sinceram ab interitu servent. Fisen, l. xv, 334 .
n'eut guère d'efficacité \ Aux yeux des bourgeois de Liège, la nomination d'inquisiteurs était une atteinte aux privilèges, et on les avait vus, lors de la révolte des Rivageois, exiger des restrictions à la juridiction de TofflciaLEn 1532, le mouvement s'accrut par l'accession d'hommes que leurs ennemis mêmes étaient forcés d'appeler de bons citoyens*, et les réformés liégeois, encouragés par les concessions accordées aux protestjmts de l'empire, professèrent ouvertement leurs doctrines. Effrayé et irrité de leurs progrès, Érard de la Marck ordonna de livrer les novateurs au dernier supplice. Le 23 Juin 1532, deux hommes et deux femmes furent soumis à une amende honorable ; le dimanche suivant, l'administrateur de l'hospice des pauvres abjura, pour se soustraire à une mort affreuse, et fut jeté dans le monastère dé Boneffe. Un chanoine de l'église de Saint -Denis, détenteur de livres de Luther, n'échappa au bûcher que par la fuite ; et un chanoine de Saint-Martin, soupçonné de partager son hérésie, fut exilé à Cologne.
Sur ces entrefaites , arriva à Liège le carme chaussé Jean Jamolet, investi par le Saint-Siège des fonctions d'inquisiteur. C'était une violation manifeste des engagements pris par Charles-Quint envers l'empire, et l'opinion publique, déjà indignée des poursuites dirigées contre une foule de citoyens honorables, éclata avec tant de force, que les magistrats publièrent un décret défendant, de la manière la plus formelle, à tout autre que les juges compétents, de prendre connaissance des crimes des bourgeois, même en matière de religion.
' PuUulantia hsBreseoD zizania, frugiferam sincerâB religionis viriditatem suffocabant. Neque îd hâc diœcessi cardinalis yigilantia par erat ôvellendœ omni stirpi enoxisB. Fisen, 1. c, 335.
* Chapeauyille.
LA BÉFORME. - MARTYROLOGES. 17
L'évêque, de son côté, déclara que l'envoyé du pape était chaîné de s'enquérir des doctrines suspectes, et non de troubler l'ordre des juridictions, ni de porter des jugements; il assura que Ton s'effrayait à tort du titre d'inquisiteur donné à Jamolet, qu'il ne s'agissait nullement de l'inquisition d'Espagne, dont il n'était pas plus partisan que.ses sujets, mais de la juridiction appartenant essentiellement à l'épiscopat, gardien natiirel de la religion. Ces explications ne satisfirent personne. « Nous avons nos lois, répondirent les magistrats ; s'il s'agit de matière civile ou criminelle, qu'on renvoie les coupables aux échevins; s'il s'agit de matière religieuse, nos tribunaux ecclésiastiques sont chargés d'y pourvoir, et nous ne voulons rien souffrir de contraire à nos privilèges, » Il eût été dangereux d'attaquer de front une semblable opposition; Érard de la Marck fut obligé de reconnaître aux bourgeois le droit de récuser la compétence d'un tribunal ecclésiastique, s'ils n'avaient été préalablement convaincus d'hérésie par leurs juges naturels. Celte concession amena une semi-tolérance; les bûchers s'éteignirent un instant, et Ton se borna à appliquer, aux dissidents le bannissement et la confiscation K
Mais la tolérance cessa avec la nécessité de ménageries protestants de l'empire. Dès qu'on n'eut plus à redouter les Turcs, l'évêque révoqua sas concessions. Sa première victime fut un nommé Didier, dont le prosélytisme obtenait de grands succès à Liège; livré au bras séculier par les inquisiteurs et par l'official , il périt sur le bûcher. Parut ensuite un édit (9 juin 1533) confirmant les pénalités établies contre les hérétiques, privant à perpétuité de leurs droits dé cité et
' Chapeau VILLE, III, 318-328. — M. de Gerlache, Histoire de Liège, 240-241 .
