‹ Histoire du règne de Charles-Quint en Belgique (volume 3)Chapitre 6 sur 22 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Charles-Quint s'était rendu à Augsbourg, moins pour achever la pacification de rAUemagne, comme il l'avait annoncé aux états généraux, qu'avec le projet arrêté de fonder l'avenir de sa maison sur l'union de la couronne impériale à celle d'Espagne. Ferdinand était appelé à succéder à son frère dans la possession de l'empire, et l'archiduc Maximilien, déjà roi de Bohême, semblait appelé à devenir roi des Romains. C'était cette probabilité que Charles-Quint voulait détruire ; son intention étant de rendre la dignité impériale héréditaire dans sa famille, par des élections alternatives entre les deux branches de sa maison. L'idée première n'avait pas eu cette portée : en 1548, l'empereur, respectant les droits éventuels de son neveu, s'était borné à réclamer en faveur de son fils le vicariat en Italie ; mais cette combinaison n'avait pas souri à Philippe, qui l'avait engagé à diff'érer toute négociation à ce sujet jusqu'à des temps plus opportuns \ L'ambition du jeune prince voulait davantage. Charles-Quint le comprit et, à son retour en Allemagne, il chercha à le faire nommer coadjuteur du roi des Romains. Cette prétention souleva tout de suite de telles résistances de la part de Ferdinand, que Charles-Quint appela à

• Lettre de Tévèque d'Arras à Marie de Hongrie, du 7 mai 4548. Reg. Collection de documents historiques, VII, f® 247.

ilO RÉGNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

Augsboui^ Marie de Hongrie, pour faire intervenir dans le débat son influence et sa fermeté ^ Mais la princesse « trouva le terrain très-dur et ne put rien obtenir ^. » Cette opposition aux volontés de Tempereur était appuyée par tout le corps germanique. En vain, Philippe, averti par le cardinal de Trente, par sa tante et par son père, tempéra-t-il sa sévérité, « au point de faire preuve d'une douceur et d'une humanité si grandes qu'aucun prince ne l'eût surpassé sous ce rapport^ ; » le masque ne trompa personne. Les princes et les états de la Germanie voyaient clairement le but où tendait la politique de Charles-Quint ; tous savaient que s'y prêter c'était se mettre sous le joug *.

Après de longs débats, Ferdinand s'en référa à la décision de son fils, qui fut aussitôt rappelé d'Espagne; mais si l'on avait cru que le gendre de l'empereur se plierait sans peine aux volontés de son beau-père, on fut bientôt détrompé. Marie de Hongrie était à peine repartie pour les Pays-Bas qu'on entra dans d'orageuses discussions ^ « Madame, ma

' Par lettres du 24 août 4550, elle commit le gouvernement des Pays-Bas, eo son absence, aux comtes de Rœulx, de Lalaing, de Berlaymont, au seigneur de Praet, aux présidents du conseil d'état et du conseil privé, Jean de Saint- Mauris et Viglius, en la même forme qui avait été établie en 4547. Les dispositions militaires furent confiées à de Rœulx et à de Lalaing. Archives de l* Audience, 1. c. — Manuscrit de la bibliothèque royale, n® 4 7372.

' o La reine Marie a traité avec le roi des Romains, pour le disposer à accepter le prince d'Espagne comme son coadjuteur; mais, par ce que j'en ai ouï dire, elle a trouvé le terrain très-dur, et n'a pu rien obtenir. » Lettre du comte de Stroppiana, du 48 septembre 4550. 1. c, 488.

' Lettre de Michel Suriano, ambassadeur de Venise. Bulletins de la Commission royale d'histoire, 2« série, IX, 253.

* Le Petit, l. viii, 484. — Lettre de Marillac, du 40 mars 4354, citée par M. MiGNET, 1. c, 38, n. 4 .

