‹ Histoire du règne de Charles-Quint en Belgique (volume 4)Chapitre 2 sur 15 · Jean Le Maire Belgeois · texte numérisé non relu

Jean Le Maire Belgeois

Qui eut l'esprit d'Homère le Grégeois (Marot),

« fut le premier, dit Pasquier, qui à bonnes enseignes donna vogue à notre poésie. Nous lui sommes, poursuit-il, infiniment redevables, non-seulement pour son livre de V Illustration des Gaules, mais aussi pour avoir grandement enrichi notre langue d'une infinité de beaux traits, tant en prose qu'en poésie, dont les mieux escrivans de notre temps se sont sceu quelquefois bien aider. » [Recherches de la France, l. vu, ch. 5. •— De la Serna Santander, 1. c.) — Outre ses poésies et ses Illustrations de la Gaule Belgique, publiées après son retour d'Italie en 4308, alors qu'il était « secrétaire, indiciaire ou historiographe de madame Anne, deux fois royne de France, » Jean Le Maire a laissé un Mémoire sur la Vie de Philippe le Beau. Ce fut la reconnaissance qui lui inspira la Couronne Margaritique, recueil de poésies à la louange de sa bienfaitrice.

4 Voir ses Chroniques Margaritiques ou Alhensiennes.

5 Ce poète, auteur d'un grand nombre de quatrains, dédia également une chronique rimée au comte de Rœulx, fils de son bienfaiteur, Ferry de Croy. II eut part aux bienfaits de Marie de Hongrie, qui lui alloua une pension do 3 sous par jour. — « A Nicaise Ladam, dit le Songeur, roy d'armes, intitulé Grenade,

l'exemple d'autres princesses de son temps ! , Marguerite ne dédaigna pas la langue de Virgile 2 ; elle combla de ses bienfaits Remacle de Florennes et beaucoup d'autres poëtes latins, qui fleurirent à cette époque \ La plupart n'étaient à la vérité

à cause de sa pension de trois solz de deux gros le sol par jour. » Compte de -1545, f° lxxv (n° 2976). — Voir les Annuaires de la bibliothèque royale de 4842, 1843 et 4844. — Après ces poètes nous citerons pour mémoire Jean de Tournai (Messager des sciences hist., 4852, 60), et Pierre Resteau, de Malines (Gedenkstukken, III, 250), envers qui la Muse se montra assez avare de ses faveurs.

• On sait que le célèbre Louis Vives enseigna le latin à Marie Tudor, et que jusqu'au siècle dernier l'étude de cette langue resta goûtée par les femmes, surtout en Angleterre. Revue britannique, ann. 4855. (Études sur les mœurs.)

■ Voir l'épi taphe qu'elle composa à l'occasion de la mort de Philippe le Beau. De la Serna Santander.

3 II suffit de citer : Lievin Vander Beken (Torrentius) ; Chrétien Sterck ou de Fumes; Antoine Popelier; le philologue Charles de Langue; Égide Periander; Guillaume Cordier [voir son poème : De varia fontium quorumdam naturâ, fluminibuset anni partibus. Binchii, 4544) ; Guillaume Rycquius, qui composa, entre autres, une élégie sur la Passion ; Guillaume Dupais, auteur de poèmes sacrés ; Georges Hollonius et Lievin Brecht, poëtes tragiques (voir la tragédie de ce dernier : Euripidhis, tragœdia christiana cum append. selectorum quorumdam carminum) ; Christophe de Longueil, qui a laissé des élégies et des épigrammes; l'imprimeur Henri Mameranus ou de Marner, plus^ distingué comme philologue que comme poète; Nicolas Mameranus, auteur d'un poème héroïque sur la chasse, d'épithalames sur le mariage de Philippe II avec Marie Tudor, et de diverses autres poésies d'actualité ; Hilaire Berthulphe, de Gand, ami d'Érasme ; Jean Morocourt, poète, théologien et hagiographe; Jean Demophylax, qu'une mort prématurée enleva au culte des Muses (il mourut à 26 ans) ; Nicolas de Stoop, d'Alost, qui composa, entre autres, un panégyrique en vers de la malheureuse mère de Charles-Quint; Martin Borckens, de Tongres, auteur de chronographes sur les événements mémorables de son temps, et d'épigrammes et d'acrostiches à la louange des saints et des évêques de Tongres et de Liège; Pierre de Busschere, d'Alost, qui, sous le nom de Slichologia, a laissé un traité sur l'art de la versification ; Nicolas Brontius, qui dédia à Charles-Quint un poème sur la nécessité de combattre les Turcs, chanta les louanges du Hainaut sa patrie, et célébra l'utilité et l'harmonie des arts libéraux et des belles-lettres; Pierre de Paepe, dont la comédie la Samaritaine a été commentée par Alexis Vanegas, et qui a laissé deux livres d'élégies; Pierre

que d'emphatiques versificateurs, amoureux de puériles futilités ; aussi furent-ils tous éclipsés par l'immortel auteur des Baisers. Jean Everard, dit Nicolaï, célèbre sous le nom de Jean Second, tour à tour poète, orateur, peintre, sculpteur et graveur, mérita d'être appelé le Tibulle , ou plutôt le Catulle des Pays-Bas, car il fut en effet l'émule des classiques latins. Ses poésies, publiées pour la première fois à Utrecht, en 1541, et si souvent traduites depuis, sont en général d'un tour fin et délicat, riches de pensées, pleines d'ingénieuse sensibilité , de grâce et d'harmonie. Indépendamment de ses élégies, ses pièces funèbres, ses épigrammes, ses épîtres, ses odes, ses églogues, ses Baisers, il a écrit en prose et sous forme de journal une relation de ses voyages. Jean et ses frères, Adrien Marius et Nicolas, surnommé Grudius \ qui conquirent également un rang distingué parmi les poètes latins modernes, étaient désignés sous le nom de très fratres belgœ; ce ne fut point la seule particularité remarquable qui se rattache à cette famille : leur sœur Isabelle rechercha aussi avec succès les faveurs de la muse latine, dans les tranquilles solitudes du couvent.

Jean Second ne figure point parmi les poètes de la cour

Pontanus, de Bruges, que les Muses consolèrent de sa cécité; Etienne Lecomle, de Belle qui, sur le lit de mort, fit ce distique :

Cœlo anynam do, corpus humo, do cœtera mundo, Ut capiat partem quilibet inde suam.

l'helléniste Christianus Cellarius, qui célébra la campagne de Charles-Quint contre Soliman [Carmen heroïcum de Bello per Carolum V in Hungaria, adversus Solimannum Turcarum Imp. gesto. Anvers, 4533); et Pierre Heyns, d'Anvers, auteur du Spéculum Mundi sive Epitome theatri Orteliani. — Voir M. P. H. Peerlkamp, De vita ac doétrina omnium Belgarum qui latina carmina composuerunt. Mém. cour, par l'Académie, II.

1 N. Grudius composa, entre autres, un poème funèbre sur la vie et la mort de Marguerite d'Autriche ; il a été réimprimé par de Reiffenberg.

de Marguerite; mais il eut dans Charles-Quint un bienveillant protecteur. Après avoir été employé à la correspondance secrète de ce prince avec le pape et les grands de Rome, îl l'accompagna dans son expédition de Tunis, et une mission importante à la cour du souverain pontife lui semblait destinée, lorsque sa santé, altérée par le soleil de 1* Afrique, par ses veilles, et plus encore par les désordres de sa vie, l'obligea de rentrer dans sa patrie. Malheureusement le mal était incurable, et il mourut à Tournai, le 8 octobre 1S36, n'ayant pas atteint sa 25 e année.

Dans un autre genre, Corneille Graphée, poète, orateur, historien, linguiste, musicien, brilla d'un éclat non moins vif. Mais son zèle pour la réforme attira sur sa tête les persécutions et la misère, et le talent révélé dans ses premiers écrits ne tarda pas à s'obscurcir. Le poème qu'il écrivit sur la vie de Marguerite, ne put désarmer la rigueur de cette princesse; abandonné, malgré son abjuration, à d'implacables rancunes, le malheureux poète s'éteignit dans l'atonie.

Marguerite avait conservé les mœurs et le langage dé la cour de France, où s'était passée sa première jeunesse, et son administration contribua à hâter la décadence de la littérature flamande, qui datait d'ailleurs du règne des derniers princes de la maison de Bourgogne. Le xvi e siècle vit néanmoins briller encore un grand nombre de poètes \ que

' Dans les œuvres deCasteleyn on trouve une Ballade qui montre avec quelle mieur la poésie était cultivée à cette époque. Dans cette pièce consacrée à honorer la mémoire de ses collègues et amis, « que Dieu a déjà conduits à la vie éternelle et pour qui il prie tous les jours, comme il le fait pour son père et s» mère, » il énumère plusieurs poètes dont les noms ont échappé aux investirions de l'histoire littéraire. « Ceux auxquels je fais allusion, dit-il, je les nommerai, bien qu'ils soient couchés dans la tombe. C'étaient : Heinderick in de Kale, gentil mercuriste dans le genre bouffon, simple avec malice dans le

domine Mathieu Casteleyn d'Audenaerde, le plus fécond des poètes de son temps. Prêtre et facteur de la chambre de Pax vobis h Audenaerde, il écrivit plus de cent pièces de théâtre, et sa Science de la rhétorique, qui eut une vogue immense, conserva toute sa prépondérance lorsque les chambres de rhétorique s'établirent dans les provinces du nord. Le théâtre surtout compte une nombreuse série de poètes l ; mais ce n'était pas le seul champ qui leur fût

genre sérieux, à qui aucun travers n'échappait et qui savait en plaisanter sans offenser personne ; Pierre de Paepe, qui préférait le sérieux au comique ; l'amusant Jean Steenweghe et l'excellent versificateur Jean Van den Vire; le long, le joyeux Moenin; maître Guillaume del Meer; Buezelaere, l'empereur bleu; maître Gilles Lammens; le compositeur Éloi Voet; Arnould Koen, le bon enfant ; Zegbere ; maître Josse de Pape, mon bon ami, savant musicien, profond latiniste, et le roi des buveurs ; Jean Marotten, âme sans fiel ni venin ; le plus intime, le plus fidèle de mes amis, Adrien Masseel; Jean Remes, qui nous divertissait par ses contes; Jean Waelkuis, qui chantait comme un ange et que Dieu appela à lui dans la fleur de l'âge, dans la vigueur de l'intelligence. Où sont ces amis avec qui je vécus en joie et en liesse ? Ils m'ont été ravis par la mort. Grands et petits sont couchés sous la terre; leur chair est mangée par les vers, leurs os sont les ornements funèbres du cimetière. Si la cruelle Atropos ne m'avait laissé maître Jean Van Asselt, maître Jean Van den Vivere; le chirurgien Jacques Robins, qui pour moi remporte sur tous et se range parmi les sages et non parmi les fous; si je perdais Jean Pillius et Jean Van den Hazenvelde, où trouverais-je encore des consolations ? Je te crie grâce, ô mort insatiable de conquêtes, épargne Hermès, qui adoucit les souffrances de tant de malheureux, qui guérit leurs maux sans s'enquérir s'ils ont ou non de l'argent pour le payer de ses soins, qui calme leurs peines et qui des prêtres n'accepta jamais de paiement. Il en est deux encore dont je recherche fort la société ; amis de la bonne chère, à table, ils manœuvrent admirablement et leurs doigts et leurs bouches, et dédaignant la boisson de Cérès et la bière, ils font honneur à la vigne de Bacchus. Voulez-vous savoir qui je célèbre ici ? C'est Jacques Héihdrics et Denis Vlamyngh. » Casteleyn, De Konst van lihetoriken. — Item, de Baladen, enz. Rotterdam, 4646, 67-74 .

1 Pierre Van Diest, poète brabançon, écrivit une espèce de drame en cinq actes d'une extrême hardiesse et d'un style énergique, intitulé Homulus, qui eut à Anvers un succès immense, et fut traduit en latin (4536) et en français (Nknègue, 4556). Le Saint-Trudo, du limbourgeois Fastraets, drame tenant

ouvert, et une foule de productions littéraires attestent l'importance du mouvement intellectuel 1 . La littérature flamande trouvait un grand appui dans les chambres de rhétorique, qui brillaient alors en Brabant et en Flandre, malgré les tentatives du gouvernement pour les dominer ou les comprimer. On ne s'étonnera pas d'entendre Casteleyn s'écrier que ces provinces abondent en poètes, lorsqu'on voit ces confréries littéraires, établies dans la plupart des villes et même des bourgs 2 , faire de la poésie l'objet d'études et d'amusements populaires.

beaucoup du mystère, n'est pas moins brillant de verve et de hardiesse. Corneille De Man (Manilius), de Bruges, qui avait débuté par des poésies fort médiocres, obtint plus de succès, vers le milieu du xvi c siècle, avec une comédie intitulée la Mort. On cite encore Ryssaert Van Spiere, d'Audenaerde ; Guillaume Van Haecht, d'Anvers, auteur de pièces allégoriques; Corneille Everaert, qui écrivit, entre les années 4509 et 4534, pour le théâtre des Drie Saiictinnen, de Bruges, des fabliaux mis en action; J. De Kunbler, de Bruxelles ; Colyn Van Ryssel ; le prêtre François Machet, auteur d'un drame intitulé: la Destruction de Sodome, qui fut joué à Courtray (M. Snellaert, Histoire de la littérature flamande, 80-84 ) ; De Mol, auteur d'Ênée et Didon, représenté à Anvers en 4554 ; Smeeken, auteur des Amours de Mars et de Vénus, également représenté en 4554 dans la même ville; et Colyn Keyaert, auteur de Narcisse et Écho (4552).

■ Parmi les romans de ce temps on cite Mariken de Nimègue, « histoire d'un Faust féminin non moins célèbre que celui dont s'occupe, depuis trois siècles, le monde lettré. » (M. Snellaert, 1. c, 405. — Ce roman, écrit moitié en vers, moitié en prose, fut imprimé à Anvers en 4544.) Une femme, nommée Rosine Coleners, agrégée à la chambre de rhétorique de Sainte-Dorothée à Termonde, bien qu'elle ne sût ni lire ni écrire, composa des vers flamands qui étaient encore en vogue au commencement du xvn e siècle.

« Rosiana Coleners, poetria, Anna? Bincianse aequalis, cui et nota et arnica fuit : haec licet Mitera ta, imo analphabeta, non tamen amusa fuit : supersunt enim in sodalitate Rosiana , in qua nomen dederat, Flandrica ejus poemata, quae etiam meliore sexu laudem mereantur. Obiit circa annum CDK)LX tumulata hic ad D. Virginis. «Davidis Lindani Gandaveksis, de Tenerœmonda libri très. Anvers, in-4°, 4602, 243.

a Dans les principales villes il y en avait même plusieurs. Voir De la Serna Santa nder, 1. c.

Il existait, on le sait, deux espèces de chambres de rhétorique : les franches et les non franches. Les premières avaient deux octrois : un de l'autorité communale, l'autre de la chambre supérieure (hoofdkamer). Ce fut en érigeant en principe ce droit d'octroi, usurpé par les chambres supérieures, que Philippe le Beau chercha à restreindre leur indépendance, à éteindre leur esprit de liberté. Sous le prétexte de donner une impulsion uniforme à toutes les chambres flamandes, il créa (1493) une chambre souveraine ', et lui donna pour souverain prince, son premier chapelain, Pierre Aelturs 2 . Le règlement de cette chambre ne parut que le 25 novembre 1S08, et elle fut établie à Gand, où elle obtint dans le palais des comtes de Flandre un autel de la chapelle de Sainte-Barbe. Cette chambre était formée de quinze membres, y compris le lieutenant et le trésorier, et de quinze jeunes gens tenus d'apprendre l'art de la poésie. En outre, « afin d'honorer d'une manière plus particulière Notre Seigneur Jésus-Christ et la Vierge Marie, » on y admit quinze femmes « en mémoire des quinze joies de la sainte Vierge. » Les contributions payées par les membres étaient affectées à un prix annuel,~pour lequel chaque rhétoricien avait la faculté de concourir. Lorsque les membres se rendaient à des concours, sa suprématie leur conférait le droit de priorité pour la représentation de leurs drames et de leurs moralités, sans

• Elle portait le titre de Den Goddetyken en Weerdigen naem Jhesu metten Balsem Blomme (le divin et révéré nom de Jésus avec la fleur du Baumier), mais elle est plus communément connue sous le nom de Jésus au Baumier ( Jhesus met der Balsem Bloeme) .