18 RÈGNE DE CHÂRLES-QUINT EN BËLGIOUE.
expulsant de leurs métiers les réformés qui n!auraient pas abjuré avant la Fête-Dieu. Les mêmes peines étaient applicables à quiconque aurait blasphémé la Viei^e ou les. Saints, nié l'existence du purgatoire, ou médit des cérémonies et des traditions de l'élise. Sept bourgeois : Richard Hoesman, verrier; Charles, chaussetier; Jean Faber, charpentier; Sébastien Duchêne; Pierre Le Boulanger; Lambert de Bure et Jean Renier, furent bannis à perpétuité, et leurs biens confisqués au profit du trésor public. Un autre, le grand Hanset, qui résista aux satellites chaînés de l'arrêter, fut blessé mortellement dans la lutte, porté sur l'échafaud dans un fauteuil, et décapité \
Ces mesures ne satisfirent pas les bourreapx de Liège. Le 6 mai 1 S34, Érajd de la Marck convoqua la commune et lui proposa de choisir dans chaque paroisse des délégués qui, de concert avec les magistrats, aviseraient aux moyens de détruire rhérésie. Cette proposition ayant été accueillie, il fut arrêté, dans une assemblée, tenue le 9, que tous les habitants famés, accusés ou convaincus d'hérésie, seraient chassés de la ville, privés de leurs droits civiques, exclus des corporations, et que révêque disposerait de leurs biens. Quiconque, depuis l'édit du 9 juin 1S33, avait adhéré aux nouvelles doctrines ou les avait favorisées, devint passible du dernier supplice. Une exception dérisoire stipula que si l'accusation atteignait d'honnêtes citoyens, purs jusqu'alors d'hérésie, on pourrait, en attendant plus ample information, les laisser en liberté sous caution, qu'ils ne seraient appliqués à la torture qu'en présence des bourgmestres, et condamnés qu'après avoir été entendus dans leurs moyens de défense. Les commissaires spéciaux nommés
' Chapeauville, m, 325-326.
LÀ REFORME. — MARTYROLÛGES. 19
en vertu de cette résolution, eurent le pouvoir de procéder à des enquêtes chaque fois qu'ils le jugeraient nécessaire pour s'éclairer et pour parvenir à l'extirpation des doctrines proscrites. Ils se mirent sur-le-champ à l'œuvre, et les prisons regorgèrent de malheureux de tout sexe, de tout âge, de toute condition * . Érard de la Marck stimula leur zèle, proscrivit, emprisonna et livra aux flammes les adeptes de la réforme -, qui furent mis en toutes choses hors des lois ; ainsi, un acte établissant, le 2 octobre 1534, un marché franc pour les bestiaux dans la ville de Liège (le jour de Saint-Simon et de Saint- Jude), porte que l'on y protégera tout le monde, excepté les personnes « attaintes et infectées de villain cas de crisme et d'hérésie '. »
Ces rigueurs soulevèrent de vives plaintes, sans arrêter les progrès de la réforme. L'évêque, jugeant qu'il fallait de nouveaux exemples, fit brûler encore deux évangélistes et en chassa beaucoup d'autres de la ville (1535); mais, dans la crainte d'un mouvement populaire, il renouvela (10 juin 1535) l'ordonnance du 5 août 1531, défendant aux Rivageois et aux habitants compromis dans leur insurrection , de porter des armes; il leur enjoignit de livrer celles qu'ils avaient, ou de jurer qu'ils n'en possédaient pas, et menaça les délinquants de peines arbitraires. En 1536, averti qu'un réformé proclamait ses doctrines jusque dans son cachot , il ordonna de lui percer la langue et d'agir de même dans tous les cas sembla-
• Inquisitionibus faclis, deprehensi sunt plurimi Lutheranis dograatibus imbu ti, non viri tantum sedet mulieres,omnis condilionis et œtatis.CHAPEAuviLLB.