* Papiers d'étal de Granvelle, ill, 468. — Correspondenz, UI, 44 . ~ Stoatspapiere.

bonne sœur, lui écrivit Charles-Quint, j'avois quelque espoir, par ce que Ton m'écrivoit d'Espagne et d'autres averitssemens que l'on me donnoit de plusieurs côtés, que le roi, notre frère, et notre neveu, mon beau-flls, se laisseroient persuader à ce dont il est question, pour établir et conserver la grandeur de notre maison ; mais je commence à perdre ce bon espoir. » Il accusa Ferdinand de travailler les états de l'empire sous main, de se « montrer tout autre à tr&iter les affaires que ci*devant, de négliger l'intérêt public, de semer, à sa guise, nouvelles de Hongrie pour parvenir à ses fins, de le traverser dans ses bonnes intentions, d'employer à son profit les subsides de l'empire. » — « Mais, ajoutait-il, je lui ai déclaré que, à la fin, il faudroit ou que lui ou moi fusse empereur, et que, quoique je fusse débile et maltraité de mes indispositions, si voulois-je bien qu'il entendit que je me saurois bien trouver où il seroit plus de besoing^ » Cette affaire donnait à l'empereur « plus de tourments que sa goutte, plus d'embarras que ne lui en avoit jamais causés François I", que ne pourroit jamais lui en causer Henri H, et désespérant de réussir par lui-même, il n'avoit plus d'espoir qu'en Dieu qu'il supplioit de donner à Ferdinand volonté et cognoissance ; et à lui, force et patience. » Il rappela à Augsbourg Marie de Hongrie « pour le conseiller et le consoler, » bien qu'il prévit que toute l'habileté de cette princesse serait impuissante contre d'opiniâtres volontés '\

Marie de Hongrie, effrayée de la tournure que prenaient ces discussions, sur les rapports de l'évêque d'Arras, qui jugeait sa présence indispensable pour prévenir un éclat ^,

• Lettre du i fi décembre 1550. CorrespondenZy III, 45.

' ibid.

' Reg. Collection de documents historiques, VIII, f» 38 »<*.

Hâ RÉGNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

S empressa de revenir à Augsbourg*. Elle trouva toutes les passions en jeu : le roi de Bohême était « inflexible et entêté; > les princes électeurs, « auxquels on n'avait rien communiqué de cette négociation, étaient très-irrités et déclaraient qu'ils s y refuseraient, quand même ledit roi Maximilien y consentirait*^. » La reine « traita la chose avec chaleur^, » et, secondée par révêque d'Arras, par les comtes de Nassau et de Nieuwenaar, par le vice-chancelier Seld, le conseiller Gienger, Gérard Van Veltwyck, elle triompha enfin des résistances de Ferdinand et de Maximilien.

Le 9 mars 1551 , les parties, assemblées dans la chambre de Gharles-Quint , signèrent un accord dressé par Tévêque d'Arras et portant que , quand Ferdinand succéderait à son frère, Philippe serait élu roi des Romains, et investi d'une partie de Fautorité de son oncle. Maximilien à son tour devait obtenir ce dernier titre , lors de Favénement de son cousin à la dignité impériale. Le roi de Bohême, par une déclaration verbale, libellée « de la main de la royne de Hongrie, » promit de ne pas entraver et même d'appuyer l'élection de Philippe. Celui-ci, de son côté, s'engagea par une déclaration écrite, à conférer à Maximilien, durant ses absences, l'administration complète de FAliemagne. Les princes des deux branches s'engageaient, en outre, à défendre mutuellement leurs états particuhers et à soutenir en commun les intérêts de la Germanie contre quiconque, par des troubles, soit politiques,

■ Par lettres du 30 novembre, elle confia le gouvernement intérimaire aux mêmes personnages qui en avaient été investis au mois d'août. Archives de V Audience, 1. c. — « Pour soy avoir transporté pour ordonner par tous les villaiges voisins du chemin pour refaire les chemins pour la venue de la royne qui alloit en Allemaigne. » Compte de P. de Werchin (n® 45224 ), f*» xiij.

" Lettre du comte de Stroppiana, du 4 janvier 4 554 . 1 . c. , 4 94 .

' Ibid.

soit religieux, porterait atteinte à la dignité impériale ou à la foi catholique. Enfin, il fut convenu que, pour mieux cimenter l'union établie par cet accord, Philippe épouserait une fille de Ferdinand \ Mais cet arrangement avait besoin de la ratification du corps germanique, et Charles-Quint, qui croyait déjà lui commander en souverain absolu, s'aperçut que les électeurs n'étaient pas disposés à subir son joug. « Nous avons juré de garder la loi de l'empire, disaient-ils ouvertement, et d'ailleurs nous nous sommes promis tous ensemble de ne faire jamais plus un Espagnol empereur ^ » Ce sentiment était celui de l'Allemagne entière et sa résistance devint le prélude de la réaction contre la fortune du vainqueur de Muhlberg ^.