1 Cette mesure était prise, dit l'octroi, « d'après une convention des différentes chambres et confréries de l'art de rhétorique en langue thioise, se trouvant dans les Pays-Bas, au moins de la majorité des chambres convoquées à cet effet. »

qu'ils fussent obligés de se soumettre à la voie du sort ! . Cette suprématie provoqua des réclamations de la part des sociétés rivales. Ainsi, la Fontaine de Gand, que cette institution avait privée de son droit d'octroi, en appela au conseil de Flandre et au Grand Conseil de Malines; mais, à deux reprises, gain de cause ftit donné à la chambre souveraine. L'esprit d'indépendance des populations flamandes et brabançonnes franchit cependant cette barrière; si, à aucune époque, les chambres de rhétorique n'eurent plus de concours que dans la première moitié du xvi' siècle, jamais aussi, même au temps où Philippe le Bon leur avait défendu de chanter et de déclamer des vers factieux (1445), elles n'exprimèrent des idées plus hardies.

Le goût de la poésie et des exercices dramatiques s'accrut d'une manière étonnante, dans le commencement du xvi e siècle; quelques villes y excellèrent, et en tirèrent grande vanité. A Anvers, presque chaque rue ayait son théâtre particulier 2 . « Les habitants d'Audenaerde, s'écrie un auteur contemporain, peu ami des lumières, s'adonnent avec passion, et outre mesure à l'art ridicule de jouer la comédie, défaut funeste qu'ils partagent avec leurs voisins. En effet, les représentations dramatiques nuisent à la tranquillité d'un état et sont un danger réel pour les croyances religieuses. Cette liberté d'action et de paroles, due au frivole attrait d'histoires inventées à plaisir , permet d'attaquer impunément l'autorité et les grands; de livrer le clergé et la religion aux sarcasmes, souvent, même aux paroles impies et aux blasphèmes, de les couvrir de ridicule et de mépris. Sur les théâtres on donne

1 DE Là SëRNA SàNTANDER, 1. C

1 M. Snellaert, Verhandeling over de Nederlandsche dichikunst in Belgie. Mém. couronnés par l'Académie, XIV, 453.

en spectacle, dans un esprit évidemment hostile, les saintes cérémonies de l'église ; on accueille d'un rire ironique les écarts des grands; dans une action qui n'est rien moins qu'obscure, on les fait comprendre par la foule, et l'on se répand en railleries mordantes contre les fautes que peuvent commettre les prêtres, puisqu'ils appartiennent à l'humanité ! . »

Les mystères, qui avaient fait les délices du moyen-âge, étaient encore fort en vogue. En 1501, à l'annonce dune représentation du mystère de la Passion, le magistrat de Mons prescrivit, entre autres mesures de précaution, de placer des gardes aux portes de la ville et à la maison communale; de tendre les chaînes aux abords du marché; de tenir les chiens au logis. Philippe le Beau l'ayant invité (2 juillet) à retarder cette fête de ^rots semaines ou un mois, afin de permettre à sa femme d'y assister, le conseil de la ville pria le prince d'autoriser la représentation au jour primitivement fixé , vu l'achèvement des préparatifs, les grandes dépenses qu'ils avaient occasionnées, et la multitude de peuple qui y assisterait 2 . A la Pentecôte de 1547, les principaux bourgeois de Valenciennes représentèrent sur le théâtre de la maison du duc d'Aerschot « la Vie, Mort et Passion de Notre-Seigneur, en vingt journées, çn chacune desquelles on fit paraître des choses étranges et pleines d'admiration. Les secrets du paradis et de l'enfer estaient tout à fait prodigieux et capables d'estre pris par la populace pour enchantemens, car l'on voyoit la Vérité, lés anges et divers autres personnages descendre de bien haut, tantost visiblement, autrefois comme invisibles, puis

' Hadriani Barlandi. Historica nuncprimum in lucem edicta. Cologne, 4603, 1 M. Gachard, Anal, bdg., I, 473.

paroistre tout à coup. De l'enfer Lucifer s'élevoit, «ans qu'on vît comment, porté sur un dragon. La verge de Moïse, de sèche et stérile, jetoit tout à coup des fleurs et des fruits; les âmes d'Hérode et de Judas estoient emportées en l'air par les diables ; les démons chassés du corps, les hydropiques et autres malades guéris, le tout d'une façon admirable. Ici Jésus-Christ estoit enlevé du diable, qui rampoit le long d'une muraille plus de quarante pieds de haut : là, il se rendoit invisible; ailleurs il se transfiguroit sur la montagne de Thabor. On y vit l'eau changée en vin, mais si mystérieusement qu'on, ne le pouvoit croire, et plus de cent personnes de l'auditoire voulurent goûter de ce vin ; les cincq pains et les deux poissons y furent semblablement multipliés et distribués à plus de mille personnes, nonobstant quoy il y en * eut douze corbeilles de reste. Le figuier maudit par Notre- Seigneur parut séché, et les feuilles flétries en un instant. L'éclypse, la terre-tremble, le brisement des pierres et les autres miracles advenus à la mort de Notre-Seigneur furent représentés avec de nouveaux miracles. La foule y fut si grande, pour l'abord des estrangers qui y vinrent de France, de Flandre et d'ailleurs, que la recepte monta jusques à la somme de 4,688 livres, combien que les spectateurs ne payassent qu'un liard ou six deniers chacun , . » Les sept douleurs de la Vierge , mystère qui fut joué à Bruxelles en 1822, par la chambre de rhétorique la Guirlande de Marie, le jeu du Saint-Sacrement , qui y fut représenté en 1 523, en 1547 et en 1558, n'obtinrent pas moins de succès 2 . Le mystère de Saint-Jean-Baptiste avait une grande vogue dans les localités placées sous le patronage du précurseur du

' D'Outreman, Histoire de Valenciennes, 396.-— * Histoire de Bruxelles, II, 645

BELLES-LETTRES. SCIENCES. BEAUX-ARTS. 2o

Christ. Le 26 août 1348, après une longue interruption, il fut repris à Molenbeek-Saint-Jean lez-Bruxelles, et y attira une foule si considérable, qu'on eut à déplorer de nombreux et de graves accidents \

Les chambres de rhétorique ne se bornaient pas à donner des représentations dramatiques, et à ouvrir ces concours célèbres sous le nom de Joyaux du pays (landjuweel). C'étaient elles généralement qui, de concert avec les métiers et les sections, organisaient les solennités publiques sous le patronage des administrations communales. Elles déployaient dans ces circonstances comme dans leurs concours une magnificence inouïe. Ainsi, au landjuweel qui eut lieu à Malines, le 22 juillet 1515, on vit une des trois chambres d'Anvers, de Violieren, représentée par « 600 hommes à cheval, en chariots et à pied, tous habillés de même 2 . » A un carrousel offert le 5 mai 1538, par une des chambres de rhétorique de Bruxelles, le Livre, aux autres chambres et aux corps de musique, les musiciens de l'église de Saint-Nicolas et la chambre la Fleur de blé se présentèrent en somptueux cortège composé de plus de cent chevaux. Les premiers, costumés en Maures, remportèrent le prix d'adresse 3 .

Lorsque la réforme vint agiter les esprits, les mystères de la religion portés sur les théâtres perdirent leur caractère primitif, et la plupart des chambres de rhétorique, favorables aux idées de Luther, accusèrent les plus vives tendances à l'affranchissement de la pensée. Les faits et gestes du clergé furent censurés, ridiculisés, et les progrès des nouvelles

' Anecdote, Bruxellensia. Manuscrit précité. — M. Wauters, Histoire des environs de Bruxelles.

a Azevedo.

3 Histoire de Bruxelles.

doctrines se firent jour de toutes parts. Lors du landjuweel, ouvert à Gand en 1539, pour les chambres de rhétorique de la Flandre , la majeure partie des pièces composées sur la question : « Quelle est la plus grande consolation pour l'homme mourant? » proposée par Charles-Quint lui-même -, furent de si sanglantes satires contre le pape, les moines, les indulgences, les pèlerinages, les pratiques du catholicisme, qu'on les interdit dès leur apparition '. La censure, l'oppression furent impuissantes à arrêter ce mouvement. En vain les poètes furent-ik poursuivis comme fauteurs de l'hérésie, en vain défendit-on la publication et la représentation des drames allégoriques appelés Spekn van Sinnen; en vain imposa-t-on des pèlerinages à leurs auteurs; Guillaume Poulgier, poète gantois, condamné (1536) à faire amende honorable avec défense de traiter jamais aucun sujet religieux ou profane; Pierre Schuttèmate décapité à Anvers (1547), pour avoir composé une ballade à propos de méfaits commis par les frères mineurs, et beaucoup d'autres persécutions furent des stimulants et non dès épouvantails. Gë fut à qui se surpasserait en hardiesse, et les représentations ayant cessé d'être libres, ce fut dans dés cercles littéraires, dans des réunions secrètes que la pensée manifesta son indépendance 2 . L'influence jexercée par la réforme ne se révélait pas moins vivement par les refrains que sur le théâtre ; mais là elle rencontra d'actifs antagonistes, et la lutte s'engagea entre les refrains luthériens et les refrains catholiques. Anna Byns,

• M. Snellaert, Histoire de la littérature flamande, 78. — Le premier prix fut remporté par la chambre d'Anvers dite de Vioïieren, qui s'était réunie en U80 à la confrérie de Saint-Luc. Le second prix fut décerné à la chambre de Bergues-iSaint- Winox .

* Voir M. Snellaert, Mémoire précité.

d'Anvers, religieuse et institutrice, brilla du temps de Marguerite d'Autriche; elle fut longtemps l'oracle des catholiques, qui lui décernèrent le nom de Sapho brabançonne, nom peu convenable à son genre de talent et à son caractère, mais qui indique l'enthousiasme inspiré par ses œuvres. Dans un langage admirable de pureté pour l'époque, elle lança d'énergiques épigrammes contre Luther et ses adhérents, et ses poésies, surannées sous le rapport des formes grammaticales et de la syntaxe, plaisent encore par l'harmonie du rhythme, par la netteté et par l'énergie de la diction l . Dans le parti contraire, messire Guillaume Van Zuylen van Nyvelt publia, en 1340, un recueil des psaumes de David, qui fut mis en musique sur les airs populaires les plus connus. Ces chants formèrent une partie du service divin protestant, et leur succès fut tel que, nonobstant les persécutions, dans Tannée de leur apparition (1540), ils eurent à Anvers six éditions différentes 2 . Van Zuylen, en imitant les chants populaires, eut le mérite de les préserver contre l'oubli; si la chanson primitive disparut sous le psaume, du moins la mélodie subsista; aussi son œuvre est-elle du plus haut intérêt sous le rapport de l'art. Les catholiques imitèrent en ce point les réformés ; ils notèrent leurs hymnes sur des airs populaires et le texte des chants se perdit 2 .

• M. Snellaert, Histoire de la littérature flamande, 83 etsuiv. — Le recueil de ses poésies, dont une partie avait paru vers 1523, fut publiéà Anvers, eu i 567, sous te titre : Een seerscoon ende suyver boeck, verclarende die mogentheyt Gods, ende Christus ghenade over die sondighe menschen, etc. — Elles ont été traduites en latin par Eiigius Eucharius ou Honcharius, qui dit dans sa préface :

Histis carminibus non vir sed femina vincet, Atque tuum pedibus conteret illa caput.

De Reiffbnberg, Archives philologiques, III, 273, IV, 4 16.

* M. Snellaert 1. c, 85.

Cette époque vit aussi une tentative de réaction tendante à épurer la langue et la versification flamande. Charles-Quint y prêta son appui, et autorisa l'université de Louvain à traduire la Bible. N. Van Wynghe et G. Stryrode, régents de l'université, furent chargés de ce travail; et, en 1548, parut la première Bible flamande traduite sur le texte hébreu. En 1550, Josse Lambrecht publia à Gand la première grammaire flamande \ et le peintre Lucas De Heere, traducteur des psaumes de Marot en vers flamands, y introduisit la mesure de la versification française 2 . Quelque imparfaits que fussent ces essais, l'expression y gagna plus de légèreté, la période plus d'abondance 3 ; mais, abâtardi par l'introduction d'une foule de mots étrangers , supplanté à la cour et dans les institutions gouvernementales par la langue française, le flamand ne tarda pas à dégénérer, et le défaut d'entente entre ses partisans lui fit perdre toute son influence 4 .

La réforme produite par l'étude des écrivains de l'antiquité, rencontra dans les Pays-Bas les résistances habituellement suggérées par l'ignorance. Les scolastiques aux subtilités dogmatiques écrites dans un latin barbare, sans goût et sans critique, qui occupaient les chaires , les charlatans littéraires qui ont abondé de tout temps, défendirent avec un acharne-

' Elle traitait exclusivement de l'orthographe, comme l'indique, du reste, son titre (Nederlandsche Spellinghe) et tous les ouvrages de l'espèce qui parurent dans ce siècle, se bornent généralement à cette partie grammaticale.

a II a laissé, entre autres, un petit poème intitulé : le Jardin de la Poésie, et la vie des peintres flamands écrite en vers.

3 M. Snellaert, Hist. et Mém. précités.

4 « Dans la plupart des écoles des Pays-Bas, dit Guicciardin, on enseigne le français aussi bien aux filles qu'aux garçons, de sorte que par cet enseignement, joint à l'usage et à la fréquentation, cette langue ne doit pas tarder à être aussi familière aux habitants des provinces flamandes que leur langue naturelle. »

ment désespéré leurs positions usurpées. Contre de telles gens, il n'y a qu'une arme : le ridicule ; et le ridicule les abattit. Les Epistolœ obscurorum virorum, qui parurent vers 1516 \ excitèrent l'hilarité générale 2 aux dépens de ces » pédants, dont les auteurs de ces lettres 3 avaient si bien imité le ton grotesque et brutal, que le prieur des récollets de Bruxelles en achète plusieurs exemplaires, afin d'en gratifier ses amis. Pour lui dessiller les yeux, il fallut la bulle du pape qui foudroya ce livre 4 . L'attaque fut poursuivie avec vigueur. Dans une lettre écrite de Louvain à Zwingle,en 1518, tous les fameux magislri nostri sont passés en revue, et l'on sait comment Érasme les parodia dans son Éloge de la Folie. Bientôt le succès fut assuré. Malheureusement, alors que l'étude plus répandue des auteurs profanes amenait la restauration des belles-lettres, des mesures despotiques étouffèrent la liberté de la pensée; sous l'influence de l'étranger, notre caractère national s'altéra et nous perdîmes l'occasion de fonder une grande école littéraire. Longtemps encore après le xvi e siècle, on ne nous reconnut plus d'autre mérite que celui de l'érudition, principalement de l'érudition philologique.

Au premier rang des écrivains de cette époque, apparaît Érasme (Didier), « qui tira l'Allemagne de la barbarie; à qui le nord de l'Europe doit principalement la renaissance des lettres, les premières éditions des pères de l'Église, les règles d'une saine critique et le goût de l'antiquité 5 . » Si

• Londres/* 742, in-4 2.

a Érasme dit en avoir tellement ri, qu'un abcès, qu'il avait au visage, creva.