» Mullos ad verœ doctrinœ semitam reduxit, pertinaces flammis tradidit, quosdam patria ejecit , alios erudiri petentes, vel carceribus detinuit, vel ad scholas publicas, certo illis praescripto tempore, dimisit. Ibid.
^ Manuscrit de la bibliothèque de Liège. Extrait donné par É. Gachet. Bulletins de la commission royale d'histoire, i'c série, IX, 90.
bles V Ce système fut suivi jusqu'à sa mort; il eut alors un digne continuateur en Corneille de Bei^hes, qui, à son avènement, fit brûler neuf hommes et noyer dix femmes ^.
Ce martyrologe déjà si lamentable s'augmenta encore sous l'impulsion des nouvelles mesures provoquées par le fenatisme, décrétées par une égoïste politique, exploitées par d'infâmes passions. A Anvers, Éloi Pruystinck est brûlé vif ^; Jerewyn, riche poissonnier *,. Germain Bousseraille ^ , Jean Davion, marchand *, Jean Dorfhout, marchand de vieux habits, Christophe Hérault, joaillier de Paris ^ et Anne Aerts, veuve de Gabriel Van Hove ®, sont décapités, ainsi que l'imprimeur Jacques Van Liesveld, coupable d'avoir, ^ d'après un
• Ghapeauville, III, 329, 330.
' Ac tum maxime de Hœresibus exterminandis viri novem flammis adjudiçati sunt. In aquis praeforatœ faeminae decem. Fisen,l. xvi, 338. — Viri novem flammis exusti, fseminae decem submersae. Ghapeauville, III, 334.
^ «V Van Eloy Pruystinck, die oie midts zynder heresien ende quade leermyen ende als relaps metten hrande geexecuteert is geweest, ap ten xxve° octobris anno XV c xliiij. » Compte de G. Van den Werve (n« 49669), f« j ''.
4 Le protestantisme belge;
^ « Van Germain Bousseraille, die overmidts zynder here^en, alhier metten zweerde geexecuteert is geweest. » Compte de G. Van den Werve, précité,
•^ a Van Jan Davyon, coopman 't Antwerpen, die overmidts zynder heresiea alhier 't Antwerpen ter justicien gebracht is geweest. »> /Wd., f* ij. —Foir aussi f" j v«, et le compte, du même écoutète, des biens confisqués sur ce malheureux (nM9664).
7 « Van Janne Dorfhout, oudt cleercooper die overmits zynder heresien , alhier 't Antwerpen op ten negensten dach octobris xv *= xliiij gejusticieert is geweest. — Van CristofFel Hérault, juweleer van Parys, die oick mits zynder heresien en quade opinien metten voirschreven Janne Dorfhout ter executien metten zweerde gestelt is geweest, ende meer schuki dan goederen achtergelaten heeft. » Compte précité (n^ 49669), f»» j et j v». — Antw, Chron,, 44.
® « Van Anna Aerts, weduwe van wylen Gabriel Van Hove , midts zynder heresien alhier metten zweerde ter justicien gebracht is geweest. » Compte précité, f»ij.
autre exemplaire, imprimé une Bible, avec une annotation mai^inale que le salut de l'homme procède seulement de Jésus-Christ * . » A Louvain , en 1 543 , une trentaine de personnes périssent sur le bûcher, et Ton cherche à se procurer les portraits des prédicateurs de l'Évangile , afin d'en placer des copies dans les lieux publics , avec indication des primes promises pour leurs têtes ^. A Malines, Marie Yellemans est brûlée vive^. A Gand, Martin Huerlocq ou Huriblock, Jean le Bock ou De Block, Nicolas Van der Poêle sont décapités, et la femme de ce dernier subit le supplice de la fosse *. A Bruges, Gisbert Geerardt * , Roland Van Memburch ®, Pascal Troye ', Lievtn Dierman ® sont exécutés par l'épée ; Jean Van HouUe , Jean Pietersens dit den Rechtverdegen Jan (Jean le probe) et quatre autres malheureux , périssent par le feu ^. On brûle
' « Van Jacob van Liesvelt, boeckprinter was binnen Antwerpen, die overmidts dyen hy den placcalen en ordonnancien ons heeren des keysers op te lutberanen en boeckprinters gemaect getran^resseert ende verboden boecken geprint en uuytgegeven hadde, alhier 't Antwerpen ter justicien metten zweerde gebracht geweest. » Comple précité, f» ij. — J. db Wbnsbbekb, 20.