De retour dans les Pays-Bas (mars 1S51), où sa présence était devenue fort nécessaire pour contenir de menaçantes agitations et pour déjouer les menées de la France, Marie de Hongrie trouva un vaste champ ouvert à son activité. Avant son départ pour Augsbourg, elle avait accordé la querelle des Pays-Bas avec le gouvernement écossais. Cette querelle sans cause sérieuse avait porté un grand préjudice au commerce maritime, et donné un tel essor à la piraterie qu'il avjait fallu obliger les marchands à armer tous leurs navires en guerre *. Il eût été facile cependant d'en finir promptement, et si les subsides alloués pour l'armement d'une flotte n'avaient reçu une autre destination, l'Ecosse eût été bientôt contrainte

' Reg. Coll. de doc. hist., VIU, f"» 77-93. — Staatspapiere, 482-483.

' Lettre de Marillac, du 46 et du 22 décembre 4550, cit. par M. Mignet, 1. c, 40, n. i.

^ Consultez pour ces négociations le Reg. Coll. de doc. hist,, VIII; Correspondenz, III; Staastpapiere ; Papiers d'état de Granvelle, III et IV; M. Bu- CHOLTZ, 1. c, VI.

* Édits précités. — Reg. Ad. Van der Goes, ad ann. 1550, 24, 39.

à demander la paix. En effet, les huit vaisseaux qui prirent la mer ' , ramenèrent un si grand nombre de prises '*, que le gouvernement écossais chercha à rouvrir les négociations; mais Charles-Quint répondit alors qu'il ne pouvait traiter sans le consentement de son allié le roi d'Angleterre '. La paix conclue entre Henri II et Edouard VI leva cette difficulté, et rÉcosse ayant renouvelé ses avances \ le roi de France offrit sa médiation. A sa prière, Marie de Hongrie consentit à arrêter les hostilités en attendant l'arrivée de l'ambassadeur écossais chargé de lui porter des propositions de paix ; mais, dans le moment même où elle rappelait ses vaisseaux de guerre, ils effectuèrent une descente en Ecosse et exercèrent de grands ravages sur les côtes (4-24 juillet 1 S50) ^ L'Ecosse cria à la perfidie, prétendant qu'à la demande du monarque Tranchais, elle avait cessé toute entreprise contre les Pays-Bas ; et Marie de Hongrie répondit à ces clameurs par de nouveaux armements.

Henri II intervint de nouveau en faveur de son alliée, et, en demandant à Marie de Hongrie un sauf-conduit pour la reine douairière d'Ecosse, qui allait se rendre en France, il la pressa de consentir à une trêve (juillet 18S0). La régente chargea Simon Renard de répondre au roi que l'empereur désirait vivre en paix avec ses voisins, et qu'elle n'était pas

' lis furent commandés successivement par le vice-amiral Gérard de Merckere (commission du \9 janvier 1550. Dépêches de guerre, f» cxxxix) et par Jean de Croesere, bailli de Duvelant, qui eut pour lieutenant Adolphe de Hamstede (commissions du 30 mai 1551 . Ibid., f<» cxxxix v«).

' Wagenaar.

^ Lettre de l'ambassadeur d'Ecosse en France. Papiers d'état de Granvelte, III, 433. - *> Ibid.

^ Note remise à l'ambassadeur de France, au nom de Marie de Hongrie. i «^'août 4 550. — Lettre de cette princesse à Charles-Quint, du 1 7 août. — Lettre de l'évêque d'Arras à Simon Renard, du 2 septembre. Ibid., 436, 437, 447.