3 Ces lettres , attribuées à divers auteurs , entre autres , à Ulric de Hutten, étaient écrites par plusieurs hommes d'esprit ; Érasme lui-même, bien qu'il s'en soit défendu, paraît avoir été au nombre des collaborateurs.

* De Reiffenberg. Archives philologiques, II, 74-75.

5 Noël, art. Érasme de la Biographie universelle. Paris, \ 84 S.

la Belgique ne peut revendiquer l'honneur de l'avoir vu naître, elle se glorifie du moins d'avoir été la patrie d'adoption de l'homme extraordinaire à qui Louvain offrit une chaire; Ingolstadt, la direction de ses études; l'Angleterre, un asile; l'Espagne, un évêché; Rome, la pourpre; que le roi des Romains Ferdinand (dont il avait refusé d'être le précepteur) appelait auprès de lui à Vienne ; que l'électeur de Saxe priait d'illustrer son université de Wittenberg; à qui Sigismond, roi de Pologne, demandait ses derniers jours; pour qui Christiern II dépouillait sa férocité; que François I er (qui avait pourtant le célèbre Guillaume Budé) voulait placer à la tête du collège royal; avec qui l'évêque de Bayeux, l'évêque d'Utrecht, l'archevêque de Mayence, le cardinal de Trente, l'évêque d'Augsbourg, l'opulent Fugger voulaient partager leur fortune ! ; que l'élégance de son esprit, sa philosophie un peu moqueuse, quoique circonspecte, son amour pour la tolérance, sa prédilection pour les auteurs profanes, brouillèrent avec les docteurs de Louvain ; que ses ménagements envers les chefs de la réforme exposèrent aux censures amères des catholiques, alors que les protestants l'accusaient de manquer de courage pour proclamer la vérité ; qui entra dans la lice avec Luther, et se vit traité par les orthodoxes de demi-chrétien, de renard glissé dans la vigne du Seigneur pour la visiter 2 ; dont le fougueux Jacques Hoogstraeten brûla les œuvres (1523). Érasme, en effet, fut Belge par ses affections , par son long séjour dans un pays où il regretta

« Gaillard, 1. c, IV, 460 et suivantes.

2 Les moines rappelèrent Errasme, Ërasinus, Behemoth, Diable, Ennemi de la religion, Blasphémateur de Dieu et de la Vierge Marie, Schismatique, Imposteur, Précurseur de l'Ante-christ, Archi-hérétique , Chef de la faction luthérienne, Hérétique plus dangereux que Luther lui-môme, etc. V. G.Brandt, Hist. réf., 1. c.

de ne pouvoir mourir \ par ses relations avec tous les hommes supérieurs. Reçu avec honneur dans les villes qu'il visitait 2 , il était aussi traité avec la plus grande distinction à la cour de Bruxelles, et l'on a vu, en 1S04, les états de Brabant le charger de complimenter Philippe le Beau sur son retour en Belgique. Si Adrien d'Utrecht lui fut préféré comme précepteur du fils de ce prince, en 1526, Marguerite voulut l'envoyer à Rome avec l'ambassade d'obédience 3 , et Charles-Quint lui conféra le titre de conseiller avec une pension de 300 livres 4 . Ce prince commença toutefois par se montrer assez indifférent à son égard, et cette indifférence ne cessa que par la crainte de voir François I er réussir à attirer cet illustre savant dans son royaume 5 . Marie de

• Quinze jours avant sa mort, le 28 juin 1536» il écrivait encore de Bâle au professeur Goelen de Louvain : * Utinam Brabantia esset vicinior ! » Epis t.,

3 Ainsi, en 4549, à son arrivée à Matines, le magistrat lui offrit quatre cruches de vin du Rhin. Azevedo.

De Edelen en de meesten deel van den steden, hebben geconsenteert Erasmo Rotherodamo te schencken van 's Landtswegen een juweel van omtrent twee hondert veertich Rinsgulden. 46 août 4532. Reg. Aert Van der Goes, ad. ann. 4532, 357.

* Opéra, III, 943, A.

4 o A maître Érasmus de Roterdam, docteur en théologie, conseiller dudit seigneur empereur, à cause de sa pension de iij c livres dudit pris (40 gros, monnaie de Flandre), que l'empereur lui accorda le premier d'octobre xx, à commencer audit jour, et ce pour un an, commençant ledit premier jour d'octobre xv c xx et finissant le derrenier jour de septembre xxj, iij « livres. » Revenus et dépenses de Charles-Quint, 4520-4530, 1° ciiij u xiiij *°. — Répété dans les comptes de 4534 à 4 536.

5 En 4523, Érasme était sur le point de se retirer en Bourgogne, dont le vin lui fortifiait l'estomac, qu'avait profondément affaibli, dans sa jeunesse, le régime du collège de Montaigu (France); aussitôt Charles-Quint, qui l'avait laissé à Bâle sans y faire attention, l'invita à revenir à Bruxelles, et Marguerite d'Autriche le prévint que ses pensions seraient augmentées s'il acquiesçait à ce désir, et supprimées dans le cas contraire. Érasme retourna dans le Brabant

Hongrie continua à Érasme les faveurs que lui avait accordées sa tante, et jusqu'à la fin de sa vie il resta le protégé de la cour \ comme il resta le. plus bel esprit et le savant le plus universel de son temps. Tout en rendant hommage à ce beau talent, disons pourtant avec un de nos écrivains : « Si Érasme, comme l'avait tenté avec tant de succès Jacques Van Maerlant, trois cents ans avant lui, avait employé l'idiome de son pays au lieu d'une langue morte, au moins dans ceux de ses ouvrages qui ne sont ni de la polémique, ni de la scolastique*, il eût beaucoup avancé la civilisation littéraire des Pays-Bas. Pétrarque et Dante, les deux fondateurs de la littérature italienne, sont là pour montrer ce que la parole d'un grand génie peut exercer d'influence sur la direction de l'esprit public et sur les goûts intellectuels d'un peuple libre et puissant. On ne saurait se dissimuler que si, chez nous, des hommes comme Érasme avaient composé leurs ouvrages en flamand, ou plutôt, pour donner plus d'extension à notre pensée, en néerlandais, la langue des Pays-Bas aurait, dès le xvi e siècle, acquis à l'égal de celle de l'Italie, droit de bourgeoisie définitif en Europe, et serait, dès cette époque, arrivée à un degré- de splendeur remarquable 2 . »

Érasme eut au contraire la plus large part dans la révo-

sans que François I er renonçât à l'espoir de le conquérir; l'insuccès des nouvelles négociations qui furent ouvertes à cet effet, en 4524, compromit un moment l'établissement du collège royal. Gaillard, 1. c, IV, 464-465.

« Il était déjà atteint de la dyssentene, qui l'enleva dans la nuit du 4 4 au 42 juillet 4536, lorsqu'il reçut des lettres de cette princesse le rappelant à Bruxelles et accompagnées d'une gratification de 300 livres pour les frais de son voyage; mais la mort le surprit comme il se disposait à quitter Bâle. Bulletins de l'Académie. IX, 466-469.

a M. Jules de 6aint-Génois, Bull, de l'Académie, XXI, 4 w partie, 324 .

lution qui ranima l'étude des langues anciennes, étude dont, au commencement du xiv* siècle déjà, Raimond Lulle avait démontré Futilité pour la religion et pour les lettres; mais, bien que depuis lors la philologie eût été plus cultivée, qu'on eût fondé presque partout des chaires de langues orientales, l'enseignement se bornait en général au jargon latinisé de la scolastique, et ce ne fut pas sans une vive opposition que Jérôme Busleyden fonda à Louvain (1517). le collège des Trois-Langues '.. Il lui fallut le concours d'Érasme pour triompher de la jalousie et des tracasseries des anciens professeurs et pour réussir à doter l'université de cette utile institution, antérieure de dix-sept ans au collège royal de France, qui ne mérita le nom de Trilingue qu'en 1534 2 . Les docteurs de Louvain n'y voyaient qu'une innovation menaçant leurs revenus, leur imposant des études nouvelles, et pour la combattre ils employèrent toutes les armes 3 ; mais toutes s'émoussèrent contre le ridicule ineffaçable dont

1 L'hébreu, le grec et le latin. — Voir le Mémoire de M. Nève, précité.

' Encourageant les promoteurs de l'érection du collège royal de France à persister dans leur lutte avec l'université, soulevée contre eux par le fougueux Béda, Érasme leur écrivait : « C'est le sort de tout ce qui est à la fois nouveau et utile; on ne peut faire le bien sans rencontrer d'obstacles, et je n'avais pas comme vous un grand roi qui m'appuyât de toute sa faveur. J'ai persisté pourtant, et Louvain jouit des bienfaits de Busleyden et des fruits de mes soins; mais Tournai, moins heureux, n'a pu avoir le même avantage ; les Franciscains ne l'ont pas voulu ; pour vous, vous réussirez malgré les Franciscains et Béda, n'opposant à l'envie que la douceur, la politesse et l'exactitude à remplir vos devoirs. » Gaillard, 1. c, 478.

3 Arbitror rem a conjuratis ac devotis ex composito geri : adeo ceu dato signo clamatum est ubique gentium in lmguas, in bonas litteras. Conglomérant se phalanges, quo vel numéro defendantur adversus paucos. Partiuntur opéras inter sese, ut alii blaterent in conviviis et conciliabulis : alii apud imperjtam plebem vociferentur, cui imponere faciilimum est : alii disputent in scholis : alii magnatibus suum virus instillent in aurem. Sunt et qui libros scriptitent,

Érasme et les obscuri viri couvrirent leur morgue théologique \ Érasme contait en plaisantant qu'il avait consulté des astrologues habiles sur les causes de l'opposition que l'amélioration des études rencontrait, et qu'ils lui avaient répondu : « Tout le mal doit être attribué à une éclipse qui vient d'avoir lieu dans le signe du Bélier. Or, le Bélier exerce son influence sur le cerveau ; ajoutez à cela que Mercure a été perverti par le voisinage de Saturne, et les personnes soumises à Mercure, comme le sont les docteurs de Louvain, se montrent précisément les moins accommodantes 2 . » — « La déesse Até, ajoutait-il, semble avoir mis le désordre dans

praesertim Coloniœ, quœ schola semper habuit pertinacissimos malarum litterarum propugnatores. Opéra, III, 405.

Dans une autre lettre écrite à Luther en 4519, Érasme dit : « Nullo sermone consequi queam, quas tragœdias hic excitarint tui libelli : ne adhuc quidem ex animis istorum revelli potest falsissima suspicio, qua putant tuas lucubrationes meis auxiliis esse suscriptas, meque hujus factionis, ut vocant, vexilliferum esse. Existimabant quidam sibi datam ansam, qua et bonas litteras opprimèrent, quas capitaliter oderunt, velut offecturas majestati theologicae, quam multi pi uns iaciunt quam Christum : simulque me, quem arbitrantur ad excitanda studia non nihil adferre momenti. Tola res vociferationibus est acta, temeritate, strophis, obtrectationibus, sycophantiis, ut ni praesens hœc spectassem, imo sensissem, nulli unquam auctori fuerim crediturus sic insanire theologos. Pestem fatalem esse diceres. Et tamen hujus mali virus a paucis ortum, in plures serpsit,adeo ut magna pars hujus Academiœ non infrequentis, ejus morbi contagio lymphata ferretur. Ibid , 444.

' Quod doctores in sacra theologia non dicantur doctores, sed propter humilitatem et sanctitatem et propter differentiam, nominantur seu appellantur magistri nostri ; quia stant in fide catholica in loco Domini nostri Jesu-Christi, qui est fons vitae. Sed Christus fuit nostrorum omnium magister. Ergo ipsi appellantur magistri nostri, quod habent nos instruere in via veritatis, et Deus est veritas, qua propter merito vocantur magistri nostri, quia omnes nos, scilicet Christiani, debemus et tenemur audire prœdicationem eorum, et nullus débet dicere contra eos, ex quo sunt omnium nostrorum magistri. Epistolœ obscurorum virorum, 3.

' Voir de Reiffenberg, Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne. — M. Nêve, 1 c.

l'université : c'est une véritable conspiration contre les belleslettres. » Ces plaisanteries et les satires où il les montra plus attachés à la dignité de leur robe qu'à la gloire du Christ, ulcérèrent profondément ces hommes, et ils le poursuivirent avec un impitoyable acharnement, n'épargnant ni sa cendre, ni sa mémoire l .

À côté d'Érasme, qu'il surpassa comme philologue, Nicolas Gleynaerts ou Glénard de Diest, tint un rang distingué. À Louvain (où il professa jusqu'en 1532), à Paris, à Salamanque (où il occcupa une chaire de grec et d'hébreu), à Evora (où il dirigea l'éducation du frère de Jean III de Portugal), il justifia sa réputation, qui était telle, qu'on vit le petit-fils de Christophe Colomb venir en Belgique pour le consulter sur le choix des livres destinés à former la célèbre bibliothèque d'Alcatel. Cet illustre philologue, qui mourut à

1 Ses écrits les plus innocents furent taxés d'hérésie, et en 4552, la faculté de théologie de Louvain chargea Jean Heutennius, de Nalinnes, de dresser un état de tous les passages susceptibles de censure que contenaient les écrits d'Érasme ; il apporta à ce travail « toute l'application d'un inquisiteur, tout le pédantisme d'un théologien. » Ce recueil des prétendues turpitudes et obscénités d'Érasme, n'ayant pas été examiné par le concile de Trente , servit de fondement au fameux Index expurgatoire du duc d'Albe. Ce fut le même Heutennius qui chargé de revoir, en qualité de censeur, le manuscrit de la dernière édition de Y Histoire de Flandre, de J. Meykr, y supprima, entre autres, l'éloge d'Érasme, que la postérité y a rétabli. Cet emportement, que le pape Clément VII avait même blâmé, que des hommes éminents avaient vainement essayé de calmer, se perpétua dans l'université de Louvain qui, à la fin du xviir 3 siècle encore, approuva les calomnies dont la faculté de théologie avait usé envers l'illustre auteur des Colloques et de Y Éloge de la Folie. — Voir de Reiffenbbrg, Notices et extraits des manuscrits de ta bibliothèque dite de Bourgogne relatifs aux Pays-Bas. Bruxelles, in-4°, 4829.

Voir au sujet de son traité : De amicabilt ecclesiœ concordia facienda, que les théologiens condamnèrent, « l'advis du conseil de Brabant touchant la deffense des titres, » du 40 novembre 4557. Reg. Collection de documents historiques, f°X, 437.

Grenade (1342), au retour d'un voyage à Fez, où il s'était rendu pour apprendre l'arabe ', imagina la manière d'étudier les langues anciennes comme nous apprenons les langues modernes , c'est-à-dire sans faire précéder cette étude du système métaphysique de la grammaire 2 . Sa sagacité était si grande, qu'en recherchant les consonnes dans les noms propres, il devina l'alphabet arabe à l'aide de l'hébreu et d'un psautier arabe 3 , et il fut un des hommes qui contribuèrent le plus à la gloire scientifique de sa patrie 4 .

Nicolas Cleynaerts, qui fut gouverneur du vice-roi de Naples et de l'infant de Portugal, qui professa en Espagne, n'est pas le seul savant que l'étranger emprunta alors à la Belgique. En 1834, la chaire de langue latine au collège royal de France, fut créée pour Barthélémy Le Masson (Latomus) d'Arlon 5 , et Jean de Strazeele (Strazelius) y occupa une chaire de grec ; Georges de Bruxelles, Jean Gya enseignèrent avec éclat à l'université de Paris, et Jean Storms à Orléans.