* Lé Protestantisme belge.
^ « Audit bourreau, pour avoir mis au dernier supplice et exécuté par le feu une nommée Marie Vellemans, lutérianne. » Compte d'A. Vander Aa, écoutète de Malines (n« 4S667), f» vj ▼".
* J. DE Wesenbeke. — Peter De Jonohb. — Le Protestantisme belge,
* « Pour avoir justicié par l'espée et couppé la teste à Ghysbrechj; Geerardt. — Pour avoir dict blasphème de vénérable Sacramentde Thostel, et aultres opinions malvaises qu'il avoit de notre mère la Saiucte Église. » Compte de J. Despars (n» 43784), de 4641-4643, f» xiij '".
^ V Pour avoir couppé la teste à Rolland Van Memburch, à cause de lutherie. » Ibid., de 4343-4445, f« xvj.
7 « Pour avoir exécuté par l'espée Pascàal Troye, à cause qu'il estoit convaincu de lutherye. » Ibid., f* xvj '''*.
^ tf Pour avoir trenché la teste à ung nommé Lievin Dierman, pour cause de
sacrilège. » Ibid., f® xviij ▼°.
» Voir plus loin.
n RÈGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
vifs : à Ostende, Nicolas Van der Goore, cordonnier ' ; à Grammont, Henri Munte dit Muntinck ^ ; à Ypres, Michel de Schoenmaeker ou Le Cordonnier , « pour n'avoir voulu renoncer à la vérité évangélique ^ ; » à Audenaerde, Hubert Slalins *; et Gilles Van der Moten , dit Hyn , est décapité , dans la même ville, « après torture et examination rigoureuse, pour ce qu'il avoit soubstenu la querelle et mauvaise doctrine de Martin Luther et estudié en faux livres^. » A Limbourg, un seul jour voit monter sur le bûcher six personnes d'une même
• « Pour l'appréhention d'ung Claeis Vandergoore, dict Lecx, cordewanier, accusé hérétycq. — Pour avoir mis à torture ledit Claeis Vandergoore. — Pour la seconde fois avoir mis à torture ledit Claeys Vandergoore. -- Pour, ensuivant la sentence donnée le xxviij« jour de juing xv « xl, icellui exécuté par le feu comme hérétycq et en après pendu le corps à une potence. — A deux frères religieux, lesquelz par plusieurs fois se sont trouvé vers ledit Nicolas pour l'examiner et changier de ses opinions hérétycques. » Compte de J. Vander Strate, bailli d'Ostende (n» U3<4 ), de iUZ-i^iS, f*>» vetvj.
' « Ung nommé Henry Munte, dict Muntinck, natif de Groninghen, pour plusieurs et diverses opinions hérétiques et erroneuses par luy soustenues, par ordonnance de Sa Majesté et advis desdits hommes de fief, a esté bruslé vif et consommé en cendres. — Aux religieux qui certain temps* et jusques à l'heure de la mort dudit prisonnier ont esté occupez autour de luy, rendantz peine pour le convertir et divertir de ses opinions erroneuses, a esté donné en récompense d'iceliuy leur labeur, la somme de viij livres. — Item, pour un lot de vin qui a esté beu par lesdits religieux et aultres prebtres avecq ledict prisonnier, le jour de ladite exécution, la somme de xij sols. » Compte de J. de Montmorency (n* 43574 ), de 4Ô4S-4546, f«« xvij, xlvj et xlvij.