éloignée de renouer les anciennes alliances des Pays-Bas avec FÉcosse. « Mais depuis longtemps, ajouta-t-elle, on m'a annoncé renvoi d'ambassadeurs chargés de propositions de paix, et il seroit convenable d'attendre leur arrivée pour traiter directement avec eux de la conclusion d'un armistice, qui sera le prélude d'un arrangement définitif. Cependant , désireuse de complaire au roi, j'accepte volontiers ses offres et j'attendrai les ouvertures de son ambassadeur. Il est important de remarquer que les Écossois ont toujours très-mal observé les traités et violé fréquemment les sauf-conduits délivrés en vertu de conventions réciproques. Le roi n'ignore pas cette conduite déloyale, puisque lui-même de ce chef les appela gens barbares sur lesquels il n'avoit aucun empire. Quant à leurs plaintes au sujet des derniers ravages exercés par nos croiseurs, il est évident que la descente a eu lieu antérieurement à la réception de l'ordre de suspendre les hostilités. Nos marins pouvoient d'autant moins s'en rapporter aux déclarations du gouvernement écossois, qu'en ce moment même ses corsaires capturoient des navires des Pays-Bas. Aujourd'hui j'ai rappelé nos vaisseaux et ils attendront dans nos ports l'issue des négociations qui vont s'ouvrir, à moins que l'Ecosse, en continuant ses armemens, ne m'oblige à prendre de nouvelles mesures pour la protection des sujets de l'empereur. Cette circonstance, du reste, ne doit inspirer aucune crainte à la reine douairière ; je lui envoyé un sauf-conduit et l'assure que si la tempête la jetoit sur les côtes des Pays-Bas, elle y seroit reçue avec courtoisie, à la seule condition de n'avoir pas plus de cinq à six vaisseaux d'escorte \ «

L'ambassadeur de France, Basse -Fontaine, remercia la

Note précitée.

reine de ce bon procédé et lui annonça que son maître avait dépêché un de ses gentilshommes en Ecosse pour presser le départ des ambassadeurs , jusqu'alors retardé par les dernières hostilités. Dans la crainte d'être capturés, ils s'étaient rendus en Angleterre pour y prendre un sauf-conduit, et dans Tentre-temps le gouvernement écossais avait donné à Basse- Fontaine plein pouvoir de conclure une trêve. Celui-ci communiqua à Marie de Hongrie des lettres de l'ambassadeur français en Ecosse, confirmant ces assertions et priant le roi d'intervenir, pour arrêter les hostilités, déjà suspendues depuis plus de deux mois par les Écossais, disaient -elles, tandis que, du 4 au 24 juillet, les navires de guerre de l'empereur « ayoient fait plusieurs outrages en mer aux Écossois et usé de grandes cruautés et inhumanités envers eux. » Marie de Hongrie et ses ministres , arguant ces raisons de faux et se défiant de Henri II, repoussèrent toute espèce de médiation. La régente répondit que le prétexte du retard des ambassadeurs écossais était peu plausible, son sauf-conduit les mettant à l'abri de toute insulte. D'ailleurs la plupart des vaisseaux de l'empereur étaient rentrés dans les ports de la Zélande depuis le 12 juillet, et les croiseurs tenant encore la mer, n'avaient pas bougé de leurs stations. Il était donc diffiqile de leur imputer des actes d'hostilité; si quelques capitaines avaient repris la mer, c'était parce que les Écossais avaient recommencé leurs courses. De nouveaux ordres venaient de prescrire encore de ne plus commettre d'agressions, de se borner à pourchasser les pirates, à repousser, à châtier quiconque nuirait aux sujets de l'empereur '. Le seigneur de Praet et le président de Saint-Mauris,

' Lettre du il août, précitée.

chaînés d'examiner les pleins pouvoirs produits par l'envoyé français, y trouvèrent plusieurs expressions équivoques. D'abord, ils étaient donnés à l'ambassadeur de France près de l'empereur et non à Basse-Fontaine , qui représentait le roi près la cour de Bruxelles. Ensuite, il y était dit que la trêve courrait jusqu'au mois de mai 1551, terme si éloigné, qu'il y avait lieu de prêter au gouvernement écossais l'intention de traîner les négociations en longueur et de reprendre les armes quand les Pays-Bas auraient désarmé. Enfin, la reine douairière d'Ecosse demandait à être comprise dans la trêve avec ses « fauteurs, confédérés et amis quelconques; » c'était y comprendre implicitement Henri II, et, s'il survenait plus tard une nouvelle rupture, donner à la France le prétexte d'intervenir dans la guerre, ou permettre à l'Ecosse de se mêler à des querelles éventuelles entre la France et l'empereur. Ces considérations confirmèrent la régente dans son refus de traiter. En vain Basse-Fontaine se prétendit-il ambassadeur près de l'empereur, que la reine représentait dans les Pays-Bas, et le véritable destinataire des pouvoirs délivrés par l'Ecosse, on lui objecta que ses lettres de créance l'intitulaient ambassadeur près de la reine douairière de Hongrie et non près de l'empereur ; que, quand il s'agissait de traiter entre princes, il fallait des pouvoirs clairs et nets, afin de prévenir toute diflSculté ; que le roi son maître avait un ambassadeur près de l'empereur et que ces deux ambassades comportaient deux personnes distinctes. A ses plaintes de voir ainsi méconnaître les intentions de son souverain, qui était mû par le seul désir de suspendre de déplorables hostilités pendant les négociations, Marie de Hongrie répondit que les ambassadeurs écossais auraient aussi vite traité de la paix que d'une

trêve; qu'elle était prête d'ailleurs, à charge de réciprocité,

RÉCNE DE caABLES^V">r EN BELGIQUE.