• Ses lettres, publiées par Ch. Plantin, en 1566, donnent de ce voyage une description riche en détails curieux et remarquables par leur exactitude.

a « Notre siècle a eu la prétention d'avoir inventé cette méthode ; nous nous empressons de restituer l'honneur de cette découverte à Clénard. Du Marsais et l'abbé Pluche ont été ses copistes sans le dire. » Le Mayeur, Les Belges, note 25 j.

3 Auteur d'une grammaire et d'un lexique arabes, d'une grammaire hébraïque, d'une grammaire grecque, qui a été'louée comme l'une des meilleures par les auteurs de la méthode de Port-Royal, et qui, nous apprend Hallam, est encore suivie dans plusieurs collèges d'Angleterre.

4 Voir M. Nève, 1. c, 239, 3U-345, 328-329.

5 Ce savant, qui écrivit beaucoup de vers latins à la louange de Maximilien, de Charles-Quint, de Ferdinand, de Sickingen et de. François I«, qui a laissé, entre autres ouvrages, des notes sur Cicéron et sur Térence, un abrégé de la dialectique de Rodolphe Agricola, quitta la France en h 542, pour se retirer près de l'archevêque de Trêves dont il devint le conseiller. Entraîné dans les querelles théologiques, on le vit, à l'âge de soixante ans, abandonner ses études favorites pour entrer dans la lice avec Martin Bucer.

Jean Vasaeus, de Bruges, fut appelé en Espagne par le fils de Christophe Colomb, et Jean III de Portugal lui confia la direction de l'école publique, fondée à Braga d'après les conseils de Cleynaerts. Christophe de Longueil, de Malines, fut choisi par Léon X, pour combattre officiellement les doctrines de Luther, et mourut à Pavie en 1522. Conrard Peutinger, légiste des Pays-Bas, arrivé en Suède en 1538, sut, par son esprit et ses talents, gagner la confiance de Gustave, et administra le royaume jusqu'en 1543, époque où, tombé en disgrâce, il alla finir ses jours en captivité \

S'il ne professait pas de bien vives sympathies pour les hommes de lettres, dont la plume a toujours porté ombrage aux despotes, Charles-Quint savait du moins utiliser leurs talents. Sous son règne les belles-lettres et la science frayèrent le chemin des honneurs et des grandes charges publiques à Jean Second , enlevé par la mort au moment où la faveur de ce prince allait l'appeler à d'éminentes fonctions; à Guillaume Van Maele, de Bruges, qui dut à l'élégance de son style cicéronien d'obtenir la confiance du grand empereur, dont il fut tout à la fois le secrétaire particulier, le traducteur et le collaborateur 2 ; à Corneille de Scheppere, à Gérard van Veltwyck, à Auger Ghislain de Busbeck, à une foule d'autres hommes éminents qui brillèrent dans les négociations ou dans les conseils du grand empereur 3 .

■ Geyer, l.c, II, 88-90.

a Voir Lettres sur la vie intérieure de V empereur Charles-Quint, écrites par Guillaume Van Mae(e : gentilhomme de sa chambre, et éditées par de Reiffenberg. Bruxelles, 4843.

3 Tels sont Antoine Suquet ; Maximilien Morillon ; Gabriel Mudée ; Nicolas Heems, de Bruxelles; Georges deThemiseke; Philippe Haneton; Jérôme de Busleyden ; les présidents du conseil privé, Thomas de Pleine, Le Sauvage, Claude Carondelet, Pierre Taispyl, Louis van Schore et Viglius; les présidents

Corneille de Scheppere (Cornélius Duplicius Schepperus) , seigneyr d'Eecke, né à Dunkerque suivant les uns, à Nieuport suivant les autres ; d'une famille . qui n'était ni noble ni opulente, disent ceux-ci; de l'aneieane et noble famille des Dupliciusi, qui, à la on du xv R siècle, avait fourni un viceamiral à la Flandre, prétendent ceux-là \ venait à peine d'achever ses études à Paris, qu'il fut attaché #u service de

du conseil de Malines Philippe. Wieland, Peetérs, Lauwereys, Nicolas Èverard, Lambert de Briaerde; les chanceliers de Brabant Louis Roeiants, van der Vorét, van der Noot; les présidents du. conseil de Flandre Richard Reniger, Nicolas Uuttenhove, Heilweghen; le président du conseil de Frise Grégoire Bertolf, de Louvain, l'auteur des Statuta frisica.

Josse de Damhoudere, célèbre comme jurisconsulte; fut quelquefois chargé de missions gouvernementales par Marie de Hongrie, Gomme on le voit par la lettre suivante qu'il écrivit à cette princesse, le 20 juin 4554. — « Madame, cestes serviront pour advertir vostre majesté que. arrivant hier au soir en ceste ville (de Gand), trouvis absent le principal pensionnaire, maistre Robert Ducheïlier, qui sera de retour (comme j'ay secrètement entendu) demain au soir. Néahtmoins à cause qu'il estoit tant seullement de Gand quatre ou cincq lieux, sçavoir à Moerbeke et là entour r en l'affaire de son estât et office de la watergraive, et craindant qu'il polroit pour aulcune occasion advenant plus longuement illecq séjourner, je me suis avanché de secrètement par homme exprès luy envoyer ung mot de lettre, qui se voulsist icy vers moy trouver incontinent ceste venue, pour le service de votre majesté. Autrement il ne seroit nullement à conseiller, ne aussi expédient (à correction et en loutte révérence parlant) d'en commencher à négocier en son absence, et avant d'en avoir communiqué avecq luy, et garderay cependant ma chambre sans en sortir, pour éviter jalouzie, que aulcuns pourraient prendre. J'espère qui sera en cest endroit le charton ou pilotte, pour mener l'affaire à quelque bonne fin, à quoy (je ne doubte) qui s'emploiera à son possible, pour l'espoir par luy en ce baillé. Madame, il me semble (à correction) qui conviendra mieul-x un peu tarder en espoir d'en tirer fruict, que de l'haster en danger de faillir. A tant, madame, je prie à notre seigneur qu'il vous plaise octroir accomplissement de vos nobles et vertueulx désirs. De Gand, ce xx e jour de juing xv ° iiiij, à huict heures du matin. De votre majesté très-humble et très-obéissant serviteur, Josse de Damhoudere. » Lettres des seigneurs , XII, f° 436

» M. J. £. De Smet, Note sur quelques particularités relatives à Corneille Scepperus. Bulletins de l'Académie, X, 2 e partie, 67 et suiv.

Christiern II et nommé successivement secrétaire de ce prince, vice-chancelier, chevalier de Tordre de -l'Éléphant et seigneur de Joemtland. Poète, historien, mathématicien, orateur, philosophe, homme d'état, il débuta dans la carrière des lettres par un ouvrage dirigé contre les mensonges et les impostures de l'astrologie judiciaire et écrit avec une verve satirique des plus mordantes ; mais ce qui attira probablement sur lui l'attention de Charles-Quint, ce furent ses apologies de Christiern II, qui dénotaient un style abondant, une vaste érudition,- une extrême habileté à manier l'arme acérée du ridicule '. Appelé à Bruxelles après la mort de son bienfaiteur, il fut mis au rang des conseillers et des gentilshommes de Marie de Hongrie. Cette princesse lui confia d'importantes missions, et Charles-Quint le chargea de diverses ambassades en Danemark, en France, en Angleterre, en Pologne, en Transylvanie et dans d'autres pays. De Sebeppere, envoyé deux fois à Constàntinople , y conclut la première paix entre l'Autriche et l'empire ottoman 2 ; et, tout en travaillant aux intérêts de l'empire, il rendit de non moins grands services à la veuve de Louis II, à qui Soliman consentit à rendre le douaire qu'elle réclamait et les biens qu'elle possédait en Hongrie 3 . Après l'en avoir récompensé par le titre de chevalier et l'avoir nommé membre du conseil privé, Charles-Quint l'appela, en 1538, dans le conseil d'état, « aux mêmes gages qu'il avoit au conseil privé 4 . »

Philologues pratiques, Gérard van Veltwyck et Auger Ghis-

' M. Altmeyer a parfaitement analysé ces ouvrages dans son Histoire des lielations commerciales et. diplomatiques des Pays-Bas avec le nord de l'Europe, 437r445~

1 De Hammek, Histoire de l'Empire ottoman, II, l, xxvii, 43-48.

>Ibid.

« Lettre du 22 décembre 4538. Correspondent, II, 294.

lain de Busbeck remplirent également d'importantes missions diplomatiques. Envoyé deux fois en Turquie, après trois ans de négociations, van Veltwyck réussit, comme l'avait fait de Scheppere, onze années auparavant, à conclure (19 juin 1547) une nouvelle trêve de cinq ans entre Soliman et Ferdinand. De retour dans les Pays-Bas, il fui successivement nommé secrétaire et conseiller de Marie de Hongrie, qui lui témoigna une extrême confiance \

De Busbeck ne fut pas moins heureux dans ses négociations avec les Ottomans; le premier, il indiqua les moyens d'arrêter les terribles invasions de ces barbares, qui menaçaient de soumettre l'Europe à l'islamisme 2 . Durant son séjour en Turquie, « il trouva moyen d'étudier tellement à fond leur état militaire, que l'écrit laissé par lui sur ce sujet est resté classique 3 . » Ce ne sont pas là ses seuls titres de gloire! Il faut admirer en lui l'antiquaire à qui l'on doit la découverte du Monument d'Ancyre; du savant qui rapporta en Europe beaucoup de manuscrits grecs, dont le plus beau, celui de Dioscoride, forme un des ornements de la bibliothèque impériale de Vienne ; du botaniste versé dans les sciences naturelles, à qui l'Europe doit le marronnier d'Inde, le lilas au parfum rafraîchissant, la belle- fleur rouge du Gladiolus communïs, une foule d'autres arbustes et de plantes officinales; de l'écrivain au style pur, aux remarques aussi spirituelles que judicieuses, qui le premier découvrit l'Orient

* A sa mort, Granvelle ayant sollicité sa place pour Simon Renard, on lui objecta que son protégé ne savait pas le flamand ; que, du reste, affligé qu'il était de la goutte, il serait incapable de se tenir, à toute heure du jour et de la nuit, à la disposition de cette princesse. Papiers d'état de Granvelle, IV, 369.

a Aug. Busbequii, Exclamatio sive de re militari contra Turcum instituenda consilium.

3 De Hammer, 1. c, II, l. xxxii, 99.

à l'Occident; dont les descriptions de la Turquie et de la Tartarie n'ont cessé de faire autorité ' ; enfin du philologue érudit qui, dans une peuplade de la Colchide, retrouva les traces du dialecte de sa patrie a .

Digne émule de van Veltwyck et de Busbeck, Adrien Maes (Masius) de Lennick, se rendit également célèbre par ses vastes connaissances en philologie ; « le premier, il apprit à l'Europe à connaître les vieux idiomes de la Syrie et de la Babylonie 3 . »

Toutes les carrières étaient ouvertes alors aux gens de lettres, que n'isolait point encore l'esprit étroit du matérialisme mercantile et industriel; l'église, comme le gouvernement, savait les trouver, sans qu'ils fussent obligés de mendier des positions. Ainsi, l'on voit François Van de Velde (Sonnius), docteur de Louvain, devenir successivement chanoine d'Utrecht, évêque de Bois -le -Duc et d'Anvers; Lievin Vanderbeken (Laevinus Torrentius), de Gand^ humaniste et poète, passer du siège d'Anvers à l'archevêché de Malines; et Jean Mahieu (Mahusius) d' Audenaerde , parvenir à l'évêché de Deventer par ses connaissances théologiques et littéraires. « En 1523, trois religieux flamands se précipitent sur les pas du conquérant du Mexique ; le plus humble des trois, Pierre le Grand, se distingue par un zèle si infatigable, que le récit de ses travaux effraye notre imagination. L'empereur et le pape veulent le proclamer archevêque de Mexico; il refuse toute dignité avec une sainte

' Augerii Gislenii Busbequii, Legalionis turcicœ epistolœ quatuor. Sept éditions de cet ouvrage parurent en moins d'un siècle.

9 Voir, entre autres. Notice surAuger Ghislain de Busbeck, par M. L. Heffner. Annexe aux Bulletins de l'Académie, 4853-4854.

3 M. A. Wauters, Histoire des environs de Bruxelles, I, 230.

opiniâtreté, et, en 1372, il meurt, pauvre frère lai, après 50 années de labeurs inouïs. Le premier légat apostolique envoyé en 1533, au nouveau royaume du Pérou, c'est le père Josse De Rycke, de Malines. Le premier siège épiscopal élevé sur ces rives inconnues est occupé par un autre enfant de la Flandre : Jean de Witte, .dominicain brugeois, évêque de Cuba. Aux Indes, le père Gaspard Barzœus (Baertsoen), devient le principal compagnon, le confident de saint François Xavier l . »

Il y a tout un livre à composer sur les savants belges qui illustrèrent la première partie du xvi e siècle; leur nombre est si grand, qu'un simple aperçu ne permet pas même de les citer tous. Jean Despautère, de Ninove, travailla l'un des premiers dans les Pays-Bas à rétablir le bon goût et la pureté dans la langue latine; — Charles De Langhe (Langius) de Gand (de Bruges, suivant quelques-uns; de Bruxelles, suivant d'autres), philosophe, humaniste, poêle, fut l'un des meilleurs critiques de son époque ; — Charles Frenand, dit Fernand, de Bruges, donna des leçons de littérature à l'université de Paris, et y publia entre autres ouvrages son traité De Ofjkiis à l'usage des jeunes étudiants ; — Jérôme Busleyden, d'Arlon, est plus célèbre encore par la fondation du Collège des Trois Langues, que par ses vers, ses discours et ses lettres ; — Gaspard Ammonius enseigna l'hébreu aux savants de l'Allemagne; — François Cremensis, littérateur distingué, connu par une poétique sous le titre De arte scribendorum versuum; — Josse Clictoe (Clichtoveus) de Nieuport, docteur de Sorbonne, dont les ouvrages

1 M. de Decker, Études historiques et critiques sur les MotUs-de-piété en Belgique, préface, vu. — Foppbns, Bibliotheca Belgica.

sont désignés comme « la source la plus féconde des meilleures choses; » — André de Gennep (Gennepius), dit Balenus, de Baelen , à la connaissance des langues joignait la culture des sciences et rendit d'éminents services au Collège des Trois Langues ; — Martin Dorp (Dorpius), théologien et humaniste, ami d'Érasme, fit preuve d'une profonde érudition dans de remarquables opuscules et dans ses études sur Plaute; — Georges, seigneur de Hallewyn, fut un des restaurateurs de la langue latine, et des généreux protecteurs des lettres ; — l'helléniste Rutger Ressen (Rescius) de Maeseyck, qui repoussa les offres brillantes de François I er , édita, avec Pierre Nanninck, d'Alckmaar, la paraphrase de Théophile, publia les Lois de Platon; il fut le premier à qui Fdn dut des éditions correctes des auteurs grecs; — Jean Vander Varren (Varennius), de Malines, contribua puissamment par sa syntaxe, complément des traités d'Amerot et de Cleynaerts ', à introduire le grec dans l'instruction donnée à la jeunesse ; — Pierre Gilles (iEgidius), d'Anvers , auteur d'un sommaire des lois romaines, d'un aperçu général du code d'Alaric II , fut l'éditeur des lettres latines d'Ange Politien (Thomas Moore lui dédia son Utopia); — le savant professeur de latin Jean Van de Poel, Du Marais ou Des Marais (Paludanus), de Cassel, autre ami d'Érasme, qui lui dédia son Panégyrique de Philippe le Beau ; — Joachim Sterck, de Meerbeke, tout à la fois orateur, mathématicien, cosmographe, philologue, écrivain élégant ; — Jean Van Borseel (Borsalus), humaniste, rendit de grands services littéraires aux collèges de Louvain; — Josse de Gavre, non moins renommé comme jurisconsulte que comme savant;

1 Voir M. NèvE, 1. c. — Cette syntaxe eut un grand nombre d'éditions.

— Adrien Van der Burch, de Bruges, philologue et poëte;

— les traducteurs de la Bible de Dordrecht, Bandarlius et Wallaeus ; — le brugeois Gomar, chef des Gomaristes; enfin tant d'autres professeurs éminents ! , grammairiens distingués, philologues érudits, qui contribuèrent, dans une sphère plus ou moins élevée, plus ou moins utile, au développement de l'intelligence humaine 2 .