^ J. DE Wesenbeke, 1. c, 20.
* « Hubrecht Stalins a esté condempné par sentence desdits eschevins, d'estre brûlé en chendre comme héréticque obstiné. » Compte de Josse de Courteville (no 43608), de 4544, f» xvij.
' « Gilles Van der Moten, dict de Hyn, pour avoir contemné les mandemens de la Majesté, faits sur le cryme de hérésie, a esté condempné d'estre exécuté par l'espée. — Premier, comme audit bailly fut accordé desdits eschevins, pour certaines raisons et moyens, la torture et examination rigoreuse en la charge dudit prisonnier, a envoyé ung messaiger a Gand pour l'exécuteur. — Audit exécuteur, pour avoir torturé ledit prisonnier, iij livres parisis. » Ibid. , de 4.')48-4349, f»»viijv«etix.
famille : le père , la mère , les dfeux filles et leurs maris , qui tous marchent au supplice en chantant des psaumes et invoquent Jésus-Ghrist jusqu'au dernier soupir \
A Bruxelles, Gilles Tielman, « homme très-bienfaisant, qui travaillait la nuit afin de pouvoir, pendant le jour, visiter les pauvres et les malades ^ t> et Henri Van Hasselt périssent également sur le bûcher ; Jacques Trilleman, ami de ce dernier \ et Josse Van Onsbergen, pelletier de Louvain, sont décapités par faveur spéciale. Les derniers moments de Van Onsbergen, « saint homme qui avoit déjà souffert beaucoup de maux et de persécutions pour la gloire de Dieu, » et de Gilles Tielman, ont été rapportés, d'une manière touchante, par un de leurs compagnons de captivité. Van Onsbergen avait été arrêté dans une abbaye des environs de Louvain, où il s'était rendu pour affaires de son métier. En le fouillant, on trouva sur lui
' G. Brandt, Le.
" De Historien der Martelaeren, iil.
^ « xiij» marty betaelt, om te examineren Henricke Van Hasselt, die van luteryen befaemt was. — xvij» marty betaelt, van te examineren Jacoppe TriUeman, die insgelycx metter heresien besmet was. — xxj« marty betaelt, den selven scherprechter, van op de merct metten brande te executeren Henricke Van Hasselt, midts dat hy in zyn quade opinien van heresien persevereerde en persisteerde. — xxvij» marty betaelt, den scherprechter van Jaccoppe TriUeman metten zweerde in der vruenten te executeren, want hy van luteryen befaem was. — D'ampman was geadverteert van Janne Van Peborch, hoe dat Henrich Van Hasselt ende Jacop Trilleman tsamen woenden ende domicilie hielden, ende dat zy quade opinien uithemelyck sustineeren ende lutherianen waren (heeft alsoe de voorschreve amptman op dit informatie die hy van den voorschreve Peborch hadde de selve geapprehendeert, ende gevangen ende daer overe criminele justicie gedaen gehadt), den selven Janne van Peborch betaelt voer zyn accusatie navolgende den placatie op de ketters, ende luterianen anno veertigh, gepublieert denthiens ten penning van allen den verrochten haeffelycke ènde erfifelycke goederen der voorschreve Henricx Van Hasselt ende Jacop Trilleman, gedragende ter sommen van honderd Ixix rinsg. vj st., xlij pond, vj st. vj deniers gros. » Compte de H. de Stradio (n« 12708), de 1544- 1545, f»«xvj, xvjv», XX.