. V „^ vaisseaux tout acte de guerre et que celle à interdire à ses vai»

„u^are équivaudrait à une trêve.

ouveiies instances de Basse-Fontaine trouvèrent la ncesse inébranlable dans sa résolution. « Si le roi de France tient tant à cette trêve, dit-elle, qu il donne naission de la négocier au seigneur de Marillac, son représentant près de l'empereur. » Dans un entretien avec Jean de Saint-Mauris, l'envoyé français exprima son chagrin des déflances témoignées à son maître : « Déjà, ajouta-t-il, les ambassadeurs écossois sont en route, et traversent la France en poste ; mais il est à craindre qu ils s'irritent, ainsi que le roi, de vos difficultés et ne renoncent à traiter sous de tels auspices. Ce me seroit chose fort désagréable, car J'ai apporté un grand zèle dans cette affaire, et elle ne le seroit pas moins à mon maître dont il est impossible de suspecter la bonne foi et la sincérité, attestées par toutes ses démarches. Ce n'est pas sans peine qu'il a décidé le gouvernement écossois à se prêter à un arrangement contraire aux intérêts de beaucoup de gens qui déclarent sans détour la guerre plus profitable que la paix. » Basse-Fontaine demanda ensuite que les deux parties posassent pour préliminaires la restitution réciproque avec dommages et intérêts, des prises qui se feraient durant les négociations : il était convaincu, dit-il, que, des deux côtés, les gens de guerre et les coureurs de mer, gens peu scrupuleux, contreviendraient sans cesse aux ordres de leurs gouvernements. Le président ne se prononça pas et Marie de Hongrie, persista d'autant plus dans son refus de traiter avec cet ambassadeur, que l'arrivée des commissaires écossais fut bientôt démentie. Seulement elle chargea Simon Renard de porter à la connaissance de Henri H que, s'il avait défendu aux Écossais, comme l'assurait Basse- Fontaine, de continuer le^ hostilités, elle

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ordonnerait à ses capitaines de s'interdire toute entreprise, sous peine d'encourir le mécontentement de l'empereur ^

Charles-Quint approuva la réserve de sa sœur; par son ordre, l'évéque d'Arras déclara à Marillac qu'il n'y avait pas lieu de conclure trêves si longues quand on pouvait traiter de la paix l Cette déclaration mit un terme aux tergiversations, et, le 26 septembre, le conseil des Pays-Bas annonça à Marie de Hongrie, alors à Augsbourg, l'embarquement des ambassadeurs écossais^. En effet, le chevalier Thomas Erstein ne tarda pas à arriver à Bruxelles, muni de pleins pouvoirs pour traiter avec cette princesse, qui se fit représenter par le seigneur de Praet, Jean de Saint-Mauris et Viglius. Après de longues discussions, ils conclurent (1 8 décembre 1550), au chàleau de Marimont, un traité prescrivant l'oubli des actes d'hostilité commis pendant la guerre; accordant des indemnités aux parties lésées; renouvelant les conventions de commerce et d'amitié; confirmant les anciens privUéges des marchands et des pêcheurs ; stipulant pour ces derniers une liberté complète d'exercer leur industrie ; portant promesse et engagement réciproque « de chasser et de punir tous écumeurs de mer , pirates, câpres et semblables gens qui troubloient la navigation, le commerce et la pêche. » L'échange des ratifications devait avoir lieu, dans les trois mois, à Anvers, condition exigée par les commissaires de Marie de Hongrie, « pour garder l'autorité et réputation de l'empereur, qui ne donneroit sa ratification qu'après que celle de la reine d'Ecosse seroit arrivée *. » Le roi des Romains, les cercles de

' Lettre du 17 août, précitée. — * Lettre du 2 septembre, précitée. ^ Rapport du conseil d'état à la reine, du 26 septembre. Papiers d'état de Granvelle, lll,i6i.