• Tels que Jean Stainier, de Gosselies; Jean Briart, d'Ath; Polyander; Adrien Chilius, de Bruges; Arnould Oridyns, d'Enghien; Thysius; Conrad Goelen; Jean de Coster ou Costers, de Brecht; Jean Uutenhove, que l'intolérance obligea de se réfugier à Embden ; etc.

a Nous ne passerons point sous silence les grammairiens Jean Sareyens, de Nieuport (il a écrit : Grammatices prima rudimenta et Syntaxeos grœcœ et latinœ methodus. Anvers, 4554); Christianus Massaeus; Pierre Megank , de Ninove (auteur des Tabulœ grammatices. Paris, 4549); Pierre Curius, de Bergues-Saint-Winocx (il a composé une grammaire grecque et latine, Anvers, 4530; et un dictionnaire grec, latin et allemand, Anvers, 4530); Josse Velaraeus, du pays de Waes, qui traduisit en latin un grand nombre d'auteurs grecs; Julien Aurélien de Havrech, de Lessines, auteur d'un traité sur les dieux du paganisme et de commentaires sur les satires d'Horace; Jean Goethals, de Gand, qui publia à Paris de remarquables ouvrages de philosophie; Lievin Van den Cruyce, d'Audenaerde, plus connu par ses traités d'éducation que par ses poésies (il a composé, entre autres, en vers élégiaques : Parœnesis ad Potentatus Christianos, ut percusso inter se fœdere arma in Turcam ac Lutherum convertant. Gand, 4543) ; le philologue Jean Van Gorp. auteur d'un mémoire sur les origines d'Anvers, où sont dépensés en rêveries des trésors d'érudition; le chartreux Jean Ammonius de Harena, de Gand, auteur d'une relation du baptême de Charles-Quint, dont il avait été témoin ; Corneille Wouters, auteur de commentaires sur la guerre de Judée ; le savant latiniste Grégoire Silvanus; Adolphe de Meetkerke, auteur d'un traité de la prononciation grecque; Christianus Cellarius, autre savant helléniste ; l'imprimeur Josse Badius, qui écrivit des commentaires sur la plupart des classiques latins ; Marie d'Ennetières, de Tournai, auteur d'une épître virulente contre les Turcs, les juifs, les infidèles, les pseudo-chrétiens, les anabaptistes et les luthériens; Perceval Belligem , de Bruges, né aveugle , que l'amour des lettres consola de son infirmité ; Pierre Pontanus, autre aveugle, de la même ville, que la cécilê n'empêcha pas davantage de les cultiver; Rumold Steynemeulen , traducteur de Lucain; Sébastien-Auguste Neuzenus, savant hébraïsant; Pierre

L'histoire produisit Philippe Wieland, de Bruges, le savant auteur des Antiquités delà Flandre;— Jacques Meyer, l'illustre annaliste qui, malgré les entraves d'une ombrageuse censure, a si bien retracé les glorieux événements de sa patrie f - ; — Jean Sleidanus, un des plus remarquables historiens de la réforme; — Jacques Fontaine, de Bruges; son histoire du siège et de la prise de Rhodes, dont il fut témoin oculaire, fait encore autorité 2 ; — Jacques de Wesembeek, qui a raconté les terribles phases de la persécution religieuse dans les Pays- Bas; — Grégoire Bertolf, de Louvain; il profita de ses missions en Frise pour écrire un remarquable traité sur les institutions de ce pays; — Gaspard Schets, qui était appelé à

Croeckaert, de Bruxelles, qui a laissé plusieurs traités de philosophie fort estimés de son temps; Michel Van der Maelen, de Bruxelles; Louis Vacca, le « maistre d'escole » de Charles-Quint, qui lui conféra le titre de conseiller avec une pension (voir chap. VI) ; maître Wielle, « maistre d'escole » de ses enfants d'honneur; Robert Empereur, qu'il gratifia, en 4524, de 60 livres, pour son ouvrage intitulé : Officia Salomonis ( Revenue et dépenses de Charles-Quint, f° ij « lxxiij ▼•») ; Éloi démentis, « maistre d'escole » des enfants de Christiern II, qui fut récompensé de ses services par une pension de 200 livres (Ibid., f» ciiij "xvj v °) ; Jean Franco, secrétaire de l'empereur, qui traduisit de l'allemand en français des chroniques; Jacques de Marche, qui composa pour Marguerite la Vertu du Diamant et de la Marguerite; Gaspard Bauqueille, qui « lui écrivit certain petit livret (voir t. IV, 392); Jacobus Basiticus Marchetus, auteur d'un dialogue sur la prise de Thérouanne et de Hesdin, et sur le combat de Renty ; Jean Beauvarlet, chapelain et maître d'école, qui écrivit pour Marie de Hongrie « de petites heures et autres oraisons, et un petit livre; »> etc., etc.

* Le privilège donné par Charles V, pour l'impression du Compendium chronicorum Flandriœ, de J. Meyer, et daté du 49 février 4536, enjoignit à l'auteur de supprimer dans son ouvrage « les privilèges d'aucunes villes, communautés particulières dont audit volume est faicte mention, à paine de perdre l'effect de cestes. »

■ De Bello rhodio. Cet ouvrage a été traduit en italien. — On a encore de cet écrivain une lettre au pape Adrien VI sur le siège de cette ville, et quelques opuscules.

jouer, comme homme politique, un rôle considérable sous l'administration de Marguerite de Parme et du duc d'Albe *.

1 Dans un rang secondaire apparaissent Philippe Haneton , de Bruxelles, qui a écrit en français une histoire des traités de paix conclus entre Louis XII et Philippe le Beau, depuis 4498 jusqu'en 4506; l'échevin de Gand, Marc Van Vaernewyck, dont Y Historié van Belgie abonde en détails curieux; Hubert Thomas, de Liège, l'historien de l'électeur palatin, Frédéric II, dont il avait été secrétaire ; Adrien Barlandus, qui enseigna avec succès les lettres à Louvain, mais ne fit que de l'histoire à illustrations; Georges Vivien, d'Anvers, tout à la fois historien et jurisconsulte; Snoeckaert (Zenocarus), auteur d'une histoire de Charles -Quint (De republica, vita et gestis Caroli V)\ Jean Berotius ou Ebrotius, qui a laissé une relation de l'expédition de Tunis; le carme De Roover, de Bruxelles, qui a écrit la contre-partie de l'histoire de SIeidanus ; l'abbé de Saint-Bertin, Antoine de Berghes, auteur d'une histoire de l'ordre de la Toison d'or, et d'une chronique manuscrite de l'abbaye de Saint-Trond ; Gérard de Jauche, qui a écrit en latin les Gestes des comtes de Namur ; Nicolas Heems, de Capelle, dit de Bruxelles, auteur d'un Traité des Institutions de l'empire ; le poète Nicolas Mameranus, qui a écrit, entre autres, l'histoire de l'élection à l'empire de Charles-Quint et celle de la guerre de Saxe, et qui a laissé de précieux renseignements sur le personnel de la cour et de la haute administration de cette époque; le généalogiste Corneille Gaillard, de Bruges, à qui ses connaissances valurent la charge de héraut d'armes; l'hagiographe Antoine Gheens, de Bruxelles; le poète Julien Fossetier, d'Ath, « chroniqueur et indiciaire de très-puissant prince don Charles d'Autriche, » qui dédia à sa protectrice Marguerite d'Autriche sa Vie de Jésus-Christ, terminée en 4520, et écrivit, en l'honneur de cette princesse des Chroniques Margaritiques ou Athensiennes ; Rémi Du Puys, qui succéda, le 45 février 4544 , à Jean le Maire, dans les fonctions de chroniqueur et historiographe *, et composa pour Charles- Quint des chroniques, ainsi qu'un récit de sa Joyeuse Entrée à Bruges (il a été réimprimé à Bruges en 4850) ; Remacle d'Ardenne, également « indiciaire et historiographe de Charles-Quint, » aux gages de six sous par jour que l'empereur lui accorda à cause de sondit estât, par lettres du 28 septembre 4520 (Revenus et dépenses de Charles-Quint, f os ij « v ° et ij c j ) ; Lievin Goethals ou Panagathus, auteur d'une « Description de la généalogie de l'empereur; les chroniqueurs Molinet, Robert Macquereau; Égide Van der Hecken, de Bruxelles, qui fut en même temps historien et l'un des premiers calligraphes et enlumineurs de son temps; Gilles De Wilde, chanoine de l'ordre de Saint-Augustin à Rouge-Clottre qui, outre quelques tableaux de morale et une description de la

* Ce dernier avait élé nommé « solliciteur (on inspecteur) des édifices de madame Marguerite. » N. Lu Glay, Notice sur Rémi Du Puys. Arch. hist. et lia. du nord de la France, I, 147.

La théologie, cette science respectable. par son objet, mais stationnaire de sa nature, fut étudiée alors avec une ardeur que réveillaient les luttes de la réforme. Beaucoup de théologiens belges jouèrent un rôle important au concile de Trente; d'autres durent à leurs écrits ou à leur caractère une certaine célébrité. Tels sont : Jean de Coster, que la pureté de sa vie fit surnommer la Colombe; — Jean Brisselot, appelé une des lumières de l'Église; - Jean de Briaerde, l'apologiste de la loterie et des indulgences, fort loué par Érasme ; — Michel Baïus, dont les doctrines donnèrent naissance au jansénisme; — Georges Van Cadsant (Cassander), de Bruges, un des plus savants et surtout des plus conciliants théologiens du xvi e siècle ; — le fameux contemplatif Louis de

Terre promise, a laissé des généalogies des ducs de Brabant, depuis les temps les plus reculés jusqu'à son époque ; Gaspar Ophuys, de Tournai, auteur d'une chronique de Rouge-Cloître, intéressante pour l'histoire du Brabant; Zeger Van Maele, de Bruges; Jean Tourneur, de Tordre des chartreux à Scheut, qui copia et continua le livre de la Fondation de Marcelis Voet; Jean de Feucy, auteur d'une chronique des forestiers et des comtes de Flandre ; Julien Bassard, auteur d'une chronique de Hainaut, de Flandre, de Hollande, etc. ; Laurent Vital, auteur d'un Diarium des faits de Charles-Quint, qu'il accompagna dans la plupart de ses voyages et de ses guerres, de 4527 à 4850 (manuscrit) ; Henriette van Erp, auteur d'une chronique, précieuse pour l'évêché d'Utrecht; Jean de Brusthem, auteur des Gestes des évéques de Liège et des ducs de Brabant; Jean Van Schore (scripsit, testante Ant. Sandero, eleganti stylo Chronicon ecclesiœ Viconiensis. Manuscrit. Foppens, 1. c, 725;) Jean Martin, auteur d'une chronique manuscrite de 4423 à 4557 (Bibl. royale) ; Jean De Pottre, qui a laissé une précieuse Relation des événements advenus dans les Pays-Bas et principalement à Bruxelles (Ibid.) ; Adolphe Happaert, chroniqueur du monastère de Saint-Hubert; Christianus Massœus, chroniqueur et grammairien ; Louis Bresin, auteur d'un recueil manuscrit des chroniques de Flandres et Artois (Bibl. royale).

A ces historiens et à ces chroniqueurs il convient d'ajouter Antoine de Lalaing, qui a laissé une relation du voyage de Philippe le Beau en Espagne ; et Jean Van de Nesse, qui a écrit l'itinéraire non moins précieux des voyages de Charles-Quint, depuis 4544 jusqu'au 25 mai 4554 .

Blois ; — Mathias de Zittard, un des prédicateurs les plus en vogue à la cour de Charles-Quint; — Corneille Jansénius, de Hulst, qu'il ne faut point confondre avec le célèbre promoteur du jansénisme, et dont les écrits, empreints dune vive piété, ont inspiré cet alexandrin :

Quantus sol cœlo, tanius Jansénius orbi est 1 .

L'absence d'une tribune publique explique celle des ora-

• Sans en épuiser la liste, nous ajouterons à ces noms ceux de Tacite Nicolas Zegers, de Bruxelles, un des plus judicieux critiques de son temps; Guillaume Bibaut, de Thielt, 35 e général des chartreux; Alexandre Blanckaert (Candidus) ; Martin Lipse, de Bruxelles, qui a été effacé par le nom de son neveu, le célèbre Juste Lipse; André Gérard, d'Ypres, qui se sépara de l'église romaine pour embrasser la réforme ; Augustin Huens ; Barthélémy Van Usinghen ; Bernard de Luxembourg; les écrivains ascétiques Antoine Hémert et Corneille Donthier; Dominique de Flandre, qui enseigna avec éclat à Bologne; Eustacbe Van de Bivieren; François Nicolaï, l'apologiste dès Franciscains; François Van de Velde (Sonnius), dit de Campo; François Titelman, dont la sombre intolérance ternit le mérite ; Godefroid Striroyde ; Jean Van Paeschen ; Jean Bunderius ; Jean Hoogstraeten ; Louis de Berquin , qui défendit avec non moins de vivacité l'apôtre de la réforme, et vit ses écrits brûlés en vertu d'un décret de la faculté de théologie de Paris, du 26 juin 1523 ; François Vervoort; François de Sichem; Guillaume Broch; Guillaume Van den Steene; Guillaume Enckevoort, que son mérite éleva au cardinalat (on a vu qu'il devint évoque d'Utrecht) ; Jean Heutennius, un des traducteurs de la Bible publiée à Louvain, en 1547, par les ordres de Chârles-Quint; Louis Fidelius, auteur de traités sur la création du monde, sur l'incarnation et sur la milice spirituelle; Pierre Croeckaert, de Bruxelles, qui écrivit, entre autres, de nombreux commentaires sur Aristote; Jean Mahieu d'Audenaerde; Jean Boyard, aussi d'Audenaerde, qui publia des homélies sur les épîtres et les évangiles, un formulaire de prières, et diverses lettres sur les fêtes et les dominicales; Martin Van der Keele, de Turnhout, qui composa, entre autres, une Arithmétique divine ou des nombres mystiques de la Sainte- Écriture ; Pierre Godefroid, d'Anvers, auteur de nombreux opuscules, qui refusa l'honneur d'être suffragant de Cambrai; Pierre Bard, de Tournai, condisciple d'Adrien VI, à l'université de Louvain, qui a célébré l'ordre des célestins en France; Pierre Décor te, de Bruges, professeur d'éloquence, qui surveilla l'impression de la traduction de la Bible, publiée à Louvain ; etc., etc.

teurs; à en juger par les discours qui nous ont été conservés, conséquence naturelle du reste de cet état de choses, Fart oratoire était plongé « dans les mirifiques profondeurs du pathos. » François Richardot, suffragant d'Arras ! , le pensionnaire d'Anvers, Jacques Maes, le conseiller Philibert de Bruxelles, qui jouissaient d'une grande réputation d'éloquence, n'ont rien produit de nature à atténuer la sévérité de ce jugement. L'éloquence militaire, dont la proclamation du seigneur de Beauraing à la garnison de Hesdin fournit un modèle, est plus originale, mais non moins compassée 2 . Quant à la chaire, elle n'offre pas plus d'éclat, et l'on ne cite guère parmi les orateurs de l'église que François Régis, appelé fréquemment à prêcher devant Marguerite ; Mathias de Zittard, qui prononça l'oraison funèbre de Ferdinand I er 3 , et un prêtre nommé Herenthals qui, en 1519, prêcha avec succès à Ypres contre Luther 4 . Les sermons de ce dernier, publiés à Anvers en 1556, nous offrent un spécimen de l'éloquence de la chaire aussi burlesque que l'éloquence politique était emphatique et fastidieuse \

1 « 11 a esté» quoi que l'on en ayt voulu dire, un grand et excellent personnage en doctrine et en conseil. Il est vray qu'il estoit un peu soubdain et pusillanime, mais iJ estoit de bon cœur et entier. Comme prêcheur, retrouverat-on en 50 ans qui lui soit à comparer? » Papiers d'état de Granvelie.