un Nouveau Testament et quelques sermons de Luther, qu'il avait « accoustuméde porter toujours en son sein. » Amené à Bruxelles dans- la maison du drossard, il fut interrogé sur sa foi par deux commissaires , qui le prévinrent qu'il serait appliqué k la torture, s'il ne satisfaisait pas à leurs questions. Il leur répondit qu'il « vouloit rapporter et soutenir la vérité jusqu'à la mort, sans que par tourmens il fût nécessaire de l'y contraindre. » Quant à ses opinions sur la, puissance du pape, le purgatoire, le sacrifice de la messe, les indulgences et la communion sous les deux espèces, il déclara « franchement tout ce qu'un chrestien recognoissant la justice, la sanctification, la rédemption de tout le genre humain par la gratuite bonté de Dieu, doit respondre, et comme il l'avoit appris de la Sainte Écriture, » — « Que faisiez-vous des livres saisis sur vous, demanda un des commissaires, puisqu'il n'est pas de votre état de les lire? » — « Il est de mon état de lire ce qui est nécessaire à mon salut : la rédemption opérée par le fils de Dieu et contenue en la Sainte Écriture, ne m'appartient pas moins qu'aux grands docteurs , aux grands princes et aux monarques. » — « Mais tels livres sont hérétiques. » — « Quant à moy, je lès tiens pour chrétiens et salutaires. » — «Dites-nous quels sont vos complices; indiqueznous les personnes partageant votre hérésie, que vous hantiez.» ' — « Je ne suis nullement entaché d'hérésie et je ne connois d'autres hérétiques que les persécuteurs de ma doctrine, quels (ju'ils soient. » Les commissaires s'écrièrent qu'il blasphémait en les appelant persécuteurs, et le menacèrent de « tourmens qu'homme n'avoit jamais endurez , de le deschirer membre à membre, de lui arracher les pièces du corps avec fers chauds et de je rie sais quelles autres cruautez , s'il refusoit de leur répondre pertinemment. » — « Le drossard, repartit-il, a vu
lui-même, lors de mon arrestation, les moines que je fréquentois ; si vous voulez les arrêter, faite&-en à votre plaisir. »
A la suite de cet interrogatoire, il fut incarcéré et, après plusieurs mois de détention à Bruxelles et à Louvain, on le ramena dans la première de ces villes pour être jugé. « Ré- * tracte ta confession de foi, lui dirent ses juges; car de la sorte tu feras beaucoup pour le salut de ton âme, et les tourmens du corps seront peut-être amoindris. Si tu persévères en tes erreurs, tu seras brûlé vif, et Ton te tourmentera de peines énormes, pour te chastier selon tes mérites, et pour servir d'exemple aux autres. » — « En mon esprit^ réponditil, il n'y a aucune impiété, et je ne voudrois pas avoir d'opinion contraire à la vérité et à la parole de Dieu ; si j'ai erré, comme il est possible aux esprits humains, je démande qu'on me le remontre. Ainsi, s'il y a quelqu'un de vous, messieurs, qui, avec vraies raisons et témoignages de la Sainte- Écriture, < m'enseigne une meilleure doctrine, désireux de m'instruire, je rétracterai celle où il me sera montré que j'ai failli. » — a II n'est pas question maintenant de disputer, s'écrièrent les juges; on t^ commande seulement de rétracter tes méchantes opinions. » — « Je n'aperçois point en mes propos de méchanceté, répliqua-t-il ; je ne puis donc les retirer ni renoncer à la vérité, et je prie Dieu de me préserver d'une telle lâcheté. » — On lui donna alors jusqu'au lendemain pour réfléchir, en le prévenant que s'il s'opiniàtrait dans son refus, il serait brûlé vif.