^ Avis du conseil d'état. Lettres des seigneurs, HI, (^ 24.

Fempire, les rois de France, d'Angleterre, de Danemark furent compris dans ce traité, que Charles-Quint ratifia le 1" avril 1551 '.

Il y avait eu aussi certains démêlés avec le Danemark, que FÉcosse , paraît-il , chercha à entraîner dans son parti ^. Christiern III, alarmé de la marche des Impériaux sur Brème et sur les autres villes libres voisines de ses états, avait jugé prudent de prendre des précautions ; tandis qu'il envoyait des ambassadeurs à Bruxelles complimenter don Philippe et proposer à Tempereur de resserrer leur alliance, il négocia secrètement avec Henri II. Puis, assuré de cet appui, il leva des troupes ^, et le commerce des Pays-Bas ne tarda pas à se ressentir de sa malveillance. Ainsi, il augmenta les droits de péage du Sund, les étendit aux vins et aux harengs, et interdit fexportation des bois de la Norwége. Ces mesures provoquèrent de toutes parts des réclamations, appuyées par Charles-Quint; mais Christiern n'y apporta que de légères modifications, dont feffet fut même bientôt amoindri par un nouveau décret élevant le droit de péage du Sund de deux et demi à trois florins d'or *. Cette tracasserie ne comportait pas une rupture, et Marie de Hongrie se borna à se rapprocher de la Suède avec qui elle renouvela le traité d'alliance et de commerce conclu en 1526^.

L'établissement d'une taxe exigée pour payer les frais de la guerre d'Allemagne, faillit exciter des troubles dans la principauté de Liège ; mais le temps des grandes insurrections était

■ Groot Placaàtboeck van Holland, IV, 260. — Du Mont, IV, part. III, U. » Mallet, VI, 404.

' Lettre de Charles-Quint, du 28 mai ^549. Papiers d'état de Granveile, III, 359.

* Reg. Ad. Van der Goes, -I, 3, 4, 17, 19, 23, 27, 34, 36, 38, 44, 49.

* Geyer, II, 96.

RUPTURE DE LA PAIX D£ GRESPY. Jâl

passé dans ce pays enserré de tous côtés par la puissance impériale. Au lieu de courir aux armes, on épuisa la voie des réclamations, et les Liégeois, dont le prince était dans la dépendance complète de Charles-Quint, dont les principaux fonctionnaires étaient à ses gages \ se montrèrent satisfaits d'obtenir de légères concessions ^.

En 1551, les côtes des Pays-Bas eurent beaucoup à souffrir de tempêtes qui occasionnèrent des inondations. Marie de Hongrie, entre autres, perdit le « blanc bétail, qu'elle se plaisoit à élever à Turnhout ', » et il fallut exécuter de grands travaux de réparation aux digues de la Flandre *. Dans le courant de la même année, Anvers, Gand, Mons, Valenciennes, Douai et Audenaerde sollicitèrent en conmiun l'autorisation « de dresser et d'édifier une ou deux tenues d'eau, lez la ville de Tournai : l'une au lieu dit les Prés aux Nonnains; l'autre dans ladite ville, si besoin étoit, pour, par le moyen d'icelle ou d'icelles tenues d'eau, faire tellement hausser et enfler la rivière de l'Escaut fluente audit Tournai, laquelle étoit fort plate et large, que les bateaux chargés de marchandises pussent y passer en amont et en aval, sans rompre charge. » — a Par ce moyen , disaient-elles, on abolira le pirage dudit Tournai , ainsi que les salaires excessifs exigés par les piremans, au grand préjudice de la chose publique, et au retardement de l'entrecours de la marchandise. » L'Escaut, à cette époque, n'était pas navigable à Tournai, et les bateaux, descendant ou remontant le fleuve, étaient obligés de rompre

' 7 novembre 1552. « Don de vj « livres une fois à messire Guillaume de Poicliers, chancellier de Liège. » Registre aux dépêches et mand. des finances, n» 20742, f« iiij, etc.

* Le Petit, l. viii, 189.

' Ibid.