2 Voir en. XL.

3 Cette oraison se trouve en allemand dans la Bibliothèque des Prédicateurs, du P. Echard, II, 246.

4 M. Snellâert, Histoire de la littérature flamande, 97.

5 Les discours prononcés dans diverses solennités suffisent pour justifier ce jugement. Le passage suivant du discours de condoléance prononcé devant l'empereur, à l'occasion de la mort de l'impératrice Isabelle, par les députés de Marie de Hongrie, en offre un curieux spécimen.

« mort ! mort ! tu peulx bien être appelée cruelle, amère, acerbe, et des choses terribles la plus terrible, quand si précipitamment et inconsidérément tu as ravi de ce siècle le phénix et la princesse des princesses, l'impératrice, V. 3

Les sciences avaient suivi ou plutôt devancé le mouvement des lettres; plusieurs noms, restés illustres, datent de cette

privé le monarque de ce monde de sa compagne et très-chère épouse, tant ornée de toutes fleurs des vertus, et frustré ses bons et loyaux sujets de leur expédition, qui estoit de encore avoir génération de Votre Majesté son très-honoré seigneur et mari et d'elle. Certes, sire, Votre Majesté, votre très-aimée soeur la reine, et tous vos bons et loyaux sujets auraient grande matière et juste cause de expostuler avec icellui très-horrible et abominable monstre la mort, et à jamais pleurer, gémir et lamenter la séparation de l'âme et du corps de ladite feue très-illustre princesse, ne fust que icelle séparation n'est perpétuelle et éternelle, mais temporaire, et que cependant à toujours icelle glorieuse et sainte âme, pour sa très-catholique et pudique vie, bonne, sainte et très-salutaire fin, jouit et jouira de la gloire et béatitude éternelle, et aussi que l'âme bien heureuse de Sa Majesté pourrait dire à ceux qui lamenteraient et Gondoleraient son trépas, ainsi que disoit le créateur du ciel et de la terre, quand il ascendoit, au ciel à ses apôtres : « Si vous m'aimez ne plainderez mon partement, mais vous vous réjauisserez pour ce que je m'en vois devers Dieu mon père, » aprendant à ses apôtres et disciples qu'ilz ne dévoient regretter celui qui couronne et change les plaisirs terriens aux cèles tiels, comme indubitablement, sire, a fait notre feue souveraine dame et princesse naturelle, votre trèschère et bien aimée compagne, comme est dit ci-dessus. Ne oubiiroit aussi à dire avec saint Pol ; pourquoi vous lamentez-vous ? Bien heureux sont ceux qui meurent en Dieu !

» Quel miroir de vertu estoit sa majesté quand elle vivoit ! Quelle patience eut-elle en la fin de ses jours, et quelle confidence en Dieu quand elle lui rendit son esprit tant catholiquement 1 Certes, Ton doit nécessairement inférer qu'elle vit encore et que sa majesté ne voudroit être, pour nuls biens ou plaisirs mondains, de retour, car celui qui ne peut mentir lui a promis et à nous tous, que celui qui croit et a entière confidence en lui, fust-il mort, il vivra sans fin et terme, et comme est écrit Sapienfiœ quarto ; son âme a esté plaisante et agréable à Dieu, et pourtant s'est-il hâté de la tollir de ceste vallée d'iniquités, et la colloquer en son royaume de Paradis. Si est sa mémoire immortelle, car elle est connue de Dieu et des hommes, ce qui vous doit être, sire, une grande consolation, et vous atténuer le deuil et regret, sinon entièrement du moins en partie, que justement avez eu et reçu au moyen du trépas de ladite feue très-illustre princesse, considéré même qu'il pourrait sembler à icelle bien heureuse âme qu'on lui plaindrait et regretterait son salut, pour auquel parvenir, comme par la porte il est ordonné et statué à toutes créatures humaines de mourir une fois. Dieu, noCre Créateur, n'a épargné pour le salut de nous tous son très-cher et unique fils empereur et roi du ciel et de la terre,

époque. Gérard Koopman (Mercator), de Rupelmonde, qui a donné son nom à la projection employée sur les cartes marines 1 , et Abraham Ortélius, d'Anvers, surnommé le Ptolémée du xvi* siècle 2 , antérieurs d'un siècle à Nicolas

le bon et saint père Abraham, son grand et familier prophète Moïse, le roi David qui estoit un homme selon son cœur, le saint homme et précurseur duquel il témoignoit si magnifiquement, saint Jehan-Baptiste, son bien-aimé disciple et apôtre, qui si par fondement a prescrit sa grande et irrécompréhensible divinité saint Jehan-Évangéliste, finalement n'a épargné sa bénotte mère la Vierge Marie, prophètes ni saints, papes, empereurs, rois, princes ni autres, de quelle qualité ou condition ils ont été, car d'icellui statut et édit, nul, quel qu'il soit, n'a été et ne sera eximé ni exempt depuis" le commencement du premier homme jusques à la consommation du monde, mais à toujours convenu et convient obtempérer et obéir à icellui commandement, et payer le tribut de nature, quand il a plu à ieelluy qui a le cœur des princes en ses mains, auquel, sire, nous voulons, de tout notre cœur et de toutte notre âme, nous conformer et ensuivre sa volonté divine, selon que nous sommes tenus et obligés prier et supplier vous donner, octroier et accorder, sire, sa sainte consolation qui surmonte toutes les autres, et ce qu'il sait et connaît vous être le plus salutaire pour le bien et prospérité de votre majesté et généralement de vosditsbons et loyaux sujets, lesquels aussi, sire, tant grands, moyens que petits, ont grand regret de votre longue absence de vosdits pays. » Archives du- royaume. Reg. Collection de documents historiques, VI, f M 429-135.

1 On sait que dans cette projection les parallèles coupent toujours les méridiens à angle droit et que les uns comme les autres sont des lignes droites, résultat que Ton n'obtient qu'en agrandissant l'échelle et en allongeant les degrés de latitude à mesure que l'on s'éloigne de l'équateur. Mercator, qui ne paraît pas cependant avoir connu la loi de cette augmentation, publia, en 4569, la première carte hydrographique dressée d'après ces principes, qui ne furent communiqués au public qu'en 4599, par l'anglais Edward Wright, circonstance sur laquelle l'Angleterre s'est longtemps fondée, pour s'attribuer 1 honneur de cette découverte. Montucla, Histoire des Mathématiques, H, 479. — Biogr. univ. t XXVIII, 340. — De Reiffenberg, Nouv. archives dis t., VI, 295.

Mercator dressa encore d'autres belles cartes, dont il eut la générosité de retarder la publication, pour ne pas nuire au succès de celles de son émule Ortélius.

1 II entreprit un immense labeur qui devint la base de tous les travaux géographiques exécutés depuis. Son Theatrum orbis terrarum a été traduit en différentes langues et réimprimé plusieurs fois. Entre autres ouvrages, il a laissé encore une synonymie géographique d'une grande utilité.

Sanson dont s'enorgueillit la France 1 , sont les véritables créateurs de la géographie moderne 2 . Jean Vivien, du Hainaut, qui s'associa à Ortélius, pour visiter toute la Belgique, publia avec ce savant une relation de leur voyage, document statistique du plus haut intérêt 3 .

Parmi les savants que Marguerite appela à sa cour, le plus fameux fut Henri-Corneille de Nettesheim, dit Agrippa, de Cologne, qui prononça l'oraison funèbre de sa bienfaitrice. Secrétaire de Maximilien, il s'était distingué dans les guerres d'Italie, et avait été créé chevalier en récompense de sa bravoure. Plus tard, il se fit recevoir docteur en droit et en médecine. Il savait huit langues, et les parlait presque toutes

■ Mercatorest né le 5 mars 4542, et Ortélius, en 1527.

* « C'est du temps de Mercator que date la géographie moderne. » Maltebrun, Précis de la Géographie universelle.

3 Abrahami Ortelii et Joannis Viviani, Uinerarium per nonnutlas Galliœ Belgicœ partes. In-8°, 4558. — On sait qu'Adrien Metius d'Alckmaar trouva que le rapport approché du diamètre à la circonférence était comme 443 à 355. Déjà Adrien Romain, professeur à Louvain, avait été plus loin que Viète dans cette détermination. C'est au fils de Metius, Jacques Metius, qu'on attribue généralement l'invention du télescope par réfraction, que Huygens a perfectionné. Toutefois cet honneur lui est disputé, entre autres, par Corneille Drebbel d'Alkmaar , qui prétend également à l'invention du microscope et du thermomètre. Voir Montucla, 1. c, 1, 579, II, 237. — Vigneul-Marvillb, Mélanges, 4 e édition, I, 488. —De Reiffenberg, 1. c, VI, 296.

A ces noms il convient d'ajouter ceux de Jean Portant, de Gand, mathématicien, astronome, poète, qui dressa une des cartes du Theatrum orbis, d'Ortélius, et qu'attendait la palme du martyre (voir chapitre xxxvi) ; de Jean et de Jacques Surhon, de Mons, qui exécutèrent pour le môme ouvrage, le premier les cartes de la Picardie, du Vermandois et du Namurois; le second, celles du Hainaut, de l'Artois et du Luxembourg; de Chrétien Scroot ou Sgrooten, auteur de la carte de la Gueldre et du comté de Zutphen.

M. Pinchart, Archives des Arts. — * Ordonnance pour donner ayde à maître Jacques Surhon, à la description et pourtraicture du pays et duché de Luxembourg et comté de Chiny, du xv« de mars audit an 4550. » Archives de l'Audience.

avec facilité. Après avoir enseigné successivement la théologie h Dôle, à Cologne, à Pavie, à Turin; visité l'Angleterre, où il commenta les épîtres de saint Paul; pratiqué la médecine à Genève, à Fribourg, à Lyon, il devint médecin de Louise de Savoie. Disgracié pour avoir pronostiqué des succès au con-

j nétable de Bourbon, il se retira dans les Pays-Bas, où il publia ses principaux ouvrages et gagna la faveur de Marguerite. Cette princesse le prit pour bibliothécaire, le fit nommer conseiller, indiciaire, historiographe de Charles-Quint \ et lui confia l'éducation du jeune prince de Danemark; mais il dut quitter la cour à la suite de la publication de son traité De incertitudine et vanitate scientiarum. Les docteurs de Louvain, qui croyaient posséder la science, trouvèrent mauvais qu'on

I osât mettre en doute la certitude de cette même science. Afin de perdre Agrippa auprès de Charles-Quint, ils présentèrent à ce prince plusieurs passages extraits de cet ouvrage, en leur ôtant leur liaison avec le reste du traité, en les tronquant, en leur prêtant une fausse interprétation 2 . Emprisonné à Bruxelles, pour son traité De occulta philosophtô, qui avait pourtant été publié à Anvers avec approbation de docteurs en

I théologie et avec privilège de l'empereur, il ne fut relâché qu'à

l'intercession de sa protectrice. Dans cette œuvre, recueil singulier de préjugés et de remarquables vérités scientifiques, Agrippa enseigne que l'air est un miroir recevant les images

• « A messire Henricus Cornélius Agrippa, docteur es deux droits, aussi conseiller, indiciaire et hystoriographe dudit seigneur empereur, en prest sur tel traitement de gaiges ou pencion que cy-après luy sera ordonné à cause dudit estât, depuis le vij« de février xxix, qu'il fit le serment en avant, xl livres. » Revenus et dépenses de Charles-Quint, 4520-4530, f° ij c xvfij **\

* De Reiffknberg, Archives philologiques, I, 40.

Cet ouvrage tend à prouver que rien n'est plus pernicieux pour la vie des hommes et pour le salut des âmes que les sciences et les arts.

des choses et que, comme il pénètre dans les objets animés par des ouvertures invisibles à cause de leur excessive ténuité, il peut exciter des songes, des apparitions, donner lieu à des prophéties sans la coopération des esprits. C'est par l'air, ajoute-t-il, qu'il est possible à un homme de communiquer ses idées à un autre sans aucun intermédiaire, et quelque grande que soit la distance qui les sépare* On comprend l'effet que devait produire un pareil ouvrage à une époque où Mercurin de Gattinara écrivait de Dôle, qu'il avait paru dans le ciel trois soleils et trois lunes, et engageait Marguerite à consulter, sur les présages à tirer de ce phénomène, ses deux médecins, Louis de Merlyen ou Merlien, et Pierre Picot 1 . On sait que le parhélie, qui multiplie les soleils par une sorte de mirage céleste, partagea longtemps avec les comètes le triste privilège d'annoncer les grandes catastrophes, et l'on voit que les esprits même les plus élevés n'étaient pas exempts de cette superstition. Après la mort de Marguerite, les pensions d' Agrippa furent supprimées, et le savant, tombé dans la misère, fut incarcéré de nouveau (1531) à la demande de ses créanciers 2 . Sorti de prison, il se retira près de l'archevêque de Cologne, qui avait reçu la dédicace de sa philosophie occulte, et rentra ensuite en France, où il finit ses jours dans un hôpital.

Les mathématiques, longtemps négligées, commençaient alors à refleurir dans l'Occident. Guicciardin cite Gauthier René, qui excellait dans l'art de fabriquer des instruments de mathématiques. Cet éloge ne revient -il pas à Renier Gemma, dit Frisius, qui obtint, en 1531, un subside pour la publication

' Lettre du 4 2 février \ 5* 4. Correspondance, I, 437. 3 Voir la biographie d'A grippa, par le docteur Jourdan, dans le Dictionnaire des sciences médicales de Panckoucke (biographie médicale).

d'une sphère ' ? Guicciardin aurait pu ajouter à ce nom ceux de Dodonée, de Jean Fuisnier, d'Âth, et d'une foule d'autres non moins célèbres par la science que par les arts et par les lettres 2 .

Rambert Dodonée, né à Malines en 1517, Charles de L'Ecluse (Clusius), né à Ârras, en 1325, de Busbeck et Christophe de Longueil 3 enrichirent la botanique. Rambert

• M. Pinchart, Archives des Art», 1. c. — Correspondance, I, 437.

a Nous ajouterons à ces noms ceux de Libéral de T ré visa n, « phisicien de Charles-Quint (« A maistre Libéral de Trévisan, phisicien de l'empereur, par lettres du xiiij e de may xxij, pour ses services, l livres. » Revenus et dépenses de Charles-Quint, 4 520-4 630, f Q ij e lxxvij ▼" ) ; de Corneille Scutius ( voir p. 39, note '4) ; de « maitre Jehan Thiebault, astrologue, demeurant à Anvers; » d'un autre astrologue nommé Leogum (voir ch. xvi) ; de Joachim Sterck, qui occupa un rang non moins distingué dans les sciences que dans les lettres (on a de lui : Sphœra sive institulio astronomicarum, lib. III. 4528, — Cosmographia.