Lorsqu'il reparut devant ses juges, sommé de nouveau d'abjurer : « C'est d'une tyrannie et d'une violence sans exemple, dit-il, de me contraindre sans droit ni raison à renoncer à la certaine et indubitable volonté de Dieu , sans vouloir rien m'enseigner de meilleur. Je suis prêt tout à la
fois à apprendre, si vous voulez m'instruire par l'autorité de la Sainte-Écriture ; et à prouver ce que j'ai avancé, par cette même autorité. Si vous vous refusez à m'éclairer ou à m'entendre, si vous voulez seulement, contre tout droit et équité, user de la force, faites ce que bon vous semblera, car personne ne l'empêchera. Souvenez-vous toutefois que vous rendrez compte de votre conduite devant le tribunal de Dieu. Quant à moi, je me garderai bien de nier ici-bas devant les hommes réternelle vérité de Dieu, dont je désire avoir le témoignage au ciel devant mon père céleste. » — « Nous t'avons déjà dit, interrompirent les juges, qu'il n'étoit pas ici question de disputer. Si tu penses être si bon discuteur, nous t'enverrons, cette après-dinée, deux religieux avec qui tu discuteras à Taise. En attendant, comme tu es hérétique, pertinax et opiniâtre, nous te condamnerons à estre brûlé, et tellement ôté d'entre les hommes, que ton corps sera consumé et réduit en cendres. » — « Van Onsbergen oiant cette sentence, se jeta à genoux, remerciant Dieu premièrement, puis après les juges de ce qu'ils mettoient fin à toutes ses misères, il les pria non pas de luy laisser la vie, à laquelle il ne tenoit nullement, mais de permettre seulement qu'il fût décapité. » Ils lui répondirent que la sentence était irrévocable, et que la reine seule avait le pouvoir de la modifier, faveur du reste, qu'il ne fallait pas espérer. Marie de Hongrie pourtant commua sa peine, et, après avoir résisté pendant trois jours encore aux instances d'un jacobin , d'un cordelier et du curé de la Chapelle, qui l'exhortèrent vainement à se confesser, « disant qu'ils célébreroienl devant lui la messe et lui bailleroient le sacrement , afin que le peuple sceust qu'il étoit mort en bon chrétien, » il fut décapité sur la grand'place de Bruxelles (7 janvier 1544).
Gilles Tielman, dont Tardente piété l'avait soutenu jusqu'à sa sortie de prison, avait encouru, paraît-il, par ses exhortations, la colère du curé de la Chapelle. Peu de jours après Texécution de Van Onsbergen, il comparut devant les inquisiteurs, et se montra « plein de gravité et de modestie, ne se détournant point de la gravité , et n'irritant pas néanmoins beaucoup les esprits des juges, car il étoit de telle douceur que jamais il n avdit offensé personne ; aussi étoit-il aimé de tous les gens de bien comme un frère, et même loué, quant à cela, de ses adversaires. » A la suite d'un long interrogatoire, il fut renvoyé en prison , et ses amis le crurent sauvé. Mais les inquisiteurs ne lâchaient pas ainsi leur proie, et il ne tarda pas à être remis en jugement. Sommé « de rétracter les hérésies contenues en sa confession de foi et pour lesquelles, selon les lois de l'empereur, il méritoit d'être privé et de ses biens et de sa vie » : — « Je vous dis l'autre jour, répondit-il, que tous deux étoient en votre puissance; prenez -les donc et faites-en ce que vous aviserez convenir au salut de la repu* blique. » Il refusa l'assistance d'un défenseur « ne voulant d'autre avocat ou procureur que celui qu'il avoit déjà aux cieux, le fils de Dieu, scrutateur des cœurs, qui exposeroit fidèlement sa cause devant le Père céleste, et s'en rapportant seulement à la conscience de^ ses juges. » — « Toutefois, ajouta-t-il, je veux vous en avertir, afin que vous n'y soyez pas trompés, quelque chose que vous fassiez, vous ne retirerez de cette cause que honte et infamie. Si vous ordonnez mon supplice, vous aurez condamné un pauvre chrétien et un innocent ; or, pensez en vous-mêmes quelle infamie cela vous attirera aux yeux du peuple ; quelle condamnation, au jugement de Ûieu! Si, au contraire, je me retire absous, quel déshonneur n'aurez-vous pas d'avoir si longtemps tenu pri-
38 RÉGNE DE GHâRLES-QUINT EN BELGIQUE.
sonnier un innocent qui n'a jamais cherché autre chose que le profit de la république !»