4 Reg. auxdép. et mand. des finances, précité.

chaîne au-dessus ou au-^lessous de la ville ; les Tournaisieos trouvaient un grand avantage à cet état de choses, qui procurait du travail à une foule de charretiers, de portefaix, d'autres gens de métier, et non-seulement ils avaient refusé de s'associer aux villes de la Flandre, et du Hainaut, mais ils combattirent leur demande avec opiniâtreté. Cette opposition, dictée par un intérêt tout local, ne prévalut pas : par un octroi du il septembre 1551, Charles -Quint autorisa Térection de récluse connue sous le nom de Pont des Trous ^

Paul III était mort (10 novembre 1549), au moment où Charles-Quint, exaspéré de ses haines et de ses résistances, venait, d'expédier à son ambassadeur à Rome « Tordre de faire un esclandre au pape, et menaçait d'en venir au schisme des deux conciles'. » Cet événement changea la situation; dès son avènement, Jules III donna à l'empereur « grand tesmoignage de son désir d'encheminer sincèrement et à bonne fin les affaires publiques. » Il lui envoya don Pedro de Tolède pour « certiffier sa volonté et offrir de rétablir le concile à Trente, comme chose à quoi il savoit que ce prince aspiroit pour le bénéfice public ; » et celui-ci s'empressa d'attacher « Sa Sainteté au mot \ » Malgré l'opposition de la France, « qui employa tous les moyens possibles et alla jusqu'à déclarer qu'elle ne prendrait point part au concile, » le

' Par lettres patentes du 9 avril 1560 et du 15 octobre 1563, Philippe H octroya aux villes associées la perception, chaque fois pendant un terme de six années, de certains droits sur les bateaux-qui passaient parle Pont des Trous, se réservant le cinquième denier du produit de ces droits au profit du domaine. Ces octrois furent ultérieurement prorogés. M. Gachard, Inventaires^ II, 237.

' Lettre du comte de Stroppiana, du 4 octobre 4549. 1. c, 182. Voir au sujet de ces différends entre Tempereur et le pape, d'autres lettres de cet ambassadeur, des 15 septembre, 14 novembre, 3 décembre 1548, 20 juin 4349. 1. c, 167,170,173, 181.

^ Lettre du 16 mars 4550. Correspondenz, III, 4 .

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nouveau pape en effet réinstalla rassemblée à Trente. Celte concession aux désirs de Charles-Quint fut faite sans aucune condition : au lieu de négocier et d'exiger des sûretés, comme le voulait son prédécesseur, Jules III écrivit franchement à Tempereur : « Je suis convaincu que, puisque vous êtes le protecteur et le défenseur du Saint-Siège apostolique, vous saurez en maintenir intactes fautorité et la dignité, vous ne permettrez pas que Ton attaque en rien son honneur et sa réputation, vous protégerez rÉglîse et la défendrez contre toute atteinte et violence * . »

Une bulle du 14 novembre 1S50 fixa la réouverture du concile au 1*' mai 1551, et les évéques des Pays-Bas furent invités à se conformer sans retard à la décision du souverain pontife; en cas d'empêchement, ils devaient se faire représenter à Trente par procuration (1 7 janvier 1 551). Le choix des délégués à cette assemblée, qui était appelée à prendre des résolutions d'une haute importance pour le catholicisme et pour les intérêts politiques de Charles-Quint, était fort délicat et rencontra de sérieuses difficultés. « J'ai pensé souvent et longtemps, écrivait Viglius à Granvelle, aux personnes propres à être envoyées au concile, et j'en ai conféré avec plusieurs. A la vérité, la pénurie d'hommes est si grande que j'en éprouve presque de la honte pour ce pays, qui naguère avait coutume d'abonder en doctes personnages ^. » Les avis de Viglius exercèrent sans doute de l'influence sur le choix de ces délégués, qui ne put se faire, parait-il, qu'avec le concours de Marie de Hongrie ^. Ils arrivèrent à Trente au mois de

' Lettre du comte de Stroppiana, du 7 mai 4550. i. c, 485. ' Vigiiivita.l c, 343.