— Chaos malhematicum. — De Horoscopo. — Optica. — Arithmetica, etc. 4534 ) ; de Henri Vekenstyl, auteur de plusieurs traités fort estimés de son temps (De Composition et usu decretorii Planetarum. 1530. — De compositions et usu quadrantis. 4535. — Tabulas perpetuœ longitudinum ac lalitudinum planetarum, ad meridianum lovaniensem. 4528); de l'architecte Pierre Coeck, auteur d'un traité de géométrie.

Ce fut à cette époque que l'on commença assez généralement dans les Pays- Bas à substituer aux chiffres romains les chiffres arabes introduits depuis longtemps en Italie par le pape Sylvestre II.

Le compta de 4542 de la recette générale du Hainaut est paginé de la même main, au haut des pages en chiffres romains; au bas en chiffres arabes (n« 3200). — Voir encore, entre autres, les comptes n" 45225, 43324, 45556.

— Voir les Lettres des seigneurs. — Dans toutes à peu près le millésime est en chiffres arabes et la date du jour en chiffres romains.

Un autre changement qui s'opéra également pendant le règne de Charles- Quint, c'est celui de la calligraphie; à la gothique se substitue assez généralement la bâtarde, la coulée et une écriture se rapprochant beaucoup de l'anglaise.

Joir t dans la collection des Lettres des seigneurs, les lettres du comte de Rœulx , du comte d'Arenberg, du comte de Lalaing , du prince d'Orange , du duc d'Albe, d'Anne de Lorraine, de Viglius, de Gaspard Schets, de Nicolaï, etc.

3 11 a écrit, entre autres, des commentaires sur Pline, et une Historia herbarum.

Dodoens ou Dodonée, que le magistrat de Malines nomma, en 1541, médecin de la commune, visita les plus célèbres universités d'Allemagne, de France et d'Italie, pour perfectionner ses études commencées à Louvain et continuées sous Jean Heems, d'Armentières, et Paul Roels, de Termonde. Savant mathématicien, il écrivit un remarquable traité de cosmographie et d'astronomie. Médecin distingué, il a laissé des ouvrages qui peuvent encore être consultés avec fruit. Mais ce fut la botanique qui immortalisa son nom. Jusqu'au commencement du xvi e siècle, cette science n'avait été considérée que comme une partie de l'art médical ; on n'avait pas encore cherché dans la fleur et dans le fruit les caractères distinctifs des classes et des genres, et la confusion en rendait l'étude fort ardue. Rambert Dodonée étendit et perfectionna la division des plantes en classes, en genres, en espèces, que paraît avoir introduite Gesner, et son Herbier, dédié à Marie de Hongrie, présente, non-seulement la description des herbes, mais leurs espèces, leurs formes, etc., et leur emploi dans -la médecine \

« Les Belges, dit le vénitien Badoaro, ont de très-habiles chirurgiens, mais la médecine ne fleurit pas également chez eux, parce que les jeunes médecins n'ont pas coutume d'accompagner les anciens dans leur pratique. Ils sont pourtant grands connaisseurs de simples ; mais ils n'en comprennent pas bien les vertus, et ils ne savent pas les mélanger. » Pour apprécier le mérite de ce jugement, il suffît de remarquer que, de toutes les sciences, celle qui à cette époque a jeté la plus grande gloire sur la Belgique, c'est la médecine. Elle y avait ssyjs doute fait déjà de grands progrès, lorsque, en 1510, Maximilien

• Voir l'excellente Notice publiée sur ce savant, par M. Goethals, Lectures, etc., II, 438.

demanda une consultation des plus savants médecins des Pays-Bas, pour l'impératrice, « qui tiroit sur l'éticque '. » L'immortel André Vésale allait ouvrir à ces progrès une voie nouvelle. Né à Bruxelles, le 31 décembre 1514, Vésale ou De Wesele ramena les anatomistes à l'observation de la nature, et le premier, osant dévoiler les erreurs de Galien, il arracha au célèbre dogmatiste de Pergame le sceptre de la médecine. Son bel ouvrage sur l'anatomie du corps humain produisit une révolution dans le monde médical ; si le hardi novateur fut en butte aux attaques furieuses de l'ignorance et des préjugés, Venise, le pape, tous les princes et toutes les républiques de l'Italie disputèrent à Charles-Quint la possession de ce grand homme; la postérité a consacré le nom de père de l'anatomie, que lui donnèrent ses contemporains. « Ses ouvrages, dit Nicolas Éloy, de Mons, qui fut lui-même un savant médecin, ses ouvrages jouiront de l'estime qu'on en a faite, tant que la médecine et l'anatomie seront regardées comme des sciences utiles au genre humain. Les écrivains qui l'ont suivi, tout en le perfectionnant, ont avoué sans peine que cet homme célèbre a toujours été leur guide et leur modèle 2 . »

Autour du nom du père de l'anatomie en apparaissent d'autres qui, sans être aussi brillants, ne manquent pas de

• Lettre du 34 décembre 4540. Correspondance, I, 367,

* Dictionnaire historique de la médecine ancienne et moderne, art. Vésale. — Le Mayeur, 1. c, 249. — L'immense talent de Vésale ne le mit pas à l'abri des critiques, et parmi les détracteurs de son mérite on est étonné de rencontrer le cardinal de Granvelle, qui écrivait à Viglius : a M. de Lalaing se porte mieulx, et ne crains pas beaucoup les jugemens de Vesalius sur ses malades, par ce qu'il les déclaire tousjours d'arrivée mortelz, afin que s'ilz meurent cela l'excuse, et s'ilz vivent, qu'il ait faict miracle. » Lettre du 20 octobre 4558. Papiers d'état de Granvelle, V, 284 .

célébrité. Tels sont Lievin Oosterlinck (Austricus), de Gand, qui alla s'établir à Paris, où il publia, en 1512, un remarquable opuscule sur la peste '; Daniel Van Vlierden, de Bruxelles, qui, après avoir professé la philosophie et la théologie, s'adonna à la médecine, et laissa plusieurs ouvrages sur l'art médical ; Guillaume Quackelbeen , de Courtrai , qui accompagna de Busbeck en Orient, où il mourut de la peste, léguant à la science plusieurs remèdes jusque-là inconnus en Europe 2 ; François Rapaert, qui flagella durement les charlatans et les empiriques de son temps 3 ; Jérémie Dryvere, de Grammont, professeur de médecine à l'université de Louvain et l'une des illustrations médicales de l'époque 4 , Jacques Bordingus, d'Anvers, qui, chassé de sa patrie par les persécutions religieuses, trouva un asile à la cour de Danemark, où Christiern III et Frédéric II le comblèrent de faveurs ; Joachim Martin Grégoire, de Gand, dont Érasme loue l'érudition et la candeur d'âme 5 ; Pierre Memmius, de Herenthals, qui professa à Rostock, et acquit une grande réputation par ses écrits; Samuel Quickelberg, auteur de tablettes médicales et d'apophthegmes bibliques, que sa renommée fit appeler à Ingolstadt; Corneille de Baesdorp, de Bruges, médecin de Charles-Quint pendant les dernières années de son règne 6 ;

• Messager des sciences historiques, 4846, 291.

a M. L. Heffner, notice précitée. — On a de ce médecin des lettres intitulées : De plantis quibusdam.

3 Magnum et perpetuum almanach, a consuetis nugis liberum, eoque vere medicum, de phlebotomia, de balneis, de purgationibus, etc., sive Ftagellum vulgarium prognosticorum, empiricorumetmedicastrorum. Anvers, 4554.

* Voir la liste de ses nombreux ouvrages dans la Bibliotheca Delgica, de Foppens, I, 480.

5 II a écrit, entre autres traités, De alimentorum facuUatibus. Paris, 4530. — De atténuante victus ratione. — Introductio in ptdsvs. 9 Voir les Lettres des seigneurs et les Lettres de G. Van Maele, préci-

Corneille Henri Mathys, de la même ville, qui accompagna ce prince dans sa retraite de Yuste '.

tées. — Ce médecin , qui mourut à Bruges, le 24 novembre 1565, a laissé Methodus universœ arlis medicœ. Bruxelles , 4 538.

' Nous mentionnerons encore : Louis de Merlyen ou Merlien ; Pierre Picot (Us sont cités fréquemment dans les comptes et dans la correspondance de Marguerite. — Picot traita la première femme de Henri de Nassau, Françoise de Savoie. Gedenkstukken, II, 344, n. 4); Josse de Leenheer, Ghysbrecht Heysel, médecins et chirurgiens de Charles-Quint, dans sa jeunesse (compte de J. Micault, n° 4883); Égide Éverard ou Gérard, auteur d'un traité sur le tabac, [Commentarium de Herba Panacea: quam alii Tabacum, alii Petum, aut Nicotianam vocant. Il a écrit aussi une Compendiosa narratio de usu et praxi radicis mechoacanœ, ex Bispania flova Indice occidentalis nuper allatœ) ; Égide De Hertoghe (il a écrit une Epiatola de gestatione fœtus mortui per XIII annoSy historia memorabilis) ; Antoine Bussennius, qui professa la médecine à l'université de Louvain (auteur d'un Commentarium in Galenum de inœquali temperie. Anvers, 4553); Jean Vorst (compte de J. de Marnix, n° 4797); Jean Van den Heetvelde, médecin ordinaire de Marguerite (comptes de J. de Marnix) ; Adam Bogaert; Joachim Boland, de Malines, ami de Vésale, et auteur d'un traité sur la suette anglaise (De novo morbo sudoris, 4529); Denis Van Liewaerde , Corneille Bembold , Pierre Van Dieghem, Pasquier Drahz, Henri AneUe, Pierre Savoyen, chirurgien de Charles-Quint et du comte Henri de Nassau [voir ch. xvi), qui soignèrent Marguerite dans ses derniers moments; Paul Roels, de Termonde; Corneille Scutius, savant médecin et mathématicien [voir sa Dissertalio de Medicina. Anvers, 4546: et sa Diêputatio astrologica ac medica. Anvers, 4547) ; Jacques Castre, de Hazebroeck, auteur d'un opuscule sur la suette anglaise (Epislola de sudore epidemiati, quem anglicum vocant. Anvers, 4529) ; Jacques Gherin, médecin ordinaire de la ville d'Anvers, qui écrivit un traité sur la peste [De prœservatione ac curatione pesli$. 4555) ; Jean de Saint-Amand, que sa position de chanoine de Notre-Dame de Tournai n'empêcha point de publier divers ouvrages de médecine [voir Foppens, 1. c M 562) ; Jean de Santvliet (il a écrit un traité De Diœtis totius anni. Lyou, 4545); Jean Sanderus, de Gand, que sa science, non moins que les aimables qualités de son caractère, rendit cher à Charles -Quint; Martin Micronius, dit De Cleyne, de Gand, auteur d'opuscules sur Hippocrate et Platon, et d'un traité d'anatomie; Nicolas de Bossuit, qui traita la question de savoir si la zone torride était habitable, et, dans un autre traité, de l'influence delà température sur les races humaines; Tertius Damien, de Vissenaeken, auteur d'une théorie de la médecine et de la chirurgie, et d'un opuscule sur la suette; le limbourgeois Remacle Fuchsius, qui a laissé plusieurs ouvrages esti-

Malheureusement ce magnifique développement des lettres et des sciences fut sacrifié à une politique fatale. Il était en grande partie le produit de la liberté, et le despotisme, ramenant les ténèbres, faillit arrêter l'essor de l'intelligence humaine. La direction de l'instruction publique, qui, dans le principe, était un droit régalien ou seigneurial \ déléguée d'abord au clergé par les souverains ou par les seigneurs, lui avait été disputée bientôt par les magistrats communaux; dans le xm e et le xiv e siècle, la puissance croissante de l'élément plébéien avait annihilé l'autorité des ècolâtres dans la plupart des villes. A Bruxelles, les bourgeois avaient établi des écoles sans leur consentement. A Louvain, la juridiction suprême de l'écolâtrie était passée à la commune. Au xiv e siècle, la bourgeoisie d'Anvers avait ouvert des écoles indépendantes du chapitre de Notre-Dame, qui y possédait , de temps immémorial, le droit d'écolâtrie; et, au siècle suivant , cette juridiction se trouva entièrement aux mains du magistrat. Malines avait ses écoles, dont le magistrat

mes sur la pharmacopée, et une méthode pour guérir le « mal d'Espagne ou de France »> par l'emploi de décoctions de lignum Guaiaci. Enfin Pierre Coudenberg, pharmacien à Anvers, mérita par ses travaux d'être rangé parmi les savants de cette époque. {Voir la notice sur ce pharmacien, publiée en 4845 par M. C. Broeckx.)

Consultez pour l'histoire des lettres et des sciences : Valerii Andrew, Bibtiotheca Befgica.— F RAxciscus SwEER?w$,Athenœ belgicœ sive nomenclator infer. German. scriptorum. — A. Mir^eus, Elogia illustrium Belgii scriptorum. — Foppens, Bibliotheca Belgica. — Le catalogue de la bibliothèque Van Hullhem. — Paqlot, Mémoires pour servir à l'histoire littéraire des XVII provinces des Pays-Bas (l'exemplaire portant le n° 22472 de la bibliothèque Van Hulthem, a été enrichi d'un grand nombre d'additions par Van Hulthem). — Goethals, Lectures. — M. A. Pinchart, Archives des arts, des sciences et des lettres.

1 11 faut en rechercher sans doute l'origine dans le droit foncier, soit du chef de la fondation et dotation, soit du chef de la propriété du terrain sur lequel avait été élevée la première école.

nommait, payait et logeait les maîtres. On avait vu, en 1192, les Gantois faire souscrire à leur comte Baudouin le Courageux, la liberté complète Renseignement et braver l'excommunication dont les menaçait l'archevêque de Reims. En 1253, la bourgeoisie d'Ypres arracha au chapitre de Saint- Martin le droit d'écolâtrie, que venait de lui conférer le saint-siége, et il fut convenu que chacun aurait la faculté d'ouvrir de petites écoles sans autorisation du chapitre ni même du magistrat l . Cet état de choses avait amené de grandes améliorations, et la culture des langues anciennes avait été précieusement conservée dans les écoles, au milieu des fréquentes vicissitudes qui menaçaient les lettres d'une ruine complète. Le nombre des établissements d'instruction publique s'accrut sans cesse , et l'on en vit sortir les savants, les littérateurs et les poètes qui honorèrent les règnes de Philippe le Beau et de Charles-Quint.

Les voies ouvertes à l'étude des langues mortes contribuèrent surtout à l'augmentation des écoles. A Bruxelles, où il y avait alors treize écoles flamandes et trois écoles wallonnes ou françaises, une école supérieure et sept autres consacrées à l'étude du latin, le magistrat autorisa la communauté des frères de la vie commune (1 SU) et l'église de la Chapelle (1830) à ouvrir de nouvelles écoles latines 2 . A Malines, qui avait une « grande école » où « le savant maître François de Houwe » professait le latin et le grec, la commune témoigna de son désir de favoriser les études en

■ Olim très pro latinis litteris hic scholae fuerunt, et docuerunt in iis viri erudîtione célèbres. Postea etiam plures. In archivis autem Iprensibus ad annum 4289, binas invenio, partira auctoritati praepositi Martiniani, partim senatui Iprano subjectas. A.Sandeiu. Flandriaillustrata. Ypres, 4735,11, 359.

a Histoire de Bruxelles.

améliorant la position des maîtres et en accordant des subsides aux élèves l . En 1541, avec l'aide de la reine, Éléonore, dont il était devenu le confesseur, Jean de Witte, premier évêque de Cuba et ancien précepteur des filles de Philippe le Beau, institua à Bruges une école supérieure 2 . A Mons, où jusqu'en 1543 la langue latine n'avait été enseignée que dans une école du chapitre de Saint-Germain, après de longues et vives contestations entre ce chapitre et le magistrat , ils fondèrent d'un commun accord le collège Houdaing, qui ne tarda pas à devenir très-florissant \ Ath érigea une école latine d'où sortirent bientôt une foule d'hommes distingués dans' les lettres 4 . Vers 1525 les magistrats de la ville de Tournai, qui avait eu des écoles célèbres dans les siècles antérieurs, où Jacques Teyng (Ceratinus), le célèbre helléniste, avait donné des leçons de lettres interrompues, en 1521, par la peste et par la guerre, tentèrent d'ouvrir une école pour l'enseignement de la grammaire et des éléments des sciences; mais la jalousie de l'université de Louvain traversa ce projet, et, à la suite de longues contestations , un arrêt du grand conseil de Malines interdit d'y donner suite (1530) 5 .