Harcelé pendant plusieurs jours par des jacobins, par des cordeliers, par le curé de Sainte-Gudule « communément appelé le pape de Bruxelles, à cause qu'il étoit homme de grande corpulence et représentation, » Tielman persista dans sa croyance et exaspéra ses contradicteurs en les confondant. « Nous avons entendu, lui dirent, entre autres, les moines, que tu n'as pas bonne opinion de la Cène; pourtant, si tu veux être chrétien, il te faut croire indubitablement que le vrai corps de Christ est présent au sacrement, aussi grand et aussi gros qu'il pendoit en la croix, ayant la même chair, excepté que lors il estoit mort, et que maintenant le prêtre le baille aux hommes tout vif à manger, et que le sang est contenu dans le corps, bien qu'on le baille séparément aux prêtres dans le calice. » — « Lors Gilles, voyant la gloire de Dieu là foulée, la pureté du sacrement profanée, ne sut se contenir. Il leur répondit : Je m'esmerveille comment vous abusez ainsi, sans mesure, du temps et du loisir; comment vous parlez, si irrévéremment de choses si hautes. Quelle fureur désordonnée esirce à vous ? Voulez-vous retirer Dieu du ciel pour l'endore sous les élémens de ce monde? Voulez-vous enfermer cette nature divine, cette suprême puissance qui ne se comprend que par sa seule parole, et la tenir liée sous aucune espèce de créature quelconque? Ignorez- vous que Dieu est invisible; qu'il ne peut être touché de mains et beaucoup moins mâché de dents? Le dire est blasphémer, et je n'y pense qu'avec hoi^reur ! » Interrogé sur la question de savoir « si les œuvres des gens de bien sont agréables à Dieu, si elles procurent la rémission des péchés et la vie éternelle, il déclara qu'il ne recognoissoit d'autre mérite que celui de Christ. » Une autre
fois on lui demanda « s'il ne croyoit pas qu'après cette vie il y eût un feu ôii les âmes des chrétiens étoient purgées avant d*étre reçues dans la gloire éternelle. » — « S'il y a un feu ou non, dit-il, avisez-y; quant à moi, je nie que le nom de purgatoire soit mentionné en la sainte écriture. Je me répute purgé de tous mes péchés par le sang de Jéstis-Christ et si assuré de sa miséricorde, que j'espère aller droit au paradis, sans passer par aucun feu de purgatoire '. »
Après l'avoir traîné de cachot en cachot, ses juges « lui baillèrent la torture, » moins pour s'enquérir de ses opinions que pour le contraindre à dénoncer ses coreligionnaires. « Mais il ne dénonça personne, cet homme de Dieu, car il estoit d'un tel naturel qu'il aimoit mieux mourir cruellement qu'aucun tombât en danger à cause de lui. » Après le tortionnaire revinrent les moines, et, sur le refus du patient de les écouter davantage, ils « allèrent droit aux juges leur rapporter que c'estoit fait de Gilles, qu'il n'y avoit plus d'espérance, et qu'il ne vouloit pas même entendre leurs remontrances. » Dès le lendemain (25 janvier 1544), il fut condamné à être brûlé, et « cette sentence fut donnée de telle façon que de mémoire d'homme, il n'en avoit été donné en la sorte. Au lieu de la prononcer en pleine assemblée des juges, devant tout le monde, et le condamné présent, comme le vouloit la coutume en cesté ville de Bruxelles, craignant, si on le menoit en la place ordinaire, que les bourgeois ne le délivrassent par force, les inquisiteurs prirent leur arrêt clandestinement, et il lui fut notifié en la prison par un de leurs secrétaires. ^
« On retrouve les mêmes circonstances de ces deux procès dans tous les pro-
'ès de l'espèce. Voir, entre autres, la sentence portée par les inquisiteurs Jean
Fabry et Jean Bonhomme contre Ydron Gharet, femme de Balthazar Lhoir, le
M juillet 4Ô48. Bulletins de la Commission royale d'histoire, 2« série^ VHI, 29.