Hl y en eut dix : un abbé, quatre religieux, et cinq docteurs de Tuniversité de Louvain. C'étaient Gérard de Hamericourt, abbé de Saint-Bertin, qui fut

iU RÈGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

septembre 1551, en même temps que les représentants de George d'Autriche, retenu à Liège par Tétat de sa santé ^

Le jugement de Viglius semble fort sévère en présence du rôle actif que les députés belges jouèrent au concile de Trente. Les docteurs de Louvain y furent l'objet d'une bienveillance particulière de la part des pères du concile. Au mois de novembre 1551, ils présentèrent leur jugement sur des articles concernant les sacrements de la Pénitence et de l'Extrême- Onction, matières qui furent expliquées et décidées dans la 14* session (25 novembre 1551). Dans le courant du même mois, Ruward Tapper rédigea une consultation sur la satisfaction qui fait partie du sacrement de la Pénitence, et la

nommé évéque de Saint-Omer en 4 563 ; Roger de Jonghe, de Bruges, provincial des Augustins en Belgique; Alexandre Blanckaert, de Gand, de l'ordre des Carmes, docteur et professeur en théologie de l'université de Cologne; Jean Mahieu, d'Audenaerde, de l'ordre de Saint-François, auteur de plusieurs ouvrages théologiques et littéraires, qui fut nommé, en 4564, évoque de Deventer; et Jean Wauthier, de l'ordre des Dominicains, qui avait obtenue Louvain, le 43 septembre 4541 , le grade de docteur en théologie ; Ruward Tapper d'Enkhuisen, doyen de l'église de Saint-Pierre à Louvain et chancelier de l'université, dont le zèle persécuteur plus que la science a rendu le nom fameux; son émule, François Sonnius, qui devint évoque d'Anvers; Jean Lenaerts Van der Eycken (Leonardi Hasselius) , qui mourut à Trente, le 5 janvier 45S2 ; Josse Ravesteyn, de Thielt, tous quatre docteurs et professeurs en théologie; et Vulmar Bernaerts, docteur et professeur en droit.

' C'étaient Guillaume de Poitiers, écolâtre de Liège, qui fut nommé en 4560 à révêché de Saint-Omer; Gérard de Groesbeck, doyen de la cathédrale, qui devint plus tard évoque de Liège; et Grégoire Sauvage (Sylvius), qui avait pris à Louvain le grade de docteur en théologie et qui, pendant son séjour à Trente, fut nommé évêque suffragant de Liège. Ces députés étaient accompagnés de deux jeunes ecclésiastiques de Liège : Antoine Ghenard, de Visé, licencié en théologie, qui devint dans la suite chanoine et vice-doyen de la cathédrale ; et le chanoine Winant, de Wyugaerde, qui fut nommé prévôt de la même église en 4580. Guillaume de Poitiers fut chargé, en outre, avec le comte Hugues de Montfort et François Tolet, de représenter l'empereur au concile. M. De Ram, 1. c.

présenta au cardinal légat, premier président du concile. Cette consultation, sur laquelle rassemblée se prononça dans les chapitres 8 et 9 de la 1 4' session, avait été vue et approuvée par les autres théologiens de Louvain. Le 2 décembre 1551, les présidents du concile reçurent de Hesselius une dissertation historique sur le fait de Nectaire, successeur de Saint- Grégoire de Naziance au siège de Constantinople. Lors de la congrégation des quarante-deux théologiens, qui eut lieu le 5 décembre 1551, pour donner leur sentiment sur les articles proposés concernant le sacrifice de la messe et le sacrement de l'Ordre, les théologiens belges opinèrent immédiatement après les envoyés du pape, qui parlèrent les premiers ; puis, quand chacun eut exprimé son avis, ils furent invités, avec quelques autres, par le cardinal légat, à donner leur opinion par écrit. Celui-ci ayant fait partager les articles proposés à Texamen, pour alléger le travail, Ruward Tapper fournit un avis raisonné sur les articles concernant le sacrifice de la messe (art. 1, 2, 5, 6 et 7), et Josse Ravesteyn sur deux articles de la même matière (1 et 9), qui ne fut décidée que dix ans après, dans la ^T session du concile (17 septembre 1362) \

Le 6 mai 1551, Marie de Hongrie arrêta l'assiette des provinces belgiques pour les dépenses du concile, et la fixa à 30,204 florins par an. Il résulte d'une représentation du clergé de Flandre (février 1552), qu'il payait cent livres de gros par mois, et un compte de Louis Van den Bei^he, abbé

• A la liste des théologiens des Pays-Bas qui assistèrent au concile de Trente pendant la seconde période, il faut ajouter ceux qui s'y rendirent avec les électeurs de Cologne et de Trêves ; les deux théologiens de Tarchevéque de Cologne étaient Jean Gropper et Éverard Van Billick, docteurs de l'université de Cologne, et ceux de l'archevêque de Trêves, le docteur Jean Delphius (de Delft) et le dominicain Ambroise Pelargus.

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