Pour comprimer les idées de liberté religieuse et plus encore celles de liberté politique, Charles-Quint s'attacha à retirer aux communes la direction de l'instruction publique; afin d'en

■ Azevedo, ad. ann. 4522.

* Dewitte y était né le 6 août 4475. Georges Cassander, qui occupa le premier dans cette école la chaire de littérature, prononça à cette occasion un discours à la louange de Bruges, qui a été réimprimé, en 4847, par les soins de M. l'abbé Carton : Oratio in laudem vrbis Brugensis.

3 II dut son nom à l'hôtel où il fut établi. De Boussu, Histoire de Mon», 484. — On l'appela aussi collège ou école Loquet, du nom de son premier recteur, Jean Loquet. Vinchant, V, 246.

* Entre autres, le célèbre Juste Lipse. — Vinchant, V, 474. 5 M. Neve, 1. c.

arrêter l'élan, il se servit de l'instrument qui n'a jamais manqué à cette tâche : il plaça les instituteurs communaux, comme les imprimeurs , comme tout ce qui était du ressort de l'intelligence, dans la dépendance absolue des prêtres, et ceux-ci entravèrent si bien le droit d'enseigner, qu'il disparut complètement '. On exigea des instituteurs un certificat délivré par leur curé constatant leur bonne conduite, leur orthodoxie , et un serment de fidélité à la religion romaine. Ils furent, en outre, astreints à s'affilier à des confréries, et lorsque le clergé les tint dans sa dépendance, on vit, à Anvers, par exemple, le nombre des écoles diminuer de moitié 2 . Il suffit de connaître les livres mis aux mains des enfants , et les exercices de bigoterie qu'on leur imposait, pour s'expliquer l'état d'ignorance où tomba une nation qui marchait naguère au premier rang des peuples civilisés.

L'université de Louvain, fondée en vertu d'un privilège accordé à cette ville par le pape Martin V, resta stationnaire dès que le magistrat se fut dessaisi de ses droits en faveur du clergé. L'étude des langues anciennes y fut considérée alors comme un indice d'hérésie; le latîh même n'y était toléré qu'à la condition d'être barbare. L'art par excellence était la dialectique, c'est-à-dire l'aptitude à disputer sur toute sorte de sujets. Il fallut les sarcasmes mortels d'Érasme et des auteurs des Epistolœ obscurorum virorum pour arrêter ce torrent d'absurdités et de niaiseries. Mais lorsque, entraînée dans le mouvement général , l'université entra dans la voie du progrès, en fort peu de temps, elle sut reconquérir sa renommée première. Dès 1518, Thierry Maertens d'Alost disait qu'elle n'avait de rivale que l'université de Paris, et

■ Voir chapitre XXXVI.

* Ordonnance du magistrat d'Anvers, de 4698.

l'institution du collège des Trois Langues produisit promptement de brillants résultats. Sa réputation s'étendit, et des savants y accoururent de toutes les parties de l'Europe. Le restaurateur des lettres en Portugal, Lucius André de Resende; Damien de Goès, son compatriote et son ami; Louis Vives, qui publia à Bruges, en 1531, ses sept livres De corruptis artibus, une foule d'autres y puisèrent en partie la science qui les a illustrés. Charles -Quint, disons -le à sa louange, contribua d'abord à ces résultats; en honorant le professorat, en donnant accès dans ses conseils aux hommes qui avaient marqué par leurs travaux intellectuels, il rendit le savoir indispensable à quiconque prétendait aux grandes charges de l'état. La noblesse ne craignit plus de déroger en s'instruisant; « c'est alors qu'on vit les familles patriciennes de nos anciennes communes s'empresser d'envoyer dans la lice de l'école ceux de leurs enfants qu'elles destinaient à perpétuer utilement l'éclat de leur nom, jusque dans les fonctions de nos magistratures municipales, d'où ils se disposaient à aspirer ensuite aux plus hautes dignités ; on en p^ut voir encore la preuve dans les listes des bourgmestres et des échevins qui se trouvent en tête de presque toutes les coutumes de nos grandes villes, dans nos recueils généraux des coutumes du pays ! . »

Le collège des Trois Langues ne fut point la seule fondation importante faite par l'université de Louvain, à cette époque. François de Helfaut, abbé de Saint -Pierre à Gand, avait légué une rente annuelle de mille florins, pour augmenter le traitement des professeurs en théologie, alors au nombre de

* M. Spinnael, Gabriel Mndée ou la rénovation de l'étude de la jurisprudence en Belgique au xvi c siècle. Trésor national, II, 284 .

cinq ; mais ce nombre paraissant insuffisant, Charles-Quint créa, le 17 février 1546, de concert avec l'autorité ecclésiastique, deux nouvelles chaires (celles d'Écriture sainte et de théologie scolastique, in Magistrum sententiarum), auxquelles fut affectée la donation de François de Helfaul '. En 1351, un gentilhomme savoyard, Eustache Chapuys, natif d'Annecy, qui était venu chercher une retraite à Louvain , après avoir été successivement conseiller du duc de Savoie, officiai de Tévêque de Genève, conseiller maître des requêtes ordinaires et ambassadeur de Charles-Quint en Angleterre, fonda, par testament, le collège de Savoie 2 . Cependant le mouvement s'arrêta du jour où l'université substitua la toge du juge à la robe de professeur, et changea la chaire en tribunal; du jour où ses théologiens devinrent des inquisiteurs. « Cette université, disait déjà l'ambassadeur vénitien Badoaro, est plus célèbre par les 5,000 étudiants qui y sont réunis, que par son organisation ou l'éclat qu'elle jette sur les lettres 3 ; » et cette décadence ne s'arrêta plus. En vain s'est-on évertué et s'évertuera-t-on à la réhabiliter, voire même à lui prêter un rôle libéral contraire à son caractère 4 , La raison suffit pour démontrer que la liberté la plus complète est indispensable au progrès des sciences et des lettres, et qu'on ne favorise point la diffusion des lumières en les tenant sous le boisseau. Aussi la déconsidération de Y Aima mater, jusqu'alors si renommée, la rareté d'hommes célèbres, succédant à une

' M. de Ram, Considérations sur l'histoire de l'ancienne université de Louvain. Bulletins de l'Académie, XXI, 375, note 47. a De Reiffenberg, Relations avec la Savoie, 1. c.

* Relations, 84.

* Voir le document que M. de Ram a produit à l'Académie de Belgique (Bulletins, XXII, 4 K partie, 483), et l'examen de ce document par son confrère M. Gâchard. Indépendance belge du 9 février 4855.

prodigieuse fécondité, l'énorme diminution d N e ses élèves, la dépopulation même de la ville \ présentent-elles les effrayante résultats d un système qui l'appauvrit tellement, qu'elle ne fut bientôt plus qu'une « pépinière de missionnaires 2 .

Les Pays-Bas ont eu, comme les autres états de l'Europe, leur Renaissance après le moyen-âge. Charles-Quint aimait la magnificence des arts, et il contribua à leur développement dans tous les pays de son immense domination. C'est au temps de ce prince, et sous l'administration de Marguerite d'Autriche, que les écoles flamandes d'architecture, de sculpture et de peinture, inspirées par le goût de l'antiquité, reprirent un essor inattendu. C'est à cette époque que les architectes, les sculpteurs, les verriers, les peintres, encouragés par l'autorité publique, créèrent d'innombrables chefs-d'œuvre, monuments nouveaux, églises et chapelles, hôtels de ville, fontaines, palais, habitations splendides; c'est alors qu'ils firent de Bruxelles la plus belle cité des Pays-Bas.

La reconstruction de l'ancienne Halle au Pain, ou Maison du roi (1515-1525), et de l'église de Saint-Géry (1520-1564), la construction des nouvelles bailles de la cour (1509-1520), de la chapelle (1525) et de la belle galerie du palais (1534), de la chapelle du Saint-Sacrement à Sainte-Gudule, l'achèvement de cette superbe collégiale 3 , les travaux exécutés alors

1 « L'estat de la chief-ville de Louvain, fondé seullementsur l'université, est notoirement tel que l'on n'en doibve attendre grand ayde. » Remontrance des états de Brabant au conseil d'état, 43 septembre 4600. M. Gachard, Collection de documents sur les anciennes assemblées nationales de la Belgique, I, 645.

a Voir le remarquable discours prononcé à l'Académie de Belgique par M. Stas (Bulletins, XX, 3 e partie, 404).

hoiries faits cités à ce sujet par M. Rahlenbeek, 1. c, et l'histoire de Louvain, qui montre l'état où tomba cette ville depuis le règne de Philippe II.

3 Histoire de Bruxelles.

à l'église du Sabloû \ l'érection du mausolée de François de Bourgogne dans l'église de Caudenberg 2 , l'achèvement de la belle chartreuse de Scheut, auquel Marguerite contribua par ses subsides 3 , témoignent de l'impulsion donnée aux arts. Les particuliers, comme les communes, comme le clergé, furent entraînés par l'exemple du gouvernement : la plupart des abbayes fondèrent à Bruxelles de beaux refuges, tandis que l'aristocratie, les d'Egmont, les de Mansfeld, les de Taxis, les de Lalaing, les Culembourg, les de Boussu, les de Lannoy élevaient des hôtels, où ils étalèrent un luxe que la politique de leur souverain les forçait à déployer.

Ce mouvement s'étendit naturellement aux villes voisines. A Anvers on achevait, en 1518, la tour de Notre-Dame, œuvre de Jean Appelmans \ et en 1531 s'éleva son admirable Bourse. A Mons on terminait, en 1519, le transept de l'église de Sainte-Waudru, et Ton commençait la nef et ses collatéraux ; le campanile surmontant la «croisée fut achevé deux ans après, et, en 1535, on jeta les fondements de la tour 5 . En 1525, les magistrats d'Audenaerde arrêtaient la construction de leur magnifique hôtel de ville 6 . A Bruges, on restaurait

« Compte de J. de Marnix, de 4523 (n° 4799), f° iiij « xviij »*.

3 « A Adrien Nonnon, résidant à Dynant, maistre des pierres de marbres estant lez Dynant, la somme de trente-trois livres six sois huit deniers, pour le tiers de cent livres, à quoy madame a fait convenir et appointer avecq luy par maître Loys de Bodegem, maître masson, résidant à Bruxelles, pour une belle sépulture de marbre noir, qu'il doit faire et poser au meur de l'esglise de Cauberghe audit Bruxelles, au lieu et place où François monseigneur, frère de madite dame, est inhumé. » Ibid. d« 4525 (n° 4804 ), f» xj » xvj ?°.

3 Ibid. de 4524 (n« 4797), f« ij « xxxv.

* M. L. Serrure, Notice historique sur la tour de V église de Notre-Dame, à Anvers.

5 M. L. Dsvillers, Mémoire historique et descriptif sur l'église de Sainte- Waudru, 4857.

6 Messager des sciences historiques, 4829-4830, 65-402.

la chapelle du Saint-Sang, qui reçut alors sa façade actuelle (1533) ', et Ton élevait l'élégante façade de l'ancien greffe, construit en 1 537 2 . La façade de- l'hôtel de ville de Courtrai, qui avait été brûlé en 1382, fut reconstruite en 1526 3 . Le 10 mars 1 521 , messire Simon, seigneur de Montbaillon, présida, comme représentant de Marguerite, à la fondation de la chapelle du Nom de Jésus, en l'église de Saint-Pierre à Malines 4 ; cette princesse y fit construire aussi la chapelle de Notre-Dame \ et, le 23 octobre 1522, elle accorda aux marguilliers de la même église cent livres de quarante gros, pour l'achèvement de la chapelle dédiée à Dieu 6 . Le 23 mars 1530 fut posée la première pierre de l'hôtel que Rombaut Van Mansdale y construisit, sur la place du marché, pour le grand conseil 7 .

, « M. Octave. Delepi erre, Guide dans Bruges.

a Schayes, Histoire de l'architecture en Belgique.

3 Sanderus, Flandria illustrata, III, 5. — Messager des sciences historiques, 1848,509. •

* « Aux maçons faisant les fondemens de la chapelle du nom de Jésus, commencée en l'église de Saint-Pierre de Malines, la somme de ij philippus d'or de xxv patars pièce, dont madite dame leur a fait don en faveur de ce que, en son nom, messire Simon , seigneur de Montbaillon et chef commis sur le fait des finances, a mis et assise la première pierre , le x mars xv e xxj. » Compte de J. de Marnix (n° 1797), f° iiij « xvj.

5 lbid. de 1525 (n° 1804 ), f° exij v\

* lbid. de 1523 (n° 1799), fcxij.

7 Suivant la chronique de Tongres, dit Azevedo, les 20 piliers bleus dans la rue dite Beffestraet, furent placés deux mois avant la mort de l'archiduchesse Marguerite, donc vers la fin de septembre 1 530. La ville de Malines paya pour le plan de ce palais : à Rombaut Keldermans, 2 livres 1 escalins; et à Laurent Kel* dermans, 30 escalins. Le premier reçut, en outre, un salaire annuel de 2 livres 15 esc. Les autres comptes portent : « A maître Pierre Verhoeven, maçon de la ville, fut payé pour salaire dans les longues journées 18 gros par jour, et à ses compagnons 1 5 gros ; pendant les courtes journées le maître avait 1 5 gros et les compagnons 12 gros. A divers tailleurs de pierres et kleyn-stekers travaillant aux piliers et chapiteaux, 15 gros par jour. Aux kleyn-stekers, pour la coupe des chapiteaux, 18 escalins la pièce. A divers tailleurs de pierres, pour la

Cette ville, de son côté, n'avait rien négligé pour rester l'objet des prédilections de la régente. En 1514, le magistrat alloua à Henri de Nassau un subside de 400 pbilippus, destiné à la maçonnerie de l'hôtel qu'il y faisait élever 1 ; le comte d'Hoogstraeten et d'autres seigneurs de la cour obtinrent les mêmes avantages, et de somptueux hôtels s'élevèrent sur les ruines d'antiques masures 2 . La commune perça de nouvelles rues; jeta de nouveaux ponts sur la Dyle; fit achever la voûte de l'église de Saint-Rombaut, et restaurer la tour de cette église, qui reçut une horloge en 1526 \ La célèbre cheminée du Franc de Bruges, exécutée en 1529 4 , une des deux cheminées de l'hôtel de ville d'Audenaerde, les superbes tabernacles de l'église de Léau et de l'abbaye de Tongerloo 5 , les maisons du serment de Saint-Georges et du métier des drapiers, à Anvers, celle du serment des arbalétriers, à Bruges, celle des poissonniers, à Malines 8 , une foule de splendides mausolées \ attestent encore le développement progressif des beaux-arts.

coupe des armoiries de l'empereur et autres ornements de ces chapiteaux, 43 escalins 9 deniers. Pour deux grands sommiers, 8 livres 40 e3calins pièce. Pour trois sommiers, 25 esc. pièce. Pour divers ouvrages blancs (wit werck), à la Halle, 164 livres. » Les travaux ayant été arrêtés par la guerre, plus tard on bâtit, du côté de la Beffestraet, de petites maisons , où Ton voit encore ces piliers.

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